‹ Contes;Chapitre 21 sur 56 · I. \ FOliCK 1)1 SK.NTIMKNT · texte numérisé non relu

I. \ FOliCK 1)1 SK.NTIMKNT

S'il i'aul en croire la Iradilion, il v c\il dans noli'c \illr i\f I loicnce un Irèsriclie marchand, nnnmM'' Léonard Sighieri, (pii n'eut de sa l'emme (pi'un lils, à (pii l'on donna le nom de Jérôme. Sa naissance l'ut sui\ic de l'ori \>iv> de la mort du père, ipii laissa heurcusenient ses affaires en fort bon (''lai. Les tuteurs de l'enfant régirent son i)ien avec beaucoup de probité, conjoiulemeni avec la veuve. Jérônu', devenu grand, se fauiiliarisa avec les autres eid'ants du voisinage, et particnlièrcnienl avec la fille d'un tailleur. Cette familiarité devint, avec l'àgc, un amour aussi tendic i|ue violent. Jérôme n'était content (pu; lorsqu'il était avec cette lille, ini (pi'il la vovail, ou qn il parlait d'elle. Sa mere

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s'en aperçut : elle lui en fil des reproelies, et le châtia même plusieurs fois à ce sujet. Quand elle vit qu'il jiersistail à l'aimer et à rechercher les occasions de se trouver avec cette fille, qui ne l'aimait pas moins tendrement, elle prit le parti de s'en plaindre à ses tuteurs. Cette femme, qui avait l'anihition d'élever son fils au-dessus de son état, leur tint à peu près ce langage : « Vous saurez que mon lils, quoiqu'il ne soit encore âgé que de quatorze ans, est passionnément amoureux de la fille d'un tailleur, notre voisin, nommé Silvestre. Or si nous n'apportons un prompt remède à cette passion, il pourra fort bien se faire qu'il l'épouse un jour secrètement ; et je mourrais de douleur si cela arrivait. Pour prévenir ce malheur, je serais d'avis que nous l'envoyassions dans quelque ville éloignée, chez un bon négociant. Je suis intimement persuadée qu'il n'aura pas plutôt perdu de vue l'objet dont il est épris qu'il l'oubliera ; et, à son retour, nous pourrons le marier h une demoiselle de bonne maison. » Les tuteurs approuvèrent fort son avis, et lui promirent de se prêter de tout leur pouvoir à ses vues. Ils appellent d'abord le jeune homme dans le magasin : « Mon cher enfant, lui dit l'un d'eux avec beaucoup de douceur, te voilà assez grand pour commencer à prendre connaissance de tes affaires. Nous serions donc très-charmés que tu allasses passer quelque temps à Paris, pour apprendre le commerce chez quelque habile négociant et te mettre en état de juger ensuite par toi-même si nous avons bien ou mal régi tes biens, dont une partie se trouve d'ailleurs dans les comptoirs de cette ville. Outre les lumières que lu acquerras sur le commerce, tu pourras te former, te polir dans ce qu'on appelle la bonne compagnie, qu'il te sera facile de Iréquenter. Il n'y a pas de ville au monde où il y ait plus de politesse et plus de gens aimables; tu en prendras les mœurs et les manières, après quoi tu reviendras ici. »

Le pupille écouta ce discours avec beaucoup d'attention, et répondit, sans balancer, qu'il pouvait faire tout cela à Florence, et qu'il n'irait point à Paris. Ou eut beau insister, lui vanter tous les avantages qui devaient lui revenir; on eut beau le flatter, le caresser, il n'y eut pas moyen de lui faire dire autre chose.

Les tuteurs en firent le rapport à la mère. Cette femme, irritée non de ce que son fils refusait d'aller à Paris, mais de ce qu'il était toujours amoureux, l'accabla de reproches et d'injures. Elle eut ensuite recours à la douceur; elle le flatta, le caressa, le pria de toutes les manières de se conformer à la volonté de ses tuteurs : enfin elle sut si l)ien faire, qu'elle le fit consentir d'aller passer un an en Trance, avec promesse de le rappeler après ce temps expiré. On ne lui tint pas paro-lc, car on le fit demeurer deux ans entiers à Paris, sous l'espoir de l'envoyer chercher de jour en jour. Jérôme, qui n'en avait pas passé un seul sans penser à la fille de Silvestre, que l'éloignement lui rendait plus chère encore, était furieux de tous ces délais, et serait venu de lui-même à Klorence,

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si l'on ii'fiìl ("Il Tali di' Imi l'iiii'c l'onlimii'llciiicnl ciivisniici' son i'a|i|i('l (■(ninno

très-prochaiii.

Dp retour eiiliii dans sa patrie, toujours |ioss(''(l('' du iiii'ine amour, iiii|)atienl de savoir des noiivelles de celle (|ui en est l'olijet, il s'empiesse d'en demander, 111 atlcndaiit (pi'il puisse la voir. On lui dit ipi'elU! est mariée. Celle nouvelle lui |ioiir lui mi coup (le |)oiirnard. 11 l'-tait ineousolalile : mais le mal ('tait sans reiiirde, il Ialini prendre patience, l ne passi(ni (pie ral)seuce n'avail l'.iil ipi aiif^iiieiitcr ne se d(''iaciiie pas aisément : .léròme était trop dominé par la sienne pour songer seulement à vouloir en guérir. Il ne |»erdit point res|)éranee d'être heureux. Persuadé (pie sa olière maîtresse conservait toujours |)our lui les mémos sentiments, il s'iul'orma (piolle maison elle habitait. Il passa el repassa devaiil SOS l'onétres, mais toutes ses démarches l'urcnl inutiles; soit que la IkIIc ne l'apeivùl point, soit fprelle l'eût ontièrcment oublié, elle ne lui donna aucun signe de vie. ,l(''nniie ne perdit point oourago; il tenta tonte sorte de movens piiiir la \oir el làciier de regagner ses lionnes grâces, supposé ipi'il les eût ptiiliies. Il rcMiliit de lui parler à (piel(|ii(! |)rix ipie ce fût. Il forme donc le projet de s'inlroduire secrètement dans sa maison. Il en apprend tous les êtres par un voisin de la dame, et après avoir guetté le iiiomeiit i'avorahle, y entre sans cire a|U'n;u, un soir (prelle cl son mari (''laient allés veiller chez un de leurs amis. Il se cache dans la cliainhrc à coucher, deirii-re un lit de ('aiii|i. I.à, le cii'iir agit('' par raiiioiii' et la craiiile, il allcndil (pi ils t'iisscnl rcnli(''s el couchés. Aussitôt (|ii'il comprit (jue le mari dormait, il alla, sur la pointi; des pieds, vers le lit, du ciMé où la l'emme s'était couchée. Encouragé par le somiiicil (lu mari ipii nmllail, il se hasarda à poser sa main sur la gorge d(î son ancicmic niailressc, cl, se couriianl en même temps, lui dil d'une voix extrèiiicmenl basse : « Ne dis rien, ma ch(''i(' amie, si In ne dors pas; je suis .léi omo, ton bon ami, (pii ne peut vivre sans t'aimei' et (|ui l'aimera jusipi'aii tombeau; ne dis rien, je iCii prie. » La belle, (pii ne dormait pas, faillit se trouver mal de frayeur. « A ipioi vous ex|)os(>/.-voiis? lui répondit-elle toute Iremblante. Au nom do Dieu, au nom de ratlachement (jne vous dites avoir pour moi, retirezvous, je vous en eonjure; si nion mari se n'vcille, vous êtes perdu, cl vous serez cause (]iie nous vivivnis mal ensemble, ce (pie nous n'avons pas lail liisipiici.

Il iji'aiiiic, il rend heiircnsc : \ous des trop hoimrle pour vouloir troubler

notre repos. » 011(01 juge de rimpression ipie dut l'aire ce discours sur le ciKur du jeune honiinel 11 en fui extrêmement allligé. 11 ne laissa pourtant pas de rappeler à sa maîtresse leur amitié passée, de lui jurer tpie réloigneinent el l'absence, au lien de nuire à sa tendresse, n'avaient fail (pie raiigmenter, et lui déclara que si elle ne consentait à raiinei- connue autrefois, il se tuerait de désespoir. Ni ses prières ni ses menaces ne purent déterminer la dame à lui acc(U"(ler la moindre favcMir. .lérc'imc était troj) amoiireux |ioui lailni pri>c: un

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baiser (ju'il lit à la daiiiu avail jiorté un i'cu dc-voranl dans son ànic; mais ce l'eu ne renipècliait sans doute pas d'avoir son corps gelé de froid. On était dans l'hiver; il demanda pour dernière grâce qu'il lui fût au moins permis de se coucher à côté d'elle, pour se réchauffer un peu, avec promesse de ne lui rien faire qui pût lui déplaire le moins du monde, et de se retirer aussitôt ajtrès qu'il se sentirait réchauffé. La jeune femme, touchée de compassion, lui accorda cette petite grâce, à condition toutefois qu'il ne lui parlerait plus de rien. Elle se pousse donc pour lui faire place, et Jérôme se met doucement à son côté. Le pauvre garçon ne jouit pas longtemps de cette légère faveur; car, soit (ju'i! succombât à la douleur de n'être plus aimé de celle qu'il avait lui-même tant aimée et (ju'il idolâtrait encore, soit que les efforts qu'il faisait pour retenir les mouvements impétueux de sa passion eussent détraqué ses organes, il mourut incontinent, sans proférer une seule |)arole. La belle, surprise de sa grande tranquillité, et voyant qu il ne se pressait point de se retirer, prit le parti de l'en prier. Comme elle n'en recevait point de réponse, elle crut qu'il s'était endormi. Elle avance alors la main, et se met en devoir de l'éveiller. Etonnée de le trouver froid connue glace, elle le touche, le secoue, le retouche, et ne doute pas qu'il ne soit mort. On peut imaginer quels durent être sa douleur et son embarras. Quel parti prendre? (jue faire en pareille conjoncture? Que dirat-elle à son mari? Elle imagina de le pressentir sur le fait, avant de lui dire qu'il lui fût personnel. Après l'avoir éveillé, elle le lui raconta comme étant arrivé à une femme de sa connaissance; puis elle lui demanda quel conseil il lui donnerait, si elle se trouvait elle-même dans un cas pareil. Le mari répondit qu'il faudrait porter sans bruit le corps du galant devant sa maison, sans savoir mauvais gré de l'aventure à la femme, puisqu'elle n'y aurait point donné lieu. « C'est donc, répliqua-t-elle, ce que nous avons à faire. » Elle lui prit en même temps la main, et lui lit toucher le corps glacé de Jérôme. Le mari, fort chagrin d'un pareil événement, se lève, allume une chandelle, prend le mort sur ses épaules, et, sans faire le moindre reproche à sa fenmie, qu'il croit vraiment innocente, le porte devant la maison de sa mère, et revient Iraruiuillement se coucher.

Le lendemain, toute la ville fut instruite de cette mort. On ne savait à quoi l'attribuer. La mère de Jérôme était inconsolable. Elle lit examiner le corps de son fils par des médecins qui, n'y trouvant ni plaie ni meurtrissure, dirent qu'il devait être mort de chagrin. Il fut porté à l'église, où la mère, suivant notre usage, se rendit en habits de deuil, accompagnée des jiarents et des amis du voisinage.

(Cependant le mari de la tille Silvestre, curieux d'apprendre si l'on savait quel(|ue chose de l'aventmc, engagea sa femme à se couvrir d'un voile, à aller à l'église, à se mêler parmi les fcnancs du deuil, pour lâchei' de découvrir ce

2i.8 CONTES ni- noce A CE.

i|iii' ì'oìì pensait de l'olte mort iiiopinco. « J'irai aussi de mon côté, ajoula-l-il,

cl jr MIC i^lisscrui parmi les liomnics poin- cntendri! ce (pi'on dira. »

La cruelle anianle de Jérôme, sensilde, mais trop tard, à l'amour extrême (|ue ce jeune lionmie avait eu pour elle, l'ut charmée de la proposition de son mari, (jui la niellait à portée de rendre les derniers devoirs à celui dont elle avait sujet, en (|uel(pu' sorte, de se reprocher la mort. Elle se couvrit donc d'une cape, et arriva à l'éjilise, le cœur plein de tristesse. Qu'il est dillirile de connaître les puissants ellets de l'amour! Le cieur de cette l'emme, (]ue la hrillantc fortune de Jérôme n'avait pu toucher, fut vivement énui et attendri à la vue du convoi ; la passion (pi'ellc avait ( ne autrefois pour ce lidclc amant reprit tout à coup

sou jiremiei' cmpii'e. Son cœur s'ouvre au repentir et à la plus vive compassion, et, s'ahandonnant entièrement à la douleur, clic suit le deuil dans l'éj^lisc, perce la foule, pénètre jusqu'à l'endroit où rc|)ose le corps de Jérôme, se jette .-ur lui en sanglotant et en poussant un cri qui alla jusqu'au cœur des assistants. .\ peine eut-elle vu le visage de celui (jue le chagrin de n'avoir pu l'attendrir avait étouffé, (|u'(dle fut étouffée elle-même par la force du sentiment douloureux de l'avoir perdu. Les autres femmes, sans savoir qui elle était, à cause du voile qui la couvrait, et (jui la prenaient [)eut -être [iour la mère du défunt, sir mettent aussitôt en devoir de la consoler et de la faire retirer; voyant (|u'elle ne bougeait pas de place, elles la saisissent pai' Ics liras et la Irouvent morte. Leur étonnemcnt redoubla lorstpie, après lui .ivoir ôlé le voile, elles la reconmncnt pour la lille de Silvestre, (jue Jérôme avait tendrement aimée. Alors les pleurs de la mère de reconnnencer, et les gémissements des autres femmes de

se faire entendre. Le lirnit de cette mort parvint bientôt a l'endroit où étaient les liomnies. Le mari, qni fut des premiers à en être informé, se livra à la douleur et aux larmes, sans vouloir recevoir aucune consolation. L"excès de son affliction ne lui laissant plus l'usage de sa raison, il se mit à conter ce qui était arrivé la nuit précédente, et chacun vit plus clairement la cause de la mort de ce couple d'amants infortunés. On suspendit l'inhumation de Jérôme, pour l'ensevelir dans le même tombeau que sa maîtresse; de sorte que la mort fit ce que l'amour n'avait pu faire en les unissant pour ne plus se séparer.

NOUVELLE IX

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