‹ Contes français (volume 2)Chapitre 35 sur 43 · LA CROIX DE FER D HYERES · texte numérisé non relu

LA CROIX DE FER D HYERES

J'emprunte au livre de MM. Denis et Chassinat, sur Hyères en Provence, le conte suivant qui, comme on va le voir, ne manque pas d'être curieux à cause du cache 1 oriental qu'il pre'sente.

« La fille d'un duc d'Afrique, belle et fraîche, surtout, comme une houri de l'Occident, avait eu le bonheur d'être confiée à une nourrice chrétienne qui l'avait baptisée en secret. Grand bien lui en advint, car elle inspira une vive passion au génie, ou au démon, des tempêtes et des vents, comme on voudra l'appeler.

Pour plaire à la princesse, cet amant d'une espèce nouvelle, s'y prit de vingt manières

différentes, l'une des formes les plus heureuses, selon nous, sous lesquelles il lui apparaissait pour la séduire, était celle du Zéphyr d'Orient : pendant les ardeurs du soleil d'été

Tout embaumé du parfum des roses et des jasmins, il se glissait auprès d'elle sous les épais feuillages du sycomore ou du platane et la rafraîchissait mollement en se jouant, amoureux et timide dans sa longue chevelure.

D'autre fois, plus impétueux, indiscret, plein d'audace, il excitait chez sa belle mattresse les folles joies et les rires auxquels, passé quinze ans, la jeune fille, devenue réservée sans motif, et grave sans réflexion, craignait déjà de s'abandonner.

D'autres fois encore, vibrant de sons harmonieux empruntés à quelques sérénades castillanes, porté sur les ailes du vent du Nord, il charmait son oreille et commençait sur ses sens endormis un système de séduction d'autant plus difficile à combattre que l'ennemi était invisible.

Puis, enfin, tout chargé des soupirs des Abencerages de Grenade, les plus tendres et les plus discrets des chevaliers maures, il berçait son âme de voluptées indicibles et de molles langueurs.

S'il la réveillait, c'était au bruit adouci du tambourin et des fifres joyeux de Provence ou à celui des castagnettes catalanes ramassé sur les côtes de Provence ou à celui de la Méditerranée et apporté tout exprès pour la provoquer, à son insu, aux plaisirs si vifs de la danse et des courses légères.

Aussi, par une belle nuit d'Afrique, c'est-àdire quand l'atmosphère a déposé sur les fleurs et les gazons ses abondantes rosées, quand la lune flotte pure et radieuse dans l'immensité descieux, à l'heure où le rossignol chante, à l'heure où les bruits divers s'éveillent pour remplacer le silence du jour , à l'heure, enfin, où Ton existe en Afrique : la jeune et belle Mauresque, tantôt rêveuse et languissante , mollement reposée sur des coussins moelleux, tantôt bondissant avec ses compagnes dans les immenses jardins de son père, s'abandonnait sans réserve aux impressions variées pour lesquelles son âme était devenue si accessible : tantôt elle versait des larmes solitaires, tantôt elle s'enlaçait, innocente, mais enflammée, au col de sa gazelle favorite qu'elle couvrait de baisers.

Si aujourd'hui elle affectait de graves pensers, demain elle demandait avec insistance

ces plaisirs bruyants qui trompent les vagues douleurs de l'âme. Seulement les obsessions et les inquiétudes cessaient dès que machinalement et comme par hasard ses doigts avaient tracé sur la table ou seulement indiqué sur elle-même le signe de la croix de notre Sauveur.

Le calme rentré dans son esprit, plus d'une fois elle s'était prise à avoir honte de ses innocents égarements.

Le duc d'Afrique qui ignorait totalement cette circonstance, la seule qui eut pu l'éclairer sur l'état véritable d'une fille qu'il adorait ; le duc d'Afrique excellent observateur, comme sont tous les pères de ce pays-là, jugea que quelque douleur qu'il pût lui en coûter, il devait songer à chercher un époux pour la princesse, qui commençait à perdre sa fraîcheur et venait d'atteindre sa quinzième année, et tout le monde sait qu'en pays mauresque cet âge-là n'est déjà plus pour les filles le bel âge de l'innocence et de la candeur.

Quoiqu'il en soit, son choix se fixa promptement sur un prince son voisin, dont les états s'étendaient par delà les déserts limitrophes de ceux du prêtre Jean.

Les accords furent bientôt faits ; les ambassadeurs échangèrent des présents et le père accompagna sa fille jusque vers une oasis située au milieu d'un océan de sable de plusieurs centaines de lieues d'étendue. Pays verdoyant, qui avait été' désigné comme l'endroit le plus prypice à la réunion des deux monarques, et le plus rapproché de leursétats, respectifs.

Personne n'avait songé à l'intervention de l'amant jaloux, dont nous avons d'abord entretenu le lecteur.

Cependant, le noir génie du mal suivait depuis plusieurs jours la caravane, sous la forme d'un immense nuage lourd et accablant ; de son ombre immense il couvrait tout le désert et lui donnait un air plus effrayant que de coutume.

Bientôt l'eau vint à manquer, et le météore ne semblait point receler dans ses flancs la pluie bienfaisante et désirée de tous. Des langues de feu paraissaient s'en échapper par intervalles et elles calcinaient le sol sous le pas des voyageurs. Les chameaux tourmentés par une soif inaccoutumée se laissaient tomber sur le sable et périssaient sous les coups de leurs conducteurs, auxquels

le désespoir semblait redonner quelque e'nergie.

Les chevaliers africains qui accompagnaient leur duc, succombaient sous le poids de leur armure ; les chevaux qui s'abattaient par inr tervalle, léchaient pour se désaltérer une grève brûlante et mouraient en s'épuisant dans une longue et violente agonie. LesCapidji, les Bachi, les Icoglans et toute l'escorte obligée du prince de l'Orient, restaient en arrière, et à courts intervalles jonchaient la terre de morts et de mourants.

Occupé uniquement de la conservation de sa fille et oubliant ses propres souffrances, le vieux duc marchait à la portière du palanquin , essayant de soutenir son courage, quand enfin se déchaîna la tempête.

Un vent sec et violent, chaud comme l'air embrasé qui sort d'une fournaise, accourut du fond de l'horizon soulevant sur son passage d'énormes vagues de sable ; le ciel s'obscurcit, l'atmosphère devint épaisse et solide comme quelque chose d'insolite, semblable à un lourd manteau dont on ne pouvait se débarrasser. Quelque chose de mortel, comme une muraille, qui, vivant, vous serrerait peu à peu de toutes parts et vous

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engloutirait, succombant par degrés au poids et aux angoisses.

Chacun se jeta à terre, selon l'usage et surtout selon l'instinct de la nature, cachant sa tête pour se garantir les yeux et se ménager la faculté de respirer encore quelques minutes.

Avec tout cela ce n'était point comme un orage sur mer, où les cris se confondent, où les flots mugissent où les cordages sifflent, où les planches craquent, où tout vous indique que vous n'êtes point seul livré à lacolère des éléments; mais un silence, un long et lourd silence.

Le palanquin est renversé, la jeune fille lancée loin de son père est emportée sans toucher le sol par un immense tourbillon.

Pendant trois jours et trois nuits elle tournoya au-dessus des terres et des mers; la trombe immense aspirant tour à tour, les sables et les flots.

Enfin, au milieu de mille tortures, dans ce moment où sur le point de nous échapper, notre âme ss replie avec tant de vitesse sur la vie passée, la pauvre païenne oubliant ses fausses croyances, se rappela le signe sacré que sa nourrice chrétienne avait en-

seigné à ses jeunes mains, et elle retrouva assez de force la malheureuse enfant pour faire le signe de la croix.

Tout à coup, et comme par enchantement, le tourbillon se dissipe; un corps de forme charmante mais meurtri, souillé d'une vase impure est déposé sur le sol d'une riante et belle prairie, sur un gazon doux comme un lit de velours.

C'était à Hyères à la fin duxii* siècle, époque à laquelle les jardins d'orangers n'étaient point encore plantés, que se passait cet

étrange événement.

Or, il faut savoir que le père de .l'infortunée princesse, avait été sauvé par on ne sait quel miracle de la mort certaine qui le menaçait.

De retour dans la capitale, il avait dépêché des exprès dans toutes les contrées du monde connu, pour avoir des nouvelles de sa fille.

11 avait fait publier la perte qu'il déplorait, promettant de grandes récompenses à qui saurait lui dire ce que la belle fiancée était devenue, et faisant vœu en outre, s'il la retrouvait en terre chrétienne, de faire fondre une croix d'argent à la taille de la princesse et d'une grosseur proportionnée.

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Quand* il sut que la dépouille de son enfant bien-aimée, avait été recueillie sur les côtes de Provence et quelle y avait reçu une honorable sépulture, il vint à Hyères pour accomplir son vœu; mais, les habitants lui représentèrent avec prud'hommie, dit la légende, qu'une croix d'un métal aussi précieux que l'argent leur attirerait probablement de nombreuses visites de la part des pirates, qui infestaient leurs mers et que s'il voulait absolument élever le monument projeté, il fallait qu'il leur laissât une piîissante armée pour la garder.

Alors le duc trouvant la raison bonne, consentit à substituer une croix de fer à la croix d'argent faisant don des sommes qu'elle eût coûtées aux églises et aux couvents.

Les bonnes gens prétendent qu'on a vu longtemps dans les environs d'Hyères, cette croix monumentale posée sur une large pierre artistement travaillée et sur laquelle des caractères inconnus étaient gravés.

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