FAUSSES ROUTES
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«?='5»>?^ E père Emonnot a tenu , entre la i0' [îfe? P*^'^^*^ Taillée et la porte Rivotte à (%^v^g Besançon , un caboulol borgne, môme aveugle, où les mariniers de l'ancien temps prenaient des fois un chauveau, et d'autres fois logeaient à la nuit. Au-dessus du toit, les rochers moussus de la citadelle se dressaient droits comme un grand mur, ce qui fait que l'été on cuisait dans son jus, et que l'hiver on gelait de froid. N'importe, le père Emonnot, un paysan du grand Saône., plus roué que
les bancs Granvelle, et la mère Emonnot, née native du Port Douvot, s'étaient établis avec peu de sous dans cet endroit, par là du temps de Louis-Philippe, et par leur économie, leur conscience aussi large qu'une chausse de laine, leur vin encore assez buvable, ils avaient mis des écus dans leur bas, au point de devenir très riches. Pas de luxe dans l'établissement vous pensez bien ; à la porte un bouchon de genièvre, sur le mur, un écrit barbouillé en noir par Emonnot lui-même : ICI ON LOGE A PIED, sans faute d'orthographe ma foi, et dedans, quatre chambres à trois ou quatre lits, où les mariniers, les scieurs de long, les voyageurs s"empilaient entre eux à Vhasard des rencontres, et au petit bonheur.
Bien sûr que des gens aussi raisonnables devaient avoir un coin de cuderie dans la cervelle, et ce coin c'était leur amour du fils, un galopin de sept à huit ans, toujours dévoré, troué, fourbu, qui gouillandait et mandrinait du matin au soir, et souvent du soir au matin
sur les rochers de la citadelle, dans les grottes des roches, où il assommait les chauves-souris, et même aux prés de Vaux, entraînant une bande de voyous, gônés, saies, reniflant, assautant les gens et dénichant les nids. La mère Emonnot n'avait pas le temps de le tenir dans ses cotillons, à cause de son bouchon, non plus que le père, occupé à séparer les ivrognes, à se battre, à menacer ; dans ce milieu d'hôtes interlopes, ils n'étaient point de trop !à les deux, et Palmyre — leur gamin avait ce beau nom — Palmyre avait vite fait de leur glisser des mains pour rejoindre les autres.
Le père Emonnot, après avoir compté ses bas et leur contenu, devenait généralement un glorieux. Il savait que dix ans encore lui constitueraient un bon magot de jaunots et d'écus,et il voulait, vous sentez, faire de son garçon autre chose qu'un hôtelier. Pardonnez à la mère Emonnot d'avoir eu la même idée, mamans qui lisez cette histoire, mais le fait est qu'elle rêvait mieux de son côté pour le
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mimi, et dans ses moments de tendresse, cette grosse torche de graisse remuait du haut en bas ses cascades de chair, en souriant d'aise. Avocat ! Elle le souhaitait avocat son Mimi, pour faire endèver les Poisson, ses épiciers, dont le fils serait un jour homme de robe noire, et pour tuer de rage Toncle Emonnot, qui n'avait jamais pu faire même un curé du sien. Et tout en faisant roustir des grapçons au fond d'un coquelon, dans la fumée rancie et jaunasse qui sortait du pot et allait noircir le plafond au reste, la mère fixait ses yeux en vrille sur son idée voltigeant au milieu, et elle entrevoyait le mignon, avec une belle barbe de cocher, des cheveux frisés, et une robe noire, comme les messieurs du juge de paix. Au fond, pour elle, un avocat c'était avant tout un homme à robe noire, qu'il fût avoué, huissier ou autre chose, mais cette robe lui en imposait, pour l'avoir vue à diverses reprises, quand elle était allée défendre ses intérêts contre des clients malhonnêtes, et elle en avait con-
serve un grand respect, en môme temps que dans sa candeur, elle espérait voir Paimyre faire réformer certains arrêts injustes pour eux.
' Plouf! on colla un matin le mandrin dans une grosse maison, où des gens à lunettes apprenaient le latin aux mômes, et on le requinqua, on lui lava les mains, sales depuis sa naissance, on lui acheta une casquette en feutre, suivant qu'on les portait alors, avec une houpette en haut, une ceinture à plaque jaune, un cartable sous-main, on lui mit des manches en machine noire, on le démêla, on l'astiqua, et la mère, aussi requinquée, le conduisit ellemême, en lui faisant des recommandations plus nombreuses et plus pressantes que tout. — Tiens-toi bien à la table, tu entends, Mimi. Ne te pille pas le nez, tu sais, hein r Dis bonjour en entrant au maître... N'abîme pas ton cartable surtout et rentre tout de suite...
Ce fut un ébahissement, lorsque deux ans après le gamin se mit à réciter rosa la rose;
dire que le latin c'était cela, ce latin ouvrant toutes les portes ! Rosa ! le nom de la petite à M. Carion - le loueur de chevaux. Et très émue, penchée sur la table grasse, entre deux chandelles fumeuses, la mère Emonnot regardait aller les lèvres du polisson, récitant en soi, et pour soi, le fameux rosa. Le père, lui, se tenait près de la cheminée, les mains croisées sur le ventre, sa pipe retournée la tête en bas, les yeux ouverts au grand large, et ne soufflant plus. Enfin on avait bien du mal de gagner sa chienne de vie, pour ne pas dire plus, mais on avait au moins des consolations. Rosa la rose, la rose sans épines, la meilleure des roses de la vie !
Palmyre avançait ; à présent il savait Dominus le Seigneur, homo l'homme, des noms entendus jadis à la messe par les Emonnot, quand ils y allaient encore, avant leur hôtel. A chaque mot nouveau, entrepris le soir à la lueur des lampes par le gamin, la mère Emonnot s'arrêtait de relaver, et venait resrarder son fils. Ah ! Dieu !
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la robe était longue à arriver, on ne peut pas dire, mais la queue de notre chat était bien venue après tout, et voilà le petit qui marchait dans ses dix ans et demi, qui avait un bon commencement, et qui promettait.
Mais la nostalgie des houx et des buis avait repris le gamin ; il songeait un peu trop sur son pupître aux courses à laChapelle-des-Buis, aux baignades du Doubs, aux escalades de Bregille. Un remords lui venait de décliner ainsi Rosa, la rose, et de ne plus en voir du tout, entre les quatre murs sales du Lycée, où le tambour battait du matin au soir pour l'enclore. Deux ou trois fois, pendant l'été, on reçut à la maison Emonnot des notes sévères, oià l'on demandait des explications sur des absences répétées et non justifiées, et la mère courait voir, sans rien oser dire. Lorsqu'il rentrait après ces affaires-là, on le bourriaudait un peu ; mais il avait une manière si maligne de bouder, en se jetant la tête sur la main et le coude sur la table, en faisant fff! que la mère hésitait à
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le corriger. Souvent il rejetait ses courses sur la maladie, il avait été obligé de prendre Tair, il étouffait, et ceci et quoi encore r ce qui mettait la mère aux cent coup ; elle faisait vitement une infusion, elle courait au vin, l'emboquant pour ainsi dire, et maugréant contre les professeurs, contre les murs du collège si hauts, contre toutes choses.
En cinq ans la robe était joliment compromise ; arrivé à la quinzaine Palmyre renâclait. On le maintenait en seconde avec des gens très forts, pour la forme, mais le fond ne valait pas tripette. C'était maintenant une grande chique toute dégingandée, qui portait des pantalons venant aux genoux, et des anglaises à jour. Il avait une voix de voiture sans huile qui donnait mal aux dents à l'entendre, et il ne faisait sûrement pas deux versions sur cinquante. A l'étude du soir, il s'était fourré près de Jacoutet, un malin, et il pillait à s'en rendre malade, tous les devoirs, toutes les copies ; puis l'heure de la sortie arrivée, il allait avec une
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bande faire des rafuts dans la rue Poitune, ou casser des lanternes dans la rue de l'Orme de Chamars.
Il y avait un beau temps de rosa, la rose ! Le père Emonnot vendait toujours sa bistrouille aux mariniers, et la mère faisait toujours griller ses bouts de saucisse ; seulement Palmyre ne rentrait plus guère avant une heure du matin, aux trois quarts échigné, presque toujours perclus de pensums et de vers à copier, qu'il transcrivait avec des plumes enfilées dans des bouchons, pour faire quatre vers d'un coup. Alors il se mettait en retard, il avait des retenues, deux ou trois fois du séquestre, des renvois motivés, après lesquels il fallait venir mtercéder pour lui. Un soir, on le remercia tout simplement, sans vouloir entendre parler de rien, il avait passé six litres d'absinthe aux pensionnaires !
A cette époque-là, il a réussi à édulcorer son père et à retourner complètement sa mère. Du latin ! un beau venez-y voir ! Il n'y a
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rien de plus agréable pour les paresseux et les traîneurs de bibliothèques; lui, il avait mieux dans sa foussotte, et il s'en vantait. D'ailleurs ceux qui réussissent au collège, ce sont les nobles et les faiseux de cadeaux , lui n'en voulait pas faire , il ne voulait pas être avocat !
Quel crève-cœur pour la maman, Jésus- Maria 1 Elle en pleura deux nuits pleines à en mouiller les draps. Mais comme elle craignait son fils, qu'elle le savait très rageur, en même temps que sciencieux et bien appris pour le latin, elle pensa avec lui et ne le voulut point contrarier. Il avait choisi le métier d'avoué, où on met également une robe noire, une toque et tout le bataclan, où l'on n'a pas besoin non plus de décliner rosa, ni même d'écrire le français, mais simplement de pouvoir copier, à peu prèS; des pages de livres sur du timbré à 1.50. Avoué, cela sonnait moins bien aux oreilles de la mère; elle connaissait peu ces gens, que dans sa jeunesse on nommait plus raison-
nablement des procureux, mais du moment qu'on lui garantissait la robe, la robe à photographier, la robe en fine Orléans, elle n'y voyait plus grande affaire à marronner, et elle dormait plus tranquille.
Je ne sais plus bien chez qui on logea le garçon, pour lui donner de bonnes leçons de procédure et apprendre le métier d'officier ministériel. Ce nom avait sauvé la situation et complètement retourné la mère. Officier ministériel ! cela sonnait clair et tenait à la fois de l'armée et des ministres pour la bonne femme; Falmyre ne la détrompait mie.
Toujours est-il que voilà notre garçon attelé au corbillard d'un avoaé quelconque, où il fait de la fameuse besogne, sans compter le reste ; il copie, il copie, il fait des rôles, des lignes à tant de francs et de centimes le coût, il court les ruisseaux, les saute même, et pendant six mois au moins, — les six mois d'hiver, — cela va tant bien que mal. Après, crac ! le soleil recommence, le tentateur, à couler ses
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rayons jaunes dans les houx et les buis, les cancoines sont revenues, on entend : piout ! piout ! piout! dans les bois, on revoit des papillons sur les boues des gouillats. Il se passe en vous des choses physiologiques inconnues, des coups vous frappent les tempes ; alors on reprend les charrières, on monte aux collines, on trotte des tas de journées, sans le moindre souci du corbillard noir, ni de l'étude de l'officier ministériel où les clercs baillent, où les lignes s'allongent ; on revient le soir gonflé d'air, après s'être fait chercher partout, chez soi et ailleurs, si bien que la pauvre mère en avait laissé brûler ses grapçons pour répondre aux gens lancés à la poursuite.
— D'où deviens-tu, dis donc, que tout le monde te cherche depuis les midis ?. . .
Il revenait du diable ; Chéreau était malade et il était allé le voir avec Gaillon; il comptait bien revenir à temps, mais Gaillon lui avait ait boire des drogues ; il était malade lui aussi, et il allait se coucher.
Il y avait ma foi de quoi rire à voir le patarou de la nîère Emonnot, qui croyait cela ferme comme tenaille, et sautait à toutes les infusions du saint paradis.
— Et puis dis voir, Mimi, çà s'attrappe-t-il la maladie de Chéreau ?
Mais le voyageur dormait déjà à six francs par tète, dans son lit de la chambre du dessus, la meilleure de Vhôtely où jamais un marinier ne se fût risqué, où Ton avait fourré les actions, les sous, et les plus belles affaires. Il dormait, ma fi, si tranquillement que la mère n'osa plus l'éveiller pour lui faire avaler sa tisane de chiendent.
Il arriva une chose pçnible ; au bout d'un certain nombre de jours passés à soigner Chéreau, on mit Palmyre à la porte de l'officine ministérielle, sans tambour ni trompette, sans vacarme, en lui retenant je ne sais quoi pour des objets égarés. Chéreau eut le temps de guérir alors, vous pouvez croire, et Gaillon put griser tout à son saoul le pauvre expulsé. A
eux trois ils s'amusaient comme quatre, voire mieux, et rentraient sur le matin le gosier secj les cheveux trempés et la bourse vide. Le père Emonnot ne comprenait plus très bien cette conduite d'un homme instruit, et il se demandait dans sa tête de Saônier, si des fois rosa la rose n'aurait pas tourné la caboule au gamin. Celui-ci cherchait une nouvelle position sociale, et il la trouva finalement chez un pauvre diable d'huissier minable, où, ma foi, le papier timbré restait comme chez lui ; sans compter d'ailleurs que si les loups se fussent mangés, les confrères du malheureux homme n'eussent point manqué de parler sowjent à sa personne en lui faisant des politesses.
Dans ce milieu là, mon Dieu, on pouvait espérer encore mettre une façon de robe noire ; un huissier audiencier est un personnage souvent plus malin que le Juge, cela n'est point beaucoup dire, et faisant bonne figure à son rang. La mère Emonnot, las-moi! ne savait plus espérer. On lui ramenait à chaque instant
le Mirai, plus ivre que le père Noé, tratclant, cabossé, bleu de coups, la langue verte d'absinthe; et quand les pensionnaires de la maison le voyaient ainsi, ils riaient et blaguaient la pauvre vieille, en disant que jeunesse doit se passer. Le fait est qu'elle passait la jeunesse, et solidenieut, au galop des verrées, dans les caboulots, dans le jeu, avec les filles, partout.
Vous me croirez à peine, et c'est pourtant la vérité vraie, l'huissier flanqua Palmyre sur le pavé. La robe noire était bien compromise, et, à moins que de revêtir celle des chantres de St Jean ou de St-Pierre, jamais le fils de la mère Emonnot n'aurait réalisé le rêve. Les grapçons cuisaient mal au milieu de tout cela, et les pensionnaires partaient ailleurs, chez un voisin plus habile et plus jeune. Heureusement aux économies ! sans elles on aurait tiré une saprée ligousse dans Vhôtel Emonnot, les louis ne poussaient plus entre les pavés de la cour.
Dans le désarroi . Palmyre se posait en
martyr de la fatalité, il était trop malin et trop instruit pour tous ces bougres-là, et on le remerciait pour éviter ses remarques. Insensiblement il descendait de son dédain pour les latinistes, et il remontait en désespéré le courant. Il voulait que les avoués sussent tous que Palmyre Emonnot avait autrefois décliné rosa la rose, et le déclassement commençait. Rien ! pas même bedeau, vous comprenez la misère ! Il se faufila à ce moment là dans des clans d"argonniers, il battit la flegme des journées faites, il tint les gargotes, mais pour ce qui était de succéder à son père, jamais par exemple ! Avoir failli être avocat, et faire rôtir les grapçons, recevoir des Jeans-Jeans, la mort plutôt !
La mort ! elle enleva l'un après l'autre les deux vieux, meurtris, désabusés, anéantis. Palmyre ne les pleura guère, mais en revanche il fouilla partout, afin de trouver les cachettes ; une fois les quatre ou cinq mille francs de reste découverts, il vendit le fourbi, et posses-
seur de près de dix mille francs, il se mit à faire des cudcs, à inventer des âneries pour avaler ses sous, jusqu'à vouloir ruiner son dernier patron l'huissier, besogne peu compliquée. Puis des souvenirs de collège lui revenaient, et il se demandait s'il ne ferait pas bien d'aller à Paris tâter de la littérature, comme tant d'autres misérables. Rosa la rose, toujours et sans cesse, cauchemar noir, fantôme de la vie ratée, de l'existence dévoyée, éternel sujet de misère et de duperie, revenant sans cesse...
En cherchant sa voie, il mangeait à un bout, pleurant ses deux vieux dans les pots et les brocs :
Mon père était Ijroc Ma mère était pot Mon grand-père était pinte !
dit la chanson comtoise; au fond Palmyre devait le croire, tant il s'attendrissait à la vue d'un chauveau ou d'un litre. Après des recherches nombreuses, il se fit agent d'assurances, courant le client, raccrochant, recrutant, mais
toujours échoué où l'on trouvait des litronnées. Ceci fit qu'on le remercia bonnement, et que de fil en aiguille, de roche en roche, il en vint à placer du thé suisse, ou telle autre panacée. II avait en ce moment près de vingt-sept ans, des grandes jambes et un nez rouge ; il avait adopté une manière de casquette, de viscope garibaldienne, jamais changée, et une redingote en alpaga violet, non sans charme. L'argent décampait, décampait ; à l'heure présente il n'eut pas réuni mille francs nets, trois ans après la mort des vieux !
Il voulut frapper un coup décisif, et, dans une brasserie de la rue des Granges, il résolut de fonder une feuille à scandale contre les avoués, les notaires et les huissiers. Vingînce ! Vingînce I comme disent les cabotins au théâtre. Mille francs c'était assez court, mais tant pis! II prendrait ses précautions, il aurait cela, et il canarderait cette bande à Mandrin, pour employer son mot. Heureusement pour les avoués, et pour lui, l'imprimeur ne voulut pas
imprimer, les compositeurs pas composer, et le reste à l'avenant. Sombre, parlant d'ennemis riches et puissants, avec des phrases de marchands de thé suisse, ou même d'avoué, le fougueux Palmyre allait par les rues racontant des histoires sur ses anciens patrons, qui le firent cueillir un soir de juin et mettre à l'ombre. Voici les robes noires devant lui, inexorables, perfides, flanquées de témoins violents: en deux heures l'affaire était bâclée ; deuxmois de prison, mille francs d'amende, mille francs juste heureusement, telle fut sa récolte.
Il sortit de prison vous concevez dans quel état d'esprit, et il fallut vivre. Sans souliers, sans bas, avec une casquette et une blouse de toile par i> degrés de froidure, Palmyre arriva au port Rivotte, devant Tancien bouchon, et là, les deux mains sur ses yeux, il pensa un peu à sa vie perdue. La faute à cette sacrée
Rosa la rose, sans conteste Ah ! Ah ! les
robes noires !
L'absinthe d'autrefois, la prison d'hier, l'ave-
nir de demain et la faim d'aujourd'hui, lui faisaient trebiller le cervelet sur la poutre où il s'était assis. Il demanda un morceau de pain à un ancien ami, auquel il fabriqua une racontote pensant l'étonner. Il revenait de Belgique, et avait égaré ses malles où tout son argent se trouvait. L'autre voulait bien lui donner à manger et à boire, à cause des pauvres vieux, mais il n'entendait pas être blagué par un latiniste.
— Tu as beau sortir du collège, tu es bête mon pauvre Mimi, qu'il lui dit.
Certes, il fallait croire l'homme bien bête pour le soupçonner ignorant des histoires de la prison: toujours Rosa, toujours elle, partout et toujours, jetant une note fausse dans la vie du malheureux garçon !
Après, il a tout de même fallu trouver à banqueter, et se mettre à quoi que ce soit, aux besognes les plus dures. On a vidé l'équeville, ramassé les chenils le matin dans les rues, puisé le gadou dans les fosses
pour le compte de Badin. Les camarades l'appellent le bachelier, et le blaguent, le pauvre bachelier couvert de drilles, de guenillons, de pattes, et maigre à faire loucher un clou. Faut rien perdre! dit-il, et il ramasse dans les caisses à chenils les croiîtes de pain, les cosses de melons, les os que les chiens voudraient bien lui prendre. Et pas un ami ne le regarde, pas un ancien condisciple ne lui donnerait dix sous, tant sa physionomie a sombré dans l'aventure; on passe à côté de lui au galop, crainte d'un salut compromettant, ou d'une poignée de main.
Maintenant il joue aux baillistres avec les gamins, à j) ans au moins! Boque à dépit de maître! crie-t-il, lorsqu'il dérange les billes d'un adversaire. Il blotjue aussi, parce qu'il est très Joueur, et qu'il ragauche ainsi des sous aux gamins tout jeunes. Je l'ai vu l'autre jour avec la lèvre pendante, hâve, devant une boîte de cireur. — Cirer Msieu I Cirer Msieu ! et bien qu'à peu près de mon âge il ne ma pas
reconnu, et il m"a poursuivi en courant : Cirer ! Cirer ! Je me suis fait cirer consciencieusement, même mon pantalon, même mes bas, parce que le pauvre diable s'est cru obligé de me conter ses souffrances ; lui un bachelier ! — il le croit peut-être — s"en voir réduit là, réduit à racler la boue, quand on a été chez des crapules d'avoués, d"huissiers, et d'autres, et qu'on en savait plus qu'eux tous, même le latin dont pas un d'eux ne décrocherait un mot...
Rosa la rose, quoi 1 C'était immanquable.
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LA SOUTANE
UAND on apprit à Baume-les-Dames ^p^^yMque le pauvre Antoine Foulon —
jToto-Foulon comme on l'appelait en classe — avait quitté la soutane pour rentrer dans le siècle, il y eut un cri d'effroi parmi les gens pieux que sa défection attérait. Foulon, neveu de prêtre, avait suivi une vocation, longuement préparée par six ans de petit séminaire à Ornans, et trois ans de maîtrise à Besançon. Il avait été sagement conseillé doucement conduit, et point du tout forcé dans sa dé-
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termination. Six semaines avant qu'il reçût les ordres, son oncle voyant ce caractère un peu en dessous tourner à la tristesse et aux préoccupations, Tavait exhorté à réfléchir. Son père, un vieux vigneron, l'avait engagé à tout lâcher, plutôt que de faire un auquel en soutane, la pire engeance selon lui. Toto-Foulon n"avait donc point d'excuse.
Au moment de sa désertion l'abbé Foulon habitait à Besançon, dans la rue Poitune, une petite chambre que lui louait au mois la mère Jeanet, moyennant le prix modique de 70 francs, nourriture du soir comprise. Le matin, l'abbé s'arrangeait comme il pouvait, tantôt déjeunant chez l'un, tantôt coUationnant chez lautre, et maigrissant un peu à ce régime inégal. Les méchantes langues de la ville assuraient bien que d'autres motifs faisaient saillir les os du pauvre abbé, mais dans les rues de Besançon, surtout dans cette misérable petite rue Poitune, les cancans ont beau. jeu de porte à porte et de trapon à Irapon. Il s'ensuivait que malgré
La soutane
des bruits officieux, sournoisement colportés parmi les salons de l'archevcchc, Tabbé n'avait point été inquiété, et les donneurs deconscils et d'avis en étaient pour leurs frais. Certaine bigote plus hardie qu'il n'était de raison, avait même reçu de son directeur une semonce si verte, qu'elle n'avait plus ajouté foi à rien, niant l'évidence, puisqu'elle habitait sur le carré de Toto-Foulon.
La vérité est cependant que i'abbé s'était dévoyé subitement, du jour au lendemain, brûlé comme une phalène maladroite aux yeux de la petite Jeanet. Un matin il s'était réveillé homme, et ce réveil l'avait foudroyé net. Quand le samedi de l'Ascension, la vieille loueuse frappa à la porte de l'abbé, il était parti laissant la clé à la serrure, une lettre sur la table et 30 francs sur la cheminée. Comme l'abbé ne lui devait rien plus, et que la lettre expliquait suffisamment son voyage, la bonne dame ne s'en émut point outre mesure; elle n'apprit que longtemps après, avec nous tous, que
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Toto-Foulon était à Paris, courant les rues et gourgandinant. La dévote éconduite lui avait raconté le tout un soir, en mettant les points sur les i, ce qui valut à la jeune fille, cause involontaire de tout ceci, une solide réprimande avec beaucoup de menaces.
Toto-Foulon était tombé à Paris en plein Quartier-Latin, cherchant des leçons pour vivre et geignant famine. En attendant que sa tonsure repoussât, il portait une calotte anglaise qui ne le quittait pas plus que son ombre. Il avait enfermé sa soutane dans un petit placard d'hôtel, guettant l'occasion de la vendre ou de la jeter, mais cette occasion ne se présenta point. Un jour l'abbé rencontra quelque bonne âme qui lui procura de l'ouvrage et l'emmena chez lui ; on lui offrait une chambre dans la maison, on l'habillait plus décemment, et on lui donnait une centaine de francs par mois.
Foulon chargea sa soutane dans une serviette, la mit sous son bras, et, comm? il était
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grand jour, et qu'il ne put la jeter à la Seine en passant, il dut la caser n'importe où dans la chambre qu'on lui donnait.
Au bout d'un an la soutane était toujours dans sa serviette, mangée aux rats et moisissant derrière le lit où il l'avait cachée. Elle devenait d'autant plus encombrante, que l'abbé avait des projets sur la jeune fille de ses protecteurs, et que la vieille défroque l'eut pu trahir et vendre à jamais. Car Foulon n'avait rien avoué, il comptait sur l'avenir pour aplanir la route, et d'ailleurs il n"était point tombé en maison si farouche qu'on eût pu s'effrayer beaucoup de sa situation ; il ne craignait que le rire, le rire fou de la jeune fille découvrant un jour la soutane. Son esprit franc-comtois peu endurant se fut mal accommodé de ces plaisanteries; il résolut donc d'en finir une bonne fois, et de fr lier dans sa cheminée la soutane graisseuse et moisie. Il le fit un soir.
C'était en juillet et il dut fermer ses fcnûtres
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pour commencer l'œuvre. Il se calfeutra, entassa papiers sur papiers dans la cheminée, et sur ce foyer étendit le drap, sans trop le presser, pour que la flamme y mordît plus sûrement. Le papier brûla très vite et sans fumée, mais quand Tétofife fut touchée elle se vengea du délaissement et de l'ingratitude, en Jetant partout des fusées blanches que le malheureux fut impuissant à réprimer. Courant au plafond, rejetées au sol, passant par les fentes de la porte et des fenêtres, les fumées de graisse et de laine brûlée s'échappèrent par les escaliers, les corridors, léchant les murailles et empuantissant tout. Le pis fut bien que le pauvre Toto ne pensait point à ce désastre et continuait son travail, à demi suffoqué, et toussant à outrance. Il fourgonnait stoïquement le drap, le secouait pour qu'il se consumât, et suait à grosses gouttes dans cet atmosphère d'Achéron.
Quand l'odeur eût suffisamment rempli tous les étages, on commença à s'émouvoir, à par-
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lementer dans les escaliers, puis l'on sut bientôt d'où sortait la fumée. Les protecteurs de Toto, la jeune fille en tête, accoururent et frappèrent à la porte avec énergie. Surpris dans sa besogne, noir de suie et couvert d'eau, l'abbé demeura pétrifié devant sa cheminée, comme si on l'eut surpris en quelque crime affreux. Il ne répondit point aux appels et se tapit dans l'angle d'une armoire, pour qu'on ne le vît point par le trou de la serrure. Peine perdue, la porte céda sous la pression de vingt personnes effarées et un môme cri d'horreur sortit de toutes les bouches béantes :
Il fait cuire quelqu'un !
Il ne faisait cuire personne, il brûlait simplement de vieux papiers et une vieille redingote. Il l'assurait aveé un tremblement nerveux qui n'échappa point. Il y a du louche dans l'histoire ! assurait quelqu'un, et comme on reconnut que ladite redingote était bel et bien une soutane salie, on bâtit un drame qui prit consistance. D'ailleurs, Toto-Foulon
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se défendait de plus en plus mal ; au lieu d'avouer tout simplement l'aventure, il voulut expliquer, se coupa, se démentit, et finit par pleurer comme une Madeleine.
Je le revis un jour à Baume-les-Dames après son histoire. Il avait fait deux mois de prison préventive, pour n'avoir voulu donner ni son adresse ni son lieu d'origme. Un beau jour il avait fini par avouer tout, et on l'avait renvoyé à Baume où son père était mort de honte en le revoyant. Toto-Foulon qui frisait la trentaine, paraissait alors plus de quarante ans ; il portait longue sa barbe noire, et avait conservé son air en dessous. Depuis, il avait tenté de tout sans succès, poursuivi par la haine du clergé et le mépris des gens. Une fois il s'était improvisé farinier, ce qui avait fait bien rire.
— Il est comme les corbeaux, disait-on, il blanchit en devenant vieux.
Un soir de printemps qu'on l'avait remercié de sa maison et de son moulin, le pauvre
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diable rentra dans sa petite chambre désespéré.
C'était au premier avril, et l'année s'annonçait toute gaie et chaude, les oiseaux piaillaient sous sa fenôtre ouverte. Tout à coup en ouvrant sa porte il aperçut une soutane râpée, pendue au plafond de sa chambre, et balancée par le courant d'air. C'était la manière des gens de Baume de lui rappeler que tout dans la vie n'est que misère ; c'était un poisson d'avril brutal comme une gifle. Toto ne souffla mot pendant deux jours. On s'en inquiéta à la fin et on monta : la porte non fermée laissa entrer tout le monde.
A la poutrelle du plafond la soutane était toujours pendue, seulement il y avait quelqu'un dedans...