LE RESSUSCITÉ
Il y eut, et il y a encore dans la Toscane, une abbaye située dans un lieu solitaire, comme le sont ordinairement ces sortes de maisons. Le moine qui en était l'abbé menait une vie assez régulière, à l'article des femmes près, dont il ne pouvait se passer; mais le bon père prenait si bien ses mesures, que ses inlrif^ucs étaient parfaitement ignorées de sa communauté, qui le regardait comme un saint religieux. Il y avait, dans le voisinage de l'abbaye, un riche paysan, nommé Féronde, un homme matériel et stupide. 11 fit connaissance avec l'abbé, qui, le voyant si simple et si bête, ne le recevait chez lui que pour avoir occasion de s'égayer à ses dépens. Ayant passé quelques jours sans paraître au couvent, l'abbé résolut d'aller lui faire une visite. La femme de Féronde était jeune et jolie. Le moine ne l'eut pas plutôt aperçue qu'il en devint amoureux. Quel dommage, disait-il, que ce rustre possède un pareil bijou, dont il ne connaît sans doute pas le prix! Il se trompait; car, quoi(pie Féronde n'eût [las d'esprit, il ne laissait pas de bien aimer sa femme, et la veillait de |)rès; il en était même si jaloux, (pi'il ne la perdait presque pas de vue. Cette dernière découverte ne lit aucunement plaisir à l'abbé, qui la convoitait de tout son cœur, et qui craignait de ne pouvoir la lui débaucher. Il ne perdit cependant pas espérance. Comme il était lin et rusé, il sut si bien amadouer le jaloux, (|u'il l'engagea à mener (juelquefois sa femme au beau jardin de l'abbaye. Le bon htpocritc partageait avec eux le plaisir de la promenade, et, pour mieux les duper l'un et l'autre, ne les entretenait que de choses saintes. L'onction qu'il mettait dans ses discours, le zèle qu'il montrait pour leur salut, le faisaient [tasser pour un saint dans leur esprit. Enfin il joua si bien son personnage, que la femme mourait d'envie de le prendre pour son directeur. Elle en demanda la permission à son mari, qui la lui accorda volontiers. La voilà aussitôt aux pieds de l'abbé, qui, ravi d'avoir une telle pénitente, se proposait de tirer parti de sa confession pour la conduire à ses lins. Le catalogue des gros péchés fut bientôt expédié; mais les affaires du ménage furent de plus longue discussion. C'était là que le confesseur l'attendait. Il lui demanda si elle vivait bien d'accord avec son mari. « Hélas! lui r(''pondit-elle, il est bien difficile de l'aire son
lot) CONTKS Ot; bOCCACi;.
s.iliil ;i\cc Mil |i,iii'il liiiiiiiiic. Vous iio sauriez V(ui> iiiia,i;iii( r lu (|U(' |";ii i'i sdiilTiir tie sa bèlLsc cl de sa sliipiililç. Ce soni (■oiitiiiiullniiciil dos altercalioiis, dus firoiidcrics cl des re|(i{H'lies sui' des iiiiscies. Il csl (railleurs (rime jaliuisic dmil rien ii"a|i|ii(i(lie, (|iiiii(|Me je puisse dire, avec V('i'il(\ (jiic je u'v donne pas siijel. .le vous aui'ais liieii de r(ddij^ation, mon p('re, si vous voulic/, me dire connnenl je dois m'y prendic pour le gu('rir de ce travers (jui l'ail mou malluMir cl le sien. Tau! (pi'il ,sc conduira oouuuc il le l'ail à mon égard, je crains (|ue loules lues lioniu's œuvres lie soient des œuvres mûries, par les impalieuces coiilinnelles an\(|uelles je me livic. »
(à's pandes clKilouillirenl ai^r('al»lemenl Toreille el le cunir de l'ahlK'', Il crui, dès ee miuiienl, (pi'il lui sérail aisé d'accomplir ses desseins sur la Indie. « Il est sans iloule bic^u désagréable, répondil-il, pour une l'eunne sensible el jolie, de ne trouver dans son mari (pi'nn sot sans esprit et sans jugemenl ; mais je crois ([u'il est encore plus l'àcbeiix p^uir elle d'avoir alïaiic à un mari dur et jalou.v. Je conçois, ma fille, toute l'étendue de vos peines. Le seul conseil (pie je [)uisse vous donner pour les diminuer, c'est de tàdier de giiérir votre mari du mal cruel de la jalousie. Je conviens que la cliose ne vous est pas aisée, mais je vous ol'frc mes services. Je sais un remède iiil'aillibU^ : je l'emploierai, pourvu toutefois que vous nie promettiez un secret inviolable sur ce (|Uejevous dirai. — Ne doutez point de ma discrétion, ré|)ondit la dame; je mourrais mille l'ois, s'il était |Htssil)le, plntiU (pie de révéler une cliose (pie vous m'auriez délembi de dire. Parlez sans crainte, cl dites-moi (piel est ce reni('(le'.' — Si nous voulons, r(''pli(pia l'abbé, (pie votre mari guérisse, il l'aut de tonti; nécessité qu'il fasse un tour eu purgatoire. — Oue dites-vous donc là, mon clier père? Est-ce qu'on ])eiit aller en purgatoire tout en vie'.' — A'on, il Hiourra avant d"y aller; et quand il v aura passé assez de temjis pour être guéri de sa jalousie, nous prierons Uieii, l'un el l'aulre, qu'il le r;ippelle ;'i la vie, et je vous garantis que nos jiriéres senuit exaucées. — Mais, en altenilant ipi'il ressu.scitc, faudra-l-il ipie je demeure veuve? Ne pourrais-je point me remarier? — Non, mon enfant, il ne vous sera pas permis de prendre un autre mari; Dieu eu serait irrité. D'ailleurs vous seriez obligée de le (piilter busqué l'éronde reviendia de l'autre monde, el ce nouveau mai'iage ne maiiipierait pa.s de le rendre plus jaloux (pi'auparavanl. — Je me siuimellrai aveuglément ;'i toutes vos \(dout(''s, mou p(''re, pimrvu qu'il guérisse île son m;d, et ipie je ne sois pas dans le i;is de demeurer longtemps dans le veuvage; car je viuis avoue tpie s'il arrivait que vous ne pussiez le ressusciter, il me serait diflicile de n'en point prendri; ni; autre, dùt-il être jalou.x comme lui. — Soyez tranipiille, ma clière enfant, j'arrangerai loules choses pour le mieux ; liiais quelle récompense me donnerez-vons pour \\î) tel service?— (^elle (pie nous soubailerez, si elle est eu mon pouvoir :iuais ipie peut l'aire uni' feimiie comme moi pour nu boninie
ïltniSIÈME JOl'RNÉE. 191
rommc vous? — Vous pouvez faire autani et plus pour moi, reprit l'al)i)é, que je ne puis faire pour vous; je vais vous procurer le repos, il ne tiendra qu'à vous de me le procurer aussi; car je l'ai totalement perdu depuis que je vous connais; vous pouvez même me conserver la vie, que je perdrai infailliblement, si vous n'apportez remède à mon mal. — Que faut-il donc que je fasse? Je ne demande pas mieux que de vous témoigner ma reconnaissance. Quel est votre mal, et comment puis-je le guérir? — Mon mal n'est autre chose que beaucoup d'amour pour vous ; et si vous ne m'aimez comme je vous aime, si vous ne m'accordez vos faveurs, je suis un homme mort. — Hélas ! que me demandezvous là? dit la femme tout étonnée. Je vous regardais comme un saint. Convient-il à un prêtre, à un religieux, à un confesseur, de faire de pareilles demandes à ses pénitentes? — Ne vous en étonnez pas, ma chère- amie, la sainteté n'en sera point altérée, parce qu'elle réside dans l'àme, et que ce ipic je demande ne regarde que le corps. Ce corps a ses besoins, qu'il est permis de satisfaire, pourvu que l'on conserve un esprit pur. Ce n'est pas la nounilure que l'on prend qui constitue le péché de gourmandise ; c'est l'idée qu'on y attache; il en est de même des autres besoins de l'homme. Si quelque chose doit vous étonner, c'est l'effet que produit votre beauté sur une âme qui a coutume de ne voir que des beautés célestes. Il faut que vos charmes soient bien puissants, pour m'avoir porte à désirer la faveur que je vous demande. Vous pouvez vous vanter d'être la plus belle de toutes les femmes, puisque la sainteté même n'a pu se défendre de convoiter votre cœur. Quoique religieux, (pioique abbé, quoique saint, je n'en suis pas moins homme. J'en aurais plus de mérite sans doute devant Dieu, si je pouvais faire le sacrifice de l'amour qwc vous m'avez inspiré et du plaisir que j'en attends ; mais je vous avoue que ce sacrifice est au-dessus de mes forces, tant votre beauté a fait d'impression sur mon âme. Ne me refusez pas la grâce que je vo\is demande. Pourquoi balaneeriez-vous à me l'accorder? Je ne suis pas encore vieux, comme vous voyez ; quelque austère que soit la vie que je mène, elle ne m'a pas encore défiguré; mais (piand bien même je ne vaudrais pas votre mari du côté de la figure, ne devez-vous pas aimer qui vous aime, et avoir quelque complaisance pour quel- (pi'un qui tenterait l'impossible pour vous rendre heureuse dans ce monde et dans l'autre? Bien loin que ma proposition vous fit de la peine, vous devriez en être charmée. Tandis que le jaloux Ferondo sera en purgatoire, je vous ferai compagnie et vous servirai de mari; personne n'en saura jamais rien. Profitez donc, ma Vielle amie, de l'occasion que le ciel vous ménage. Je connais beaucoup de femmes qui seraient ravies d'avoir une j)areillc fortune. Si vous êtes .sage, vous ne la laisserez point échapper. Sans compter ipie j'ai beaucoup de belles bagues et des bijoux très-précieux, dont je vous ferai présent, si vous consentez à faire pour moi ce t\\io je suis disposé ;'i faire pour vous. Seriez-vous
192 CONTES DK IIOCCACE.
assez pou reconnaissante pour me rel'user un service (pii vous coûtera si peu,
lorsque je veux vous eu rendre un si important à votre trancpiillité? »
La l'ennue, les yeux liaissés, ne savait (pie répondre au saint relij^ieux. Klle n'osail dire non, et dire ani ne lui |)araissail |)as chose honnête et décente. Lahhé, (|ui vil son eiulcuias, en auiiura lavorahlcnienl. Il crut (pi'elle était éliranlée. Pour reuhardir et aclievcr <le la déicrniiiier, il reddidda ses prières
kA
et ses instances. Il parvint enlin à lui persuader, jiar des raisons tiiées de sa dévotion et de sa sainteté, (ju'il n'y avait rien de criminel dans ce (pi'il lui demandait. La belle alors lui répondit, non sans quelque peu de houle et de timidité, qu'elle l'erait tout ce (pi'il hii plairait; mais que ce ne serait (juaprès (ju'il aurait envoyé Férondt; en purjiatoire. « il y sera hientòt, dit Tahhé plein de joie. Tâchez seulement de l'enj^aj^er à nu' venir voir demain ou aprè.s-(lemain, le plus tôt ne seia que le mieux. » Et en disant cela, il lui mit un anneau au doigt et la l'envoya.
La lionne himiie, fort satisfaite du présent de l'ahlié, et espérant d'en rccc-
TKOISIÈME JOUUNÉE. 193
voir d'autres, alla voir |iliisieurs de ses amies, avant de leiitrci' chez elle, |)our avoir oceasioii de parler de l'abbé. Elle leur raconta des choses merveilleuses de sa sainteté, et ne tarissait point sur son eomiile. On crut d'autant plus volontiers tout le bien qu'elle en disait, cpie personne n'avait S'" "'c de le soupt;onner d'hypocrisie et de galanterie.
Féronde ne tarda pas d'aller à l'abbaye. Le l'ripon d'ai)i)é ne l'eid [)as plutôt vu ((u'il se mit en devoir d'exécuter son noir dessein. 11 avait reçu des contrées d'Orient une poudre merveilleuse (pii faisait dormir plus ou moins de temps, selon que la dose était |)lus ou moins forte. La personne de qui il la tenait lui en avait donné la recette, et en avait fait |)lusieurs fois l'expérience. On pouvait s'en servii» à coup sûr, lorsqu'on voulait envoyer quelqu'un dans l'autre monde, et l'en faire revenir après un certain temps. Cette poudre était si extraordinaire, (pie, pendant qu'elle agissait, on eut dit que le dormant était mort, sans (|ue pour cela elle lui causât la moindre iuconunodité : elle ne faisait qu'ôter l'usage des sens. L'abbé en mit dans du vin et en domia à Féronde une quantité sLdIisante pour le faire dormir trois jours. Ouand cela fut l'ail, il sortit de sa chambre avec lui, pour se promener dans le cloître jusqu'à ce qu'il commençât à s'endormir. Il y rencontra plusieurs moines, avec lesquels il s'égaya des bêtises du bon paysan. Cette récréation ne dura pas longtemps. La poudre commença à faire son effet. Féronde s'endort et tombe tout à coup. L'abbé feint d'être troublé de cet accident, qu'on prit pour une attaque d'apoplexie, et donne des ordres pour qu'on transporte le malade dans une chambre. Chacun s'empresse de le secourir, les uns lui jettent de l'eau froide sur le visage, les autres lui font respirer du vinaigre pour rappeler ses esprits; mais tout est inutile. On lui tàte le pouls, qu'on trouve sans mouvement; on ne doute plus que le pauvre lioiimie ne soit mort. On en fait avertir sa fennne et ses parents, qui viennent gémir et pleurer autour de son corps. Enlin on l'enterra avec les cérémonies accoutumées, mais tout vêtu et dans un grand caveau. Sa femme, qui espérait de le revoir dans peu, d'après la parole que lui en avait donnée l'abbé, fut moins affligée de sa mort qu'elle ne l'aurait été sans cet espoir, et s'en retourna chez elle avec son petit enfant qu'elle avait mené aux funérailles, disant aux parents de son mari qu'elle ne se remarierait de sa vie. La nuit ne fut |)as plutôt venue, que l'abbé et un moine boulonnais, sou intime ami, qu'il avait attiré dans son couvent depuis peu de jours, se tendent au caveau, tirent Féronde du cercueil et le portent dans le vaile in pace; c'était une cave obscure et profonde, qui servait de prismi aux moines (pii avaient commis quelque fredaine. Ils lui ùtent ses haliits, riiaipillenl en moine, et retendent sur la paille en attendant son réveil.
Le lendemain, l'abbé, accompagné d'un autre moine, lit une visite de cérémonie à la veuve, qu'il trouva en deuil et dans l'aflliclion. Après l'avoir consolée
\'Ji C.ONTF.S I»K BOCCACE.
|>ar ili's (lis(iiiii> [ilcins lic sayossc et d {'(lilicalion, il la |iiit à r/'cail, cl lui rappela, à voix basse, pour u'èlre pas ontenclu de sou caniaraile, la pioinesse (pi'elle lui avait l'aile. l,a l'eunne, devenue libre par la mort de sou riiai'i, et voyant luire au ddiyl de l'aldié un anneau beaucoup plus beau (pie celui (prcilc en avait déjà reçu, lui répond iprelle est encore disjiosée à la lenir, et il convient avec elle (pTil ira la rejoindre la nuit suivante.
Il y alla en eiï'et, velu des babils du pauvre Kéronde, (|ui doi'uiail encore. Il concila avec elle, el s'en donna à loisir tant et plus, malgré la .sainteté doni il Taisait profession. On sent bien que le drôle ne s'en tint pas à cette nuit-là. Il allait el venait si souvent, (pi'il l'ut rencontré par plusieurs personnes: mais connue il ne faisait ce cliemin (pie de niiil, ces bonnes gens s'imagint-rent (pie Kéronde lui-même revenait pour demander des prières ou l'aire (pielque pénir tence : ce (pii donna lieu dans tout le village à mille contes plus ridicules les uns (pie les autres. On en parla même à la veuve; mais comme elle savait mieux (pie personne cc(pii en était, elle ne s'en mit guère en peine.
Cependant le pauvre Féronde se réveilla trois ou (pialre jours après. Il ne pouvait s'imaginer dans ipiel lieu il se trouvait, lorsipie le moine boulonnais entra dans sa prison, muni d'une poignée de verges, dont il lui appliipia ciii(| on six coups à force de bras. « Hélas! où siii.s-je? s'écria-t-il en fondant en larmes. — Tu es en purgatoire, lui répondit le moine d'une voix terrible. — .le suis donc mort'.' — Sans doute, » repartit le moine. A cette nouvelle, le pauvre liomine se lanienle plus fort, pleure sa femme el son fils, et dit les plus grandes extravagances du monde. Le moine rentra (juebpie temps après, pour lui apporter de quoi boire el manger. « Eli (pioi ! dit Féronde, est-ce (pie les moils mangent'.' — Oui, dit le religieux; oui, ils inangent (piand Dieu Toriloniie. La nourriture que je t'apporte est ce que la femme que lu as laissée sur la terre a envoyé ce matin à l'église, pour faire dire des messes ]iour le repos de ton àme; Dieu veut ipi'on te le rende ici. — 0 vous! (|ui que vous soyez, donnez de ma part à cette cbère femme, donnez-lui le bonjour. Je l'aimais tant, (juand je vivais, (pie je la serrais toute la nuit dans mes bras; je la couvrais sans cesse de baisers, el puis, quand l'envie m'en prenait, je lui faisais autre cliosc. Sahicz-la, vous dis-je, de ma part, s'il est en votre pouvoir, monsieur le Diable, ou monsieur l'Ange; car je ne sais leipiel des deux vous (Hes. » Après avoir parlé ainsi, notre bon imbécile, ipii se sentait faillie, se mil à manger el à boire. N'ayant pas trouvé le vin bon : n One Dieu la punisse! s'écria-t-il incontinent. C'est une véritable carogne. Ponripioi n'a-t-elle pas envoyé au prêtre du vin du tonneau (|iii est couché le long du mur'/ » A peine eul-il achevé de ])rendre la mince nourriture (|u'on lui avait donnée, que le moine reconimen(;a à le discipliner. « Pourquoi me frap|ier ainsi? — Parce ()ue Dieu me l'a coinmaiidé, il veut (pie tu en reçoives autant deux l'ois le jour. -^
TROISIKMF, JOURNÉE. 195
Fa pourquoi, je vous prie? — Parco quo tu as été jaloux de la feniuie, (pii était la plus honnête et la jilus vertueuse du village. — Hélas! cela est vrai : elle était plus douce que le miel ; mais je ne savais pas que la jalousie fût un péché devant Dieu. Je vous assure que si je l'avais su. je n'aurais point été jaloux. — Tes assurances sont inutiles; je doi.s exécuter les ordres qui me sont donnés; lu devais t'en instruire, quand tu vivais. Ce châtiment du moins t'apiirendra à ne plus l'être, si tu retournes jamais au monde. — Est-ce que les morts peuvent retourner sur la terre? — Oui, (juand c'est la volonté de Dieu. — Hélas! si je puis jamais y retourner, je me promets hien d'être le meilleur mari du monde. Non, jamais il ne m'arriverà de gronder, ni de maltraiter ma femme. Je me contenterai seulement de lui faire des reproches au sujet du mauvais vin qu'elle m'a fait boire, et sur ce qu'elle n'a point envoyé de chandelles à l'église, pnisqu'elle est cause que j'ai mangé dans les ténèbres. — Elle a eu soin d'en envoyer; mais on les a brûlées à dire des messes. — La bonne femme ! que je suis fâché de l'avoir quelquefois tourmentée! Hélas! on ne connaît le prix des choses (jue quand on les a perdues. Si je retourne jamais chez moi, je Ini laisserai faire tout ce qu'elle voudra. La bonne, l'excellente femme! Mais vous, ipii m'avez si fort étrillé, pour la venger de ma jalousie, apprenez-moi donc qui vous êtes! — Je suis un mort comme toi, né en Sardaigne; et parce qu'il m'est itri'ivé de louer la jalousie d'un maître que je servais. Dieu m'a condanuié à fe porter à manger, età te battre deux fois le jour, jusqu'à ce qu'il ait décidé antrenient de notre destinée. — Dites-moi encore, continua Ferondo, n'y a-t-il (|ne nous deux ici? — Nous sommes des milliers ; mais tu ne peux ni les voir ni les entendre; et eux aussi ne t'entendent ni ne te voient. — A (|uolle distance sonimes-noiis de notre pays? — A des milliers de lieues. — Diable! c'est beaucoup; nous devons être sans doute hors du monde, puisqu'il y a si loin d'ici à iiotri^ village. »
Le moine no pouvait s'empêcher do rire sous cape des (piestions saugrennes cl do la stupidité du honhonnne. Il allait régulièrement tous les jours lui jHirter à manger; mais il se lassa de le battre et de lui parler. Ce malheureux avait déjà passé dix mois dans cette prison obscure, lorsque sa femme, cpii l'avait presque entièrement oublié, devint grosse. Aussitôt qu'elle s'en f\it aperçue, elle en avertit l'abbé, qui ne cessait de lui rendre de fréquentes visites. Ils jugèrent alors qu'il était à propos de ressusciter le mari, pour couvi'ir leur libertinage. Sans cet accident, le pauvre diable eût poiit-ètrc passé bien dos aimées dans son purgatoire.
L'abbé se rendit lui-même, la nuit suivante, dans la prison de Ferondo, et contrefaisant sa voix, il lui cria, à travers un long cornet : « Console-toi. Ferondo, Dieu veut que tu retournes sur la terre, où tu auras un second (ils, à (pii lu donneras le nom de Bennil. Tu dois cette grâce signalée aux IVécpiontos
ioti CONTKS DE BOCCACE.
|)rières de la l'ciiimi', ci ;i (cllcs du saiiil Mio du couvcnl de t(iu villane. — Dieu soit loué! s'écria le prisonnier plein de joie, je reverrai donc ma douce et liénignc femme, mon cher et tendre (ils, le saint et pienx ald)é, à qui je devrai ma délivrance. Que Dieu les bénisse à jamais! »
A peine eul-il dit ces mots, qu'il tondia en léthargie. L'ai)hé avait eu la jtrécaulion de l'aire mettre dans sa boisson de la même poudre ; mais on n'en avait mis qu'autant i|u'il en fallait pour le faire dormii- (|ualre ou cin(| heures seuleiiiciit. Il picilita de s(Ui sommeil, aidé du moine houloiiuais, son confidenl, ]h\u\le revêtir de ses habits, cl le porter dans le caveau où il avait élé d'aliord enterré.
Il était déjà f;rand jour, lorscpie le prétendu mort se réveilla, .^percevant, par un trou, la lumière (pi'il n'avait point vue depuis dix mois, et sentant, dès 1-e Hiomeiil, (|u'il était réelleineul eu vie, il s'ap|)rocha du Irou, et se mit à crier de toutes ses l'oi-(-es (jii'on lui ouvrit. Comme personne ne lui répondait, il essaya de la tète cl des épaules à pousser lui-même la pierre (pii couvrait le tombeau. 11 ht de si grands efforts, qu'il l'entr'ouvrit, parce (|u'elle n'était pas bien jointe. 11 crie de nouveau à son secours; les moines, qui venaient de chanter matines, accourent au bruit de cette voix sourde. Ils s'approchent du tombeau, et sont si épouvantés, qu'ils prennent la fuite, et vont avertir l'abbé de ce prodige. L'abbé feignait d'être en ce moment en oraison. « Ne craignez rien, mes enfants, leur dit-il, prenez la croix et l'eau bénite, et allons voir, avec un saint respect, ce que la puissance de Dieu vient d'opérer. » Pendant ce temps, le boidiomme l'éronde était parvenu, à force d'efforts, à détourner assez la pierre pour passer son corps et sortir du tombeau. Il était pâle, défait, comme devait l'être un homme qui avait passé tant de temps sans voir la lumière. Dès qu'il aperçoit l'abbé, il se jette à ses pieds, et lui dit : « Mon père, ce sont vos prières et celles de ma femme qui m'ont délivré des ])cines du purgatoire el rendu à la vie. Je prie Dieu qu'il vous accorde de longs jours, el vous comble de ses grâces. — Oue le saint nom du Tout-Puissant soit béni, dit alors l'abbé! Lève-toi, mon (ils, et va consoler ta femme, qui, depuis ta mort, n'a cessé de pleurei-; va, et sois un lidèle serviteur de DicMi. — Je sens, mon père, tout ce (MIC je lui dois ; sovcz sur que je fciui de iiuiii mieux |i(iui- lui maripier ma leconnaissance. La bonne, rcxcelleiile l'emme! Je vais la joiiiilre, el lui prouver par mes caresses le cas inliiii (pic je lais de sdiiattachenunit. Je la recommande, mon père, à vos saintes |)i-ières et à celles de la communauté. »
L'abbé feignit d'être |)liis étonné que ses moines : il ne manqua pas de leur l'aire valoir la grandeur de (c miracle, eu I liouiiciir iiiii|uel il leur ordoiiiia de chanter le Miserere.
Féroiide leloiirne dans sa maison. Tous ceux (pii le rciicoiilrcnl dans le (-heuiiii picmiciil l;i riiilc. couiiiie h l.i vue d'un spccire. S:i l'ciiime luriiie.
TROISIKME JOIRNÉE. 197
fnioiqiie nréveiiiK!, en eut peur, ou en fit le sémillant. Mais quand on le vit s'acquitter de toutes les fonctions d'un homme vivant, quand on l'entendit appeler cliacun |)ar son nom, tout le monde se rassura, et on le crut ressuscité tout de bon. Alors de l'interroger et de lui faire mille questions; et lui, de letu' donner des nouvelles de l'autre monde, de leur parler de l'âme de leurs parents, et de leur conter ses tristes aventures, en y mêlant mille fables ridicules, comme s'il fût devenu homme d'esprit, et qu'il eût voulu se moquer de leur sotte crédulité. La révélation qu'il avait eue peu d'instants avant qu'il ressuscitât ne fut jioint oubliée. Il prétendit qu'elle lui avait été faite par l'ange Gabriel. Eu un mot, il n'est point d'extravagances qu'il ne débitât ilu plus grand sang-l'roid, et qui ne fussent adoptées avidenuMit par le jieuple de son village.
Sa femme le reçut avec toutes les démonstrations de la joie. Elle mit au monde, au bout de sept mois, un enfant que le prétendu ressuscité nomma Benoît Féronde, et dont il se crut véritablement le père. Ce qu'il avait raconté de l'autre monde, l'absence qu'il avait faite, le témoignage des moines et celui de ses ])arents, (|ui avaient assisté à ses funérailles, tout concourut â prouver qu'il était réellement ressuscité d'entre les morts : ce qui ne contribua pas peu à grossir la léputation de sainteté de père abbé. Féronde n'oublia jamais les bons coups de verge qu'il avait reçus en purgatoire, et vécut avec sa femme sans soupçon et sans jalousie. Elle profita de son ind\dgence et de sa simplicité pour continuer ses intrigues avec son saint directeur.
NOUVELLE IX
l.\ FliMHE COURAGEUSF,
Il y e\it autrefois en France un comte de Roussillon, uonnné Esnard, (pii, ne jouissant pas d'une bonne santé, avait toujours auprès de lui un médecin, connu sous le nom de Gérard, natif de Narbonne, en Languedoc. Le comte n'avait (pi'un lils, qui se nommait Bertrand. Il était encore enfant, et joli couuiie un cœur, lorsque son père crut devoir le faire élever avec plusieuis autres enfants de son âge, parmi lesquels se trouvait la lille de son médecin, nommée Gillette. Cette tille parut d'abord avoir beaucoup dattachement pour lui. Sou inclination se lortilia avec l'âge, et se changea en un amour si grand, qu'on Il aurait jamais imaginé qu'une demoiselle (|ui n'avait pas encore atteint l'âge de puberté |)ùt être capable d'une si forte passion. Le comte, après avoir été
lits CONTKS m COCCACK.
val('lii(liii;\irc Ionie sa vie, iikhiiuI ciiliii, cl laissa licrliand, son (ils, smis la
liitclic (lu Idi (l(; l'Vancp, (|iii ne larda jias à Ip l'aire voiiir à l'aris.
Oli ((Miçoif aisénicnt le clia^riii que son (léparl dut caiisn- à la jeune deiiidiselie. Klle t'aillil eu mourir de doideur. l/es|iéiaiice de le icvoir la soulint uii peu el lui reudil la saule. Quand elle eut |)erdu smi père, doul la nioi't suivil de près celK' de siiii malade, elle sérail vuliiuliers parlie pour Paris, si, eoiumeneaiit dt'jà de raisnimer, elle n'avail eu jieur de elKnpier les liieiiséaiices. D'ailleurs, loiiime elle ('tail saus frères ni sœurs, et (pic son pi're lui avait laissé un liclie iK'rilajic, il lui eût ('li' diflieile de tromper la vigilance de ses proclies, qui la veillaient d(! tort près. Parvenue à l'àfic d'être mariée, elle refusait tous les pai lis ipi'oii lui offrait, parce qu'elle nourrissait toujours la passion qu'elle avait pimi le eoiiile. Comme elle ne l'avait |ioinl donné à connaître <'i |)ersonne, elle (lisait, piiur eoloicr ses relus, (pTelle était trop jeune pour prendre un élalilissemenl ipii ne devait linir (pi'avcc sa \ie. Klle avait un pressentiment (pi'elle |)ourrait un jour épouser celui (pi'elle aimait.
\a' désir d'aller à Paris, pour jouir seulement du plaisir de le voir, ne l'aliandonnail point. Elle eut bientôt occasion de le satisfaire : elle apprit que le roi souffrait beaucoup d'une fistule, causée par les suites d'une enflure d'estomac, pour la(|uelle il n'avait pas été bien traité: (pie tous les médecins ipi'il avait eiiiisnlli's n'avaient fait (piirriler son mal: el (pie, désespérant liii-iiiéiiie de sa j;uérison, il avail renoncé aux secours de l'art. Cette nouvelle lui lit ^land plaisir, iiaice (pi'elle lui fournissait un prétexte honnête pour se rendre à Paris, (lisant (pi'elle se sentait en état de i;uérir le roi. Son père lui avait elTeclivemcnl laissé jilnsieurs s(>erets, un entre autres contre les ulcères les plus tenaces. Elle partit doue ineiiiilineiil, dans l'espérance que si son remède opérait la liuérison du roi, il ne lui serait jias diflieile d'obtenir ensuite Berti'and pour mari.
Le premier soin de Cillelte, ipiaiid elle fut arrivée à Paris, fui d'aller voir le (■ointe, (pii l'aecueillit avec beaucoup de politesse. Elle parvint ensuite à se faire introduire" auprès du roi, el le pria eu jjràce de lui faire voir son mal. Ce prince, cliarmé de sa jeunesse, de sa douceur et de sa beauté, ne ciiil pas devoir la relnser. (Juand elle eut vu la partie afiliyée : (( J'ose vous promettre, sire, lui (lit-elle, de vims guérir radicalement dans biiit jours, si vous voulez faire les reiii(''(les (|ue je vous donnerai, et qui ne vous causeront pas la moindre douleur. » Le roi d'abord se moque d'elle, s(^ disant à lui-même : « Comment une fille de cet à^e pourrait-elle réussir dans une cvwe où les plus habiles médecins ont échoué'.' » Il se contenta de lui répondre (pi'il était résolu de ne plus faire de remèdes. « Sans doute, sire, re|)ril-elle, (pie mon sexe el ma jeunesse sont cause (pie vous n'avez aucune foi à mon remède: mais j'aurai l'boimeiir devons dire i|ne ce n'est pomi >iir mes faibles Iiiiiiii'tcs (|iie je coiii|ilc, mais sur celles de mou pi're, (|iii (Imaiil tonte sa vie a pini iriiiie i;iaiide rcpiitalioii parmi les
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iiiédeciiis. (l'est par li! luèiiic rctiiède, ijuc je nie propose de vous donnei', (pi'il a opéré, de son vivani, plusieurs guérisons que ses conlVèrcs avaienl jugées impossibles. Pourquoi eraindricz-vous de l'essayer? iinit jours seront bientôt passés. »
Ce discours ébranla le roi, (|ui, paraissant réllécbir, disait intérieurenieul ; « Peut-élrc Dieu in'eiivoie-l-il celte fille pour opérer ma guérison. Pourquoi ne lerais-je pas l'essai de son savoii-, puisqu'elle s'engage à me guérir dans peu de temps et sans me l'aire soulTrir? » S'adressant ensuite à la demoiselle : « Mais si
NOUS ne me guérisse/, pas, à (|umÌ nous soumettez-vous'.' — Sire, à être liriiléc vive, et vous pouvez d'avance vous assuier de ma jiersomie, et me l'aire gaider à vue, jusqu'à ce que les huit jours soient écoulés. Mais si j(! guéris Votre Majesté, ipielle réconqiense puis-je en attendre'? — Je vous établirai le plus lionorablcment du monde, lui dit le roi, si, comme je le présume, vous êtes dans l'intention de vous marier. — C'est tout ce que je puis désirer, sire; mais je supplie Votre Majesté de uie promettre (ju'elle me donnera le mari (jue je lui demanderai, vos enfants et les princes du sang exceptés. »
Le roi ayant accjuiescé à cette proposition, la jeune demoiselle prépara son remède, et l'administra si à propos, que le monarque l'ut entièrement guéri avant le terme prescrit, au grand étonnemcnl île tous ses médecins. Le prince, très-satist'ait, la condila déloges, et lui dit qu'elle pouvait l'aire la demandi; du mari (lu'elle désirait, parce (ju'elle l'avait bien mérité : « J'ai donc mérité, répondit-elle, le coiute Rerti'and de Roussilloii, ipie j'ai coiinnencé d'aimer dès
200 CONTKS DK BOCCACK.
ma |ilu> tciiilic cnraïuc, cl (|uc j'aiiiu' fiuoic de Imil iikhi cœur. » \a' roi le lil venir cl lui ilil : « (Ituiinic muis êtes à |)iTsent d'un àyc à vous conduire vousnièuie. je \eu\ (|uc \(iu> rcloninie/, dans volic jn-ovince avec une jeune el aimable demoiselle que je vous destine poiM' l'emme. — VA (juelle est celte demoiselle, sire'.' — C'est celle i|ui m'a guéri. » Le comte, i|ui la connaissait, (|m resliiiiait, (|m Taimait uième, mais pas assez, pour eu l'aire sa l'cnuMe, à cause de la dis|iroportiou de sa naissance avec la sienm', icpoudit d'un ton dédaigneux : « Aous voulez, donc, sire, me donner pour l'euuue la lille d'uu médecin! Je vous prie de me dis|)enser d'uu pareil mariage. — Y(Uidriez.-vous, reprit le roi, me lairc manquer à la parole (juc j'ai donnée à cette aimalde eul'aul, (pii m'a rendu la santé et qui vous demande pour récompense'.' J'ai trop bonne opinion de votr(! attachement pour moi. — il n'est rien, sire, cpie je ne fasse pour vous en doiuier des preuves; vous êtes maitre de mes biens et de ma personne; puisque je suis votre vassal, vous pouvez me marier à (pii il vous plaira ; mais je ne vous cacherai |)oiut que le mariage cpie vous me proposez répugne à mes sentiments. — Cette répugnance vous |)assera, reprit le roi ; la demoiselle est jcuiu", jolie, sage; elle vous aime beauco\i|); vous l'aimerez aussi, j'en suis sur, et vous serez plus heureux avec elle qu'avec une autre d'une condition plus élevée. » Le comte, qui savait qiu' les lois de France n'étaient pas accoutumés à être désobéis, ne répliqua |)lus rien, et cacha son dépit. Le roi ordonna aussitôt les préparatifs de ce mariage, et le joui' des noces étant venu, Bertrand de Roussillon, en présence de Sa Majesté, donna, contre son cœur, la main à la demoiselle. Après la cérémonie, il demanda la permission d'aller consonnuer le mariage dans son pay!<- Le roi, qui était quitte de sa paiide, lui accorda sa demande, et le comte de partir aussitôt. Mais, à |)eine eul-il l'ail (juelques lieues, (ju'il (piitta sa fenmie, dans le même état qu'il l'avait prise. Il gagna la route d'Italie, et vint en Toscane demander de l'euqiloi aux Florentins, alors en guerre avec les Siennois. Ils le reçurent à bras ouverts, et lui donnèrent un régiment qu'il c(Miserva tout le temps (pi'il fut attaché à leur service.
La nouvelle mariée, peu contente de sa destinée, espérant (pu' le temps et sa bonne conduite ramèneraient son mari, s'en alla en Roussilloii, el y fut reçue comme réi)ouse du comte, c'est-à-dire en souveraine. Elle y trouva un grand désordie causé par l'absence du prince. Les affaires furent remises en bon étal par la sagesse de son gouvernement. Son intelligence et sa boniu' conduite lui gagnèrent l'estime et l'amour des grands et <lu peuple, cpii blâmaient le comte d'agirsi mal avec une femuu' d'uu si grand niéiile, .Après avoir établi le bon ordre, el l'avoir consolidé pai- de sages règlements, elle envoya deu,\ genlilshomnies à son mari, |)our lui dire que si elle était cause (|u'il n'allait point en Roussilliin, elle était prèle d'en sortir poni le (imlenlei. « Qu'elle s'arrange
TIKIISIKMK .lOliRNKK. 201
iMiniiiic A\c voudra, r(''|)on(lit-il (liiroiiicnl ; (|uant à moi, je n'irai denioiirer avec elle que lorsqu'elle aura au doigt l'anneau qut^ je porte, et ((u'elle tiendra un lils de moi entre ses bras; «voulant faire entendre (^l'il n'habiterait jamais avee elle. I,'anneau dont il parlait lui était fort elier, et il le portait toujours, à cause de certaine vertu qu'on lui avail dit (|u"il avait. Les envoyés, jugeant ces deux conditions impossibles, firent de leur mieux pour le flécbir; mais font fnl imitile. N'en pouvant tirer antre chose, ils s'en retournèrent rendre compte à leur souveraine du mauvais succès de leur ambassade. La dame, fort affligée, ne savait quel parti |)rendre. A la fin, après avoir bien réfléchi, elle résolut d'essayer si elle ne pourrait |)as venir ;'i bout d'obtenir, par l'use ou aulremenl, les deux choses dont avait parlé son mari. Ouand elle eut avisé aux moyens qu'elle devait enqiloyer, elle fit rassembler les plus considérables de l'Etat et les plus honnêtes gens du pays, leur dit la démarche qu'elle avait faite au])rès de s(m mari, et leur représenta, avec sa sagesse oi'dinaire, que le séjo\n' qu'elle taisait parmi eux les privant de la .satisfaction de voir leur seigneur, elle ('tait résolue de se retirer, de s'exiler de sa patrie, et de passer le reste tic sa vie eu pèlerinages et en œuvres pies poui" le salut de son Ame. « Je V(nis prie donc, ajouta-t-elle, de pourvoir au gouvernement, d'informer mon nnri de ma letraite, et de lui dire qne je n'ai pris ce parti qiu' dans l'intention de l'attirer dans sa souveraineté, oii je me pro|)ose de ne plus revenir, pour l'y laisser lianquille. »
Pendant qu'elle leur tenait ce discouis, ces In'aves gens répandaient des larmes d'attendrissement, ils firent tout ce rpi'ils jinrent pour la détourner de ce dessein, mais inutilement. Après s'être nimiie d'une bonne provision d'argent et de bijoux, elle partit, acconq^agnée seulement d'un de ses cousins et d'une lemme de chambre, sans qne |)ersonne sût où elle allait. Elle ne fut pas plutôt hors du lionssillou, (pTclle se travestit en jièlerine, et se rendit, dans cet équipage, à Florence, le plus diligemment qu'il lui fut possible. Elle alla loger dans une petite auberge, i\iu' tenait une bonne veuve, où elle ne s'occupa que des moyens d(M'oir son mari. Elle n'osait en demander des nouvelles. Le hasard voulut qu'il passât le lendemain, à cheval, devant la porte de cette auberge, à la tête de son régiment, (jnoiqu'elle le reconnût très-bien, elle demanda à sou hôtesse qui était ce iteau cavalier. « C'est, lui répondit-elle, un genlilhoiiime étranger, ([\i\m appelle le comte Bertrand de Roussillon. 11 est très-poli, trèsaimable, et fort aimé dans cette ville, où il occupe un poste honorable. » La comtesse ne s'en tint pas là. Elle lui fit plusieurs autres questions, et apprit que son mari était passionnément amoureux d'une demoiselle de (pialité du voisinage, bien faite, mais pauvre, et qui aurait peut-être déjà l'épondu à son amour, sans sa mère, (pii était l'honnêteté et la vertu même. Elle ne perdit pas ini mot de ce (ju'elle venait d'a|)prendre, et résolut d'en faire son profil,
302 CIINTKS i)K lidCCACK.
Elle lit encore jaser son hòlesse, el (|ii;iiiil clic en eut tiré Ions les (k'iaircissenients possibles, et qu'elle se l'ul inl'ornu'c (U' Li dcnicurc! el du nom île la (lame CM (|ueslion, elle alla secrciciiicnl la viiir. I.llc la (niiiNa avec sa lille, l't a|irès les avilir' saluées l'une cl l'anlrc, clic ilil à la mere (|u'cllc (icsirciail île l'cnlretenii- lui iiionienl en pariienlicr. illlcs |iassenl dans une anlrc eiinndn'c, el, s'élanl assises, la comtesse lui dit : « il me paraît, uiadanu', ([ue vous nave/, pas |)lus ipie moi à vous louer de la l'ortunc; mais si vous voulez me rendre le service (|Me je \ iens vous demander, je vous prouuîts de réparer ses torts à votre éfjaril. — Kl que puis-je faire pour vous'.' — Beaucoup, nuulame ; mais avant devons ouvrir mon C(Pni\ je vous demande le secret. — Je vous le promets; parle/, en lenite sûreté: je suis l'emme d'honneur, et j'aimerais mieux mourir que de manquer à ma |)arolc ])onr trahir qui que ce fut. » Sur cette assurance, la comtesse lui dit qui elle était, lui conta le commencement el le progrès de son amour, les suites de son mariage, el la réponse de son mari aux députés (|u'elie lui avait envoyés; eu un mol, clic Ini lit l'histoire de sa vie, sans lui rien déguiser, et mit tant d'intérêt et un si grand air de vérilé dans sa narration, que la Florentine fut persuadée, des le commeneenicnl, de ce (|ircl!e lui disait, et fut touchée de ses malheurs.
« Je savais, madame, une partie de ce (|ue vous venez de me laciudei', lui dilclle, cl je m'intéressais à voire sori sans V(uis connaître; mais en (pioi puis-je vous cire utile?
— ■ A'(His n'ignorez pas, madame, répondit la comlesse, quelles sinil les deux choses (jne je dois avoir pour recouvrer mon mari : il d(''pend de vous de nu' les procurer, s'il est vrai, comme on me l'a dil, (pn> le comte aime mademoiselle votre lille. S'il l'aime sincèrement, reprit la dame, c'est ce que j'ignore : ce que I je sais, c'est ipi'il fait tout ce qu'il faut pour persuad(>r ipi'il en est fou. Mais dites-moi donc comment je puis vous ser\ ii- el vous procurer ce que vous désirez? — Je vous le dirai api es iiue je vous aurai l'ait connaître mes dispositions. Sachez donc, madame, que ma reconnaissance sera sans bornes. Votre lille est dans l'i'ige d'être mariée, el le sérail peut-être déjà, si elle était riche : je me charge de lui l'aire une dot trè.s-idusidérahle pour la mettre à portée de trouver .m mari digne de sa naissance. Pour cela, je ne vous demande (pi'ini service ipii ne vous coûtera rien, el ipu' vous ]>onvez me rendre sans vous compromettre. »
Les offres de la comtesse |)lnrenl heancoup à celle lendrc nièic, (pii in^ soupirait ipi'après rétahlissemeni (le Ml lille. \i''anm(iins, comme lile av:iil le eo'ur noble : « Vous n'avez qu'à me dire ce qu'il faut que je fasse pour vous obliger, madame, lui répondit-elle; je le ferai de grand cœur et sans intérêt, puisque miin liiinni'ur ne ser;i puinl eompniniis. Si, a|irès cclii, viais jugez ma lille dinne de vos bontés, vous serez la maîtresse di; l'honorer de vos bienfaits.
TKUISIÈME JOURNÉE. 205
— La grâce (jur je vous (K'iiiaiulc, iiiadmiie, c'est de vouloir bieu laire dire à luoH mari, par uue |)ersonue dont vous soyez sûre, que mademoiselle votre tille uV'st pas insensilile à sou amour , qu'elle ne serait j)as même éloignée d'y répondre, si elle pouvait s'assurer (ju'il fût sincère, et qu'elle n'en doutera plus, s'il veut lui envoyer l'anneau qu'il' ]»orte à son doigt, parce qu'elle a ouï dire que cet anneau lui était fort elici'. S'il vous l'envoie, vous me le remettrez, et vous lui l'ere/, dire ensuite que, pour reconnaître ce sacrifice, votre fille est disposée à couronner ses désirs, ne pouvant plus douter de la sincérité de sou amour. Un lui assignera un rendez-vous nocturne; je me mettrai à la place de mademoi-
selle votre lille, et Itieu me l'era peut-être la grâce de devenir grosse. Si j'obtiens ce bonheur, comme je l'espère, et que j'iiccouclie heureusement, alors je serai eu état de lui l'aire tenir la parole (ju'il a donnée, et je vous devrai la satisfaction de vivre avec lui. »
La Florentine, qui craignait d'exposer sa fille à la médisance, fil d'abord beaucoup de dil'licultés; mais la comtesse sut les lever, en lui représentant ( pi' elle se ferait connaître pour rendre témoignage de la vertu de sa lille, dans le cas que le comte fût assez malhonnête pour se permettre la moindre indiscrétion. En un mol, elle lit si liien, que la dame, qui ne pouvait d'ailleurs se dissimuler que sa complaisance avait une fin louable, lui promit de seconder incessamment ses vues. Elle lui tint parole, l'eu de jours après, sans que sa fille même en sut rien, l'anneau arriva, non sans qu'il en eût coulé beaucou])
20t CONTKS l>K liMCC, ACi;.
ail (iiiiilc tic rciiviiycr. l-a ciniili'ssc se lnuivn la iiiiil Miivarilc au ^(■ll(l('/,-voll^i, cl lui ciiliii (lc])ucoléc par son mari, (|ui ne la cidyail, |ias si pics. iJicu voiiliil iprcllc (Icviiil f^rosso (le deux beaux garçons, celle uuil uicuie, à eu juficr |)ar le lciiip> (le l'accdiiilicMiciil, caries i-cimIcz-noiis hiicnl lépclcs justpi'au uionieul où il y cul preuves de j^i'ossossc : cl le cimile ne la (|uitlail jamais sans lui l'aire queiiiue joli cadeau; c'était laniòl iiu anneau, lanini un niMir, lanini nu anire Iiijoii, (|ne la comtesse eoiiscivail pn'ciensenieni poni' en l'aire usai;i' en lemps et lieu.
Quanti elle se l'ut aperçue de sa f^rosscsso, (juelque jilaisir (pielle Irouvàl aux rende/.-vous, elle crnl devoii' y mettre lin, poni' ne plus importuner la Morenline. « i'ar la ferace de Hien, madame, lui dit-elle, j'ai ce «pie je désii'ais. Il esl lemps (pie je me ici ire, et (jue je lasse pour mademoiselle votre lille ce (jne j'ai promis. » La dame lui répond (pi'elle est cncliant('e de la nouvelle qu'elle lui apprend, et ajonle (jue ce n'est dans aucune vue d'inltiri'l, mais par amour poni' riioniK'IeU'', iprelle la olili^i'e. « C'est l'oi'l loualile à vous; mais ce ne sera pomi [lonr vous payer du service important ipic vous nTavez rendu, ce sera aussi par amour jiour riionnèletc', (|ue je veux doter mademoiselle votre lille. Voyez donc, niailame, ce ipie vous dc'sirez «pie je lui donne. — ruis(|ue donc il n'y a [las moyen de se dc't'endre de votre i(ént'rosilt'', lui rt'poudil la dame en roussissant, cent ducats sont plus que suflisaiils [lonr cet olijet. » La comtesse admira sa discrétion, et la Iona d'en prendre cinq cents, (jn'elle accom])af;na de plusieurs bijoux, (pii valaient pour le moins autant. Grands remercimenis, comme vous pome/, croire, de la part de la Florentine. Celle lioniuHe dame, pour ("lier tout prétexte au comte de lentrer dans sa maison, se retira, avec •-a Mlle, à la campagne, die/ un de ses parents. Bertrand, désespéré de la disparition de celle (jn'il croyait sa maîtresse, se rendit cnlîn aux vœux de ses vassaux (pii, depuis la retraite de sa l'emme, n'avaienl cessé de solliciler >oii ri'ioiii dans le Roussillon.
La comlesse, charmée de son ili''parl, crnl devoir demeurer à Horeuce jusqu'à ce qiu^ le, lemps de ses conciles lui arrivé: elle mil au monde deux lieaiiv jsarçons ipii avaient tous les traits de leur jiirc. Elle leur donna une nourrice, et ipiand elle tut part'aitemenl i établie de sest diiclies, elle se disposa à retourner en France, et se mil en roule, accompagnée de la nourrice, de son cousin el de sa l'emme de cliambre. \i rivée dans le lianguedoc, elle séjourna ipi-eliiues
|oius à Monlpellier. (ic lui là ipi'elie apprit h livelle d' assemblée de gens
notables, de l'un el de l'aiilre sexe, ipii dcvail se lenir le j ■ de la Toussaint,
dans leRoussilbm. File s'v rendit, avec le même babil de pèlerine (pi'elle avait pris en partant. File airi\a au palais du conile, oii se Ic'iiail cette belle assemblée, comme on élail Mir le poiiil de se niellrc à lable. File entre dans la cour, sans avoir ( lianui'' d habillemciil el preiiani >e> dciiv cnl'anls sur .-es bras, elle
La Feiiiinc ciiuiai;eus
TROISIÈME JOlIR.NÉl!;. 21)r.
Iravt'ise la salit' des gardes, entre dans ielle où Inni le monde est réuni, voit le comte, se jette à ses pieds, et lui dit, les yeux l)aijj;nés de larmes : « Voici, monseijineur, cette femme infortunée, (jui a mieux aimé s'exiler de sou pays et de votre palais que de priver plus longtemps vos sujets de votre présence. Elle vient vous sommer de tenir la promesse que vous ave/, faite aux députés (ju'elle vous envoya quand vous étiez à Florence. Je vous apporte votre anneau: et au lieu d'un (ils, eu voilà deux, qui sont à vous. J'ai rempli vos conditions ; remplissez actuellement la vôtre. »
Les assistants, et le comte surtout, parurent lombes des nues. H n'eut pas de peine à reconnaître l'anneau ; mais quoique les enfants eussent avec lui une ressemblance marquée, il douta (ju'il en fût le père. La comtesse lui conta, au grand étonnement de l'assemblée et au sien, eonnnent la chose s'élail passée, et il demeura alors convaincu de la vérité. Le comte admira son adresse, loua sa constance, et vaincu par les prières des spectateurs, et ravi d'ailleurs d'avoir deux jolis enfants, releva la comtesse, lui lit mille endirassades, se félicita de l'avoir |)Our fennne, et eut pour elle l'estime et l'amour (|u'elle méritait. Il la lit revêtir d'habits convenables à son rang, et asseoir à table à ses côtés, à la grande satisfaction de tous ceux (jui étaient présents, (le jour-là et plusieurs autres se passèrent en festins et en réjouissances. En un mot, le comte de lioussillon fut au comble de bi joie, cl cul depuis pour sa fennne autant d'égards et de tendresse qu'il avait liabnrd iiiontii' de mépris et d'indilïéi'euce.
NOI V ELLE X
,\ liASl'IE.N'iNK 1)1 LA NOtViai.K C.dN V K I; III:
Dans la ville de Caspe, eu Barbarie, il v eut autrefois un lionmie extrémeuu'ut riche, qui avait, entre; plusieurs autres enfants, une fille jeune, jolie, pleine de grâces, et douce conimc uw agneau. Elle se nommait Alibecb, cl l'aisait les délices de sa famille. Comme elle n'était pas chrétienne et qu'elle entendait continuellement les chrétiens établis dans sa patrie faire l'éloge de notre religion, elle résolut de l'endirasser, et se lit secrètement baptiser par l'un des plus zélés d'entre eux. Cela fait, elle demande à celui (|ui l'avait baptisée quelle était la meilleure façon de servir Dieu et de faire son salut. Cet honnête hounuc lui répond que ceux qui voulaient aller au ciel plus sûrement renonçaient aux vanités et aux grandeurs de ce monde, et vivaient dans la retraite et la solitude, connue les chrétiens qui s'étaient ictirés dans les déserts de la Tliél>aïde. Ne
206 CO.NTKS 1)K lìflCCACK.
V(iil;ì-l-il |i;is lille n'Ite [lelile lille, i|ui ;iv:iil limi mii [iIiis (|ii;il(iiv.e ans, i'oiiiie aiissilòt le [iiojel d aller aussi dans la Thclìaide'.' Sun iiiiaj^iiiation, exalléo par l'amour divin et par le désir de servir Dieu uni(|uenienl, Ini aplanit tontes Ics diflicnllés, ot, sans s'ouvrir à personne siu' son dessein, elle sort un beau malin de la iiiaisoi) de son père, et se met en elieniin toute scnletle, |)onr se rendre aux d(''seils de la Théliaiiie. Elle va (•(iiiiiiie le veni, ne s'arrête ipie poni' prendre de nouvelles l'orees, et iurive en |ien de joins dans ces lieux sidilaires, haliilés par la dévotion et la pi'iiilencr. Ayant apen.u de loin nue pelile niaisonnette, elle dirif^e aussitôt ses pas vers ec lie\i : c'était la demeure d'un saint solitaire, cpii, tout émerveillé de la voir, lui demande ce (|u'elle clierehe. Elle lui répond que, conduite |)ar une ins|)iration divine, elle était venue dans ces déserts poni' y chercher cpiehpi'iin (]ui lui apprît à servir Dieu et à mériter le ciel. Le saint solitaire admira et loua lieauconp son y.èle ; mais la IronvanI Jeune, tout à fait gentille, et craignant que le diahle ne le tentât, s'il se charj^eait de son instruction, il ne crut pas devoir la l'ctenir. « Ma lille, lui dit-il, il y a un saint homme, non loin d'ici, heaucoup mieux en état (|ue moi de t'instruii'e. .le t'indiipierai sa demeure pour que tu puisses aller le joindre: mais il l'aut aiipaiavaiit cpu^ lu prennes qnehpie nouirilure. » Et il lui dcmna à manger des racines, des dattes, des ponunes sauvages, et lui lit hoire de l'eau l'raiche. Il lui enseigna ensuite la demeure du saint solitaire, et l'accompagna justpi'à moitié chemin.
(k't autre ermite, (jui était elieitivemeiit un homme insliuil et un pieux peisoimage, lui lit, en la voyant, la même question qui' lui avait laite son cou- Irère; et collimi' père Rnsli(pu' (c'était son nom) ne se déliait aucunement de sa vertu, (|noiqu'il IVit cm ure dans la \igiieur de l'âge, il ne jugea pas à pi'opos de Icnvover plus loin. « Si elle me cause des tentations, dit-il en lui-même, j'y résisterai, et uion mèriti; sera |dus grand devant Dieu. » Il la retint donc, se mit à la catéchiser, et la fortilia, par des discours édilianls, dans ses bons sentiments. Il lui lit ensuite un petit lit de hranciics de palmier, et lui dit que ce serait là (pi'elle coucherail. I,c lcm|is oii la vertu de ce solitaire devait l'aire naufrage approchait. Pendant la collation, placé vis-à-vis de cette jeum; lille, il ne peut s'empêcher (radmircT' la Iraiclieiir de son teint, la vivacité' de ses veux, la douceur de sa physioiH)mie, et je lU" sais ipioi d'angélique répandu sur toute sa personne. Il baisse d'abord les ye\ix, connue s'il se déliait de luimême: mais un penchant plus tort les ramène sur .Mibech. Les aiguillons de la chair conmiencent à se faire sentir: il veut les repousser par des signes de croix et par des oraisons qu'il récite tout bas, mais inutilement; ils ne l'ouï qlu' lui livrer de plus rudes coud)ats, et amènent les désirs ipii achèvent de le subjuguer. Ne |)ouvant se dissimuler à lui-même sa défaite, il ne songe plus qu'à la maniere (huit il doit s'v prendre pour conduire la |iclite lille à ses fins,
L;i Caspienne, ou la nouvelle convorli
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sans blesser ses préjugés, ni lui t'ainî perdre la bonne idée (ju'cUc a de sa religion et de sa vertu. Dans cette vue, il lui l'ait plusieurs questions et voit, par ses réponses, qu'elle est tout à lait neuve, et qu'elle n'a pas la nioidre idée du mal. Convaincu de sa sinqjlicité, il forme alors le projet de couvrir ses désirs cliarnels du manteau de la dévotion, et d'ériger en acte de ferveur et de piété .'œuvre par laquelle il espère de les satisfaire. Il cninmcnce par lui dire cpie le diable est le plus grand ennemi du salut des lionimcs, et (|ue l'cruvre la plus
méritoire (pu' des cliréliens puissent faire est de le mettre et remettre eu enter, lieu pour lequel il est destiné. « Et comnu'nt cela se fait-il? dit la jeune néopliyt(!. — Tu \t' sauras tout à Tlieure, ma clicre fille, reprit père Rustique; fais .seulement tout ce que tu me verras faire. L'ermite se désliabille aussitôt, et le petit ange d'en faire autant. Quand ils sont tout nus l'un et l'autre, Rustique se met à genoux, et fait placer la pauvre innocente vis-à-vis de lui, dans la même situation. Là, les mains jointes, il promène ses regards sur ce corps d'albâtre, qu'on eût dit qu'il adorait, et il a toutes les peines du mcuide à retenir les mouvements de son impatiente ardeur. Alibecb, de son côté, le regarde tout étonnée de cette manière de servir Dieu, el apercevant au bas de sou ventie
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IIIIP ij'rnssc illuse ipii iciiiiimÌI : « Oii'csI-ri' ijni' je vois li'i, lui ilil-i'lli', ijiii ;i\aiur ot qui rolline si l'ori, cl (|m' je n'ai pas, moi'.' — Ce (|iio tu apt-irois là, ma rlièic lille, cesi le (lialile ilnut je t'ai parlé. Vois comme il me tourmente, rnimiie il s'agite! J'ai toutes les peines du ninnde à su|)porter le mal iiuil me l'ait. — l.onc snit Dieu, re|)rit-elli', île ce ipie je n'ai pas un pareil ilialile. puisqu'il vous Iciiiniii'iilc ainsi ! — Mais, en revaiii-lie. In ;is anire chose ipic je n'ai point. — l'.t ipioi. s'il \(ins plait'.' — Tu as renier, et je pense que Dieu l'a envovi'c ici e\|iri''s |i(ini' le salut île mon iinie, parce que si le iliahle eonlinue de me lomnicnlor, et que tu veuilles sonl'l'iir que je le mette dans l'enl'er. In me soulageras, et feras l'œuvre la plus méritoire possible pour gagner le ciel. — Puisque cela est ainsi, mon linn père, vous êtes le maître de l'aire Ioni ee ipi'il vous plaira, .rainie tant le Seigneur, ipu' je ne ilemande pas mieux que de vous laisser iiiellre le ilialde dans renier. — Eli liien ! je vais l'y mettre pour (pi'il me laisse en paix; sois assurée, ma liière lille, (pie llieii le tiendra eoiiljile de la complaisance, et ipTil te liénira. » Il la conduit ensuite sur rnii des deus lils,el Ini enseigne rattitude qu'elle doit prendre |)Our laisser emprisonner ce mauilil dialile. La jeune .Vliliecli, qui n'avait jamais mis aucun diable en enter, éprouva une grande douleur aux approches de celui-là. C'est ce qui lui lit dire : « Certes, il faut que ce diable soit i)ieii méchant, puisque dans l'enler un'iiie il l'ait encore du mal. — Cela est vrai; mais sois tranquille, ma chère enlant, il n'en sera pas loujoui's (le même; il n'y a ipie le premier jour qu'on l'y met qu'il tonniienle ainsi. « L'ermite, qui ne souffrait |)as, et qui dans ce moment s'inipiiétait peu ^ans doute de faire souffrir cette charmante enfant, remit par six fois différentes le diable en |)rison, avant (le descendre du lit : apivs quoi il la laissa reposer et reposa lui-même.
Le solitaire était trop zélé pour se lasser sitôl défaire la guerre au ilialde. Il la recommença pas plus tard que le lendemain. La lille, toujours obéissante, ne larda pas à éprouver du plaisir. « Je vois, à présent, dit-elle à Rustique, que ces honnêtes gens de Caspe avaient bien raison de dire que rien n'est plus doux que de servii' Dieu dévotement ; car je ne me souviens pas d'avoir eu de ma vie un plaisir paieil à celui que j éprouve aujourd'hui à mettre et à remettre le diable dans le trou ; d'où je conclus ipu' ceux qui ne sdceiipeni pas du service de Dieu sont de grands imbéciles. » Entin ce jeu lui plut si fort, que lorsque le père passait trop de tem|)s sans le répéter, elle l'eu faisait ressouvenir. « Est-ce ipie voli e 7,èle se ralentit'.' lui disait-elle. Songez que je suis venue ici pour servir llieu, et non pour demeincr oisive : allons remettre le diable en enfer. » Et ils V allaienl. La bonne lille se plaignait quehpiel'ois de ce qu'il en sortait tl'iqi tiM ; elle était si zélée, (pi'elle eiil voulu I v retenir des jours entiers. Mais si sa fervtuir augmentait, celle de Hiistiipie diniinnail cbaipie jour, l'.llc en l'tail l'ori chagrine, et en bonne chi(''lieinie elle chercliail à la rani r par les caresses et
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U's iiivilalions: il lui arrivait rnèiiie (|iU'l(|iifiois de relroussL'i- rciiiiite |ioiii- Vdir si k' diable restait tranquille; et quand elle le trouvait humble et silencieux, elle lui faisait de petites agaceries pour le réveiller et l'exciter au combat. Rustique la laissait l'aire; mais voyant (ju'elle y revenait trop souvent, il lui dit alors qu'il ne fallait châtier le diable que lorsqu'il levait orgueilleusement la tétc. « Laissons-le tranquille; nous l'avons si fort puni qu'il n'a plus de force. Attendons qu'elles lui reviennent pour mater son orgueil. » Ce discours ne plut aucunement à la jeune Alibech, mais il fallait bien obéir. Lassée néanmoins de voir que l'ermite ne la requérait plus de remettre le diable en prison, elle ne put s'empêcher de lui dire un jour : « Si votre diable est assez châtié et ne vous Idurmente plus, mon père, il n'en est pas de même de mon enfer. J'y sens des démangeaisons terribles, et vous me feriez grand plaisir si vous vouliez adoucii' cette rage, comme j'ai calmé celle de votre diable. » Le pauvre ermite, qui ne vivait que de fruits et de racines, et ne buvait que de l'eau, choses peu jiropres à rétablir une vigueur éteinte, ne se sentant pas en état de contenter l'appétit de la jeune Caspienne, lui répondit (|u'iui seul dialile ne pouvait sufhre pour éteindre le feu de son enfer, mais qu'il ferait pourtant de son mieux pour la soulager. Il remettait donc de temps en temps le diable en enfer; mais les lacunes étaient si longues, et le séjour qu'il y faisait si court, qu'au lieu d'apaiser les démangeaisons, il les irritait davantage. Son peu de zèle affligeait singulièrement la jeune lille; elle tremblait pour le salut du solitaire et pour le sien propre, croyant que Dieu ne pouvait voir leur inaction qu'avec des yeux irrités.
Pendant (pi'ils s'affligeaient tous deux, l'un de son im])uissance, l'autre de son trop grand désir, il arriva que le feu prit à la maison du père d'.Vlibech, ({Ili Y [lérit avec sa femme et tous ses enfants. .Vlibech, seul reste de cette famille malheureuse, se trouva, par cet accident, l'unique héritière du bien immense dont son père jouissait. Un jeune Caspien, nommé Neherbal, qui avait diverti tout le sien en dépenses folles, et ipii épiait l'occasion de rétablir sa i'orlnne, se ressouvint alors de la jeune Alibech, ipii, depuis six mois, avait disparu de chez ses parents, else mit à la chercher, dans l'espérance de l'épouseï'. Il parvint, à force de démarches, à découvrir la {«ante ipi'elle avait tenue lors lie sa fuite, et lit si bien qu'il la trouva. Il eut beaucou|) de peine à la ramener à Caspe; mais cntiii il y réussit, et l'épousa en arrivant. (Quoique l'ermite n'en pût plus d'épuisement, il la vit néanmoins partir avec regret, parce (ju'il se llutlaitde rétablir ses fiu'ces et de finir ses joui's avec elle.
Les dames que Neherbal avait invitées à la noce ne manquèrent [las de queslionner Alibech sur le genre dévie qu'elle avait mené dans la Théba'ide. Elle leur répondit avec la franchise et la naïveté cpii formaient son caractère, qu'elle y avait passé tout le temps à servir Dieu, et que Neherbal avait grand tort de l'en avoir retirée. « Mais que faisiez-vous poni' le servir? — le le servais en
'JIO CiiNTKS Iti: IlliCCACK.
iiicIImmI cl rciiicllMiil le |iliis soiinchI i|Ui' je pouvais le djahlc rii ciilVi-. » (Ielle ri'lionsc avait liesoiii d'explication, et les dames la lui ayant deiiiaiidéc, elle leur lit voir, ])ar ses jicstcs et ses paroles, eoninienl cela se taisait ; ce cjui lit lieaucoii|i l'ire Ionie l'assenililée. » Si ce n'est (pie cela, lui répli(|uèient-elles, n'ayez aucun lej^rel à la Tlii'haide : on eu l'ail aiilani ici. So\ez assurée <juc Xeiierhal servira Dieu mvit \ou^. Ioni aussi liieii (pu' le plus zélé des Pères du iléscl'I. »
OïlATlUÈ^IE JOURNÉE
PRÉFACK Di: L'AFTErn
Je croyais, mes clinos cl annalilos flanios, quo l(^ vonl lu ninni cl fnrioiiN do Tcnvic n'pxcrçait sa violence (|nc sur les lieux clcvcs, ainsi (pic je l'avais toujours entendu dire à des personnes très-éclairées, et que je l'avais nioi-mcnie lu dans les meilleurs auteurs; mais aujourd'hui, que j'ai fait la triste expérience du contraire, je pense tout dilTcremnient. J'ai eu beau suivre le droit chemin, et chercher les lieux les plus bas et les plus retirés, il ne m'a pas été possible d'échapper à ses fureurs : j'ai eu l)eau ne publier que de misérables nouvelles, et ne les écrire qu'en prose très-simple et très-familière, je n'ai pas laissé d'exciter les clameurs de cette implacable furie. Mais en vain a-t-elle déchaîné ses serpents contre moi, leurs sifflements ni leurs morsures n'ont pu ni arrêter, ni suspendre mon entreprise; j'ai contiinn» l'ouvratfc (pie j'avais coniiiicnc»''.