‹ Contes françaisChapitre 29 sur 89 · CHIENS · texte numérisé non relu

CHIENS

(NORMANDIE

Un brave pécheur vivait tant bien que mal du maigre produit de sa pêche avec sa femme et ses trois enfants.

11 avait beau se lever matin, prendre ses filets et revenir fort tard de la pêche, il ne rapportait jamais que quelques petits poissons qu'à peine il pouvait vendre. Depuis quelques jours surtout, il ne jouait que de malheur et la misère était grande dans sa chaumière.

Ne sachant à quel saint se vouer, le pêcheur avait conduit sa barque dans un endroit isolé au pied d'un gros rocher, et, tout en maudissant son existence, il avait jeté ses filets. En les retirant,

il sentit une résistance inaccoutumée et il fut tout étonné de ramener un poisson énorme tel que jamais il n'en avait vu. Sa surprise fut bien plus grande quand il entendit le poisson lui dire :

a Je suis le Roi des poissons et c'est moi qui . t'ai jusqu'à présent rendu si malheureux à la pêche en éloignant mes sujets de ta barque. Si tu me fais mourir et que tu me manges avec ta femme et tes enfants, il t'en arrivera bonheur. Tu détruiras un charme qui me tient depuis longtemps dans un corps de poisson et je trouverai moyen de t'en récompenser. Rentre chez toi, mets-moi à trire et conserve mes os que tu enterreras juste au milieu de ton jardin. Tu trouveras un trésor en cet endroit. De ma tête sortiront trois chiens fidèles ; tu en donneras un à chacun de tes fils. Puis trois rosiers sortiront de terre ; que chacun de tes enfants ait le sien. Ces rosiers porteront des feuilles et des fleurs d'un bout de l'année à l'autre. Quand un danger menacera l'un de tes fils, son rosier languira et semblera sur le point de mourir. Fais ton profit de ce que je viens de te dire et retourne chez toi. »

Dès qu'il eut cessé de parler, le Roi des poissons mourut.

Rentré chez lui, le pêcheur raconta à sa femme et à ses trois enfants la bonne fortune inespérée qui venait de lui échoir. Puis on s'occupa de préparer l'énorme poisson dont bientôt il ne resta

LES TROIS ROSES ET LES TROIS CHIENS l$J

plus que la tête, les os et les nageoires. Un trou fut creusé au milieu du jardin et Ton y trouva un grand coffre rempli d'argent, d'or et de diamants. Puis le pêcheur y enterra ce qui restait du Roi des poissons.

Lorsque le lendemain matin l'homme alla au jardin, il y trouva trois beaux chiens qui le suivirent à la maison.

Il en donna un à chacun de ses fils, selon la recommandation du Roi des poissons. Il en fut de même pour les trois rosiers qui, quelques jours après, poussèrent à l'endroit où les os avaient été déposés.

Le pêcheur n'était plus le pauvre homme d'autrefois. A la place de sa chaumière, il avait fait bâtir un magnifique château. L'aîné de ses fils s'était marié à une riche héritière et les trois rosiers étaient tout couverts de feuilles et de rieurs.

Un jour l'ainé, étant allé à lâchasse, trouva un superbe château complètement inconnu des gens des environs. Il en parla le soir à sa femme.

« Oh! je sais ce que c'est; mon père m'a dit autrefois que ce château était habité par une vieille sorcière, et que tous ceux qui avaient voulu y entrer n'en étaient pas revenus.

— Je voudrais bien savoir ce que peut renfermer le château et j'ai l'intention de tenter l'aventure dès demain.

— Je t'en prie, ne l'essaie pas. Tu ne reviendrais jamais.

— C'est décidé. Demain je prendrai mon chien et je saurai à quoi m'en tenir. »

Et, malgré les supplications de sa femme, le nouveau marié prit ses dispositions pour aller visiter le château merveilleux.

Il suivit le chemin de la forêt, puis celui du château auquel il ne tarda pas à arriver. Là, personne ne se montra pour lui barrer la route. Il traversa des cours, des corridors, des salles, et partout ce n'étaient que cavaliers, que princes, que jeunes filles immobiles et que, de près, il trouvait de pierre. Enfin, il arriva à une porte auprès de laquelle une vieille femme filait sa quenouille.

« Où vas-tu, jeune homme?

— Je viens visiter ce château et je voudrais y entrer

— C'est fort bien. Mais laisse là ton chien et attache-le au fil de ma quenouille. »

Le jeune homme attacha le chien et se trouva aussitôt changé en pierre. La vieille sorcière ricana et se remit à filer.

Mais, dans le jardin du pêcheur, l'un des rosiers avait perdu ses feuilles et ses fleurs à l'ins

Page 1