I.I': JALdl X COUliICli
Il V avait autrefois dans la ville d'.\i'e//.n un iioiiniic i iclie, lUMUiiié Tolaud, marié depuis peu à une jeune et hélice demoiselle, nommée (iitta, dont il devint aussitôt exlrèinemcnt jaloux, on ne sait trop |>(uiripioi. I,a t'emnie, qui ne tarda pas à s'en apercevoir, en eut beaucoup de déplaisir et se crut ol'fensée. Elle lui denlanda plusieurs fois le sujet de sa jalousie : mais elle n'eu lira jamais (|ue CCS raisons vagues que les hommes ont eontume d'alléi;iiei en paieil cas. Fatiguée de se voir conlinnellemenl la victime d'une maladie d'esprit à laipielle sa conduite n'avait aucunement donné lieu, elle résolut de punir son mari, en lui faisant suhir le sort qu'il redoutait sans en avoir le moindre stijel. Dans ce dessein, elle jeta les yeux sur un jeune lionune fort aimable, qui avait ])our elle de l'inclination, et qu'elle avait dédaii;iié jusqu'alors. Elle lui lit savoir secrètement ses dispositions. Elle mit eu jieii de temps les choses en tel étal, (ju'il ne leur manquait plus qu'une occasion favorable pour être parfaili'iiieiil heiiretix. Entre les défauts de son mari, la belle avait remarqué (ju'il aimait fort à boire : non-seulement elle lui laissa suivre son penchant à cet éj,'ard, mais elle le favorisa de son mieux, pour tourner an profit de l'amour les moments de liberté qu'elle aurait pendant sou ivresse. Le jaloux s'accoutuma si l'oit an vin, i|ii'rllc renivrail quand elle \ouliiil : et, i|uniid il était ivre, elle le faisait coneber. (Test |iar ce moven qu'elle vint à bout de voir son amant, et de passer avec lui les moments les plus agréables. Le succès de ce niaiiéf^e lui inspira une telle conliance, que, non-seulement elle le faisait venir che/, elle, mais qu'elle allait (|uelquefois le trouver dans sa jiropre maison, qui n'était guère éloignée de la sienne, et où elle passait la plus grande partie de la nuit.
(lependant le mari, s'étant a|)erru que lors(|n"elle le faisait boire elle ne buvait jamais, commença à avoir des soupçons, et se douta de ce qui se passait, l'olir s'en convaincre, il passa \ine grande partie de la joiirm'e hors de clie/. lui
SEI'TIÈMK JUUKNÉE. 5ò;»
sans l)oirc, et su lemlit le soii' dans sa maison, chancelant cl loniljanl, connnc s'il eût été véritablement ivre, il continua de jouer si l)icn son personnage, que sa fennne, donnant dans le panneau, crut qu'il n'était pas nécessaire de le l'aire boire davantage, et le lit coucher incontinent. Il ne l'ut pas plutôt au lit, et avait à peine fait semblant de s'endormir, que la femme sortit de la maison et courut chez son amant, où elle demeura jusqu'à minuit. Tofano, ayant enlendu ouvrir la porle, se leva dans l'intention de surprendre sa femme avec quelque galant. Étonné de voir qu'elle était sortie, et ne doutant pas qu'elle n'eût été le faire cocu, il ferme la porte aux verrous, et va se poster à la fenêtre pour la voir revenir et lui faire connaître qu'il savait à quoi s'en tenir sur sa conduit(!. Il eut la patience d'y demeurer jusqu'à son retour, ([uoiqu'on fût alors au commencement de l'hiver. La belle, désolée de trouver la porte fermée, ne savait (|ue devenir. Elle fit de vains efforls pour l'ouvrir de force. Son mari, après l'avoir laissée faire quelques moments : « C'est temps perdu, ma femme, lui dit-il, tu ne saurais entrer. Tu feras beaucoup mieux de retourner à l'endroit d'où tu viens. Tu peux être assurée de ne remettre les pieds dans la maison, que je ne t'aie fait la honte que tu mérites, en présence de tous tes parents et *de tous nos voisins. » La dame eut beau prier, solliciter, pour qu'on lui ouviit ; elle eut beau protester (|u'elle venait de passer la soirée chez une de ses voisines, parce que, les nuits étant longues, elle s'ennuyait d'être seule, ses prières et ses protestations furent inutiles. Son original de mari avait absolument décidé dans son esprit étroit de dévoiler aux yeux de tout le monde la conduite irrégulière de sa femme et son propre déshonneur. La belle, voyant que les supplications ne servaient de rien, eut recours aux menaces. « Si tu persistes à ne pas m'ouvrir, lui dit-elle, je t'assure que je t'en ferai repentir, et que je me vengerai de ton opiniâtreté de la manière la plus cruelle. — Et que peux-tu me faire? dit le mari. — Te jierdre, reprit la femme, à qui l'amour venait d'inspirer une ruse infaillible pour le déterminer à ouvrir... oui, te })crdre ; car,. plutôt (jue de souffrir la honte que tu veux me faire subir injustement, je me jetterai dans le puits qui est ici tout près ; et comme tu passes avec justice pour un brutal et un ivrogne, on ne manquera pas de dire que c'est toi q\n m'y as jetée dans un moment d'ivresse. Alors, ou tu seras obligé de t'expalrier et d'abandonner tes biens, ou tu t'exposeras à avoir la tête lianchéc, connue homicide de ta femme, dont effectivement tu auras à te reprocher la mort. » Cetteinenace ne fit pas plus d'effet sur l'àmc de Tofano que les [irières d'auparavant. Sa femme le voyant inébranlable • « tren est donc fait de moi, lui dit-elle; Dieu veuille avoir pitié de mon àme et de la tienne! Je laisse ici ma quenouille dont tu feras l'usage qu'il te plaira. Adieu, mon mari, adieu. » La nuit était des plus obscures; à peine eùl-on pu distinguer les objets dans la vuf. La fcunneva droit au puits, prend une grosse pierre et l'y jette de toute
5()0 CONTINS lu: r.dc.cAc.i:.
sa loivc, apii's >'ctr(' ('h-iÌóc : « .Mon llicii, ave/ pilii' i\v unii ! » l.;i |ii('rir lit un si j^railil liniil à r:i|i|)riiilic de rc;m, (|ii(' T(iI'miiii ne iIiuiIm |i(Uiit (|iic (iilhi ne !-f lut l'éellt'liu'lil jcirr (I:mi> le |iui(s. I.;i peur le saisil , il nuiii clicn licf le soail avt'c la corde, sort prciiiiitaiiiiiioiit tic la maison et ^ll droil au puils jioui' lâcher lie l'en retirer ; mais la l)elle, qui s'était cachée jucs de la |Miite, ne vi)it ](as plutôt son mari dehors, (|u"(llr eiiln', idetiuc la porle aux \eiiiius et va se tapira la fenêtre, d'où elle ciie d'un Ion à persuader (|u"elle était de mauvaise humeur ; « (Test |or^(|u"(nl lioit le vin (pTil l'aul v mettre de l'eau, et non (juaud on la hu ! » (Jn'ou jui^e de la surprise de Tul'auo. Il revint vite sui' ses [las, et tro\ivaul la polle l'enuée, il piia sa lemme de lui ouvrii'. l'.lle nCn voulut rien l'aire et le laissa longtemps se luoirondre, conmie il l'avait l'ail à son éi:ard. i.e mari insistant et meuaçanl d'enl'oncer la porte, la belle se mit à crier à pleine téle ; « Maudit ivrogne, méchant i;ariienu'ut,- je t'apprendrai à vivre, lu ne leutreras pas de ce soir ■. je suis las>e de ta mauvaise conduite. Je veii.v enliu le dénoncera huit le (piaiiier, cl lui l'aire \oir I heuri' à hupielle lu rc- \ieiis che/, toi ; nous verrous qui de nous deux sera hlàmé. »
Tol'auo, rnricux du tour qu'elle lui avait joué, ne ménagea pas les injures. Il lui eu dit de toutes les façons et cria si fort, (pie les voisins, éveillés par le ' lunil, >e iiiiicnl aux fenêtres piuu' voir ce (|ue c'était. I.a l'ciunie ne les eut pas pluti'il eiileudns demander le sujet de ce tapage, (pi'(dle leur répondit d'un Ion lariiiovanl ; « C'est ce vilain homme, ci; misérahle qui s'enivre tous liw jours, et (|ui, après s'être endormi dans les caharots, revient jircsijue tous les soirs à cette lieure-ei. J'ai longtemps patienté, et me suis contentée de lui représenter ses torts ; mais puisque mes reiiioutrances n'ont servi de rien, et (pi'il a lassé ma |ialieiicc, j'ai viuilu aujourd'hui le laisser deluus, |i(Uir voir .^i cette correction serait plus efticace. » Tol'auo, jiour se justilier, coula hêtcuienl tout ce qui s'était passé cl nicnaçail sa l'cmiue de la iiialtraiter si idlc le laissait plus lougteiiips à la porte. « Quelle clfronlerie ! s'écria-t-elle en s'adressanl aux voisins ; que dirait-il donc si j'étais dans la rue el (piil fût dans la maison? je \oiis laisse à juger de sou hou sens ou de sa lionne foi! il m'attrihiie précisément ce (|iril a l'ait lui-même; c'est lui ipii a jelé la jiierie dans le puils, cro\aiil sans doute me faire peur ; mais je n'ai pas été dupe de sa suiieicherie, et vous ne le sere/, point di^ son mensonge atroce, l'hit à llieii ipi'il se fût jeté dans le puil> liuil île lion pour y Ircmper son \in ! je ne serais [dus exposée à sa hrnialité! lie misérahle me fait souffrir le niarlvrc depuis ipic j'ai eu le malheur de l'épouser. »
Les voisins, tant honiiues tpie femmes, jugeant par les apparences, hlàmèrenl Tofano et se mirent à lui chauler pouilles de ce ipi'il |)arlait si mal de sa femme. Le bruit fui si grand et courut si vite de maison eu maison, qu'il |iaivinl juscpranx parents de la lielle. Ils se transporlèrenl aussilùl sur les lieux pour
Li' Jaloux vm-
nictlro fin à cette querelle. Inroriiiés par les voisins de la vérité du l'ail, ils se jetèrent sur le pauvre eornard et lui donnèrent tant de coups, qu'ils t'ailliient l'assomnier. Après cette belle-expédition, ils entrent dans la maison, disent à la femme de ramasser tout ce qui lui appartient ; et, après qu'elle leur a remis ses nippes, ils l'emmènent avec eux, faisant entendre à Tofano qu'il n'en serait peut-être pas quitte pour les coups qu'il avait re(;us. Ce pauvre diable en fut malade et comprit, mais trop tard, que la jalousie l'avait mené trop loin. Comme il aimait beaucoup sa femme, il lit son possible pour se raccommoder avec elle. 11 emjiloya ses amis, qui la lui ramenèrent, sur la promesse qu'il leur avait faite de n'être plus jaloux et d'avoir pour elle toute sorte d'égards. Il porta la complaisance si loin, après qu'il eut fait sa paix avec elle, qu'il lui permit de vivre comme elle voudrait, pourvu qu'elle .s'y prît de manière à ne l'en pas faire apercevoir. C'est ainsi que ce mari devint sage à ses dépens. Vive l'amour pour corriger les hommes ! et meure à jamais l'affreuse jalousie (pii les fait donner dans tant de travers !
NOI] velli: V
I,E MARI CONFESSETR
11 y eut autrefois à Rimini un marcliand très-riche en fonds de terre cl en argent, dont la femme était belle et au printcnqîs de son âge. Il en devint jaloux outre mesure. Quelle était sa raison'? il n'en avait pas d'autre, sinon qu'il l'aimait à la folie, qu'il la trouvait parfaitement lielie et bien faite, qu'elle ne» s'étudiait qu'à lui plaire, et qu'il s'imaginait (pi'elle cherchait également à plaire aux autres, chacun la trouvant aimable, et ne se lassant point de Imiei' sa beauté : idée bizarre, qui ne pouvait sortir que d'un esprit étroit ou malsain. Gourmande sans cesse par cette jalousie, il ne la perdait point un instant de vue; de sorte que celte infortunée était gardée de jilns près (|ue ne le sont beaucoup de criminels condamnés à mort. 11 n'y avait pour elle ni noces, ni fêtes, ni promenades; il ne lui était même permis d'aller à l'église que les jours de grande solennité, et elle passait le reste du temps à la maison, sans avoir la liberté de mettre la tète aux croisées de la rue pour quel(|ue raison que ce fut. Sa condition, en un mol, était îles ])lus malheureuses, et elle la supportait avec d'autant plus d'inq)atience (|u'elle n'avait pas le moindre reproche à se faire.
Ô(i2 CdNTKS liK liliC.C.ACi:.
liicii ii'esl |ilii.s lapalilc île luuis |)(irlci' au mal ijuc la mauvaise (i|iiiii(Mi •liron a (le nous. Celiti iVniiiio, se voyant sans sujet martyre de la jalousie de son Miari, crut (ju'il n'en serait ni plus ni moins de l'êlre avec l'ondenient. Mais conniient s'y prendre ])our venger l'injure faite à sa sagesse? Les l'eniHres étaient toujours fermées, et le jaloux se donnait bien de garde d'amener qui (pie ce fût au logis à i|ui elle eùl pu inspirei' di' ramnur. IVayant donc pas la liberté de choisir, et sachant (jue, dans la maison contigue à la sienne, demeurait un jeune homme bien l'ait et bien élevé, elle souhaitait qu'il y eût (piehpie fente à la muraille de séparation, où elle regarderait si souvent, ipreiilin elle pourrait le voir, lui parler et lui donner son cœur, s'il voulait l'accepter, persuadée qu'il lui serait ensuite aisé de trouver les moyens de se voir de plus près, pour faire un peu diversion au\ tyrannies qu'elle essuyait, jusqu'à ce que son jaloux se guérit de sa frénétique passion.
Dans cette idée, elle ne fut occupée, pendant l'absence de son mari, (pi'à visiter le mur de côté et d'autre, en soulevant à mesure la ta|)isseric qui le couvrait. A force d'en parcourir les différents endroits, elle a|)erçut une petite fente. Elle approciie ses yeux de cette ouverture, et voit un peu de jour à travers. Quoitpi'il ne IVil pas possible de distinguer par là les objets, il lui fut néanmoins facile déjuger (pie ce devait être une chambre, (c Si c'était par hasard celle de Pliili|)pe, disait-elle en elle-même, mon entreprise serait à moitié exécutée. Dieu 1(( veuille! » Sa servante, qu'elle avait mise dans ses intérêts, et (pii plaignait son sort, fut chargée de s'en informer adroitement, (^ette zélée confidente découvrit que la petite fente donnait précisément dans la chambre du jeune homme, et qu'il y couchait seul. Dès ce moment, la belle ne s'occupait (pi'à visiter le petit tinu, surtout lorsqu'elle soupçonnait (pie l'hilippe pouvait être chez lui. Un jour ([u'elle l'entendit tousser, elle se mit aussitôt à gratter la l'ente avec un j)ctit liàton. Elle ht si bien, (|ue le jeune homme s'approcha pour voir ce que c'était. Elle rap|)elle alors tout doucement; et Philippe l'ayant reconnue au sou de sa voix, et lui ayant répondu gracieusement, elle se hâta de lui l'aire eoiMiailre les sentiments d'estime qu'elle avait conçus pour lui. Le jimiie homme, enchanté d'une si heureuse aventure, travailla, de son côté, à agrandir le trou, ayant soin de le couvrir de la tapisserie toutes les fois qu'il s'en retirait. En peu de temps la fente fut ass'ez large pour se voir et se toucher la main ; mais les deux amants ne pouvaient rien faire de |)lus, à cause de la vigilance du jaloux, (pii sortait rarement du logis, et (pii renfermait sa femme à la clef lors(pi'il était obligé de s'absenter pour quehpie temps.
Les fêtes de Noël n'étaient pas éloignées, lorscpinu beau malin la l'emme dit à S0IÌ mari qu'elle désirait de se confesser et de se mettre eu étal de faire .ses dévotions le jour de la nativité du Sauveur, ainsi que le pratiquent Ions les bons (■hrétiens. « (.hTavez-vous besdin devons confesser'.' répondil-il. (Jnels
péchés avcz-vous coiiiniis? — Croyez-vous donc que je sois une sainte, reparlilelle, et que je ne pèche pas aussi bien que les autres? Mais ce n'est pas à vous que je dois les dire, puisque vous n'êtes pas prêtre, et que vous n'avez pas le pouvoir de m' absoudre. » Il n'en fallut pas davantage pour faire naître mille soupçons dans l'esprit du jalou.v et pour lui donner envie de savoir quels péchés sa femme pouvait avoir commis. Croyant avoir trouvé un moyen assure pour y réussir, il lui répondit qu'il consentait qu'elle allât se confesser, mais à condition que ce serait dans sa chapelle, et à son chapelain, ou à tout autre prêtre que celui-ci lui donnerait; bien entendu qu'elle irait de grand matin, et qu'elle s'en retournerait tout de suite. La belle, qui ne manquait pas de pénétration, crut démêler quelque projet dans cette réponse; mais, sans lui rien témoigner, elle répondit qu'elle se conformait à ses intentions.
Le jour de la fête venu, elle se lève à la pointe du jour, s'habille et va droit à l'église ijui lui avait été assignée, et où son mari arriva avant elle par un autre chemin, il avait mis le chapelain dans ses intérêts, et avait concerté avec lui ce qu'il se proposait de faire. Il se revêtit incontinent d'une soutane et d'un capuchon ou camail qui lui couvrait le visage, et alla s'asseoir au chœur dans cet équipage. La dame ne fut pas plutôt entrée dans l'église, qu'elle fit demander le chapelain, et le pria de vouloir bien la confesser. Il lui dit qu'il ne lui était pas ])ossible de l'entendre dans le moment présent, mais (ju'il allait lui envoyer un de ses collègues qui n'était pas si occupé, et qui la confesserait avec plaisir. Un moment après, elle vit venir son mari dans l'accoutrement dont je viens de parler. Quelque soin qu'il eût pris pour se cachei' . comme elle se doutait de quelque tour de sa façon, elle le reconnut d'aboi'd, et dit aussitôt en elle-même : « Béni soit Dieu ! de mari jaloux, le voilà devenu prêtre. Nous verrons qui de nous deux sera la dupe. Je lui promets de lui faiie trouver ce qu'il cherche : messire Cocuage lui rendra visite, ou je serai bien trompée. »
Le jaloux avait eu la précaulinn de mettre de petites pierres dans sa bnuclic, alili de n'être pas reconnii au son de sa voix. La fennne, f(^ignant de le prciidrc pour un véritable prêtre, se jette à ses pieds, et, ajirès en avoir reçu la bénédiction, se met à lui débiter ses petits péchés. Elle lui dit ensuite (pi'elle était mariée, et s'accusa d'être amoureuse d'un prêtre qui couchait toutes les nuits avec elle. Ces paroles furent autant de coups de j)oignard pour le mari confesseiii' : il aurait éclaté, si le désir d'en savoir davantage ne l'eût retenu. « Mais quoi ! lui dit-il, votre mari ne couche-t-il pas avec vous? — Il y couche, mon père. — Comment (Ione le prêtre peut-il y coucher? — Je ne sais (juel secret il emploie, répliqua la pénitente; mais il n'y a point de porte au logis, quelque fermée iprcUc soit, (pii ne s'ouvre aussitôt qu'il la touche. Bien plus, il m'a dit qu'avant d'entrer dans ma chamlirc, il élail dans l'usage de prononcer
5tìl CdNTllS l»K KUCCACK.
i-iTtairii's pai'iili> inuii cndoriuir inoii mai i, ri ce ii Csl (lu'aiiri's Tavuir ainsi eiicloniii (jn'il ouvre la porle el vieni se coiielier auprès de nioi. — Cesi Irèsnial à vous, niadauie; et si vous l'aitcs bien, vous ne reeevrez plus ee malheureux prêtre. — Je ne saurais m'en empêcher; je sens (jue je l'aime trop pour prendre sur moi d'y renoncer. — ICn ce cas, je ne puis vous, donner l'ahscdulion. — J'en suis fâchée, mais )e ne suis point venue ici pour diie des mensonges. Si je me sentais la force de suivre votie conseil, je vous promettrais volontiers. — En vérité, madame, j'ai regret (ju(; vous vous danmiez de cette manière; c'est fait de votre âme, si vous ne renoncez à ce commerce criminel. Tout ce que je puis faire pour vous, c'est de prier le Seif;iieur de vous convertir. J'espère qu'il exaucera mes ferventes prières. Je vous envi ir;ii de temps en temps mon clerc, ])our savoir si elles vous ont l'Ié de (jnelque secours. Si elles |)roduisent un Imn ell'el, nous irons jilus avant, et je pourrai nous ahsoudre. — Dieu vous préserve, mon père, d'envoyer qui (|ue ce soit chez moi ! mon mari est si jaloux, que s'il venait à s'en apercevoir, on ne lui òterail pas de l'esprit que c'est pour faire du mal, et je ne pourrais vivre avec lui. Il ne me fait déjà que trop soulïrir. — Ne vous emhari'assez ])as de cela, madame, jarrangerai les choses de manière qu'il ne vous en piuicr:! jamais. — \ cette cunilition, reprit la pénitente, j'v consens de grand cœur. »
La confession achevée, et la pénitence donnée, la dame se leva et entendit la messe. Le jaloux alla (juitter ses haliits, puis s'en retourna chez lui, le ca'ur |)lein de ressentiment, et brûlant d'impatience de sur|)rendre le prêtre, dans la résolution de lui faire passer un mauvais (|uart d'heure.
La belle, d(' retour au logis, n'eut pas de peine à s'aperc(!voir, ;i la mine de son mari, qu'elle lui avait mis martel en tète. Il était d'une humeur épouvantable. (Juoiiin'il fit tout tout son j)Ossiblc |iour n'en rien donner à connaître, il résolut de faire sentinelle, la miit suivante, dinis un réduit voisin de la porte de la rue, pour voir si le prêtre entrerait. » 11 l'aut, dit-il à sa fenniie, que j'aille ce soir souper el coucher dehors; ainsi, je te i)rie de tenir les j)ortes bien fermées, celle de l'escalier et celle de la chambre surtout. Pour celle de la rue, je me charge de la fermer et d'en emporter la clef. — A la bonne heure! répondit-elle, lu dois être aussi Iraiupnllc i|ue si lu étais aupiès de moi. »
Voyant (|ue les affaires |)renaienl la tournure (incile désirait, elle guetta le moment favorable pour aller au trou de connnunication, et lit le signe convenu. I'lnlip|ie s'aïqiroche aussitôt, et la dame lui conte ce (|n'elle avait fait le matin, el ce tjue son mari lui avait dit l'après-dinée. « Je ne suis |ias du|)e. conlinuat-clle, de son prétendu projet : je suis même bien assurée ipi il ne soitiia pas de la maison; mais, ipiimpurle, pouivn qn'il m' tienne |)rès de la porte de la rue, où je suis persuadée (|u'il fera siiiliiirllr liiole la nuit'.' Ainsi, mon i lier ami, tachez de \ous inlmdnire ciie/, non> pai' le loil, cl de venir me |( Iri' des (jiie
SEl'TlIiME JOUKNÉK. .-,05
la nuit sera arrivée. Vous trouverez la l'euèlre du galetas ouverte; uiais prenez bien garde, en pas.sant d'un toit à l'autre, de ne pas vous laisser tondier. — Ne craignez rien, ma bonne amie, répondit le jeune homme au condjle de la joie ; la pente du toit n'est pas bien rapide, il ne m'arriverà aucun mal. m
Lu nuit venue, le jalou.v prit congé de sa femme, feignit de sortii', et s'étaut muni de ses armes, alla se poster dans le réduit voisin de la rue. De son côté, la dame feignit de se bien barricader, et se contenta de fermer la porte de Tescalier, afin que le mari ne pût approcher; elle courut ensuite au-devant de
Philippe, qu'elle fit descendre dans sacliand>rc, où ils passèrent le temps d'une manière agréable. Ils ne se sépaivrent ((u'au moment où le jour commençait à iKiindrc, encore ne ful-ce pas sans regret.
Le jaloux, armé de pied en cap, mourant de dépit, de froid et de faim, car il n'avait point soupe, (it le guet jusqu'à ce (pic le jour panil, el n'ayant pas vu venir le [)rélre, il se coucha sur un pliant qu'il y avait dans cette espèce de loge. Après avoir dormi deux ou trois heures, il ouvrit la porte de la rue et fit semblant de venir de dehors. Sur le soir, un petit garçon, (pii se disait (Mivoyé de la part d'un confesseur, demanda à parler à sa femme, et s'informa d'ellemême si 1 honnii(\ en question était venu la nuit passée. La belle, ipii était au l'ait, répondit qu'il n'avait point paru, et (pie si son confesseur lui voulait continuer ses secours encore pendant (piehjiie temps, elle ]tourrait bien oublier la personne piuir ijui elle se sentait encore de l'incliiialion. thi h? croira avec peine,
ôC(i (:(iNTi:s HK iioccAci:.
mais il n'osi pas moins vrai (|iii' lo iiiaii, toujours avou^ló |iar la jalousie, continua (lo faire le f^uol, poniiant plusiours rmils, dans I cspóianco tlo sur|iion(lro le protro. On seni bien (pie la loumio no mau(pia |)as do prolitor de eliaouiu' do ces absences, pour recevoir les caresses do son ainaiit ol s'onlrotouir avec lui du jilaisir tpi'il y avait de tromper un jaloux.
Le mari, las de tant de fatigues inutiles, jk rdant l'ospoir do convaiuoro sa femme d'iulidi'ilité, no pouvant toutefois retenir les mouveiiu-uts de son Immour jalouse, prit entin le parti de lui demander ce (ju'olle avait dit à son confesseur, puisiju'il envoyait si fréquemment vers elle. La dame r(}pondil (|irolle n'était point obligée de le lui dire. Le mari insista : ol, vovanl (|ue c'était inuliloiiiont : « Perlide ! scélérate! ajoula-l-il d'un ton l'urioux ; je sais, malgré toi, ce (jue tu lui as dit, et je veux absolument savoir (|ucl est le prêtre téméraire qui, par ses sortilèges, est veim coucbor avec toi, et dont tu es si éprise : tu me diras son nom, on je t'étranglerai. » La femme alors nia (ju'ollo fût amoureuse d'un prêtre. « Comment! niallicureuse, n'as-tit pas dit à celui qui to confessa, le jour de ÎVoi'l, (pu; lu aimais un prolro, et (juil vouait oouclior presque tontes les luiits avec loi quand j'étais endormi? Ose me démontii'. — Jo n'ai garde do le faire, répliqua la dame ; mais réprimez, de grâce, votre em- |)ortement, et vous allez tout savoir. Est-il possible, ajouta-t-elle on souriant, (jn'un bonnue avisé comme vous l'êtes se laisse mener par une femme aussi simple que moi? Ce qu'il y a de singulier, c'est que vous n'avez jamais. été moins prudent que depuis que vous avez livré votre cœur au démon de la jalousie, sans trop savoir pourquoi. Aussi plus vous êtes devenu sot et stupido, moins je dois m'applaudir de vous avoir joué. Pensez-vous, en bonne foi, (jue je sois aussi aveugle des yeux du corps, (jiio vous l'êtes depuis (juciquo temps des yeux do l'ospiit? Détrompez-vous, j'y vois très-ciair, et si clair, que je reconnus fort bien le prêtre (jui me confessa dernièrement. Oui, je vis que c'était vous-mênu; on personne; mais pour vous |uinir do votre curieuse jalousie, je voulus vous faire trouver ce que vous cliorcliioz, et j'y réussis |)ari'aitemont. (.'o|ioii(hml, si vous eussiez été un peu intelligent, si celte ail'rouse jalousie (pii vous tonrniente no vous eût entièrement ()lé la pénétration rpie vous aviez autrefois, vous n'auriez pas eu si mauvaise o|>inion de votre foiiiiiic, el vous amiez senti (pio ce (prclle vous disait était vrai, sans toutefois la croire coupable d'inlidélilé. Je vous ai dit (jne j'aimais un prêtre : ne l'éliez-vous pas dans ce moment? .l'ai ajouté (\u'\\ n'y avait point de pm le (pii ne s'ouvrit pour lui, (piaïul il voulait venir oouclior avec moi : quelle porle vous ni-je fermée, lors(pie vous êtes venu me Irouvor? .le vous ai dil de plus que ledil ipiêl.'-e eoucliail loiilos les nuits avec moi: (piaiid est-ce (juo vous avez maïKjué d'y couclier'.' et, (piand v(nis n'y avez point ooncbé, et (|ue vous m'avez envoyé votre prétendu clerc, n ai-je pas ri'pcMidii (pie le piV'l re M';nail pniiil paru ? (!e mystère élait-il si dilli-
SEPTIÈME JOl'RNÉE. 367
cile à {lólirouillci? Il ii'v a qu'un lionimc n qui la jalousie a fait perdre l'esprit, qui ait pu s'y méprendre. N'est-ce pas en ell'et être imbécile, que de passer les nuits à faire le guet, en voulant me faire accroire que vous étiez allé souper et coucher en ville? Epargnez-vous désormais une peine si inutile. Reprenez votre raison ; soyez comme autrefois, sans soupçon et sans jalousie. ]\e vous exposez plus à devenir le jouet de ceu.\ qui pourraient être instruits de vos folies. Croyez que si j'étais d'humeur à vous tromper et à vous traiter comme un jaloux de votre trempe mériterait de l'être, vous ne m'en empêcheriez pas, et eussiezvous cent yeux, je vous jure que vous ne vous en apercevriez point. Oui, mon ami, je vous ferais cocu, sans que vous en eussiez le moindre vent, si l'envie m'en prenait; ainsi épargnez-vous des soins inutiles, aussi outrageants pour votre fennne, qu'injurieux à vous-même. »
Le méchant jaloux, qui croyait avoir appris par une ruse le secret de sa femme, se trouvant lui-même pris pour dupe, n'eut rien à répliquer. Il remercia le ciel de s'être trompé, regarda sa femme comme un modèle de sagesse et de vertu, et cessa d'être jaloux précisément dans le temps qu'il avait sujet de l'être. Cette conversion donna plus de liberté à la dame, elle n'eut plus besoin de faire passer son amant par-dessus les toits, comme les chats, pour recevoir ses visites. Avec un peu de précautmn, elle le faisait venir par la porte, et se divertit longtemps avec lui sans gêne et sans être soupçonnée do la mointhc "alanterie.
NOUVELLE VI