VIGNERON
Morts ensemble priez pour eux !
La toilette de la petite tombe est faite; la Gustine se précipite à genoux dans la neige, et elle sanglote tout comme le jour qu'ils sont morts. Moi, j'entendais encore la même :
— Las moi! mon poure Mignot! mon poure Mignot!
Alors la Gustine se releva après un long silence, elle embrassa tout le monde, et quand ce fut à mon tour elle me prit la tête et tout bas :
LA GLSTINE
lOJ
Je sais . . . dit-elle, la même vient de tout me dire. . .
J'étais bien sûr, moi, que seule la même Tastu m'aurait compris.
^jS'^*^^^^^^om^f^msmi^.
RAFOILLON
ii5
I je savais seulement qui qu'est mon
père !
Cette phrase, souvent revenue sur les lèvres du pauvre Rafoillon, c'était sa vie entière, le souvenir de son enfance nouée on ne sait pas où, de ce que les heureux appellent le bon temps de la vie, passé au milieu d'un hôpital avec des trouvés comme lui-même, sans les embrassades ou même les gronderîes do la maman. Quelquefois, lorsqu'il lui arrivait de rencontrer sur sa route un enfant fessé par
I06 RAFOILLON
sa mère, le Rafoillon pensait douloureusement que jamais il n'avait eu cette joie, la joie d'être battu, parce que les mères ne battent pas tout le temps. Dans sa cervelle énorme d'hydrocéphale, il passait des idées de douleurs effrayantes et de haines farouches en songeant à son père, et s'il avait su pleurer, la pensée de la maman lui aurait fait couler les yeux. Quoique bossu, bancale et têtot, avec une voix aigre ainsi qu'un bruit de lime enferraillée, le pauvre estropié valait au fond les plus belles âmes du bon Dieu, et pour un chien malade ou un enfant égaré, il se mettait en campagne afin de chercher remède. Il aurait donné les pauvres sous gagnés à relier les seilles pour éviter des ennuis aux gens, il eut fait mieux encore, seulement il ne pleurait pas, il voulait paraître méchant, il faisait mauvaise mine ; paria de corps, paria d'origine, il ne lui déplaisait pas qu'on le nommât Rafoillon, lui-même eut désiré s'appeler Tourniquet en mémoire de son premier berceau.
RAFOILLON
Tourniquet, c'est encore un nom, tandis que Pierre-Joseph n'en est pas un. On l'avait qualifié de Pierre-Joseph du Saint-Esprit à cause de l'hôpital où les sœurs l'avaient éievé, mais le souvenir de cette maison où il n'avait manqué de rien au matériel ne l'importunait point, il eut désiré le nom de Tourniquet, pour vengeance, parce que selon lui, son père le connaissait bien, et que le nom eut crié éternellement contre lui.
Pauvre diable! il s'était forgé des idées de l'autre monde sur son origine. Sa mère était, pensait-il, une pauvre fille des faubourgs ou de la ville, peu importe, séduite par quelque milord du pays ; il sentait Cela dedans lui en songeant combien ses envies étaient des envies de monsieur riche. Jamais le fils d'un pégot n'eût eu cette tournure de la pensée, il en était pardié bien sûr, le mayeux ! De là venaient son désir de connaître ce père, et de lui jeter à journée faite devant les yeux sa bosse et ses jambes cagneuses, en se nommant simplement
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Tourniquet. Tourniquet ! fils de M. le vicomte de X. ou du baron de Z., vous imaginez le piquant. Pierre-Joseph Tourniquet, relieur de seilles, enfant trouvé, et fichu comme un as de pique, rejeton du beau monsieur à gants de la rue de la Préfecture ! Bon sang de bon sang ! les amis, les bringueurs, on en eut rigolé à Chamars plus de six semaines de temps.
Moi je ne sais pas, mais je crois au fond à des machines passées autrement. Prétendre à des pères venus des croisés, parce qu'on est rabougri et mal planté, ce n"est peut-être pas des raisons, vu que des fois le contraire se trouve également. Que sait-on aussi sur le coin où on l'a découvert, le pauvre petit ? Le procès-verbal d'entrée mentionne le tourniquet mais après, c'est tout.
Plus jeune, le boiteux ne songeait point à ces problèmes, il venait avec nous vagabonder dans les chemins de Chaudane, dans les bois ou les roches, sautant le plussouvent d'un pied, l'autre étant plié trop ; très finaud pour éviter
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Icsaventures, pour tourner les pas difficiles, il montait la « rebeuille » pendant que nous, les galopins, nous faisions nos folies. Il nous aimait bien tous, même Vergerot malgré sa tôte de marquis, pour le motif que nous l'avions admis, lui le petit apprenti minable, à tenir la compagnie de nos personnes plus ou moins universitaires, et aussi parce que nous coupions en deux nos tartines à cause de lui. Il nous aurait suivis, et il nous a suivis il faut bien le dire, jusqu'au bout du monde, car ce bout du monde là se trouve à Beure mon pays. Seulement, ma foi, il ne revenait pas toujours au grand galop; sa pauvre jambe tournée ne le lui permettait guère.
Il avait en ce moment la mine raintrie et reserrée, la peau regrignée des pommes qui tombent des arbres avant de pouvoir se manger ; les comtois appellent cela un Rafoillon, et nous n'avions pas manqué de lui appliquer ce sobriquet, sans qu'il s'en fâchât peu ni prou. Il riait en ridant sa misérable peau jaunâtre de
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blesson, et en ouvrant une bouche fendue au coupe-chou. Pensez-voir, nous qui voulions bien le recevoir dans la bringue où Vergerot, où Cardon, où Pinginot, et moi-même, le plus grand de tous et le plus fort, nous arrêtions les caravanes à tenter, les farces à faire ! Occupé à retaper les seilles et les seillots, à gratter les douves égralies chez son patron, le bossu ne nous suivait guère que le dimanche, seulement il ne le faisait pas tant seulement pour gouillander et ravauder son existence aux quatre coins de la terre ; il nous recherchait à cause des mots savants dits par nous, à cause de nos manières plus douces, et aussi pour ce que nul des nôtres ne lui avait jamais reproché ses jambes ni son dos.
Déjà l'idée d'une naissance illustre avait dû lui férir le cerveau : il n'en [souffîait mot toutefois; ce fut peu à'peu que sous des influences étrangères il en arriva à se bâtir sa petite histoire. C'était aux environs de notre tirage au sort, quand les poils de barbe nous
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duvôtaient les Joues, et que certains d'entre nous retournaient leur casaquin, sans parler de Vergerot, pour prendre des têtes de mistifrisis et de crevés. Rafoillon, las-moi ! nous voyait égrenés les uns après les autres, et dans la rue, en nous retrouvant, ne savait pas toujours s'il devait continuer de nous saluer ou non, nous les bacheliers, les seigneurs, les heureux du monde ! Une poignée de main lui faisait alors un bien ! un bien ! Avant de nous la donner il s'essuyait la main droite, sa main longue et maigre, sa main de bossu, au dos de sa blaude bleue, et il nous vouvoyait, emprunté, rouge, droit sur sa bonne jambe, en nous faisant des compliments à sa manière. Puis il s'ensauvait au triple galop à travers les gens, en sautant, en tratelant, en trebillant.
Il eut voulu savoir le nom de son père, voyez-vous, pour lui cracher toutes ces affaires là en plein museau, etlui demandercompte de sa vie. Lui aussi, il aurait pu ne pas être têtot, bancrochon et dromadaire, il aurait pu
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avoir des redingotes au lieu de relier des seillots pour les servantes. Il n'entrait dans son esprit aucunement de jalousie pour personne, mais bonnement une envie de ressembler aux autres, ni plus ni moins. Quand on pense — et des fois en songeant de cela il en était blanc comme une assiette de porcelaine — quand on pense que près de lui il avait peut-être /a manman aussi à plaindre, que même il lui avait probablement relié ses seilles, sans plus, son cœur lui virait pis que le tourniquet où on l'avait couché autrefois ; aussi ne restait-il presque pas dans sa chambre de la rue de Glères, il y cherchait un portrait contre le mur, ainsi que nous en avions tous, nous les hommes bien campés, les bacheliers, les satisfaits, les gens portant le nom d'un père !
Au fait, sa mère eut été la seule femme qu'il eût jamais embrassée : il avait pour les autres une de ces frayeurs candides dont chacun riait. Je me souviens encore de l'avoir conduit chez es vieux Tastu à Château-Farine, où il avait
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rencontré la Gustine, la petite Gustine rieuse et babillante, une enfant trouvée elle aussi quasiment. Pauvre Rafoillon ! il aurait perdu le goût, de la regarder trop, notre fille, sans lui dire rien, en rougissant du moindre coup d'œil. Une fois ii avait à grand peine fabriqué un petit bouquet de pervenches en se tirant sur le ventre comme un limaçon à cause de sa jambe raide, et il l'avait fourré je ne sais plus ou la petiote l'avait trouvé. — C'est toi r qu'elle me dit en me regardant de ses yeux pelure d'oignon. — Ma foi non. — C'est toi •" qu'elle dit à Alfred. —Non plus. J'ai pardié cru voir s'évanouir le bossu quand on est arrivé à lui ; et il a dit non si bêtement que nous avons tous éclaté à la fois.
Le Rafoillon, vous concevez, n'avait pas fait ce bouquet pour nous voir rire. Il avait mis un peu de son sang après en se frougnant le ventre aux cailloux ; il rencontrait dans ce coin des figures absentes de sa vie, une grandmère et une sœur, il en avait témoigné son ad-
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miration à sa manière. — C'est très bien m'amie, disait la pauvre même Tastu, c'est très bien, tu es bien gentil.
Tu es bien gentil ! il ferma les yeux et se renversa sur sa chaise en savourant cette parole maternelle ; d'ailleurs la même l'eut grondé l'eut battu même, qu'il n'en eut pas moins cru à un instant de vie comme tout le monde. Je le vois encore après le dîner sauter de table sur sa bonne jambe et joyeux, et content ! Il luiétait permis de dire même etpêpé avec nous ; il en serait mort de joie si ce bonheur lui était arrivé dix ans plus tard. Au moment dont je parle, ses ennuis, ses déboires, n'étaient point devenus aussi tristes et aussi cruels, et il ne devinait qu'à moitié la portée de sa joie.
Même ! Il disait ce mot pour un oui ou un non ; il rentrait, même ! il sortait, encore même ! il n'y en avait que pour lui, pour lui tout seul, nous ne comptions plus. Au fait, mais la mère Tastu l'avait embrassé deux ou trois coups, et ma foi, aussi la Gustine, si je ne me trompe; d'où
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la folie de bonheur montée à son cerveau, et je pourrais dire au propre, l'ivresse de son premier jour de fils. Le pauvre petiot s'en allait en ivrogne, grisé de cette journée fameuse dans sa vie. Je ne m'en suis douté que bien après, quand le bossu avait fini ses souffrances. Pour le rentrer le soir il a fallu parlementer deux heures, il aurait couché dans la niche du chien.
Il nous regardait faire nous deux Alfred, pour se rendre bien compte de la manière dont les fils doivent se conduire dans la vie. Il eut voulu trouver un tic connu, qui l'indiquât au monde pour un fils lui aussi : le malheur c'est qu'il n'y avait rien à retenir, la seule manière d'apprendre à être fils étant d'avoir une maman, vous comprenez. Il brossait ses habits se cirait, se faisait une raie de même que si une mère l'eut soigné. Ainsi bichonné, le bossu était vraiment très propret. Un jour il avait failli éclater de bonheur en entendant une passante dire de lui à son fils; i Regarde, Eugène, voilà
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un petit garçon plus propre que toi ; sa maman doit être bien contente ! Il se redressa huit jours de rang, le petit, huit jours de bon. Certes sa mère eut été contente, si elle navait pas joué au tourniquet dans le temps jadis, la malheureuse.
Avec l'âge la misanthropie était venue ; convaincu de sa naissance élevée, Rafoillon ne frayait pas avec tout le monde, et il avait perdu ses anciens camarades les uns après les autres. Maintenant il courait les rues en bancrochant, avec une seille sous le bras, criant de sa petite voix aigrelette et maladive :
— A relier les seilles I relier les cuveaux, les tonneaux! Seulement il avait un concurrent sérieux, un gros garçon haut en couleur, robuste et trapu, braillant la même phrase du matin au soir danslestrages, de sa voix sonore et timbrée de cuivre. Et la besogne était plus pénible pour le mayeux désolé, parce qu'il redouvait sans goût et qu'il cerclait sans conviction seilles ou cuveaux. A quoi bon d'ailleurs le mal qu'il se
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lût donné pour sa vie r L'espoir ne lui était pas demeuré dans l'âme de jamais trouver même un de ses compagnons de travail qui voulût le recevoir à son foyer ; il travaillait donc pour le roi de Prusse, il trimait pour Bismarck, suivant son mot, et il passait des aprèsdinées de dimanche à pitancher, à boire chez la mère Guillout dans la rue de Glères, le nez dans le Doubs, le journal d'alors.
— Si je savais seulement qui qu'est mon père !...
Il répétait cette phrase atout moment, dans ce français un peu bizarre et voulu de l'ouvrier, et cette préoccupation obsédante le tiraillait. Au fond, s'il eut seulement connu sa mère, il n'aurait plus bu de macvin, ni de marc ; il aurait eu son chez lui, serait allé aux champs avec la «. vieille», et revenu le soir au milieu de son train-train, il eut sans défaillance pensé à la besogne du lendemain.
Au lieu de cela, la cage était vide. Il ne passait plus près dune fiilc ou d'un garçon de
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son âge sans se demander : est-ce ma sœur? est-ce mon frère r Quelquefois il avait des éclairs, il se trouvait des ressemblances avec tel ou tel, et vite il courait aux glaces pour mieux juger. Vous vous figurez aisément ce martyre de toutes les minutes d'une longue journée, quand on n"a que le marc ou le mac-vin pour consolation suprême, ou les plaisanteries stupides des buveurs.
Un soir du mois d'août, il n'y a pas dix ans las-moi ! — On apprit tout à coup une nouvelle sur la place Saint-Pierre par des gamins qui revenaient de l'écluse Saint-Paul. Le relieur de seilles, le petit bossu venait de retirer de l'eau la demoiselle à monsieur Tranchant le tailleur du clos Saint-Amour. Il y avait déjà parmi les gens les enjolivures ordinaires dans ces cas-là, et les traînasses étendues sur les bancs devant le palais de Justice, en répandaient le bruit aux quatre coins de la ville . Quand les curieux sont arrivés pour voir, ils n'ont plus trouvé que la ribambelle des ba-
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dauds occupés à discuter l'affaire, la très grave affaire que certains d'entre eux avaient vue. C'était la fille à M. Tranchant, disait-on, qui sétait comme cela tenue debout sur la margelle du canal, pendant qu'on éclusait un gros barquot de pierre de taille. Elle regardait d'avec sa grand-mère l'eau trésir des trous et remplir l'écluse, le bateau monter tout doucement entre les quatre murs, quand les deux carcans attelés à la corde, qui traînait sur la pierre, se sont mis à tirer sans savoir pourquoi, ont tendu le cordeau et ont flanqué la fille à l'eau les jambes en l'air, entre le bateau et le mur de l'écluse. L'éclusier a crié, le batelier idem, la grand-mère s'est évanouie sur le bord.
La demoiselle barbottait, faisait glou-glou et le barquot jouait d'un des murs à l'autre, au fur et à mesure des tas d'eau qui le poussaient. A supposer même la petite nageant au-dessus de l'eau, elle pouvait être écrasée entre le barquot et le mur, tout bêtement.
Et puis gas ! on faisait des ânerics ; on lui
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jetait des cordes, mais elle buvait trop et ne les attrapait pas ; les mariniers lui tendaient des bouts de bois, seulement les bouillons de Teau la remontaient, la redescendaient, et tout pour un instant on ne la voyait déjà mêmement plus. Gare 1 que cria le relieur de seilles — vous savez le bossu de la rue de Glères, pas l'autre — gare I et avec seulement sa culotte il saute depuis le bord dedans en nageant de sa bonne jambe et des bras. Ils sont perdus tous deux ! que cria l'éclusier en rejetant ses cordes.
Alors voilà qu'on ne voit plus le bossu, mais au dessus de feau ça faisait comme quand il y a de gros poissons au fond. On se pensait déjà que le pauvre diable n'avait pas duré trop longtemps, on courait quérir une grande échelle, des hommes se pendaient à une corde les gens disaient quel malheur ! cela faisait un gâchis, un mêli-mêlo...
Pouf I la tête énorme du caribossu arrive enhaut, il n'a qu'un bras en l'air, seulement il a
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bu, il crache, il crache. En voici au moins un, qn'on se dit. Mais sa main qui était en dessous l'eau tenait la demoiselle par son casaqifin etillui<H)rt latête dehors, avec son pauvre petit chapeau à fleurs rouges tout trempé, et la figure violette.— Que sapré bossu ! que crâne garçon 1 II jurait fallu voir les femmes 1 pour elles, il était gehtil à croquer. C'était un amour de bossu, il valait bien les droits sûrement ; et avant de l'aider on lui criait bravo, on se cassait les mains de battre. Il était, lui, pâle, plus pâle qu'on n'avait Jamais vu, il tenait la jeune fille doucement, et portée par l'eau elle lui oscillait dans la main ainsi qu'un battant dhorloge.
La gloriole, allez ! n'était pour rien dans ce corps-là, vous pouvez croire : il ne songeait point à ce moment d'honneurs ou d'applaudissements, le bossu. Sur le chemin de halage il y avait une vieille femme, une grand-mère à demi-morte, et il avait suffi de cette idée pour le jeter dans ce trou et faire de lui un
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crâne d'avant-postes. iMoi qui le connaissais, je sais sa pensée dans ce temps précis, et ce sentiment indéfinissable du fils sans mère lui était venu au cerveau comme un coup de sang. Quelqu'un m'a dit avoir vu le pauvre seilleur audessus de l'eau, sa grosse tête malade sortant seule avec ses cheveux débouclés et tombant sur ses épaules, et on Tavait vu penser à quelque chose à ce moment, tandis que chacun lui donnait un conseil. Pardié, penser à quelque chose ! je vous crois, c'était à ce que je viens tantôt de vous dire.
Eh bien, après ? on allait lui retirer la jeune fille des mains, bien entendu, on l'emporterait chez elle, on la soignerait ; la grand mère serait revenue, la mère folle de joie, le père, vous devinez comme. Demain elle serait debout, elle reprendrait le chemin de halage, avec plus de précautions toutefois, elle irait courir sans nul souci ; lui, au contraire le damné! à son retour, tout à l'heure au chenil de la rue de Glères, il n'aurait même pas une
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âme pour lui mettre sécher ses culottes, et dès le lendemain il faudrait reprendre le m.arteau, retrotter les rues, brailler à nouveau le refrain sempiternel, sans autre espoir jamais. Lui dirait-on merci seulement de ce bain forcé entre un barquot de moellons et un mur, au risque d'être écrasé ou noyé ?
Huit Jours après, quand on vint pour lui serrer les mains, il eut une lueur d'espérance. Il compta un instant sur des choses inespérées. Le tailleur était riche, il serait peut-être admis à venir dîner de temps à autre dans ce milieu de bonnes gens, où il verrait des mamans. Dernière illusion vitement envolée, rêve bleu disparu ! On lui offrit une somme, une somme très ordinaire, pour s'être failli crever le long de ce mur d'écluse. On lui montrait le prix auquel on évaluait son chétif cadavre de rien du tout, et celui de la fille repêchée. Un autre lardon lui avait point le cœur en plein et lui avait rais la cervelle sens dessus dessous au reste. Lorsque le tailleur avait prié le bossu
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de passer chez lui pour lui montrer la ressuscitée, il avait parfaitement discerné la froideur de cette réception de politesse ; il était un créancier dont on ménageait les nerfs en attendant le remboursement en numéraire, et rien de plus. Alors il s'était résigné à subir cette nouvelle injustice avec tant d'autres déjà éprouvées, il avait simplement repris son air minable de pomme blessée, sa mine de Rafoillon, et il avait été montré à la jeune échappée.
Elle avait eu peine à tenir son rire en l'apercevant, malgré qu'on l'eût stylée. Au fond elle n'y devait point mettre malice, mais cette manière de mounin jaune, tordu pis qu'une vrille, sorte de têtard incomplet, lui produisit un effet indéfinissable. Pour comble, M. Tranchant le père lui remit 200 francs entre la poire et le fromage, de même qu'il lui eut payé une pièce de drap d'Elbeuf, ou la façon d'une queue-de-morue. Le Rafoillon fut blessé à mort il n'avait plus à espérer rien, rien à désirer.
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rien à vouloir. Il refusa l'argent, refusa les invitations forcées à lui faites, refusa même un parapluie qu'on lui offrait parce que l'averse s'était mise à tomber inopinément, et la tête brûlante, les yeux rouges, il s'ensauva dans la rue, gagna les bords du Doubs, et marcha jusqu'à la hauteur de la percée de Morre sur le chemin de halage. L'idée cependant ne lui vint jamais d'en finir par un plongeon, il lui restait de l'hôpital une somme de principes dont il ne s'écartait guère, et il regardait sans frayeur l'eau tranquille de la belle rivière, où la pluie faisait des boucles près de lui. Il s'était mis la tête au frais, le front à l'air, et il portait son chapeau ainsi qu'une lanterne.
Ah ! la pluie le soulageait, le temps pleurait pour lui, car il ignorait les pleurs avec tant d'autres choses. Il s'assit près du bord, regardant les vers luisants perdus dans l'ondée au milieu des herbes, où ils mettaient des clartés dans lesgoutelettes d'eau. Seulement le froid l'envahissait, le froid humide des nuits plu-
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vieuses de l'automne, et la fièvre gagnait. La peur de se retrouver dans son local de la petite rue lui tenait un étouffement dans le cœur... Il voulut marcher plus vite, mais il lui sembla sentir sa rate se dilater à se rompre, il lui parut qu'une chose énorme lui bouchait le gosier. A force il arriva dans sa chambre, où il tomba sur son lit.
Et ce fut sur ce lit qu'on le retrouva le lendemain, couché sur le flanc, les yeux tournés vers Je ne sais quelle lithographie maladroite où une mère emmaillotait son enfant. goiNS MATERNELS, portait la lettre, et le misérable bossu, le pauvre paria était mort. Jetant sur cette image un dernier regard, étouffé par la pleurésie, par les injustices, par l'espérance déçue et envolée pour toujours, qui l'avaient étreint de telle sorte, que sa belle âme droite de nain contourné s'était enfuie en souriant dans son coin de paradis.,.
B suis retourné il y a quinze mois chez le papa Vergerot à Chemau- >c5i^;^i«^ din, et j'ai monté la petite rue bordée de fumiers, — de matras, suivant le mot du pays, — où nous avons galopiné nous deux Alcide il y aura vingt bonnes années le printemps qui vient. Dans ce temps-là, on grimpait une petite grapille depuis la route, au bout de la grapille on trouvait la rue, au bout de la rue une ruelle, et dans la ruelle une petite barrière ; on levait le loquet, les poules se
sauvaient suivies par les coqs qui faisaient un co doc ! co doc 1 effrayé, la Diane jappait et la même Jacoulet arrivait sur la porte d'avec sa main sur les yeux, en retroussant son devantin pas toujours bien propre.
C'était nous deux les collégiens qui arrivions pour passer la vesprée — lai vôprâ — dans ce fouillis de choux, de groseillers, de fleurs, de fruits, d'animaux, et pour faire endêver les gens, depuis le papa Vergerot, la maman Vergerot, la même Jacoulet, jusqu'à la pauvre Jeanne, la sœur d'Alcide, une petite bossue un peu simple et bêtotte, et la Bâbet, la cousine des enfants, une orpheline élevée au tas. Alcide entrait au milieu de tout son monde sans même dire bonjour ; il m'entraînait comme honteux de m'amener là, dans un coin du poêle, où il y avait des clous pour suspendre les frusques, et oîi on respirait une bonne odeur de lait caillé, de fromagère et de pain frais, avec d'autres senteurs venues des crèches, des vieux meubles, et des arbres du clos. Par
les beaux jours de juin, quand on avait tiré les volets à cœur, et que le soleil piquait des trous ronds sur le plancher, on sentait quelque chose de frais entrer en soi, un bon coup de vie, qui nous remettait de nos quinze jours de prison au collège, et nous faisait sauter comme des cabris. Jusqu'aux mouches qui s'agaillardissaient de cette sève, et faisaient des rondes dans le soleil en chassant les poussières soulevées, les poules qui ronronnaient en cherchant les miettes dans les rainures des planches.
On se mettait à table dès nous, avec des monceaux de viande de boucherie, de légumes et de fruits, en l'honneur des bisontins. J'étais toujours entre les deux filles, la Jeanne d'un côté et la Bâbet de l'autre ; elles me faisaient toutes sortes de politesses, jusqu'à me fourrer cinq ou six fois des triques de viande dans mon assiette, et à me couper au chanteau des crougnons jaunes et croustillants, que je faisais craquer avec mes dents longues. La même Ja-
IJO LA BABET
coulet s'en mêlait aussi et nous forçait à tirer plusieurs fois les légumes du plat parce que c'était elle qui les avait écossés et fait cuire ; quant au papa Vergerot il versait des grands coups de vin de Miserey à vous faire saillir les yeux de leurs orbites, etàgriser un régiment. Vous pouvez croire qu'on était bien pour sortir de table et aller sauter tout par là, après des mangeailles pareilles.
Mais Alcide-Napoléon, mon camarade, n'aimait pas ces exhibitions plantureuses ; il souffrait de la rude bonté de ses père et mère et de leur manque de bonnes manières. Il aurait voulu qu'on sortît pour nous les assiettes peintes cachées dans la crédence, et les fourchettes de la boîte. Il avait eu bien soin de me conter par le menu les journaux de champs et les ouvrées de vigne du vieux, ainsi que les ustensiles et le butin apportés en dot par sa mère. II lui semblait utile de faire le déballage de ces choses et démettre sur la table des linges calendrés comme ceux de chez Klein à Be-
sançon. Ensuite la place de la petite cousine, selon lui, c'aurait été de faire les fricots, et non pas de jouer à la 'demoiselle avec les autres, pour le mauvais service que cela rendait à cette fille pas riche de lui fourrer comme cela des idées de faraude.
Des fois cela s'était dit le soir quand la pauvre Bâbet était remontée dans sa petite soupente à galandures, et qu'on attendait l'heure de nous reconduire à la gare de Franois. Seulement le père Vergerot avec sa mine rouge, ses gros yeux et son gros ventre n'aimait pas que le bisontin, comme il appelait Alcide, vînt lui faire de la morale sur des histoires de ce genre là, il disait simplement :
— Couise-te vais, miâle à bec jaune !
Le patois avait le don de mettre Alcide dans tous ses états, mais cette appellation de merle à bec jaune dont son père le saluait de temps en temps, avait surtout le privilège de le rendre enragé. Il montait sur ses grands chevaux et disait :
— Papa, moi je ne comprends pas le charabia, tu sais!
— Paile latin, mâtin; répondait le père, y m'en moquais pas mau, pourvu que mas cheveux frisînt !
C'est que le père Vergerot était raisonnable et qu'il ne voulait pas voir la Bàbet, sa nièce la fllle de la Malthide sa sœur, être moins que les autres. Au fond, les trois femmes depuis la même Jacoulet jusqu'à la Jeanne, se fussent accommodées très bien du départ de la fille. La même Jacoulet, parce que la Bâbet était la fille d'une vieille ennemie, la maman Vergerot pour le même motif, et la Jeanne parce que la gaillarde était droite comme un i, dure au soleil et à la pluie, et que les garçons lui disaient déjà des mécaniques qu'on ne lui disait pas à elle. Le pis de tout ça, c'était la pauvre Bàbet qui s'était fourrée dans la cervelle de n'avoir d'yeux et d'idée que pour le bel Alcide, le collégien, le monsieur, depuis surtout la casquette d'orphéon du Catho et la houp-
LA BABET IJJ
pelande à galons dorés dont on l'avait harnaché.
— Tu verras ça quand j'aurai la botte, me disait parfois Alcide-Napoléon, après une scène, tu verras ça...
Moi je défendais la Bâbet qui avait de grosses joues rouges, des yeux bleus, des cheveux blonds, un petit cotillon nânnette, sous lequel ses formes naissantes se dessinaient. Et puis elle avait une manière si naïve et si franche de boquer tout le monde, en riant de son gros rire joyeux, quand elle arrivait ou qu'elle s'en allait ! Aussi nous vivions en bons amis les deux, mais son regard d'enfant de quinze ans suivait partout l'autre, qu'il la rudoyât ou qu'il la laissât faire, elle ne le quittait pas d'une semelle, lui passait toutes ses fantaisies, et souvent elle s'arrêtait des demiheures entières, en extase, avec un bout de tablier dans la bouche, pendant qu'il pérorait dans la cour devant les gens.
Turlututu pour elle! ce qui lui fallait àlui,
c "était une demoiselle de la ville, ne causant pas patois et ne sentant pas la bouse. Il en avait assez des câlines de la mère et des blaudes neuves du papa. L'idéal pour lui, ce n'était pas un vigneron mangeant du lard sur une croûte avec un gouisot, mais le monsieur assis aux tables des gargotes, avec des tas de superfluités, et l'air du gaz par dessus. Il savait rosa la rose, dominus le maître, anciUa la servante, etil entendait bien que la confusion entre ces termes ne se rencontrât point sous son toit. La Bâbet, sans un sou vaillant, lui paraissait une chose moindre que la bique de la même, ou la Diane, et il ne permettrait pas des privautés trop grandes d'elle à lui.
La Jeanne sa sœur, la petite bossue, avec sa mine futée d'écrignaule, et sa voix pointue comme son dos, ne souffrait plus déjà les expansions franches de la Bâbet. Au dimanche, quand toute la maison s'en allait à la messe par la ruelle du village, on laissait la jeune fille à la queue, ou bien on lui donnait
juste au moment, une besogne à la mettre en retard. Elle s'était breli-brelan habituée à ces manigances, et tant qu'ils étaient entre eux cela lui coûtait peu ; seulement le collégien une fois revenu, la Bâbet ne prenait plus la plaisanterie du même bras, et elle envoyait promener tout le fourbi, sachant que l'oncle était là pour la défendre, et n'admettant guère les observations si elles ne venaient point d'Alcide. La bossue recevait ainsi de temps en temps un giffle sérieuse, et comme elle ne voulait point avoir l'air d'être en dessous pour rien — naturellement — elle 9ssayait de la rendre ; la giffle devenait une belle et solide raclée dans l'instant.
Malgré ces anicroches, on ne s'ennuyait pas à Chcmaudin les jeudis, même sur la fin, quand l'outrecuidance d'Alcide était devenue grande; on ne restait jamais chez les vieux, mais on courait le village, chez celui-ci, chez celui-là, où l'on accueillait d'autant mieux Alcide qu'il avait plus de journaux de champs et d'ouvrées
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de vigne en perspective. Et puis on allait à l'auberge là, vers la route, pour faire une partie de billard sur un gringlot à blouses dont nous avions troué le tapis ainsi qu'une écumoire. On appelait dans cet endroit mon ami Monsieur Vergerot, et on lui donnait les billes neuves, celles qui ne faisaient pas de cabrioles comme les cassées de tout le monde ; nous fumions alors avec une certaine gloire des cigarettes à deux pour un sou, et nous prenions une absinthe verte^ après notre déjeuner, ce qui nous fourrait des grenouilles dans l'estomac pour toute la journée. Sur le soir on venait nous quérir, et quand Alcide voyait la Bâbet pointer aux carreaux, il ne manquait pas de se tourner vers elle d'un geste olympien et dominateur :
— Dis qu'on serve !
La Bâbet regardait les absinthes à demi bues, le billard, les cigarettes, et s'en retournait à regret en nous attendant, au risque d'ctre assautée et traitée de raale sorte par son
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seigneur et maître. Nous, les hommes, nous faisions poser, nous venions lentement par le sentier qui conduisait à la maison, causant de nos coups de la journée, des billes des queues, des absinthes vertes, rêvant d'avoir fini du Catho pour nous envoler vers le pays où fleurissent ces belles choses.
— Moi, assurait Alcide, je ferai comme mon oncle Auguste, je me ferai avoué et j'irai à Paris ; on ne fait rien dans le métier et on gagne des gros tas de sous.... Je laverai la boîte du haut en bas et je ne rentrerai à Chemaudin qu'avec ma voiture.
Quant à moi je ne sais pas trop ce que je voulais dans ce temps, mais sûrement c'était bien beau. Tous les deux nous en avons joliment rabattu...
Donc, il y a quinze mois j'ai pris la route de Chemaudin au grand soleil, et je suis arrivé en haut de la côte par les sentiers.
Depuis vingt ans j'avais perdu même la souvenance des traverses, car je me suis égaré deux ou trois fois parmi celles des bois ; j'ai tragé, comme on dit au pays, de droite et de gauche pendant des heures sans m'y retrouver aucunement dans l'écheveau embrouillé des petits chemins.
Je n'avais jamais plus entendu parler d'Alcide-Napoléon Vergerot, mon ancien camarade. Je l'avais quitté le soir de notre baccalauréat j'avais été reçu, lui retapé et il avait disparu. Puis j'avais pris une mauvaise route, celle de
Paris et lui la bonne, disait-on, celle d'une étude d'avoué à Besançon, où il devait apprendre à trousser galamment le drille et le client. C'est le diable, vous concevez, que de courir en sens contraire, et à moins que de faire le tour du monde il n'y a pas chance de rencontre.
Je savais vaguement qu'il n'étaitpas avoué mais plus simplement notaire et qu'il habitait paisiblement le logis du vieux. C'étaient là des rumeurs venues de partout, un peu sans contrôle. Mais, en dépit de ses allures, j'avais eu avec lui de si bons instants de gaudaillerie, qu'il y avait pour moi un vrai plaisir à le retrouver au milieu de son courtil'de Chemaudin, dans son matras, ses groseillers, ses poules, bien changé sans aucun doute, et probablement revenu aux réalités de l'existence. C'est pour cela que me voici aventuré dans les ajoncs du bois, faisant sauver les merles, les grives, et écrasant de gros escargots jaunâtres — des cocrilles — sur les feuilles tombées. Au dedans de moi
je sens revivre les vieilles chansons de notre jeunesse, celles que nous entonnions, en courant à la gare de Franois reprendre notre train.
J'ai un pied qui r'mue
Et l'autre qui ne va guère !...
Et dire qu'il y a près de vingt ans aujourd'hui de cela, et que nous nous croyions déjà de grands personnages ! C'est ça qui vous repousse et qui explique les calvities précoces, les poitrines bombées et les jambes roidies. J'ai un pied qui r'mue Et l'autre qui ne va plus !...
Et puis figurez-vous que tout me semble rapetissé, les champs sont moins grands, les arbres moins hauts. Le petit ruisseau que nous écambions jadiSj en faisant tant de jocrisseries, je Tai passé tout à l'heure en marchant sans le moindre écart. Allons ! maintenant je me retrouve : la Bâbet venait nous chercher là le soir.
Ah la Bâbet ! qui sait où elle est à cette
heure ? vais-je la retrouver là-bas la grosse fille rieuse, la bonne pâte, que j'ai tant de fois consolée — même en l'embrassant, ma foi — lorsque ce grand bête l'avait insultée, et que les larmes chaudes pleuvaient sur sa camisole au point d'y faire une grosse place mouillée. C'est elle d'abord, puis le bon papa Vergerot que je voudrais voir dans ses choux, en train d'écraser les limaces avec ses mains, si bien qu'il était obligé d'essuyer son front avec son bras, comme les moutards se mouchent sur leur manche. Je verrais sans joie les autres, sauf peut-être la même Jacoulet, qui me racontait ses histoires de VEmpéreur, et qui avait donné à son gamin le prénom du grand homme. Les deux autres femmes peuvent être au cimetière si bon leur semble, ce n'est pas moi qui les pleurerai.
Je vais, je vais. Je passe un bouquet de bois un champ de betteraves, un petit bout de vigne de rien du tout. Je rencontre un gros homme avec un chapeau de paille qui m'indique
la maison Vergerot, là bas au bout du grand mur blanc. Le grand mur blanc ! ce n'est déjà plus la haie d'autrefois avec ses aubépines, ni le chemin bordé de fumiers, qui conduisait tout droit à la porte ; maintenant il n'y a de matras que plus bas. bien plus bas, dans les endroits où M. Vergerot n'est pas maître.
Ah ! Ah ! mais c'est que la vieille talvanc grise de la maison a été abattue, mon doux Jésus 1 et Ton a crépi au balai toute la façade. Sur le devant on adressé une petite vérandah, on a taillé les sapins en boule, on a mis des bancs verts. Bon Dieu de Dieu ! mais croiriez-vous qu'il y a une grille, et que sur la grille il y a ces deux mécaniques dorées dont les officiers ministériels parent leur boutique ; c'est donc que notre ami est resté le même, il faut croire.
Drin ! Drin ! la miaisonnée accourt. Deux enfants, un chien qui n'est plus la Diane, hélas I et une bonne qui n'est plus la Bàbet.
Mî
Monsieur est dans son cabinet, il peut recevoir, quelle chance pour moi ! Vilement je mets mon chapeau à la main pour entrer dans le vestibule en mosaïques, et je salue. Dans un coin de cabinet noir, oij l'on voit des livres sur des tables et des affiches collées au mur, un gros monsieur se tient assis en redingote noire.
— Bonjour Alcide, tu ne me reconnais pas }
— Tiens [c'est toi, comment cela va-t-il ? Donne-toi la peine de t'asseoir.
Très froid cet abord. Je ne suis pas un client, et le temps c'est de la monnaie. Toutefois je m'inquiète de tout le monde suivant la hiérarchie. Le père est mort, la mère vit, la sœur bossue vit, elles sont là. Quant à la mère Jacoulet, il y a dix-huit ans — oui ma foi dix-huit ans, le croirait-on ?— qu'elle est enterrée.
Cela vous repousse joliment !
C'était justement mon avis, et l'avis de bien d'autres, de la mère Jacoulet surtout, vous pensez bien. J'apprends alors le mariage de
notre Alcide avec Mlle Stéphanie Briot, la fille du cafetier de la rue des Granges, et la venue de trois bébés, par baux trois six neuf, de trois en trois années.
— Eh bien et la Bâbet ?
— Tiens ! tu as connu la Bâbet toi ? oh bien elle est par là qui soigne les veaux —car il y a des veaux ici — elle n'a pas rajeuni elle non plus la pauvre Babet, elle est bien rustique...
— Je serai bien aise de la revoir.
Mais il y a d'autres conversations qui plaisent davantage au notaire ; nous causons de Paris, où il ne va jamais, de Besançon où il va trop, des enfants, des vieux, des souvenirs. Il reste froid devant tout cela, une chose l'inquiète, c'est que je ne sois pas venu par la grille de la route d'où le coup d'œil sur la maison vaut mieux, et que je n'aie pas aperçu ses deux mécaniques dorées. Je rassure le bon notaire, et je le réjouis par quelques paroles menteuses.
Je trouve même beaux ces trois affreux gamins à l'accent pleurnichard, qui sont venus se rosser dans nos jambes avec un chien pouilleux. Je lui fais compliment du portrait de madame, ainsi qu'il appelle la petite gargotière épousée par lui ; j'approuve tout, je loue chaque chose, mais durement et cruellement je lui rejette en plein visage cette phrase méphistophélique :
— Allons voir maintenant ces dames ei la Bâbet...
Voilà ! Il a fallu m'avouer que ces dames logent en haut du village dans une petite maison à elles, et que la Bâbet y est itou. C'est moi qui dit itou remarquez bien, parce que je sens la façon maitre d'écolesque dont s'exprime Alcide. Tu seras toujours le même I assure-t-il en fermant les portes pour que ses domestiques n'entendent pas baragouiner le patois chez lui. Sa haine pour la langue de ses a'Ieux s'est accentuée, il l'a prise à partie avec la rage du parvenu; il ne veut pas de ce sou-
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venir importun et chasse impitoyablement ceux qui n"en savent pas d'autre. Moi qui affecte de la parler je le fais devenir jaune.
En haut du village, dans une vieille cassine à claire-voie, avec la soueaux gouris devant et le bûcher derrière, je trouve les deux vieilles. La bossue a maintenant des rides comme une pomme raintrie, et sa voie ressemble une charrue mal graissée. Aussi bien suis-je venu tout seul là, sous prétexte que le notaire avait à expédier encore un tas d'affaires avant le dîner. Les femmes ne m'ont pas reconnu; elles m'ont trouvé vieux, les bonnes chères âmes !
— Et ma Bâbet voyons !
— Tiens ! vous connaissiez la Bâbet !
C'était une phrase à servir à tout le monde.
Ces seigneurs ne s'imaginaient pas que la Bâbet put ni'occuper autant qu'Alcide-Napoléon. On appelle la Bâbet qui arrive lourdement avec un bidon à la main, en se lissant les cheveux et en les renfilant dans sa caule. Pauvre Bâbet, il faut pardié bien que je la sache là
pour la retrouver sous ses guenilles. Les cheveux dorés sont devenus de la filasse, les joues sont creusées, les dents sont loin, la taille dévallc. Cepourtant a-t-elle bien plus de la trentaine ? Jésus, ce qu'elle ressemble !
Elle me reconnait tout à peine, et paraîtunc bête éreintée qui ne se souvient même pas des coups. Des lueurs passent cependant dans ses yeux grisâtres, et elle me donne bien mon petit nom de guerre d'autrefois, le Ricot. Mais prrt ! plus rien, savez-vous, plus rien que la maritorne fort empêchée d'être surprise embousée par un monsieur à redingote, et qui demeure sottement les jambes écartées, les bras sur les hanches, la bouche ouverte. Le notaire avait fait cela de cette créature du bon Dieu douce et intelligente, blonde comme la mère Eve et gentite, gentite à croquer : une manière d'animal plus bête qu'une bourrique et assurément moins ragonneuse et moins grognon que l'habillé-de-soies du coin.
Et même pas ce patois spirituel, cette langue
montagnarde mordante des anciens temps 1 Tout au plus des bribes de politesses en méchant français, assaisonnées de mots minables. Lorsque j'avais dit aux trois femmes que je les reverrais le soir chez le notaire, j'avais remarqué l'air d'effroi de la misérable fille. Mais je ne savais donc pas ! Alcide était maire, Alcideétait conseiller général, Alcide était tout le diable et son train. Des fois le préfet était venu là, pensez-voir un petit peu les affaires ! On ne va pas comme cela rouler chez un homme d'état qui a besoin de tout son temps. J'aurais pu faire mon profit de tout ceci, à supposer que la maman Vergerot y eut mis malice, mais las moi ! aatant voudrait supposer malicieuse une sainte en bois, et je me contentai de leur dire en patois combien Alcide-Napoléon m'inspirait de respect.
Et j'en ai vu bien d'autres. D'abord il ne s'appelait plus Napoléon mais Alcide tout court . Il faut savoir ne pas remonter les courants. Ensuite il avait fait place nette autour de
lui, comme de bien entendu. Bon Dieu de bois, que îu as la barbe dure !
J'aime mieux vous dire ce qu'il n'était pas, que ce qu'il était, j'aurai plus vite fait. Il n'était pas marguillier, et pas de la confrérie, le vent n'est plus là. A part ces deux affustiances, il fait tout et autre chose avec, même qu'il est officier d'académie et... de l'armée territoriale, sans compter son grade ministériel, bon sang ! Les malintentionnés disent tout bas qu'il prête à la petite ou à la grosse semaine, avec des sous pas à lui, mais ce n'est guère prouvé, et puis d'ailleurs c'est le maire,, il saura toujours bien s'en tirer.
Je suis redescendu de la petite ferme, tristement, en songeant ce que vingt ans amènent de changements dans nos existences. Je n'ai pas eu le courage d'embrasser la pauvre vieille Bâbet, et pourtant...
Dans un carrefour de Paris, un soir du mois dernier, j'ai rencontré le notaire. Il m'évita tout net en prenant sa route derrière un fiacre et en pressant le pas. !1 m'avait bien semblé que les bottines n'étaient point neuves et que la chemise était fatiguée; le chapeau faisait un lamentable accordéon, et le paletot luisait. "Vilement j'ai couru après lui, appelant Alcide ! Alcide !
Il fut obligé de s'arrêter. Il était très rouge et sa barbe truchait. Devant queje l'eusse interrogé il m'avoua simplement son désastre. Les suites du Krach, des faillites Savary et toute la séquelle. La vérité c'est qu'il n'avait plus un sol vaillant, qu'il cherchait aventure.
— Et tout ton petit monde ?
Le petit monde était resté au pays en attendant. Quand à lui, fatigué de frapper à toutes les portes il avait quasiment résolu de finir cette vie de déboires en se jetant à l'eau. II n'y avait pas un chat sous la calotte des cieux qui ne lui dût des sommes, et il ne pouvait rien tirer de personne, rien.
Certes il n'était plus fier maintenant, je l'eusse appelé Napoléon, marguillier et suisse, je lui eusse causé patois même, sans le voir regimber. Mais franchement je n'en avais guère le courage. Je lui fis quelques bonnes phrases pour le remettre debout, je lui promis de m'enquérir et de lui trouver la moindre chose à faire dans un bureau ou ailleurs. II souriait en me remerciant d'un air lugubre, le pauvre notaire inconsolable.
Puis il me quitta, sans accepter même un dîner, en me donnant rendez-vous.
Mais comme de juste il ne vint jamais.
Il y a deux ou trois semaines j'allai à Che-
maudin pour savoir. Les volets de la maison neuve étaient clos, et les panonceaux ne brillaient plus sur la grille. Dans la belle allée sablée, les herbes étaient montées comme un champ de seigle. Plus d'enfants, plus de chien et plus de bonne. Les mêmes voisins se tenaient pourtant devant leur porte et causaient sans autrement de souci. C'est d'eux que j'appris la vérité vraie, et le cataclysme ; Alcide avait fui, emportant le magot, pour aller vivre on ne savait où, et laissant en plan toute la sainte boutique. La petite ferme de la maman Vergerot était toujours habitée, mêmement elle y avait logé sa bru et ses trois petits enfants. On n'était pas crâne par là dedans on n'y mangeait pas de brioches, et on avait plus souvent des gaudes que des rôtis de mouton. Le diable était aux vaches, comme on dit, parce que le foin manquait aux crèches. Pourtant on n'y mourait pas de faim à cause de la Bâbet qui trimait dur et finissait toujours par apporter des sous et des victuailles.
A présent elle allait au lait tous les matins à Besançon portant trois énormes bidons sur sa tôte parce qu'on n'avait point les moyens de lui payer une charette. Tous les matins à Besançon ! aller et retour, plus de vingt-cinq kilomètres, sans compter le travail du jour et les apprêts du marché. Et tandis qu'on me contait ces choses-là si particulièrement navrantes, on me montra une femme courbée en deux, chargée comme un baudet, qui arrivait à grand pas sur le chemin ; c'était la Bâbet. Sous son petit jupon d'indienne, avec sa face bronzée, sa bonne figure fatiguée, la pauvre fille m'apparut encore plus belle que je ne l'avais jamais vue dans , ses quinze ans, aux jours heureux où le bel Alcide ne la ménageait guère. Elle eut été bien vengée la pauvre cendrillon, si son malheur ne l'avait condamnée à toujours porter labesace. Elle passa très près de nous, sans me reconnaître, en lançant aux gens, en guise de bonjour, une de ces phrases patoiscs qui sont tout à la fois un salut et un soupir.
— Enco ne jouniâ de fila !
Encore une journée de filée, un morceau d'elle même resté sur la longue rouie blanche, comme ses meilleures années et ses bons espoirs avaient été enfouis là-bas dans la maison du papa Vergerot, derrière la petite barrière, au milieu des groseillers et des fumiers disparus. Un jour de moins à souffrir dans cette vie, bonne sainte Bâbet du bon Dieu !