‹ Contes francs-comtoisChapitre 8 sur 15 · SON COCHON · texte numérisé non relu

SON COCHON

N parle souvent d'un vieux homme à barbe blanche.nommé St-Antoine, qui avait pour compagnon un habillé de soie, mais si l'on avait connu la Roussotte et son gouri, si on les avait entendus parler, se causer^ même des fois se disputer, on aurait fameusement relégué le saint dans le rencart pour faire un sort à la Roussotte, vous m'entendez.

Tout en haut des Tilleroyes, au fin dessus, pour dire le mot du pays, il y a tout près du bois de Pirey une cahutte couverte de moel-

Ions avec une porte basse, et une petite fenêtre, las-moi ! grosse pas tout à fait autant qu'un verre de lanterne, avec des chenils devant, rebouillés, secoués, un tas de fagots dans un coin, et le chemin par côté; c'est la maison de la Roussotte, une cabane sans plancher, presque sans meubles, où la vieille loge d'un bout de Tannée à l'autre avec Quiqui son nourrin.

Ma foi, Quiqui n'est pas le premier gouri venu, croyez bien ; d'abord il n'est pas trop gras ni trop maigre, il est rose partout et a les soies clair-semées. Sa queue en vrille brangouille fièrement sans se jamais détordre. Il va devant lui, tout à la douce, grognant les chenils rencontrés, farfouillant les équevilles, et mangeant ses trouvailles avec un certain air malin ; puis il reprend la charrière, il jette le groin de droite et de gauche, suivi parla Roussotte tricotant ses chaussettes et parlant tout haut, la pauvre innocente. Au fond, vous savez, cette vieille femme accompagnée d'un gouri,

cette créature à faire peur au diable, ayant des cheveux plus jaunes que du foin de Turquie, une caule de petite indienne bleue, et un grand manteau carrelé de pièces, c'est mieux que cela ne paraît, et je me suis laissé raconter sur elle une blague ou une vérité dont vous pourriez peut-être bien faire votre affaire. Le sCir, c'est qu'elle s'appelle la comtesse Adélaïde de Porcheret, d'après les livres et son extrait de baptême, mais vous concevez, jamais elle n'a été plus drue qu'elle n'est aujourd'hui. Défunt son père était un pouilleux, défunte sa mère idem, et ils sont dans la cassine depuis Mathieu Salé, si plus ne passe.

Rafales comme ils le sont, c'est-à-dire à peu près des camps-volants, ils n'ont jamais manqué d'élever un nourrin, surtout le père. Il disait, pour expliquer sa manie, que ses gens dans l'ancien temps en avaient eu sur leurs boucliers, à cause de leur nom. Mêmement qu'il a montré à Bati-Baulard et à Fanfan-Lagrune des vieux bouts de peau jaune, où tout cela était écrit

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avec des couleurs. Moi, je n'y comprends rien, sauf cepourtant leur nom de Porcheret qui est, sauf respect, pas loin de porc, mais pour tout le reste je m'en bats l'œil.

Tenez ! il y a là Fiasco, le crâne he! homme, mon voisin, qui vous en conterait long dessus eux; je ne sais pas où diable il décroche tout ce qu'il dit, ce sapré nigaudinos, mais il n'est pas gêné. Il fait endcver la Roussette, comme on appelle la comtesse, il lui fait croire des machines crevantes, même que Napoléon I n'est pas mort, et qu'il s'est conservé en mangeant des gaudes. Elle ne sait pas lire et ne connaît pas deux mots de français, donc ce n'est pas difficile de Tempâturer dans les feux de iile ; elle regarde Fiasco avec placidité, sans autre souci: Ost-tu vrâ ? qu'elle dit, ainsi que d'autres auraient répondu : Qu'est-ce que cela me fiche ? Mais comme elle ne sait pas plus ce que c'est de Nâpolion que de billets de mille francs, elle se remet à ravauder, à resuivre son gouri dans les chemins, et à chan-

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trouiller entre ses deux gencives sans dents des chansons de l'autre monde.

Elle a bien pris cette vie là, et par le bon côté. On dit que des gens bien lui envoient des sous, pour le premier de l'an, et qu'elle les fourre dans une marmite cachée au milieu du bois de Pirey ; c'est encore possible, car elle vous dirait en patois qu'elle est la cousine du comte de Chagey, la tante des ci, la parente des ça, tous des noblaillons avec des châteaux et des écus, des chevaux, des voitures et des domestiques mâles. Elle tient ces racontotes là de son papa, qui les avait entendu dire au sien du temps de la Révolution. Manquablement c'est des riches, plumés à cette époque avec les camarades, vous pouvez croire.

On mourrait à faire la vie qu'elle mène. La voilà partie aujourd'hui pour les chemins de la ftn de St-Ferjeux avec le Quiqui. C'est que c'est mécredi; elle ne va dans ces endroits là que le mécredi : elle restera toute la journée à joux près d'un murgcr, en train de tricoter

et de chanter,, pendant que Vautre ira freguiller les brequilles sur les routes. — Quiqui, qu'elle lui crie des fois, marche-t-en par qui ! Et le Quiqui arrive au galop, pour éviter des scènes, mais il gourgousse intérieurement, et il se dit : c'est-il bête les vieilles filles, c'est-il bête !

Elle sait tout ce que pense le Quiqui. S'il met ses oreilles en l'air, c'est qu'il aura entendu causer par là, et elle se dépêche vite de le mettre au milieu du chemin, pour que le garde ne lui fasse pas de misères. S'il grogne en couinant , c'est qu'il ne trouve pas ce qu'il voudrait et qu'il s'abîme le museau à farfouiller dans de la terre trop dure; alors elle rebausse avec son bâton des endroits frais où il pourra picorer, et elle cherche avec lui. Un soir Fiasco l'a trouvée à croupetons dans un pré fauché; elle freguillait des grillots dans leur trou avec une bûche de paille ; aussitôt qu'ils montraient leur nez aupouthu, v'ian ! le Quiqui les rôpait au passage, et je te croque, et je te baiïre^ en fermant ses petits yeux pour mieux

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les goûter. Moi, je crois que cela fait autant de plaisir à la Roussotte que si elle les mangeait, elle; je l'ai vu des fois regarder le Quiqui craquer des noyaux de cerise — vous comprenez bien, n'est-ce pas, ce que parler veut dire ? — eh bien elle en aurait avalé avec lui, qu'elle n'aurait pas été plus appctissée. Elle

reboulait des yeux, des yeux !

Remarquez, les amis, que jamais son père ni elle n'ont mangé ni vendu un nourrin. Ils l'ont d'avec eux, comme vous auriez un chien, ni plus ni moins, ni moins ni plus. La Roussotte se bouche les oreilles quand elle entend saigner un autre chez les voisins. Avec cet amour là je comprends ses grands-pères de s'en être fourré sur des parchemins. Et puis, après tout, nous ne saurons jamais le fin fond de l'histoire; si le grand Saint-Antoine, le patron des gouris, a jamais eu des enfants, probable voyez-vous, que la Roussotte en descend par les femmes; ces idées là sur les cochons, ça n'a pas dû se rencontrer deux fois sous le calotte du ciel, et

je serais bien étonné si le saint n'avait pas eu des petits cochons de sa race, pour hériter.

Le cocasse de tout cela, le voici : Le Quiqui, sauvage avec les gens, pas toujours très bon pour les petits camarades, ne voit clair que par la Roussotte. Si elle disparaît deux minutes, le voilà aux cent mille coups. Il gueule — au respect que je vous dois — plus fort qu'un des chantres de St-Ferjeux, et il se met en route pour la retrouver ; ce qui fait que jamais elle n'a pu quitter la cambuse sans l'emmener. "Vous ou moi, nous aurions une soue pour le mettre coucher hein donc r elle pas le moindrement du monde, il est là auprès d'elle, la nuit et le jour, seulement dans la baraque il est très propre... à ce que je me suis laissé dire.

Si jamais il crève, elle en trouvera un autre qui l'aimera tout autant, lui parlera, la suivra, et si elle meurt avant lui, vous verrez qu'il la conduira au cimetière...

C'est pas étonnant que les Porcheret aient

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eu des cochons sur leurs habits, manquable que si les cochons avaient des habits, ils y auraient fourré des Porcheret...

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^:^A.iv5^E fut pendant la débâcle de Bour- ^/^^3t»aki que nous fîmes connaissance, Ps^^^ Sautc-à-trcis et moi, sur la route de Suisse, près d'Ornans. Je grelottais dans la neige et la boue tandis que mon capitaine, un beau monsieur de Besançon, décoré depuis, mangeait la soupe à l'auberge. Il ne faisait pas gras dehors pour parler comme chez nous, et Saiite-à-trois pensait cela avec moi , tout en croquant des écorces d'arbre, et en tournant de temps à autre vers moi ses deux gros yeux rou2:es de fièvre.

Je m'approchai de lui, pour lui faire un brin de causette ; les gens pas heureux ont besoin de s'épancher; Sautc-à-trois n'était pas heureux. Il me raconta cela en grinçant ses dents allongées, et en remuant plusieurs fois la tcte, comme au bon temps où il y a des mouches et du foin , temps si loin de nous à cette heure. Saute-à-trois avait l'éloquence communicative, et ne mentait pas ; il disait qu'il avait bien souffert, et ses côtes en cercles de tonneau confirmaient son dire ; il disait qu'il avait connu d'heureux moments, et son nez fin, ses jambes grêles en témoignaient avec énergie.

Pauvre Sau/c-à-^r<?i5! nous partageâmes notre biscuit, et je le fis marcher pour qu'il ne s'engourdît point. Ce fut môme à ce propos que je lui donnai ce nom , Saute-à-trois , parce qu'étant cheval, et blessé à la jambe gauche de derrière, mon nouvel ami ne marchait plus qu'en sautant, ainsi qu'un chien boiteux.

L'amitié enfante des prodiges ; je finis par découvrir dans ce maudit trou de Lavans où

SAUTE-A-TROIS ifeS

les Prussiens avaient tout mangé, une grosse botte de foin réservée à notre capitaine ; j'entends dire qu'il devait s'en faire un bon lit chaud pour la nuit dans une grange déserte. Tant pis pour lui. et qu'il me pardonne aujourd'hui, — je lui pardonne, moi, bien d'autres choses 1 — je la volai, ie soir venu, et tout fier je courus à mon pauvre Saute-à-trois endormi à sa longe. Ah I il me remercia bien, allez I I tourna vers moi sa bonne figure malade, se laissa caresser le cou, et fit avec ses lèvres le bruit particulier des chevaux bien portants ; puis il salua de sa tête disant chaque fois : merci ! merci I

Bientôt il fallut nous quitter ; Saute-à-trois prenait une direction différente de la mienne. Il fuyait en Suisse, je rentrais à Besançon avec ma batterie de montagne. On avait été long à reprendre le chemin, parce que le capitaine avait fait chercher partout sa botte, furieu.x d'avoir gelé toute une nuit. Heureusement, Saute-à-trois ne révéla rien ; il avait croqué

jusqu'au dernier fétu, mangeant même la neige sur laquelle le foin avait porté.

Nous nous dîmes adieu sur le coup de midi, les larmes aux yeux. Sautc-à-trois me fît bien des promesses, il me parla bien de ses projets d'avenir, de l'envie qu'il avait de se retirer à la campagne, chez de braves gens, pas trop durs et pas trop exigeants, car le travail le fatiguerait longtemps encore, après une pareille épreuve. En effet on avait eu de bons jours; on avait connu les courses folles, les jeux, les crèches pleines d'avoine, les bonnes carottes toutes vertes et fraîches. Que pouvais-je lui répondre ? Moi aussi, va, mon pauvre vieux, lui disais-je, moi aussi. ,Ah I les gros gigots aux pommes de terre que je mangeais aux Tilleroyes, si tu savais !

Allons ! il valait mieux se dire tout bonnement adieu de suite, et pour toujours, que de faire de mauvais rêves trompeurs. Sautc-àtrois se tourna contre l'arbre où il était cloué depuis la veille et il dut bien pleurer. Moi

j'avais le cœur tout gros ; on n"est pas maître de ces choses-là.

Adieu, Sautc-à-trois !

Bisontins, qui voulez bien me lire, vous savez ce que sont les marchés aux chevaux de Chamars, et cette grande corde tendue où l'on attache pêle-mêle bêtes de sang et haridelles éreintées. Parfois un cheval au galop, conduit par un homme tout en sueur, vous frôle ; parfois aussi un coup de queue cinglant comme un fouet vous rappelle que des êtres' vivants sont mangés des taons et des mouches, apeurés par les cris, fatigués d'une longue course, et réclamant énergiquement qu'on les emmène. C'est là que je retrouvai Sautc-àtrois, entre deux pauvres rosses comme lui, tellement maigre, tellement efflanqué , que j'eus peur de l'aborder trop franchement.

Il y avait un an et demi que nous nous étions rencontrés par hasard dans la neige du Lomont, mais ma mémoire ne me trompait point. L'étoile blanche du front, et ce je ne sais quoi

de triste et de minable, particulier à mon ami, empêchait toute erreur possible.

— Bonjour, Saute-à-trois !

Ce fut un éclair pour le pauvre animal. Il me regarda béatement, remua les yeux très vite comme s'il eût pleuré. Le paysan à qui il appartenait me vanta sa douceur, sa résignation.

— Achetez-moi mon Bourbaki, me dit-il, ce n'est pas un Gargantua. Il ne mange rien.

Cela se voyait de reste, mon brave ; mais moi, acheter un Bourbaki, quand nous n'avions déjà guère de foin pour la vache, n'était-ce point une trop forte entreprise ? Le prix me tenta cependant ; cinquante francs avec le mors de bride et le licou , plus la bouteille au garçon, et l'affaire était bâclée.

— Tope-là ! Tope-là ! Filou qui s'en dédit !

— Filou qui s'en dédit !

C'était la formule.

Je rentrai au logis avec ma bête clopinclopant ; Sautc-à-trois n'avait jamais repris son

équilibre, ainsi qu'il me l'expliqua, en suivant la route de Pouilley-les-Vignes ; d'ailleurs il me parla peu ; était-il maintenant trop abruti pour se ressouvenir ? La joie lui enlevait-elle ses moyens ?

En dépit des sarcasmes et des lazzis, je me mis à soigner mon Bourbaki. Je lui donnai le plus d'avoine qu'il m'était possible : je le mis aux champs s 'Rns pâturons, bien certain d'avance qu'il ne s'enfuirait pas. Au bout d'un mois de repos, Sautc-à-trois me fit comprendre qu'il essaierait volontiers de se rendre utile dans la mesure de ses forces. On était fin juin et les foins se coupaient partout.

Nous l'affublâmes d'un affreux collier, une montagne de bois et de cuir pointus et acérée, qui pénétra sa peau fine et la déchira. Il ne se plaignit point et souffrit que nous le missions dans la limonière d'un charriot à échelles. Tout alla bien jusqu'au champ ; mais quand on eut un peu chargé la voiture et que le poids devint plus sérieux, Sautc-à-trois s'évertua en vain.

Crispé, les deux sabots de derrière enfoncés dans la terre, il tenta un effort suprême et tomba.

Un paysan, une brute, lui donna un coup de fourche pour le faire relever; Sautc-à-trols se contenta de le regarder doucement, comme ^il m'avait autrefois regardé à Lavans, avec ses deux yeux rouges et bons. L'effort qu'il avait fait avait fendu sa peau, refermée à l'endroit de sa blessure, et le sang coulait. Je le dételai en toute hâte.

— Il n'y a pas grand'perte de votre vioulc, me dit Jacques Baulard.

Pendant qu'on allait quérir un meilleur cheval, je ramenai ma pauvre bête à l'écurie. Il s'était rompu tout. A peine entré, il tomba sur le flanc et se mit à trembler la grosse fièvre et à pousser de petits gémissements plaintifs. Alors il me parla par son procédé ordinaire, et me conta que le coup de fourche l'avait tué.

Quand il fut mort, je lui creusai moi-même un grand trou dans le clos; j'attelai après la

Finette, notre vache, qui, ne comprenant rien à ce que je voulais d'elle, emporta la légère dépouille en courant. Je poussai dans le trou mon bon ami, mon pauvre Sautc-à-trois^ en jetant toutes les larmes de mon corps. Je me rappelais la neige, la guerre, la faim, la botte de paille, le capitaine. Oh I ce capitaine surtout, heureux et décoré, et puis ce paysan au coup de fourche...

Sur le petit tas de terre je rais une pierre où je gravai moi-même cette inscription qui fit bien rire les gens :

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