‹ Contes francs-comtoisChapitre 5 sur 15 · I.A GLSTINE · texte numérisé non relu

I.A GLSTINE

— Pauvre Gachotte, dit Alfred, si je la retrouvais jamais ! J'ai assez de ma vie de garnison, je veux me retirer à Château-Farine.

Après le départ d'Alfred je suis allé à Planoise. Planoise, ce sont les coteaux de Châtillon que je vois de mon balcon. Il fait un temps du pays, avec des rosées vertes sur les feuilles de trèfle. Le mercredi est béni pour les Parisiens de la banlieue, on n'a point ce jour-là des bruits dans les coins de bois, ni des papiers gras sur les pelouses. Et puis le brouillard nacré et doux, sous lequel Paris dormait, cachait ses dômes et ses cheminées. Par places la Seine apparaissait, ainsi que le Doubs dans les prairies d'Avanne; on retrouvait les bonnes odeurs de fenaison, les clameurs lointaines des gens, les cris de fauvettes tout à coup dans un buisson vert. Mêmement qu'en fermant bien les yeux, et en s'asseyant sur l'herbe, on reconnaissait l'accent des insectes de la Comté, les grillots, les sauterelles. Enfin voilà donc un coup d'air de Velotte, qui me court

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dans la luette, ainsi qu'un bon verre de Miserey: n'étaient les cheveux tombés et les tempes grisonnantes, je me fusse trouvé plus jeune de dix années, au temps des Tastu, de la Gustine, quand on entendait le martinet de Gouille par les vents de pluie.

Le souvenir de la Gustine m'était demeuré dans la tête, très vivant, mais non point comme celui d'une bonne amie ; elle avait été plus pour moi, la gachotte ; c'était un autrefois presque fraternel, un jadis de fraîches et insouciantes pensées, de galopinades inconsidérées sur les chemins de la Malcombe, oii nous allions quérir les prunelles acides, que nous sucions en ouvrant des yeux torturés. Je la retrouvais en idée avec son cotillon nânnette, ses cheveux broussus, et ses yeux pelure d'oignon, se déchirant à ma suite, dans les murgers énormes et parmi les ronciers.— Quatre que tu ne vas pas là ! — Quatre que si ! et puis plan les jambes! hardi les semelles! on grimpait, on faisait dérocher les pierres, on se dévorait

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tout, mais on arrivait les premiers laissant Alfred, ou des fois Vergerot, le plus malin des malins, se tâter les côtes avant de risquer la course. Alors, il s'était trouvé souvent que la même Tastu nous appelait en mettant sa main sur ses yeux, en tâchant de nous voir — Ohl petits ! Oh ! petits I ce qui nous faisait filer au plus vite de nos jambes, pour rattrapper les deux poltrons restés en bas, et qui avaient lavance par ce fait même. Nous étions grondés, bien entendu .

Je ne sais pas trop pourquoi je pensais à cela, malgré un gazouillis de petites filles venues tout à coup sur la route, et qui riaient et se bouliguaient dans leurs robes noires.

J'aurais dû me méfier du mercredi; il réserve ces surprises-là, et il est notre ancien jeudi pour beaucoup de pensions. Mais il ne me peinait point d'entendre cette jeunesse piailler ainsi, quand mes souvenances me reportaient précisémentau temps où nous allions de môme, faire nos gouillanderics aux vignes de Planoise.

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— Mesdemoiselles venez ici î dit une voix.

C'était encore le oh ! petits ! de la même Tastu, moins l'accent traînant toutefois ; décidément avec un peu d'imagination je m'étais, moi aussi, refait un Simoïs sur la terre d'exil, j'avais retrouvé Planoise, Avanne, Velotte, les sauterelles, les grillons, les foins et la même !

Dites-moi ce qui me poussa à me lever et à regarder la personne conduisant le troupeau ! Moi, je n'en ai jamais rien su. Je suis allé de l'autre côté de la route, et j'ai aperçu une dame habillée de noir, avec des cheveux blonds, qui par derrière me parut jeune. A ce moment elle écrivait sur la poussière — encore une chose que nous faisions jadis — avec le bout d'une ombrelle.

Ah ! bien il a fallu me tenir vous savez ! quand la maîtresse s'est retournée pour voir qui venait, j'ai reconnu de suite les yeux perçants et doux, et la bonne figure de la gachotte. Un peu plus je m'élançais, au risque de la

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compromettre, et je l'aurais embrassée jusqu'au sang. Elle était bien pâlie, et comme je la pus voir alors, elle me peina.

Vitement je fais l'indifférent ; je regarde le ciel, je ramène mon chapeau sur mes yeux, et je suis de très loin la petite troupecabriolante. Je vais ainsi jusqu'à Fontenay oij demeure ma gachotte, sans l'avoir gênée.

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Dans l'église de Saint-Ferjeux tout est de blanc et de fleurs, la cloche aigrelette tinte, tinte. Les gens groupés sur la place se causent, attendant le beau monde.

C'est la tour de Babel, au milieu du tas. Les cautaines baragouinent en même temps, on ne s'entend plus.

Je le sais moi, qui suis sous le porche à attendre. Voyons voir encore une fois la montre 1 II sont pourtant assez pressés, les mâtinsi — Allons ! Monsieur Jean-Claude, faites reculer les gamins. Et le bedeau les repousse de son bâton plat comme une férule.

— Hiche ! Hiche i les gosses !

Il faut ce pourtant bien qu'ils voient ! Ils

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affirment ce droit tout en se bousquignant, en reniflant, en chusant les uns entremi les autres. On n'a pas, tous les jours que le bon Dieu a faits, une belle noce dans l'église.

Ding ! Ding ! Ding ! et toujours ding ! sans que les voitures apparaissent. Pourtant il ne fait pas gras dehors, la neige est tombée, le gevrun pend aux arbres, et la bise fioute sous les entrejoints des portes. Moi, je suis là en gants blancs, savez-vous bien, et je grule comme un oiseau malade. Monsieur Jean-Claude, le bedeau, est près de moi avec sa robe rouge, et lui non plus n'a pas une de ces chaleurs extraordinaires.

— Les voici !

On étend un bout de tapis et l'orgue commence à piauner.

Couan 1 Couan ! Houan ! Houan !

J'ai demandé au vieux curé qu'on joue un air de la Crèche, un de ceux entendus par notre Tine le premier jour oi!i nous l'avons rencontrée; Alfred l'a désiré avec moi. La

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Noël est revenue pour tout le monde sauf pour le pépé et la même, qui dorment leur grand sommeil derrière chez Chevri. La neige tombe amoureusement, langoureusement, ainsi que la fameuse nuit du boudin, restée dans nos cervelles, comme une de nos plus belles et de nos plus gaies. Avant-hier nous avons assisté à la messe de minuit, même moi, le triste parisien, l'incrédule. Alors nous voulons qu'à son entrée, on salue notre Gustine du vieil air.

Elle est toute simple dans sa robe blanche unie, avec son voile couleur de la neige qui tombe, elle est rouge comme les cerises de Château-Farine, et ses yeux se baissent doucement. C'est toujours celle qui revenait de cinq lieues de l'autre côté de Salins, elle est seulement un peu plus dame. La voilà sur le porche de l'église oij l'orgue criaille gaîment.

Pou moi y li voue pouthâ

Ne baireille de bon vin...

Oh ! oui ma sœur , ma bonne retrou-

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vce, je te porterai comme au petit Jésus les choses les plus friandes et les plus exquises. Je te porterai de plus, avec mon gros cœur rustique, mes souhaits de bonheur.

Et je la regardais ainsi que le premier jour, pour voir létonnement de ses yeux. Tiens, lui disais-je par dedans moi, vois, tout y est. La sainte Philomène qui ressemble à la pauvre même Tastu morte ; les saints Ferjeux et Ferréol au cou coupé ; les cadrillons pendus aux murs salis ; la Sainte Elisabeth de Hongrie, avec son page aux jambes d'écrignaule ; le chemin de croix déchiré ; les bancs des gens venus pour te voir ; la tribune bondée.

— Ah ! si la pauvre maman était au moins là!

C'est le premier attendrissement de notre Tine. Il met de grosses larmes sur son corsage blanc, et je me sens pleurer aussi.

La queue se forme ; je vais le premier avec elle ; je suis son frère.

Et Alfred nous suit avec man Céline.

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Grands Dieux, Alfred n'est plus un homme! Moi qui l'ai connu dédaigneux et fier, crâne d'avant-poste, médisant de toutes les femmes, je le retrouve pareil au gamin du temps des Tastu.qui ne quittaitpas plus la Gustine qu'une noix griffe ne laisse son échaulne. Vrai, aujourd'hui, il est plus grand que des fois. Il va là, raide comme un paisceau, avec un bel uniforme d'or. Il ne quittera pas son métier — son état, pour dire le mot du pays — il viendra seulement en garnison à Besançon, qui n'est plus ni un trou ni une boite à peste. « Comme on change dans la vie nous autres, comparés à nos montagnes toujours les mêmes, à la neige qui tombe semblablement depuis tant d'années, et à tout le fourbi ! »

Cette pensée de Chérin, qui m'a accompagné ce matin, est au fond le résumé de notre histoire, ma petite Gustine.. .

Au temps des prunelles pas mûres, on eut menti en apparence de dire que tu pouvais souffrir Alfred, on eut menti de soutenir que

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tu ne m'aimais pas. Voilà tout cela au diable d'Arguel !

Ils sont maintenant assis l'un près de l'autre sur des fauteuils, et l'abbé de St-Ferjeux leur fait un prône.

Laissez, monsieur, il n'ont pas grand besoin de vos recommandations, nos enfants, ils ont entendu le vieil orgue, qui a longuement parlé à leurs âmes. S'ils ont les yeux humides, c'est de cela, m.onsieur l'abbé.

Les voici sous le dais que nous tendons au dessus de leurs têtes, la mandrille, disent nos gens. Souvent on rit dans cette position drôle, mais nul de nous ne songe à rire, malgré que nous soyons tous heureux...

— Couan ! Couan ! Houan ! Houan !

L'orgue reprend une berceuse comtoise qui nous transporte bien loin. Nous sommes assis, engourdis par la chaleur de l'église, par les cierges qui clairent, par les chants endormants. La Gustine et moi, sans nous voir, nous pensons à la même chose ; nous courons

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les chemins bien fort, bien fort ! Nous allons retrouver les vieux Tastu dans leurs petites chambres, au milieu de leurs poutots et de leurs coquelles. Vite ! vite ! mettez vos habits des dimanches et arrivez ! Et nous les voyons se dépécher ; le pépé enfilant son paletot, son anglaise comme il disait, et son chapeau gris, la même sa robe de soie et son châle à fleurs. Et pensez voir un peu! C'est pour le mariage de la Gustine, le mariage de notre petite !

Alors notre pensée les ramène au triple galop sur le chemin de Château-Farine. La même a mis sa pelisse, pour la neige, et a pris son falot. Les voici. Le pépé est tout faraud, croyez vous, et la même se tient très droite. On leur donne la meilleure place, et tout chacun les salue. . .

J'entends la même nous dire en croulant la tête.

— Mes pauvres gens ! On a tout de même des bons moments des fois. . .

Ah 1 tu peux le dire bonne maman Tastu qu'il

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