LE CALENDRIER DES VIEILLARDS
Il y avait à Pise un jii^e plein irinleiligence et de capacité, mais frime coniplcxion tout à fait faible et délicate. Il était extrêmement riche, et se nommait Richard de Quinzica. Malf,'ré sa vieillesse et ses infirmités, il lui prit envie de se marier, croyant qu'il serait en état de remplir les devoirs du mariage avec le même honneur qu'il renq)lissait ceux de la magistrature. Il s'cmpre.ssa de chercher une femme (pii léunit en elIt; les avantages de la jeunesse et de la beauté.
Il eût dû, au contraire, redouter ce double méiite, s'il eût été sage, et qu'il eût pris pour lui d'aussi bons conseils (ju'il en donnait aux autres. Il trouva la personne qu'il désirait dans une des II lies de messire Lotto Galandi, nommée Bartholomée. C'était effeclivemcnl une des plus belles et des plus aimables demoiselles qui fussent dans Pise. Elle avait le plus beau teint du monde, quoique, à dire le vrai, il y eu ait peu dans cette ville qui ne pèchent par la couleur, comme si elles avaient la jaunisse. Les noces furent célébrées avec beaucoup de gaieté et de magnificence. La consommation du mariage ne se ressentit point de la splendeur de la fête : le bonhomme ne caressa la jeune mariée qu'une seule et unique fois ; il ne s'en fallut même de rien qu'il ne pût consommer
i:.(i CONTES DE BOCCAC.E.
rti'iiMC. (!illi' liisli' iiiiilc' ne laissa pas de le l'aliiiiii r lifaiicoiip ; aussi lu k'iideiiiain, pour ri'paicr ses l'orccs i''puisi''('s, cul-il recoins au vin de Malvoisie, aux cousouuiK's el à d'auiï-es senddal)les i-eslauratil's. Vtivaiil, par ce! essai, ipTil avail ti'op eoMiph' sui' sa \ii;iU'ni- el voulant se eonservei', il eoninienya, dès le premier jour, à s()U])iri;r après le re|)os. Mais poni' (légaliser sa l'aiblesse et son impuissance à sa jeune moitié, il s'avisa de lui remontrer qu'il y avait des jours dans ranuée où Ton ne jniuvail pas légitimement goûter les plaisiis du mariage. Il lui remit, pour cet elîet, ini de ces calendriers (pTon ini|iriniait autrel'ois à liavcnne, à l'usage des enl'ants (jui appreinieni à lire, ('e petit livre lui fournissait presque chaque jour un nouveau saint, en révérence duquel il s'eU'orçait de lui prouver (pie le mari et la femme devaient s'abstenir de couclier enseinl)le. A ces jours de fête, il ajoutait les solennités, les jours déjeune, les (piatre-lemps, les vigiles, le vendredi, le samedi, le dimanche et tout le carême, lui un mot, il grossissait le plus tpi'il pouvait le catalogue de ces jours où les joies du mariage devaient être interdites aux bons chrétiens. Peutêtre imaginait-il que le lit conjugal devait avoir ses vacances ainsi que le palais. Quoi qu'il en soit, toutes ces raisons n'étaient rien moins que du goût- de la dame, car à peine ce bonhomme trouvait-il un jour dans le mois où il put sans scrupule s'acquitter du devoir marital : encore quand cela lui arrivait, n'en |)ouvait-il plus de fatigu* et d'épuisement. Ce qu'il y avait de plus fâcheux pour la belle, c'est (ju'elle était tenue de court, de peur que quehpie dégourdi ne lui fit connaître les jours ouvrables, comiiu' son vieux mari lui avait appris les jours de fête.
Cependant (juiiizica, pour la dédonnnager des abstinences qu'il lui faisait faire, lui procurait de temps en temps quelques divertissements. 11 la menait souvent à une belle maison de campagne, qu'il avail près de la montagne Noire, à peu de distance de la mer. Un jour qu'il y était allé pour changer d'air el dans l'Intention d'y passer j)lus de temps (ju'à l'ordinaire, il vouliil, pour varier SCS plaisirs, lui donner le divertissement île la pêche. Il invite à cette partie plusieurs personnes de connaissance. Il se mit dans la barque des pécheurs, et ])oiir que sa femme ])ùt jouir à son aise de ce spectacle, il l'engagea à se mettre SUI' une autre barques, avcîc |)lusieiirs dames de ses amies. Le plaisir de la conversatitui, joint à celui de la pêche, fut si grand, qu'ils avaient inscnsiblcnicnl fait plusieurs lieues en mer avant de s'en être aperçus. Mais un fameux corsaire de ce temps-là, nommé Pagamin de Monègue, vint interrompre leur divertissement, dans le temps qu'ils en étaient le plus occupés. Il n'eut pas plutôt aperçu les barquc^s qu'il tourna de leur côté pour s'en emparer. On se mil promptement à la rame poiw i'êvilcr; mais il n'était plus temps. Le cor- .saire eut bientôt atteint la bar(pic des dames, (pii était la |ilns avancée. A peine eut-il jeté les yeux sur ce groupe de femmes, (pi'il lui frappé de
!.,■ CMciuliici (Ir.s \ icilhir.ls.
DKHXIÈME JOURNÉE. l'.l
la lìcaiiló (le HaillKiliiiiK'c. Il trouva les autres fcnunes si désagréables, (pi'il ne voulut qu'elle pour tout butin, cl il la lit passer sur son vaisseau, à la vue du mari qui avait presque gagné le rivage. Le corsaire dédaigna de le poursuivre, de peuF de trop s'approcher des terres, et s'enfuit avec sa capture.
Il ne faut pas demander si M. le juge, (pii poussait la jalousie jusipi'à l'excès, l'ut cliagriii d(; cette aventure. Il était furieux ci jetait les hauts cris, ne sachant d(! (|ui sa femme était devenue la proie, ni v.i\ (pu;! endroit du monde son ravisseui' l'avait menée. Il s(! plaignit amèrement à Pise et ailleurs du brigandage des corsaires, et les aurait volontiers tous exterminés, .s'il eût été en son pouvoir.
Cependant Pagamin, charmé de la beauté et de la jeunesse de sa captive, se félicitait de s'en être reiidu maitre. Comme il n'était pas marié, il résolut, dès le premier moment, de la garder toujours, pour lui tenir Tumi de l'emme. Il employa les soins, les égards, les attentions et tout co qu'il avait d'éloquence jiour la consoler; car elle .se désolait et fondait eu larmes. Quand la nuit fut venue, il eut recours à des consolations plus éucigiques que les discours les plus flatteurs. Elles furent si eflicaces, (|ue la belle (ud)lia bien vite son calendrier. Il n'y eut plus de fête, \)\u» de vigile ; tous les jours étaient bons. Ce changement plut si fort à la dame, qu'avant d'être arrivée à Monègue, le juge, les lois et la légende de ses saints furent entièrement effacés de son souvenir. Elle était au comble de la joie, tant ce nouveau genre de vie lui plaisait. (Juand le corsaire l'eul conduite à Monègue, il lui lit
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préseiil crune riclic ^ardc-iolic, lui (loiiiiii Inni ir (|iril |iinc;i |i(Mlviiir Ini hìve plaisir, cl ((iiirniiiM de lui pidiivcr (|u'il n\ axail dans smi ( alciiilricr ni sailli Ili l'eie |Mii'laiit alisliiieuce. Mais s'il la liailait la miil couiiiie sa niaitresso, le jour il avait piiur l'Ile les iiièiiies égards (jii'il aurait eus pour sa rciiinio.
A loici' de reclieiilies, liichaid de Quiiizica, ólaut parvenu à déeouvrir le lieu qu'habitait sa elière Bartlioloniée, résolut d'aller la clierclior lui-mèuie, ne croyant pas qu'aueuii autre lut difino ou eapalile d'une néiroeialion aussi importante. (Jueitpie l'oite (lue lut la raneou qu'on lui deniaiideiait , il était déterminé à la |iayer liéuéreusemeut, sans marcliantler. Il s'eiidiaiipia doue, après avoir pris ses sûretés; et arrivé à Monègue sans avoir couru le moindre danger, il aperçut sa l'emme ipii, l'ayant elle-même aperçu, en avertit le soir Pagamin, en lui disant ce qu'elle se proposait de faire lorsqu'il viendrait la demander. Le lendemain matin, Richard alla voir le corsaire ; il l'aborde civilement, et en est accueilli avec la même civilité. Pagamin feignit d'ignorer qui il était, alin de le faire expliquer sur les motifs de .sa visite. Notre juge trouva enfin le moment de lui découvrir ce qui l'amenait, et il le fit dans les termes les plus honnêtes et les plus affectueux, en le suppliant de lui rendre sa femme, pour la rançon de laquelle il lui payerait sur-le-champ tout ce qu'il demanderait. « Soyez le bienvenu, monsieur, lui répondit Pagamin avec un front riant cl serein ; il est bien vrai que j'ai che/ moi une jeune femme; mais j'ignore si elle est à vous ou à quelque autre ; car je n'ai pas l'honneur devons connaître, cl ne la connais elle-même qu'autant (|u'cllc a demeuré quelque temps avec moi. Comme vous me paraissez un très-honnête gentilhomme, tout ce que je puis faire pour vous obliger, c'est de vous la faire voir. Si vous êtes son mari, elle vous reconnaîtra sur-le-champ, et si elle convient qu'elle est votre femme et qu'elle veuille retourner avec vous, je vous permets de gfand cœur de rcmiuener ; je vous laisserai même le maître du prix de sa rançon ; je dois ce retour à votre honnêteté. Mais si elle ne convient pas que vous soyez son mari, ou (pi'elle refuse de vous suivre, vous auriez grand tort de vouloir m'en priver, parce qvie, jeune et vigoureux tel que je suis, je puis tout aussi bien qu'un autre entretenir une femme, surtout celle dont il s'agit : car je n'en connais ni de |dns j(die ni de plus aimable. — Oh ! je vous jure, s'écria Richard, qu'elle est ma femme ; et si vous voulez bien me conduire vers elle, vous en serez aussitôt convaincu : vous verre/, comuic clic se jettera à mon cou; ainsi j'accepte volontiers les conditions que vous me proposez. — Mh bien, suivez-moi, reprit le corsaire, vous allez la voir. » Il le conduit dans un salon, et fait avertir la dame. Celle-ci, s'étant vêtue et ajustée proinptement, sortit d'une chambre voisine, et i)ar\it dans le sahm biillant(> coiinne un asti'o. Elle salue et legarde sou iiiaii d'un air aussi iuilirrcrciil que si c'eût élé iiii étranger (prcllc n'cùl jamais \u, cl ne daigne sciilciiiciit pas lui dire un mot. M. lejiige.
qui s'attendait à être reçu avec les plus vives caresses, fut on ne peut pas plus surpris de cette froideur. Peut-être, disait-il on lui-même pour se consoler, peut-être (\uc la douleur et les chagrins qui ne m'ont pas quitté depuis que j'ai eu le malheur de la perdre, m'ont si fort changé, qu'elle ne me reconnaît plus. D'après cette idée : « Ah! ma chère amie, lui dit-il, qu'il m'en coûte cher de t'avoir menée à la pêche! Jamais douleur n'a été aussi sensihle que celle que j'ai soufferte depuis l'instant fatal que je l'ai perdue ; et tu es assez barbare pour garder le silence, comme si tu ne me connaissais point ! Ne vois-tu pas que je suis ton mari Richard, (|ui suis venu pour te reprendre et le ramener à Pise, en ])ayant ta rançon à cet honnête homme qui vent bien avoir la bonté de le rendre pour la somme que je voudrai lui donner? » Barlholomée, se tonrnani vers lui en souriant un ])eu : « Est-ce bien à moi, monsieur, lui ditelle, (jue vous en voulez? Uegardez-moi bien, vous me prenez sans doute pour une autre. Pour moi, je ne me souviens seulement pas de vous avoir vu.
— Pense bien, ma chère, à ce que tu dis ; regarde-moi bien toi-même, et si tu veux l'en souvenir, lu ne douteras plus que je ne sois ton Richard de Quinzica.
— Vous me pardonnerez, monsieur, mais il n'est pas décent que je vous regarde beaucouj). Je vous ai cependant assez envisagé pour être certaine que c'est pour la première fois que je vous vois. »
Le pauvre juge était décontenancé : il s'imagina ensuite (pi'elle ne parlai! ainsi en la présence de Pagamin que parce qu'elle craignait le corsaire ; c'est pourquoi il pria celui-ci de vouloir bien lui permettre d'avoir avec elle \m entrelien particulier dans sa chambre, pour entendre ce (ju'il avait à lui dire, et pour répondre ce qu'elle jugerait à propos, Dès qu'ils y furent entrés, ils s'assirent, et le bonhomme, se voyant vis-à-vis de sa femme, qui tenait toujours ses yeux baissés, lui parla en ces termes : « Eh ! mon cher cœur, ma chère, ma bonne amie, ma plus douce espérance, ne connais-tu plus ton Richard, cpii t'aime plus que sa vie? Comment peut-il se faire que tu l'aies sitôt oublié? Suis-je donc si déliguré? Pour Dieu, ma mignonne, regarde-moi ; je suis sur qu'avec un peti d'attention tu me reconnaîtras aussitôt. »
La dame, à ces mots, part d'un éclat de rire; et sans lui donner le teuqis de continuer ses douceurs : « H faut, lui dit-elle, que vous soyez bien simple pour penser que j'aie assez peu de mémoire pour ne pas voir du premier coup d'œil que vous êtes Richard de Quinzica, mon mari. Mais si j'ai fait semblant de ne pas vous connaître, pouvez-vous vous en plaindre? N'esl-ce pas vous qui, pendant tout le temps que nous avons demeuré ensemble, avez fait voir que vous ne me connaissiez pas? Si vous m'aimiez, comme vous voulez me le faire entendre, si je vous avais été chère, vous m'auriez traitée de la même manière qu'une jeune femme, fraîche et qui aime le plaisir, veut qu'on la traite. Avezvous pu ignoi'cr ([u'clle a besoin de quelque chose que la pudeur naturelle à mon
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sexe nreiii])('cliiiil de vous demander? Avcz-voiis miMié l;i manière ridicule dont vous vous v preniez pour vous dispenser de centenler mes hesoins ;i cet égard'.' Si TiHude des lois vous ('lail plus ai^n'alde (pi'une l'emme, il ne l'idlail pas vous maiier. .Mais (jue dis-jc? je ne \ous ai jamais rei;ard('' einume un juge; vous me paiaissie/. jìlulòl un erieui' de i'eles cl de conlVéries, laul \ous connaissi(^z hieii les jeûnes elles vigiles. (Convenez, uìonsieur, (pu' si vos Iw-miers el vos laboureurs avaient eliònu'; aidant de fêtes (pieu a eliòmé eelui (|ui avait mon petit jardin à eidliver, vous n'auiie/, januiis recueilli un grain de ld(''. (Ir, conmu! le hou Dieu ne veni jias (pie les bonnes terres restent en Iriehc, il a jeté un regard de pitié sur moi; et, par un eou|) de sa providence, il m'a l'ail tomber entre les mains du seigneur Pagamin, avec qui il n'est jamais ipieslimi de fêles ; j'entends de ces fêtes que vous chômiez si religieusement, ayant |dus de vocation et jdus de zèle sans doute pour le service des saints <pie pour cidiii des dames. On ne connaît dans cet asile ni vendredi, ni samedi, ni vigiles, ni (piaire-lenqxs, ni le carême qui est si long; mais jour el nuit on y laboure, on v est infatigable à l'ouvrage: celte nuit même, depuis (ju'(m a sonné matines, j'en ai l'ail la douce expérience. Ainsi ne trouvez pas mauvais, monsieur, (jue je veuille t(Uijours demeurer avec un si lion ouvrier. J'ai du goût pour le travail, et je suis déterminée à travailler avec lui tant que je serai jeune : pour les fêtes, les jeûnes et les abstinences, je me réserve de les observer quand je serai vieille. Ce que vous pouvez donc faire de mieux, monsieur, c'est de vous en retournei' bien vite. Partez sans délai, et que Dieu vous conduise. Vous n'avez aucunement besoin de moi pour célébrer vos fêtes tant qu'il vous plaira d'en imaginer, ni moi de vous pour comuutre les juurs ouvrables. »
O discours perçait le cœur au pauvre Richard, qui en était tout interdit. Il l'ut cent fois tenté de l'interrmiipre ; mais comme il se trouvait chez un étranger, et chez un corsaire, il tint devoir patienter. Mais quand elle eut cessé de parler : « Quoi ! ma chère amie, lui dit-il d'un ton affectueux, peux-tu bien me lenir de paicils pro|)Os'.' fais-tu donc si pcîu de cas de ton lioiuieur cl de celui de ta famille'.' Est-il possibles que tu aimes mieux demeurer avec cet hoiimie, pour être sa catin et vivre toujo\us en état de péché mortel, que de retourner à Pise, pour y vivre avec ton mari, cdimiic une lumnêle fennue'.' Songe que si tu viens à déplaire à Pagamin, il ne fera pas la moindre difliculté i\v le mcllre à la porle, tandis (jne si lu veux \fiiil avec moi, je ne cessei'ai de l'aimei': et si je viens à mourir, lu seras loujiuirs dame el maiires.sc di> ma maison, laiit-il (pTuii appétit d(''soi(limn('', une jiassion honteuse et crimincdle, te fasse renoncer à Ion honneur cl à ton époux qui t'aime si tendrement? De grâce, mon cher cœur, ne me tiens plus ces propos offensants el n'hésite point à l'eu revenir avec nun. .le le |U'omets, puiscpie je connais à présent ton Inimeur, de faire désormais des efhirts pour contenter
Imi a|)pctil. Je ML' coiisultorai plus si souvent le calendrier, puisque cela le déplaît. Ainsi, ma uiij^nunno, je t'en prie, cliange de résolution et consens à jiartir avec Ion mari, (pii, depuis Tinslant (pie tu lui as été enlevée, n'a pas cessé d'être en proie à l'ennui, à la tristesse et à la douleur.
— Vous me parle/, de iikmi honneur, répondit la dame, ciuand il n'esl plus lemiis. Mes parents devaient y prendre garde, lorsque, sans me consulter, ils me donnèrent à vous. S'ils parurent alors s'en soucier fort peu, je me soucie aujourd'hui fort peu de ménager le leur. Pour vous, ne vous inquiétez ni du mien ni du leur; et, puis(pril faut tout dire, sachez que je me regarde ici comme étant vérilalileiiieiil la feiiime de Pagaiiiin, au lieu ([u'à Pise il me semblait n'être effectivement que votre catin, (ju'une femme de parade (pie vous méprisiez, que vous faisiez .souffrir sans pitié. Pagamin est liien un autre homme ! c'est pour moi un véritahle mari; il me tient toute la nuit entre ses liras, il me serre, il me mord, il me caresse de cent manières différentes : jugez si j(^ dois vous regretter.
<( Vous dites encore cpie vous ferez vos efforts pour me satisfaire un peu mieux que par le passé ; mais je voudrais bien savoir comment vous vous y prendriez. Seiiez-vous devenu par hasard un vaillant champion, depuis que je vous ai perdu de vue? Allez-vous-en, vous dis-je, et ne songez qu'à vivre; car on dirait, à voir votre faiblesse, votre pâleur, votre maigreur, qu'on a oublié de vous enterrer. Au reste, je suis bien aise de vous dire que si Pagamin me chasse, ce ne sera jamais chez vous qm^ je retournerai. On aurait beau vous pressurer, on ne tirerait pas de tout votre individu une goutte de suc, comme je ne l'ai (|iie trop é[)rouvé pour mon iiiallieur. Soyez donc persuadé que je chercherais fortune partout ailleurs que chez vous. Mais je n'ai pas peur que Pagamin me congédie jamais; je connais ses sentiments et le cas qu'il fait de moi. Je vous le dis encore une fois, mon parti est pris, je veux et je dois demeurer ici, on l'on ne connaît ni fêtes, ni vigiles, m carême. Partez donc sans plus tarder, sinon je crierai que vous voulez me faire violence. »
Messile Uichard, se voyant si maltraité de Jiartholémée, reconnut alors la faute (pi'il avait faite d'épouser une jeune femme dont l'âge était si fort disproportionné au sein. 11 sortit de la chambre confus, humilié, le désespoir dans le c(eui-. Il trouva Pagamin sur ses pas, et lui marmotta quelipies paroles au.x- (luelles ce bon redresseur des torts des maris ne daigna pas faire la moindre attention.
C'est ainsi que le bonhomme Richard, voyant son ju-ojet échoué et n'ayant pu rien gagner sur l'esprit de sa femme, sortit de cette maison où il aurait voulu n'avoir jamais mis les pieds. Il s'en retourna à Pise sans délai, désespéré du mauvais succès de son voyage, et dévoré du chagrin que lui causait l'inlidé'
lòfi co.NTKs III; I!(h;(;\('.k.
Iil('' (le sM l'ciiiiiic. Ses loiicilnvciis, liicii loin de le |il;iiiiili(', se l':iis:iiciil un |ilaisir (le se iiiuciucr tic lui. S'il allait qucliiuc pari, (ili (ju'(i:i aliai elle/ lui pour (Ics aCl'aircs, on débutait loujouis jiar lui dire: Le méchant trou, muiisieiir le jiifii-. Ili' veni point de fèti'. Ci-s railleries auiiiucHlrn'iil si lori sou eha^^rin, ipTil mourut (piehpie lenips après.
Le l)ou l'anauiin ne l'ut pas plulòl iiistniil de sa uioil ipie, eonnaissaiit Ionie la tendresse (juc la dame avait pour lui, il se détermina à l'éponser. i.e sacrement n'a|)porla aucun clian<iemeiil à leur manii'ic de vivre. Ils Iravaillèrent cl bèclicrcnl le petit jardin tant ijn'ils cnrcnl de l'orees, et menèrent joveuse vie, san.s jamais observer ni lete, ni vigile, ni carcme.
NOUVELLE PREMIÈRI
MAZKT l>K LAMI'OUECIIIO 01' LE l"AVS\N l'Ali VENU
11 y a dans notre pays un monastère de filles qui fut autrefois célèbre par sa sainteté. Il n'y a pas encore longtemps qu'il n'était composé que de huit religieuses, sans y eoniprcndie madame l'ahbesse. Elles avaient alors nu trèslieau jardin et un très-bon jardinier. Il jirit fantaisie un beau matin à ce jardinier de les (piilter, sous prétexte que les gages qu'on lui donnait n'étaient pas assez forts. Il va donc trouver leur intendant, lui demande son compte et s'en retourne au village de Lamporecliio, sa patrie. A son arrivée, tous les paysans ses voisins allèrent le voir et entre autres un jeune drôle nommé Ma/.et, fort, robuste, et assez bien fait de sa personne pour un homme de village, (pii lui demanda où il avait demeuré pendant la longue absence qu'il avait l'aile. Nulo, c'était le nom du vieux jardinier, lui répondit qu'il avait passé
Inni re l('iii|is clic/. (Ics iKiimcs. « El h ijiioi vous ()ccii|iaiciit-cllcs'.' rc|iril Mazet. — A cultiver nu licaii cl graud jardin qu'elles diil ; à Iciu' porter ihi liois, (|ue j'étais olilij^c d'aller couper dans la l'oriH ; à puiser de l'eau, et à millo autres travaux do cette uaturc. Mais ces dauies nie donnaient de si |)ctits gages, que je pouvais à peine ])ayer les souliers que j'usais. Le pis, c'est (]u'elles soni l(Uiti's jeunes et turlndentes en diaMc : il n'est pas possible de jamais rien l'aire à leur gré; elles out jìcnsé vingt l'ois me l'aire jicrdic la tète ; c'était à qui nie conmiandcrait. Mets ceci en cet endroit, nie disait l'une lorsque je paraissais au jardin. — Non, nicts-le là, me disait l'autre; une troisième m'òlait la houe des mains en disant : Ceci ne va pas bien. Urei', elles me faisaient si tort enrager, que d'impatience je quittais quelquefois la besogne et sortais du jardin. Las de toutes ces tracasseries, et d'ailleurs mal payé de mes travaux, je n'ai plus voulu les servir. Leur homme d'affaires m'a fait promettre de leur envoyer quel(|u'un pour me remplacei- ; uiais la place est trop mauvaise pour que je m'avise de la proposer à (|ui ipie ce soit. »
Ces dernières paroles du honhonime Nulo lirenl naitre à Mazet le désir d'aller offrir ses services à ces nonnains. L'argent n'était pas ce (|ui le touchait ; il avait d'auli-es vues, et il ne doutait pas (pi'il ne vint à liout de les l'cmplir. (JudiipTil hrùlàl d'envie «l'y l'tre déjà, il crut devoir cacher son dessein à Nuto ; c'est pourquoi il lui répondit (pi'il avait liicn l'ait de quitter ce monastère. « On n'a jamais (ini avec des femmes, ajouta-t-il, quel homme pourrait y tenir'.' Autant vaudrait demeurer avec des tliahles qu'avec des nonnes : c'est lieaucoup si de se])t fois une elles savent ce qu'elles veulent. »
A peine est-il sorti de chez le voisin, (pi'il commence à s'occuper des moyens de mettre son projet à exécution. Les travaux n'étaient pas ce qui rin([uiélait , il se sentait très en état de s'en acquitter ; pour les gages, il s'embarrassait jieu de leur modicité , son unique crainte était donc de n'être pas accepté à cause de sa grande jeunesse. Cette idée le tourmentait ; mais, à force de réiléchir, il s'avisa d'un expédieni ipii lui réussit. Le monastère, dit-il en lui-même, est éloigné d'ici, personne ne me connaît ; lâchons de contrefaire le muet; à coup sûr j'y serai re(,'u si je sais bien jouei' nion rôle. Le voilà (|ui met aussitôt une pioche et une cognée sur ses épaules, et (|ui ])rcnd l(^ chemin du monastère. Il entre dans la cour, où il rencontre liem-eusement riioiiime d'affaires. Il l'aborde et le prie, par des signes de muet, de lui donner Il manger pour l'amour de Dieu, lui faisant entendre (|ue, s'il avait à lui faire fendre du bois ou à remployer à (piel(|iie aiil l'e ouvrage, il ne demandait (pi'à travailler. Lintciidaiit lui donna volontiers à manger ; |)uis, pour essayer son savoir-faire, il lui iiiiiiiliii de ■^[■osses soiiclies (|ue Nuto n'avait pu l'eiidre. Ma/et en vint à boni dans un momeiil . L'iiileiidant , chariné (lesa
TROISIEME JOURNÉE. l.VJ
force et de son adresse, le conduisit ensuite à la forêt pour couper du bois. Il lui lit entendre par des sif^nes d'en cliarj^er l'âne qu'il avait amené et de le conduire au logis. Ma/.el exécuta ses ordres à la lettre.
L'Iionnne d'affaires, satisfait de son intelligence, (!l ayant de l'ouvrage à lui doinier, le garda plusieurs jours, durant lesquels l'ahbesse, l'ayant aperçu, demanda (jui il était. « (''est un |)anvre honmie, dit, l'intendant, nmet et sourd, ([ui vint l'autre jour nie demandc'r l'aumône et du travail, el (pie j'ai employé à plusieurs choses nécessaires à la maison, desquelles il s'est assez
bien acquitté, ,1e pen'se que, s'il sait labourer vl cultiver la terre et (pi'il veuille rester, vous feriez très-bien de le garder pour T'Iie votre jai-dinier. (In pourrait en tirer toute sorte de services : il est robuste, vigoureux el de bonne volonté. Nous en ferions tout ce que nous voudrions, sans conqjter que vous n'auriez pas à craindre qu'il causât avec les religieuses. — Votre réilexion est très-sage, répondit la mère abbesse : voyez s'il sait travailler la teire, et tâchez de le retenir. Commencez par lui donner une paire de vieux souliers, (pielque vieux manteau ; faites-le manger son soûl, et amadonez-le du mieux que vous pourrez. — Vous serez satisfaite, madame ; comptez sur mon zèle à remplir vos intentions. »
Mazel, (jni, non loin d'eux, faisait semblant de nettoyer la cour, entendit
UO CONTES DE liOCCACK.
disliiiriciiii'iit celle ('(iiivcrsalidii, et , |ileiii de jdie, il (lis;iil en lui-nièine : Si vous me releiie/, ici, iiiesdaiiies, je l.dxiiuciMi si liien viitre jMiiliii iiii'il n'iuifa jamais elé liilnuiié de la seule.
I/intcndaiit le conduisit dans le jardin. Il lut aussi content de son lahourayiMiu'il l'avait été du reste, et lui demanda s'il voulait demeurer "et s'attacher au couvent. Il lui répondit par signes qu'il l'erail Ioni ce i|n'on voudrait. Des ce moment il fut arrêté pour le service des nonnes. L'intendant lui jirescrivit c(^ qu'il avait à faire et le laissa dans le jardin.
La nouvelle du nouveau jardinier fut bientôt sue de toutes les relijiieuses. Elles allaient souvent le voir travailler, et prenaient plaisir à lui tenir mille pro]ws ex Ira valsants, conmie il arrive qu'on fait aux muets. Elles se gênaient il'antant moins (juelles étaient éloignées de soupçonner qu'il pût les entendre. L'abbesse, s'imaginant qu'il n'était pas plus à craindre du nerf viril (|ue delà langue, ne s'en mettait guère en peine : Mazel avait trop Ijien joué .son personnage pour ne pas paraître un sot accompli aux yeux de loutes les religieuses, espérant d'en dissuader quelques-unes lors(ju'il en trouverait l'occasion. Elle se présenta d'elle-même. Un jour qu'il avait beaucoup travaillé et ()u'il s'était couché sur un gazon pour se reposer, deux jeunes nonnains, qui se promenaient et j)assaient devant lui, s'arrêtèrent pour le regarder. Il les aperçut, mais il lit semblant de dormir. Les deux poulettes le couvaient des yeux. » Si j(! croyais, dit la plus hardie, que tu fusses discrète, je te ferai part d'une idée qui m'est venue plusieurs fois dans l'esprit, et dont assurément tu pourrais, aussi bien que moi, faire ton profit. — Parle en toute sûreté, je te promets un secret inviolable. — Je ne sais, reprit alors la petite effrontée, si tu as jamais rétlécbi sur la contrainte où nous vivmis dans cette maison : aucun homme ne peut y entrer, à l'exception de notre vieil intendant et de ce muet. J'ai entendu dire à plusieurs femmes du monde (pii sont vernies nous voir (\\ie tous les plaisirs de la terre doivent être comptés pour rien lorsqu'on les comp;u'e à celui (|ue la femme goûte avec l'honune. Il m'est jdusieiirs fois entré dans l'esprit d'en faii'c l'r'preiive avec cet iiidiécile, au défaut d'un anli-e. (le bon Hiiu't est précisément riiomme (pi'il faut pour celte expérience ; (juand nK'iiie il s'y refuserait el (pi'il voudrait nous trahir, il sera secret malgré lui. Il est jeune, l)i(Mi fait, et paraît assez vigoureux pour être en état de nous satisfaire l'une et l'autre. Vois si tu veux que nous fassions cet essai. — Grand Hiei! ' (pie dltes-vons là, ma sœur? s'écria l'autre nonnain. Oubliez-vous que nous avons l'ail vieil de chasteté'.' — Non ; mais combien d'autres vieux ne fail-on |uis Ions les jiiiirs sans qu'on en cxéciile un seul? — Vous avez raison, ma sfi'iir ; mais si nous devenions grosses ! — (i'ol s'alarmer avant le temps et prévoir l(;s mallieiirs de trop loin. Si celui-là arrivait, nous prendi'ions alors des mesures pour nnns en lirer, el nous Irouveiious <les moveiis |ioiir le lenir
M:i/il (ie l.uiiiporethiu ou le pajsuii iiaivonii.
caché. » ApnVs cotte réponse, .-^a coiiipairne, cpii malgré ses craintes brûlait déjà d'envie d'éprouver quel animal c'était que riionuuo, se contenta de lui demander comment elles s'y prendraient pour n'être pas a|)erçiies. « Que cela ne t'inquiète pas, répondit la première : comme c'est l'Iu^ure de midi, je suis presque certaine que toutes nos sœurs reposent actuellement ; mais, pour mieux nous en assurer, parcourons le jardin pour voir s'il n'y a personne ; rien ne nous empêchera ensuite de prendre cet homme par la main, et de le conduire dans ce cabinet qui lui sert à se mettre à couvert de la pluie. Tandis que l'une sera dedans avec lui, l'autre fera sentinelle sur la porte. Il est si sot, qu'il se liendia volontiers dans la posture que nous voudrons. Je; me charj^e de le mettre au l'ait s'il n'y est déjà. »
Mazet entendait cette édifiante conversation, cl sentait l'eau lui venir déjà à la binube. Il les aurait volontiers prévenues ; mais, pour ne pas manquer sa proie, il crut devoir les laisser faire et attendre qu'elles le prissent par la main.
Les deux religieuses, s'étant assurées qu'il n'y avait personne qu'elles dans le jardin et qu'on ne pouvait les voir, allèrent rejoindre le jardinier. Celle qui avait commencé le propos s'approche de lui et l'éveille. Mazet se lève. La nonnette le prend par la main, et, to\it en le caressant, le mène droit à la petite cabane, où il la suit en riant et faisant le niais. Là, le drôle, sans se faire prier, satisfit les désirs de la pucelle avec assez d'adresse pour prévenir son embarras, sans pourtant se déceler. Celle-ci, satisfaite, fit place à sa compagne. Mazet jovia également bien son rôle avec le nouveau personnage : et connue on n'est ni honteux ni timide avec ceux qu'on croit imbéciles, elles voulurent l'une et l'autre, ayant de quitter le nuiet, éprouver par plusieurs reprises s'il était lion cavalier, et elles en demeurèrent toutes deux convaincues. Depuis cet heureux nionu'Mt, leur conversation ne roulait (jne sur le jilaisir (pi'on goûte entre les bras d'un homme, et elles s'accordaient à soutenir que ce plaisir était cent fois au-dessus de l'idée qu'elles s'en étaient faite. Je vous laisse à penser, d'après cela, si elles retournèrent souvent dans le pet't cabinet, et si elles surent prendre le temps et l'heure convenables pour aller s'amuser avec le bon muet.
Cependant il arriva ([u'nn jour une de leurs compagnes les aperçut de sa fenêtre folâtrer avec lui et le suivre dans la petite cabane. Elle le fit même remarquer à deux autres religieuses qui étaient dans sa chambre. Ce trio jaloux résolut d'abord d'avertir l'abbesse, mais ensuite elles changèrent d'avis. Elles en parlèrent aux deux coupables, et s'étant accordées ensemble, elles partagèrent le péché et jouirent, comme les deux autres, des faveurs de Mazet.
Il ne restait plus que trois religieuses qui n'eussent point de part au gà-
Ii2 CONTKS ItH nocr.ACK.
leali: mais, avec le Iciiips, elles grossirent le |ielil liiiM|ieaii du iiiiiel. (Jiiel (lébricloiir de iKiiiiies! dira-l-oii sans dolile, l'alieiue, on iTesl pas encore an bout de ses exploits.
Madame Taliliesse ne se doutait iiiillciiieiit de ce ijui se passait. Les jeunes poulettes (|ni étaient sous sa direct ion avaient d'autant moins de; ])eine à lui cacher leurs inlri<;ues avec le coii-janlinier, (pTelles étaicnl d'inlellii^enci' et toutes également coupables. Un jour iprelle se promenait seule dans le jardin par un grand cbaud, elle trouva Mazet cpii donnait, couché à l'ombre d'un amandier. Il avait assez travaillé la nuit pour avoir jieu de chose à faire penclant le jour. Quelques-unes des sultanes de son sérail se trouvaient dans leur temps criti(pie, cl il y avait peu de leiiips ijii'il avait (bmiié au\ aiilres leur ration. Il ('fait en chemise à cause de la grande cludeur, et le vent la lui avait levée au point ipTil était pres(|ue tout ilécouvert depuis les cuisses jiis(prà l'estomac. A cette vue, la mère abbesse sent raiguillon de la chair se réveillei-, et elle succombe à la tentation comme l'avaient l'ait ses nonnains. Elle fouine la tète de tous côtés, et n'apercevant ni n'entendant personne, elle éveille Mazet et le mène dans sou appartement. Dieu sait comme elle en l'ut contente ! Elle l'y garda plusieurs jours, cpioicpie les religieuses se plaignissent grandenient de ce (|ue le rustre ne venait plus labourer leur jardin. Après l'avoir l'ait bien manger, bien boire, bien travailler, elle le relâcha, mais dans l'intention de le ra[>peler dans peu de tem|)s. ('oiiime la conmièrc aimait le jeu qu'elle lui faisait jouer, elle rognait jiar là la portion des autres, car ce bon jardinier, tout vigoureux qu'il était, ne pouvait [dus les satislaire toutes ; il conquit même (|ue s'il continuait encore le train (ju'il menait, il s'en Irouveiail Irès-nial. Une nuit, étant donc couché avec l'abbesse, qui lui demandait jiliis (pi'il ne pouvait donner : a Madame, lui dit-il en rompant tout à coup le silence, je sais ipi'un coi) peut sidlirc à (Hx poules, mais dillicilemenl dix boinines peuvenl-ils siil'liie à une feiniiie : coimnent Miiile/.vous donc ijue je lasse, moi ipii en ai neuf à contenter '.' .h; n'y saurais plus lenii', madame; mettcz.-y oi'dre, j(! vous prie, ou donnez-moi mon congé. »
L'abbesse faillit à se trouver mal d'élonnement. '( (Jiie veut dire tout ceci? lui dit-elle, je te croyais mueti — Je l'étais en effet, répondit Mazet, non |ias de naissance, à la vérité, mais par la suite d'inu? maladie ipii me fit perdre la parole. Je viens de la recouvrer finit à l'heure, et j'en rends grâces au Seigneur. )i L'abbesse crut ipTil disait vrai ou i'eignil d'en être peisuadée: elle lui demanda ce qu'il voulait dire avec ses neuf l'enimes à contenler. .Mazet lui raconta tout ce (pii s'i'taif passé. La dame, voyant que ses religieuses n'étaient pas plus sages iprelle, et se diuilant bien {|u'elles n'ignoraient pas niui plus son intrigue avec Mazet, on iprelles la sauraient tôt ou tard, prit le |)arti de se ciuicerter avec elles piiur pniiivoir garder ce bon jardinier sans causer de seau-
rr.OISlKMF, JOURNÉE. U3
(laïc. Rllc les fit appeler. Toutes lui avouèrent de iumue foi ee (|u'elles ne pouvaient plus lui cacher.
L'ahhcsse fut la première à rire de raveulure. Elles délibérèrent unanimement qu'on ferait accroire aux voisins et aux autres personnes qui fréquentaient leur église que, par le secours de leurs prières et les mérites du saint sous les auspices duquel était fondé leur monastère, Ma/.et avait recouvré la parole. L'homme d'affaires était mort depuis quelques jours. Elles donnèrent sa place à Mazet, et prirent des arrangements pour coucher avec lui chacune à son tour, avec promesse toutefois de le ménager, dans la vue de le conserver plus longtenqis.
Ma/.et s'acquitta au mieux de sa lâche. Il en naquit plusieurs moinillons ; mais la chose fut tenue si secrète, qu'on ne le sut dans le monde que longtemps après la mort de l'ahbesse, et après que Mazet, déjà vieux, eut pris le parti de s'en retourner chez lui chargé de biens. Cette histoire fit alors beaucoup de bruit. On ne parlait (pie du jardinier parvenu, qui, après avoir passé sa jeunesse de la manière la plus agréable, sortit très-riche d'une maison où il était entré pres(pie tout nu. C'est ainsi que le ciel réiduqicnse ceux qui bêchent et airosent infatigablement le jardin altéré des iiaiivres nonnains.
144 CONTKS IH-; BOCCACI':.
NOllVKLLK II
M-: T(iM)i: (u: i,k mi 1.1:11 f.i; iiaiidi i;t ri;sk
A rcxomplc (lo SCS pmlçiTsscnrs, A.yiliil', roi dos Lonihai'ds, Ht de la ville (le l'avie la oaiiitalc do son royaiiiiic ot lo lion do sa résidence. 11 avait é|)ousé Teiidoliiii^ucs, veuve do Velari, son prédécesseur, femme éclairée, sage, aft'aide, d'une rare beauté, mais iiiallieureuse en amants. Après fpie son second mari cul, par sa lionne conduite et la sagesse de son administration, rétai)li les all'airos de Loiidiardio ot rendu son royaume pari'aitoment trancpiille ot llorissant, un palefrenier de son écurie on devint ('■poidiiinonl amourouv. (i'(''tait un lionnue de bonne mine, bien fait de sa personne et taillé à peu près connue le roi. Sa naissance était obscure, mais assez bonne pour la [)lace qu'il occupait dans les écuries de la reine. La bassesse de son état ne rempèchait pas d'avoir du lion sens et de raisonner. Il sentait la distance immense (ju'il y avait du trône à l'écurie et le danger qu'il courait si l'on venait à découvrir sa passion. Aussi se donna-t-il bien de garde d'en parler à personne : à )ieine osait-il (ixer ses regards sur la princesse, de peur qu'ils ne trahissent ses sentiments. Quelque pou d'espoir qu'il eût de jamais satisfaire ses désirs, il ne laissait pas de s'applaudir d'avoir si bien placé son amour. Il rendait à la reine tous les petits soins qui dépendaient de sa profession ; il était beaucoup plus attentif que ses camarades à faire tout ce qu'il jugeait lui être agréable. Aussi avait-il la satisfaction de voir (pio, lorsqu'elle voulait aller à cheval, elle montait de préférence celui (pi'il avait pansé. Le palefrenier était extrêmement llatlé de cette espèce do faveur, ot abandcmnait l'étrior le |ilns lard ipi'il pouvait, atin de se ménager lo plaisir do (imclior le pied ou les jiqios do la roino; co ipii lui causait une grande joio. (^'pondant, conuiio il voyait peu irapparonco do pouvoir jamais contenlor sa passion, il lit tout ce (|u'il pu! poni' s'en guérir. Mais le plus souvent, moins un amant a sujet d'espérer, plus son amour s'irrite et s'enllammo : c'est |)récisément ce (ju'éprouva le malheureux palefrenier. C'est pour lui le plus cruel des tourments de renfermer ses feux au dedans de lui-même. Ne |)ouvanl venir à bout de les étouffer, il résolut de se domu>r la mort, pour mettre lin à ses peines, mais do lolle sorte (|u'(in imaginai i|Uo raiiiour (pi'il avait pour la roino l'avait jioité à colle diii'o oxtii'iiiitó. .\vant (\i.' nietti'o son noir projet à exécution, il mit devoir oiiorclior tons les niovens possililos pour contenter ses désirs on Icuit on en partie. Coiiunoiil s'y prondic'.' La chose n'étail
TI!(HS1KME JOIIRNÉE. 115
jias aisée. Déclarer soii aiiionr à la reine, c'eût été une extravagance (jni n'aurait abouti qu'à le perdre, sans aucune espèce île consolation. Lui éciire n'aurait pas été plus sage. L'amour est inventif : il lui suggéra un stratagème poin- coucher avec elle, au risque d'être surpris et de perdre une vie dont il avait fait d'avance le sacrifice. Sachant que le roi ne couchait pas toutes les nuits avec la reine, il forma le projet hardi d'aller une fois prendre sa place. Alin de mieux réussir, il voulut voir, avant tout, par lui-même dans quel accoutrement et de (|uelle manière il allait la trouver. Pour cet effet, il se cacha plu-
sieurs fois, la nuit, dans une grande salle du palais qui séparait rappartenieiil du roi de celui de la reine. 11 vit ce [)rince sortir de son appartement, afiuhié d'un grand manteau, tenant une bougie d'un main et de l'autre une baguette, aller droit à la chambre à coucher de sa femme ; il le vit ensuite frapper, sans mol (lire, un ou deux coups à la ])orte avec la petite baguette; apivs (pu>i, la porte s'ouvrait aussitôt. Il remarqua (pi'une des femmes de la reine lui avait ouvert et pris la bougie de la main. 11 attendit qu'il fût sorti pour savoir l'heure à lacpielle il retournait dans son appartement.
Onaud il s'est bien mis au fait du rôle nocturne du monartjue, il ne songe plus qu'à le jouer à son tour. Il trouve moyen de se procurer un manteau à peu près semblable à celui du roi ; il se nmnit d'une Ijougie et d'une petite
U6 CONTES DK ROCCACK.
ba;;upU('; et apròs avoir pris la précaiiliou dose bien laver, iiicn |i:u Tuiiicr, pour lie pas sentir Ir palclrciiicr cl ne pas l'aire apercevoir la reine île la Ironipei'ie, il se caclia un soir ilans la grande salle. Lorsipi'il cimipiil ipic li)nl 1(^ monde (loiniait, il cinl (jn'il était tcin|is de satisfaire ses désiis, on de eonrir à nue mort certaine, qn'il désirait subir avec éclat, il t'ait dn l'en avec un i'nsil qn'il |)oi'tait snr soi, allume sa 1)ou;tÌc, s'cnveloi)pe dn manteau, et va frapper deux petits coups à la porte de la cluunbrc de sa souveraine. Une fenmic lui ouvre, prend sa bouyie, les yeux à demi fermés par le sommeil, et lui de gagner le lit de la reine, (pii doimait déjà. 11 st' courbe sans cérémonie à côté d'elle, et la pii'ud eiitie ses bras, sans lui dire un seul mot, mais non sans lui faire du plaisir. I,a reine, ne se doutant de rien, crut que son mari avait de rimmeur ; car, dans les moments de cbagrin, il ne parlait point et soufflait avec peine qu'on lui parlât. A la faveur "de ce silence, le palefrenier jouit à plusieurs reprises de la dame, étonnée de ce que la mauvaise humeur du roi devenait si bonne j)our elle. Cela fait, quoiqu'il eût bien de la ])cine à s'arracber de ce bon lit, mais craignant que, s'il demeurait davantage, le ]ilaisir ne se changeât en douleur, cet amant téméraire se leva, leprit son manteau, sa bougie, et alla prouqitement et sans bruit se coucher dans le sien. « Quel bonheur, disait-il en lui-même, de n'avoir été aperçu de qui que ce soit, de n'avoir point été reconnu de la femme de cbandjre, ni de la reine ellcnicme! quels plaisirs! (incile belle femme ! (pielle peau! que ce lit-ci est dur, désagréable en comparaison ! »
.\ peine fut-il sorti de chez la reine, que le roi, qui s'était éveillé |)endanl la nuit, sans pouvoir se rendormir, et voulant mettre à prolitson insomnie, alla trouver sa femme, fort surprise de cette nouvelle visite. S'étant mis au lit, et l'ayant saluée de la bonne facon : « Onelle nouveauté, sire ! lui-dit-clle dans son étonnement : il n'y a qu'un moment que vous sortez d'ici. Vous vous en êtes donné même plus (pie de c(uituiiic, et vous revenez encore à la charge! Ménagez un peu votre santé, (pii m'est pins chère que le nouveau plaisir ([ue vous pourriez me donner. »
Ces paroles furent un coup de fondre pour le monaripie. H comprit dans l'instant que sa femme avait été trompée, et qu'un audacieux avait pris sa place auprès d'elle. .Mais puisqu'elle ne s'en était point aperçue, non plus ijuc la femme de chambre, (|iii avait témoigne (|iicl(|iie élomiemenl en ouvrant la porle pour la seconde l'ois, il crut, en linmnir iiiudent, devoir feindre d'être ih'jà venu. In étourdi l'aurait sans doute détrom|iêe : il jugea (pi'il était plus sage de la laisser dans sa bonne foi, pour ne pas la chagriner et l'exposer peutêtre à regretter un commerce qui ne lui avait pas déplu. Agiluf, jilus troublé (pi'il ne |)araissait l'être, se contenta (buie de lui demander adroitement : « Kst^ ce (pie vous me juge/. inca|ial)le, iiiadainc, de vous l'aire deux visites dans une
nuit? — Non, assurément, lui répondit-elle; mais je m'intéresse trop à votre santé pour ne pas vous prier de la ménager. — Eli bien! répli(jua-t-il, je suivrai votre conseil, et m'en retournerai, pour cette fois, sans rien exiger. » Irrité de l'injure qu'on venait de lui faire, il se lève, reprend son manteau, et soit de la chambre, dans l'intention de chercher le coupable. Ne doutant point que ce ne fût quelqu'un du palais, il crut qu'il n'avait, pour le découvrir, qu'à faire la revue des gens attachés à son service. « Il est impossible, disait-il en lui-même, que celui qui a fait un coup si hardi n'en soit encore tout énui ; le cdur doit lui battre d'une force extraordinaire au seul souvenir du danger qu'il a couru. » Il prend donc sa lanterne, va au grand corps de logis, et visite toutes les chambres, où il trouva tout le monde dormant fort tranquillement. Il était sur le point de s'en retourner, quand il se souvint (pi'il n'avait pas été dans la salle des palefreniers : il s'y rend. L'audacieux qui avait eu l'insolence de partager sa couche ne le vit pas plutôt entrer qu'il se crut perdu. La crainte redoubla les mouvements de son cœur déjà agité. Il ne doutait point (pie, si le roi s'en apercevait, il ne fût immolé sur-le-champ même à sa juste colère. Cependant, voyant que le roi était sans armes, il résolut d'attendre le dénoùnicnt de sa destinée, et fit semblant de doriiiir. Le roi, ayant commencé par un bout sa visite, trouva les premiers fort tranquilles et sans émotion. Il arrive au lit du coupable, et trouvant son co'ur extrêmement agité : « Le voici, ce scélérat ! » dit-il en lui-même. Mais comme il voulait exécuter sans éclat la vengeance qu'il avait méditée, il se contenta de lui couper avec des ciseaux une face de ses cheveux, qu'on portait fort longs en ce temps-là, afin de pouvoir le reconnaître le lendemain matin. Cette opération faite, il se retira dans son appartement.
Le palefrenier, qui ne croyait pas en être (juitte à si bon marcile, comprit aisément que ce n'était pas sans dessein que le roi l'avait ainsi mar- (jué. Comme il avait l'esprit aussi rusé qu'entreprenant, il se lève un moment après, va prendre dans l'écurie une paire de ciseaux dont on se servait pour faire le crin aux ciievaux; puis, parcourant à son tour les lits de tous ses camarades, il leur coupe tout doucement le même côté de cheveux que le roi lui avait coupé, cl s'en retourne dans son lit sans avoir éveillé |iersonne.
Agiluf, s'étant levé de bon matin, ordonna, avant qu'on ouvrit les portes du palais, que tous ses domestiques parussent devant lui. Dieu sait s'il fut surpris quand il vit que tons les palefreniers avaient les cheveux coupés du même côté. «Je ne me serais jamais attendu à une pareille ruse de la pari du coupable, se dil-il à lui-même. Le drôle, quoique de basse condition, montre bien (pTil ne manque pas d Cspril : le frijion est rusé, et je ne me dissinnile pas ((ue j'ai été pris pour du[)e. » Cimsidérant qu'il ne poui'rait
I is c.oNïKs iir, iKicc \(;k.
le (lórdinrir siiiis faire de l'rchit, et vniilant (railleurs l'vitcr une vciiiseaiu'O (iiii l'ùl coiiiproinis son lionnctir, il se contenta île le ié|)iinian(lei' et de lui l'aire entendre, sans être entendu des antres, (\\C\\ s'était aperi n de la ruse dont il s'était servi pour eouelier avec la reine. « Qiif cflni, dil-il, '/((( raiis a hiiiiliis ijdvtlt' le secret et ijn'il ìi'ìj rcvifintc jiliis, s'il iw reni iirrdrc la vie dans les stijijiliees. » Ajirès ces mots, il ordonna à tout le monde de se retirer.
In antre (|ue Ini eéil pent-éire mis tous les palefreniers dans les fers et les tentures pour découvrir le coupable; mais il n'eut fait par là que découvrir ce ipie tout homme, et surtout un roi, a intérêt de tenir secret. Il se serait venj^é sans doute: mais il eût à coup sur humilié sa femme et augmenté son propii' déshonueni'.
Tout le monde fut supris des paroles du roi et chercha à en démêler le sens.
II n'y eut ijuc le rusé palefrenier qui comprit rénigme. Il eut la piudence de ne l'expliquer à personne tant (|u'Aj^iluf vécut, et il prolila de l'avis qu'il avait reçu en ne s'exposant plus au danger qu'il avait cnuru.
NOUVELLE m
LE CONFKSSKI H COMl'LAIS.VNT S.\ÎSS LE SAVOIR
Dans notre honne ville de Ilorence, où, (omiiie vous savez, la galanterie règne encore plus (|ue l'amour et la lidelité, vivait, il y a (jnelques années, une dame (jue la natuie avait enrichie de ses dons les [ilns précieux. Esprit, grâce, beauté, jeunesse, elle avait tout ce qui peut faire adorer une femme. J(! ne vous dirai pas son n(mi ni celui des peisonnes (pii (ignreni dans cette anecdote. Ses parents, (pii vivent encoie cl i|ui occupent im haut rang à Florence, le trouveraient sans doute mauvais, .le me contenterai de vous diic (pu' cette dame appartenait à des gens de (pialilé, mais si peu favorisés de la fortune, qu'ils furent (djiigés de la marier à un rnlie fahricaul île diaps. f.lle était si entêtée (le sa naissance, ijn'elle regarda ce mariage connue humiliant poiu' idie, aussi ne put-elle jamais se résoudre à aimer son maii. (à't homme il'ailleurs n'avait lien d'aimalde ; tout son mérile se réduisait à être fort riche cl à hirn (Milendre son counuercc. Le m(''pris ou l'iuddl'érence de sa l'enmie pour lui alla si loin, (lu'elle lêsolul de ne lui accorder ses faveurs (pie lorsipi'idle ne ponirail s'en dispenser sans en venir à une lupliirc ouverte, se pr(q)Osaiit, pour s(! dédommager, de chercher (|uel(|u'un ipii l'iit plus digne de sou attachement.
TROISIKMK JOIRM-.E. U9
Elle ne tarda pas à trouver la personne qu'elle rlierchait. Un jour, en allant à l'église, elle vit un jeune gentilhomme de la ville, dont la physionomie la charma si fort, qu'elle en devint aussitôt amoureuse. Sa passion fit de tels progrès, qu'elle ne pouvait reposer la nuit, quand elle avait passé le jour sans le voir. Pour lui, il était parfaitement tranquille, parce qu'il ignorait les sentiments qu'il avait fait naître dans le cœur de la belle ; et la lielle était trop prudente pour oser les lui découvrir par lettres ou par l'entremise d'aucune femme, craignant avec raison les suites d'une pareille démarche. Comme elle était naturellement rusée, elle trouva moyen de l'eu instruire sans se compromettre.
Elle avait remar(jué (ju'il voyait fréquemment un moine qui, quoi([iie gras et bien dodu, menait une vie fort régulière et jouissait de la réputation d'un saint homme. Elle pensa que ce moine pourrait servir son amour, et lui fournir le moyen de parler un jour au jeune honune. Après avoir donc réfléchi sur la manière dont elle s'y prendrait, elle alla au couvent, et, ayant fait appeler le religieux, elle lui témoigna un grand désir de se confesser à lui. Le bon père, qui du premier coup d'œil la jugea femme de condition, l'etiteudit volontiers. Après lui avoir déclaré ses péchés, la dame lui dit qu'elle avait une conhdence à lui faire et une grâce à lui demander. » J'ai besoin, mon révérend jière, de vos conseils et de votre secours pour ce que j'ai à vous conmmuiquer. Vous savez à présent quels sont mes parents : je vous ai également l'ait couiiaitre mon mari ; mais je ne vous ai pas dit, cl je dois vous l'apprendre, qu'il m'aime plus cju'il ne s'aime lui-même. Je ne puis rien désirer qu'il ne me le donne aussitôt. Il est extrêmement riche, et il ne se sert de sa fortune (jue pour prévenir mes goûts et me rendre heureuse. Je vous prie d'être bien persuadé (]ue je réponds à sa tendresse comme je le dois. Mon amour égale pour le moins le sien. Je me regarderais comme la plus ingrate et la plus méprisable des femmes, si je songeais seulement à la moindre chose qui put donner atteinte à son honneur, ou blesser tant soit peu sa délicatesse. Vous saurez donc, mon révérend père, (|u'un jeune homme dont j'ignore l'état et le nom, et qui me prend sans doute pour tout autre que je ne suis, m'assiège tellement, ipie je le trouve partout. Je ne puis paraître sur la porte, à la fenêtre, dans la rue, (ju'il ne s'offre aussitôt à mes yeux. Je suis même étonnée qu'il ne m'ait pas suivie ici, tant il est sur mes pas. II est grand, bien fait, d'assez jolie figure, et ordinairement vêtu de luiir. Il a l'air d'un homme de luen et de distinction, et, si je ne me tronqie, je crois l'avoir vu souvent avec vous. Comme ces sortes de démarches exposent (udiuairement une honnête femme à des bruits fâcheux, (pmi(pi'elle n'y ait aucune paît, j'avais eu d'abord envie de prier mes frères de lui parler, mais j'ai pensé que des jeunes gens ne peuvent guère s'acquitter de ces sortes de commissions de sang-froid : ils parlent ordinairement avec
ir>(i (:0>TKS DI' lìOCCACl'.
:ui;r(iii' : on leur r('|iiiii(l de iik'mic ; (iii en vient au\ iiiiuics, cl des injures ;>iix Yoios (le l'iiit. .riii (Ione mieux aiuié, jiour éviter le scandale ci |)iévoiiir tout làchoux événcmeiil, m'adicsser à vous, tant [larce (pi'il |)arait. être lié avec vous, (|ue parce que vous êtes en droit, par votre eaiactèrc, de faire des leçons nonseuleuieid à vos amis, mais à toute sorte de gens. Je vous prie donc de vouliiir liieu Ini l'aire les reproches (pi'il nH'iilc, et de reni;a,i;ei' à me laisser eu repos. (Ju'il s'adresse à iranlics fennnes, s'il est (riuimenr galante : il y en a asse/. Dieu merci, cl il n'aura pas de peine à en trouver (pii seront llallées de recevoir ses soins. Pour moi, j'en serai's sincèrement l'àchéc; et, grâce à Dieu, je n'ai jamais porté mes vues de ce côté-là. Je sais trop ce (pie je dois à mon mari et ce (po' je me dois à moi-niènie. »
Aprc's ces mots, elle baissa la tète, cmmne si elle eût eu envie de pleurer.
Le religieux comprit d'ahcu'd, par le portrait (ju'elle lui lit du personnage, (pu^ c'était de son ami ()u'il s'agissait. Il loua heaucoup les sentinienis wvliu'iix de sa pénitente, cpi'il croyait siu(ère, et il lui promit de l'aire ce (prelle souhaitait. Puis, comme il savait qu'elle était riche, il eut soin de la régaler d'un petit sermon sur l'aumône, qu'il termina, selon l'usage, par l'exposition de ses besoins et de ceux du couvent. « Au nom de Dieu, rej)iit la dame, n'oubliez pas ce qne je viens devons dire ; s'il nie la chose, dites-lui, s'il vous plaît, (|ue c'est de moi (pie vous la tenez, et ipie je vous en lais mes plaintes, |)our lui l'aire savoir condiien je suis offensée de sa conduite, n
La confession achevée et l'alisolution reçue, la pénitente mit à prolit l'exhortation du confesseur sur l'aumône. Elle tira de sa bourse une lionne somme d'argent, (|u'elle lui remit, le priant, pour donner nn motif à sa libéralité, de diie des messes pour le repos de l'àme de ses parents ; api(''s (pioi, elle sortit du confessionnal et s'en retourna chez elle.
Quelques jours apri's, le jeune homme doni la dame élait devenue anioiircnsc alla voir, à son ordinaire, le bon religieux, qui a|)rès lui avoir parlé de choses indifférentes, le prit à part pour lui reprocher avec douceur ses poursuites et ses assiduités prétendues aupiès de la belle dévote. Le gentilhomme, i|ui ne la connaissait jtoint, qui ne se rappelait même pas l'avoir jamais vue, et (pii passait rarement devant sa maison, réjiondit tout nalurellement an moine (|n'il ignorait ce qu'il voulait dire. Mais le crédule confesseur, sans lui donner le lenijis de s'excuser davantage : « Il ne vous sert de rien, lui dit-il, de faire ici riimiime surpris et l'ignorant; je sais ce (]ui en est, et vous auriez beau le nier. Ce n'est point par des inc(ninus ni par les voisins ipie j'en ai été instruit; c'est par la dame elle-mèine, (jni en est désolée. Outre (pie toutes ces folies ne vous coiivieiiiieiil pas du tout, je vous avertis (jue vous n'en retirerez aucun fruit; cetle remine est la vertu cl la sagesse même: ainsi, je vous prie de la laisser en paix, pour voire h(nineiir cl pour le sien. » l.e jeune lionime voulut se (l(''l'en-
TlìOlSlÈMli JULKNÉE. IM
diL- encore, eu disant qu'elle i'avail'sans doute pris pour uu autre. « Tout ce (jue vous pouvez alléguer est inutile, vous dis-je ; elle vous a trop liien dépeint pour que ce ne soit pas de vous quelle ait parlé. »
Le jeune gcntilhonnne, |)lus déniaisé (pie le l)on père, comprit ipril y avait du mystère dans ces reproches qu'il ne méritait pas. 11 lit alors semblant d'avoir une espèce de honte, cl promit de ne donner, à Tavenir, aucun sujet de plainte. A peine eut-il quitté le religieux, qu'il alla ]iasser devant la maison de la l'emme du fabricant; elle était à la fenêtre pour voir s'il passerait. Aussitôt qu'elle le vil venir, elle ne douta point qu'il n'eût compris le sens de ce (lu'ellc avait dit
au moine, et la joie la plus vive éclata siu' s(m visage. Le gcntilhonmie, ipii li\a, en passant, ses regards sur elle, voyant (jue l'amour et le plaisir étaient peints dans les siens, demeura convaincu de la vérité de sa conjecture. Depuis ce joiw, il passait et repassait dans cette rue, à la grande salisl'action de la dame, qui, par ses iTgards et par ses gestes, le coiilirnia d(" plus en plus dans sa première opinion.
La belle, non moins pénétrante, ne tarda pas à s'apercevoir (pi'elle lui avait donné de l'amour ; mais, pour l'eullamnier davantage et le mieux assurer de la tendresse qu'elle avait pour lui, elle retourne à confesse au ni(''me religieux, et commence sa confession par les larnu's. Le bon père, attendri, lui demande s'il lui est survenu quelqiu' nouv<'au chagrin. » Hélas ! mon révérend, j'ai de nouvelles plaintes à faire de votre ami, de cet homme maudit de Dieu, diml je vous
ir.S COM'KS IiK liOCCACK.
|Kiil;ii raiilrc jour. Je crois, en V(''iil('', (|u'il csl ik' |MUir mou louiiiiciil : il ne cesser ili' me poiirsuivro, cl voudtail me |ioiier à des elioses (jui iirùleraieiil à jamais la paix du eieur et la eouliaiiee de icvemr me jiter à vos pieds. — (juoi! il eoiilimie de rôder devimi miIic maison'.' — Plus l'ori (|u aii|iaravaiil, repiil la hoime dévole : on dirait (|ii il veiil se veiii^cr des icproelies (jne ji' lui ai attirés de votre part, puisqu'il passe jusipi'à sept l'ois le jour, tandis (ju'il ue passait gui're plus (Tune auparavant. Plut au ciel euc(U-e qu il se i'ùt eonteulé de |tasser et de me lorgner! mais il a eu l'elTronteric de urenvoycr, par une feuune, une bourse et une ceiiitm-e, eoiiime si je manquais de ces clioses-là. ■•'('■tais si outrée de sou iui|iudeii(e, que si la eraiule de llieu et les égards qiu^ je vous dois ne uTeussent l'eleuue, je ne sais jias ce (pic j'aurais l'ait. Je me suis modelée uniquement pai' rapport à vous ipii êtes son ami, je n'ai pas incme voulu en |iaiiei à ipii ipic ce soit, avant de vous le l'aire savoir. J'avais d'abord laissé la bourse et la ceinture à la commissionnaire, avec prière de les lui rendre exactement ; mais, sou<;eant que ces femmes complaisantes prennent de toute inaili, el que celle-ci aurait toit bien pu retenir le présent eu l'aisaiit eiiteiidi'e à votre ami ipie je l'aurais acce)ilé, j'ai ciu devoir l'cprendre ces bijoux pour vous les apporter. Les voilà. Je vous prie de les lui rendre, et de lui dire en même temj)s que je n'ai (|ue l'aire de ses j)résents ni de sa personne; et (jue, s'il ne cesse de me persécuter comme il le fait, j'en avertirai mon mari et mes i'rères, ipioi (]u'il puisse en arriver; j'aiinc mieux qu'il reçoive (piebpie bonne injure, et iieut-ètre (|uelque cbose de pis, que de m'attirer le inoiiube blâme à son sujet. Ne ferais-je pas lùeii, mon révérend père, de prendre ce |iarti, si cela continue? N ai-je pas raison d étreol'fensée'? — Votre cedere ne me surprend point, madame, lui répondit le religieux en ])renaiit la bourse et la ceinture, qui étaient d'une ricliesse extraordinaire : elle est sans doute juste et bien digne d'une femme lionncte et vertueuse. Je lui lis des reproches l'autre jour, et il me promit d'abandonner ses piuirsiiiles; mais puisipie, maigre ma ré|iriniande, il ne cesse de rôder continuellement autour tic votre maison, et ipi'il a l'audace de vous euvover di's cadeaux, je vous promets de le lancer d'une si boinic façon, que vous n'aurez vraiseniblaldcment plus de plaintes à me l'aire sur son compte. Si vous m'en crovez, xous n'en direz rien à vos parents ; ils pouraient se |iorter à qiielipie extrémité, et vous auriez cela à vous reprocher. IVe craignez rien |)our votre honneur : de quehpie manière (|ue la chose tourne, je rendrai tenioigiiage de votre vertu devant jtien el devant les liiuiimes. »
lia ilaiiie |iarul consolée par ic discours, el elle eliaiigea de jiicqios. (ioiiimc elle connaissait l'avarice du moine et celle de ses ciml'rères, pour avoir prétexte de lui donner de l'argent ; « Ces nuits dernières, lui dit-elle, plusieurs de mes ])areuts m'ont apparu en songe, ma bonne mèic entre autres. J'ai jugé, à l'air lie tristesse et d'al'llietion qui réi;nait sur leur \ isage, ipi'ils suiilTiaiciit
et ne jouissaient pas encore de la présence de Dieu. C'est pourquoi je voudrais faire prier pour le repos de leur âme. Je vous serai donc bien obligée de dire les quarantcs messes de saint Grégoire à leur intention, afin que le Seigneur les délivre des flammes du purgatoire. » Tout en disant ces mots, elle lui donna une poignée d'argent, qu'il reçut sans se faire prier. Pour l'affermiidans ses bons sentiments, le bon père lui fit une petite exbortation et la congédia après lui avoir donné sa bénédiction.
Elle ne fut pas plutôt partie, que le religieux, trop peu fin pour s'apercevoir qu'il était pris pour dupe, envoya cherclier son ami. Le jeune homme comprit, à l'air courroucé du moine, qu'il allait apprendre des nouvelles de sa maîtresse. Il l'écouta sans l'interrompre, jusqu'à ce qu'il eut assez parlé pour le mettre bien au fait des intentions de la dame. Il n'y eut point de reproches (|ue le sot personnage ne lui fit ; il en vint même, dans son appartement, jus- (pi'aux injures. «Vous m'aviez solennellement promis de ne plus persécuter cette femme, et vous avez l'effronterie de lui envoyer des présents ! Elle les a rejetés avec indignation. — Moi, je lui ai envoyé des présents? répondit alors le gentilhomme, qui voulait tirer du religieux de plus grands éclaircissements. — Oui, et vous le nieriez inutilement, car elle me les a remis pour vous les rendre, monstre que vous êtes. Tenez, les voilà; les reconnaissez-vous? — Je n'ai plus rien à dire, répondit-il en feignant d'être confus et humilié; je reconnais mes torts ; et puisque cette dame est si sauvage, si inllexiblc, je vous donne, pour cette fois, ma parole d'honneur de la laisser tranquille. » Alors le moine lui rendit bêtement la bourse et la ceinture, en l'exhortant à tenir sa promesse plus religieusement qu'il n'avait fait. Le jeune honmie lui promit de se mieux conduire, et se retira fort content d'avoir reçu des assurances de l'amour de sa maitresse. Ce présent lui fit d'autant plus plaisir qu'il y avait pour devise sur la ceinture : u Ahnez-moi comme je vous aime. » Il alla incontinent se poster dans un lieu d'où il pût faire voir à la dame qu'il avait reçu son beau présent. La belle fut eiuiiantée d'apprendre qu'elle avait affaire à un amoureux intelligent. Elle eut une joie infinie de ce que son intrigue était en bon train, et ne soupirait plus qu'après une absence de son mari pour se trouver au comble de ses désirs.
Elle n'attentlil ]uis longtciiiiis ielle abseiuc tant liésirée. Peu de jonrs après, le fabricant de draps fut obligé d'aller à Gènes pour les affaires de son commerce. Il ne fut pas plutôt parti, que sa femme alla trouver son confesseur, et lui dit, après plusieurs doléances : « Je reviens, mon révérend père, pour vous dire que je n'y puis plus tenir. Il faudra que j'éclate, quoi qu'il en arrive, malgré tout ce que je vous ai promis. Sachez que votre ami est un vrai démon incarné. Vous n'imagineriez jamais ce qu'il m'a fait ce matin même, avant que le jour parût. Il a su, je ne sais comment, que mon mari était parti hier pour
tu CONTF.S DE ROCf: ACK.
GcMios. N'a-l-il pas cu riiisolcncc d'ciilrcr liici- dans unire jardin, de ininitt'i' sin' 1111 arine ipii dniiiii' vis-à-vis de ma cliaiiilnr ci d'ouvrir ma l'cnclrc? li ctail SUI' le [Hiiiil (rentrer, lorscjue, éveillée par le imiil, je me suis levée |iniir voir re que e'étail. J'allais erier au voleur, (juaud ee inallieiireiix m'a dit son nom, et m'a conjurée, ])our l'amour de Dieu et par considération pour vous, de ne faire aueun éclat et de lui donner le temps de se retirer. Je me suis donc contentée, |)urement par éj^ard pour vous, de refermer la fenêtre, et il s'est sans doute enfui, imiscpie, depuis ee moment, je n'ai plus rien entendu. Je vous demande à présent, mon père, si je dois soul'frir des outrages de cette nature. Je n'en ferai rien, je vous assure, et il n'<'ii sera pas quitte à si bon marché que les autres fois. J'ai été trop patiente jusqu'à présent par condescendance pour vous, qui êtes son ami, et c'est sans doute ce qui l'a si fort enhardi à m'outrager à ce point. Si vous m'aviez laissée suivre mon premier dessein, cela ne serait point arrive. — Mais, madame, répondit le bon père tout confus, ètesvous bien assurée que ce soit lui ? Ne l'auriez-vous pas pris pour un autre? — Dieu vous bénisse, mon père, je sais trop le distinguer pour être méprise, quand il ne se serait pas nommé lui-même. — Je ne puis disconvenir que ce ne soit là une hardiesse des plus criminelles. Vous avez très-bien fait de lui fermer la fenêtre au nez et de n'avoir pas voulu seconder son damnable projet. Je ne saurais donner trop de louanges à votre vertu ; mais puisque Dieu a sauvé votre honneur du naufrage, et que vous avez par deux fois déféré à mes conseils, je me flatte que vous voudrez bien mettre le comble à votre soumission en suivant encore celui que je vais vous donner. Permettez que je lui parle encore avant d'informer vos parents de son impudence. Peut-être serais-je assez heureux pour l'engager à vaincre sa brutale passion. Si je ne réussis pas à le rendre sage, à la bonne heure: vous ferez alors tout ce qu'il vous plaira. — J'v consens encore, mon père, puisque vous le désirez ; mais je vous proteste que c'est pour la dernière fois que je vous porterai des plaintes à ce sujet. » Et, en disant ces mots, elle se retira brusquement en faisant la fâchée.
A peine fut-elle sortie, que l'amant arriva pour savoir s'il n'y aurait rien de nouveau sur le taiiis. Le moine le |)rit en particulier pour lui dire mille injures |iins fortes les unes (|iic les autres sur son Mian(|iic triionncurel de foi. Le jeune homme, aecoulumé aux reproches du zélé confesseui', s'en inquiétait fort peu ; il le laissait dire, et attendait avec grande impatience une explication plus claire. Il tâchait, parsa surprise et son maintien curieux, de le mettre dans le cas de parler le premier. Voyant ipiil n'en pouvait venir à bout : « Ou'ai-je donc l'ail, lui (lit-il, mon p('re. pour exciter si fort votre courroux'.' iVc dirait-on pas, à vous entendre, (jue c'est moi (pii ai crucilié Jésiis-Clirisl'.' — Uni, malheureux, vous l'avez crucilié par vos désirs impudiques... Mais, voyez le sangfroid de ce scélérat ! on dirait, à le voir, (piil est iilaiic comme neige, ou (pi'ii
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a perdu le souvenir de ses crimes, coniine s'il y avait plusieurs années qu'il les eut commis. Avez-vous oublié, monstre infernal, l'injure atroce que vous avez laite à la femme du monde la plus honnête ? Où éliez-vous ce matin avant le jour? Parlez. — J'étais chez moi, dans mon lit. — Dans votre lit ! 11 n'a pas tenu à vous, impudique, que vous ne soyez entré dans celui d'une autre. — Je vois, dit alors le jeune homme, qu'on a pris soin de vous instruire de bonne heure. — Cela est vrai ; mais vous étiez-vous bonnement imaginé, parce que le mari est absent, que cette femme allait vous recevoir à bias ouverts? Grand Dieu! est-il possible que mon ami, auparavant si honnête, soit devenu en si peu de temps un coureur de nuit; qu'il entre dans les jardins, qu'il monte sur les arbres pour chercher à s'introduire dans la chambre des femmes les plus vertueuses! Ktes-vous donc devenu fou, pour croire que cette sainte personne se laisse vaincre par vos importunités? Sachez que vous êtes pour elle un objet d'aversion et de mépris. Oui, vous êtes, j'en suis sûr, ce qu'elle abhorre le plus, et vous voulez l'engager à vous aimer ! Mais quand elle ne vous aurait pas l'ait connaître sa répugnance pour vous, mes exhortations et la parole (juc vous m'aviez donnée n'auraient-elles pas dû vous retenir? Je l'ai empêchée jus- (ju'à présent d'en parler à ses parents, qui vous auraient certainement fait un mauvais parti ; mais si vous continuez à la harceler, je lui ai permis et même conseillé de ne plus garder aucun ménagement. Arrangez-vous là-dessus. Je suis las de vous défendre, et je serai le premier à la louer de porter plainte contre vous à ses frères, si vous êtes assez aveugle pour faire de nouvelles tentatives aujìrès d'elle. »
L'amoureux gentilhomme conq)rit parfaitement les intentions de la belle, il calma le religieux du mieux qu'il lui fut possible. « J'avoue, lui dit-il, que j'ai fait une folie ; mais je vous jure que ce sera la dernière, et que vous n'entendrez plus parler de moi par cette dame. Je rends hommage dès ce moment ù sa vertu, et je vous remercie des soins que vous avez pris pour l'empêcher de parler de mes poursuites à ses parents. Je jiroliterai de vos avis, vous pouvez y compter. »
Il en prollta en effet ; car, voyant clairement que sa maitresse n'avait eu d'au' Ire intention que de lui fournir les moyens de la voir, il ne iiian(|ua pas, dès la nuit suivante, d'entrer dans le jardin et de monter à la fenêtre par l'arbre qu'on"lui avait indiqué. La belle, qui ne dormait pas, connue il est aisé de le conqu'endre, mais qui brûlait d'impatience de le voir arriver, le reçut à bras ouverts. Après s'être témoigné et prouvé mutuellement leur tendresse, ils rirent et s'amusèrent beaucoup de la simplicité du religieux, qui, sans s'en douter, avait si l)ien servi leur amour. Ils firent également plusieurs plaisanteries au sujet du mari, et prirent, avant de se séparer, des mesures pour se revoir sans avoir plus besoin de l'entreniise du confesseur. Ils mirent tant de prudence dans
156 Cn.NTKS I)F, ItOCCACK.
leur iiiliit;ii(', (|ii'ils ciiri'iil le secrcl ile se vdic l'i(''(|ii('iiiiii('iil , et iiit'iiic de coii-
clicr [ilusieiir.s l'ois eiisL'iiilile, sans èlri! ilócduvi'its.
NOUVELLE IV
LE MARI EN PÉNITENCE OU LE CHEMIN DU l'.VllADlS
J'ai oui diro ijirii (Icineurait autrefois, prôs du couvent de Saint-liraiieasse, un Ijon et riche particulier nommé Pucio de Rinieri. Cet lionnne, ayant donné dans la dévotion la plus outrée, se fit affdier à Tordre de Saint-Krançois, sous le nom de frère Pucio. Comme il n'avait jiour toute charge qu'une fennne et un domestique à nourrir, cl (|n'il était d'ailleurs fort à son aise, il avait tout son tciii]is à lui |iour se livrer aux exercices spirituels. Aussi ne l)ouj;eait-il point de l'église; et parce qu'il était simple et peu instruit, toute sa dévotion consistait à l'éciter ses patenôtres, à aller aux sermons et à entendre [ilusieurs messes. Il jeûnait presepio tous los jours, et se donnait si souvent la discipline qu'on le croyait do la confrérie des hàilleurs : c'était le hiuit pulilic dans son quartier.
Sa femme, noiiunéc Isahcllc, élail jolie, IVaiche coiiimo une rose, liicn polrlée, et n'avait guère plus de vingt-huit ans. Elle ne se trouvait pas hion tic la dévotion de frère Pucio, car il lui faisait souvent faire des ahstinences un pou longues et j)ou supportaljles à une femme de son âge. Quand elle avait envie de dormir, ou plutôt de passer un moment agréable avec lui, le Itonhonnue ne l'entretenait que des sermons du frère Nartaise, ou des lamentations do la Madeleine, on d'autres choses send)laldes, ce i|ni ne faisait pas le compte de la dame.
Un moine nonnné doni Félix, convenluol do Saint-I'raiicasse, arriva alors de Paris, où il s'était l'cndu pour assister à un chapitre général de son ordre. Ce moine était jeune, hion fait, plein d'esprit et de savoir. Frère Pucio fit connaissance avec lui. Ils furent bientôt liés de la plus étroite amitié, parce que le moine le satisfaisait sur tous les doutes qu'il lui projtosait, et qu'il lui |)araissait aussi pieux (pi'éclairé. Notre bon dévot no lit |ias difliculté do le nionor cho/. lui, où il le régalait de temps en tenqis de (pu'lquo bouteille do lion \iu. Isabelle le recevait le mieux du monde, par égard pour son mari. L(! leligieux ne [lut se défendre d'admirer la fraicheur et l'endionpoint de cette femme, et ne tarda pas à s'apercevoir de ce cpii lui manquait, et, en homme ihiU itiiblo, il aurait bien \(i\du lo lui iircKurei'. I.a oliose était diflirile, mais
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elle ne lui parut pas impossible. Il (it louglenips parler les yeux, et s'y prit si bien qu'il vint à bout d'inspirer à la dame le même désir dont il brûlait. Lorsqu'il s'en fut bien assuré, il Inniva l'occasion de l'entretenir sans témoin, et la pria de répondre à son amour. Il la vit assez disposée à lui accorder ce qu'il demandait, mais en même temjis très-résolue à n'accepter d'autre rendezvous que chez elle, ne paraître antre part avec lui que dans sa maison : mais il n'était guère possible d'y consoumier l'al'i'aire, parce que Pucio n'en sortait presque pas.
Charmé d'un côté d'avoir trouvé la belle sensible à son amour, et déses|iéré de l'autre de ne pouvoir la caresser, il ne savait comment se tirer de cette situation. Les moines sont ingénieux pour leurs intérêts, surtout pour ceux de la paillardise. Celui-ci s'avisa d'un expédient bien singulier et bien digne de riioiinêtcté d'un homme d'Eglise. Voici la tournure diabolique qu'il prit pour jouir de sa maitresse dans sa propre maison et presque sous les yeux de son mari, sans que le bonhomme pût en avoir le moindre soupçon. Un jour qu'il se promenait avec ce benêt dévot : « Je vois bien, mon cher Pucio, lui dit-il, que vous n'êtes occupé que de votre salut; je vous en loue très-fort, mais vous prenez un chemin bien ]iénible et l)icn long. Le pape, les cardinaux et les autres prélats eu ont un l)ieu plus court et plus facile; mais ils ne veulent pas (pi'iui l'enseigne aux fidèles, parce (|ue cela ferait tort aux gens d'Eglise, qui, comme vous savez, ne vivent que d'aumône. Si les jiarticuliers le connaissaient, le métier de prêtre ne vaudrait plus rien ; on donnerait peu à l'Eglise, et nous autres moines mourrions bientôt de faim. Mais connue vous êtes mon ami, et que ji; voudrais vous marquer par quelque chose la sensibilité que je dois aux politesses que je reçois chez vous, je vous l'enseignerai bien volontiers, si j'étais sur que vous n'en parlassiez à personne. » Frère Pucio, dans une extrême inqialience de savoir ce beau secret, conjure son ami de le lui apprendre et lui |iroteste, par tout ce qu'il y a de plus sacré, de n'en jamais parler. « .le n'ai rien à vous refuser sous ces conditions, répondit dom Félix : vous saurez donc, mon bon ami, que la voie la plus courte et la plus infaillible pour arriver au séjour des bienheureux est, selon les saints ilocteurs de l'Eglise, de faii'e la pénitence que je vais vous dire. N'allez pourtant pas vous imaginer que, la ])éniteuce faite, vous cessiez d'être pécheur : on pèche tant qu'on est dans ce bas monde; mais vous devez être assuré que tous les péciics ipie viuis aurez coumiis justpi'au monuMil de la pénitence vous seront remis et pardonnes, cl que ceux t[uv vous pourriez commettre à l'avenir ne seront regardés que comme des péchés véniels, par conséquent incapables de vous damner, et qu'un peu d'eau bénite pourra effacer. Il faut donc, pour accomplir celte pénitence salutaire, commencer parse confesser très-scrupuleusemcut, puis jeûner et faire une abstinence de quarante jours, pendant lesquels il faut non-seulement ne pas touclur
'•>S CdNÏKS llK liOCCACK.
:'i l:i Iti ■ «ImiiIimì. mais l'i la sienne iirciprc. De [ilus. il iaiil avoir une rliain-
hre dans la maison, d'un vons puissiez voir le eiel |iendant la nuit. Vous vous y rendre/, à l'heure des Complics, et vous aurez soin d'y placer une tal)le large et élevée, de manière (|uc vous puissiez y placer vos iciiis, ayant vos pieds à terre. Onand vons aurez couché votre dos sur cette lahle, vons étendrez ensuite vos hras en l'orme de croix, et, les yeux attachés an ciel, vous denienreiez dans cette posture jusqu'à la pointe du jour, sans houyer de place. Si vous étiez nu homme lettré, vous seriez ohligé de dire pendant ce tenijìs certaines oraisons (|ue je vous donnerais pour les apprendre par cœur ; mais, ne l'étant pas, il sul'- (ira que vous disiez trois cents Pati'r et trois cents Ave Maria, en l'honneur de la très-sainte Trinité. En regardant les étoiles, vons aurez toujours présent à votre mémoire que Dieu a créé le ciel et la terre; et, en tenant vos bras étendus eu croix, vous aurez soin de méditer sur la Passion de Notre-Scigneur Jésus- Christ. Au premier coup de cloche de Matines, vous pourrez sortir de ce lieu de méditation et vous jeter sur votre lit pour vous délasser. Puis, dans la matinée, vous tâcherez de dire cinquante Palerei autant d'Ai'e Maria. Si vous avez du temps de reste, vous pourrez vaquer à vos alfaires. Après dîner, vous ne mantjucrez pas d'aller à Vêpres dans notre église, où vous direz plusieurs prières, sans lesquelles tout le reste serait inutile. De là vous retournerez chez vous, et à l'heure de Compiies, vous recommencerez ladite pénitence, le tout pendant (|uarante jours. J'ai fait tout cela autrefois , et si vous vous sentez eu état de le taire aussi, je puis vous assurer (|u'avant la fin des quarantejouis, vous sentirez des avant-goûts de la lii'^alilnde éternelle, ainsi ipu' je l'ai moimême éprouvé.
— (Jne je vous sais gré, mon lévérend père, de Ioni ce (pie vous venez de m'apprendre! lui repondit Pucio. Je ne vois là rien de bien dillicile ni de trop long. Pas i)lus tard que dimanche prochain, j'espère, avec la grâce de Dieu, connncncer cette pénitence salntaiic » Il ne (piitla pas le moine sans lui renouveler ses remerciments au sujet du service qu'il venait de lui rendre.
Pucio ne fut pas plutôt de retour au logis (]u'il raconta tout à sa femme, ijui, moins sinqile (|ue lui, comprit d'abord que c'était une ruse du moine pour se ménager la liberté de pouvoir passer d'heureux moments au|irès d'elle. L'invention lui parut ingénieuse et assez conforme à Tespiit d'un (lé\(it iudiécile. Elle dit à sou mari (pi'elle élait charmée des progrès qu'il allait faire pour iiiériler le ciel, et ipu', pour avoir part à sa pénitence, elle voulait jeûner a\('c lui, iii attendant de pouvoir prali(pier eile-mème les autres Mioitilicalions.
I,e dimanche suivant, frère Pucio ne man(|ua pas deconuuercer sa pénitence, et doni l' élix, d'accord avec la femme, ne manqua pas non plus de se rendre
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auprès d'elle, et de se divertir pendant que le mari était en contemplation. Ce bon moine arrivait, chaque nuit, im moment après que notre dévot s'élail mis en oraison. 11 soupait le plus souvent avec sa maîtresse avant de se mettre au lit, d'où il ne sortait qu'un quart d'heure avant les Matines. Comme le lieu que Pucio avait choisi pour faire sa pénitence n'était séparé que par une petite cloison de la chambre où couchait sa femme, il arriva qu'une nuit le fripon de moine, plus passionné que de coutume et ne pouvant modérer ses transports, se trémoussait tellement dans les liras de sa donzelle qu'il faisait crier le lit cl trembler le plancher. Frère Pucio, qui récitait dévotement ses Paler, étonné de ces mouvements (pii lui causaient des distractions, interrompit ses prières et, sans bouger de place, demanda à sa femme pourquoi elle se démenait ainsi. La bonne dame, qui était d'un naturel rieur et qui, dans ce moment, chevauchait sans selle ni bride, lui répondit qu'elle s'agitait tant qu'elle pouvait. « Et pourquoi te démènes-tu de la sorte'.' ajouta le mari. Que signident tous ces trémoussements? — Comment pouvez-vous me faire cette question? répliqua-t-elle en riant de tout son cœur, et ayant en effet grand sujet de rire. Ne vous ai-jc pas entendu soutenir mille fois ipie, lorsqu'on ne soupe pas, on se trémousse toute la nuit? » Le bonhomme, croyant de bonne foi que l'abstinence prétendue de sa chère moitié la contraignait de s'agiter pour chercher le sommeil : « Je t'avais bien dit, ma bonne amie, de ne pas jeûner, reprit-il aussitôt ; mais enfin, puisque tu l'as voulu, tâche de dormir et de ne plus te trémousser, car tu fais tellement remuer le lit (|ue les mouvements se communiquent jusqu'ici et que le plancher en tremble. — Ne vous mettez point en peine de cela, mon cher mari, je sais bien ce que je fais ; mêlez-vous de vos affaires, et laissezmoi faire les miennes. » Frère Pucio ne répliqua plus rien et reprit ses patenôtres.
Cejicudant, nos amoureux ne voulant plus être si près du "pénitent, de peur de lui donner à la longue des soupçons, cherchèrent un gîte éloigné de son oratoire. La dame y fit placer un lit, sur lequel, comme on peut le penser, ils passèrent d'heureux moments. Le moine n'était pas plutôt sorti qu'Isabelle regagnait promptcment son lit d'habitude, où le pauvre frère Pucio venait se reposer après son pénil)le exercice. Ou mena le même train de vie pendant tout le temps que dura la pénitence. Isabelle disait souvent à l'égrillard diun Félix : «N'est-il pas plaisant que vous fassiez faire la pénitence à mon mari, et que ce soit nous qui goûtions les délices du paradis? » Elle prit un si grand goût à l'ambroisie que lui servait son amoureux tondu que, plutôt que de s'en priver, elle consentit, quand les quarante jours furent passés, à le voir ailleurs ijue chez elle. Le compère lui en servita discrétion : il en était d'autant phis libéral qu'il n'avait pas moins de plaisir à lui en donner qu'elle à en recevoir : ce (pii prouve la vérité de ce que j'ai avancé en commençant mon hi.stoire, car, tandis
1t;i) CONTKS III' liOCCAr.lv
([lie II' |i;iiivi'(' IVric l'iicid crovail , |(iir sii (Iure iiriiilciiic, t'iilrci- en piirailis, Il
lie lil (iii'v |iiiiissi'r sa l'i'tiiiiic cl le iintiiir (|ui lui en a\iiit iikhiIi i' le iiiui'l elicili in.
NÓliVKLLK V
LK MV(;Nii''inrh;
Dans la ville óv Pislovc, peu éloÌL;née de Horenee, il y cul aulrclois un elicvalief, (l'une l'aniille aiieieinie cl illustre, noninié François Verj;elesi. Il était (\\l reniement riche, mais fort avare, d'ailleurs homme de hien, rempli d'esprit el de connaissances. Ayant été noiiimé podestat de Milan, il monta sa maison sur un grand ton, et se (it ini é(piipagc magnilique jionr figurer honorahlcment dans cette ville, où il était sui- le point de se rendre. Il ne lui niancpiait plus qn'un cheval de main, (»t connue il voulait qu'il fût lican, il n'en pouvait trouver aucun à son i^ré.
Or, il Y avait alors dans la même ville de Pistoyc nn jeune homme nommé Richard, d'une naissance ol)scnre, mais immensément riche. Il s'habillait avec tant de propreté, de goût et d'élégance, qu'il lut surnommé le Mcujmfiqiu\ et on ne le désignait i)his que sous ce beau nom. Il était éperdument amoureux de la femme de François Vergelesi. Il l'avait vue une seule fois ; mais sa beauté, ses charmes, l'avaient tellement frappé, (pi'il amait sacrifié sa foitune au seul plaisir d'en élre aimé. Il avait mis tout en usage pour se rendre agréable à cette belh', mais imitilcnicnl : le mari la tenait si l'oit de court, qu'il ne put seidemciit jias parvenir à lui parler. François n'ignorait point l'amour de Richard, et le plaisantait à ce sujet tontes les fois ipi'il le rencontrait. Celui-ci le badinait à son tour sur son extrême jalousie ; et ces railleries réciproques n'empêchaient pas qu'ils ne fussent bons amis.
Comme le l\laguilH|ue avait le [dus beau cheval de toute la Toscane, on conseilla au mari de le lui demander, en lui faisant entendre que le galant était homme à lui en faire présent |)ar est ime pour sa femme. François, gourmande par son avaiice, se laissa (lersuader, et envoya prier le Magnifique de vouloir bien passer chez lui. 11 lui demande s'il veut lui vendre son cheval, moins par envie de le lui acheter (|ue |)Our l'engager à lui en faire un don. Le Magnillipie, charmé de la i)roposition, lui répond (pi'il ne le vendrait pas pour tout l'or Au monde ; « Mais, qiielipic attaché <picj'y sois, ajoula-l-il, je vous en ferai présciil, si vous voulez, me pcrmellrc d'avoir un entrelieii avec madame votre é|ionse, en voire présence, pourvu que vous soyez assez éloigné pixir ne pas
entendre ce que je lui dirai. Cet homme fut assez vil pour se laisser doniiiicr par l'intérêt. H répondit qu'il y consentait volontiers, étant assuré de la vertu de sa fennne, et comptant se moquer ensuite du Magnifique. Il le laisse dans le salon, et va trouver incontinent sa chère moitié. 11 lui conte ce (|ui venait de se passer, et la prie de vouloir bien lui gagner le beau cheval de Richard. « Celte conq)laisancc, lui dit-il, ne doit pas vous faire de la peine; je serai présent ; je vous défends, sur toutes choses, de lui rien répoiulre ; venez entendre ce ipi'il a ;'i vous dire. » Madame Vergelesi était trop honuèle pour ne pas hlànier le procédé de son mari. Elle refusa de se prêter à son désir; mais il insista tellement, qu'elle se vit forcée de lui obéir. Elle le suivit donc dans le salon, en murmurant contre sa sordide avarice. Le Magnilique ne l'eut pas plutôt saluée (pi'il renouvela sa promesse : et après avoir fait retirer le mari à l'autre cxtréniilé du salon, il s'assit auprès de la dame, et voici le discours qu'il lui tini :
« Vous avez tro|) d'esprit, madame, pour ne vous être pas a[)er(,ue, depuis longlenqis, que je brûle d'amour pour vous : je vous en demande pardon ; mais je n'ai pu me défendre des charmes de votre beauté ; elle l'emporle sur celle de toutes les femmes que je connais. Je ne vous parlerai point des autres qualités dont vous clés ornée et qui vous soumettent tous les conirs ; vous me rendez assez de justice pour croire que personne au monde n'eu sent le prix autant que moi. Je ne chercherai jias non plus à vous peindre la violence du l'eu que vous avez allumé dans mon conir : je me contenterai de vous assurer qu'il ne s'éteindra qu'avec ma vie, et qu'il durera même élernellemeul, s'il est encore permis d'aimer après le trépas. Vous pouvez croire, d'après cela, madame, que je n'ai rien au monde dont vous ne puissiez disposer librement ; mes biens, ma personne, ma vie, tout ce que je possède est à votre disposition , et je me regarderais comme le mortel le plus heureux si je pouvais faire pour vous quelque chose qui vous fût agréable. Je me llalle que, d'après ces dispositions, vous voudrez bien, madame, vous montrer un peu plus sensible que vous ne l'avez fait jusqu'à présent à l'amour que vous m'avez inspiré dès le premier jour que j'eus le bonheur de vous voir. De vous dépend ma trancpiillité, ma conservation, mon bonheur. Oui, je ne vis que |)our vous, et mon àme s'éteindrait tout à l'heure, si elle n'avait l'espoir de vous rendre sensible à ma tendresse. Laissez-vous fléchir par le plus amoureux des honunes; ayez pitié d'un cœur cpu^ vous remplissez tout entier ; payez l'amour par l'amour ; que je puisse dire que si vos charmes m'ont rendu le pins passiomié cl le plus à plaindre des amants, ils m'ont aussi conservé la vie et rendu le plus Iummcux des mortels! Oue ne pouvez-vous lire dans mon àme! vous seriez touciiée des tourments qu'elle souffre. .V|iprenez que je ne [uiis plus les supporter, et que vous aurez à vous re|)rocher ma mort, si vous persiste/, dans votre insensibilité.
Kj'j CdM'KS I)K IHICCACK.
(Julie (|iu' hi |U'ilc il'im lioiiiiiic (jiii vous aime, i|iii \oiis adori', i|iiì srilic d'aiiiiiiii' |iiiur vdiis, ne viuis IVra [loiiil (rii(iiineiii' dans le monde, soyez sûre (|ue \(iiis ne |i(uirii'/. vous eu lappeler le souvenir, sans vous dire à vous-même : liéias I <|ue je suis i>ari)are d'avoir l'ail mourir sans pilié ce |iauvre jeune lioMun(^ (|ui m'aimait lant ! Mais, madame, ce reiieulir, alors inutile, ne l'era (jii'aeeroilre voire peiiu' el voire douleur. l'(Uir ne pas vous exposer à un pareil remords, laissez-vous atlendiir sur les maux que voire indill'érence me l'ait soulTrir ; que ce soit par pitié, si ce n'est par amour. Oui, vous êtes trop hu-
maine pour \miloil' la muri iWìu jeune liommc (pii hri'ile depuis si loiij^iemps d'amolli pomxous, ipii n'aime (pie vous, ipii n'en aimera jamais d'autre ipie vous, (pli ne \it et veut ne vivre cpie pour vous. Oui, vous vous laisserez loiielier |)ar la ((Uislanee de sa tendresse ; (Uii, vous aurez eompassion de sou sort, el vous le rendrez aussi heureux (pi'il est à plaindie, en lui faisant eomiaitre, par votre réponse, que vous le [)ayez d'un tendre retour. »
Après CCS mots, prononcés du tiui le plus pathétiipie el le plus touchant, le Mafîinliquc se tut, pour attendre la réponse de la dame, et pour essuyer quel- (pies larmes (pi'il ne put retenir.
La dame, ipii jusipi'alors s'était montrée insensilde à tout ce ipie cet amant passionné avait l'ait pour elle, qui avait dédaigné les li(uimia,ues ipi'il lui avait rendus dans des tournois, des joutes et d'autres l'êtes (ju'il avait données en son honneur ; ipii n'avait même jamais voulu eonsenlir à lui accorder un (piai't d'heure d Ciiliclien, Ile put eiilendre ce discmirs sans émolioii ; elle eu lui \iveiiient
TROISIKMI': .lOIRNÉE. !<''•>
afrortée, et elle sentit son ereni- s'onvrir inscnsililemcnt aux douces iin|)i'essions (le la tendresse. Sa sensibilité s'accrut à tel point, qu'elle ne tut bientôt (ilus maitresse de la cacher ; et quoique, pour obéir aux ordres formels de son mari elle gardât le silence, les soupirs qu'elle laissait échapper exprimaient bien éloquemment ce qu'elle eut déclaré peut-être ouvertement au Ma,qnirupu% si elle eût eu la liberté de parler.
Celui-ci, surpris de son silence, en connut bientôt la cause, en voyant le mari qui riait sous cape. Je comprends qu'il vous a défendu de parler : le barbare ! N'imitez pas son exemple, madame: mi mot sul'ilt poui' me retuli'e
heureux.
Elle ne lui dil point ce mot qu'il demandait; mais ses yeux, les mouvenients de son visage, les soupirs qui s'échappaient à tout instant de son cour, taisaient à merveille l'office de sa bouche. I,e .Magniliipie s'en apernit aisément ; il conçut dès lors quelque espérance et prit courage. « Eh bien! dit-il, puis{pie votre rnari vous a défendu de un- répondre, je répondrai pour vous, je serai l'interprète de vos senliments. » Et aussitôt de tenir le langage qu'il désirait qu'elle lui tint . « Mon cher Richard, dit-il, en prenant un ton plein de douceur, il y a longtenqis que je me suis aperçue de ton amour pour moi ; ce que tu viens de me dire me prouve combien il est tendre et sincère, .le t'avoue que j'en suis flattée, (|ue j'en ai un vrai plaisii\ .le t'ai paru insensible, cruelle: j(^ ne veux jilus que tu croies que cette insensibilité soit dans mon cœur : oui, je t'aimais: mais la prinlence m'empêchait d'en rien témoigner : je suis trop jalouse de n]a réputation et de l'estime du public |tour avoir agi autrement; mais comme je le connais prudent cl discret, sois tian(|uille, je suis toute disposée à le donner des pieuves de mon tendre attachement. Encore quelques jours de palieiice, et sois sûr q\ic je tiendrai la promesse que je te fais. .le sens que ce n'est (|ue pour l'amour de moi que tu fais présent de ton beau cheval à mon mari ; il est j\iste que tu sois dédonnnagé de ce sacrifice. Tu sais (ju'il est à la veille de partir j)our Milan : je te jure qu'aussitôt après son départ tu pourras me voira ton aise ; et pour (pie je ne sois pas dans le cas de te parler encore pour t'apprendre le temps auquel nous pourrons nous réunir, je te préviens que le jour (pu' je serai libre et que j'aurai tout disposé pour te recevoir, je suspendrai deux bonnets à la fenêtre de ma chamitre qui donne sur le jardin. Tu viendras m'y trouver, en prenant bien garde que personne ne te voie ; je t'y attendrai, et nous passerons le reste de la nuit ensendile. »
Après avoir ainsi parlé pour la belle muette, il parla ensuite pour lui-même en ces termes.
« Ma belle, ma chère, mon adorable dame, je suis si pénétré de vos bontés, elles me causent une si vive joie, que je n'ai pas d'expressions pour vous peindre ma reconnaissance: et (piaud les exjtressions ne me manqueraient pas. le
tennis le ]ilus Idiij; no siilTnail pas pour vous lóiiidi^ncr Idiilc ma scnsiltilité. Je vous prie (lonr (le \(iiiloir liicii sup|)l('!(>r yous-uk'Mio à toul ce (juc je jiounais vous iliic pour vous rciiicicici' (lijiuciiicnt. .le vous assuicrai sculciucnt ipu' j'aimerais mieux mourir milli' l'ois (pie de vous eomproiiiellr'e en aucune nuunère, et tpu' je me eonduirai toujonis de l'açon à me rendic digne de voire amonr. ■le n'ai maiutenani |)lus rien à vous dire, si ce n'est que Dieu vous rende aussi constante et aussi heureuse (pu- je le désire et cpic vous le nu'^ritez. »
La dame n'ouvrit point la liouclic, mais laissa connaître a\i Magnilicjue (pi'elle n'élait pas aussi insensilile (pi'elle l'avait paru d'aliord. L'amoureux jiassionné, voyant (ju'il n'en pouvait tirer aucun mol, se leva et courut vers le mari, qui lui dit en souriant : « Eh hicn, monsieur le galant, ne vous ai-je pas bien tenu ma promesse? — Mais non, lui répondit-il froidement ; vous m'aviez |u-oniis un entretien avec madame votre épouse, et vous ne m'avez présenté qu'une lielU; statue. » Cette réponse du Magniliipu' plut extrêmement à messire François, parc* qu'elle ne lit (|ue lui donner une plus grande opinion de la vertu de sa femme. « Le cheval (jui vous appartenait n'en est pas moins à moi, répliquat-il. — J'en conviens ; mais si j'eusse pourtant imaginé ne retirer qu'un jiareil avantage de la grâce que vous m'avez faite, je vous avoue que j'aurais beaucoup mieux aimé vous en faire cadeau, sans y mettre de condition : j'aurais eu du moins la satisfaction de vous en avoir fait la galanterie en entier, au lieu (|ue je n'ai fait en (pielque sorte que vous le vendre. » Le mari s(uiriait malignement en l'écoutant, et se moquait de lui tant qu'il pouvait, l'arvemi ainsi au comble de ses désirs, il partit deux jours après pour se rendre à Milan.
(Juand la dame se vit en liberté dans sa maison, le discours cpie le Magniliquc lui avait tenu, l'amour dont il brûlait pour elle, la générosité avec laquelle il avait fait le sacrifice d'un cheval auquel il était attaché, toutes ces choses s'offraient continuellement à son esprit ; son amour-propre prenait même plaisir à s'en occuper. Ce cpii contribuait surtout à l'entretenir de ces idées, c'était de voir le passionné Richard passer et repasser plusieurs fois le jour devant sa fenêtre. Elle disait en elle-même lorsipi'elle l'apercevait : «Le pauvi'e jeune homuu', couMue il m'aime! ne dois-je jias avoir conqiassiou de lui, puisque c'est pour moi (piil soui'fre'.' Quf l'erai-je ici toute seule pendant six mois de veuvage? C'est bien du lem|is pour une femme de mon âge. Conuueul mon mari pourra-t-il me payer ces arrérages? Oui sait s'il ne fera pas une maîtresse à .Milan? rt'ailleurs, quand Irouverai-je ini amant aussi tendre, aussi aimable (pii' le Maguifi(pu'? » Ces réllexi(ms, (pii revenaient sans cesse à son esprit, la détcMiiinèreul enliu à pendre les deux bonnets à la fenêtre de sa cliaudire. llicliard ne les eut pas plutôt iqierçus (pie, tr;msji(irlê delà |)ius vive joie, il se ciiil le plus lieuii'UX des hommes. Il alleliilil la nuit avec beaucoup d'iuipa-
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tiencc , et quand elle fut venue, il se rendit à la porte du jardin, qui n'était (|ue poussée, et courut, après l'avoir feimée, à la porte du corps de logis où la dame l'attendait. 11 la suivit dans sa chambre, et n'y fut pas plutôt entré qu'il s'empressa de l'endirasser et de la couvrir de mille baisers. Ils se mirent au lit, où ils goûtèrent des plaisirs d'autant plus délicieux qu'ils étaient le fruit de l'amour le plus tendre. On imagine bien que ce ne fut pas la seule nuit qu'ils passèrent ensemble : leur conimeree dura tout le temps de l'absenre du mari. La chronique prétend même qn il Iniuvèrent le moyen de se réunir plusieurs l'ois depuis le retour du cocu.
NOUVELLE M