‹ Contes français (volume 2)Chapitre 33 sur 43 · LA MORT DE CABESTAINÔ · texte numérisé non relu

LA MORT DE CABESTAINÔ

Jadis vivait, au château de Roussillon, le très noble seigneur Raymond de Roussillon, seigneur de Castelnau. Il était vieux, grossier, vulgaire, et même un peu contrefait, tandis que sa femme : dame Tricline Carbonnelle, était jeune, jolie, romanesque et de poétique nature.

Raymond n'aimait que la chasse, les chevaux et les chiens. Dur, égoïste, il se complaisait dans les satisfactions brutales, et traitait sa femme, sans aucun égard, la considérant comme un simple meuble de son château. Il ne se préoccupait en rien de savoir si elle s'ennuyait ou non dans son isolement,

quand lui s'amusait à la vénerie, à l'écurie ou à table.

On comprend queTricline ne fût pas heureuse dans de pareilles conditions ; sa vie monotone et triste s'écoulait comme un jour sans soleil. Ce cœur tendre s'étiolait faute d'avoir un aliment, cette imagination ardente étouffait sous les vulgarités d'une existence terre à terre.

Un jour, arriva au château de Roussillon un beau jeune homme, du nom de Guillaume Cabestaing, qui venait demander à entrer au service du seigneur Raymond pour se faire une carrière.

Ce jeune homme voulait apprendre ce qu'il fallait savoir alors pour devenir un jour un preux chevalier et un noble châtelain si la fortune lui souriait.

Cabestaing était provençal d'après le dire de plusieurs conteurs. Il était né à Cabestang, aujourd'hui Chabestan entre Veynes et Serres dans la vallée du Buech, petit cours d'eau qui se jette dans la Durance. Ses parents étaient d'origine noble, il est vrai, car ils appartenaient à une des plus anciennes familles du Gapençois, mais comme il n'était pas l'aîné, et d'ailleurs comme sa famille n'était

pas fortunée, il avait quitté la maison paternelle de bonne heure.

D'après Nostradamus (p. 169), il fut d'abord amoureux de Bérengière des Baux, illustre dame de Marseille, fille du prince Bertrand, pour laquelle il écrivit et chanta de « fort belles et naïves poésies ».

« Ceste damoiselle portée d'une ambition de le posséder plus étroitement, par le damnable conseil d'une esdentée de sorcière, lui fit avaller un philtre d'une certaine herbe appellée varatre ou hellébore, tellement venimeuse et violente qu'au même instant qu'il l'eust gousté, il commença à tordre les lèvres et à faire un ris de chien ou sardonien par une soudaine et bien dangereuse convulsion et racourcissement affreux. A quoy toutes fois fut fort diligemment pourveu par un fameux et docte médecin son singulier et parfaict amy. Ce qui occasionna le poète, esmu d'un bien juste et poignant desdain contre Bérengière, de l'abandonner totalement pour s'adresser à Tricline Carbonnelle dame de Rossillon ».

Raymond de Roussillon, flatté d'avoir pareil serviteur, accueillit le jeune homme avec bienveillance, et la légende dit que bientôt sa

physionomie agréable, ses manières polies, son maintien distingué, et ses réparties spirituelles lui firent acquérir dans la maison une place de faveur; il devint le page de la dame Tricline.

Cabestaing était troubadour, nous le savons ; je dois ajouter même qu'on cite de lui des vers et des chansons qui montrent qu'il avait un grand talent dans ce genre.

Dans de pareilles conditions, on comprend que bientôt le page devint amoureux de la châtelaine; aussi après une période de soupirs incompris ou dédaignés que le narrateur expose plus ou moins longuement, suivant le degré de son imagination poétique, dame Tricline paya cet amour de retour.

Où jusque alla la liaison? combien de temps dura-t-elle? les avis sont très partagés. Pour les uns c'était amourette insignifiante et toute platonique; pour les autres c'était absolument le contraire.

Quoiqu'il en soit, les médisants s'en préoccupèrent ; et, vraix ou faux, les bruits prirent une importance telle qu'ils arrivèrent, un jour, aux oreilles du seigneur Raymond.

Celui-ci n'était pas, comme on le devine bien, homme à rester indifférent pour ce qui

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était des agissements galants de dame Trieline.

Le noble Raymond se mit donc en mesure de rechercher si, oui ou non, ses cheveux gris avaient à redouter quelque injure morale du jeune page.

Pour cela, il emmène celui-ci à la chasse ; et pendant qu'ils chevauchaient ensemble dans un endroit solitaire il entame le sujet de ses relations amoureuses; lui demandant à brûle-pourpoint le nom de la dame de ses pensées et de ses chansons.

Cabestaing devina d'un coup-d'œil les soupçons du mari jaloux, il sentit qu'il fallait à tout prix détourner, sans retard, les idées de son seigneur d'une voie dangereuse pour son amour, pour sa vie même peut-être.

Payant d'audace alors, il sut habilement, après quelques réticences et quelques hésitations calculées, lui faire l'aveu mensonger d'un amour immense qu'il prétendait avoir pour dame Agnès, épouse de Robert de Tarascon et sœur de dame Tricline

A cette nouvelle, Raymond ne se sentit pas de joie; — les maris jaloux sont tous les mêmes. — Trouvant que ce qui lui paraissait naguère le plus grand crime quand il en

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était ia victime, n'était qu'une charmante plaisanterie lorsqu'il s'agissait seulement de son beau-frère, il plaisanta longuement Cabestaing.

Il voulut savoir mille petits détails indiscrets, lui fit maintes questions. Finalement il lui promit son concours pour la réussite de ses projets amoureux illicites ; le poussant ainsi à donner à sa passion les allures les plus corsées.

Dans cette pensée, d'un goût plus que douteux, Raymond décida, peu de jours après, qu'il irait passer quelques semaines à Tarascon chez son beau-frère. Les fêtes de la Pentecôte et de l'Ascension, qui se célébraient avec tant de pompe, dans cette ville, où le jeu de la Tarasque était fait avec solennité, d'après les uns; telle autre occasion, cour plénière, foire de Beaucaire d'après les autres, étaient un prétexte excellent pour mettre le projet à exécution.

Naturellement, sa femme et son page Cabestaing furent du voyage. Seigneur Raymond se promettait de rire beaucoup des mésaventures conjugales de son beau-frère.

A Tarascon, Cabestaing joua si bien son rôle pour convaincre Raymond et achever

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d'effacer toute velléité de soupçon , que Tricline elle-même s'y méprit. Bientôt elle se prit à trouver que les choses allaient trop loin, que son page et sa sœur prenaient infiniment trop au sérieux leur rôle. Il lui sembla que l'aveu, d'abord mensonger, courait le risque de devenir, sous très peu de temps, l'expression d'une vérité infiniment cruelle pour son propre amour.

Tricline devenue ainsi jalouse, commença d'abord à prier Cabestaing de ralentir ses assiduités vis à vis de sa sœur; puis elle arriva aux remontrances, aux reproches de plus en plus vifs, restant sourde aux protestations les plus chaleureuses de son amoureux.

Enfin, sa jalousie ne trouva plus que la nécessité invoquée de détourner les soupçons de Raymond fut suffisante; et, tourmentée par elle, Tricline voulut montrer au grand jour qu'en réalité Cabestaing et sa sœur étaient indifférents l'un à l'autre, et que, malgré la comédie qu'ils jouaient, c'était elle qui était aimée par le page.

Sollicité dans ce sens d'une manière de plus eu plus pressante, Cabestaing, pour calmer les colères de Tricline, prit la plume,

en appelant à son aide tout ce que son esprit pouvait imaginer de plus poétique ; il se mit à composer la chanson d'amour la plus brûlante, la plus passionnée qui fut entendue dans sa bouche. Cette chanson disait tout, et son amour, et la jalousie du mari, et le stratagème imaginé pour donner le change au jaloux, et, plus encore. Le narrateur fait dire à son gré les choses les plus passionnées à la dite chanson.

Tricline en fut charmée ; elle se complaisait à la faire chanter au jeune page, et ne se lassait pas de l'entendre. Bien plus par sentiment de coquetterie, elle voulut que d'autres l'entendissent aussi.

Mais à ce jeu, terriblement dangereux, il arriva qu'un jour Raymond de Roussillon comprit qu'il avait été doublement dupé par Cabestaing et par sa femme ; ce qui n'était pas de nature à mettre un frein à son ressentiment, on le comprend facilement.

La mort de Cabestaing fut bien vite arrêtée dans son esprit. Le seigneur de Roussillon n'était pas homme à hésiter longtemps pour tuer un ennemi.

Mais cette mort ne lui suffisait pas, il trouvait qu'elle ne le vengerait qu'incomplète-

ment; aussi voulut-il trouver quelque chose de plus horrible pour punir sa femme qui était, en somme, la plus grande coupable en tout ceci.

. Que faire pour cela ? il se mit à calculer quelles tortures il pourrait bien infliger à l'un et à l'autre des deux amants; et voici les détails de l'exécution de sa vengeance.

Sous prétexte d'une partie de chasse, il entraîne, un jour, l'infortuné page, qui ne se doutait de rien, dans les bois; arrivé dans un fourré épais il le trappe tout d'abord mortellement à l'improviste, selon les uns, il le terrasse et lui fait souffrir mille douleurs avant de l'achever, d'après les autres : lui disant comment il compte punir sa complice afin de décupler les angoisses de sa mort.

Cabestaing mort, Raymond lui coupe la tête qu'il met dans son carnier, puis lui ouvre la poitrine, en retire le cœur encore palpitant, et, enfin, il reprend tranquillement le chemin du château avec la satisfaction d'avoir accompli à son gré la première partie de sa vengeance, et se réjouissant d'avance de ce qu'il va faire pour la compléter.

En arrivant chez lui, il mande le cuisinier,

lui ordonne de faire cuire ce cœur humain comme un morceau de venaison, et il attend, sans mot dire, que l'heure du repas sonne.

Tricline • était gourmande de sauvagine »

de sorte que quand on lui servit le cœur de Cahestaing, assaisonné en succulent salmis, elle le mangea avec grand plaisir, sans en laisser le moindre reste sur son assiette.

A la fin du repas Raymond lui dit, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre enjoué :

— « Dame, savez-vous de quelle viande vous venez de faire si bonne chère!

« Je n'en sais rien, répondit-elle, sinon qu'elle m'a paru exquise.

« Vraiment, je le crois volontiers, reprit le mari, et c'est raison que vous aimassiez mort ce que vous aimâtes tant vivant! »

Tirant alors de son carnier, placé sous la table, la tête sanglante de Cabestaing, il la lui jeta aux pieds en disant : « Reconnaissez celui dont vous venez de manger le cœur! »

On comprend, sans qu'il soit nécessaire d'insister beaucoup, l'horreur de la scène.

Tricline terrifiée, tomba d'abord en pâmoison. Mais, revenant peu après à elle-même, elle s'écria d'une voix où la tendresse perçait encore à travers le désespoir :

« Oui! oui! je l'ai trouvé tellement délicieux, ce mets, dont votre barbarie vient de me nourrir, que je n'en mangerai jamais d'autre pour ne pas perdre le goût qui m'en reste. A bon droit, vous m'avez rendu ce qui fut toujours mien. »

Raymond, furieux de se voir ainsi bravé, saisit son épée pour transpercer la coupable, mais Tricline se dérobe et se précipite de la fenêtre dans le Buech qui coulait au pied du château ; voulant aller ainsi, sans retard, retrouver dans l'autre monde l'amant qu'elle ne pouvait plus avoir dans celui-ci.

La nouvelle de ce funeste événement, continue la légende, se répandit bientôt dans toute la contrée et dans toutes les terres d'Alphonse, roi d'Aragon, suzerain de Raymond de Roussillon, où elle causa une consternation générale.

Les parents de madame Tricline et de Cabestaing, ainsi que tous les comtes, tous les chevaliers des environs, tous les amants, s'assemblèrent et déclarèrent à Raymond une guerre sanglante.

Alphonse étant venu lui-même sur les lieux pour s'informer plus exactement du détail, fit arrêter Raymond, ravagea ses terres, dé-

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truisit son château, et ordonna que le corps de Cabesiaing et de la dame fussent mis, après de magnifiques funérailles, dans le même tombeau devant la porte de l'église paroissiale. Leur histoire fut représentée sur la tombe. Mais, comme dit Papon, t. II, p. 267, • il nous laisse douter si ce fut en peinture, en sculpture ou dans une inscrip-

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