‹ Contes françaisChapitre 37 sur 89 · LE DIABLE SANS CORNES I · texte numérisé non relu

LE DIABLE SANS CORNES I

« A votre santé !

— A la tienne! »

Et tous deux burent, et le Diable s'endormit aussitôt. Le paysan changea prestement ses habits contre ceux du démon, prit le chapeau et la fourche, et s'enfuit du château après en avoir fermé les portes solidement.

Le Diable fut bien étonné, à son réveil ; il voulut sortir, et se vit enfermé; ne pouvant ouvrir la porte, il se brisa les cornes en essayant de renfoncer. Enfin, ayant réussi à s'ouvrir un passage, il se mit à la recherche du paysan, oubliant sans doute que, sans ses cornes, il ne pouvait rien contre les hommes.

Quant au paysan, il était arrivé à la nuit close dans un grand bois où les voleurs avaient l'habitude de se réunir. 11 se cacha dans un buisson pour y passer la nuit. 11 allait s'endormir quand il entendit du bruit dans le taillis : c'étaient les brigands qui revenaient d'une expédition et qui rapportaient de grands sacs d'or et d'argent.

« Asseyons-nous ici, dit le chef. On ne viendra jamais nous poursuivre en cet endroit. »

Les brigands s'assirent en cercle près du buisson, ouvrirent les sacs et comptèrent leurs richesses.

a II y a juste un million, dit le capitaine.

— Il doit y avoir davantage, crièrent les autres. Tu veux nous voler à ton habitude.

— Je vous dis qu'il n'y a qu'un million.

— Ii y a plus! Il y a davantage! » hurlèrent les bandits.

Le paysan avait bien peur d'abord, mais tout à coup, songeant à son déguisement, il se rassura, et, saisissant le moment où les bandits s'étaient levés pour se battre, il sortit du buisson en poussant un grand cri, et d'un seul bond fut au milieu de la bande.

« Le Diable! le Diable! » crièrent les bandits, qui aussitôt s'enfuirent dans toutes les directions, abandonnant leur butin. Le paysan ne perdit pas de temps; il prit les sacs d'or et d'argent et les transporta assez loin de là, dans un buisson auprès d'un grand chêne, à la lisière du bois; puis, son trésor en sûreté, il sortit du bois et se mit à la recherche de son village. Il y arriva au petit jour et raconta son aventure à sa femme. Puis la nuit suivante, il prit sa voiture et se rendit à l'endroit où l'or des voleurs était caché. Sa voiture se trouva presque pleine, et il rapporta le tout à sa maison.

Le Diable ayant fini par retrouver le paysan, voulut lui faire un mauvais parti, mais l'homme saisit sa fourche et en frappa le Diable qui s'enfuit droit en Enfer pour se faire panser par ses diablotins. Ses cornes n'avaient pas encore repoussé, et il était sans pouvoir. Il tomba au beau milieu de l'Enfer et fut grillé comme un simple mortel.

LE DIABLE SANS CORNES l55

Quant à notre homme, il quitta bientôt le village, et s'en alla riche et heureux vivre à la ville avec sa femme et ses enfants.

(C ont é en i883, par M. Georges Mareux, des environs de Rouen, )

Page 1