‹ Contes francs-comtoisChapitre 3 sur 15 · LA GUSTIN'E · texte numérisé non relu

LA GUSTIN'E

Alfred Pinginot mon vieux camarade est souvent revenu chez nous, non pas pour moi, mais pour la Gachotte. Il a peu grandi le gamin de la nuit de Noël ; moi au contraire. Nous voici à la vingtaine, ma foi sans grand peine, et nous cherchons des états en priant le bon Dieu de ne pas en trouver trop tôt. Pinginot sera militaire et il voudrait bien entrer à Saint-Cyr, sans trop se fatiguer ; moi je me contenterais de bonnes rentes au soleil.

Sauf tout ça, rien de change, sinon nos farces de la treizième année, en face de notre Tine. Les réserves sont venues avec l'âge et les éloignements. Au plus se voit-on deux fois l'année maintenant, aux Pâques et à la mi-août, et encore la mère Tastu se trouve-t-elle toujours, comme par hasard, dans la chambre où se tient Augustine. Moi, cela m'est égal, n'ayant jamais su dire des choses bien, mcme à la Gustine, môme à d'autres, mais Alfred ce n'est plus cela ; il voudrait causer, il trouve mille histoires pour faire descendre la même Crou-

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louse, comme il appelle irrévérencieusement la maman Tastu, afin de rester seul avec la petiote.

Allons ! voiqui nos rafuts ! dit la mère Tastu, en nous voyant entrer pour la sixième fois dans la chambre depuis les tantôt, laissez-nous faire nos confitures, vous entendez.

Vitement on s'asseoit auprès des femmes soi-disant pour leur aider. Alfred s'est mis vers la Gustine, et il lui jette pour rire des noyaux dans un coin de devantin oià il ne faut pas.

— Reste tranquille Alfred, tu sais...

La phrase courte, le mot dur. Ah ! cela n'avait point changé pour ce pauvre Alfred qui Taimait bien, depuis la fameuse nuit de Noël où il avait été repoussé durement. Il y mettait cependant une furieuse persévérance ; il guettait toutes les occasions, tantôt humble, tantôt boudeur, mais sans arriver à émouvoir. Souvent il la regardait en dessous des heures entières, en faisant semblant de lire

LA GUSTINE

un journal ou un livre, et en se mettant les mains en abat-jour sur les yeux; il croyait la faire endèver de rester là des temps fous, atopi sur la table aux Tastu, sans parler, avec sa moue. Mais ouiche! elle n'y prenait point souci du tout, et ne se doutait de rien de pareil; seulement voilà que dans les plus tristes moments d'Alfred, elle lançait ses éclats de rire perlés pour une mouche qui faisait sauter Sultan le chien, ou pour une chenille égarée sur la caule de la même.

Il se croyait simplement méconnu à cause de sa taille qui n'était pas énorme, et de même qu'au vieux temps, il faisait des sottises pour attirer l'attention. Parfois il portait des sacs de loo kilos, en s'écrasant pour la gloriole, et me défiait aux jeux les plus saugrenus. Puis il me raillait sur ma stature de grand flandrin avec des cuisses de cigogne.,. Au fond j'étais plus gros et fameusement plus grand que lui, et puis je ne poussais pas des soupirs en passant près de la Gachotte. Nous

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nous boquions, en plein, devant les gens, deux ou trois fois le jour, nous nous donnions des petites tapes sur le dos à la mode du pays, mais ni moi ni elle ne songions à bêtiser des heures de rang pour ressembler à deux sots.

Je n'étais pas plutôt dans le courtil au père Tastu, au mitan des groseillers, que patatrac ! notre Tine dérochait les escaliers de la chambre d'en haut pour arriver. C'était, que je lui cueillais des cerises plus facilement qu'Alfred, et que je n'étais pas tout le temps à lui tourner des mots à fleurs. Et puis je ne lui tirais pas les anglaises de son cou, en reboulant des yeux de sacristain. Pars ! Reste ! Jamais je ne faisais un pas à son intention, seulement je la frôlais avec un certain plaisir.

Elle appelait Alfred le yodot, et l'avait placé à table entre les deux vieux ; elle était maîtresse souveraine, ayant su prendre un ascendant énorme sur la mère Tastu, l'homme de la maison. On ne l'eut pas déniée d'un mot, même pour

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