‹ Contes;Chapitre 35 sur 56 · LA DOUBLE DEFAITE · texte numérisé non relu

LA DOUBLE DEFAITE

Dans la bonne ville de Florence, si féconde en événements de toutes les sortes, il y eut autrefois une jeune et belle demoiselle, de noble extraction, qui fut mariée à un chevalier d'un mérite distingué. Comme il arrive souvent qu'on se lasse de manger toujours du même pain, quelque bon qu'il soit, la belle devint amoureuse d'un jeune gentilhomme, nommé Lionnet, fait au tour, plein d'agréments, mais d'un naturel peu courageux, sans doute parce que sa famille n'était pas fort ancienne dans les armes. Comme il aimait la dame pour le moins autant (ju'il en était aimé, ils furent bientôt d'accord, et ils ne tardèrent pas à se donner mutuellcnicnt des preuves de leur amour. Ils étaient aussi heureux que deux amants |)uisscnt l'être, lors(pi'un chevalier, nommé messire

508 r.oNïKs nr. lìocrACi:.

I^nniliorliiii, \iiil lioulilcr leurs |il;iisirs. C.v j^cnlillHiiiniic se scnlit éiiiis de Im jillis lolle |i;is--i(iii |i(iiir la jeiiiie iliuiie, (|iii, le liiiiiMiiil tlésaj^réalile cl ^r()S!si<'l', ne Miiiliil |iiiinl rerunler. A|irés liieii îles soins cl dos iiu'ssagos, le elievalier, lioiiiine lielie et |Uiissaiil, l.is île soii|iirer en vain, lit savoir à la hcllc (|iril lui jouerait mille mauvais tours el lui leiail mille avanies, si elle jicrsislait dans SCS rel'us. Celle-ci, (|ui connaissait le pcrsonnaf;e, et (|ui ne doutait point (lu'il ne se |»orlàt à (|uelf|ue extrémité, se rendit à ses impoilunilés et lui accorda par crainte ce iprelle ne lui eùl jamais accordé par amour.

Madame ls:ili<'au (c'était son nom) avait coutume de passer la lielle saison à la cauipajine, tui elle avait une maison des plus aj^réables. Elle y était depuis ipulipie temps, lors(|ue son mai'i l'ut oblij^é de s'absenter pour (pu'lques jours. Il ne lut pas |)lntòt parti qu'elle envoya cherclier son cher Lionnet pour (pi'il vînt lui l'aire comjiaiinie. Je vous laisse à penser si le jeune homme l'ut prompt à se rendre à son invitation et s'il sut profiler de l'alisence du mari.

Il un autre côté, l.amlierliiii n'eut pas pinli'it appris (|iie le mari était absent, cpi il monta à cheval pour aller visiter la belle Isabeau. Il heurte. La servante l'eut à peine aperçu (ju'eHc court en avertir sa maîtresse, ijui dans ce moinent était seule dans sa eliambre avec Lionnet. On devine aisément le cbafiriu (pie dut lui causer cette visite imporlune. Elle aurait bien voulu le renvoyer, mais elle le craignait comme la l'omire et n'en eut point le courage. Elle piit donc le parti d'cuiiagei' son véritable amant à se cacher dans la ruelle i\u lit, ou •piehpic autre paît, jusipi'à ce (pi'elle eût pu se défaire du chevalier, lionnet, craintif de son naturel, suivit très-volontiers le conseil d'Isabeau. Après quoi, la servante alla ouvrir à Lamberlini, qui mil pied à terre el attacha son cheval dans la ( nui , à nu anneau de fci' cpii tenait à la muraille, la belle alla le recevoir au liant de l'escalier, avec nu visaire calme et riant, et, après l'avoFr salué le |ilus bonnélcment du monde, elle lui deiiiauda le sujet de S(ui voyaf^e. Lambei-|ini commema par l'embiasser ; il lui répondit ensuite cpi'ayant su labsencc de son mari, il (''lait \enii lui tenir compagnie. Elle le remercie de sou inleulion et le l'ait entrer. Le chevalier, (jui n'était pas homme à perdre le lem|)s, brine la porte, et force la dame à satisfaire ses désirs. ÎS'(uiveau contretemps. Le mari, (pi'on n'alteiidait pas sitôt, arrive sur ces entrefaites. La servante, ipii le voit \eiiir de la l'enétre, C(Hirl à la chambre de sa maîtresse : « Madame, voici votre mari ; il ne taidera pas d'être dans la ccuir : il était d(''jà but près de la maison l(U'S(iue je l'ai vu venir. »

Isabeau, se voyant deux luuunies sur les bras, et sentant ipi il ne lui ('lait pas i)ossible de faire cacher le chevalier, à cause de son cheval (|ue son mari avait peut-élre dé'jà vu, faillit se trouver mal de Irayeur à cette nouvelle. Elle ne savait (piel jiarti prendre pour soi tir île ce mauvais pas, loi -ipie son esprit, \i\enieiit aiguillonne par l,i iiainte, lui lournil tout à cmip un expédient. « Si vous

m'aimez, Lambcrtini, dit-elle, et que vous soyez bien aise de me sauver l'honneur et la vie, laites ce que je vais vous dire : Mettez promptement votre épée nue à la main, paraissez être en colère et furieux, descendez, et dites, en vous en allant : Je saurai bien le trouver ailleurs ! Si mon mari veut vous retenir, ou qu'il demande contre qui vous en avez, ne lui répondez autre chose que le mot que je viens devons dire. S'il insiste, quand vous serez monté à cheval, partez sans faire semblant de l'entendre, et ne lui répondez absolument rien, sous quelque prétexte que ce soit : voilà toute la grâce que je vous demande. » Lambertini' promit de suivre à la lettre ce qu'elle venait de lui prescrire.

Le mari, voyant un cheval dans la cour, commençait à tirer des conjectures et allait monter dans l'appartement de sa femme pour savoir qui était arrivé, quand il rencontra, au bas de l'escalier, messirc Lambertini fout en feu, soit de fatigue, soit de dépit de son arrivée. « Qu'avez-vous donc, chevalier? » lui dit-il, tout effrayé de son air. Le chevalier répond : « Par la vie ! par la mort ! je saurai bien le trouver ailleurs. » Puis il remet sonépée dans le fourreau, saule sur son cheval et pique des deux. Le mari, étonné de cette scène, monte, et rencontrant sa femme au haut de l'escalier, qui paraissait tout éperdue : « Que veut dire ceci ? lui dit-il : d'où vient que messirc Lambertini s'en va fout en colère? à qui en veut-il ? » La fine Isahcau s'approcha de la porte de la chambre, afin que Lionnet pût entendre sa réponse. « De ma vie je n'ai eu tant de peur que je viens d'en avoir, lui dit-elle. Un jeune homme que je ne connaissais pas, même de vue, vient de se réfugier ici, pour fuir le seigneur Lambertini, qui le poursuivait l'épée à la main, dans l'intention de le tuer. Connue il a trouvé la porte de ma chand)re ouverte, il y est entré tout effaré, et se jetant à mes pieds : « Sauvez-moi la vie, madame, » m'a-t-il dit. J'allais lui demander son nom, ses qualités, la cause de sa frayeur, lorsque je vois arriver messirc Lambertini, qui criait : « Où est ce traître? » Je me suis incontinent emparée de la porte de ma chambre pour l'empêcher d'entrer. 11 a eu assez de retenue et de respect, tout furieux qu'il était, pour ne me faire aucune violence ; et, après avoir longtemps pesté, il est descendu et s'est retiré comme vous avez vu. — Vous avez agi sagement, ma femme, répondit le mari. H eût été bien fâcheux pour nous qu'il l'eût tué ici, et c'est même très-mal au chevalier Lambertini d'aviiii' poursuivi jusque dans ma maison une personne qui s'y est réfugiée. — J'ignore dans quel endroit il s'est caché, reprit la dame : je sais seulement qu'il est entré dans cette chambre. — Où êtes-vous donc? crie alors le mari : vous pouvez vous montrer hardiment : votre ennemi est loin. »

Lionnet, (pii avait tout entendu, sortit de la ruelle du lit, moins épouvanté de Lambertini, si)n rival, que de l'airivce du cocu. « Qu'avez-vous donc a démêler avec messire Lambertini? lui dit le chevalier. — Je puis vous protester, monsieur, (pir je n'en sais rien, et (\\\v je ne lui ai rien fait. C'est ce (pii me

570 Cn.NTKS l>K IIIM'.C vci;.

|mtsii;mIi' (|ii'il in'n |iii> |>(>iii un niitii'. Il \\i\\ ri'niiinlr(' loin de crllc iiiaisini . l'I coiiiiiic, apii's iii'aMiir un (icti icuaiiK', ]t: I ai \ii nicllii' I (■■|i('i' à la main cl courir sur moi en Inricux, ci iani : » Tiailrc, tu c> n:oil ! » j'ai cm ilrvoii- incndic la tuile, sans m'anniscr à lin dcniandcr la raison d'un jiiocédc si éliaufic. i.c lonips (ju'il a mis |)(Mii rejoindre son t lieval m'a donné celui de me rélii^ier ici, où celte généreuse dame m"a sauvé la vie. — Va, lui dit le inaii, va, mon ami, ne crains |)lus rien, .le le remeUiai dans la maisini en sûreté : tu iras ensuite trouver, si lu veux, messire [^amliertini, |ioui' avoir une e.\|ilication avec lui. »

.\|ircs (|ii ils eiirenl souik-, il lui lit donnei- un cheval, et le ineiia liii-méme à l'Ioieiice, oi'i il le laissa chez lui. Le jeune l/ionnel paria le soii' même à Lamliertini, ainsi (pic la rusée Isabeau le lui avait recommandé, cl tout alla le mieux du monde ; car, malgré les malignes inler|)rélalions iju'on lil sur celle avenlure, le clicvalicr ne s'aperçut jamais du loin' (pie sa lemme lui avait

JOllé.

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