L.\ fkintf: i'ar amour
Naples est une ville très-ancienne, el à coup sûr une des plus agréables do l'Italie. On y vit autrefois un jeune homme de qualité, fort riche, qu'on appelait liichard Minutolo. Quoiqu'il fut marié et (pi'il fiit une femme fort aiiiiable cl i'ort jolie, il ne laissa pas de devenir amoureux d'une autre dame, qui surpassai!, à la vérité, toutes les Napolitaines par sa vertu, sa beauté et ses agrémenis. trétait madame Catella, femme d'un gentilhomme nommé Philippe Figinolpho, qu'elle aimait de tout son cœur et par-dessus toutes choses. L'amoureux Richard lit auprès d'elle tout ce qu'un homme passionné peut tenter pour se rendre agréable à une femme et s'en faire aimer; mais tous ses soins furent inutiles : la dame était insensible pour tout autre (pie pour son mari. Désespéré du peu de succès de ses poiu'suites, il essaya de vaincre sa passion, et n'en put malheureusement venir à bout : la belle avait fait de trop profondes impressions sur son cœur. Ce pauvre homme dépérissait tous les jours à vue d'œil : la vie lui devint si insupportable, qu'il se serait donné la mort pour mettre lin à ses maux, si la crainte de l'enfer ne l'eût retenu. Un de ses parents, touché de son liisie état, le prit un jour en parliculiei-, et lui dit tout ce que la raison était capable de lui suggérer pour le détacher de cette femme. Il lui fit entendre qu'un amour sans espérance était une vraie folie, et qu'il ne devait pas se llatter <\\it' le sien fût jamais récompensé. Songe/., mon cher, que cette femme rafbde de son mari, qu'elle ne voit ipu' lui dans le monde, qu'elle en est jalouse, au point de se trouver mal lorsqu'elle lui entend faire l'éloge d'une autre femme. Il voyait cela tout aussi bien que son parent : mais il ne lui était pas aisé de renoncer à une |)assion enracinée. Il lui restait une lueur d'espérance, et c'était
16fi CONTKS DI' lìOCf'.VCE.
autani (|iril l'ii liillail |iniir ciitrclniir ses I'ciin. Il r(iiii|irit Idiilclciis (|ii"il nr |i;irviriidrait (jiic (linicili'iiicnl, Irrs-lnnl, cl |i('ul-i'lii' jniiiais à se l'airi' (''(•(iiilci- de (■('Ile (linit il ('lail si lori (''luis. Il cnil donc dcvoii' recourir à la nisc, pour làclicf d'iililciiir par supere liciic cc(pfil u'cùl voidu dcvtiir (ju'à la icudicssc. I. a jalousie de la dame lui parut propre à servir son projet. Pour l'éussir plus sûrement, il feignit d'être iiarlailemcnt guéri de la passion que madame Catella lui avait inspirée, et d'être amoureux d'une autre dame. Pour le l'aire mieux accroire, il (Imma, en riionneur du nouvel objet de son attachement prétendu, des l'êtes, des touiriois cl d'autres divcitisscmcnts, comme il en avait donné à c(dl<' (|ni n'avait pas voulu le payer de rctoni'. Il sut si Inen se contraindre et caclicr SCS viais sciilimenis, (pie loiil le iiioiide, cl madame C;\tella elle-même, crut i|u"il avait sincèrement changé d'ohjct. Dès ce moment elle l'ut heaueoup |dns lihre avec lui, et ne faisait aucune diflicnlté do le regarder, de le saluer et de lui parler ipiand elle le rencontrait dans la rue ou autre pari : ce qui ai rivait assez fréquiMumeiil, parce qu'ils logeaient dans le même ijuarticr.
Les choses (''talent dans cet état, Im'squ'uu jmir de la hellc saison, madame (ialella lit la partie, avec plusieurs autres dames, d'aller dîner et souper à la campagne. Richard en fut instruit assez à temps pour engager plusieurs personnes de sa coterie d'en faire; autant, et d'aller dans le même endroit. Les deux sociétés se rencontrèrent, comme il le désirait. 11 fut décidé qu'on ne se séparerait point. Richard l'cigiiit d'\ consentir diflicilcmcnt, pour mieux éloigner les sonp- (,ons sur son |iidjcl. On ne manqua pas dii le railler sur ses nouvelles amours; madame Catella se mit de la [larlie, et ])oussa ses plaisanteries plus loin que les autres. Richard n'avait garde de se défendre; il faisait, au contraire, riiomme passionné, ce qui donnait matière à le plaisanter davantage. R recevait le tout au mieux, et ne perdait point son projet de vue. Quelques dames s'étant écartées pour se promener, il se trouva auprès de madame (]atclla avec peu de monde. Il saisit cette circonstance pour lâcher ipichiucs généi'alités sur l'inf!délité des hommes les plus aimés de leurs femmes; il lit même enlendre assez clairement à la helle qu'il idolâtrait et \itmv qui il se montrait si indifférent, que Philippe, sou mari, ne lui était pas aussi iidèle (jii'elle se l'imaginait. 11 n'en fallut pas davantage pour réveiller toute la jalousie de madame Catella. Mlle ipicstiomic Richard, ipii l'ciiil de ne pas l'entendre, et ipii linil par lui dire que ce n'était ([u'une plaisaiilciic de sa part. Elle n'en veiil rien croire, et lui témoigne la ])lus grande envie de savoir ce (pii en est. IJIlc le prend en particulier, et le suj)|)lie de lui dire si son mai'i a (juelque intrigue. « Poui(pioi voulezvous tpie je vous afilige'.' .\on, madame, je n'en ferai rien. — Je vous le demande en grâce, lui rêpiiipia-t-cllc : je vous aurai la plus grande des ohligations de m'instruirc de ce (pii se passe à mou insu. — Eh hicn, madame, vous sei'cz satisfaite; vous avez conservé trop d'empire sur moi juiur que je puisse vous
TROISIÈME JOURNÉE. KW
rien refuser ; mais je ne vous nitéirai (ju'à condilion (|iie vous ne parlerez de rien à personne, ni à votre mari, (jue vons n'ayez vu de vos propres yeux la vérilé de ce que je vais vous dévoiler. Je vous fournirai, si vous voulez, les moyens de le convaincre vous-même de son inlidélilé: il ne tiendra (ju'à vous de le prendri! sur le fait. Ces mots ne font que redouliler la curiosité et Timpatience de la dame: elle lui promet, par tout ce qu'il y a de plus saint, de ne jamais le compromellre, et l'invite à .s'expliquer promptement. — Si je vous aimais comme
autrefois, madame, lui dit alors Richard, j(! me garderais liieii de vous porhi une send)lal)le nouvelle. Ces sortes d'avis sont toujours suspecis (jiiaiid ils viennent d'un amant : mais à présent (pie je suis yuéri de la passion malheureuse (pie V(Uis aviez allumée dans mon cœur ; à présent (pie j'aime non moins éperdumenl un nouvel ohjet, je ne crains pas d'être soupçonné d'avoir aucun intérêt à vous dévoiler la conduite de votre mari. Vous saurez donc, madame, que maître Philippe n'est pas, à heauconp près, aussi scrupuleux que vous sur l'article de la galanterie. J'ignore s'il est fâché contre moi, à l'occasion de l'amour que j'ai eu pour vous, ou s'il vous fait l'injustice de croire (pie vous ayez répondu à mes soins; mais je sais hien qu'il cherche à me faire cocu. Oui, il est amoureux deiiia femme depuis (piehpie temps, et il nese passe jias de jour (piil
108 CONTES !)!•; BOCCACK.
iTcss^vr lie nouveaux iiiovt'iis pdiir la séduire. Ce sont des uiessafics conliiiuols (le sa part. Ma l'cnuiie, qui a craint avec raison ([ue je ne m'en aperçusse à la longue, et que je ne vinsse ensuite à la soupçonnei' trèlre d'intelligence avec lui, m'en avertit avant-hier. OïTai-je l'ait? Je l'ai engag(''e à Teindre de s'èlrc laissé gagner par ses poursuites, atin de pouvoir le convaincre de son ingratitude pour nue Icuuiie dont il n'est pas digne, .l'ai voulu me ménager ce plaisir, et il m'en a l'olimi l'occasion ce matin même; car vous saurez qu'un moment avant que je sortisse de die/, moi, il a envoyé une eommissionnaire à ma l'emme pour la prier de lui donner un lendez-voiis. Mlle est aussitôt venue nu; trouver poMi' me demander (|uelle réponse elle devait lui l'aire. Donnez-lui rendez-vous, lui ai-je dit, liiez .leaiuiot, le Iniigiieur, sur l'iieure de midi, pendant (pie tout le inonde re|)ose. Elle a été joindre la commissionnaire sur-le-cliamp, ipii a paru eiK liauli'-e de cette réponse. Vous pensez liien, madame, que je n'y enverrai point ma femme; c'est moi (pii me propose d'y aller, pour lui l'aire les repioclies qu'il mérite... Mais il me vient une idée; si vous y alliez vous-même? Oui, madame, si j'étais à votre place, je lui jouerais ce tour; et pour mieux le convaincre de sa perfidie et lui ôler tout prétexte d'excuse, je lui laisserais consominer l'd'uvre avant de lui dire la moindre chose : cela vous sera d'autant plus iaeile, (|ue les croisées et la porte de la cliambre où il se propose d'attendre ma l'enime doivent être fermées. C'est une condition (pioii a mise au rendezvous jioiir le rendre plus vraisemhlalde; car il ne manquera pas d'imaginer (jue ma l'emme ne prend cette |>récaution qu'alin de s'épargner reiiiliarras et la iiontc (|iie les dames éprouvent la première l'ois qu'elles rendent leurs amants heureux. Si vous suiviez mon conseil, niadame, vous lui joueriez ce lion tour, llieii 1 quelle sera sa confusion, ijuaiid, sortant d'entre vos liras, vous lui ferez voir (pi'il a eu affaire à sa jiropre femme et non à la mienne! Je vous assure ipie la honte (pi'il éprouverait dans ce moment nous vengerait bien de l'outrage (ju'il veut nous faire à l'un et à l'ani re. »
Madame Catella, sans considérer (jnel était riioinme ipii lui l'aisait nu pareil rap})ort; sans songer du tout au stratagème doni elle allait être la dupe; sans imaginer qu'on pouvait lui eu imposer, lomlia dans le défaut ordinaire aux personnes jalouses : elle crut aveuglément tout ce que iiiehard venait de lui dire; et, a|irès avoir l'ail réllexioii à plusieurs choses qui s'étaient passées auparavant entre (die et son mari, elle répondit, enllammée de colère, (|u'ellc était résolue de prendre ce |iarti et de suivre en Imil ses ennseils à cet égard, se félicitant iravance de la gamme (pi'idle cliaulerail à son mari s'il se ti'ouvait au l'endiv.vons. « Je le traiterai, je vousjiire, de manière ipi'il ne verra jamais de lemme sans se le rapiu'ler. »
llicliard, fort satisfait du succès de son eiilre|iris(\ conlii ma la dame dans sa résololion, cl lin rapporta pliiMcuis faits adroitcnicnt imagiiie>, pour la iorlilier
THOISIÈME JOURNÉE. 109
dans sa créJiililp. Il liiiil parla |iri('r de Riarder un secret inviolable jusqu'au iiionicnt iiii olle serait pleiiieineut couvaineuc de la peilidie de son mari: et la lionne dame le lui promit sur sa loi.
Le lendemain, de grand matin, liieliard alla ehe/, le haignciir. 11 parla à uno vieille l'emme (|ui avait soin des bains et qu'il connaissait un |)eu. Il la pria instamment de vouloir bien le servir dans son projet, en lui promettant une lionne récompense. La bonne vieille, qui ne demandait pas mieux qm^ de gagner de l'argent, lui promit de faire tout ce qui dépendrait d'elle pour l'obliger. Richard lui dit ce dont il s'agissait. « J'ai votre affaire, lui répondit-elle. 11 y a dans la maison ime petite chambre qui n'a point de fenêtres; je vais y placer un lit; et pour que le jour ne puisse y pénétrer quand on ouvrira la porte, je fermerai les croisées de la pièce (pi'il faut traverser pour y arriver. — -Fort bien, » reprit l'amoureux tout transporté dejoie. Puis, il lui lit la leçon sur la manière dont elle devait introduire la dame dans cet endroit. Après que tout fut ainsi disposé, il alla dîner, et revint chez la bonne vieille sur les on/e heures pour y attendre la femme de Philippe Figinolpho.
Madame Catella, ne doutant aucunement de la vérité de tout ce que lui avait dil Richard, rentra le soir dans sa maison de très-mauvaise humeur. Son mari, qui dans ce moment rêvait sans doute à ses affaires, la reçut fort froidement et ne lui lit point les caresses qu'il était dans l'usage de lui faire toutes les fois qu'elle rentrait au logis après une absence de quelques heures. Cette froideur la confirma dans ce qu'on lui avait dit sur son compte. « Je ne le vois que trop, disait-elle en elle-même, mon mari ne pense qu'au rendez-vous de demain ; il est tout occupé de la femme dont il espère jouir; mais il n'en sera rien. » An lil, même distraction, même froideur de la part du mari, et par conséquent mêmes réilexions, même dépit de la part de la femme. La jalousie (pii la dévorait écarta le sounneil de ses yeux. Elle ne fut occupée qu'à penser à ce qu'elle lui dirait quand elle serait au rendez-vous. Enfin, le lendemain, son mari la quitte sur les onze heures, sous prétexte d'aller dîner chez nue personne qui avait quelque affaire à lui communiquer; ce qui se trouvait vrai, parce que Richard avait en l'habileté d'engager un de ses bons amis à attirer Figinolpho chez lui vers cette heure-là. « L'imposteur! le perfide I disait sa femme en elle-même: liez-vous après cela aux hommes ! Mais le traître ne s'attend pas à la surprise que je lui prépare. Que je vais lui en dire! » Enfin, l'heure demidis'approchant, elle sort aeeom|)agnée de sa servante, et arrive bientôt à la maison du baigneur, que Minntolo lui avait indiquée. Elle trouve la bonne vieille sur la porte, et lui demande si Philippe Figinolpho est venu. « Etes-vous la personne (pii doit lui parler à midi? répond la vieille, très-bien endoctrinée par l'amoureux Richard. — Oui, réplitjua la dame. — Entrez donc là, et suivez-moi. » Madame Catella la suit, eu baissant un voile (pi'elle avait sim" la li'te, afin de n'être point
170 CONTKS DI') Itoci; ACK.
rccdiimic (le son iiinri. I,!i voilà inliodiiilc dans la cliiuiiliii' oliscine, liicliai'd, II' civili' [ilcin de joie, Ini dit (rune voix cxtrciiiciiicnl hassc : « Soyoz la liiciivoniie, ma oliere amie. » Il la saisit ensuite |iar la inaili, la mène pi'ès du lit, la prend entre ses liras et lui l'ait mille caresses, aii.\(|uelles elle répond sans dire lin seul mol, craijinant de se l'aire connaiire si elle jiarlait. Quel jilaisir pour raiiianl de jouir des l'aveiiis (rune personne ipTil ainiail avec tant de passion! Mais ipiel plaisir encore de tromper nue iiilmniaine (pli le i'aisail laiiiiiiir depuis si loiiiileinps !
Ouand la dame comprit (pi'il u"y avait jiliis rien à j^aj^ner en gardant le silence, elle fit ('dater sa jalousie et son ressentiment. « A qui crois-tu avoir affaire, traître".' s'écria-t-ellc. Que je suis malheureuse d'aimer un perfide qui iirùle pour une autre! Est-ce là le prix de huit ans de soins, de tendresse et de iidt'litt'? Ap|ircnds que je suis Catella, et non la femme que tu penses. Oui, maliieure.ux, tu viens de jouir de celle que tu as si lonfitemjj* trompée par tes feintes caresses; tu dois reconnaître ma voix, et il me tarde de voir le jour pour rendre ta honte complète. Je ne suis plus surprise de ta rêverie d'hier au soir : tu te ri'servais pour la femme de Richard. Ai-je moins d'appas qu'elle, monstre (pie lu es, pour me traiter avec tant de mépris? Que j'étais aveugle d'avoir tant d'amour (Miur cet ingrat! Le perfide! croyant être avec ma rivale, il m'a fait |iliis de caresses, m'a niDUlré plus d amour dans le peu de inonients (pie je viens de passer avec lui que dans aucun temps de sa vie. D'où vient que tu es chez moi tout de glace, quand tu montres ici tant de feu? Mais, grâce au cii;!, c'est ton propre champ que tu viens de lahourer et non celui d'autrui. Je ne m'étonne plus si tu t'endormis hier au soir sans me faire la plus petite caresse: lu voulais le ménager pour faire aujourd'hui des prouesses et arriver tout frais au champ de bataille. Mais, encore une fois, grâce à Dieu et au bon avis ipie j'ai reçu, l'eau a suivi sa pente ordinaire; tu es venu, malgré toi, moudre à mon moulin... Mais, u'as-tu rien à dire, misérable? Es-tu devenu muet depuis (pie je t'ai fait ('onnaitre ton erreur? Par ma foi, je suis tentée de t'arracher les veux; toute autre (pie Catella ne se contenterait certainement pas des reproches (pie je te fais; tu mériterais que je t'étranglasse, misérable! Faire infidélité à une femme aussi honnête, aussi tendre, aussi recherchée: quelle noirceur ! Tu te llattais sans doute (juc j(! ne serais jamais instruite de ta trahison? Mais tout se découvre, et nul n'est si fin (pi'il n'en trouve un jilus hn. Conviens qu(! je t''ai joué là un bon tour, et (pie tu ne t'attendais guère à me rencoiilrer ainsi sur ton chemin. Mais tu n'eu seras pas quitte pour le (lé|iit et la honte (pie lu éprouves eu ce nionieiil ; je t'apprendrai, de la lionne iiiaiiière, à me trahir de la sorte. »
Richard avait toutes les peines du iiiimde à retenir les éclats de rire. Il voulut recommencer ses caresses .sans dire mot, mais elle le repoussa liiusipiemeiit.
l,;i Feilllo pili- :iilini
ÏROISIÈMK JOURNÉE. 471
« Me prends-tu, lui dit-elle, pour un enfant? T'imagines-tu qu'il n'y a (ju'à me llatter, me caresser, pour me faire revenir? Non, je ne le le pardonnerai jamais. Tu [)eux même t'attendre à te voir accablé de reproches en présence de tous nos parents, amis et voisins. Réponds-moi, scélérat, ne vaux-je pas la femme de Richard? Suis-jc moins jeune qu'elle, et d'une condition moins relevée? Parle, qu'a-t-elle de plus que moi? »
Pendant qu'elle exhalait ainsi son courroux, l'amoureux lui baisait la main et cherchait à lui baiser autre chose. « Ole-toi de là, mauvais sujet, ne me touche plus. Tu as fait assez d'exploits; et à présent que tu me connais, tout ce que lu pourrais faire serait forcé; mais, si Dieu me prête vie, je te promets de te mettre dans le cas de le désirer plus d'une fois. Tu n'en auras pas quand tu \oudras; je me repcns seulement d'avoir été si fidèle à un honnne qui l'est si peu. Je trouverai moyen de m'en venger. Je ne sais ce qui m'enqièche d'envoyer quérir Richard tout à l'heure, lui qui m'a tant aimée, sans pouvoir se vanter d'avoir eu de moi un seul regard favorable, et de me venger à tes yeux, par représailles, de ta perlidie. Quel mal ferais-je en effet? N'as-tu pas voulu et cru jouir de sa femme? Pourrais-tu te plaindre si je te payais de la même monnaie? » A ces mots, elle voulut sortir du lit et s'en aller, mais l'amoureux llicliard la retint; et jugeant qu'il était de trop grande consétpicnce pour lui cl pour elle de la laisser dans son erreur, il résolut de se faire connaitre et de la ilétromiicr. Il l'embrasse et, après lui avoir appliqué plusieurs baisers sur le iront : « Ne vous troublez pas, ma chère amie; je suis Richard. J'ai cherché à obtenir par la ruse des faveurs que je n'ai pu obtenir par l'amour le plus tendre ipii fut jamais. » .4. ce son de voix qu'elle recomiut, à ces paroles inattendues, madame Catella faillit se trouver mal. Elle voulut se jeter hors du lit, mais Richard l'en empêcha; elle voulut crier, mais il lui ferma la bouche avec sa main. « Consolez-vous, madame; ce qui est fait est sans remède. A (|uoi vous servirait-il de crier? Vous ne feriez (jue vous déshonorer et vous couvrir de honte, si vous alliez rendre publique cette aventure. Faites réflexion (jue vous anrcz beau dire (jue c'est par ruse (jue je vous ai fait venir ici, personne n'en croira rien. D'ailleurs, je le nierai comme un diable: je dirai même que c'est par argent que je vous ai attirée, et ipic, ne vous en ayant pas donné autant (|Ue vous espériez, vous avez pris celte toiirimrc pour vous venger de moi. Vous n'ignorez pas que le public est plus enclin à croire le mal ipie le bien: il ajoutera plutôt foi à mes discours qu'aux vôtres. Songez que si vous en parlez seulement à votre mari, vous allez allumer dans son cœur une haine implacalile contre moi : il faudra que l'un de nous deux périsse. En serez-vous plus tranquille quand il m'aura arraché la vie, ou ipie je la lui aurai arrachée? Ne nous exposez pas l'un et l'autre à un danger inévitable; ne vous exposez pas vousmême à une infamie qui ne remédierait à rien. A'ous n'êtes pas la seule femme
(lu'dii ail ainsi troiujKH'. Mon criiiu! vieni de liop (ranidiir: jamais votic mari ne vous a aimée ni ne vons aimera autant (|ue j(^ vons aime : il ne seul pas aniani ipie mi>i le prix de vos cliarnies. No vous afflificz point, je vous en prie, ma chère amie! je suis et serai toujours tout à vous. Si je vous avais moins aimée, je ne serais pas si coupal)le. Pardonnez l'arlifiec dont je nie suis servi à Tcxcès de ma tendresse. Je vous idolâtre ; et si vons saviez tout ce que j'ai souffert avant d'employer la ruse pour vous sul)juf;uer, vous cesseriez d'être fàeliée contre moi. »
Toutes ces raisons ne la consolaient point ; elle fondait en larmes de dépit et de rage. Néanmoins, quelque outrée (prelle fût, elle eut assez de liberté d'esprit pour sentir qu'elle aurait tort de faire un esclandre; elle comprit que le plus grand mal retomi)crait sur elle; c'est pounjuoi elle ne jugea point à |)ropos de crier (juaiid Richard cul òlé sa main de dessus sa liouche. Pour mieux la consoler, noire amoureux uv mau({ua j)as de lui promettre le secret le plus inviolahle, il lui seirait les mains, les approchait de son cceur, et lui mari|uait de toutes les façons le plus grand attachement. « Laissez-moi, cruel, lui dit-elle; je doute que vous obteniez jamais du ciel le pardon de l'outrage (juc vous m'avez fait. Je suis la victime de ma sim|)licité et de ma jalousie. Je ne crierai point. Je sens que tout éclat pourrait nu^ nuire; mais, soyez assuré (pie, de façon ou d'autre, je ne mourrai point avant de m'ctre vengée du cruel Ituu- (pie vous avez eu l'indignité de me jouer. Laissez-moi, ne me retenez plus, à présent que vous avez obtenu ce que vous désiriez; laissez-moi, vous di.s-je, aller cacher ma honte et mon désespoir. »
Uichard n'avait garde de la laisser partir avant d'avoir fait sa jiaix : il lui parla eneme, lui demanda mille fois pardon, et lui montra laiil de douleur el de tendresse, qu'il linit par la désarmer. (Juaiid il l'eut apaisée, il la supplia de permettre {|u'il lui donnât encore des preuves de son aiiimir, pour gages de la sincérité du pardon qu'elle lui accordait. Elle lit bien des diflicultés, mais enlin elle se laissa gagner. Le plaisir acheva si bien de la réconcilier avec lui, lineile ne s'en séjiara (pi'avec le plus grand regret. En ces sortes de choses, rien ne coûte que le coiiimencenienl. Elle trouva une si grande différence entre Uichard et son mari, ipi Cile eut depuis ce jour pour le pi'emier autant d'amour qu'elle avait eu autrefois de froideur et d'indifférence. Ils retournèrent plusieurs fois chez le même baigneur et dans d'autres endroits, et se conduisirent avec tant de prudence, que la Irin de l'un et le mari de l'autre ne se
doutèrent jamais de leur intrigue.
TIlOISlliME JOURNEE 173
NOUVELLE VII
-E ouIPUonUO OU UE l'ÈUERlN
Un jeune gentilhoniiiie de l'Iorcnce, noniiiié Tédaldc Eliséi, dcviiil anioiirciix fou de madame Hermclinc, femme d'Aldobrandin Palermini, et sul, par ses soins et ses bonnes qualités, s'en faire aimer à son tour; il eut même le secret d'obtenir ses faveurs ; mais la fortune traversa bientôt ses plaisirs. La belle, après lui avoir donné pendant quebjue temps les plus grandes marques de tendresse, prit tout à coup la résolution de rompre avec lui, et, sans lui en dire le motif, cessa de recevoir ses assiduités, et ne voulut pas même lui pt'rmcttre de lui écrire; elle refusait jusqu'à ses lettres, et défendit aux connnissionnaires qu'il lui envoyait de paraître davantage cbez elle et de l'accoster nulle pari. Cette conduite extraordinaire |)longea Tédalde dans la tristesse la plus profonde et la mélancolie la plus noire ; mais il avait tellement caché son amour, que personne ne se doutait de la cause de son chagrin. Il n'oublia rien pour regagner les bonnes grâces d'ilermclinc, qu'il n'avait pas perdues par sa faute, et n'ayant pu en venir à bout, ni même lui parler pour savoir la cause d'un changement si subit, il résolut de s'éloigner, pour ne pas donner à l'inhimiaine le cruel plaisir de le voir se consumer de jour en jour. Il ramassa donc tout l'argent qu'il put, et partit secrètement de Florence, sans avoir communiqué son dessein à ses parents. Il n'en j)arla qu'à un de ses amis, ])our le(piel il n'avait rien de réservé. Arrivé à Ancóne, où il prit le nom de Philippe Sandolescio, il se mit aux gages d'un marchand et s'embarqua pour l'ile de Chypre. Le marchand le trouva si intelligent et si fort à son gré, que, non content de lui donner de très-gros appointements, il l'associa à son coinmerce; bientôt après, il lui confia la plus grande partie de ses affaires. Pliili|ipe les conduisit si bien, qu'il devint en peu d'années un l)on et riche négociant et (pi'il se fit un nom dans le commerce.
•Jwoiqn'il n'eût jamais oublié sa maitresse, ipi'il aimait toujours, cl ipi'il eût souvent des mouvements qui lui faisaient soidiaiter de revoir l'Iorence, sept ans se passèrent sans qu'il prit la résolution d'y retourner. Mais un jour, entendant chanter une chanson (pi'il avait faite autrefois pour sa chère Ilermeline, dans laquelle il avait peint leur tendresse nuituelie et les doux plaisirs qu'ils goûtaient ensendde, il sentit réveiller tout à coup dans son cu'ur la première vivacité de sa passion, ne pouvant se figurer que sa maitiesse l'eût
I7J coNTRs m; BOC.Cvr.K.
mililii'. Il icpiisMi aliiis (liins smi iiii;ti;iiiMtiiiii le melili' de cttlr il.iiiir, ci ne |tiit irsistcì' celli' lois :iu dcsir vitilcnl ijii'il avnit de la revoir. Il mei ses al'laires cu ordre: il semlian|iie sans perdre de leinps, ci arrive à Ancóne, accoiiipa^'iié d'iMi scid doniesli(|iie. Il l'ail |iasser de là ses ell'ets à Florence, à l'adicsse d'nn eorrespoiulanl de son associe, el, revèln d'un liaiiit de pèlerin, il prend, sous eo (léguiscMieiiI, le clu'iiiiii de sa patrie. Arrivé à !■ inrciice, il \a loL;er dans une aulier^'c, quelrni^ rr(''ii'> leiiaieiit pn''< de la iiiaisiiii d'Ileiiiieline. Sev pieinieis siuiis llirciil de pa>>er de\ant eelle elieic iiiìu>om, (Imii-- re>pi''ianee ile \iiir mmi ancienne iiiaiiressc: mais, trouvant les portes et les l'enèlres l'erniées, il crut iprclle avait elianti;!; de demeure, on (|u"elle ne vivait plus. Plein de cette triste idée, il passa ensuite ile\anl la maison des Kliséi, ses l'rèros ainés. .\utre sujet d'inquiétude et d'étoimemenl ; il voit devant leur porte trois ou ipialre de leni's domestiques en deuil. Il ne sait ipie penser. Persuadé (]u'on ne pourrait le reconnaître sous l'habit qu'il poitait, son visaj^e étant d'ailleurs l'ori chanf;é, il entre incontinent chez un cordomiier du voisinaf;e, sous prétexte d'avoir hesoiu de ipu'lipu.' chose de sa lioiitiinie, et, après un court dialo^'ue, il lui demande pmiri|uoi ces ;iens étaieiil en ileiiil. « Parei' qu'un fière des maîtres lie la iiiiiisnn, unililiié Téiialile, qui l'Iail \elUl iei depuis ipielqiie temps après une lonj^ue absence, a été lue il \ a quinze uu nÌu^I jnms. — Ijes-Miiis bien sur de ce (pu- vous me iliti's là? — Très-cerlaiuemcnt, et iiiéiiie j'ai oui diie que jes i'rcres du mort ont prouvé juridi(|uement (prAlilobraiidin Palerniiui, (|ue vous connaissez peut-être, était l'auteur de cet assassinat ; car ou prétend que ce Tédalde était amoureux de sa l'ennue, et (pi'il était verni déj;uisé pour coucher avec elle. — El qua-t-oii l'ait à Ahlobraudin'/ — On l'a mis en prison, el il est à la veille de jiasser un mauvais quart d lieme, — Kl sa l'emme, qil e^telle'devenue'.' — Klle est chez elle, l'nrt al'llijiée de cette aventure, comme vous le |)ensez bien. »
Tédalde était étonné à un point ipii ne se conçoit pas: il ne pmhail s'imay:iner qu'il y eut qui'l(|u'un ipii lui ressemblât assez pour i|u"iiii reiit pris piuiiliii-mi'iiie. Tniieln' de la malh'jureuse destinée d'.VIdidManilin, el eliaj nié pour* tant d'aMiir appris que sa chère llermeline vivait encore, il leloiinia au lo^'is, la li'te reiiiplie de mille idées dilTérenlo. On le mil eoiielier ilaii> nue ehambrc au dernier éta<;e. Le mauvais lit qu'on lui avait donné, le mince souper ijn'il avait l'ail, l'inquiétude (pi'il éprouvait, tiuil cela joint ensemble ne lui permit pas de l'enner l'u'il. Vers une heure a|)rès minuit, il entendit marcher sur le toit, el puis (lesceiulre sur le palier de sa chaiiibie. Viniiaiil voir ce ipie c'était, il sort du lit, s'approche tout diiiicement de la pelle, el npeiinil île li lumière à travers une fente. Il ap|iii>clie son ii'il de celle leiile. el il Mpirinil Irèsili^liiirlemeiil une fi'iiime avec trois hommes, l.a femme, qui tenait une lampe, lui paraissait jeune et craintive : il reilimble alnis iralleiilinii, et piéiaul une
TlïOISlÈME JOURNÉE, 175
orpillc curieuse, il entendit un de oes hommes qui disait, en se tournant vers la l'emme : a Nous pouvons à présent être parfaitement tranquilles; on est généralement persuadé qu'Aldobrandin a fait le roup; les frères de Tedaldo l'ont fait mettre à la question, et la force des tourments lui a fait déclarer qu'il était coupable de l'assassinat ; son arrêt est même prononcé ; ainsi, songez bien à ne pas vous trahir par quelque indiscrétion ; il n'est pas douteux qu'on ne nous lit un mauvais parti si l'on venait à découvrir la moindre chose. » Ce discours parut répandre la joie et la tranquillité dans l'àme de cette femme. Tédalde comprit que ces hommes étaient les hôtes du logis ; il n'en douta plus, lorsqu'il vit deux (le ces coquins entrer dans une chambre voisine, en disant r|u'ils
allaient se coucher. Ils souhaitèrent la bomic nuit au troisième et à la femme, qui répondirent, en descendant l'escalier, tpi'ils allaient en faire autanl.
On imagine aisément quelle dut être la surprise de Tédalde ; il gémit sur les égarements auxquels l'esprit de l'honmie est sujet. Il ne pouvait concevoir comment ses fi'ères avaient pu prendre; un étranger pour lui, et faire condamner un innocent pour les vrais coupables. Il réfléchissait sur les périls aM\(pH'ls l'igimrance et la prévention exposent la pauvre humanité, et ne pouvait se défendre de condamner l'aveugle sévérité des lois et la barbarie des juges, i|ui, s(uis prétexte de découvrir la vérité et de punir le crime, arrachent, par la voie iuhumaine des tortures, des aveux qui n'en sont point, et se rendent ainsi les oppresseurs de l'innocence et les ministres de l'enfer. Après ces réflexions, le reste de la nuit se passa à songer aux moyens de sauver Aldobrandiu,
ITO CONTES I)K UOCCACE.
cl il Cini Ics avoir trouvés. Le Icnilcniaiii inalili, il n't'iil rien do plus presse (|iu' (le ciicrclicr la femme de ect ini'ortiuic. Laissant son domestique au logis, il \a droit à la iiiais(m de la daiii(\ pour s'ini'oiiiicr si elle riialiile encore. Il trouve la juirte de l'allée omerlc, et entre sans diliicnlté dans une petite salle basse, où il voit son ancienne iiiaîtrcs.sc dans le plus triste état. Elle san<>lotait et était étendue sur le carreau, qu'elle inondait de ses larmes, i^e pèlerin, à cette vue, ne put retenir les siennes. « Ne vous tourmentez point, madame, lui (lit-il en s'ap|)rocliant, la paix n'est pas loin de vous.» A ces paroles, la l'emnie d'.VIdoliraiidin se lelève, et tournant ses regards vers l'homme cpii lui |>aile : « (loiiuiient pouve/.-vous savoir ce qui cause ma douleur, lui dit-elle, et ce qui peut la faire cesser, vous qui me paraissez un pèlerin étranger? — Rassurezvous, madame, je suis plus instruit que vous ne croyez. Constanlinople est ma patrie, et j'en arrive tout à l'heure. Pieu m'envoie vers vous pour changer vos pleurs en joie, et pour délivrer votre mari de la mort qui le menace. — Mais si vous êtes de Constautinople, et que vous en arriviez dans le moment, comment pouvez-vous être instruit de ce qui se passe, je vous prie? » Le pèlerin se mit alors à lui raconter l'histoire de l'infortune de son mari : il lui dit qui elle est, depuis quel temps elle est mariée, et plusieurs autres particularités qui la jetèrent dans le plus grand étonnement. Elle ne douta [loint que ce ne fût un homme de Dieu, -un vrai prophète. La voilà aussitôt à genoux devant lui, le priant en grâce, s'il était venu délivrer son mari du péril qui le menaçait, de vouloir' bien se hâter, parce que le temps pressait extrêmement. Le pèlerin, contrefaisant à merveille l'homme inspiré : « Levez-vous, lui dit-il, madame, cessez vos pleurs ; écoutez attentivement ce que je vais vous dire, et, sur toutes choses, gardez-vous d'en jamais parler à (pii que ce soit. Dieu m'a révélé que l'aliliction que vous éprouvez aujourd'hui est la punition d'une faute que vous avez commise autrefois; il faut la reparer le plus tòt qu il vous sera possible, sinon vous serez châtiée avec encore^ plus de rigueur que vous ne l'avez été jusqu'à présent. —Ah! saint hoAime, j'ai commis tant de péchés en ma vie, (|ue j'ignore (piel est celui dont vous voulez parler; faites-le-moi connaître, je ferai de mon mieux pour l'expier. — (^)uoique je sache aussi bien que vous-même toutes les actions de votre vie, vous devriez, madame, m'épargner la peine de vous dire ipicl est ce péché : il est de nature à se présenter vivement à votre esprit : je veux bien toutefois vous mettre sur la voie, pour vous le faire distinguer de tous les autres. Ne vous souvient-il pas d'avoir eu un amant? » llermeline est d'autant plus surprise de la demande, (preiicore (pie l'ami de Tédahie, qui seul était instruit de son ancienne intrigue, eût lâché imprudemment quel- (pies paroles le jour (|ue h' faux Tédalde fut tué, elle ne croyait pas (pie personne en liit inforiné. Poussant donc un profond soupir : « Je vois bien, répoiulilelle, (pie Dieu mois révèle les secrets des liommes, cl (pie par cousé(|uent il
ac me servirait de rien de vous cacher les miens. Je vous avoue donc que, dans ma jeunesse, j'aimai le malheureux jeune homme que mon mari est accusé d'avoir tué; car je ne vous cacherai point que, malgré la cruauté avec laquelle je le traitai avant son départ, ni son éloignement, ni sa longue absence, ni même sa lin malheureuse, n'ont pu l'effacer de mon cœur; il m'a toujours été cher, il me l'est encore; et quoique mort, son image est sans cesse présente à mon esprit. — Apprenez, ma belle dame, que le Tédalde qui a été tué n'est pas le Tédalde de la maison d'Eliséi, que vous avez aimé et que vous regrettez. Mais, dites-moi, je vous prie, quel fut le motif qui vous engagea à rompre si brusquement avec lui? Que vous avait-il fait pour le traiter avec tant de barbarie?— Rien du tout; mais m'étant confessée à un maudit religieux cpie j'avais alors pour directeur, et lui ayant déclaré mon amour pour Tédalde et les faveurs que je lui accordais, il me fit de si grands reproches et une telle frayeur à ce sujet, que l'impression ne s'en est point effacée de mon esprit. 11 me déclara que si je n'abandonnais incontinent ce commerce criminel, je n'obliendrais jamais le pardon de mon péché, et que je serais précipitée dans les (trofonds al)imes de l'enfer, pour y brûler éternellement ; enfin, il m'épouvanta si fort, que je rompis tout à coup avec mon amant. Je cessai de le voir; et, pour ne plus m'exposer à la tentation, je ne voulus ni lire aucune de ses lettres, ni recevoir aucun message de sa part. Ce sacrifice, qui me coûta plus que je ne saurais vous l'exprimer, mit le désespoir dans le cœur de Tédalde, et le jeta dans une mélancolie affreuse. J'avoue que, pour si peu qu'il eût insisté, je n'aurais pu tenir contre la résolution (pie j'avais prise. Le pauvre jeune liomine maigrissait et se consumait à vue d'œil, lorsque, pour faire sans doute diversion à sa douleur, il prit le parti de quitter Florence, et s'en alla, sans rien dire à personne, je ne sais dans quel pays. Depuis ce moment je n'ai pas passé un seul jour sans le regretter.
— A'oilà justement, madame, le péché qui vous a attiré l'affliction que vous éprouvez aujourd Imi, dit le pèlerin en l'interrompant. Je sais, à n'en pouvoir douter, que Tédalde ne vous lit aucune espèce de violence pour vous attacher à lui ; que vous l'aimâtes d'inclination, parce qu'il vous avait paru sensible et honnête, et que ce ne fut que de votre plein gré qu'il obtint vos faveurs. Je sais (pi'étant ainsi unis, sa tendresse pour vous devint mille fois plus forte et plus vive que la vôtre ; jamais amant ne fut ni si tendre, ni si passionné ; il eût mieux aimé mourir que de vous être infidèle et de cesser de vous aimer. Comment avez-vous pu, après cela, vous déterminer à rompre si brusquement avec un si honnête homme? Ne deviez-vous pas rélléchir auparavant sur la démarche que vous alliez faire, prévoir les fâcheux événements qui pouvaient en résulter, tout peser, tout considérer, et penser que vous auriez peut-être sujet de vous en repentir un jour? Ne lui aviez-vous pas donné votre cœur? Pouviez-vous donc
17S llOM'KS \\\-: KdCCACE.
le lui icliisri', >'il lie s'en ('lait |i;is rendu iiidiniic'.' Il le i'('i;,inlait, cl ('Inil en (lidil (le le regarder roimiic un linn (|iii Ini apparlonail ; c('|i('iidaid vons Ir Ini avi'/, cnlcvé; c'csl nnc csiirrc di' lairin (|ni méritait une |inniti(in. A l'éj^aid dr votre conl'osscur, je suis religieux, et je puis uic flatter de connaître asse/. Iiien les moines pour vous dire mieux (pu: personne ce «jn'ils sont. Il (!st bon, iiiadaiiie, ipie je vous Casse ici leni' portrait, |)our vous aiiprendre à les conuailie V(Uis-iiièiuc, et lever lou.s vos scrupules sur ce qu'ils peuvent vous avoir dit.
« Le temps corrompt les meilleures institutions. Les religieux étaient autrefois de savants et pieux pcrsonnaf;es ; mais aujourd'hui la plupart n'ont de conmiun (jne l'haliit avec leurs illustres prédécesseurs; encore leurs robes sont-elles Lieu différentes de ce qu'elles étaient dans leur origine : ils les portaient autrefois étroites, modestes, d'un diap coiimiun et ;.;rossier, pour niar(pier leui' mépris pour les choses de ce iimnde : à présent ils les l'ont fort larges, d'un drap fin et lustré. Aussi les voit-un se pavaner sans Imutc dans les églises et dans les places publiques, et le disputer aux gens du monde par le luxe et la coipu'tleric de leurs habillements. Semblables aux pécheurs, qui tâchent de premile plusieurs poissons à la fois dans leurs filets, on dirait (]u'ils n'ont élargi leurs robes cpic pour être plus à portée d'y fourrer et cacher les dévotes, les veuves, et généralement toutes les femmes qui sont assez ind)éciles pour les écouter. Les religieux des premiers temps ne désiraient que le salut des âmes : les modernes ne cherchent que le plaisir et les richesses; ils ont inventé et inventent tous les jours mille moyens pour épouvanter, pour duper les sots et h'in- faire accroire que la rémission des péchés s'obtient par les aumônes et par les messes, alili de les engager à leur apporter du pain, du vin, de la viande et de l'argent, pour le repos de l'àme de leurs parents tiépassés. Les anciens religii'ux ne renonçaient au monde (pie pour mieux s'occuper des choses du ciel : ceux d'aujourd'hui n'entrent dans le cloître que jiour y trouver un asile contre la misère et les })eines de la vie, et les hommes sont assez imbéciles pour leur prodiguer leurs bienfaits, pour nourrir leur oisiveté! Je veux croire ipie les aniiKines contribuent à l'exiiialion des péchés, surtout (piaud elles sont faites en vue de Dieu ; mais si l'on connaissait les moines, si l'on savait la vie (ju'ils mènent, on se donnerait bien de garde de les en rendre l'idijct ou les dépositaires. Pourquoi ne pas faire ses charités au.x véritables pauvres, aux infirmes, aux familles honteuses, plutôt qu'à des hommes (uii semblent avoir fait vo'u de vivre dans la fainéantise et aux dépens de la société laboiieuse'.' (lomiiie les moines savent (pTils ne peuvent s'enrichir ipieii recoinmaudaut aux autres la pauvreté, il n'est rien ipTils ne disent, (jii'ils ne fas'icnt pour décrier les riciiesses, alin d'en demeurer les seuls possesseurs ; ils ne d(''(iament contre la luxure et ne |irèe|ieiit sans cesse la contiueiiee (jiie pour
TROISIÈ.MK JOliUM-E. 17!)
avnir plus de facilité à séduire et à gagner les femmes que les maris négligent. Ils eondamnent l'usure et les gains illégitimes comme des choses qui mènent à l'enfer, afin qu'on les rende dépositaires des restitutions, dont ils se font, sans scrupule, des fonds pour acheter la prelature et les gros bénéfices, tout en disant qu'ils causent la perdition de ceux (|ui les possèdent. Ce qu'il y a de singulier, c'est que lorsqu'on leur reproche tous ces désordres et beaucoup il'autrcs de la même espèce, ils croient avoir bien répondu et être absous de tout crime quand ils ont dit : Faites ce que nous disous, et ne faites pas ce que ÌÌOUS faisons, connue s'il était possible aux ouailles d'être plus fermes, plus incorruptibles, plus courageuses que leurs pasteurs ! Ce qui est plus singulier encore, c'est de voir des hommes assez sols, assez imbéciles pour se contenter d'une pareille réponse, et po\u' la prendre dans un sens tout différent de celui (|ue les religieux. y attachent : Faites ce que nous disons, c'est-à-dire remplissez nos bourses, confiez-nous vos secrets, soyez chastes, patients, pardonnez les injures, ne dites du mal de personne. Mais quel est le but de cette exhortation, dans le fond très-sage? C'est de pouvoir se plonger seuls dans les vices opposés aux vertus qu'ils recommandent, ce qu'ils ne feraient pas avec la même facilité si tout le monde s'en mêlait. Qui ignore que sans argent ils ne pourraient longtemps vivre dans la crapule et l'oisiveté? Si les séculiers dépensaient leurs biens en voluptés, d'où les moines en tireraient-ils pour faire la meilleure chère et i)oire les meilleurs vins? Si les gens du monde courtisent toutes les femmes, il faudra que les bons moines s'en détachent. Si ceux-là n'étaient patients et ne pardonnaient les outrages, ceux-ci n'oseraient plus déshonorer les familles. Mais (pi'ai-je besoin d'entrer ici dans tous ces détails? Toutes les fois que les moines, poiu' excuser leurs vices, répondent qu'on doit faire ce tpi'ils disent et non ce qu'ils pratiquent, ils ne font que répondre une absurdité et se condamnent eux-mêmes. S'ils veulent devenir saints, pourquoi ne pas demeurer enfermés dans leur cloître? ou, s'ils veulent se répandre dans le monde pour y prêcher la parole de Dieu, pourquoi ne pas suivre l'exemple de Jésus-Christ, qui commença par faire, et puis enseigna? Qu'ils jiratiquenl d'abord eux-mêmes les vertus qu'ils recommandent, et on les croira sans peine. Mais, au contraire, ceux qui déclament en chaire le plus violemment contre la fornication sont les plus ai'denls à courtiser, à séduire, à débaucher, nonseulement les femmes du monde, mais même des religieuses. J'en connais iieaucoup de ce caractère. Faut-il courir après ceux-là, et les prendre pour les directeurs de notre conduite? Il est libre à chacun de se conduire comme il l'entend, mais je pense qu'il vaudrait encore mieux ne pas se confesser que d'avoir un moine pour confesseur. Si l'homme fait bien, s'il fait mal. Dieu le sait et le [)unira ou b; récompensera selon ses œuvres. Or, si Dien sait ce que nous faisons, je ne vois même pas (pi'il soit absolument n(''cessaiir de iiiuis
180 CONTF.S DE liOCCACE.
confesser à d'autres (in'ii lui. Mais, supposé que la confessiou n nu prêtre soil indispensalilc, et que vous ayez été obligée de déclarer le péché pour lequel votre braillard de directeur vous (it tant de reproches, c'est-à-dire d'avoir violé la foi conjugale, deviez-vous pour cela, madame, vous conduire comme vous l'avcv/. l'ait? Si c'est un péclié d(^ favoriser un amant, n'en est-ce ])as un |)lus grand de le tuer ou de le rendre errant et vagabond sur la terre'.' Personne ne saiM'ait en disconvenir : le premier est un péché naturel, et l'antre est un péché de pure malice et (jni suppose un mauvais conu'; c'est un vol, un assassinat, une cruauté, (jnoiqne vous n'ayez point enlevé le bien de Tedaldo, il n'eji est pas moins vrai que vous l'avez volé, puisque, eonnne je vous l'ai déjà dit, vous étant donnée toute à lui, vous ne pouviez vous en séparer sans son consentement. Si vous ne l'avez pas tué, vous avez fait tout ce qu'il fallait pour le porter à se tuer de sa jiropre main, et la loi vent cpie celui (pii est cause du mal en soil puni comme l'auteur. S'il n'est pas mort, vous nc^ pouvez nier que vous m; soyez du moins cause de son exil et de ce (pi'il a mené pendant sept ans une vie errante et misérable. D'où je conclus qu'en commettant nu de ces trois |)échés, vous vous êtes rendue plus criminelle et bien plus condamnable qu'en vivant avec lui. Mais, madame, allons plus loin, continua le |ièlerin, sans lui donner le temps de répondre un seul mot : Tedaldo méritait-il d'être traité de cette manière? Non, certes, vous en êtes vous-même convenue, et je le savais aussi bien que vous. Il vous aimait comme sa vie; jamais femme ne fut aussi honorée, aussi louée, aussi obéie que vous le fûtes par ce tendre amant. Se trouvait-il dans une compagnie, où, sans donner des soupçons, il pouvait parler de vous? c'étaient aussitôt des éloges aussi adroits que délicats : vos charmes, votre caractère, vos qualités recevaient le tribut d'un encens d'autant plus llatteur qu'il paraissait venir d'une personne désintéressée. Tedaldo avait mis son sort entre vos mains ; sa fortune, son honneur, sa liberté, étaient à voire seule disposition; il ne vivait que pour vous; vous seule faisiez son bonheur. 11 avait du mérite, de la naissance, de l'honnêteté, de la jeunesse, une assez jolie ligure; tout le monde l'estimait, le recherchait, le chérissait; vous ne sauriez le nier. Conmient donc avez-vous pu, après cela, vous déterminer à rompre tout à coup avec lui, à la seule instigation d'un cagot, d'un babillard, d'un envieux qui ne désirait peut-être (pie de renq)lir auprès de vous la place de ce galant homme? Je ne conçois pas pai' (|nel étrange aveuglement il y a des fenmies qui n'aiment point les hommes, et cpii ne font aucun cas des soins (pi'ils leur reiulent. Si elles voulaient faire usage de leur raison, si elles considéraient la noblesse, la grandeur de l'hounne et la prééminence que Dieu lui a donnée sur tous les autres êtres, il n'y en aurait pas une qui ne se gloriliàt d'avoii' un amarli, de se l'atlacher, de lui plaire, de s'en faire adorer, et d'éviter avec soin Ioni ee (pii pourrait la refroidir. Vous avez cepcndanl fait Ioni le
TROISIKME JOURNÉE. 181
contraire, et cela par les conseils d'un moine, moins animé chi zèle de la religion que jaloux des plaisirs de votre bon ami.
« Voilà, madame, voilà le péché que le Tout-Puissant, qui pèse tout dans une juste balance, et qui conduit toutes choses à la fin qu'il s'est proposée, n'a pas voulu laisser impuni. L'ingratitude est un crime horrible qui n'est jamais impuni, et vous vous êtes rendue coupable de ce crime en congédiant, comme vous l'avez fait, un amant qui ne vivait que pour vous. Vous avez voulu, sans sujet, taire mourir Tédalde de chagrin et de désespoir, et votre mari court risque aussi, sans sujet, de perdre la vie à cause de ce même Tédalde. Si vous voulez donc sauver le mari, il faut réparer l'injustice que vous avez faite à l'amant. Il faut, s'il revient de son long exil, que vous lui rendiez vos bonnes grâces, votre bienveillance, votre amitié, vos faveurs même, afin qu'il soit dans votre cœur tel qu'il y était avant que vous eussiez sottement ajouté foi aux extravagances de ce détestable moine qui vous l'a fait congédier. »
La dame, qui avait écouté très-attentivement le long discours du pèlerin, ne douta point que son malheur présent ne fût une juste punition de son mauvais procédé à l'égard de son amant infortuné. Quelque relâchée que lui parût la murale du l)on apôtre, elle fut touchée de ses raisons, qu'elle regardait comme mot d'Evangile. « Ami de Dieu, lui dit-elle, je suis pénétrée de la vérité de tout ce que vous venez de me dire. Je connais à présent les religieux que je prenais, bêlas! pour autant de saints, mais le portrait que vous venez d'en faire m'en donne une tout autre idée. Je reconnais également mon tort à l'égard du pauvre Tédalde, et je vous assure que je les réparerais de mon mieux s il était en mon |)ouvoir. Oui, je suis une malbeureusc, une inbumaine, et je voudrais (juil me fût possible d'effacer, par une conduite opposée, l'injustice et la cruauté dont je me suis rendue coupable envers cet honnête bomme. Mais le moyen? ce cher amant n'existe plus, et c'est moi cpii suis cause de sa mort. Maudit moine! que je me reproche d'avoir écouté tes funestes conseils!
— Tranquillisez-vous, madame, reprit le pèlerin, Tédalde n'est point mort, il est plein de vie et de santé. Vous êtes à temps de réparer les tourments que vous lui avez fait souffrir, et je puis vous assurer que si vous lui rendez vos bonnes grâces, il oubliera tous ses maux pour ne goûter que le plaisir de vous plaire et de vous aimer. — Prenez donc garde à ce que vous dites, homme de Dieu : je suis sûre que Tédalde n'est plus; je l'ai vu étendu devant ma porte, percé de mille coups; je l'ai tenu longtemps dans mes bras, et j'ai arrosé son visage de mes larmes; et cela même m'a attiré quelques médisances. Plût au ciel (pi'il fût encore en vie! sa présence me ferait autant de plaisir que la liberté de mon mari ; et dût le public en jaser, je m'estimerais très-lieureuse de pouvoir lui rendre ma première affection. — Soyez sûre, madame, que Tédalde vit encore, et je me fais fort de vous le représenter plus amoureux que jamais, si vous .
CONTI'; s IH', liocr. A CI-
UM' |iniiiii'll(7. (le suivre votre [ireiiiière résdliilidii. — ,le vmis le jiirc ^iir ttml ce qu'il y a de plus sainl ; iiioii ((eiir est tni|i |iiein de lui |iii\ir i|iie je puisse cliangcr à cet ógard. »
Tédalde juj^ea pour liiis (pi'il élail lenips de se l'aire edunaìlre et do donner lì Ilernicline des assurances positives de la délivrance d'Aldobrandin, « Ne vouh nflligez plus, ma (iirre dame, sur le sort de votre mari, je vais vous découvrir IMI secret (pi'il faut ipic vous gardiez toute votre vie. » Après avoir dit ces mots, le |pèleiiii, puni plus grande sûreté, ferma la porte de la salle, 'et la dame, ipii le regardait comiiie un saint lioumic, le laissa l'aire sans montrer la moindre
déliaiicc. Ensuite il s'approche d'elle, et tirant de sa poche un anneau dont elle lui avait fait prissent la dernière nuit ipiil avait passée avec elle, et qu'il avait gardé très-précieiiseiiient . « Connaisse/.-v(uis cet anneau? lui dit-il en le lui présentant. — .le le connais Uni iiieii, répondit-elle en soupirant; c'est un anneau qui m'a appartenu, et dont j'avais l'ait présent à Tédalde pour gage de ma tendresse. — Kh liien! iiiadaiiie, c'est Tédalde en personne qui vous le. présente; ne me rcconnaissc/.-vmis jioint'.' » Et il ôtc en nièiiic temps son manteau et son chapeau de pèlerin. Uermeline croit voir un revenant ; elle est si effrayée de ce changeiiicnt si im|)révii, (pi'aii lieu de sauter au cou de Tédaldi!, elle chercher à s'eulnir, le prenant r(''cllement pour nu ressuscité; mais Tédalde laretieut et
ÏHOISIÈME JOUR.NÉi;. 183
Im rassiiiu cil Ini disant : « Ne craignez rien, inailanii'; je snis cet aman! inlortuné, ce Tédalde ([iii vous l'ut si cker, et que vous et mes frères croyiez mort sans raison. Ce n'est pas moi qu'on a tué, mais quelque autre (ju'on a pris pour moi. » Ilermeline fut quelque temps dans le trouille; mais enfin, revenue de sa frayeur, et le reconnaissant au son de sa voix et aux traits de son visage, qu'elle examina plus attentivement, elle l'embrassa les larmes aux yeux, et lui témoigna par mille cai'esscs le plaisir (|u'elle avait de le revoir. Tcdaldc y répondit de son mieux, et eut beaucoup de peine à contenir les transports de sou amour. Il lemit pourtant à un autre moment le jdaisir (pii mancjuait à son bonbeur, parce qu'il n'y avait pas de temps à perdre pour sauver le mari. « Je vais m'occuper, dit-il, de son élargissement, persuadé que vous serez plus constante et plus raisonnable que par le passé. Je me ilattc que vous le verrez libre et blandii de toute accusation dans moins de deux jours. Je reviendrai vous rendre compte de mes démarches, et puis je vous raconterai à loisir tout ce qui me concerne. Soyez tranquille sur le sort d'Aldobrandin : j'ai des preuves de son innocence, et je les ferai valoir. »
Tédalde, ayant repris son chapeau et son liaijil de jièlerin, embrassa de nouveau sa chère Ilermeline, el la ijuitta pour se rendre à la prison où son mari était détenu. Il le trouva |iàle, défait, et plus occupé des idées de la mort (jue de l'espoir de sa délivrance. Il entre dans son cachot, du consentement de ses gardes, qui crurent (pi'il allait pour le consoler. « Aldobrandin, lui dit-il, je suis un de vos amis, qui connaît votre innocence, et que Dieu vous envoie pour vous délivrer de l'infamie dont on vous a couvert, et du su|)plice (pi'ou vous prépare. Le jour de demain ne se passera pas sans que j'aie fait triompher voire innocence. J y mets seuleiiieiit une condition, et je me Halte ipie vous ne vous y opposerez point.
— Homme de Dieu, répondit le prisonnier, quoique vous nie soyez parfaitement inconnu, et que je ne me souvienne seulement point de vous avoir jamais vu, je crois sans peine que vous êtes de mes amis, puisque vous le dites et (jue vous vous intéressez à mon triste sort. J'ignore par quel moyen vous avez pu découvrir mon innocence, mais je puis vous assurer, en toute vérité, que je n'ai l)oint commis le crime [)our l('(|ucl on m'a fait essuyer la ([ueslion, et dont la violence des tourments m'a fait avouer coupable. Dieu a sans doute voulu me punir de mes autres péchés, qui sont en grand nombre j sa volonté soit faite, pourvu que j'obtienne son saint paradis. Je suis aujourd'hui fort détaché de la vie; je vous avoue cependant que je serais charnié de vivre, ne fût-ce que pour laire connaître mon innocence et rétablir mon honneur si indignement llétri. D'après cela, vous pouvez juger de l'obligation cpu' je vous aurai et de l'étendue de ma reconnaissance, s'il est en votre pouvoir de nie (léli\rcr de la mort (pii m'attend. Xon-seulenient je, vous promets de faire ce (|ue vous exigerez, de nini^
184 CONTES DK BOCCACK.
mais je prends à lémoiii ce I)i(ii ({ni in'liiiniilii' (|iie je tiendrai tout ce que je vous aurai promis. Parlez, je suis disposé à tenter même l'impossible, pour me conl'ornu'r à vos désirs, si j'ai le bonheur de reeouvi'er ma liberté.
— Ce (pie j'exifit! de vous n'est |)as seulement possible, mais très-lionnéte : c'est (pi'après (pie j'aurai l'ait voir votre innocence, vous vous réconciliiez de bonne foi avec les l'rères Tedaldo, cpii ne vous ont poursuivi en justice (|ue parce qu'ils vous ont cru coupable de la mort de lem- l'rcue, siu- de faux rappoits et de faux indices. Voyez si vous êtes dans l'intention de leur pardonner, et de les regarder comme vos amis, comme vos propres frères, après toutefois (pi'ils auront réparé, de tout leur pouvoir, le tort qu'ils vous ont fait par erreur. — (Juelque doux (|ue soit le |)laisir de la vengeance pour un cœur aussi ulcéré (jue le mien, répondit Aldobrandin, j'y renoncerai volontiers, ])ar égard pour un ami si généreux, et dans l'espoir de faire connaître mon innocence. Oui, je leur pardonnerai tout ce qu'ils m'ont fait souffrir, et je leur pardonne dès ce moment, puisque vous l'exigez. Je vous promets même, si je sors d'ici, de faire toutes les démarches que vous désirerez à cet égard. » Cette réponse |)lut inlinimeut au pèlerin. Il exhorta le prisonnier à |)rendre courage, et lui lit espérer (pie le lendemain ne se passerait pas sans (pi'il re(;iit de bonnes nouvelles. Il ne jugea pas à propos de lui en dire davantage ; mais il l'embrassa affectueusement avant de le quitter.
Au sortir de la prison, il alla droit au palais, et parvint à obtenir une audience particulière de l'un des principaux magistrats, fort renommé par son intégrité. « Vous savez, monseigneur, lui dit-il, que tous les hommes sont intéressés à connaître la vérité, particulièrement les personnes de votre état, alin que les innocents ne payent point pour les coupables. Je suis persuadé ipie vous seriez fâché de faire périr un homme dont on vous aurait fait connaître l'innocence; c'est ce (jui me fait prendre la liberté de venir vous représenter (pie vous avez agi avec trop de rigueur envers le nommé Aldobrandin Palermini, qu'on est sur le point de faire mourir. Je vous rends trop de justice pour vous soup(,'onner de mauvaise foi, vous et les autres magistrats (pii l'avez ainsi jugé. Vous n'avez agi de la sorte que parce que vous l'avez cru réellement cou- \t;\\)U' (le la mort de Tédalde Eliséi. Mais je vous avertis (juc ce n'est point lui qui a commis ce crime: il est entièrement innocent, et je me fais fort de vous en convaincre avant la nuit, en vous faisant connaître et en vous livrant les véritables assassins. »
Le jugiî, qui n'était pas intimement convaincu du crime d'Aldid)randiii et qui ne l'avait vu condamner à mort par ses confrères qu'avec rerget, fut bien aise il'entendre parler ainsi le i)èlerin. 11 l'interroge, et ayant appris ce (pie Tédalde avait entendu la nuit passée, il donne aussit(jt des ordres pour faire prendre les trois coquins et la femme. Ils furent arrêtés la nuit suivante, au
TROISIKMK JOURNEE 185
premier sommeil, sans la moindre résistance. Ils comparurent aussitôt devant le jutçe, qui les interrogea chacun en particulier, et qui, les ayant menacés de la question, leur arracha l'aveu de leur crime. Ces malheureux confirmèrent cet aveu à la confrontation, ajoutant toutefois qu'ils ne connaissaient pas Tédalde Élizéi, et que celui qu'ils avaient tué était un homme de la campagne, qui venait fréquemment à Florence, où il logeait ordinairement chez eux. Interrogés sur le motif qui les avait portés à commettie ce meurtre, ils répondirent (pie c'était pour se venger de ce que cet homme avait voulu, pendant leur absence, débaucher la femme de l'un d'eux.
Le pèlerin, témoin de tout ce ipii venait de se passer, prit congé du magistrat sans lui dire qui il était, voulant le laisser dans l'opinion que l'homme assassiné était de la famille des Elizéi. Il retourna ensuite secrètement chez Hermcline, qui l'attofidait avec impatience. Elle ne s'était point couchée, mais elle avait fait coucher ses domestiques pour se trouver seule avec lui. « Réjouissez-vous, ma bonne amie, je vous apporte de bonnes nouvelles, lui dit-il en l'abordant; votre mari est .sur le point d'être mis en liberté. » Pour lui en donner de plus fortes assurances, il lui rendit compte de tout ce qui était arrivé. I,a dame fut au comble de la joie. « Que je suis aise de vous revoir, lui dit-elle, après vous avoir tant pleuré! que je vous ai d'obligation! sans vous mon mari aurait [lerdu l'honneur et la vie. Coimiieiit pourrai-je m'acquitter envers vous, mon cher Tédalde! — Je suis troj) heureux et trop payé si vous m'aimez, si vous m'avez rendu ce cœur autrefois si tendre et si passionné. — N'en doutez point, mon bel ami, ces tendres baisers doivent vous en être de sûrs garants. » On imagine bien que son amant les lui rendit. Après s'être livrés l'un cl l'autre aux plus douces étreintes, après s'être juré un amour éternel, pour mieux sceller leur réconciliation, ils se couchèrent et passèrent le reste de la miit à goûter des plaisirs dont les seuls amants passionnés peuvent se former une juste idée.
Le jour commençant à poindre, l'heureux Tédalde entretint sa maîtresse du dénoùment qu'il avait dessein de donner à cette espèce de tragédie ; il la pria de nouveau de garder le secret, et sortit de la maison, toujours sous son habit de |>èlerin, pour apprendre l'état des affaires d'Aldobrandin.
Les juges, s'étant pleinement convaincus de son innocence, se hâtèrent de révoquer la sentence qu'ils avaient rendue contre lui, et ordonnèrent son élargissement. Peu de jours après, ils condamnèrent les véritables meurtriers à avoir la tète tranchée sur le lieu même où ils avaient connuis le crime, ce qui fut exécuté.
Aldobrandin, rendu à sa femme, à ses parents et à ses amis, se lit un devoir de publier que le pèlerin était son libérateur. Il le mena dans sa maison, et le pria d'y demeurer autant de temps qu'il lui jilairait. H y fut fêté, chéri, caressé
180 CONTIIS DE lìiMlCACK.
iloldiilc l;i |i;ii-(Mit('', cl siiiloul de iiiii(laiiic liciiiicliiic, (jiii ciiiiiinissnil son melile iiiiiMix (|ii(' pci'soiiiie.
l'Iiisiciws jours s'élant passés en réjouissances, le pèleiin siiniina son liôlc (le se réconeilicr, eonimc il l'avait promis, avec les IVèrcs de Tédaide, cpii étaient dans la dernière suri)iise d'un cliannenient si siiliit, et qui craignaient (pi'Aldolii'audiri ne les prît à partie poiii' l'avoir lail arrêter si inipruiiemnienl sur un •simple soupi(ui de jalousie. Aldoluandiu rc'pondil avec IVancliise fpi'il était toni pici à l'aiic ce (ju'il lui presciirait à cet éi;ard. « Il l'aul, dit alors le pèlerin, ([uiî vous fassiez pré|)arer pour demain un faraud repas. Vous engagerez vos parents et leurs i'emnies à s'y trouver, cl j'irai, de votre pari, prier les frères d(! Tédaide de s'y rendre, après leur avoir annoncé notre projet de réconcilialion. » Aldolirandin l'ayant laissé maître de tout, il alla clicz ses quatre frères, leur parla comme il convenait dans la circonstance, et leur |)rouva par des l'aisous solides et sans réplique qu'ils lui devaient des réparations. Ils lui promirent de se rendre chez lui, et de lui demander pardon de tout ce (|uc leni' altficliement pour leur frère leur avait fait entreprendre contre lui. Quand il eut ainsi leur parole, il les pria, de sa j)art, à dîner pour le lendemain, avec leurs femmes.
Le jour suivant, les quatre frères, en habit de deuil (car ils ignoraient encore la déclaration qu'avaient faite, touchant la qualité du mort, les vrais auteurs de l'assassinat), et accompagnés de quelques-uns de leurs amis, sorliient un peu avant l'heure indicpiée, pour se rendre chez Aldoluandiu, où ils arrivèrent les premiers. Us n'eurent pas plutôt paru devant lui qu'ils posèrent à terre leurs épées et lui demandèrent pardon en se mettant à sa discrétion. Le hou .Mihdirandin les reçut les larmes aux yeux, et les embrassa en leur disant qu'il leur pardonnait de tout son cœur. Leurs femmes et leurs sœurs arrivèrent ensuite en deuil et furent très-bien accueillies. Chacun lit de son mieux pour se surpasser en horniétetés. Le festin n'alla pas moins bien (pie le raccommodement; on fut inagniti(puMnent servi, et tout se passa avec beaucoup de décence. (!e|M'ii(laid le repas fut triste et silencieux, à cause du deuil des Kliséi, (pii ( Kiyaicnl toujours (pie, l'homme assassiné était véritablement leur frère Tédaide, dont on leur avait annoncé l'arrivée. Ils savaient seulement, comme le reste du public, qu'Aldobrandin avait été soupçonné et accusé à faux. Ce q\ii avait donné lien à celle accusation, c'est que le corps du prétendu Tédaide avait été trouvé peicé de coups sur la porte de sa niaisim, où les iiicuilricrs l'avaient apporté poni' donner \r change sur les auteui's du di'lit. Leur douleui-, encore récente, répandit sur le reste de l'assembli'c un air iiiornc (pii donna lieu à ipichpies convives de blâmer le ])èlerin d'avoir ordonné cette lete. Alin de réparer cette irn'gnlarité et de dissiper celle tristesse, il crut devoir se faire connaître. Il se leve, après le picmier service, et se leiiani dciiout : « .le sens, dit-il, incssieurs
ïl;01SII>ME .lUlRN'ÉE. 187
et ilatiics, (|iic |ioiii' leiulic vulru .salislaftiou toiiiplì'lc et répandre la gaielé 8iir vos visages, je sens, ilis-je, quii i'audrait ici la iircsencc de Tédalde. Je suis iiien aise de vous ap[)rendre que ce n'est pas lui cjui a été assassiné. 11 est encore jilein di; vie, et, ce qui vous étonnera davantage, il est actuellement dans celte conq)agnic, sans qu'aucun de vous l'ait reconnu. Je vais vous le montrer. » El, en disant ces derniers mots, il quitte son habit de pèlerin. Tous les regards se lixent sur lui, on l'examine, on l'étudié: et, connue on a de la peine à le reconnaître, il se met à rapporter une Coule de particularités capables de con-
vaincre les convives qu'il n'en imposait point. Ceux qui composaient cette nombreuse assemblée paraissaient tombés des nues; on se regardait avec surprise; ses frères mêmes ne savaient que croire. Mais quand il eut conté ses aventures, et cité plusieurs anecdotes que lui seul pouvait savoir, ils se rendirent à CCS marques, et coururent l'endjrasser ainsi que ses sœurs. Aldobrandin et les autres en tirent autant. Il n'y eut (prilermeline (jui demeura froide el tranq\iille. Son mari en fut surpris, et lui reporcha son in<lifférence devant tout le inonde. « Il n'y a ici personne, mon cher mari, lui répondit-cUc d'un ton assez fort pour (pie l'assemblée pût l'entendre, qui lui fit plus volontiers que moi des caresses, cl qui eût plus sujet de lui en faife^, puisque c'est à lui que jt^ dois le bonheur de te posséder encoi'e; mais les mauvais bruits (|u'on a
188 CONTKS 1)K lìOCCACi;.
irpaiidiis le jour de l:i iimrt de ci'liii (iiToii a pris jiDiir lui, ni'olilini'iil de rolciiir les iiiouvciiieiits de ma juste reconnaissance. — Jîelle raison! réjiiiijna le, mari : crois-lu (]uc j'ajoiile foi à Ions ces bavardaifcs? Je lui dois ma liberté, et cela doit confondre les calomniateurs. Lève-loi, cours l'embrasser, et ne t'embarrasse pas du reste. » llermcline le désirait trop pour se le faire dire encore: elle Tendirassa donc et lui lit mille amitiés. La manière libre et généreuse dont en usait Aldobrandiii plut extrêmement aux frères de Tédalde. Tout le monde lui content, et les bomiètclés mutuelles rétablirent entièrement la bonne intelligence entre les deux familles. L'cx-pèlerin, au comble de sa joie, décbira les liabits de deuil que portaient s(!s frères, leurs femmes et ses sœurs, et leur en lit mettre d'autres. Ensuite on clianta, on dansa, on lit mille folies plus annisantes les unes que les autres; de sorte que la lin du repas fut aussi gaie que le commencement avait été triste. Tédalde régala le lendemain les mêmes convives, et plusieurs jours se passèrent en festins et en divertissements. Les Florentins regardèrent longtenq)s Tédalde comme un bomme ressuscité. On était tenté de crier au miracle. Plusieurs de ses parents mêmes n'étaient pas tout à l'ait convaincus que ce fût véritablement lui, et ne l'auraient jieutétre jamais cru, sans un événement qui lit connaître (juel était celui (pii avait été tué.
Des gens de l'Unigianc passant un jour devant la maison de Tédalde, et le voyant sur sa porte, coururent le saluer. « Eh! bonjour, notre ami l' alivole! lui din^it-ils en présence de ses frères. Comment le portes-tu? — Vous vous trompez, mes bornes gens, répondit-il; vous me prenez sans doute [lour un autre, car je ne vous connais point. » En effet, ils reconnurent à sa voix (ju'ils s'étaient mépris, et lui en lirent des excuses. « Jamais liomnu', ajoulèrent-ils, n'a mieux ressendjlé à un de nos amis, nommé Falivole, de Pontremoli, (jui doit être arrivé ici depuis environ quinze jours, et que nous clicrclions partout, sans pouvoir le découvrir : il fallait vous entendre parler pour nous détrom- [)cr; vous lui rcssendilez parfaitement, à l'habit près, car le sien n'était pas aussi beau, ni de si belle c(ui1('im- (juc le vôtre. — Comment était-il babillé? dit le frère aîné de Tédalde, qui avait entendu la conversation. — De la nu-me étoffe et de la même couleur (|ue vous vovez nos habits; car c'est un bomnie de luitre état, » répondirent-ils. Ces détails et plusieurs autres jtarticuiarités (|u'on apprit de ces étrangers lirent voir clairement que ce l'alivole était l'homme (|ui avait été assassiné; et dès ce moment tout le monde demeura entièrement convaincu (|ue rex-|ièlerin n'en avait aucunement iuqiosé.
C'est ainsi (|ue Tédalde, expatrié parles rigueuis d'une maiircsse qu'il adorait, parvint à renouer avec elle, après une absence d(' sept ans, qui fut cause de sa grande fortune. La belle lit de son mieu\ pom- lui faire oublier son ancien tort; et ces deux amants vécurent depuis dans une si parfaite union, et se cou-
TROISIÈME JOURNÉE. i89
fluisircnl avec tant ilc jH'iidciicc, (ju'ils n'cuiviit jamais le iiioindre démêlé et que |>cii de personnes se doulèrent de leurs amours.
NOOVELLi: AIII