CONTKS I)K IincCACi
l'illc iiic |iriiMiit (le in'v ciiviivcr ; iiiiiis ((iiiiiiii' clK' ni' Vdiilail iidiiil oxpitser iiKiii iKiiiiiclir, (loiil elle |iMi;iiss;iit trrs-jiildUM', clic n'usa JìiiiimÌs nie ciinlicr ;'i aneline |icrsiiinic (le (]liv|irc, (le ]ieui(|neje ne loinliasse en nianvaises mains. Je serais encnre dans le inonast('re, si deux iienlilslioinnies de France, (jui devaient accoinjiaiiiier leui's femmes à Jérusalem, on elles allaient visiter le sépulcre où l'on croit (|iie leur Dieu l'ut enseveli apri's (p.ic les Juifs renient mis à mort, ne s(! fussent offerts de nie conduire. L'un d'eux était parent de ralibesse. Klle nie re( ommaiida à ces IraïK'ais et à leurs feninies, et les pria de me rendre à mon |)ère, en Chypre. Je ne saurais vous exprimer les égards (|U(! ces f^cntilshouuiies et ces dames curent pour moi durant le voyage. Il n'est point (le politesse (jne je n'en aie reçue. Nous abordâmes à Baffa après uni^ navigation (l(!s plus heureuses. J'étais fort emharrassée, ne connaissant ])crsoune dans cet endroit, ijuc j'avais indiipu'; coiniiie le lieu de ma naissance. Je ne savais (|ue dire à mes conducteurs, qui voulaient me présenter euxmêmes à mon père, ainsi qu'ils l'avaient promis à l'abbessc du monastère. Par bonheur que, dans le moment (juc nous descendions à terre, Dieu, qui eut sans doute j)itié de mon embarras, conduisit Antigone au rivage. Je le reconnus et l'appelai aussitôt en notre langue pour n'être point entendue des gentilshonunes, et le j)riai de me faire passer pour sa lille. Il me comprit à merveille; et, après m'avoir bien embrassée, il lit mille remerciments âmes généreux conducteurs, qu'il traita ensuite selon ses jictites facultés. Trois ou quatre jours après, Antigone me mena de Baffa à la cour du roi de (iliypre, (|ui, comme vous l'avez vu, m'a envoyé vers vous, avec des honneurs qui méritent votre reconnaissance et toute la mienne. Si j'ai omis (piehiue circonstance dans ce récit, Aniigone, (jni m'a entendue raconter plusieurs fuis i'jiisloire de mes malliems, se fera un plaisir d'y suppléei'. »
Le sage et prudent Antigone, se tournant alors vers le soudau : « Monseigneur, lui dil-il, ce que la princesse vient de vous dire s'accorde parfaitement avec ce (|u'elle m'a plusieurs fois raconté, et avec ce que m'ont dit également les gentilshommes et les dames (|ni l'ont amenée en Chypre; mais elle a oublié une circonstance, ou plutôt sa modestie la lui fait ]iasser sous silence : c'est l'éloge que ces chrétiens m'ont fait de la conduite irréprochalde (|n'elle a menée dans le nionast("'re, de ses sentiments nobles et dignes du sang illustre qui lui a ddiuK' le jour, et surtout de ses bonnes iiKciirs. Elle n'a pas jugé non plus à |)rcq)os de vous dire les vifs regrets (pi'ils ont témoignés et les larmes qu'ils ont réiiandnes en lui iaisant leurs adieux. S'il fallait, en un mot, vous répéter tous les éloges (pi'ils ont doiiiK's à ses vérins, un jour ciilier ne suffirait pas. Aussi pouvez-vous vous vanter, monseigneur, d'api^'s ce (pi'ils m'ont dit, cl d'après ce (juc j'ai vu par iiKii-mcmc, d'avoir la lille la plus licllc, l;i plus iKumèle, la plus sage (jne puisse avuir un nionai(|iie. »
Le soiulan cntcndil lout ce récit avec la plus grande satisfaction, et ticnianda plusieurs l'ois à Dieu la grâce de pouvoir un jour reconnaître les divers services qu'on avait rendus à sa lille.
Quelques jour.s après, il conil)la Antigone de présents, et lui permit de retourner en Chypre. Il le chargea de témoigner sa reconnaissance au roi, et lui remit plusieurs lettres, où il le remerciait lui-même, en attendant de pouvoir lui envoyer des and)assadeurs, et des présents dignes de la marque d'amitié qu'il en avait reçue.
Désirant ensuite d'achever ce (jui était counnencé, c'est-à-dire le mariage de sa fille avec le roi de Garhe, il fit savoir à ce prince tout ce qui s"ctait passé, lui marquant que, s'il persistait dans ses sentiments, il envoyât prendre sa fiancée. Ce monarque fut enchanté d'apprendre qu'.VIaciel vivait encore. H l'envoya quérir, et la reçut avec une joie inexprimable. Cette princesse, qui avait eu successivement huit amants, et qui avait couché plus de mille fois avec eux, entra dans le lit du monarque comme pucelle, lit accroire à son époux qu'elle l'était véritablement et vécut avec lui dans une longue et parfaite union. Aussi dit-on comnnmément que bouche baisée ne perd ni son coloris ni sa fraîcheur, et (pi'elle se renouvelle comme la lune.
NOUVELLE Vili
L'IN'XOCENCE RECONNUE
L'empire romain étant passé des Français aux Allemands, ces deux nations se déclarèrent une haine implacable, et par conséquent une guerre contimielle. Le roi de France ne se borna point à défendre ses Etats, il voulut encore tenter d'en reculer les bornes. Il rassembla pour cet effet toutes les forces de son royaume, et, suivi de son fils, il marcha à la téle d'une armée formidable contre l'ennemi. Avant d'aller à cette expédition, il crut (pi'il convenait de pourvoir au gouvernement de son royaume pendant son absence, afin d'éviter le troulih- et les séditions. Il jeta les yeux sur Gautier, comte d'Angers, son vassal, homme d'im jugement profond et d'une sagesse consommée. Ce seigneur avait de plus grands talents pour la guerre; mais soit que le roi comptât plus sur sa fidélité ((ue sur celle d'un aulre, soit qu'il le crût plus disposé à goûter les douceurs de la paix qu'à supporter les fatigues de la guerre, il lui confia l'administration des affaires, et le laissa à Paris avec le lilre de lieutenant général du royaume.
I(l(! CONTKS IIK liOCCACE.
Le comte commença à remplir avec bcaiicoii|i de |iru(lence les jiénihles fonctions dont il s'était clinriié. Ouoi(|n'il eut |)lein poiivnii', et (jifil ne IVit mdleineiit (il)ligé de coiisullcr |i('i-sonii(\ il ne laissait pas, dans les affaires tant soit |)en importantes, de prendre l'avis de la reine et de sa lu'lle-lille. Ces denx princesses avaient été confiées à sa garde et à ses soins. Il se faisait néanmoins nn devoir de les traiter connne ses snpérienres, sans jamais se prévaloir de l'espèce d'antorité qn'il avait snr elles. Il était âgé de quarante ans, bien lait de sa personne, et avait la |dus lienrense et la plus agréable physionomie du monde. Sa taille était liaule, légnlière; sa mai'clie noble et aisée: de pins, il l'Iail rii(Uiime de son siècle le pins plein de grâces, et celui (pii iiietlail le |ilns de goût et d'élégance dans sa parure.
l'en de temps après avoir été élevé à la dignité de gouverneur du royaume, il eut le malheur de perdre .sa l'enmie, ipii lui laissa nu (ils et une lille, Ions deux en bas âge.
Les alfaires du gouvernement le mettaient dans le cas de voir fiéipuiiiiiieut la reine et sa belle-fille. Celle-ci prenait plaisir à s'entretenir avec lui, et le recevait toujours avec beaucoup d'égards. A force de le prati(|uer, elle se sentit une tendre inclination pour lui. Plus elle était à portée d'admirer ses agréments et ses vertus, et plus son inclination se fortifiait. Enfin elle en devint liiut à lait amoureuse, sans pouvoir résister à son penchant. Sa jeunesse, sa Iraiclieur, son rang, et d'autres considérations jointes au veuvage du comte, lui persuadaient qu'elle pourrait parvenir aisément à s'en faire aimer. La honte de se déclarer était le seul obstacle. qui l'arrêtait; mais elle se fil bientôt une Ini de la surmonter, et n'écouta plus la voix de la pudeur.
Un jour, se IrouvanI seule, elle l'envoya chercher, comme si elle eût eu des aflaires à lui (■onnnuni(pier. Le cuinte, bien éloigné de soupçonner les intentions de la princesse, (piille tout et se rend à ses ordres. La princesse le fait asseoir sur son lit de repos et se met à côté de lui. Le comte lui demande pourquoi elle le fait appeler. La princesse ne répond rien. Il répète la même question : la daiiu', rouge d'amour et de honte, les yeux mouillés de larmes, tremblante, m^ lui répond que par des soupirs et des mots entrecoupés, aux(piels le comte ne com|)rend lieu. Knfin, enhaidie parsa passicui ; « Mon doux et tendre ami, Ini dil-elle, vous avez trop de lumières et li'op d'expérience pour ne ])as oennail ic ius(priii'i va la fragilité des hommes et des fennnes, el pour ignorer que l'un de ces deux sexes est beancDUp plus faible .que l'antre, itans l'esprit d'un juge équitable, un péché est plus ou moins grand, selon la qualité des personnes qui le connuettent. Qui oserait nier, par exenqile, (pTune l'emme qui, pour gagiu'r sa vie, n'aurait d'autre ressuurce ipu' sim lra\ail, ne l'i'il ]ilus coupable de s'amuser à l'aire l'aouinr iprime dame riche, opulente, (|ui iuuait Ioni à souhait'.' l'ersonne assiu(''menl. C'est pourquoi je pense que les conMModit(''s de
Le Pervers invoinié coniine un saint.
DEUXIEME JOIU.NÉE. 107
la vie doivent, en grande partie, servir d'excuse à la femme qui en jouit, lorsrju'elie se livre aux penchants de l'amour ; elle est surtout excusable, et même justifiée, si l'objet qu'elle aime est un homme sage et vertueux. Ces raisons et ])lnsieurs autres, entre lesquelles je compte ma grande jeunesse et Téloignement de mon mari, m'ont rendue amoureuse de vous, et portent avec elle ma justification. 11 me sied mal, sans doute, devons faire un semblable aveu; mais un amour aussi violent que le mien se met au-dessus des bienséances: les ])ersonnes de mon rang seraient martyres toute leur vie, si elles suivaient l'usage
(iiiliiiaiic. Je ne crains pas de vous l'avouer, mon cher ami. dans les cimuis cpie me cause l'absence de mon mari, ce petit dieu qui a soumis et soumet enciue tous les jours, non-seulement les femmes faibles, mais les hommes les plus forts et les plus courageux, ce dieu, dis-je, a blessé mon cœur d'un trait eullammc, et y a allumé la passion la plus tendre et la plus vive pour vous. Je sais (jue, si elle paraissait à découvert, elle serait condamnable; mais cachée sous les voiles du mystère, elle ne peut avoir rien de criminel. Votre figure, vos agréments, votre mérite, sont plus que suffisants pour l'excuser. Non, quelque passionnée que je sois, je ne me suis pas aveuglée sur le choix que j'ai fait. Vous êtes, aux yeux de tous ceux qui vous connaissent, le plus aimable, le
■108 CO.MKS DE BOCCACIv
iiiiciLv fai( cl II' |tlus sage de tous les honiiiies de France. Sonj^e/, ddiK (|iic jr suis di'|inis (Hi(l(|iie t('in|>s sans iiiai'i ; sonijcz que vous n'avez plus de Irniine; songez à ee ipie TauKuir {|iii' vous m'avez iiis|)iré nie porle à l'aire dans et; moment, cl vous lU' me rcluscrez pas le voire. Prenez |)itié d'une jeune l'emme qui sèciie de langueur, cl (ju'il ne lienl (ju'à vous de rendre lieureuse... «Les larmes qu'elle répandit à ces mois rcmpéchèrent de continuer. Elle voulut vainement reprendre la parole, l'excès de sa j)assion avait étouffé sa voi.\ tremblante; cl. Ioni à fait déeonlenantée, elle n'eut ipie la foiee de |)enclicr la tele sur le sein du conile.
Ce brave cbevalier, sinpris et liuiiiilié de l'étrange discours (pi'il venait d'entendre, s'écria alors en la repoussant : « A quoi pensez-vous donc, madame, cl |)our qui me prenez-vous? Mon bonneur m'est trop précieux, et je sais trop ce qu'il me dicte, pour ne pas blâmer un amour si extravagant. Je souffrirais mille morts plutôt que de faire un pareil outrage à mon maître. »
A celte réponse inattendue, la |irincesse, passant subitement de l'amour à la fureur: « Ingrat! lui dit-elle, n'est-ce pas assez d'avoir le chagrin de faire les avances, sans avoir la honte de me voir refusée? Tu veux donc ma mort, barbare? Eh bien, puisque tu ne crains pas de m'cxposer à mourir de rage et de désespoir, tu en seras la victime : car, ou j'attirerai la mort sur ta tète, ou lu périras dans un exil ignominieux. » A ces mots elle s'arrache les cheveux, déchire ses habits, et crie de toutes ses forces : « An secours! au secours! le comte d'.Angers en veni à mim lionnein' >/
Le comte, considérant que l'élévation de sa fortune lui avait fait plusieurs envieux ijui seraient ravis de profiter de cette calomnie pour le [icidre, et craignant, malgré le bon témoignage de sa conscience, de ne pouvoir confondre l'inqîostnre de la princesse, sort jtromptcment du palais, arrive à son hôtel, et, sans faire d'autres réflexions, prend ses deux enfants et s'enfuit à Calais.
Aux cris de la princesse étaient accom'ues plusieurs personnes, (pii, la voyant éplorée et fondant en larmes, ne doutèrent point de la vérité du récit qu'elle leur lit. Il leur vint alors dans l'esprit que le comte n'avait mis en usage tout ce que la j)arurc a de plus attrayant et la gaieté de plus aimable (pi'alin de sétiuire la princesse et de parvenir à ses lins, il nefiil pas plus tôt parti, qu'on alla chez lui pour l'arrêter; mais, ne le trouvant pas, la pcqndace s'assembla, ciilra dans l'Iiôlcl, le pilla, saccagea tout et le iléuioht jus(|n'aux fondements.
Le loi et son lils reçurent bientôt au camp cette nouvelle, accompagnée de tontes les circonstances iiiii |)Ouvaienl rendre le comte odieux. Ils furent tellinienl outiagés de cetaltenlal, ipi'ils (''tendirent la punition du piétendu coupalilc sur ses enfants, en les condamnaut, eux et lem- po>térilé, à un bannissement perpétuel: et l'on (ironiit une grande récompense à ceux (pii leur livrclaieiit le jière, mort ou vil.
DEUXIÈMK JOURNÉE. 109
Le voiliR'ux Gautier, qui, Imit iiiiHKeiil iiii'il ('tait, sciiilihiit, par sa t'uili', s'être déclaré criminel, aiiiva à Calais, avec ses deux entants, sans se l'aire connaître. Il passa tout de; suite en Angleterre, et mai-cha droit à Londres, suus l'iialjil lie mendiaul. La première leçon (ju'il fit à ses enfants fut de leur recommander de souffrir patiemment la pauvreté où la fortinie les avait réduits, et de ne déclarer jamais à ([ui (pie ce fût, s'ils ne voulaient s'exposer à perdre la vie, ni d'où ils étaient, ni (pii était leur jière.
Le garçon, appelé Louis, avait environ neuf ans, et la lille, (pii s'a|ipelail Violente, pouvait en avoir sept. L'un et l'antre saisirent, autant (pu; leur âge pouvait le permettre, les instructions de leur père, et en profitèrent très-bien, comme on le verra dans la suite. Il les fit changer de nom, pour les mieux déguiser; donna celui de Perrot au garçon, et celui de Jeannette à la fille. Entrés dans la ville de Londres sous de mauvais iiailions, ils véciiient fort petitement ; et après avoir épuisé le peu d'argent cpiils avaient, ils se virent contraints de demander l'aumône. S'étant trouvés un matin à la porte d'une église, à l'heure ([u'on en sortait, la fennnc d'un secrétaire d'Etat, voyant le comte et ses enfants qui mendiaient, lui demanda d'où il était, et si ces enfants lui appartenaient. Gautier répondit (pi'il était de Picardie, et qu'une fâcheuse affaire, arrivée à son fils anié, l'avait obligé de s'expatrier avec ses deux autres enfants. La dame, naturellement sensible et compatissante, regardant la petite fille, et la trouvant tout à fait gentille et fort à son gré : « Bon homme, dit-elle au comte, si tu veux me laisser prendre cette petite enfant, dont la physionomie me plaît beaucoup, je m'en chargerai volontiers; et si elle veut être sage, je pourrai la bien établir dans la suite. » Le père, charmé de la proposition, répondit conformément aux désirs de la dame; et après avoir dit un tendre adieu à sa fille, il la n-mit entre ses mains, en la lui reconnnandant très-fort.
Le comte, ayant trouvé un bon asile à sa fille, voulut aller chercher fortune ailleurs. Il traversa l'Ile avec Perrot, en mendiant son [)ain, et arriva dans la principauté de Galles, non sans beaucoup de tcnijis et de fatigue, n'étant pas accoutumé de voyager à pied.
Il y avait dans cette province un maréchal du roi d'Angleterre, qui en était gouverneur, et qui faisait une grosse dépense. Le comte et son fils, se trouvant dans la ville où ce seigneur faisait sa résidence, allaient souvent devant son hôtel, et entraient quelquefois dans la cour, pour demander l'aumône. Le fils du gouverneur s'y amusait souvent, avec d'autres enfants de (jualité, à jouer et à polissonner. Perrot se mêla un jour avec eux, et se tira avec beaucoup plus d'adresse et de grâce tpic les autres de ces petits exercices; il fut remarqué du maiéchal, qui, charmé des manières de cet enfant, demanda à qui il appartenait. On lui dit (pie c'était le fils d'un pauvre homme, ipii venait souvent
no coNTFs HE iiOC(;.\(;i:.
(IcniaiidiT scili |i;iiii m la [hiiìc. Il l'ail a]i|K'l('i- le |iri(', ci lui |ii'ii|i(is(' de Ini céilor ii't cnraiil, cu lui |iroiiictlaiil d'eri |)rciidi-c soin. I,c cimile, ijiii ne désirait pas iiiieii\, le Ini accdida liicii vulniilicrs, ({iinii|iic celle si''|iaralii)ii ciilìlàl l)oaucoii|) à son cœur.
Après avoir ainsi place son lils cl sa lille, il n'esulili de (jiiillec rAii^lelerre, cl passa du mieux ipi'il |iut en Irlande. .\riiv(' à Slanl'oi'dvliil, il se mil au
service d'un j^ontillioi ■ du [lays. (Ju(iii|iril n'y lui pas Irop liieii, il y tli'-
iiieiiia loui^lenips en ipialilé de pa^c on de vaici.
Cependant \i(dcnlc, ipii n'clait plus connue (|uc sous le nom de JcanncUc, ciani dcvenno erandc cl belle, avait su gagner ralîeclion cl les lionnes grâces de sa bienl'aitricc. Sa bonne conduites lui avait cgalcuient niérilé l'estime et l'amitié du mari. Tontes les personnes de sa maison, et généralement tous ceu.\ (|ui la connaissaient, en taisaient cas. On ne pouvait la regarder sans admiration, et on jugeait à ses manières et à son maintien (|irelle était digne d'une grande fortune et d'un rang élevé. La dame, ipii n'avait pu découvrir sa véritable origine, mais qui la soupçonnait honnête à un certain point, pensait à la marier à quelque artisan aisé et de bonnes mœurs ; mais Dieu, (pii laisse rarement la vertu sans récompense, et ipii ne voulait point lui l'aire supporter le irime d'un autre, avait arrangé les choses tout aiiliemeul, et ne permit [luinl (lirellc l'ùl mariée h des personnes d'un rang médiocre cl indigne de la noblesse lie sa naissance.
Le secrétaire d'Etat et sa i'cnmic n'avaient (pi'un lils iiniijuc, ipi'ils aimaient lori tendrement, et qui, à la vérité, méritait leur tendi'csse parles heureuses qualités dont il était doué. Une figure aimable, nu taille bien prise et dégagée, un caractère plein de douceur, de la jtolitesse et du courage, voilà ce (pii h; distinguait avanlageusemenl des jeunes gens de son âge. Ce jeune homme, (pii avait six ans de })lus que Jeannette, la trouvait si honnête, si gracieuse et si jolie, ipi'il ne se lassait point d'avoir des attentions pour elle. 11 se plaisait à sa société, et en devint insensiblement si amoureux, ipi'il ne voulait penser à d'autre objet ; mais la croyant d'une naissance obscure, non-seulement il n'osait la demander pour l'emme à son père, mais il n'osait nicmc pas s'ouvrir >ur les sentiiiicnts (iii'cllc Ini avait inspirés, craignant (pi'on ne lui reprochât cet amour comme indigne tic lui. Il cachait donc sa passion avec soin, et celte contrainte la rendait beaucoup plus vive. Consumé de tristesse et de langueur, il tomba dangereusement malade. Les médecins ne pouvant connaître les sym|)tômes ni la cause de son mal, désespérèrent de sa guérison. Le père et la mère étaient inconsolables du trisie étal de leur lils. Ils le conjuraient sans cesse, les larmes aux veux, de leur déclarer ce qui causait sa maladie. Le lils ne leur répondait aulrc chose sinon (ju'il se sentait accablé, et accompagnait cette réponse de prol'iMids soiipii-s. ,Ieaimell(% qui, jiour l'aire sa cour au père et à la mère, en pre=
riErxii'VK joiRNÉE. m
liait, lin soin particulier, entra un jiiur dans sa chambre, dans le nioniciil (ju'un jeune mais très-habile médecin lui lùtail le pouls. Le malade ne l'eut pas plus tòt aperçue, que son cœur, vivement ému par sa présence, éprouva une agitation qui rendit les pulsations du pouls beaucoup plus fortes. Quoiqu'il n'eût proféré aucun mot, ni laissé paraître aucune émotion sur son visage, le médecin, sentant aussitôt son pouls (|ui redoublait, et se doutant de quelque chose, ne bougea point, pour voir combien durerait ce battement précipité. Le pouls reprit son mouvement ordinaire dès (pie Jeannette fut sortie. L'habile médecin crut alors avoir découvert en partie la cause du mal. Pour mieux s'assurer du fait, sous prtéexte de demander (jnelque chose, il fit rappeler Jeannette, tenant toujours le bras de son malade. Jeannette reparaît, et le pouls de reprendre aussitôt le galop, qu'il ne quitta que lors(pi'elle fut éloignée. Le médecin, ne doutant plus qu'il n'eût découvert la véritable cause du mal, va trouver le père et la mère, et les ayant pris en particulier : « La guérison de monsieur votre fils, leur dit-il, ne dépend point <le mon art, elle est entre les mains de Jeannette; je l'ai reconnu à des signes certains, quoique la demoiselle n'en sache rien elle-même, autant du moins que j'en puisse juger par les apparences. Vovez maintenant ce que vous avez à faire. Je dois seulement vous avertir que si la vie de votre fils vous est chère, il faut au plus tôt apporter remède à son mal on je ne réponds pas de sa guérison; car, pour peu que sa langueur continue, toute la médecine sera hors d'état de le sauver. »
Le père et la mère demeiu'èrent interdits à cette nouvelle. Ils furent cependant charmés d'apprendre que le mal de lem' fils n'était pas sans remède, espérant qu'il ne serait peut-être |tas nécessaire de lui donner Jeannette pour épouse. Ils allèrent le voir dès que le médecin fut sorti. « Mon fils, lui dit sa mère en l'abordant, je n'aurais jamais cru que tu m'eusses caché le seci'et de tes désirs, surtout quand ta vie en dépend. Tu devais et tu dois être assuré qu'il n'est rien au monde de faisable, fût-ce (pielque chose de peu décent, que je ne fisse pour toi. Tu ne m'as pourtant pas ouvert ton cœur; mais le Seigneur, touché de ton état, ne voulant pas ta mort, m'a fait connaître la cause de ton mal, ijui n'est autre chose qu'un mal d'amour. Pourquoi as-tu craint de m'en faire l'aveu? Ne sais-je pas que c'est une faiblesse commune et pardonnable au\ jeunes gens de ton âge? Pouvais-tu croire que je t'en estimerais moins? Au contraire, je t'en aime davantage ; car ce besoin de la nature me prouve cpie tu n'en as pas été disgracié. Ne te cache donc plus, mon cher fils. Déclare-moi tous tes sentiments, et compte sur l'indulgence d'une mère qui t'aime de tout son cœur. Bannis cette mélancolie qui te consume, et ne songe plus qu'à ta guérison. Tu me verras disposée à faire tout ce qui pourra t'ètre agréable, sois-en persuadé. Éloigne de ton esprit toute crainte et toute timidité; parle hardiment : pnis-je ipiehpie chose auprès de celle (|ue tu aimes? Je te permets de me
112 cn>TKs DE nncr.ACF.
rcgardor coiiinw la plus rnirlli" des iin'rcs, si In ne me \(iis ciiiiilnvcr mes soins jKHir le servir. »
A ce (liscdiirs, le (ils (''|ii(iii\:i {l'alMiid (|url(|iic Imiitc; niais, cncdniai^r par les invilaticiiis, les próvonaticcs de sa mère, et i(''ll(''riiissaMt que liorsoiiric ne |)ouvail mieux lui i'aire (il)tenii' re (pTil désirait, il secoua iiientôl sa timidité, cl lui parla en ces termes :
« Ce qui m'a |iorlé, madaiiH', à cacher niiin annuir, c'est de xnii' (jin' la plu- |iarl des linunnes ue veulent jamais, (piand ils (lut atleiiil Tàye uu'n-, se rappeler (piMs (Mit éti' jeunes. .Mais |iiiis(]iie je viiiis trouve raisonnalile et de lionne coiii|iositioii SUI' ce point, iioii-seuleineut je conviendrai de la vigili' de votre oliservatioii, mais je vous ferai connaître rolijel dont je suis épris, .si vou.s uio promettez de nie la faire olitcnii'. Ce n'est (|ue par ce moyen que vous me rendrez la vie; je vous devrai de plus mon lioulieiir. »
IjB mère, ipii coiiiplait un peu trop sur la complaisance de Jeannette, et ipii ne pensait pas ipie la vertu de cette fille serait un obstacle à son projet, lui répondit (|u'il n'avait (|u'à lui nommer en as.surancc Tobjct de son amoni'. « Vous saurez donc, madame, (|ue c'est de votre Jeannette que je suis épris : je n'ai pu me défendre de l'aimer en considérant sa beauté et les rares ([ualités dont elle est pourvue. Comme j'ai désespéré de la rendre sensible, et (jue j'ai imaginé (|ne vous ne consentiriez pas à me la donner pour feiimie, je n'ai jamais osé confier mon amour à i|ni rpie ce soit, pas même à Jeannette: et c'est là ce ipii me réduit dans TiHal on vous me voyez. Mais, je vous eu avertis, si ce que vous me promettez venait à ne jias réussir', de manière on d'ani le, vous jiouvez compter que je ne vivrai pas longtemps. »
La mère, voyant que le jeune homme avait besoin de consolation, et que ce n'était pas le moment de lui faire des représentations : « Mon fils, lui dit-elle en souriant, si c'est là l'unicpie cause de ton mal, tu peux élrc tran(|uille; ne songe qu'à te rétablir, et laisse-moi l'aire; lu auras lieu d'être content. »
Le jeune homme, plein d'espérance, ne laida pas à donner des nianpies sensibles de rétablissement. La mère, enchantée de lui voir reprendre son embonpoint, se disposa à exécuter ce qu'elle lui avait jiromis. Elle ne savait trop connnent s'y prendre, tant elle avait bonne o|iinion de la vertu de Jeannette ; mais enlin elle se délerniina à la sonder, el lui tienumda, par manière de plaisanterie, si elle n'avait pomi d'amoureux. Jeannette répondit en rougissant qu'elle ne voyait pas (jiie cela fùl ni'cessaire, ajoutant (pi'il siéi'ait mal à une pauvre demoiselle, chassée de sa patrie, et ne subsistant que par h' secours d'aulrui, de songer à l'amom'. « (iependanl, réplicpia la dame, je ne veux i)oint qu'une fille aussi aimable el aussi jolie soit sans aiiiant, el je me llatte que vous sei'cz satisfaite de celui que je vous desliiie. — Je sens, inadaine, répli(|ua Jeaiinelle, ipi'apiès avoir ('li'' tiri'c par vous de l'i^lal de niendicilé où mon père est
|)Ciit-ètru encore réduit, el avoir été élevée chez vous comme votre j)rii|)re lille, je sens, dis-je, que je devrais me soumettre aveuglément à tout ce qui peut vous être agréable; mais vous me dispenserez de vous obéir en ceci, à moins que vous n'entendiez me faire épouser cebii ([ue vous me destinez pour amoureux; dans ce cas, il pourra conqiter sur toute ma tendresse. L'honneur, vous le savez, est le seul bien que j'aie reçu en héritage de mes parents; je dois et je veu.v le conserver j)récieusemeiit et sans tache jusqu'à mon dernier soupir.»
Cette réponse n'était point cont'ormc aux désirs de la dame, qui ne se proposait rien moins que de faire de cette lille la conquête de son fils. Elle ne laissa pas de l'approuver dans le fond de son âme. L'intérêt qui l'animait était pourtant trop fort pour qu'elle lâchât prise. Elle insista donc, en lui disant, d'un ton de surprise : « Comment, Jeannette! si le roi, qui est jeune el bien fait, était épris de votre beauté, et qu'il vous demandât quelque faveur, vous auriez le courage de la lui refuser? — Le roi, ré|)liqua Jeannette sans hésiter, pourrait user de violence; mais j'ose vous assurer que je ne consentirais jamais à rien (pii ne fût d'accord avec l'honnêteté. »
La dame, admirant la vertu et la fermeté de cette aimable enfant, ne poussa pas plus loin ses tentatives ; mais, voulant la mettre à l'épreuve, elle dit à son (ils que, lorsqu'il serait guéri, elle lui donnerait des facilités pour rcntreteuir seule dans une chamlire, et que, dans ce tête-à-tèle, il essayerait de la rendre sensible, lui faisant sentir qu'il lu' lui convenait pas de l'en prier elle-même, puis(|ue ce serait jouer évidemment le rôle d'entremetteuse.
Le jeune homme, peu satisfait de cette proposition, et voyant (pi'on ne Iim tenait point parole, retomba dans son premier état. Sa mère, le voyant euqurer tous les jours, et craignant plus ijue jamais pour sa vie, passa enfin sur toutes les bienséances, et s'ouvrit nettement à Jeannette; mais l'ayant trouvée inébranlable, et ayant fait part à son mari de l'inutilité de toutes ses tentatives, ils se déterminèrent à la (in, l'un et Taulre, à la donner pour femme à leur fils. Ce ne fut pas sans regret qu'ils prirent ce i)arti; mais ils aimèrent mieux voir leur enfant marié à une personne ipii ne leur paraissait pas faite pour lui, que de le voir mourir de douleur. Jeannette bénit Dieu de ne l'avoir point oubliée. Ouelque brillant que fût |)our elle nu tel mariage, elle ne voulut cependant pas dévoiler sa véritable origine, et se contenta toujours de prendre le nom de fille d'un Picard. Le malade recouvra dans peu de temps toutes ses i'(U'ces, ainsi ((ue sa gaieté; et quand le mariage fut lait, il s'estima l'homme du monde le plus heureux, et se donna du plaisir en toute lilicrté.
l'errot, domestique dans la maison du gouverneur de la [irincipauté de Galles, était devenu grand, et avait su, comme sa sœur, gagner les bonnes grâces de son maître; son esprit, sa sagesse et sa bonne mine le faisaient rechercher, l'ersonne ne maniait mieux que lui une lance, et n'était plus habile dans tous
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Ili CONTKS DK nocr.ACi".
I(\s oxpitìccs mililalfos de ce l('iii|is-l;ì ; il l'iiisail. en un nidi, riidiiiinitidn de Ioni le iiKinilc, l.cs ^Piitilslioinnios rappclaicnl l'crrol le l'icaid, ti sons ce. nom il ('lai! ronnii et icnoniiiK' dans tonte File. Dicn, i|ni n'avait point oublié la sa'ur, n'aliaiidoiiiia pas le iVèie. Il le préserva d'une maladie eimtafjiense ipii se fit sentii' dans celle eoiilrée et (jiii enleva la moitié des lialiitants. Les (rois ipiails de een\ (pi'elle avait épargnés s'étaient retirés dans les pays voisins, en sorte (jne la priiieipanté <le Galles semblait aliandoiinée et se trouvait presque déseile. Le fiouvenu-ur, sa fcnnno, son (ils, ses neveux, ses parents, avaient été les victimes de la contaj^ion. lliu' lille du f,rouverneur fut tout ce (pii resta de celte illustre famille. Cette demoiselle, devenue liéritière des biens de toute sa pareiih', était en àj^e d'être mariée, lors(|uc la peste eut cessé ses ravaj^es. Perrot ne l'avait point ipiillée et en avait eu grand soin. La reconnaissance (|u'ellc eu eut, jointe au mérite iprelle lui connaissait, lui inspira du goût pour ce jeune honnne, et elle crut ne pouvoir rien faire de mieux rpic de l'épouser, suivant en cela le conseil des personnes de conliance qui lui restaient. Elle lui apporta ainsi le riclie héritage de ses parents, et l'en lit seigneur. Peu de temps après, le roi d'Angleterre ayant appris la mort du maréchal, et étant informé du rare mérite et de la valeur du fortuné Picard, lui donna tontes les places que son beau-père avait occupées. Tel fut riieurcux sort des deux enfants du comte d'Angers, qui, loin de soupçonner leur grande fortune, les regardait alors comme des enfants perdus.
Dix-huit ans s'étaient écoulés depuis que ce père infortuné s'était enfui de Paris. Il avait épi'ouvé bien des adversités, lorsque, se vovant di-jà vieux et las de soulTiir, il eut le désir de savoir quel avait été le sort de ses enfants. Le Iravail et Page avaient totalement changé les traits de son visage; cependant, comme l'exercice qu'il avait fait depuis l'avait rendu [)lus agile et plus robu.ste (pi'il ne l'était dans sa jeunesse, passée dans le repos, il quitta l'Irlandais chez leijnel il avait toujours demeuré, el partit pour le pays de ('.ailes, fort pauvre et mal vêtu. Il arriva dans la ville oii il avait laissé Perrot. 11 le trouva gouverneur dn pays, bien fait de sa peisoime el eu bonne santé. 11 en eut, comme on l'imagine aisément, beaucoup de joie;; mais il jugea à propos de ne se faire connaître qu'il n'eût su auparavant ce (pu; Jeannette était devenue. Il continua donc sa route, et ne s'arrêta point (|u'il ne fût arrivé à Londres. 11 s'inlorme secrètement de la daiiu^ à laipmlle il l'avait laissée, et ajiprend (jne Jeannette était mariée avec le lils de cette dame, ce (pii lui lit un plaisir (pi'on ne saurait exprimer. Ce fut alors que la pros|)érilé de ses enfants le consola de toutes ses souffrances. Le désir de voir sa lille le faisait rôder tous les joins aulour de son hôtel. Un jour Jaccpiet Lamyens, mari de Jeannette, voyant ce bon vieillard et touché de compassion pour son triste état, doiuia ordre à un de ses aens de le faire enirer el de lui <l(iiuicr à manger.
Jeannette avait iléjà plusieurs enfants, dont le plus âgé touehait à sa iiui' liènie année. Ces petits enfants, voyant manger le comte, se mirent autour de lui, et lui lirent mille earesses, eommc si la nature leur eût fait sentir ipio ee bonlionime était leur grand-père. Le eomte, les reconnaissant pour ses neveux, leur lit beaucoup d'amitié et loua leur gentillesse, ce qui fit que ces enfants ne voulaient point le quitter, ([uoique le gouverneur les appelât. La mère vint elle-même, et les menaça de les battre, s'ils n'obéissaient à leur iimitre. Les enfants conimencèrent à pleurer, en disant qu'ils demeureraient
auprès de ee bon vieillard, (jui leiu' plaisait plus ijue leur gouverneur. Ces paroles (iront éclater de rire la dame. L'infortuné comte ne put s'cmpécber d'en rire aussi. Il s'était levé pour saluer .leaniuite, non comme sa fille, mais coiniiie la dame et la maîtresse du logis. Il la regardait avec un plaisir extrême; mais il n'en fut point reconnu, parce (pi'il était tout à fait changé, étant devenu vieux, maigre, noir et barbu. La mère, voyant l'empressement de ses enfants pour cet lionune, dit à leur gouverneur de les laisser encore quelque tiMups avec lui, puisqu'ils pleuraient de ce q\i'on voulait les en éloigner. A peine ful-elle sortie, (jne sou mari l'iitra. Avant appris du gouverneur ce qui venait de se passer, et faisant peu de cas de la naissance de sa femme :
116 CONTKS DI', ROCCACE.
« Laisso/.-lcs, lui dil-il d'un ton jdeiii (l'oi-j^ucil et de dój)it, laisse/.-lcs dans les senlinicnls (pic ]>icn leur a donnés; ils ticinicnt du lien d'où ils sortent : ils sont nés d'une mère de liasse extraetion, et ils aiment la bassesse. » Le (■{imle entendit ces paroles et en lut outré; mais eomme il s'était accoutumé aux liumiliations, il ne répondit lien, et se contenta de hausser les épaules. Jaeipiet n'était rien moins ipio cliaiiné des caresses ipic ses enfants i'aisaient à ce pauvre élrangei' ; néaumoiiis, il les aimait tant, ipi'il poussa la complaisance jnsiju'à olivi r à son beau-père de lui donner «pielipic emploi dans sa iiuiison, s'il voulait V rester. Le lieaii-père répondit ipi'il en sriail liès-aise, lijoiitaiil ipi'il ne savait (pir panser les chevaux, n'avanl jamais lait aiili'c chose depuis une loii^^ue suite d'anuées. Il lut retenu à cette condition, cpi'il remplit au mieux. Son ^rand plaisir, ipiand il avait lini sa hesogne, était (ramuser et de divertir ses pelitslils, ipii se taisaient une l'été de rire et déjouer avec lui.
Pendant que la t'oituiie traitait ainsi le comte d'Angers, le roi de l'rance, après plusieurs trêves faites avec les Allemands, termina sa carrière. Son lils, le même dont la femme avait causé l'exil du comte, succéda à sa couronne. La dernière trêve expirée, la guerre recommença avec plus de fureur que jamais. Le nouveau roi demanda du secours au roi d'Angleterre, son parent, qui lui envoya un corps considérahle de troupes, sous le commandement dePerrotet de Jacquet Lamyens. Le comic d'Angers, (pii n'avait jamais osé se faire connaître deiiuis sa proseriplinii, ne craignit pas de suivre son gendre en qualité de palefrenier. Il demeura (piel(|ue temps an camp, sans être reconnu de personne. Malgré la bassesse de son emploi, comme il était fort expérimenté dans l'art de la guerre, il trouva moyen de se rendre utile, par les vues qu'il lit parvenir ou qu'il donna lui-înéme à ceux (|ui avaient le commandeinent de l'armée.
La nouvelle reine ne jouit pas longtemps des homieiii s du diadème. Lllc londia dangereusement malade durant cette guerre, et moiirul peu de jours après. Lorsqu'elle se sentit près de sa (in, touchée de repentir, elle lit appeler l'archcvéquc de Pxiuen, ipii jiassait pour un saint homme, et se confessa à lui dévotement. Elle lui déclara (pie \v (?omte d'Angers était innocent du crime dont elle l'avait accusé et le pria de la faire savoir au roi. Llle n'omit aucune circonstance ; et pour rendre l'aveu de son péché plus autlienti(|iie, elle le lil en piésence de plusieurs jieisonnesde la première ipialilé, cl (inil [lar les sdlliciliT de seiéunir au prélat, pour prier le roi de rappeler le conile et ses enlanls, s'ils vivaient eiicoïc, cl de les faire rentrer dans tous leurs biens.
Le roi ne l'ut |ias jilntijt inforiné de la mori de la reine et du delnil de sa confession, (|iie, vi\emeiit touché de l'injuste disgrâce du conitcî d'Angers, il >e bàia de faire publier à son île Ironipe, dans le camp et dans Ioni son roxaume, (piil réciimpenserait riebemeiit quieiuiipie pourrait lui donner des nouvelles de cet inlortiiiM'' ou de (jueliju un de ses eiifaiit> ; i|u'il re(oiinai»ail, par la confession
inibliquc de la loinc, que ce seii;iu'ur était parfaitement innocent du crime pour lefpiel il avait été proscrit, et (pi'il entendait le remettre dans son prenii(!r état, et même l'élever plus haut, pour le dédommaiier, lui et les siens, de leur injuste iletrissnre.
A cette nouvelle, qui lit le plus jjjrand lirnil, le comt(! d'Angers alla trouver ,lMC(piet, son maître, etle pria de se réunir avec Perrot, en leur disant qu'il voulait leur montrer celui qne le roi de France cherchait. A peine furent-ils tout Irois réunis dans le même lien, que le comte d'Angers, dans son accoutrement de palefrenier, dit à Perrot, (pii pensait déjà lui-même à se faire connaître et à se présenter au roi : « Perrol, sais-tu bien que Jacquet que voilà est le mari de ta sœur, et qu'il l'a époussée sans aucune dot? Or, comme il convient qu'il en reçoive une, j'entends et prétends que lui seul ait la récompense promise à la liersonne qui te'fera connaître; je veux aussi ipi'il obtienne celle qu'on destine à celui qui donnera des nouvelles fie Violente, ta sœur et fenmie ; de même qne celle qu'on se propose de donner à celui cpii me présentera, moi, qui suis le comte d'Angers, ton père. » Perrot, hors de lui-même, en écoutant ces paroles, regarde (ixement celui qui les profère , et le reconnaissant à travers le changement que ses traits avaient éprouvé, il se jette à ses genoux, les embrasse et s'écrie avec des larmes d'attendrissement : « Ah ! mon père! mon cher père ! que j'ai de joie de vous revoir ! » Jacquet fut si surpris d'un tel événement, (ju'il ne savait i\\\i' penser ni que dire. Le tableau des mauvais traitements qu'il avait l'ait éprouver au vieillard pendant le temps qu'il avait été à son service, s'offrant aussitôt à sa mémoire, l'engagea se jeter à ses pieds et à lui demander mille pardons. Le comte le relève avec douceur et l'embrasse cordialement . .Vprès s'être mutuellement conté leurs aventures, le fds et le gendre voulurent l'aire habiller le comte; mais il s'y refusa constamment, désirant d'être' présenté au monarque sous l'habit qu'il |)ortait. Jacquet alla trouver le roi, et lui dit qu'il était en état de lui présenter le comte d'Angers, son (ils et sa lille, dans le cas qu'il voulût lui accorder les récompenses promises. Le roi fit sur-le-chanq) apporter trois présents magnifiques, et lui dit qu'ils seraient à lui aussitôt (pi' il aurait tenu sa promesse. Jacquet fait avancer son beau-père, avec son habit de palefrenier : « Sire, voilà le couite, lui dit-il, et voilà son fils, en montrant Perrot ; sa fille, qui est ma femme, n'est point ici, mais vous la verrez dans peu de jeurs. »
A force de regarder le comte d'.\ngcrs, le roi le reconnut, malgré le changement que l'âge, les fatigues et les chagrins avaient opéré dans toute sa personne. Il l'accueillit avec mille démonstrations de joie et d'amitié, et commanda qu'on lui doimàt promptement des babils et un équipage dignes de sa naissance et de son rang. 11 fit mille caresses à Perrot, et l(''moigna à Jacquet toute sa sensibilité pour le plaisir qu'il venait de lui faire. Il lui demanda par quel hasard son beaupère était son palefrenier et par ipielle aventure il se trouvait le mari de safille.
lis CONTKS 1)F. noccAci:.
Apri's (pic Jar(|i:('l l'iit siilisl'ait la curiositi' du nuii)iU'(|U(', on lui ronii( la nn'ompi'usr |iriiiiiis('. » j'i rue/, ces iii-aux cl l'iclics prcscnts de uiou souverain, dil alors le comic à sou i;cudrc, el \\r inim(|uc/. pas, je vous prie, d"a|ipreudrc à Notre pere (pu' \os cnlauts, uies neveux, ue sont jias nés dans la hassesse, du eùté de leur uicre. »
.lae(juet se hâta d'écriie eu An.ulclerrc. H alliia sa I'cuium' à Paris. Porrol v appela la sienne. Après un loii^ séjoni' dans cette ville, ils s'en retournèrent avec l'aiiiéuicut du Idi. (^e ne l'ut pas sans regret el sans répandre des pleurs (ju'ils se séparèrent i\u conile d'Angers, (|ui denienra en France, où, ajirès être rentrédans Ions ses liions cl avoir ('■!('■ l'Icvi'' aux plus liantes digiiili''s, il v(''( ut cii<-ore plusieurs années, estimé, cliéri cl lioiion'' plus (luc jamais de tout le monile.
noiìvi:llk IX
L'IMPOSTIÎUIÎ CONFO.NDl- Uf \.\ Fli.MMH ^USTll' IKt:
Des affaires de coniincrco avaient appelé à Paris des négociants d'Italie. Ils étaient logés dans la même anherge, et s(y faissaient un plaisir de manger enseuil)le. Un soir, sur la liii du souper, éliuit plus gais ipi'à l'ordinaire, ils se mirent à laconici- des liisloircs de gahmierie. I,a coiivcrsaliou toiiilia iuscnsildcmeiit sur leurs propres l'cmmes, car ils étaieiit tous maiàés. « ,1e ne sais ce (|ue l'ait la iniennc, dit l'un; mais je sais bien (jue, lorsipio je trouve l'occasion de goûter d'un mets étranger, j'en profite avec plaisir. — J'en fais tout autant, répondit un autre: cl il va grande a|iparciicc ipic ma femme suit le iiiénie système: en tout cas, (|uc je le croie ou non, il n'en sera ni plus ni moins. » Un troisième tint à peu près le iiii''iiii' langage, el cliacnn jiarul |iersiiadé (pie sa fcuinie incitait le Icmps et l'absence du mari à prolit. Un seul, nommé licrnard Loinelin, deriéues, fut d'un sentiment contraire, du moins pour ce ipii le regardait ; assurant que, jiar la grâce de Dieu, il avait la feniine la plus honnête et la plus accomplie de toute ritalie. Il fait ensuite réniiniération de ses lielles ipialités, l'éloge de sa licanté, de sa jeunesse, de sa vivacili'', de la liiicsse île sa taille, de sou amour pour le liavail el de son adresse pour tout ouvrage d(^ femme, ajoutant (pie le jdiis ÌkiIiÌIc (''ciiycr traiicliaiil ne pouvait se flatter de servir à tabb; avec plus (Faisaiicc, de grâce et d'iionnètelé. 11 loua encore son liabiletc à manier un cheval, à élever un oiseau ; son talent |ioiir la lecture, l'écriture, la tenue des livres décompte, et pour toutes les affaires Av ciuiimci(c. .\piès avoir ainsi lom'' ses différentes ipialilés, il en vint à l'objet en ipiestiim, el soiiliiil (pi'il n'existailpas de femme plus chaste el plusvei-
tiK'Usc. Au niovoi) (le quoi il était très-porsiiadé (|iic, (juaml il serait absent dix ans (le suite, toute la vie uième, elle ne sonj^'erait jamais à lui l'aire (l'iulidélitè.
Ces dernières paroles lirent éclnter de rire >in jeune liiitnnie de la eonipagnie, noninicAinbroise de Plaisance, l'our se mofjucr de Bernard, il lui demandasi l'Empereur lui avait donne un priviléj^e si siiii^ulier. Le Génois, un peu piqué, lui ré|iondit (|uc ce n'était point de l'Empereur qu'il tenait, cette i,'ràce, mais de Dieu même, (pii avait un peu plus de puissance que l'Empereur. « .(e ne doute point, léplicpie aussitôt Amln'oise. ipie vous ne soyez de très-bonne loi, mais vous me jiermeltrez de vous dire que ce n'est pas connaître la nature de la cliose dont il s'ayit (pie d'en parler comme vous i'aitcs. Si vous l'aviez examinée sans prévention, vous penseriez tout autrement. Ne vous ligurez j)as au reste, malfjré ce que nous avons [)u dire de nos femmes, (pie nous ayons plus sujet de nous en plaindre que vous de la vôtre; mais nous n'en avons parlé de la sorte (|ue d'ajirès la connaissance (pie nous avons des perscmnes du sexe en fi(''néral. Mais raisonnons un peu sur celte matière. N'csl-il pas vrai, et tout le inonde ne conuail-il pas que riiomnie est l'animal le plus parfait qui soit sorti des mains du Créateur'? La femme ne tient donc que le second rang : aussi tout le monde s'accordc-t-il à dire que l'Iiomiiie a plus de courage, de force et de constance, et que la femme est timide et changeante. Je pourrais vous développer ici les raisons et les causes de cette différence ; mais il est inutile d'entrer à présent dans cette discussion, qui nous mènerait trop loin. Concluons seulement (jue si Ihonimc, étant plus ferme, plus fort cl [dus constant, ne peut résister, je ne dis pas à une femme (pii le prévient et le provo(pie, mais même au seul désir qui le porte vers celle (pii lui plait ; s'il ne peut s'eni|)écber de tenter tous les moyens possibles d'en jouir ; s'il succombe enlin toutes les fois que l'occasion se présente, comment une femme, naturellement faible et fragile, ])ourra-t-elle se défendre des sollicitations, des flatteries, des présents, de tous les ressorts, en un mot, que ferajoucr un amoureux passionné? Pouvez-vous penser qu'elle résiste longtemps? Vous avez beau en paraître persuadé, j'ai peine à croire ijue vous soyez assez simple pour être de bonne foi sur cet article. Quebpie estimable que soit votre femme, elle est de chair et d'os comme les autres ; sujette au.x mêmes passions, aux iiiénies désirs, aux mêmes poursuites. Or, connue l'expérience prouve tous les jours (pie les autres succombent, il est très-possible et même très-vraisemblable (pi'elle succombe aussi, toute vertueuse (pie je la suppose : mais, quand cela ne serait que possible, vous ne devriez pas le nier aussi opiniâtrement que vous le faites.
— Je suis négociant et non philosophe, répondit Bernard; comme négociant, je ré[Hinds que ce que vous dites peut arriver aux femmes qui n'ont point d'honneur ; mais je soutiens que celles qui en ont sont plus fermes, plus constantes, plus inébranlables que les honnnes, qui, coiimie vous savez, sont continuellement
120 COM'KS l)K liOCr.VCK.
0('ru|)(''s à Iciiilrc (les piói^cs à leur vitIu, et je suis iiiliiiiciiiciil |icrsii;iil('' (|ii(' ma i'ctiimo osi du iionilirc di; cos dernières. — Si loules les lois ijne les rciniiies ont des complaisaiiees |)aiir d'autres (|ue poui' leurs uiaiis, re|)ril Aiubroise, il leni- Miiail une coinè an l'ionl, je ne doulc |iiiinl (|ue le uond)re des iulidèles ne lut lrt's-|H'lil; mais eoumie il n'y a |ioinl desii;nc (jui dislini;iie les sa^^es de celles qui ne le sont pas, leur liomieui- ne e(unl aucun dauL;er ; il n'y a (pie la puldicilé du fait qui puisse le leur l'aire perdre. Par conséquent, il n'est pas douteux que celles qui sont assurées du secret ne se livrent à leur penchant ; ce serait sottise de leur part si elles résistaient. D'où je conclus qu'il n'y a de prudes et de (idoles que celles (pii n'ont pas été sollicitées, ou (jui ont été rel'usées si elles ont lait elles-mêmes les avances. Quoi(|uece soit là le sentiment de tout le monde, je ne parlerais pas si positivement si moi-même j(! n'en avais l'ait mille l'ois l'expérience. J'ajoute hardiment (pie si je me trouvais auprès de votre l'ennne, de cette femme si honnête, si vertueuse, il ne me faudrait pas beaucoup de temps pour la déterminer à faire avec moi ce que j'ai fait avec tant d'autres qui se |)iquaient comme elle d'une i^rande honnêteté.
— Cette contestation, répliqua Bernard tout en colèi'c, nous mènerait trop loin; ce ne seraient de part et d'autre qu'objections, (pu; contradictions, et nous n'aurions jamais fini . Mais |)nisque vous êtes si prévenu contre la vertu des femmes, et (jue vous pensez (praucune ne pourrait vous résister, je gage ma tète à couper que tout votre talent échoue contre la mienne ; et si vous perdez, vous en son;/, (piitte |)our milU; ducats. — Que ferais-je de votre tête, répondit Ambroise, qui C(unmen(:ait à s'échauffer, si je gagnais la gageure ? Mais si vous voulez être bien convaincu (pie je n'avance rien que je ne puisse exécuter, gagez cin(j mille ducats, qui doivent vous être moins précieux (|ue votre tête, contre mille des miens, {'t je suis votre homme. Quoique vous ne prescriviez point de temps, je ne demande (jue trois mois à dalei- de ci; jour pour rendre votre fenuiie docile à mes d(''sirs. Si vous consentez à ma pro|iosiliiui. j'offre de vous apporter de sillonnes preuves du succès de iiion vovage (pu' vous eu serez pleinement couvaiueu. Mais j'exige aussi de vous (pu' v(Uis ne viendrez pas à Gènes, et (pie vous n'écrirez point à votre I.ueièce pour l'informer du pari. » Bernard répondit qu'il ne demandait pas mieux, est il accepta les conditions. Les antres négociants, craignant que cett(!gageui'e n'eût des suites fâcheuses, firent (levains efforts pour la roni])re. Ils étaient l'un et l'autre si échauffés qu'ils ne voulurent rien entendre, et qu'ils s'engagèrent par un écrit en l'orme.
Ambroise jiart h; leiidemaiii de Paris pour se rendre à Cènes. A peine est-il arrivé (ju'il s'informe de la deiiieure et de la conduite de la dame. Apprenant par la voix du public (pi'elle était encore plus prude, plus farouche ipie son mari n'avait dit, il crut avoir tenté une entreprise bille, dont il ne lui serait pas possible devenir à bout, fontefois, avant lié connaissance avec une vieille remine
qui allait voir sdiivonl la dame, et que celle-ri aiuiait lieaucoup, il résolut de ])Ousser plus loin raventurc. Cette femme ne fut pas si facile qu'il l'avait imaginé. Il eut recours à l'argent et parvint à la séduire. Tout ce qu'elle put faire pour le service du galant fut de l'introduire par un stratagème dans la chambre de la vierge II fut conclu qu'Amliroise ferait faire un coffre à sa fantaisie, qu'il s'enfermerait dedans, et que la honne femme, sons prétexte de voyage, prierait la femme de Bernard de le lui garder pour ipielques jours, et de le placer, pour plus grande sûreté, dans un coin delà chambre où elle couchait. Ce qui fut dit fut fait. Vers le milieu de la nuit, lorsque Ambroise crut que la dame dormait d'un profond sommeil, il sortit du coflVe, dont la serrure était de celles (pii s'ouvrent par dedans et par dehors. Il trouve la chandelle allumée, car on n'était pas dans l'usage de l'éteindre; elle lui sert à examiner la forme de l'appartement, les tapisseries, les tableaux, les autres ornements, et il grave l'idée de tons ces objets dans sa mémoire. Il s'approche ensuite du lit: la dame était couchée avec une petite fille. Les voyant toutes deux dormir profondément, il découvre la mère avec une grande précaution, et trouve (jue ses charmes les plus cachés répondaient |iarfaitement à ceux de son visage. Comme elle était nue ainsi qu'un ver, rien ne l'empccha de la considérer à son aise, poiu' voir si elle n'avait rien de particulier sur son corps. A force d'en parcourir des yeux les diverses parties, il remarqua sous sa mamelle gauche une petite excroissan( c ou poireau, entouré de quelques poils blonds coninu; de l'or. Aprèsl'avoir bien examinée, il la recouvrit tout doucement, non sans éprouver de vives émotions. Il fut même tenté, au péril de sa vie, de se coucher auprès d'elle ; mais comme il savait qu'elle n'était pas de facile composition, il n'osa rien risijuer. Il visite de nouveau tous les coins de la chambre : et voyant une armoire ouverte, il en tire une l)Ourse. une ceinture, un anneau et une méeliniite robe, qu il met dans son coffre, où il se renferme sans faire le moindre bruit. H y passa encore deux nuits, comme il s'y était attendu. Le troisième jour étant venu, la bonne vieille se représenta pour demander son coffre, ainsi qu'on en était convenu, et le fit porter au lieu où elle l'avait pris. Ambroise, sorti de cette étroite prison, récomjteusa la vieille et reprit le chemin de Paris, avec les nippes qu'il avait dérobées à la femme de Bernard, connue sous le noui de madame Gcnèvre. 11 l'ut de retour l>ien avant l'expiration des trois mois, et trouva à l'auberge les mêmes négociants qui avaient été témoins de sa gageure. Il les assendila, et leur dit en présence de Bernard qu'il avait gagné le pari, puisipi'il avait accompli ce à quoi il s'était engagé. Pour prouver (pi il n'en imposait point, il seunt à faire la description de lacbanibre à coucher de la dame, fit le détail des peintures dont elle était ornée, et montra les nippes et les bijoux qu'il avait enlevés, disant (pic la dame lui en avait fait présent .
Bernard, un jicu décontenancé, avoua (|ue la chaïubre était faite comme il le
122 r.OM'I'.S DF. BncCAC !•;.
(lisiMl . Il roii\iiil iiiissi (pic les liijmix avaient ('HccIivciim'uI a|i|iarliMiii à sa iV'iiiiiic; mais il MMiiail ilaiilrcs |)i'i'uvi's, disant, jiour ses l'aisoiis, i|irAiiil)n)iso avait pu aciii'ti'ict's liijuiix tic (juelijiu' cloiiiesli(|uo, (jui lui aurait également donné les rcuseignein('nt.s i^ur la Ibinii' de la cliambre, du lit et des autres meubles de su l'euinie. «Cela devrai! sid'lire, ré[»uidit Auiliroise; mais, puisque vous voulez de plus l'ortcs paiiicularilés, je vous satisierai : madame Genèvre, votre digne moitié, a, sous le Icton gauche, un poireau assez gros, autour duquel il y a cinq ou six poils parfaitement ressemblants par leur couleur à de petits (ils d'or. »
Ces mots percèrent le cœur de Bernard. 11 partit aussitôt de France pour venir à Gènes, et s'arrêta dans une de ses maisons de canqiagne, qui n'en était qu'à di.\
lieues, il écrivit de li'i à sa reniiiie, pour rengager à venii' le trouver, et lui envoya un domesti(pie de conliance avec deux chevaux. 11 commanda à ce valet de l'assassiner sans pitié dès (pTil se trouverait avec elle dans certain lieu peu f'ré- (pieuté', et de revenii- an plus vite après l'avoir tuée.
i,'i''niissaire, arrivé à Gènes, remit la lettre à madame Genèvre, qui apprenant le retour de son mari, la reçut avec de grandes démonstrations de joie. Elle |)artit dès le lendemain pour aller le rejoindre, accompagnée du seul ilonu'sti(pu' (pii venait la chercher. Ils ariivent, to\it en causant, dans une vallée piiilonde et solitaire, bordée de hautes collines el converte de bois. Ce lieu Ini parni pi-opre à re\('(nliiMi des ordi'cs de sou maitre. Il tiic son épée, et sai-
sissanl la dano' par le bras : ce Madano', lui dil-il, l'crci lande/, votre âme à
"icu ; il \(iiis lanl inoniir sans aller pins loin. — lion llien! s'éeria-t-elie tout
DEUXIÈMK JOURXÉE. 125
éintuvaiiléo, (|uc l'ai-jc fait pour vcnilnir iii'assassiner? Suspends ta cruauté pour un moment. Dis-moi, de grâce, avant de me tuer, en quoi je l'ai ofl'eusé, et ce (jui te porte à vouloir m'arraclier la vie? — Madame, vous ne m'avez point olTensé, j'ignore même si vous avez offensé votre mari ; mais il m'a commaudé de vous tuer sans miséricorde, et m'a même menacé de me faire pendre si je n'exécutais ses ordres. Vous savez combien je dépends de lui, et l'impossiliilité où je me trouve de pouvoir lui désobéir. Dieu m'est témoin que j'agis à contrecœur, que je plains votre destinée ; mais, enfin, il faut que je suive ses ordres. — Ahi bon Dieu, mon ami, dit niadanje Geuèvre en pleurant, je prends mon bon ange et tous les saints à témoin que je n'ai jamais rien fait à mon mari qui mérite un traitement si barl)are. Je te demande la vie. Ne te rends pas coupable d'un homicide pour plaire à ton maître. Je voudrais pouvoir te faire lire dans le fond de mon conu' : tu en aurais |)itié, le voyant innocent ; mais, sans chercher à me justifier, daigne écouler ce (jue je vais le dire. Tu peux me sauver et contenter ton maître : prends mes lial)its et donne-moi seulement une partie des tiens. Mon mari croira sans peine que tu m'as tuée. Jeté jure, par cette vie que je le devrai, que je m'en irai si loin, (|ue ni loi, ni lui, ni personne de ce pays, n'entendra jamais parler de moi. »
Le valet avait trop de répugnance à l'assassiner pour ne })as se laisser [léciiir. Il prit ses babils, lui donna une mauvaise veste et un chapeau, lui abandonna le peu d'argent qu'elle avait sur elle, et la laissa dans cette vallée, en lui recommandant de s'éloigner le plus qu'elle pourrait. De retour chez son maître, il lui dit (pi'il avait exécuté ses ordres, et ()u'il avait vu des loiqis ipii conimen- (;aienl déjà à prendre soin de la séj)ullure de sa femme.
Quelques jours après, Bernard se lendit à Gènes. La disparition de sa femme le fit soupçonner de s'en être défait, et ce soii[K;on le rendit l'horreur des honnè- Ics gens.
L'infortunée madame Genèvrc, ayant un peu calmé sa douleur par l'idée d'avoir échappé à la mort, se cacha le mieux qu'elle put jusqu'aux approches de la nuit ; puis, quand le jour eut achevé de disparaître, elle gagna un petit village peu éloigné de cette même vallée qui avait failli lui être si funeste. Une bonne femme chez qui elle entra, touchée de son triste état, s'empressa de la secourir, Elle lui donna une aiguille, du fil et des ciseaux, pour rajuster les guenilles qui la couvraient. Elle raccourcit la veste, l'accommoda à sa taille, fit de sa chemise des hauls-dc-chausses à la matelote, et se coupa les cheveux, qu'elle avait très^ longs et très-beaux. Le lendemain, ainsi déguisée en marin, elle prit son chemin du côté de la mer. Elle fit la rencontre d'un gentilhomme catalan, nointné seigneur Encarach, maître d'un vaisseau (pii était à la rade, proche de la ville d'.-Mbe. 11 avait quitté son bord pour aller se rafraîchir à une fontaine peu éloignée du port. La dame ne l'eut pas plutôt aperçu qu'elle courut à lui.
i-lì CONTKS DR noce AC K.
i'!ll(' caiiMi (|iiclqiir li'lii|is mvcc re sciyneur, ci le |iria de hi pifiidic ;'i som st'i- Mcc, re (|ii'il li! (raiilaiil plus vcilontiei's ([ii'il lui iliaiiiu' di' smi ('S|iiil et de sa limirc. Il la uioiia dans sou vaisseau cl lui lil douncr i\v meilleurs lialiits. On devine aisénieiit (|u'ell(! eut ^raiid soin de lui cacher son sexe et son nom. Elle se lil aiipeler Sicuian de l'inai. Le capitaine l'ut si content de son service et de son intellif^cnce, (pi'il se IV'licilail de ce que le liasai'd lui eut l'ait rencontrer un si lion domestique.
Le vaisseau était charité poui' la \illi' d'Alexandiie, où il arriva à lion port en très-peu de temps. Encaracli, qui avait l'ait les Irais de la cargaison, avait apporté [ilusieurs lançons passagers, dans l'intention d'en faire présent au Soudan. Ce monarque l'accueillit avec bonté, et l'invita plusieurs fois à dîner à sa table, l/air de Sicuran, et la manière avec laquelle il servait son maitre pendant le repas, plurent si fort au soudan, (ju'il le demanda au gentilhomme catalan, (lelui-ci n'osa le lui refuser, qnehpic attaché (pi'il fût à ce bon serviteur. En [icu de temps, Sicuran fut aimé du Soudan autant ipi'il l'avait été du capitaine ; il ne se [lassait [iresque pas de jour ipTil n'eu reçût quelque bienfait.
11 y avait tous les ans dans la ville d'Acre, qui était dépendante de ce souverain, une espèce de foire, où un grand nondjrcde négociants, chrétiens et sarrasins, se rendaient de tons les pays.
Outre la garnison et les ol'liciers de justice qu'il y avait dans cette ville pour y maintenir l'ortlie, le prince avait coutume d'y envovcr, durant la foire, un corps de troupes choisies, commandées jiar un lionnne de conliance et destinées à la garde des marchands et des marchandises. Le temps de cette foire étant arrivé, Sicuran, qui savait déjà la langue du pays, eut ordre d'y aller en qualité de commandant. Il s'acquitta on ne peut mieux de la commission. Son eiiqiloi le mit à [lortée de conférer souvent avec les marchands, parmi les(juels il reiuontra des Siciliens, des Pisans, des Génois, tles Vénitiens. Comme sou pays lui était toujours cher, il se plaisait surtout à s'entretenir avec des Italiens. Se trouvant un joui- dans uni' liouliijuede marchands vénitiens, il vit, parmi d'autres bijoux, iiiii^ liniiisc cl un crinliire (|u'il reconinil pour lui a\oir ajiparlcnii. Il en l'ut Imi sin pris: mais, dissimulant sa surprise, il demaiiila a ipn appartenaient ces liipinx et si on voulait les vendre. AiiiliniiM' de l'iaisance, ijui i''lait venu à cette foire, a\ec lieaucouji de marchandises, sur un vaisseau \éiiitien, eiilendanl h' commandant tle la gaide, s'avança, et dit en riant : » Us sont à iimi, el je ne veux point les vendre ; mais, s'ils vous l'ont plaisir, je vous prie de les acee[)ter en présent. » Sicuran, ayant remarqué ([u'Amhroise souriait en lui parlant, craignit d'avoir l'ait quel- (|ue geste trop exjiressif. Il piil (■cpeiiilaiil un air assuré, pour lui due en Italien : « .N'est-il pas vrai que vous ne/ de ic i|iir, loiil lioniiiie île guerre (|ue
je suis, je iii'altaclie à ces colificlicls de foniiiic? — Xoii, iiionsicur, ir|ion(lil Aîiiliroise, je ris de la irianièrc dont j'en ai l'ail l'acquisition. — Serait-ce une iudisciétion de vous demander eonnncnt vous les avez acquis? reprit le capitaiiu'. — MoMsieiii-, n'iiondit .\uiliroise, ces bijoux et plusieurs autres m'ont été donnés par une jolie l'emine de Ciènes, connue sous le nom de madame Ge-
nèvre, une nuit (pie je couchai avec elle ; comme elle m*a prié de les j^arder pour 1 amour d'elle, je ne crois pas devoir m'en défaire ; mais vous m'oblii^erez de les recevoir en don, jiour peii i|u"ii~ vous plaisent. Je ne saurais les regarder sans rire, jiarce (ju'ils nie lappellenl la sottise de s(hi mari, ipii fut assez fou pour parier cin(| mille ducals contre mille que je n'olitiendrais pas les faveurs de sa fennne, (jn'elle ne donnait, dit-il, cpi'à lui seul. J'en vins pourtant à bout, comme vous pouvez le croire, et je gagnai le paii. Ce bonlionune, cpii aurait dii se punir lui-mèuu' de sa sotte crédulilé, plutôt cpie de blâmer sa feunue
126 CONTES UE lìOCCACE.
d'iivoii- l'nil re (pie Imil Icmlcs Ics aulics, la (il assassiner, m'a-l-dii dil, dès
(jll'il lui à |iiirli''r ile sr NClli^cr ile sdii illlidciilr. »
Siciiraii ii'ciil |iiinil de jii'iiu' à coiiiiiiciiilri' (jurl avait, riè lo siijii d(^ la colère de Sdii mari, et comiiit elaiieiiieiit (|irAiiil)n)is(^ était la senile caiisf; de snii iiiallieiir. liésolii de ne pas laisser ce clinic iiiipiini, il reÌL;nil de s'aiimser lieaii- Cdiip de celle aveiillire, se lia dès ce iiiiiiiienl a\ec le iiianliaiid, el sul si liieii raiiiadoiier, ipi'il lui persuada, (piaiid la Inire l'ut liiiie, de l'aire traiisperler Idiit ce (pii lui restait de iiiarcliandises à Alexandrie, lui pr(Hiietlant de Ini en l'aire tirer idranti jiaili. Ponr iiiienx assurer son coup et avoir le temps de bien prentlre ses précautions, il l'engagea à se fixer pour (pielfiues aimées dans cette ville, et lui proe\ira îles fonds et d'autres secoiws pour Ty déterminer. Aiuliroise y consentit d'autant |)lus volontiers, (pi'il y l'aisail des [irolits cimsidéraliles.
Sicuran, jaloux de se justiller dans l'esprit de s(m mari, cliercha tons les niovens de l'attirer aussi à Alexandrie. Il y réussit par rentreiiiise de plusieurs négocianls génois, uouvellcment étaldis dans cette ville, lîernard, cpii ne se doutait |ias du sujet pour lequel il était luandé, arriva en mauvais é(|uipage. 11 l'ut reçu secrèlement par un ami de Sicuran, ipii, sous de vains prétextes, le retint chez lui jnsipi'à ce qu'on eut trouvé le moment favoralile |>our l'exéeution du projet.
Afin de disposer les choses, Sicuran avait fait raconter l'aventure d'Aïuhroise, par Anihroise lui-même, eu présence du soudan, qui s'en amusa lieaucoup. (.Hiand sou 7iiari fut arrivé, il pria le monarque, qui ne lui refusait rien, de se la faire conter une seconde fois en présence de Bernard, ijui était en ville, et (pi'il avait déterré. « Je crains fort, ajonta-t-il, qu'Aiiihroisc n'ait déguisé la vérité dans son rètit, et (]ue le Génois ne se soit trop jtressé de condamner sa femme. Mais si Votre Itaiitesse daigne lui ordoiuier de dire au vrai comment la chose s'est passée, je ne doute pas qu'il u'ohéisse ; et, s'il s'y lefuse, je sais un moyen sur pour le contraindre à dire la vérité. »
Amiiroise et Bernard ayant j)arH devant le soudan, ce prince jirit un ton sévère, et paraissant instruit de 'toulcs les circonstances de l'aventure, commanda an pi'emier d'en faire le récit, et de dire, sans aucun déguisement, de quelle manière il avait gagné l(!s cinq mille ducats, le menaçant des plus cruels supplices s'il déguisait en rien la vérité. Anihroise, effrayé àv. cette menace, et croyant le monanpie plus instruit qu'il ne l'était, se détermina, malgré la présence de Bernard et de toute la cour, à raconter au vrai comment la chose s'était passée, ])crsuadé ipi'il en serait (piilte pour rendre les cinq mille ducats elles bijoux (pi'il avait pris. .\près qu'il eut tout dit, Sicuran, en (pialitè de ministre de Sa llautesse, [uil la p.irole, el s'adressant à Bernard : « l'^l toi, dil-il, que fis-tu lie ta femme après une telle imposture? — Empoiié par la colèie
DEIXIÈMH: JdlRNKE. 127
et la jalousie, répondit-il, désespéré d'avoir perdu mon arijent et mon honneur, je jurai sa mort, et la fis tuer par mon valet. — El que fites-vous de son corps? — Suivant le rapport de Tesclave, son ciu'ps devint aussitôt la proie des loups. » Le ministre du soudan, qui avait caché à son maitre la véritahle raison pour laquelle il l'avait supplié de faire comparaître les deux marchands, se tourne alors vers lui, cl dit : « Vous voyez, seigneur, hien clairement, comme cette pauvre danu^ a été malheureuse en mari et en amant. Ce dernier lui enlève l'honneur par riiiiposturc la plus atroce, et ruine son mari. L'autre, trop crédule, la l'ail luer, et la laisse manger aux loups. Voilà ce qui s'appelle un amant et un mari liien tendres ! Je parie (jue, s'ils étaient dans le cas de revoir cette femme infortunée, aucun d'eux ne la reconnaîtrait, tant leur amour a été grand! Mais vous êtes équitable, seigneur, et vous voyez vous-même ce qu'ils ont mérité l'un et l'autre. Je n'ai pas besoin de vous supplier de |nuiir le trompeur, son crime est tiop grand pour obtenir grâce ; mais, pour le trompé, tout indigne cpi'il est de pard(m, j'ose vous la demander pour lui, et, si vous daigne/, la lui accoi'der, je m'engage à faire paraître ici sa femme. » Le Soudan, qui aimait beaucoup son ministre, promit de se conformer à ses désirs, et lui dit de faire venir la femme. On imagine aisément quel dut être l'étonnement de Bernard, qui croyait que sa femme n'existait plus, et celui d'Ambroisc, qui craignait bien de n'en être pas quitte pour la restitution des ducats. Sicuran se jette aussitôt aux pieds du monarque, et perdant pour ainsi dire la voix d'houmie avec la volonté de le paraître : « C'est moi, seigneur, dil-il en pleurant, c'est moi-même ijui suis la femme de Bernard, la mallicuicuse Genèvre, qui ai couru pendant six ans le monde, travestie en homme, caloriiniée si odieusement par le perfide Anibroisc, et livrée par mon cruel époux au glaive assassin d'un valet et à la dent des bêtes carnassières. » Après ces mots, elle déchire ses habits, découvre son sein, et fait voir une femme aux yeux du soudan et de toute l'assemblée. Puis, se tournant vers Ambroise, elle lui reproche éloquemment sa fourberie. Celui-ci, la reconnaissant, ne sut ipie répoudre : la honte et les remords lui fermaient la bouche.
Le prince, qui ne s'était jamais douté que Sicuran de Final fut une femme, était si fort étonné de tout ce qu'il voyait et entendait, qu'il croyait que c'était un rêve. Revenu des premiers mouvements de sa surprise, et reconnaissant la vérité, il loua hautement les mœurs, le courage, la conduite et la vertu de madame Genèvre; il lui fit donner des habits magnifiques et des femmes ])our la servir. Par pure considération pour la |)rièrc qu'elle lui avait faite, il pardonna à Bernard l'excès de sa barbarie, fruit de sa crédulité. Cet homme, sensible à la grâce qu'on lui accordait par égard pour celle dont il avait ordonné la moit, verse des larmes de joie et de repentir, se jette aux gen(Mix de sa femme cl lui demande pardon.
1Q,s CONTES [ir. lìdCCACK.
La vciliioiiso Gciii'vrc lui rcprósciilc ses torts avec (Imicnir, lui dit (iiTi'lk' les oublie, puis elle le iclcvi' cl {'l'iiilirassc tcndronicnt coiiinie son époux.
Aiiilii'oiso (lo IMaisaucc suliit la juste puuition de son crime. Le soudau oi-ilonna (pi'il IVit altaclié tiuit lui à un pal, dans un lien ('levé de la ville, api'ès (|n'(in ainail l'idlti' son cdriis de miel, depuis les pieds jus(prà la tête, avec dé- Icnse de l'en (h'Iaclier (\u\\ ne l'ùl enti(''icinent piunii un dévoie par les insectes. Il voulut que tout son bien, (pii valait près de vingt mille dneals, fut confisqué au |irolil de la danu^ dont il avait causé le malheur. Il lit ensuite préparer un l)cau festin, où il invita Bernard comme mari de madame Genèvrc, et madame Genèvrc comme une des l'ennnes les |)lus estimables qu'il eut jamais connues. Il la eondila (réloj.fes ; et ce qu'il lui donna en l)ij(ni\, vaisselle et a\itres jn-ésents lut estimé pins de dix mille doubles ducats. 11 leur permit ensuite de retourner à (iénes. Il lit é(piiper, dans cette intention, un très-beau vaisseau, qui les y mena dans Irès-jìcu de tenqis. Ils y arrivèrent chargés de richesses, et furent reçus de leurs compatriotes avec des transports de joie. Madame Genèvrc surtout, (pTon avait cru morte, fut généralement fêtée de toute la ville, et r(\iïardée connue une femme d'une vertu exemplaire.
.\n reste, le même jom- (pi'.Vmbroise l'ut supplicié, son C(U'ps fut dévoré jusqu'aux os par les guêpes et les taons, don! ce pays abonde. Son squelette, (pii demeura longtemps attaché an pal, insirnisit les pas.sants de son crime et de sa méchanceté. Son aventure nous prouve que les fourbes et les méchants sont tôt ou tard confondus et punis en présence de la victime de leur nniiosture.
KKIIXIKMK JOUUNÉH:.
NOUVELLE X