I/ESPRIT CRÉDULE
Dans noire bonne ville de Florence, qui ionniiillc de toutes sortes de personnages, il y avait un peintre nommé Calandrin, homme simple et neuf au dernier point. Il était presque toujours avec deux autres peintres, dont l'un portait le nom de Lebrun, et l'autre celui de Bulfamaque, gens fort enjoués, mais prudents et rusés, et qui ne fréquentaient Calandrin que pour s'anuiser de sa grande simplicité.
Il y avait dans le même temps à Florence un jeune homme nommé Macé del Saggio, qui était bien le personnage le plus facétieux et le plus délié qu'il fùl possible de trouver. Ayant entendu parler de la simplicité de Calandrin, il résolut de s'en divertir, en lui jouant quelque bon tour, ou en lui faisant accroire quelque chose d'extraordinairement ridicule. Il le rencontra un jour dans l'église de Saint-Jean, occupé à examiner les diverses peintures et le beau labernacle qu'on avait posé depuis peu sur le maître-autel. L'occasion paraissant favorable à son dessein, il s'en ouvre à un de ses amis qui était avec lui, et s'approche, dans cette intention, du bon Calandrin. Il fait d'abord semblant, ainsi que son ami, de ne pas l'apercevoir, et se met à jiarler du mérite de certaines pierres, et en parle si pertinemment, qu'on eût cru entendre le plus fameux des lapidaires. Le peintre, qui l'écoutait raisonner, et qui paraissait émerveillé de ce qu'il entendait, s'approche des deux discoureurs, et les salue en les abordant. Macé continue sa convei'sation avec sonami, lorsque Calandrin l'interrompt pour lui demander où l'on trouvait des pierres si précieuses et de si grande vertu. « On en trouve beaucoup, répond Macé d'un air sérieux, à Berlinsonne, ville de Basque, située dans un canton nommé Bengodi, où l'on lie les ceps de vigne avec de la saucisse. On a, dans ce pays-là, continua-l-il, nue oie poiu" de l'argent et un oison par-dessus le marché. On y voit une montagne (le fromage de Parme râpé, sur laquelle demeurent des g(Mis (jui ne sont occupes qu'à faire des macaronis et des massepains, qu'on cuit dans du jus de chapon.
-«no coNTKs m: iuiccaci:.
cl iiii'on jpllc ensuite en lias aux passants; et pins en :i, i|iii pin- iii :illi:i|)e. An pied de eetle inonlai;ne, cunle imi riii'^seaii de vin de .\hil\(ii>ic, ninpicl il ne se mèle jamais nne goutte d'eau. - dli ' le Imii pays ! s (Tiie (lalaiidrin ; mais, dites-moi, je vons prie, ce (in'oii l'ait ili'n eliapoiis dont lejns sert à l'aire des hisenits? — Ce qu'on en fait? les lîascpies les iiianiieiit tons. — Avez-voiis été dans ce pays-là? — Si j'v ai i''t(''? oh! je nous en i(''|iniids : plus de mille l'ois. — Tsl-ee liieii iiiiii d'ici? — Il y a plus de mille lieues.- — il est dune encore plus loin (|ue la IJrnssc. — Assurément. »
Calandi'iii, voyant ipie Macé disait tout cela d'un j,'iand sanfi-froid, le crut
comme un article de foi. « C'est trop loin piuii i, ajonta-t-il : antremeiit je
serais ravi d'y aller avec vons, jiour avoir le plai>ir de \oir l'aire la ciiUnite à ces macaronis, à ces hisenits, et d'en attraper une honiie (piantité. Mais ayez la hoiité de me dire >i l'on Ironve dans ce pavs si singulier les pierres dont vons jiarliez tout à riienre, — Sans doute, il \ en a de deu.v sortes. Les unes sont des pierres à moudre, (pi'on lire de Serti^na^ic et de Moùt'isce, dont on fait des mcnles de moulin, et ces meules tournent d'elles-mêmes pour l'aire la farine. De là vient qu'on dit proverhialemenl, dans ce pays-là, ipic les grâces viennent de Dieu, et les honnes meules de Moùtisce. Ces pierres à moudre sont cirsi grande quantité que les habitants de ce pays n'en font |)as plus de cas que des émeraudes. Celles-ci y sont si communes, qu'il y en a des montagnes plus élevées (pie le mont Morel. Files jettent tant d'éclat, ijii'il fait jour an milieu de la unii. (Jui ferai! enchâsser ces pierres avant de les tirer de la carrière, el les porterait au Soudan, serait sur d'en avoir tout ce qu'il voudrait. L'autre espèce de pierre précieuse qu'on trouve dans ce pays est celle ipic nous autres lapidaires appelons eliotropio. Elle a la vertu de rendre invisible quiconque en porte sur soi. — Il faut avouer, dit Calandrin, (pie ce pays est merveilleux. Faites-moi le plaisir de me dire, eontiniia-t-il, si l'on ne trouve point ailleurs cette dernière sorte de pierre. — Un en trouve aussi dans la Toscane, dans la plaine de Mngnon. — De (|uellc grosseur, de quelle couleur est-elle? — Il v eu a de toutes les grosseurs; mais jnesque tontes sont de couleur noirâtre. »
Calandrin, ayant bien nleiin Imit iv ipie Mai é lui avait dit de la nature de CCS dernières pierres, et >-e fai.saiit mille félicités chimériques s'il pouvait en trouver, se retira résolu d'en chercher. Mais, ne voulant rien faire sans ses amis Lebrun et Bulfanuupie, il les chercha en diligence pour leur communiquer sa découverte et son projet. Ajuès avoir couru toute la matinée pour les joindre, il si; ressouvint, sur l'heure de midi, ipi'ils travaillaient tons deux au moiiastèic des dames de Kayence. 11 alla les y trouver, négligeant tontes ses affaires pour cet objet. « Mes amis, leur dit-il, nous voilà les plus riches de Florence, si vous voulez vous en rapporter à moi. .l'ai ajipris d'un honmie digne de loi, que, dans
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la plaine de Mugnon, se Uouvc une pierre qui ala vertu de rendre invisible celui ijui la porte sur soi ; ainsi, je suis d'avis que nous allions la chercher sans délai : nous la trouverons, je vous en assure; je sais comme elle est faite. Quand nous l'aurons trouvée et mise dans notre poche, qui pourra nous enqiècher d'aller chez ces gros banquiers dont les comptoirs sont, comme vous le savez, toujours pleins de ducats, et d'en remplir nos poches? nous ne serons vus de personne. Par ce moyen, nous deviendrons riches en fort peu de temps, et nous n'aurons plus la peine de barbouiller des murailles tout le long du jour, comme font les limaçons. »
Lebrun et Bull'amaque ne purent entendre ces extravagances sans en rire eux-mêmes. Ils auraient éclaté, s'ils n'avaient voulu prolonger leur amusement, l'oignant donc d'être surpris du discours de cet imbécile, ils louèrent la sagesse de son projet; après quoi, Bulfamaque lui demanda comment on nommait cette pierre merveilleuse. Calandriu, (|ui n'avait pas plus de mémoire que de jugement, en avait déjà oublié le nom. Ou'avons-nous affaire, répondit-il, de savoir comment on la nonune, pourvu que nous connaissions sa vertu et que nous puissions nous la procurer? Je la connais, il n'en faut pas davantage. Si vous voulez me croire, nous irons sur-le-champ la chercher. Comment est-elle donc faite? dit Lebrun. — Il y en a de différentes grosseurs; mais toutes sont de couleur noirâtre. Pour ne pas nous tronq)er, nous ramasserons celles qui ap[)rochent de la couleur noire, jusqu'à ce que nous ayons rencontré la véritable. .\llons, mes amis, ne perdons point de temps. — Un peu de patience, dit Lebrun. » Puis, se tournant vers son camarade : « H me parait, lui dit-il, que notre ami raisonne très-juste; mais il me scndjie aussi que ce n'est pas une heure propre à celte recherche ; le soleil est à présent si chaud, et donne si aplomb sur la plaine de Mugnon, (jue je suis persuadé qu'il doit avoir calciné les pierres qu'il peut y avoir, et que celles qui sont naturellement noires nous paraîtraient blanches. D'ailleurs, comme c'est aujourd'hui un jour ouvrable, nous pourrions rencontrer dans cette plaine des gens qui, devinant notre dessein, chercheraient aussi bien que nous, et auraient peut-être plus de bonheur. Ainsi, je suis d'avis que nous remettions la partie à demain matin, qui est un jour de fête, si toutefois vous le trouvez à propos. » Bulfamaque approuva le conseil de son camarade, et Calandrin imita, comme de raison, son exemple. Il les pria instannnent l'un et l'autre de bien garder le silence sur cette chose, qui ne lui avait été contiée que sous le secret. Il leur conta eu même tein[is tout ce ipi'il avait enU'udu dire du |ias de Basque, jurant comme un païen (ju'il n'y avait rien de plus vrai.
Après que Calandrin se fut retile, les deux [)cinlres concertèrent la conduite ([u'ils tiendraient le lendemain avec lui, pour se bien divertir de son excessive crédulité. Cet original fut sur p'ied dès le point du jour. 11 courut éveiller ses
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amis, i|ui fiiront biciilùl pròts. Ils sortirent tous trois par la porte de Saiiit-("ial, cl arrivèrent de fort l)oiine heure à la plaine de Mnjjnon. Calandrin, i|ni iinilail il'cnvie de triiuver ladite pierre, mareliail lonjonis le premier, allaiil lanini d'un cùté, tantôt d'un autre, et se jetant avec préei|)itati(m sur Ionio le> |)ierres noires (jn'il rencontrait. Lebrun et Hnlt'amaque allaii'Ul après lui, el jiour mieux lui en imposer, eu ramassaient (juelques-unes. Quand notre bon imliécilu en eut plein son sein, ses pociies el son manteau, belunn, voyant (jne l'heure du (liner ap|U'oehail, demanda à son compagnon, aiiivi i|u'il en élail convenu avec lui : « Où est donc allé Calandrin? » BuU'aniaipie, ipu le voil tous près de lui, tourne sa lète de tous côtés, et leif^nanl de ne pa> le \oir: » .le n'en sais rien, répondit-il, mais il était là tout à l'Iieuic. «
— Que dis-tu tout à l'heure? reprit Lehrun : je suis sur qu'il s'en est letourné chez lui, el que, prolilanl de notre application à chercher, il est allé diner sans daij^ner nous en avertir. — Il a fort bien fait, repartit B,uli'aniaque, lie nous jouer ce tour; puisque nous avons été assez simples pour le suivre dans celte plaine, nous n'avons que ce que nous méritons. Quels autres (|ue nous, en effet, auraient été assez imbéciles pour se laisser persuader (ju'on trouve ici des pieiresqui ont la vertu de rendre invisibles ceux qui les ]iortent sur eux? » Calandrin écoutait leur conversation avec la plus grande joie, et, ne doutant point qu'il n'cùl trouvé la pierre, il résolut de s'en retourner sans rien dire. 11 leur tourna le dos et prit le chemin de la ville. « Que faisons-nous ici? continua nulfamacpic. Pourquoi ne pas nous eu relouriur comme il l'a fait? — Je li' veux bien; mais je te jure (|ue notre ami ne m'en fera plus accroire ; je suis furieux du tour (pi'il nous a joué. Que n'est-il encore assis près de nous? je lui, lancerais celle jiierre dans les talons ; » et en même temps il la lui jette aux jambes. Calandrin sentit vivement le coup; cependant il ne dit mol, et après s'être gratté l'endroit où la i)ierre l'avait atteint, il double le pas et gagne elieniin. lînlfanuitpie prend une seconde pierre, et la montrant ;'i Lebrun : « J'enrage, lui dit-il, (|ue ce faquin se soit ainsi moqué de notre crédulité; s'il était ici, je lui donnerais de ce caillou sur le dos ; » et en disant cela il le lui jette juslement à l'endroit qu'il avait dit. Ils le suivirent ainsi ;i coups de pierres, depuis la plaine de .Mugnon jns(pi'à la porte de Saint-Gid, où ils jetèrent ;i terre (cllrs qui h iir restaienl. Ils s'arrèlèrenl avec les gardes, (jui, piéveuus du l'ail, lireul seudilaul de ne poinl voir Calandiiii (piami il passa au mibru d'eux. Celui-ci, voyant qu'on l'avait laissé passer sans lui rien dire, était au coudile de la joie. 11 alla droit à sa maison, située près du coin des moidins. Il passa le long de la rivière, el le hasard voulut qu'il arrivili chez lui sans ipie personne lui dit un seul mol, quoicpi'il fût chargé comme un mulet. Il est vrai qu'à cette heure-là il y avait |)eu de monde dans les rues, parce ()ue c'était justement l'heure du diiier. Mais sa femme, nommée Tesse, se trouva mallieureusement sur la moulée. Cile
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ne l'eut pas plutôt vu qu'elle se mit à le gronder de ce qu'il avait été si longtemps à revenir. « D'où diable sors-tu à l'Iicure qu'il est? sais-tu bien que tout le monde a dîné? est-il possible que le ciel m'ait donné pour mari un homme de cette espèce ? »
Calandrin, jugeant par le discours de sa femme qu'il n'était plus invisible, et croyant qu'elle seule en était cause, entra aussitôt dans la plus grande colère. « Maudite femme, s'écria-t-il, que tu me fais de tort! tu as tout gâté; mais, par ma foi, tu me le payeras. » Il se décharge au plus vite de ses pierres, et courant à elle d'un air furieux, il la bat, la prend aux cheveux, la jette à terre et lui donne tant de coups de poing, tant de coups de pied, qu'il la laisse presque morte, quoique la pauvre femme s'épuisât à lui demander pardon.
Cependant Lebrun et Bulfamaque, après avoir ri quelque temps avec les gardes de la folie de leur camarade, le suivirent de loin et à petits pas. Arrivés près de la porte de sa maison, et entendant qu'il battait sa femme, ils l'appellent comme s'ils ne faisaient que d'arriver. Calandrin tout en eau, enllannné de colère et las de battre sa femme, [)arut à la fenêtre et les pria de monter. Feignant d'être fâchés contre lui, ils entrent, et voyant la chambre pleine de pierres et sa femme échevelée, le visage meurtri et pleurant à chaudes larmes dans un coin : « Que signifie tous ceci, mon cher Calandrin? lui dirent-ils. Aurie/,-vous envie de bâtir, puisque voilà tant de pierres? » Et puis, se tournant versl'inforhmêe ijui se lamentait : « Vous vous êtes donc vengé sur votre femme, lui dit l.eiirun, du mauvais tour que vous nous avez joué? Que veulent dire toutes ces folies? » Calandrin, assis sur une chaise, accablé de lassitude, à cause du grand faix (|u'il avait porté et des coups qu'il avait donnés, désolé de la bonne fortune (pi'il crovait avoir perdue, n'eut pas la force de répondre un seul mot. Bulfama(|ue, voyant qu'il gardait le silence, et ne pouvant contenir son indignation, lui dit : « Si tu avais quelque chagrin, ce n'est pas sur nous qu'il fallait te venger, en nous lai.ssant comme de\ix badauds dans la plaine de Mugnon, où In nous avais menés sous un vain prétexte. C'est fort mal à toi de t'en être retourné sans nous rien dire. Tu peux compter aussi que c'est bien la dei'nière pièce (|ue tu nous feras. » Calandrin, ramassant le peu de force qui lui restait : ic Mes amis, répondit-il, ne vous fâchez pas ; la chose n'est pas comme vous l'entendez. Je suis plus à plaindre (pu^ vous ne croyez. J'avais trouvé la pierre précieuse dont je vous avais parlé ; vous en serez convaincus vous-mêmes lorsque je vous aurai dit que j'étais à moins de dix pas de voi^^ dans le temps que vous me cherchiez. ». Il leur conta ensuite d'un bout à l'autre ce qu'ils avaient fait, sans oublier les coups de pierres qu'il avait reçus, tantôt sur les jambes, tantôt sur les épaules. « Sachez de plus, continua-t-il, que les gardes, qui sont attentifs jns(|u'â l'iinportunité pour voir tout ce qu'on porte dans la ville, ne m'ont pas dit le moindre mot en entrant : nouvelle preuve que j'étais vraiment invi-
i(\i CONTES DE nonCACE.
sililc. Kii lin mol, pcrsmiiio ne m'a vu cl porsoniic non jiliis no m'a rirn dit Idut le liHii; (In clioniin. Mais «piand je snis arrivò ici, cctlo misérable femme osi voiuic au-dovanl do moi ; elle m'a vn cl a ronv(>rsó loulos mes espérances. Maudite ongoancc que les l'cnuMcs ! elles limi perdre, vous no l'ignorez pas, la vertu à tontes oliosos. Jo me regardais comnnî lo pins houronx dos hommes, et me voilà le jîIus mallionronx. Je mon suis vengé on la rouant do coups, et je no sais ce qui m'empêche do lui en donner encore autant. IMùl à IHen ne l'oussé-je jamais vue! » Et là-dessus, s'écliaut'fant tout de nouveau, il voulait la hattro encore; mais ses amis l'en empêchèrent. Ils faisaient les surpris, et affirmaient la vérité des circonstances (pi(! Calandrin leur rapportait. Ils avaient toutes les peines du monde de s'empèchor de lire, et auraient sans doute satisfait leur envie à cet égard, si la lureur do ce lirulal, qui en voidait toujours à sa fomnie, ne les eût arrêtés. Ils Ini i-eprésenlèrenl son tort do l'avoir ainsi maltraitée, s'efforçani de lui faire ciileudre (pi'cllc n'iMait anennemcnl la cause de s(ui malheur, (pi'il ne di'\ait s'en ()rendre (ju'à lui-même, puisipi'il s'était exposé à sa rencontre, sachant que les femmes, dans leur temps criti(juo, détruisent la vertu de toutes choses. Mais (pie, jiuisquo le bon Dieu ne lui avait |)oint donné celte idée, il avait voulu sans doute le punir de les avoir trompés on ne leur faisant point part de sa découverte. Enfin, après plusieurs icninntrances de cette nature, ils finirent par le raccommoder avec sa feiiime cl le laissèrent fort chagrin dans sa maison pleine de jiierres.
NOUVELLE IV
LE PRESOMI'TIKUX lUMILIÉ
Personne de vous n'ij^niore que la ville de Fiesole, dont on découvre d'ici la montagne, est une des plus anciennes villes d'Italie. Quoiqu'elle n'offre aujourd'hui presque que des ruines, il n'est pas moins vrai qu'elle fut autrefois trèsgrande, très-peuplée, et que l'évcché (|n'il y a encore est de temps immémorial. Or, auprès de l'église cathédrale de celte ville demeurait, il y a quelques années, la veuve d'un gentilhomme. On la nommait madame Picarde. Comme elle n'était pas riche, elle faisait son séjour ordinaire à la ville, dans une petite maison qui lui appartenait, et qu'elle partageait avec deux de ses frères, estimés et chéris de tout le monde. Cette dame avait encore assez de jeunesse, de heauté et d'agrément pour faire naître des passions. Le prévôt de la cathédrale, qui la voyait fréquemment à l'église, en devint si amoureux, qu'il ne trouvait rien d'aussi charmant que cette veuve. Il ne fut pas longtemps sans lui déclarer les sentiments qu'elle lui avait inspirés, et la supplia de vouloir bien les payer d'un tendre retour. Quoique le chanoine fût déjà vieux, il n'en était ni plus raisonnable, ni plus honnête. Sa présonq)tion et son audace le rendaient insupportable auprès des femmes, et jamais homme ne fit une déclaration de si mauvaise grâce. En un mot, il avait un caractère et une figure si désagréables, qu'il n'y avait pas moyen de l'aimer. Madame Picarde, qui connaissait parfaitement l'humeur de cet homme, bien loin d'être flattée des sentiments qu'il lui témoignait, passa de l'indifférence à la haine; mais, comme elle avait autant de politesse que de vertu, elle crut devoir lui adoucir l'indignation qu'il venait de lui inspirer, et se contenta de lui répondre qu'elle ne pouvait lui savoir mauvais gré de son amitié, et qu'elle lui promettait volontiers la sienne, pourvu qu'il n'eût (pie des intentions honnêtes : ce qu'elle était portée à croire, puisqu'il était son père spirituel, prêtre, et déjà sur l'âge, trois motifs qui devaient l'engager à être chaste et continent. « D'ailleurs, ajouta-t-elle, je ne suis plus d'âge à avoir des intrigues amoureuses avec qui (pie ce soit. Mon état de veuve m'oblige à plus de retenue que les autres femmes, et je dois fuir (oui ci^ (pii sent la galanterie. Ainsi, trouve/, bon ipiejc m'en tienne toujours, avec vous, à la simple amitié. Je ne puis ni ne veux vous aimer comme vous pourriez l'enlcudre, et vous m'objigerez beaucoup de ne pas m'aimer non plus d'une
Kir. CONTKS Iti", lìOCC \r.K.
miinirrc coiitiairo m mes principes, ipii sont cciix de la rclii;ii>ii cl de l'Iioniu"'-
leló. »
l'nc |>aifill(' réponse ne (li'coiici'itii pas le pn-vul. Il ne sV'Iait |ii>iiil llallé, inalf;ré sa fjrande présoiiiplion, de siiiijut;iu'r la veuve dans un premier entretien, il revint plusieurs autres l'ois à l,i cliarue par li'ttres et pai' andiassades, et iiièuie de vive voix, (piand il pouvait la reue(Uit icr à l'ét^lix' ou (pu'l(|ue antl'e pari ; tant (pi"à la lin la dame, t'aliiiuée de ses imporlunités, résolut de s'en débarrasser par un tour cruel, puiscpi'il n'y avait pas moyen de lui faire entendre raison par l'honnêteté. Mais, avant de rien enireprendre, elle erut devoir eomnuini(pier son projet à ses frères, rpii l'approuvèrent, après ([u'elle les eut iiiloiniés de tontes les démarches du prévôt.
Ouel(|ucs jours après, madame Picarde alla, comme de coulumc, à l'érjlise cathédrale. Le vieux riiaiioiiic ne l'eut pas philôt \uc(pi"il >c liàla i\r l'aliorder pour lui renouveler ses importunes sollicitations. Il la prend à l'écart, et après l'avoir sollicitée quelque temps, la belle pousse un profond soupir et paraît alten<lrie. « Il est bien difficile, dit-elle ensuite, qu'une citadelle qui a tous les jours de nouveaux assauts à soutenir, ne se rende à la lin. C'est ce i|ue je viens d"(''prou\cr. Oui, mius avez vaincu ma résistance, et je consens d'être à vous. — Je j)uis vous assur<'r, madame, rejirit le chanoine au ((uidde de la joie. (pie vous n'aurez pas lieu de vous en repentir. Ce qui m'étonne, c"c>l (pie vous ayez fait une si Ionique défense. Jamais femme ne m'avait résisté si longtemps. Si je n'ai pas perdu conrape, c'est (jne j'étais sûr que vous (iniriez par m'aimer. La question est de savoir quand et où nous pourrons nous trouver. — Ce sera ipiand il vous plaira, dit la veuve : je n'ai ])oint de maii à craindre. Mais, pour II' ipii ol du l'cndez-vous, je ne sais trop quel liiii clioisir. — Kl jiour(pioi n'irais-je |)as chez vous'.' répliqua le vieu.x chanoine. — (]liez moi'.' la chose n'est jiuère possible ; vous savez, monsieur, que ma maison n'est pas fort vaste, cl (pic mes deux frères n'en bougent presipie ni jour ni nuit. Us ont d'ailleurs le plus souveni comjiagnie. 11 est vrai qu'ils n'entrent ipic bien rarement dans ma chambre ; mais clic est si jirochc de la leur, (pi'à moins de vouloir vous v tenir dans r(discurité et sans diic iiint ni l'aire le moindii' bruii, il ii'v a pas iiKivcn (le xdiis Y recevoir. On ciilciid de rniic Inni ce (pii se dil dans l'autre, ipiebpie bas (|u'oii puisse parler. Voyez d'aiirès cela si vous vous sentez le courage d'v venir et d'y être muet. — Qu'à cela ne tienne, une nuit est bicntijl passée, et, dans ces sortes de rencontres, la langue n'est pas I(mijouis la chose dont on a le plus besoin. Nous pouvons en essayer, en atlendanl ipie nous lidiivimis un endroit moins gênant. Je me Halte donc, madame, que v(Uis voudrez bien ne pas laisser passer la nuit suivante sans conronmi mon amour. — Soit, dit la veuve ; mais le secret sur toutes choses, moiisicnr le picvol. — \ nus pouvez y compter, madame ; les gens d'Kglise sont discrets, et je me pi(pic de
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l'être plus (|ue tous mes conlVèrcs. » La dame lui prescrivit alors la façon dont il devait s'y prendre pour aller la trouver ; et tout étant arrangé, ils se séparèrent.
Madame Picai'de avait une servante qui n'était pas des plus vieilles, mais qui, en récompense, était la plus laide créature qu'il i'ùt possible de voir. Qu'on se représente un visage plein de coutures, un nez de travers, des lèvres d'une grosseur extraordinaire, une bouche large, des dents longues, des yeux louches et bordés de rouge, un teint jaune et noirâtre, et l'on n'aura encore qu'une l'aible idée de sa laideur. Le reste du corps était parfaitement analogue au visage. Elle était toute contrefaite, bossue et boiteuse du côté droit ; en un mot, on aurait dit (|ue la nature avait pris plaisir d'en faire un monstre de laideur et de difformité. Cette fille j)ortait le nom de Cheutc ; mais, à cause de son grand nez écrasé, on lui avait donné le surnom de Cheutasse. Elle ne manquait pas d'esprit ni de malice, connue c'est assez l'ordinaire dans les personnes contrefaites. « Si tu veux me faire un plaisir, lui dit sa maitresse en revenant de l'église, je te donnerai une cheniise toute neuve. — Pour une chemise, répondit Cheutasse, il n'est rien (jue je n"entre])renne. - — C'est, continua la dame, de coucher cette nuit avec un homme dans mon lit, et de lui faire tout plein de caresses, sans lui mot dire, de peur que mes frères ne l'entendent. — Je coucherais avec dis hommes dès qu'il s'agit de vous obliger. — Fort l)ien, mais prends garde surtout de ne pas parler, quelque chose que le galant te puisse dire. »
La nuit venue, et le prévôt étant entré doucement et sans lumière dans la chandire de madame Picarde, les deux frères se mirent à parler tout haut, dans l'intention de se faire entendre du vieux galant et de l'engager par là à garder le plus grand silence. A peine fut-il dans ladite chambre (ju'il se mit au lit, ainsi ((ue la dame le lui avait recommandé. Cheutasse, à (|ui sa maitresse avait bien fait sa leçon, ne tarda pas à l'aller trouver. A peine fut-elle déshabillée, (jue le vieux chanoine la prit dans ses bras et s'en donna d'autant plus qu'il en avait jeûné depuis longtemps. La servante profita de la méprise et se vengea du mieux (ju'il lui fut possible du délaissement universel où depuis longtcnqis elle était réduite à cause de sa grande laideur.
Pendant que ce beau couple mettait ainsi le tenqjs à prolit, sans oser se jiar- 1er ni soupirer trop fort, la veuve dit à ses frères qu'ayant fait son ])ersonnage, c'était maintenant à eux à faire le leur. Là-dessus ils sortent tout doucement de leur cliand)re et vont chez l'évèquc, ainsi qu'ils en étaient convenus avec elle. Le hasard veut qu'ils le rencontrent en chemin, (jui venait passer la soirée avec eux et boire (juelques verres de leur vin frais. Les deux gentilshommes, chariiii's (le riicurcuse rencontre, le mènent à Icui' maison cl le conduisent au fond dune petite cour où, à la clarté de plusieurs llamlieaux, ils lui servirent de leur
sus CONTES I)K lîOr.C.VCE.
iiicillciir vili. Ajiit's avoir lui l'I causò (|iu'li|iic triii|i> ilr dilTiTcìiIcs cluisos, le prélat voiilanl se retirer, l'aîné lies deux Irères le retint et lui dit : u Monseigneur, |)uis(|ue vous nous ave/ l'ail l'honneur de venir passer la soirée avec nous, vous nous pcrniellrez de vous l'aire voir une chose ipie nous avons à vous montrer : elle est singulière en son genre. — Très-volontiers, » répondit l'évêque. Les deux l'rèrcs prennent (liatiin un llaiulKan cl \(iiil, Miivis de monsci- ;;neur et de ses doineslicpu's, à la chainhie de leur sieur. Le bon prévôt, qui avait, dil-on, déjà couru jiiusieurs postes avec sa jolie compagne, s'était endormi de fatigue et tenait encore entre ses bras, malgré le grand chaud tju'il faisait, la gucaon (ju'il avait si hien festoyée. L'ainé des deux frères ouvre avec précipitation li's rideaux du lit, cl ,i\;niçant le llanduau iju'il tenait à la main, montre le c(Mi|ile l'ortum'' nu prélat, (jui ne [iciit revenir de son étonnement. On imagine aisément lincile dui clic la conliision du prcvnl lorsi|uc, éveillé par le bruit, il vit son évéïpie et tant de personnes autour de lui. Pour cacher sa honte et son humiliation, il enfonça sa tète dans les draps, priant le ciel de le tirer sain et sauf de ce mauvais pas. L'évé(|ue lui reprocha sa turjiitude, et lui commandant de se montrer, il lui lit remarcpu'r avec (incile femme il était couché. Son désespoir et sa honte redoidilcrcnl m ccI|.' vue ; il était im misididiic d'innir été pris pour dupe. Le |irc!at Ini ordonna de s habiller et le rcn\o\a ciu/. lui. sous bonne garde, pour v cumniciiccr la pt''nilciicc du péché (pt'il avait coimnis.
L'évéque avant voulu savoir par (juelle aventure le prévôt de son chapitre avait ainsi couché avec cette vilaine créature, les deux frères lui contèrent tout ce (jui s'était passé. 11 les loua beaucoup d'avoir eu recours à cette vengeance, plutôt que de souiller leurs mains dans le sang d'un prêtre, quoi(jue indigne de vivre.
Le prélat lui (it pleurer sa faute durant quarante jours ; mais le dédain qu'il avait essuyé la lui lit pleurer bien ])lus de temps. Son aventure fut suc de toute la ville. U garda jìlusieurs mois sa maison et n'en sortait jamais sans que les enfants le montrassent au doigt et criassent : « A'oilà l'homme ipii a couché avec Cil eu lasse. »
Ce fut de cette manière ({ue madame l'icarde se débarrassa des importunités de monsieur le prévôt, et que sa servante gagna une chemise neuve et goùla des plaisirs ipie sa laideur lui a\ail inlcrdits depuis sa |ircinière jeunesse.
HUITIEME JOURNÉE. 'lOO
NOUVELLE V