‹ Contes francs-comtoisChapitre 4 sur 15 · L.\ GLSTINE · texte numérisé non relu

L.\ GLSTINE

Alfred, notre soldat, comme nous disions. — Un crâne soldat! assurait la Gustine sans rire, pas seulement capable de tirer un coup de fusil aux pies.

Ah! voilà encore une chose grave. Alfred, très nerveux, très frougasse, tressautait au coup de fusil, et jamais il n'avait voulu chasser les pies qui venaient fracher les cerises. Moi, qui braconnais à journée faite, j'avais mitraillé les agasses pendant tout mon premier mois de vacances, et ma mie Augustine m'en avait su un gré immense. Elle me menait alors voir ses petites raves tresies de la nuit, les pois mange-tout qui trûchaient comme du chiendent, et elle soulevait les cloches des melons où la buée chaude mettait des senteurs moites de terreau et de feuilles. Alfred suivait par derrière en disant des âneries pour l'agacer, mais elle ne haussait point toujours les épaules. Décidément il ne lui était rien, et je le pensais innocemment.

Un jour elle me regarda bien en face

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avec ses yeux en vin de Beaujolais. — Qu'il est bête cet Alfred, il m'a écrit une lettre, crois-tu 1 comme voir s"il ne me parlait pas assez dans la journée — Ah ouais? — Mais oui.

Elle grimpa dare dare chercher la lettre. Elle ne l'avait point défaite, et Alfred n'étant pas là, elle voulut que je la lise. Bon sang elle était en vers !

C'était fou, et nous en avons ri toute la journée. Seulement quand Alfred est revenu, il a mal vu la chose, et il a voulu bon gré mal gré reprendre le train. Là. j'ai cru que décidément la mie Gustine ne brillait pas par un bon cœur; elle le laissa tranquillement s'en aller, disant en forme de bon voyage :

— Reste où tu es, mon vieux yodot, tu es bien !

Calme trompeur !

De fait il y était si bien qu'il ne revint pas de l'année, et que l'an suivant c'était trop tard.

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11 était arrive au père Tastu, dans les premiers d'octobre, une grosse oppression, après une course aux vignes de Planoise. Il soufflait, sans comparaison, comme un cheval qui a couru longtemps. C'est le sang, disait-il, en cherchant à respirer quand même, notre femme va me faire suer et demain ce sera tout. Effectivement le lendemain c'était tout pour lui, le pauvre pépé!

Jamais de ma vie je n'ai pleuré tant. D'abord de lui, et puis de voir la pauvre même crouler sa vieille tête toute pâle, et ses grandes joues creuses, blanches comme des serviettes. — Mon poure Mignot! Mon poure Mignot ! criait-t-elle, en regardant fixe au dedans d'elle-même les longues années de bonheur parti, là tout d'un coup, sans qu'on n'y ait pu rien. On sentait l'effondrement subit de ces deux vies, par la suppression de l'une d'elles, et sûrement la mort n'avait pas fini. Ah pardié non, allez! Pendant lanuit, tandisqu'on arrange le vieux, que nous sommes tous sur pied, la

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niémé se mourait doucement dans sa petite ciiambre à côté, d'un coup de sang au cœur. La fenêtre avait été laissée entrouverte par elle, comme si elle eut voulu donner une issue à sa bonne chère âme degrand"mère.Quelpatarou ! quel rafut, lorsque Chérin, le garde, ouvrant la porte le matin, cria du haut de l'escalier.

— L'ost môthe ! L'ost môthe!

Nous sommes tous arrivés, la terreur aux yeux, et quand nous avons vu le bon visage de notre même tourné du côté d'en haut, où le pépé avait monté tout dreit, ma foi nous nous sommes reconsolés bien vite. Ses rides s'étaient nivelées, et elle semblait tout quasiment la Sainte-Philomène en cire de Sarnt- Ferjeux. * '♦*■

Çà, c'est la poésie, mais la réalité la voici avec la Gustine. Elle fait dans un coin de gros sanglots, et ses yeux se ferment de temps à autre pour laisser couler des larmes chaudes qui lui bleuissent les yeux. Les gens se de-

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mandent déjà si les Tastu ont fait un papier, autrement la pauvre gachenottc va fièrement se manger les doigts. Les héritiers — des vieux de Franois — enverraient joliment au plâtre la demoiselle, pour lui apprendre l'orthographe et le maintien, surtout que le pépé et la même l'avaient recueillie au préjudice des autres. Le diable à cuire, c'était la répugnance des Tastu à prendre la plume ; le pépé signait ses reçus avec une encre plus blanche que de l'eau, et jamais il n'aurait eu le courage de faire un testament. Pour le notaire, il n'avait rien. Quant à la même, elle avait été élevée derrière le couvent au soleil et à la pluie à grands coups de trique pour tout potage, et elle ne lisait ni n'écrivait jamais.

On ne trouva rien de rien. Après l'enterrement les gens de Franois vinrent reconnaître leur domaine ; dès le soir ils voulurent coucher, pour savoir à quoi s'en tenir. Tout ce qui était là leur appartenant sans grand conteste, nous avons retiré la pauvre Augustine chez

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nous, en attendant les évcnements. Mon Dieu quelle situation bcte ! A peine sauverait-elle de là dedans ce que les vieux appelaient ses gages, c'est-à-dire des cadeaux reçus par petites sommes de temps en temps, et qui ne faisaient pas mille francs pour le tout des tous.

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Un soir de la Noël suivante ma mère, en rentrant, ne trouva plus la Gustine ; elle avait fait sa malle et était partie. Une lettre pour nous était sur la table :

« Ma chère man Céline, Pardonnez-moi de m'en aller sans rien vous avoir dit de mes affaires . Madame Bellot m'a trouvé une place à Paris. Je n'ai pas voulu vous voir avant le train à cause que je serais restée et qu'il faut q^ie je parte. Je vous dirai, chère man Céline, que je vous remercie bien des fois de toutes vos bontés, ainsi que Ricot, mais je souffrais beaucoup de me savoir là sans rien.

A revoir chère man Céline je vous embrasse tous du fond du cœur.

Au^rustine.

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« C'est aujourd'hui le jour que je suis arrivée chez le pauvre Pépé ! »

Eh oui I mon Dieu ! Il y avait alors sept ans tout juste, sept ans déjà de ce fameux boudin dont nous parlions toujours, sept ans de notre vie, les meilleurs, enfuis à jamais. J'ai pleuré silencieusement, le soir dans ma chambre, ma petite Gustine, ma Gusiine envolée.

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Paris, c'est là qu'ils viennent tous ; j'y suis venu avec les autres me percher tout là haut sous les toits. De ma fenêtre je vois des collines bleues du côté de TEst, et je crois retrouver encore Planoise de loin, de bien loin. Je fredonne le fameux refrain de mes conscrits, des garçons de Saint-Ferjeux, quand nous tripions les blés le jour du tirage :

On verse bien des larmes

Au moment de partir,

Mais la gloire a des chââârmes

Et l'on peut revenir ! . . .

C'est l'hôtel du Jura oi!i je loge. Il est tenu par un gascon qui ne comprend rien à nos demandes ahurissantes, et qui nous prône son

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vin de Bordeaux, son vin d'hôpital. Il y a parmi nous les esprits forts de la Comté, les sceptiques, qui se moquent de ce trou de Besançon et du reste, mais qu'on fait pleurer le soir en leur chantant des couplets de la Crèche, ou en leur parlant de Chamars. Alfred est de ceuxlà; il ne croit plus à rien, il a raté Saint-Cyr, mais il a pris un métier plus intelligent, dit-il, il racommodeceux qu'il eut tués ; il est chirurgien. Et puis, après deux ou trois ans, les voilà tous partis aux quatre coins du monde, je suis resté seul dans mon grenier, toujours avec Planoise en face, et mon Gascon en bas. C'est là que j'ai perdu Germain, mon pauvre ami, lequel est venu chanter dans ce coin une dernière chanson patoise :

Nout Mairia Vout s'mairia

Son troussé n'ost pas felà...

Oh ! maman ne lou filas pas. . .

plainte oubliée déjà, mon Dieu, tant les jours des vivants sont courts!

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Je ne sais plus, ni quand ni comme, Pinginot, Alfred Pinginot m'arriva de Rouen. Nous avons fait des gaudes ce jour-là, et bu une petite bouteille de Trois-Châtés en regardant Planoise.

Tiens ! lui disais-je, en lui montrant les découpures des collines de Chatillon et de Bagneux, vois-tu si Rognon est bleu aujourd'hui ! nous aurons du beau ; Planoise disparaît presque dans la brume. Seulement, voilà! on n'entend pas le martinet de Gouille.

— Parbleu! c'est signe de beau encore plus, mon vieux, quand on entend le martinet, c'est le vent de la pluie.

— Ah ! oui c'est vrai ! le vent de la pluie ! Et nous voilà tous les deux assis l'un en face

de l'autre, les yeux perdus sur la nappe.

Et le Calvaire, les Trois-Croix, le polygone où l'on allait en été dès cinq heures, pour i^oir les coups de canon; les papillons qu'on colectionnait dans le bois de Chemaudin avec "Vergerot,Vergcrot le poseur, Grandcuinet, ou

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le grand Cardon qui voulait aller à Saint-Cyr.

J"avais aussi tout près de l'hôtel du Jura, la rue Poitune, la rue Poitune avec des trapons de cave ma foi, avec une modiste comme la petite... chose, voyons ! Celle à qui on décrochait les enseignes, la nuit, en sortant de classe. Au diable le nom 1 Nous ne le savions plus ni l'un ni Tautre

Puis les doigts de Pinginot firent ran tan plan ! sur la table, il parut réfléchir un moment.

— Et la Gustiner dit-il.

— Je n'en sais rien de plus que toi, mon cher. Elle n'a jamais écrit depuis son départ. Elle est peut-être morte...

Une larme lui vint.

On l'avait ancrée dans je ne sais quelle pension, puis elle était devenue maîtresse. Depuis cela elle avait changé bien des fois, tellement de fois même qu'elle en avait perdu la mémoire des gens. Pas une lettre ne nous était jamais venue.

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