‹ Contes;Chapitre 43 sur 56 · LA CULOTTE DU JUGE · texte numérisé non relu

LA CULOTTE DU JUGE

Vous savez (lu'il nous vient assez souvent à I- lorence des podestats de la Marrlic d'Ancóne, c'est-à-dire des iiiagisirals sans cfrur, avares et misérables, niciiaiit avec eux des jurisconsultes et des notaires, qui semblent plutôt avoir été lires de la charrue ou de la boutique d'un savetier que sortis des écoles de droit. Un de ces nouveaux gouverneurs, étant donc venu s'établir dans notre bonne ville, avait amené avec lui un juge qui se faisait nommer messire Nicolas de Saint-Lepide, et qui avait plus l'air d'un chaudronnier que d'un homme de loi. C'était lui qui jugeait les affaires criminelles. Comme il arrive souvent qu'on va au palais (juoiqu'on n'ait pas de procès, Macé del Saggio y alla un matin pour y cliercher un de ses amis, et entra dans la salle où siégeait messire Nicolas. Frappé de la mine singulière de ce juge, il s'arrête et l'examine depuis la tète jusqu'aux pieds. Nicolas portait un chapeau vert tout enfumé, avait une écritoire à sa ceinture, un pourpoint plus long que sa robe, et plusieurs autres choses que ne porte point un juge qui se pique d'être décemment habillé. Mais ce que Macé lui trouva de plus grotesque fut ses hauts-de-chausscs, qui lui tombaient jus(|u'à mi-jaml)e, et ses iiabits si étroits, (pi'ils étaient tout ouverts par devant. Un juge ainsi fagoté lui lit oublier ce qu'il cherchait; et comme il aimait beaucoup à s'amuser, il alla trouver deux de ses camarades, dont l'un se nommait Ribi et l'autre Matthias, gens d'un naturel aussi facétieux que le sien. Il les amena au palais pour leur montrer, leur dit-il, le juge le plus ridicule qu'ils eussent jamais vu. La figure et l'accoutrement de ce personnage pensa les l'aire mourir de rire, d'aussi loin qu'ils l'eurent aperçu ; mais rien ne les divertit plus que sa longue culotte. S'étant approchés du siège, ils remarquèrent qu'on pouvait aller par-dessous, et que la planche sur laquelle monsieur le juge avait les pieds était rompue et assez entr'ouverle pour pouvoir y passer à l'aise la main et le bras. Ils formèrent aussitôt le projet de lui enlever ses hauls-decliausscs ; et, après qu'ils furent convenus de la manière et du personnage que chacun devait jouer, ils remirent la chose au lendemain, ne trouvant pas qu'il y eut ce jour-là assez de monde à l'audience.

Ils \ ri'Iduinèrent donc le jour suivant; et voyant l'asseinblée aussi nombreuse (|u'ils pouvaient le désirer, Matthias alla furtivement se poster sous la

no CnNTKS DI' liOr.C.ACE.

[ilanclio sur laquelle Ics pieds du juge étaicnl appuyés. M mi' et Ililii s"iM:nit ensuite approchés du siège, ils saisissent le magistral par le devant d<' sa lohe, puis la tirent, l'un d'un côté, l'autre de l'autre, en criant Ions deux : « Justice, monsieur le juge, justice! — Je vous sup|)lie de me la rendre, dit Macé, avant ipu' ce voleur, (|ue vous voyez auprès de vous, ne sorte d'ici. Il m'a volé une paire de souliei>, d je vous prie de vouloir bien me les faire r(>stituer. 11 n'y a pas encore (|iiiii/e junrs que je les lui vis porter chez le resscmeleur, et néanmoins il ose mer ipi il me les ait volés. » Rilii, le tirant de l'autre côté, criait

de tonte sa force : « Ne le croyez pas, monsieur, c'est un imposteur, \u\ fourlie, qui veut se tirer d'affaire par une calomnie ; il a su que je venais luv |)laindre de ce (|n'il m'a volé une petite valise (|ui m'était fort utile, et pour vous faire illusion, il est venu lui-même m'accnser de lui avoir dérolié des souliers. Si vous doutez de ce ijue j'avance, j'ai pour témoins 'l'iceca, (pii est ici, la grosse tripière que tout le monde connaît, et la l'ennn»^ (pii reçoit ce cpi'on donne à Nolre-I)ame do \ai'lais. » Macé interrompait sans cesse son camarade, et IJilii en faisait autant de son côté, criant l'un et l'autre de toutes leurs forces.

Pendant (|ue le magistrat se tient deliont pour mieux entendre les parties, Matthias, jugeant le moment favorable, passe ses mains \\ travers \:\ leni e des planches, saisit les deux liouts de sa culotte et les tire avec. tant de force et de vivacité qu'il l;i r^iit dcMeiuire sur ses talons, car elle était fort large et le persnmiage fort maigre. I. e juge, sentant sa iiilolle tcimher, vent aussitôt se cou-

vrir de sa lolje ; mais Macé el Ribi, qui la tiennent serrée au lieu de la lâcher, l'écartent davantaj^c et crient à pleine tète, chacun de son côté : « C'est vilain à vous, monsieur, de rei'user de me rendre justice et de m'entendre. Pourquoi donc vouloir vous retirer? la coutume de cette ville n'est pas d'écrire pour des affaires de celle nature. » Enfin, ils le retinrent assez longtemps pour que tous ceux qui étaient à l'audience s'aperçussent que la culotte lui était tombée sur les pieds, et vissent à découvert ce qu'on devine aisément. Ce ne furent plus (|ue de grands éclats de rire dans toute l'assemblée. Ribi, jugeant qu'on avait assez ri, lâcha la robe et se retira en disant au juge : « Je vous promets, monsieur, de m'adresser au syndic. » Macé dit qu'il n'en appellerait point ailleurs, mais qu'il reviendrait pour lui demander justice dans un moment où il serait moins occupé. Ils s'enfuirent ainsi l'un et l'autre, et allèrent rejoindre Matthias, (jui s'était enfui après avoir fait son coup.

Le juge, un peu revenu de sa surprise, remit sa culotte ; et ne doutant pas (jue ce ne fût un tour qu'on lui avait joué, demanda avec instance ce qu'étaient devenus les deux voleurs. On lui répondit qu'ils étaient déjà loin. Voyant qu'ils avaient échappé à son ressentiment, il se mit en colère et jura qu'il saurait si les Florentins étaient dans l'usage de baisser la culotte de leur juge quand il était sur son siège. Le podestat, qui fut bientôt instruit de l'aventure, cria beaucoup contre cette insolence ; mais il se radoucit, après que ses amis lui eurent fait entendre que les Florentins n'avaient agi de la sorte (jue parce qu'ils étaient persuadés qu'au lieu d'amener d honnêtes gens éclairés il n'avait ciioisi que des sots, pour n'être point obligé de leur donner de foris appointements. Comme celte observation n'était que trop bien fondée, il ne crut pas devoir faire des recherches pour découvrir les coupables, et ne poussa pas plus loin cette affaire, dont le princi[ie ne lui faisait point honneui'.

NOUVLLLK VI

LE SORTILÈGE OU LE l'OLUCEAU tiE C.VLA.M)1!1.\

I'uis(pril a été déjà question du cr(''dul(' Ciilaiidrin cl de ses bons aUiis l^el<iuii cl l'iiill'aniiupie, je ne m'amuserai [loinl à vous iiiellre au l'ail de leur caraclèrc. 11 me suffira de vous dire que le premier avait dans le voisinage de Florence une petite maison de canq)agne, le seul bien (jue sa femme lui eût apporté en dot. Entre autres choses, il relirail tons les ans de cette espèce de

412 CONTKS DK lìOCCACE.

iiK'liiiiii' un coilioii f;ra;<, (lu'il i-lait dans l'usage d'allct lin r cl saler dans le mois de décembre. Sa l'emme l'y aceompaitnait ordinairenu-nl ; mais s'élanl trouvée malade une certaine année, elle se vil oldi^ée de l'v envoyer seul. Leiiinn cl l!nlt'ama(|ue, qui le perdaient larcnicnl di' vue, pour avoir plus souvent occasion de se divertira ses dépens, n'eurent pas plutôt appris (jue sa l'emme n'avait pu l'accompajiner au villaj^e, qu'ils l'ormcrcnt le |)rojet de l'v suivre, ayant |)our prétexte d'aller voir le curé de l'endroit, qu'ils comiaissaienl iicaucoup, et avec leciuel ils avaieut luit autrefois plusieurs lions tours.

Arrivés chez ce bon curé, ils apprirent (|ue Calandrin avait tué son pourceau ce jour-là même. Après s'être ralraicliis selou l'usage, accom](agnés du pasteiu-, ils vont le voir et .sont bien reçus. « Mes amis, leur dit-il après les premiers compliments, je veux vous montrer combien j'entends l'économie, tout peintre (pie je suis ; » et sur cela, il les mène dans un petit réduit, où il leur l'ait voir le gros cochon cpi'il avait l'ait tuer le matin. « Je me propose, ajonta-t-il, de le saler, alin d'en pouvoir manger tout l'iiiver. — Tu ferais beaucoup mieux de le vendre, lui dit Lebrun en rinlcrinnipant. — l'nur(pioi cela? — l'oui' le divertir avec nous de l'argent (|ui t'en reviendrait. — (Jue dirait donc ma Iciniiic'.' — Il te sera lacilc de lui faire entendre qu'on te l'a vole. — .le la connais irop bien, elle n'en voudrait rien croire, et Dieu sait le train (|u'elle me l'erail. D'ailleurs, ce serait grande sottise à moi de sacrilier aux plaisirs de (jnelques jours ce qui fera pendant plusieurs mois la ressource de mon ménage ; ainsi, trouvez bon que je ne suive point votre conseil. » liulfamaque et le curé se joignirent à Lebrun pour lever ses scrupules ; mais ils eurent beau faire, leur éloquence échoua contre la sagesse de Calandrin. Le sacrifice était tro|) grand pour qu'ils pussent trimupher de son avarice, malgré sa déférence à leurs volontés. Tout ce qu'ils gagnèrent, ce fut d'être invités à souper; mais soit ipie l'offre n'eût pas été pressante, soit qu'ils fussent de mauvaise liumcur de n'avoir pas réussi dans leur projet, ils ne m' reiulireiil piiiiil a riiivilalion el se retirèienl en murmurant.

A peine eurent-ils fait quebpies pas dans la rue, que l.ebriiii, se loiirnanl du côté de bulfamaijuc, son camarade : « Veux-tu, lui dit-il, ipie nous lui déro- • Lions celte nuit son pourceau? — Très-volontiers; mais le moyen? — (jue cela ne t'inquièle pas; j'en ai un infaillible, pour\ii toutefois (|u'il le laisse dans ce même réduit. — N'hésitiuis dime |ias, reprit ISulfamaipie ; nous le mangerons avi i- inoiiNirur le curé, qui nous donnera, s'il le faut, un couji de main. Il vaut autant que nous en prolitions que cet imbécile, qui, je gage, ne saura pas le saler. » Le curé, peu scrupuleux de son nalnrel. ne >e lit pas beaucoup prier pour entrer dans le complot. « Puisque nous voila tous d'accord, dit Lebrun, dressons dès à présent nos batteries. Calandrin aime à boire, surtout lorscjue le vin ne lui coule rien ; reloiiiiiou> ilic/. lui cl melloll^-le au cabaret.

IIUITIÈMIÎ JOURNÉE. J15

Moii-siciir If curé dira (|iril nous régale; nous lui rembourserons ensuite notre jiarl tle la (lé|iensc. 11 n'est pas douteux que notre lioninie ne s'en donne alors jus(ju'au col. Quand nous l'aurons ainsi enivré, il nous sera facile de lui enlever le pourceau, sans ijuil |Hiisse se douter C|ue ce soit nous. Courons le lejoindi'e. »

Calandrili n'eut pas plutc)t appris cjuc le curé payait pour tous, cju'il ne lit aucune dil'liculté d'aller au cabaret. Il trouva le vin excellent et il en prit tant.cpi'il eu put [)orter. Il était près de minuit lorsqu'on se sépara. Calandriu se retiia ciiez lui, pouvant à peine se soutenir sur ses jambes ; et, après avoir mis beaucoup de temps à ouvrir sa porte, il se couclia tout vêtu, sans songer à la refermer. Lebrun et Bulfamaque, qui s'étaient ménagés, allèrent achever leur souper chez monsieur le curé, qui, pour leur donner plus de forces, leur fit fort lionne dière. Une heure après, ils se uiunissenl de cpielques outils pour venir plus aisément à bout d'ouvrir la porte de la maisonnette de Calandrili ; mais ils n'eurent pas la peine de s'en servir, puisqu'ils la trouvèrent ouverte. Ils entrent à la sourdine, et pendant (jue notre homme ronflait, ils enlèvent le cochon et le [)orleiit incontinent, et sans être vus de personne, chez monsieur le curé, cpii attendait leur retour pour se coucher.

Il était jour depuis plusieurs heures quand Calandrili s'éveilla. 11 se lève, et trouvant sa porte ouverte, il court vile au réduit où le jiourceau était pendu ; cl ne l'y voyant point, il pousse un cri de surprise et de douleur et demeure queh|ue temps interdit et immobile. Ayant rejiris ses sens, il court chez ses voisins pour s'informer s'ils n'auraient pas vu celui qui le lui avait dérobé. Personne n'ayant pu lui en donner la moindre nouvelle, il déplore son triste sort, il se lamente, il jure, il cric et verse un torrent de larmes.

Lebrun et Bulfamaque ne sont pas plutôt levés qu'ils vont chez lui jiour s'amuseï' de sou chagrin. « <Jiie je suis malheureux, mes amis, leur dit-il les larmes aux yeux d'aussi loin ipi'il les vit, on m'a volé mon pourceau ! — A merveille, notre ami ! lui dit Lebrun à l'oreille ; sois rusé au moins une fois en ta vie, et dis toujours de même. — Je ne plaisante en vérité point ; ce que je vous dis n'est que trop vrai. — Fort liien ; surtout fais beaucoup de bruit, afin de mieux persuader ton monde. — La peste m'étouffe, si j'en impose ! on m'a volé mou cochon, vous dis-jc, rien n'est plus certain. — liravo, mon cher ami ! voilà comme tu viendras à bout de le faire croire. • — J'enrage de voir que vous imaginez que je fais le fin ; je veux être pendu et aller à tous les diables, si je ne dis vrai. On m'a dérobé le cochon sans en rien laisser ; c'est la pure vérité. — Mais commeiit se peut-il ? reprit Leliniii, nous le vîmes hier dans cet endioit-là , voudrais-tu sérieiisciiu ut ikiiis faire accroire (juil s'est envolé? — Il lie s'est point riivoh'', mais on nie l'a voh''. — Quel conte! — Encore nu cou|), rien n'esl plus ccrliiiii : je suis ruiné, je n'oserai jamais retourner à la ville : ma

\\\ CnNTKS in; ROCCACK.

rciiiliic n';ljiilit(i:i iniciillc loi ;'i (('Vdl, cl l)i('li miiI le Iraiii (in'cllc \;i l';iiri'. — Si lu cliosc est vraii', l'cpartit Lelirun d'un aii' .séiieiix, il l'aul avoiicr (|iic c'est tmc liieii },'raiKl(! iiiécliaiicelc de la pari de ceux (|ui l'ont joué ce (our; mais connue je le conseillai hier an soir de vendre Ion coclion el de dire (■n>nile (|n"cni le l'avait dérobé, je craignais (|ne lu ne voulusses le ni(i(|uer île nous ; je crois même encore (pie t(Mi intention est de nous jouer comme ie> autics. — Faul-ii (pieje me donne à trente-six mille diables pour vous persuader une chose si simple'.' Au houl du compte, vous me l'eriez blasphémer Dieu el tous les saints du |)aradis ; je vous dis el vous ré|)èle (pu; le cochon m'a été volé celle nuit. — Cela étant, dit alors liulfamaipie, il l'aul làchei' de le retrouver, s'il est possible. — C'est là préciséinenl la diliiculté, dit ('alandnn. — Il tant croire, reprit linHamuipie. (pu; les Indiens ne sont pas venus celte imit le dértd)er Ion pource an : c'est sûrement quehpi'un de tes voisins. Si lu pouvais les rassendjlei', je sais l'aire un charmi; avec du pain et du l'romai^'e, par le moyen dn(|uel nous découvrirons sur-le-champ le voleur. — liaj^atelle! dit Lebrun ; je veux croire à rellicacité du sortilège ; mais ceux (pii ont l'ail le \ol se donneioiit bien de t;arde d'y assister.

— Que l'aul-il donc l'aire'.' répond lluHiiniaque"? — Ce (pi'il faut l'aire? ajoute Lebrun : il tant se procurer des pilules de gingembre, puis il l'aul avoir de la veillée excellente : on les invitera à en boire ; ils viendront sans savoir ipiel est notre |)rojct, el on pourra charmer les pilules aussi bien (jne le pain el le l'romage. — C'est fort liien vu, reprit linllamaipie ; ipi'en penscs-lu, mon cher Calandrin'.' — Vous m'obligeiez inliniment, l'épondit-il, d'employer votre savoir à découvrir le voleur; il nie semble (pie je serais à demi consolé si je savais qui a l'ail le conp. — .le suis déterminé, dit Lebrun, ])our le rendre service, d'aller moi-même à l'iorence acheter tout ce qu'il l'ani, si lu me donnes l'argent nécessaire. » Calandrin avait sur lui une (piaranlaiuc de sols qu'il Ini remit anssiti'it, en le |)riant de l'aire tonte la diligence possible.

Lebrun arrive à l'iorence, s'en va chez un apothicaire de ses amis, aclièlc une livre de pilules de gingembre, en fait faire deux d'excrément de cbieii. ipiil lil pétrir avec de l'aloès et convi'ir de sucre, comme tontes les autres, l'our distinguer les deux dernières, il leur lit mettre niu' marque assez sensible pour ne pas les confondre avec celles de gingembre; et, après avoir acheté un grand llacon de bonne verdée, il revint au village. « .\llons, dil-il à Calandrin, va inviter, |)OUr demain, à (l(''i(iinei- Ions (eux ipie lu xnipi-onnes, et comme c'est précisément jour de lete, \\> se rendriMil volontiers à ton invitation: pendant ce leni|)s, Bnil'amaqne el moi charmcions les pilules, et nous l'apportennis le tout de grand matin. Je me chargerai aussi, pour le faire plaisir, de les présenter moi-même aux convives, el ferai el dirai tout ce qu'il laul dire el faire pour le succès du sorliléj/e. »

IiriTlKME JOURNÉE. 415

Les invités s'étant asscnil)lés de grand malin près de l'église, avec nn assez bon nombre de gens de Florence et des environs qni étaient allés passer quelques jours au village, Lebrun et Bulfamaquc parurent avec une assiette couverte de pilules et le flacon d'ambroisie, et firent ranger tout le monde en cercle. Lebrun, qui devait être l'orateur et le magicien, parla ainsi à l'assemblée : « Il est bon de vous dire, messieurs, le motif (|ui a porté notre ami Calandrin à vous rassembler ici, afin que, s'il arrive quelque cliose de fàcbcux à l'un de vous, il ne puisse se plaindre de moi ni m'en vouloir. On vola avant hier à ce brave homme un cochon gras, tué le jour même. Comme il désire de savoir i|ui de vous lui a joué ce vilain tour, il vous a invités à manger chacun une de ces pilules et à boire un coup de ce vin. Soyez assurés que celui qui a dérol)é le cochon ne pourra avaler la pilule ; car, quoique douce par elle-même, elle lui ])alaîlra plus amère que le fiel, et il se verra contraint de la cracher. Si donc celui qui s'en sent coupable ne veut s'exposer à la honte publique, il n'a qu'à déclarer son vol à monsieur le curé, et nous en demeurerons là. Quant aux autres, la pilule leur sera agréable et ils trouveront le vin délicieux. Que chacun consulte sa conscience et qu'il agisse en conséquence ; il est hors de doute que le voleur doit être ici. »

Chaque assistant ayant déclaré qu'il était prél à manger et à boire, et tout le monde étant en ordre, Calandrin aussi bien que les autres, Lebrun commença par l'un des bouts et donna à chacun sa pilule ; mais, quand il fut à Calandrin, il lui en donna une des deux qu'il avait fait faire pour lui. Il la mâche pendant ([uelque temps ; mais enfin, sentant une puanteur et une amertume horribles, il se voit contraint de la cracher. Tout le monde se regardait, pour voir celui qui trouverait la pilule amère et la cracherait. Lebrun n'avait pas encore achevé de les distribuer, qu'il entend dire à ses côtés que Calandrin avait craclié la sienne. Il se retourne vers lui, et s'étant assuré du fait : « Attends, mon ami, lui dit-il, peut-être quelque autre chose t'a obligé de la cracher : en voilà une autre, ajouta-t-il en la lui mettant lui-même à la bouche. » Calandrin trouve celle-ci encore plus détestable que la première ; cependant, la honte ne lui permettant pas de la cracher, il la promène dans sa bouche et fait des efforts pour l'avaler. Les larmes lui en viennent aux veux, et n'en pouvant plus de douleur, il est obligé de la jeter.

Cependant Bulfamaque qui donnait à boire à la compagnie, Lebrun qui achevait de distribuer les pilules, et la compagnie qui buvait, voyant les grimaces et les crachements de Calandrin, s'écrièrent tous d'une voix qu'il s'était volé lui-même. Il y en eut plusieurs qui l'accablèrent de reproches et d'injures.

Quand tout le monde se fut retiré, Lebrun et Bulfamaque se mirent à le badiner. « Je le savais bien, lui dit celui-ci, que tu étais ton propre voleur ; tu ne voulais nous faire accroire qu'on avait volé ton pourceau que pour éviter de

.110 CONTES IH' ROCCACE.

nous régaler uno sculo fois do l'iirgonl quo tu on as roliró ; sois sur (|ii(' je nui pasclo (lupo un soûl instant de Ion avarice. » Le pauvro rHlnndrin, l;i Imiiilio cnroro |ilrino ihi t;(tMl amer de l'alocs, jura sur sa foi ipi'il n'en avnit ;inrnnoluoul imposé. « L'as-tu vendu bien clier? ronlinua lîull;inia(iuo : l'on a-t-(ui donné six écus? » Calandrin se désespérait. « On m'a assuré, lui dit 1. olirmi, ipu' tn onlrolicns une lillo dans ce voisinage ; n'est-ce point à cette maitresse (jne tu aurais donné ton |Miurceau ? Tu es \\n pou railleur de ton naturel, et liion capaitle do jouer do pareils tours ; témoin la plaine do Mngnou, où tu nous menas chercher des pierres noires. Te souvioiis-tn qu'après nous avoir l)ien l'ail courir, lu nous quittas en nous l'aisanl accroire que lu avais trouvé une de celles qui rendent invisible? Tu voudrais à jirésent nous persuader par les scrnuMits (pie le iionrceau t'a été volé ; nous connaissons ta malice, et nous saul'ons d('sorniais à (pini nous on tenir. » Mais, coinnio nous ne viuijons point avoir pris une peine imitilo, nous exigeons, pour dédoiiimagemoiit du sortilège que nous avons fait, que tu nous donnes deu.^f couples de chapons, sinon lu ne trouveras pas mauvais (pie nous inr(H'mions ta IVmnie (1(> tout ce qui s'est passé. »

Calandrin, voyant qu'on s'obstinail à ne le point oroiic, cl craignant avec raison les reproches cl les criaillei'ies de sa l'omme, (|iii n'eût pas maïujué d'ajouter foi à la caloHinio dont on le menaçait dolo uoircii' aiipr(''s (rollo, donna les quatre chapons aux deux voleurs, qui (iront saler le (dclioii et i"('Miporl(''!('iil à l'Iorencc, sans avoir la moindre (litié du malheureux à (jiii ils l'avaionl (h'iolK'.

NOUVKLI.E Vil

m; l'iiii.iiMiriii; vimiicatif

Il n'v a pas longtemps qu'il y avait à l'ioronco uno joinio daino, iioldo do naissance, nommée llél(''ue. Kilo était hello, hioii faite d l'oit ridio. Hovonne veuve peu de temps après son mariage, elle ne voulut point se romaiior, iiarco qu'elle aimait l'indépondauce et (pi'ollo vivait d'ailleurs avec un heau jouiie homme qui lui tenait lion de mari. Kilo passai! avec lui des moments délicieux, par rinlrigno de sa (loiiicsti(iiic ((u'cllc avait iiii-c dans mi ciinlidoiicc.

Dansée même temps unjouiio gontillioinnio llorcnlln, iimiimo liégnior, (pii avait fait ses éludes à Paris, revint à l'ioronco, non \u^u\- y faire étalage de son savoir, mais j^uir v jmiir iiaisildoiiionl dos conuaissances ipTil avait acquises.

Il eut bientôt rcstimc de ses concitoyens par sa bonne conduite et son honnêteté. Il était aussi heureux qu'un jeune homme instruit et bien élevé peut l'être, lorsque l'amour vint troubler sa philosophie et déconcerter sa sagesse. Se trouvant un jour à une fête, oii il était allé se distraire de ses travaux littéraires, il y rencontra madame Hélène en habits noirs, selon le costume des femmes veuves. Il ne put se défendre d'admirer ses charmes et d'en être tendrement ému. Elle lui parut la plus aimable personne de l'assemblée, et la plus capable de faire le iionheur d'un honnête homme. « Heureux, et mille fois heureux, disait-il en lui-même, le mortel qui pourrait posséder un pareil trésor ! » Il ne la perdait point de vue, ne se lassait point de suivre ses pas ou de s'offrir à sa rencontre dans la mêlée. Entraîné par un sentiment aussi vif que tendre, il résolut de mettre tout en œuvre pour lui plaire et en obtenir des faveurs.

La jeune veuve, qui ne tenait pas toujours ses yeux baissés, et qui, au contraire, promenait ses regards sous cape, tantôt sur l'un, tantôt sur l'autre, voyant que Régnier la lorgnait souvent, n'eut pas de peine à démêler ce qui se passait dans son cœur. Comme elle était fort vaine et fort coquette : « Bon! ditelle en soi-même, je n'aurai pas perdu mon temps en venant ici ; car si je m'y connais, voilà un pigeonneau pris dans mes rets. » Soit qu'elle imaginât que le nondire des conquêtes dût relever ses charmes et la faire valoir davantage aux yeux de son amant, soit qu'elle fût bien aise de se ménager la tendresse de Régnier, pour remplacer celui à (pii elle avait donné son cœur, «dans le cas (|u'ellc eut jamais le malheur de le perdre, elle regardait de temps à autre le nouveau soupirant, de manière à lui persuader qu'elle approuvait sa passion naissante. Notre galant, renonçant dès lors à sa philosophie pour ne s'occuper que de son amour, s'informe du nom, de l'état et du logement de la dame, et croit ne pouvoir mieux lui faire sa cour que de passer et repasser devant sa maison sous différents prétextes. La belle, toute glorieuse d'avoir mis un philosophe dans ses fers, ht de son mieux pour conserver sa conquête, employant tous les manèges de la coquetterie, sans néanmoins se compromettre auprès de l'amant ([u'elle rendait heureux. Régnier, qui brûlait de le devenir, trouva moyen défaire connaissance avec la domesti(jue de la veuve; il lui confia son amour et la pria de le servir, avec promesse de reconnaître ses bons offices d'une manière généreuse. La servante lui promit de seconder sa flamme, et ne manqua pas, dès ce jour même, de tout conter à sa maitresse, qui ne fit (jue rire de celte ouverture. «Me crois-tu assez folle, lui répondit-elle, pour m'attaclicr à ce jeune homme, dans le temps que j"ai l'amant le plus aimable et le plus [)assionné? Nenie parie de ce philosophe que pour m'amuser de son extravagance. Les savants font des sottises comme les autres hommes. Vois l'usage (|ue celui-ci fait des lumières et de la sagesse qu'il est allé chercher à l'aris. Il faut le traiter conmie il le mérite; et pour que je puisse me bien moquer de

IIS co.NïKs m: hoccacf..

lui, fl 11' rrilri'SMT lie la Ihiimu' inami'ic, lu lui iliia-», ({iiaml In auras ocrnsioii tic lui [larlcr, ijiu- je suis Iri's-llatU'c de raiiiour ^\u'\\ me ti'inoij^nc, mais que mon iioMiioiir nie (lélenil de lo recevoir ; iiiie je veux pouvoir inai'ciier lèle levée, eoniiiie loules les l'eniuies lionntMes ; qu'il ni'esl par coiisé(iueiil iinpossililc de répondre à son amour ; cl que s'il est aussi sai;c (pi'il en a la rcpulalion, il m'en estimera davantage. «Femme insensée! vous iiindic/. donc condiicn ilôt dani^ereux d'irriter un homme de lettres ! Que vous aile/, vnus pri''|iai(r de eliagriii!... Mais n'anticipons point sur les événements.

La domestitpic ne larda pas à revoir Régnier. Klle lui (il part aussitôt de la réponse de sa maitresse; celte réponse lui parut assez lavorahle |)oin' en concevoir les meilleures espérances. Il redoubla les siip|iliraliniis, écrivit des leltres pleines de l'eu et les accompauMia de présents.

Toul cela lui liirii icru: mais on n"v Ht ijue des réponses vagues; jiar ce moyen, la veuve l'amusa Tort longtemps. Klle crut enlin devoir découvrir celle es|)èce d'inlrigu(! à son anianl, (|ui en prit (pielque jalousie. Madame Hélène, piiur lui prouver condtien ses craintes étaient déplacées, d'accord avec lui, euvova (lire à liégnier (pu^ n'ayant pu rien faire pour lui depuis (pi'il lui avait déclaré son aumui', elle se llatlait (pi'anx prochaines l'êtes de ÌSdì I elle pourrait lui donner un reiule/,-vous ; (pi'il lui tardail inlinimenl d'arriver à ce moment désiré, cl qu'ainsi, >-'\\ voulail >e rendre dans la cour de sa maison, la nuit d'après IS'oèl, elle Tirait trouver le plus tòt (jii'il lui serait possihie.

Le philosophe amoureux lut au cond)le de la satisfaction, et Von imagine sans peine (|u'il ne mani|ua pniul de se trouver au rende/.-\iuis. Il l'ut introduit par la servante dans la cour, et y fut renfermé pour y attendre la dame, exjiosé à toutes les injures de la saison. Klle avait l'ait venir ce soir-là son cher anianl ; et, après avoir snupé avec lui et l'avoir caiessé |dus (\\\c de coutume, elle lui lit pari du tour (pi'elle se proposait de jouer ;i s(Ui rival, u 11 le sera lac ile (l<' juger, lui dit-elle, si je l'aime et si je ()uis avoir eu pour lui la moindre cuii- |)laisancc. » Llle lui apprit en même temps ipi'il étail iiilc inic dans la cour, où elle prétendait lui l'aire passer la nuit, pour rclinidir nu peu sa passion. L'amant fortuné ne se possédait pas de joie: il lui tardail de voii' son rival se morfondre d'amour el de froid. Il était tomiiélejonr [uécédeul une si grande i|uantité de neige, (jue la cour en était couverte ; de sorte ijne Itégnier n'en |)ouvait presque |ilus de froid au bout d'une demi-heure ; mais l'espérance de se dédommager avec celle qu'il aimait lui faisait su|iporler son mal en patience. il y avait plus d'une grosse heure ipi'ii attendait, (piand la méchante veuve mena sou anianl à une petite fenêl,rc de sa ciiami)re à coucher, d'où ils pouvaient voir Régnier au clair de la lune, sans en être vus. Klle envoya eu luème temps sa .servante ;i une autre fenèlre, pour dire de sa pari à l'auidurc ii\ pliiln-ii|ilii' de ne |ias s'inqialienter. « Ma maitEcsse est hien l'ichée, lui dil-cllc, de \nus

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l'aire si longlcnips attendre, dans un lieu si exposé au froid ; mais un de ses frères, qui est venu souper avec elle, n'est pas encore sorti. Elle n'en sera pas lilutôt débarrassée (ju'elle ira vous joindre : ainsi ne vons impatiente/, pas. — Dis à la belle maitresse, répondit le bon Régnier, qui était loin de penser (ju'on se jouait de sa passion, de ne se point inquiéter de moi ; ajoute-lui seulement que je la supplie de venir le plus tôt qu'il lui sera possible. Je souffre inoins du froid que de l'impatience de ne la point voir paraître. »

« Eh bien ! dit alors la dame au galant, penses-tu que si j'aimais tant soif peu ce préfendu sage, je le laissasse ainsi se geler et se morfondre? » Le galant, rassuré par tout ce qu'il voyait, engagea sa maîtresse à se coucher; et pendant (pi'il goûtait avec elle les plaisirs les plus doux, Régnier, le malheureux Régnier, trouvait le temps bien long. ]\ se promenait pour se réchauffer, n'ayant aucun

réduit pour se mettre à l'abri, maudissait la rigueur de la saison, et pestait ciintre le frère de la veuve de ce qu'il demeurait si longtemps avec elle. S'il entendait le moindre bruit, il se figurait que c'était la dame qui venait lui ouvrir ; mais, vaine erreur ! personne ne paraissait. Minuit sonne. La dame dit ù sou amant : « (Jue pcnses-fu de notre philosiqihe? ne frouves-lu jias tpic l'amour qu'il a pour moi est de beaucoup supérieur à ses lumièr(-s et à sa sagesse? crois-tu que le froid que je lui fais endurer éteigne sa flamme amoureuse? — Elle s'éteindrait à moins, je vous jure, répondit le galant. Je vois à liréscnf (jue j'avais tort d'être jaloux dece bel esprit; il m'est impossible de douter de fa fidélité; tu dois compter aussi sur la mienne. Je sens mon amour redoubler pour foi; tu seras toute ma vie l'unicpu^ objet de mes désirs; |ihi|i'it mourir (jue de cesser de t'aimcr ! » Ces paroles furent accompagnées de mille caresses passionnées qui les plongèrent l'un et l'autre dans une douce i\ resse. Pour varier leurs plaisirs, ils voulurent régaler leurs yeux de la sduf- IVance de Régnier. Ils se lèvent donc, retournent à la fenêtre, et voient le

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