‹ Contes;Chapitre 41 sur 56 · LK CURÉ DE VARLONGNE · texte numérisé non relu

LK CURÉ DE VARLONGNE

Dans le village de Varlongne, qui, comme on sait ou comme on l'a ouï tiire, n'est pas fort éloigné de la ville de Florence, il y eut un maitre curé, vigoureux de sa personne et très-propre pour le scivice des dauies. Ce bon pasteur, qui savait à peine lire, avait néanmoins le talent d'amuser ses ouailles et de les divertir le dimanche, au pied d'un orme, par ses contes et ses propos joyeux ; et, (juand les maris s'absentaient, il savait visiter leurs femmes, auxquelles il donnait sa bénédiction, leur portant tantôt du gâteau, tantôt de l'eau bénite, et quelquefois des bonis de cbandelic. Parmi les paroissiennes à (pii il faisait ainsi sa cour, il n'y en avait point qui lui plût davantage que Belle-Couleur, femme d'un paysan connu sous le nom de Bientevienne de Mazzo. C'était ;> la vérité une bonne villageoise, dodue, fraîche, brunette, bien découplée, telle en un mot qu'il la fallait à monsieur le curé. Elle était d'ailleurs de la meilleure humeur du monde, toujours la première à la danse, chantant au mieux l'air tl'uru' bourrée et jouant parfaitement du tambourin. Le curé en devint si fort amoureux qu'il faillit en perdre l'esprit. Il courait tout le joui', tantôt d'un côté, tantôt d'un autre, dans l'espérance de la voir. Quand il .savait, le dimanche et les jours de fête, qu'elle était à l'église, il chantait de toutes ses forces pour lui persuader qu'il était grand musicien ; mais (juand il n'y voyait point sa chère Belle-Couleur, il s'y prenait avec plus de modération. Cependant, (pielque passionné ipi'il fût, il sut si bien faire, que Bientevienne ni personne ne s'aperçut de l'amour qui le tourmentait. Ptyur se rendre favorable celle qui en était l'objet,

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il lie ccssìiil (le lui l'iiirc de |iclits |ir(''si'iils et lui ciivoviiil liiiilol uni' liollc il'^iil Irais, tantói îles oÌ,l;iioiis iioiivclU'iiictil ciifillis dans son jardin, lanlùl des polils pois ot (|ni'l{iui'r(tis un Iximiucl de llcnrs. S'il la icncontiail (|n('l(|n(' part, il la regardait du coin de i'nil, ((iiiinic nn cliirn (pii en vint nidrdrc un antre; mais la paysanne, faisant sendilanl du ne pas s'en apereevoir et l)ien aise de paraître sauvage, |)assail presipic toujours sans s'arrêter. Ce dédain cliagrinait fort monsieur le curé. Il ne se laissa pourtant pas décourager par les froideurs de la licllc. L'amour était trop enraciné dans son cœur, pour être en étal d'y renoncer. Tel est le cliarine de cette passion qui nous plait, lors même qu'elle nous rend malheureux. In jour ipi'il se promenait, ses mains derrière le dos et l'air pensif, le hasard voiiImI ipiil rencontrât Bientevicnne, monté sur un âne chargé de différentes productions de son jardin. Il lui demanda où il allait. « Je vais à la ville, monsieur le curé, pour une affaire importante; je porte ces fruits et CCS légumes au seigneur de Bonacorci de Ginestre!, pour l'engager à me traiter favorahlenient ; ciU' V(Uis saurez (ju'il ma fait donner une assignalion par son ciii|niii de priKiircnr, juge, des hàtimcnts, |)onr comparaître devant le liilmniil civil. — lu fais liicn, mon cher ami, dit le curé, fort content dans le fond de son cœur; Dieu te conduise, et reviens le plus tût (pie tu pourras. Si tu rencontres par hasard La|)Ucio, mon clerc, ou Baldino, mon valet, je te prie de leur dire de m'apporter des attaches pour mes fléaux. » liicntevienne le lui proniit, cl contiima son chemin.

Le prêtre crut que c'était là le iiiomeni favorable pour aller voir sa hien-aimée Belle-Couleur et pour faire une tentative auprès d'elle. Il courut droit à sa maison et dit eu cntiaiit : " Dieu veuille envoyer ici tous les biens (|ui sont ailleuis I » La paysanne, (|ui était montée en haut, l'ayant entendu : « Soyez le bienvenu, monsieur le curé, lui dit-elle ; et où allez-vous donc ainsi traînant votre (piene par le cliand qu'il fait"? — J'ai trouvé ton mari ipii allait à la ville, répondit le pasteur, et je suis venu passer quelques instants avec toi. » Bellc-Coulenr, étant descendue, (it asseoir le curé et re|U'it son travail, (\\\\ consistait à trier de la graine de choux (|uc son mari avait cueillie depuis (piebjues jours. Le curé, profitant du tcte-à-tète, entama ainsi la conversation : « Il est donc décidé, ma chère amie, cpie tu veux toujours me faiiu; souffrir? — Moi, et qu'est-ce ipicje vous fais'? — Tu ne me fais rien à la vérité, mais n'est-ce pas assez de iirempécher de faire avec toi ce (pie je voudrais? — Est-ce que les prêtres font cela? — Sans doute, et mieux que lo autres liniiiiiio. l'nm(|Uoi donc ne le ferions-nous point? M'a\(iii>-nnus pa> tout ce (pi'ii laiit puwr cette besogne? nous y sonuno mh'mic |iIu> lialulo ipie les autres, parce (pie nous le fai.sons |)lus rarement. Lais.>;e-iiioi besogner avec toi ; je t'assure ipic lu l'eu liunveras bien. — J'en doute fort ; car vous êtes tous avares comme des dialilo. — T'ai-je eiiciire l'cl'ux' (pielque iliii>e? denian(U'-iiMii ce (|ue In \iuidras, cl .■•ois

liriTIÈME .lOliRNÉE. ÔHT

suro lit' rolitenir. Vciix-lu une paire de souliers, un rulian, un liclm? — J'ai île tout ce que vous m'offrez là ; mais [uiisquc vous m'aimez tant, rendez-moi donc un service : je ferai ensuite tout ce que vous voudrez. — Parle, reprit le curé avec vivacité, je suis prêt à faire tout ce qui te sera agréable. — Je dois aller samedi prochain à Florence, dit Belle-Couleur, pour rendre de la laine que j'ai lilée et pour faire raccommoder mon rouet ; si vous voulez me prêter cent sols, que vous avez assurément, vous me mettrez dans le cas de retirer de chez un usurier ma jupe et mon tablier des dimanches, que je portais le jour de mes noces. Voyez si vous êtes dans l'intention de me donner cet argent : ce n'est (|u'à cette condition que vous obtiendrez de moi ce que vous désirez. — Je n'ai pas d'argent sur moi, mais je m'engage à te donner les cent sols avant samedi. — Ohi vous autres, gens d'Église, vous promettez beaucoup et ne tenez rien. Vous ne ferez pas de moi comme de la crédule Billuzza, que vous renvoyâtes bellement sans lui donner un seul Hard, et qui, à cause de cela même, est dcveinie bile du monde. Je ne suis pas d'avis de me laisser duper de même. Si vous n'avez pas l'argent que je vous demande, allez le ehcrchcr. — Épargnemoi, de grâce, la peine d'aller chez moi, parle grand chaud qu'il fait. D'ailleurs, songe que nous sommes sans témoins, et (ju'il n'en serait peut-être pas de même à mon retour. Prcîfitons de l'occasion, puisqu'elle est si favorable. — Allez-y, vous dis-je, sinon vous n'en tàterez point, je vous jure. »

Le prêtre, voyant qu'elle était résolue de ne consentir à rien, sinon un saivum me fac, et lui désirant faire la chose shie custoditi ; « Puisque tu ne crois pas, lui dit-il, que je t'apporte les cent sols, tiens, voilà mon manteau que je te laisse pour gage. — Voyons ce manteau et ce qu'il peut valoir. — Mon manteau est d'un beau drap de Flandre, à trois bouts, et même à quatre, au dire d'un de mes paroissiens. Il n'y a pas encore quinze jours que le fripier Otto me le vendit dix bonnes livres, et Puillet qui, connue tu sais, se connaît en étoffes, prétend qu'il en vaut quinze. — Cela me paraît un peu diflicilc à croire ; mais je veux bien m'en contenter. Nous verrons si vous êtes homme de parole. » Le curé, qui brûlait d'envie de satisfaire sa passion, lui remit son manteau ; et après qu'elle l'eut enfermé dans un coffre : « Passons, lui dit-elle, dans la grange, où jamais personne ne vient. » Le curé la suivit et s'amusa avec elle de la bonne manière. Après s'en être donné tant qu'il put en prendre, il s'en retourna chez lui en simple soutane, comme s'il venait de ijuelque noce. X peine fut-il arrivé au presbytère, que, considérant le peu de profit qu'il relirait de sa cure, il se repentit d'avoir laissé son manteau et pensa au moyen de le recouvrer, sans être obligé de donner la sonutie convenue : toutes les offrandes de l'année réunies auraient à peine pu la former. Son esprit malin et rusé lui fournit un expédient. Commele jour suivant était ini jour de fête, il envoya le lils d'un de ses voisins chez lielle-Couleur pour la prier de lui prêter

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son moiliiM- lie iikiiImc, lurti-xlanl d'avoir du monde à diiicr : rc iin'clli' lit de grand cœur. Deux jours après, il le renvoya par son clerc, à l'iieurecpril junea que Bicntcvienne et sa feumic devaient être à table. « Monsieur le curé ma chargé de vous bien remercier, dit le clerc en s'adressantà la fenmic, cl de vous demander le manteau ipie le garçon laissa pour gage en vous emprunlanl le nu)rtier. » |{elle-Couleur, Ironçaut le sourcil à cette demande, allait iép(Uidrc, lorsque son mari l'en empêcha en lui disant d'un air lâché : « D'où vient t|ue tu [)rends des gages de notre curé? tu mériterais en vérité (|uc je te donnasse

un bon soulìlrl . |iiiiii I appi ciulrt' m te délier ain>i de nuire hoiméte pasteui'. I!cnds-lui vite son manteau et garde-toi de lui jamais rien refuser sans gage, » demandàt-ii même notre âne. La l'emme se lève en grognant entre ses dents, sort le manteau du coffre et dit au cb r( m le lui i iiiHllaiil ; « Je le piie d'assurer de ma part monsieiu' le curé que, pui.'-(|u il agit de la sorle, il ne pilera de sa vie à mon mortier. » Le clerc s'élant acquitté de la commission : « D'accord, répondit le curé; mais tu |)eux dire aussi à Belle-Couleur, (piand tu la verras, que si elle ne me prête ])oint son mortier, 'y\ ne lui prêterai pas non plus mon pilon : l'un vaut bien 1 autre assurément. »

liientevicmie ne lit |iiiint .illenliiui aux pandcs de sa l'cniiiii', (pi'il |iiil |>niir retïel des reprociies i|n'il \riiail de lui l'aiic. l'niir ricllc-lidolciir. illi' lui long-

IIIÌITIEME JOURNEE. 50n

temps fàcliéc contre le curé : mais les vendanges raccommodèrent tout. Le prêtre lui lit présent d'un petit tonneau de vin nouveau et d'une mesure de châtaignes, et recouvra, par ce moyen, ses bonnes grâces. Ils vécurent depuis en grande intelligence, visitèrent fréquemment la grange, et prirent si bien leurs précautions, que personne ne se douta de leur intrigue.

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