COMES DK KOCCACF
inallunirciix |)liiloso|)lic (|iii dansait sur la ncii^o, un son du ili(|n('lis do st>s dciits. « Que pcnscs-ln, imm Imn ami, de mon lialidch'V dit la dami' ; ne lionvcs-tn pas que je sais l'oit bien l'aire danser les ^ens sans lanibourin ni muselle '.' -— A merveille : répondit le jialant en poussant des éclats de rire. — Descendons au re/.-de-cliaussce, rejuit la dame, afin qu'il ne manque rien à la comédie; je lui jiarlerai, sans que tu souilles le mot, et nous verrons ce qu'il me dira. Cette conversation te divertira ])our U'. moins autant (pie de le voir sautiller sur la neige. » Arrivés sans liruit à la pinte (jui donne dans la cour, la veuve l'aiipelle à voix liasse à travers le tiou île la serrure. A ce son de voix, Régnier, qui croit touclier au moment fortuné, s'approche de la porte, le co'ur plein d'espérance et de joie : « Me voici, dit-il, ma belle dame; ouvrez-moi, je vous prie; je meurs de froid et d'amour. — Je ne saurais croire, répond la méchante veuve, qu'un amant aussi passionné, aussi chaud, que vous m'avez paru l'être dans vos billets, soit si sensible au froid. Est-ce qu'un peu di' neige est capable de vous geler'.' ne sais-je pas qu'il en tombe beaucoup |dus à Paris, où vous avez fait un si long séjour? .le suis pouitant fâchée de ne pouvoir vous ouvrir encore ; mon détestable frère ne démarre point d'ici. J'espère m'en débarrasser bientôt, soiis prétexte d'aller enfin me coucher, et il ne sera pas plutôt sorti que je reviendrai pour vous faire entrer. Ce n'est pas sans peine que je me suis éeliap|)ée un moment pour venir vous consoler et vous prier de ne pas vous iiiipalicnter. — Procurez-moi du moins un abri, madame; alors j'attendrai tant (pi'il vous plaira. Je suis tout couvert de neige; elle tombe à gros llocons. Ouvrez-moi donc, je vous supplie, alin cpic je sois à l'abri. — Il m'est impossible, mon doux ami : la porte crie, et au moindre bruit mon frère ne mamjuerait pas de venir et de nous surprendre. Je vais le déterminer à s'en retourner, et je suis à vous dans la minute. — Congédiez-le donc au plus tôt, je vous en prie; et grand l'en surtout, iai- je n'en puis plus de froid. — Comnu'nt cela se peutil'.' il n'v a (ju MU iiiomi'ut vous bridiez d'amoui'. Kst-ce que vos feux seraient déjà éteints'.' je ne veux pas le croire, l'n mcunent de patience, et je viens vous ouvrir. Hou courage, mon cher ami, bon courage I je vous réchaufferai, soyezen sûr, le plus tôt qu'il me seia possible. Kiicori' un peu de patience, et vous serez eonlenl.
L'amant, cpii entendait tout cela, avait de la peine à s'empêcher d'éclater de rire. De retour au lit avec sa maîtresse, le reste de la nuit se passa en plaisirs donnés cl reçus, et à plaisanter aux dépens du patient piiilosophe, qui eut tout le loisir de réfléchir sur les faiblesses humaines. Le |)auvre diable elaipiant des dents et se tenant, comme une cigogne, tantôt sur un pied et tantôt sur l'autre, lassi' di' ne \nii \i'iiir personne, et n entendant jias un chai remuer, comprit, mais trop tard, qu'il était joué, el le voilà à maudire la veuve et la servante, l'amour, sa sotte crédulité, et surtout la ligueur du tem|)S et la longueur
de la nuit. Indigné de la perfidie dont il était victime, et voulant mettre fin à ses souffrances, il essaya d'ouvrir la porte par où il était entré ; vains efforts ! tout fut inutile. Furieux de ne pouvoir sortir, son amour fit place à la plus forte haine. Il ne s'occupa plus que des moyens de se venger, et se promit bien d'en saisir la première occasion.
Cependant le jour s'approchait. Il commençait à poindre, lorsque la domestique, instruite par sa maîtresse, descendit pour faire de grandes excuses à Régnier, qui était plus mort que vif. Elle feignit d'être touchée de compassion pour son état. « Que la peste emporte, lui dit-elle, le frère de madame, qui ne nous a pas quittées d'un moment ! il est cause que je ne me suis point couchée et que vous êtes gelé; vous ne sauriez croire, monsieur, tout ce que j'ai souffert en mon particulier de vous savoir exposé au mauvais temps ; mais ne perdez point courage, vous ne serez pas si malheureux une autre fois. Il faut espérer que ma maitresse, qui est inconsolable du contre-temps survenu, se fera un plaisir de vous dédommager, le plus tôt qu'elle |)ourra, de tout ce que vous avez souffert. » Régnier, qui n'était pas homme à être trompé deux fois, et qui n'ignorait pas que les menaces étaient autant d'armes pour la personne menacée, n'eut garde de laisser voir son indignation; il sut réprimer et dissimuler son ressentiment, dans l'espérance de le mieux satisfaire, et se contenta de lui dire, d'une voix presque éteinte, que de sa vie il n'avait passé une si cruelle nuit, mais que, comme il était persuadé qu'il n'y avait point de la faute de madame Hélène, il s'en consolait dans l'espérance qu'elle lui tiendrait compte de ce qu'il avait enduré. « Je te prie, ajouta-t-il en la quittant, de me rappeler dans son souvenir et de me ménager ses bonnes grâces ; je saurai reconnaître tes services. »
Accablé de fatigue et de froid, Régnier fut à peine de retour cliez lui, qu'il se mit au lit. Il eut beaucoup de peine à se réchauffer, il s'endormit, et, à son réveil, il se trouva presque perclus de tous ses membres. Les bras et les jambes lui faisaient un mal horrible. Il appela les médecins, qui désespérèrent de pouvoir le rétablir. Le froid l'avait tellement saisi, que ses nerfs s'étaient retirés. Sa jeunesse, son bon tempérament et les soins des enfants d'Esculape le tirèrent enfin d'affaire.
Quand sa santé fut entièrement rétablie, le cœur toujours ulcéré du tour cruel qui la lui avait fait perdre, il crut, pour être mieux à portée de se venger, devoir continuer le rôle d'amoureux auprès de madame Hélène, quoiqu'il eût pour elle jilus de haine qu'il n'avait jamais éprouvé d'amour. La fortune ne tarda pas à lui fournir une belle occasion d'exercer sa vengeance. L'amant de cette veuve, naturellement inconstant, ou ennuyé d'une si longue galanterie, la ipiilta |iour une autre femme dont il s'était épris. Cet abandon pensa la désespérer. Elle ])assait ses jours dans les regrets, les gémissements et les larmes. Sa
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iliMnrsti(|iii\ (jiii lui •'■luit siiicrrciiii'iil at(acli(''(\ |iarta;;(':iil sa iloiili'iii- cl aiiiail liiiMi voulu la soulager; luais olio no savait couimoul s'y |ircudre. Couuno olio vovail tous los jours Róf;nier jiassor sous les fonotrcs de sa maîtresse, il lui vint dans l'osinil i|u'uii lionuuo savanl cl |iliiliisii|ilio Ici (|uc lui devait être verse dans l'aii di' la ncc romancio ot avoir (|uol(|uc soircl jionr iaiic aiinor. Elle crut donc (|uMlc pouriail, par son secours, rappeler le galani do madame Hélène. Kilo lit pari de son idée à sa niaîlresso, (pii, sans consiiloror quo, si Rôgnior avait le secret de faire aimer, il n'aurait pas niancpié de s'en servir pour luinicmo, donna dans la vision de sa servante, et l'engagea à lui parler à co sujet ol à lui promottrv, do sa j)arl, tout ce qu'il cxiitorait d'olio dans lo cas du succès. I.a domoliqiu' s'acipiilla lic la comniissioii, et notre pliilos(i|ilio liómi lo ciol do 00 qu'il allait avoir une holli; occasion de punir collo móclianto lomme do tout le mal qu'elle lui avait fait, pour prix de son amour. « Tu diras à ta maîtresse de ne plus se chagriner. Quand son amant serait dans le fond dos Indes, je l'en ferais revenir et le forcerais d'aller se jeter à ses gonou.x ])<)ur lui demander pardon de son infidélité. Il no s'agit que de faire ce que je prescrirai ; mais il faut quo j'instruise moi-mÒMu> ta maîtresse, ot ce soia (piand elle le jugera à propos. Je m'estimerai trop liouroux do ponvoii' faire (luchpio cliose {|ui lui soil aitréalilo. »
Madame Hélène, iid'orméo dos dispositions do liégnior, lui lil savoir (|u'ils pourraient se voir et se jiarler à Sainte-Lucc dol Prato, ot ils s'y rondironi l'un ot l'autre au jour convenu. Sans songer à la mauvaise nuit qu'elle lui avait l'ail passer ol qui lui avail causé uiu' si dangereuse maladie, la dame no lil am une difficulté Av lui ouvrir son ciour, A^' lui on montrer toute la faildosso, ot olle lo supplia do Noiiloir liioii la socourir. » Je vous avoue, madame, dit nolro philosophe, qui sentit son rosscntimonl ro<louldor par tous les aveux (|u'il venait d'entendre, je vous avoue que do toutes les sciences que j'ai apprises à Paris, la nécromancie est celle à la(iuello je me suis le plus attaché ol collo où j'excelle le plus. Je vous avoue aussi (|ue, connue cette science olfcnso Dieu, j'avais juré de ne jamais m'en servir ni |)our moi ni poin- autrui; mais l'amour (juc vous m'avez inspire, tout malheureux qu'il a élé jusipi'à co jour, vous donne un tel empire sur mon esprit et .sur mon cœur, (pio jo no puis vous rien refuser. Hussé-je, par rapport à vous, aller à tous les diahles, jo ferais ce que vous désire/ ; mais jo vous préviens (|ue ce (pie vous nu- demandez est précisénu-nt ce (pi'il v 11 de plus dillicilo dans l'ail do la nécromancie. Vous saurez, de plus, ipiil faut (|uo la personne qui \iut ramoner celui (|u'ollc aime, agisse ellemême, ot qii". Ho nail point prur : car tout se fait la unit, sans témoin, dans im endroit isolé : or, je doute fort (jne vous soyez disposée';! rom|dir l(uilos ces oiunlitions,sans lescpu-lles l'enchantemenl ne saurait avoir son oUVl. » I.a hollo, plus aiiinurouso .pio sa.Lio, lui répondit : n .le suis tcllniioiil rpriso do colin (|Mi
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m'a si iiiilignement délaissée, et son amour est devenu si nécessaire à mou existence, qu'il n'est rien que je n'aie le courage d'entreprendre pour le r.ippe- 1er. Vous n'avez qu'à m'apprendra ce qu'il faut que je fasse. — Madame, Ini dit Ilégnicr, cpii, comme on le verra, était un homme vindicatif et dur à l'excès, je dois d'abord faire une image de cuivre, au nom de l'homme que vous désirez posséder. Je vous la remettrai ; et, lorsque la lune sera dans son décours, vous irez, à l'heure du premier somme, vous liaigncr, nue et toute seule, dans une eau courante, par sept fois différentes, avec cette image que vous tiendrez dans \()s mains. Après vous être ainsi plongée sept fois dans une eau vive, vous moulerez, toujours seule et toute nue, sur le haut d'un arbre ou sur le toit d'un édifice un peu élevé ; et là, l'image en main, vous vous tournerez du côté du nord et vous direz sept fois les paroles que je vous donnerai par écrit. Quand vous les aurez dites, deu.K demoiselles d'une beauté ravissante se présenteront à vous et vous demanderont, le plus poliment du monde, ce que vous souhaitez. Vous leur direz exactement ce que vous désirez, et vous prendrez bien garde, sur toutes clioses, de ne pas nommer une personne pour l'autre. Elles disparaîtront ensuite. Pour lors vous descendrez pour vous rendre au lieu où vous aurez laissé vos habits, et après les avoir remis sur votre corps, vous retournerez chez vous, où, avant la (in de la nuit, vous verrez votre amant à vos pieds vous demander pardon de sa faute et vous jurer un amour et une fidélité à toute épreuve. »
Comme on a beaucoup de penchant à se persuader ce qu'on désire, la dame n'eut pas de peine à croire tout ce que le philosophe venait de lui dire ; et, s'imaginant tenir déjà son amant dans ses bras : « Ne doutez point, s'écrial-elle, (pie je ne fasse tout ce que vous venez de me prescrire ; j'ai, pour cela, le lieu du monde le ])lus beau et le plus commode : c'est une métairie située dans la vallée d'Arno, un peu au-dessus de la rivière. Dans le mois de juillet où nous somnies, le bain est fort agréable ; il y a précisément assez près de la rivière une vieille tour inhabitée et fort solitaire, où l'on ne monte que par une échelle de bois de marronnier, (jue les bergers ont faite pour voir de loin leurs botes égarées. Je monterai sur celte vieille tour, et j'espère m'acquitter au mieux de tout ce que vous m'avez prescrit. » Régnier, qui connaissait aussi bien qu'elle et la métairie et la tour, crut ne devoir pas en faire rien paraître. C'est pour- (pioi il répondit à la dame que, (pioiqii'il n'eût aucune connaissance des lieux, ils lui jiaraissaient très-propres à la chose, s'ils étaient tels qu'elle le disait. Ravi de trouver l'occasion de se venger, il ajouta qu'il ne tarderait point de lui envover l'image et l'oraison qu elhi devait réciter, « persuadé, lui dit-il, que lorsque le succès aura rempli vos espérances, vous voudrez bien reconnaître mes services et m'accorder (pichpic faveur. » La veuve le lui promit, et ils se sé- [larèreiit fort satisfaits l'un de l'autre.
J'Jt CONTKS i»i; noCCACK.
1,1' |iliil(is()|ilic, iiii|i:ilitMi( (lu (It'sir de salisl'iiiri' siui rcsseiitiiiicnt, cul hiontòl lail r;ilu'i(|ui'r une iictilc iiiinp' : il Tciivova à niudanic llt'li'iic, avec une lalili' (|u'il coni|ii>sa pour l'uraiMMi il lui lit iliic en niènie lonips d'cxéculiT le iirojel la nuil suivante, sans y manquer. Pour eonipléter sa vengcanee, il se rendit seerèleinenl, aecdinjiagné de son doniesti(]ue, dans la maison de cani|)a;:iie d"uu de ses amis, peu éloignée de la vieille tour.
De son còlè, la veuve, suivie de sa servante, |uil le elicuiiu de la uiétaiiie. La nuit venue, elle l'ait sendilant de se coucher, et vers l'heure du |)rcniier somme, elle sort tout doucement du logis et s'en va à la rivière d'Arno, le plus près de la tour (ju'il lui l'ut |)ossible. Elle tourne ses regards de tous côlês; et ne voyant ni n'entendant (lersonne, elle se déshabille et cache ses habits derrière un buisson ; puis elle se baigne sept fois avec l'image qu'elle tient dans ses mains. Cela fait, elle marche vers la tour, où elle monte, tenant d'une main la petite ligure, et s'appuyant de l'autre siw l'échelle, qui n'était pas trop bonne.
llégnier, (|ui s'était caché touUauprès avec son domestique parmi les saules, ne perdit aucun des mouvements de la dame. Klle passa même à deux jias de lui en se rendant à la tour. La blancheur de son corps, qui brillait dans l'obscurité de la nuit, la beauté de sa gorge, toutes ses autres parties, non moins belles, qu'il eut le temps de considérer, excitèrent en lui qucl(|ucs mouvements de compassion, lorsqu'il se représenta que tout cela allait bientôt se flétrir et disparaître. D'un autre côté, l'aiguillon de la chair le pressa si vivement, qu'il sentit le dieu qui plaît si Fort aux dames lever insolemment Im Irle et lui conseiller de sortir de l'iiubuscade |iour voler dans les bras de la belle Hélène. Peu s'en l'allul (|u"il ne succomb:it à la tentation ; mais considérant, par un effort de courage, (piclle était cette feninie, et cond)ien le tour qu'elle lui avait joué était sanglant, la liaiiie et le désir de la vengeance reprirent le dessus et chassèrent la com|)assion et l'amour. Il laissa donc monter la dame sur la tour. Elle n'v lut pas plus tôt que, se tournant vers le nord, elle se mit à réciter la prétendue oraison. Dans le iiicinc temps, Régnier, s'étant apjiroché sans bruit de la masure, ôta doucemenl 1 échelle. La veuve, ayant ré|)été sept fois les paroles convenues, attendait les deux demoiselles, et les attendit si longtemps (|n'clle vil paraître l'aube du jour sans avoir reçu leur visite. La fraîcheur de la nuit lui faisait éprouver un froid qui lui donnait des craintes pour sa santé. La.ssée de; les attendre vainement, elle commence à se douter de la lronq)erie. « Il y a toute apparence, se disait-elle, (pie Hégnier aura voulu se venger de la mauvais!' nuil que je lui ai fait passer; mais si tel a été son projet, je m'en console en songeant (|ue j ai souffert beaucoup moins de froid et moins buigtenips t|ue lui. Celle nuil est d'un grami tiers nu)ins longue (|ue ne le lui la sienne, »
l'iiiU' que le joui' ne lii>uipiil point la, elle miiiIuI di^.-cendic ; mais quelle
fut sa siirpriso lors(|u'olle ne vit plus rrcliclle ! Jamais consternation ne fut plus grande. Le cœur lui manque et elle tomhe évanouie sur la terrasse. Elle ne revint à elle que pour pleurer et faire des doléances capables d'amollir tout cœur qui n'eut pas été possédé du démon de la vengeance. Elle ne douta point que ce ne fût l'ouvrage de Régnier, et se reprocha de l'avoir outragé, mais plus encore de s'être fiée à lui après le tour cruel qu'elle lui avait joué. Elle regarde de tous côtés ; elle cherche s'il n'y aurait pas moyen de descendre par quelque endroit sans échelle; et n'en trouvant point, elle recommence ses lamentations. « Que je suis malheureuse! disait-elle ; que diront mes frères, mes parents, mes voisins et mes connaissances, lorsqu'ils sauront que j'ai été trouvée ici toute nue ! me voilà perdue à jamais de réputation, moi qui avais pris tant de soin de cacher mes faiblesses ; mais quand bien même je trouverais moyen de me disculper par (pielipie mensonge, Régnier, qui sait mes aventures, nedétruirat-il pas tout ce que je pourrais alléguer en faveur de mon honnêteté? Ah! malheureuse que je suis, je perds à la fois mon amant et mon honneur. » Ces tristes réflexions la menèrent si loin, qu'elle fut plusieurs fois tentée de se précipiter de la tour en bas ; mais l'amour de la vie et la crainte de la douleur l'en empêchèrent. Le soleil étant levé, elle promène ses regards de côté et d'autre, pour voir si elle n'apercevrait pas quelque berger qui pût aller quérir sa domestique ; mais elle ne vit que Régnier qui s'était endormi sous un Ituisson et qui s'éveillait précisément à cet instant. Notre philosophe s'approche pour lui parler. « Eh I bonjour, madame, lui dit-il d'un air goguenard : les deux demoiselles sont-elles venues? » La veuve recommence à pleurer et le supplie de s'approcher tout contre la tour, pour qu'elle puisse lui parler plus aisément. Il lui obéit ; et la belle s'étant couchée sur le ventre et ne montrant que la tête, lui dit tout en pleurs : « Vous pouvez bien croire, mon cher Régnier, que je ne suis pas sans me repentir du mal que je vous ai fait ; oui, je m'en repens. Si je vous ai maltraité, vous vous êtes vengé ; car quoique nous soyons dans le mois de juillet, j'ai pensé mourir de froid cette nuit, parce que je suis toute nue. Vous ne sauriez croire combien de fois je me suis reproché l'offense que je vous ai faite et le tort (juc j'ai eu de ne pas répondre à votre amour ; ainsi, je vous en conjure, ne poussez pas plus loin votre vengeance : soyez génére\ix, pardonnez-moi en faveur de mon repentir. Je sais que je ne mérite point de pitie; ; mais vous vous montrerez digne de la noblesse de votre naissance, vous serez magnanime, et vous ne me ferez pas languir plus longtemps. Un honnête homme est assez vengé dès qu'il voit (ju'il ne tient qu'à lui de l'être davantage. Faites-moi donc apporter mes habits, a(in qvieje puisse descendre. Ne m'ôtcz point l'honneur que vous ne pourriez plus me rendre. Si je vous ai trom|ié en vous faisant espérer de passer une nuit avec moi, je réparerai ma laute du mieux qu'il me sera possible, fl, pour une nuit perdue, je vous en donnerai
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cent, si vous rcxigc/.. Vous èlcs un lioimiu' et je ne suis (|u'uiu' l'cuiiiic, c'cslit-(lire uu èlielaililc (|u'il est facile de terrasser. Conleiilez-vous de ni'avoir fail eoiinaitre (ivi'il ue dépend (|ue de vous de porter la vengeance aussi loin ipic vous voudrez. One vous reviendrait-il de lu'exposer à la médisance puldicpie? .\e vous serve/, pas de l'avantaj^c que vous avez sur moi : l'aigle n'a juiint de gloire d'avoir déiait la colombe ; cl vous êtes trop galant iionime pour employer vos forces contre une femme, coupai)le à la vérité, mais dont vous clés déjà vengé. Ayez donc compassion de mon état, je vous en conjure pour l'amour de Uieu, et pour l'amour de vous-même. »
liégnier, entendant ce discours, é|iiduvail à la l'ois du pliiisir cl de la douleur : du plaisir de se voir vengé du mal (pie cette femme lui avait fait ; de la douleur, ne |)ouvant la voir gémir et pleurer sans être touché de compassion. Cependant, le désir de se venger l'emportant sur l'humanité : « Madame, lui lépondit-il, si, la nuit (pie vous pensâtes me faire mourir de froid, mes prières (pii, à la vérité, ne furent pas, comme les vôtres, accompagnées de larmes ni assaisonnées de tendres compliments, avaient pu me faire obtenir de vous seulement un abri pour me mettre à couvert de la neige qui m'accablait, je ferais à présent de bon cœur ce que vous me demandez ; mais puisque, lorsque je grelottais, vous ne vous in(|uiétiez nullement de votre honneur, et que vous vous en moquiez au contraire dans les bras de votre amant, je ne dois pas non plus m'impiiéter du mien en cherchant à me venger de votre noire méchanceté. Souvenez-vous de tout ce que vous m'avez fait souffrir, pour en faire sans doute lidiumage à votre galant. Adressez-vous à lui : il aura soin de voire honneur, dont vous êtes si fort eji peine, et (pie vous n'avez pas laissé de lui aiiandonner. Qui mieux que lui doit vous secourir? vous vous êtes donnée à lui et lui à vous : appelez-le, il ne manquera pas de voler à votre secours. Voyez si l'amour que vous avez pour ce quidam, vovez si votre esprit, joint au sien, que je suppose aussi fertile en ressources (pic le vôtre, pourra vous tirer d'un piège dans lequel vous a fait donner le sot (|ue vous insultiez si fièrement, la seconde nuit des fêtes de Noël. Vous souvient-il des plaisanteries que vous vous êtes permises avec lui à mon sujet? Quant aux faveurs, ajouta-t-il, que tu m'offres si généreusement dans une circonstance oii tu ne pourrais me les refuser si j'en avais envie, lu peux les garder pour ton amant, dans le cas (pie lu survives au traitement que je te destine. Je les lui cède de bon c(rur. ces nuits agr('ables dont lu te proposes de me régaler; et certes j'en eus trop rruiic si nie : ou ne me Iromiie pas deux fois. N'espère donc pas me séduire par tes flatteries et ton langage mielleux; ce n'est pas à l'égard d'une aussi méchante femme qu'il est beau d'être généreux et magnanime ; ce serait, au contraire, travailler au bien jiublie (pie de délivrer la société d'un aussi mauvais sujet. Tu as beau dire, je ue suis pniiit nu aigle : mais conviens aussi (juc tu n'es rien iiioins (prune ciiIoiiiIh' ; lu
n'es tout au pluscju'un vil serpent qu'il faut écraser pour l'empêcher de nuire davantage. J'ai plus appris à te connaître en une seule nuit que je n'ai appris à nie connaître nici-mcmc pendant tout le temps de mes études à Paris. Ainsi n'espère pas m'attendrir ; je veux et dois te poursuivre comme mon ennemie, sans miséricorde. Quand on se venge, on doit faire plus de mal qu'on en a reçu. Mais est-ce se venger que de te faire souffrir? n'est-ce pas plutôt te châtier d'une faute grave, te punir d'un crime atroce, exercer en un mot une justice méritée? Si, comme c'est dans l'ordre, la vengeance doit surpasser l'outrage, je ne pourrais jamais me venger de ta cruelle perfidie. Quand bien même je t'arracherais la vie, la mort ne saurait expier ton forfait? Que dis-je ! cent vies j)areilles à la tienne ne suffiraient pas pour effacer ton crime, puisque tu n'es qu'une vile et méchante créature, ([ui, à un peu de beauté près, que le temps flétrira liientôt, ne vaut pas la plus misérable servante du monde. Songe qu'il n'a pas tenu à ta malignité de faire mourir un galant homme, pour me servir de ta propre expression, dont la vie studieuse pourra être plus utile à la société que cent mille vies comme la tienne, fussent-elles aussi longues que celles des anciens patriarches. Je t'apprendrai à maltraiter un honnête homme, et à te moquer d'un pliilosophe qui n'a autre chose à se reprocher que de t'avoir aimée sans le connaître. Ce chàtiment-ci, si tu en réchappes, te rendra plus sage cl te guérira de l'envie d'outrager ceux qui ne t'ont point fait de mal. Mais si tu- désires tant de descendre, que ne te jettes-tu en bas? J'aurais un plaisir infini à te voir casser le cou. Donne-moi cette douce satisfaction ; la mort te délivrera de toutes tes craintes et de tous tes maux. J'ai trouvé le secret de te faire monter sur cette tour; c'est à toi maintenant de trouver celui d'en descendre. »
Pendant le discours du philosophe, la dame fondait en larmes, et le soleil s'avançait dans sa course. Régnier cependant n'eut pas plutôt cessé de parler (juc la jeune veuve arrêta ses sanglots pour lui répondre ; ce qu'elle fil en ces li^rmes : « Homme cruel! si la fatale nuit dont vous avez sujet de vous plaindre vous lient si fort au cœur ; si ma faute, que je ne cherche point à diminuer à vos yeux, vous semble si énorme que ni ma jeunesse, ni mes larmes, ni mes humilies prières ne peuvent en obtenir le pardon, laissez-vous du moins toucher par le souvenir de la confiance que je vous ai lénioignéc, en vous ouvrant mon cœur et en suivant de point en point ce que vous m'avez |)rescrit de faire pour ravoir mon amant. Sans cet tîxcès de confiance, qui mérite (pielque égard, vous n'auriez peut-être pas trouvé l'occasion de vous venger. Que celte considération vous porte à UK! traiter avec moins d'inhumanilé ! Laissez-vous émouvoir par la sincérité de mon repentir. Ne snis-je pas assez humiliée, sans vouloir ajouter à ma douleur? Grâce, je vous en conjure, et com])tez sur une éternelle reconnaissance : rendez-moi mes baijils, ma liberté, et soyez sûr (|ue je renoncerai à mon amant, à tout le hkiikIc, pour ne m'atlacher (pi"à vous seul
.l-.',S CdM'I'.S 1>K ItOCCACK.
cl liiilicr (le vniis l'iuic (nililicr, |i;ii' mes siiitis cl mes caresses, une iilïciisc (jiic je m'clais mille l'ois reprocliéc avant île tuiiiher entre vos mains. Ma beaiilé, dont vous lïdtes si peu de cas, et f|ue vous croyez de si courte durée, est assez grande {loiir (Iimmc pleine à un {l'uni' liniiiini' Irl (pic vous, au nioiii> pendant (pu'hpu' lenips. .le vous la consacicrai Icml cnliric cl l'ciai ma plus douce uctupatiiin de NOUS rendic licuicux. (Jnclipic niianlc ipic v(nis ayez pour moi, quel- (\\\v irrité (pie vous pai'aissiez, je ne puis croiic cpie vous li'ouvassiez du plaisir à me voir précipiter de cette tour. Non, vos yeux ne pourraient soutenir sans peine le s|)ectacle de ma mort ; ces yeux, si vous voulez dire la vérité, ces yeux (pii m'ont autrefois trouvée si aimahle, ne sont pas si harliarcs (pie vous voudriez le faire entendre. Ayez donc |iili(' de moi : i;ràce, encore un conpl et après ni'avoir fait sonffrii' le froid de la nuit, ne me laissez pas plus longtemps cxjiosée aux ai'deurs du soleil (pu coinincnccnt à me devenir insupportaldes. »
Notre pliilosojilie, (pii ne lui |nirlait et ne demeurait là cjue pour se motiuer d'elle et jouir |)lus longtemps du plaisir de se venger, lui répondit en ces termes : « Je ne vous tiens aucun c(ini|ilc, ma liclle dame, de la coiilianee (jue vous m'avez témoignée ; je ne la dois (pi'à votii' intérêt et non à votre amour ; vous ne cherchiez cpi'à recouvrer votre galant ; ainsi, je dois regarder celle ouverture plutôt comme un outrage de plus (]ne comme nu motif d'indulgence. Vous êtes encore dans l'erreur, de croire que cette conliaucc était le seul moyen que j'eusse de me venger : je vous avais tendu tant de pièges, (ju'il était impossible que vous ne donnassiez dans (pielqu'un, et, heuieuscment ])our vous, vous êtes tondjée dans le plus supportable et le moins liontenx. Si je t'ai l'ait doinicr dans celui-ci, de préférence à mille autres, c'est moins |iar ménage- Micnt piinr lui (pic pour ma propre satisfaction. Mais si, contre toute apparence, lu les eusses évités tous, la plume eût été ma dernière ressource : j'aui'ais écrit contre toi, de manière à le faire maudire l'existence mille fois le jour. I.a j)lume est une arme plus meurtrière (jn'on ne l'imagine; il faut en avoir soi-même éprouvé les atteintes pour en connaitre tout le |iouvoir. Je iireiuls le ciel à témoin, et puisse le ciel domier à ma vengeance une lin digne de son idiiiniciiicment I je prends, dis-je, le ciel à témoin (pic je raurai> tant lidiculisée, si adroitement décriée ; j'aurais employé, pour le pciinhc, do ciuileurs si noires et si naturelles, que la honte que tu aurais eue de toi-même t'eut portée à te crever les yeux, pour n'être plus exposée à voir ton affreuse image. \u reste, ne le ilélachc de personne en ma faveur : je te mépri-c trop pour vonloii' de ton amour. Tu peux aimer tant que tu voudras celui ilmil lu icgi'cttais si liul la perle. Il partageait ma haine a\cc toi : mais (li|iiii> ipi'il l'a aliandiimnc, cl (pie son iulidélité m'a l'mMiii les inovcns de me vengei' de ta coipicllci ic il niOl devenu aus>i cher (|u'il m'étail odieux au|iaravanl. Les co(|nctles (luiinic loi i.e clicicliciit (|iic le pla'>ir : lu ne le t kuin crai- pdil -clic pa> tn nini, lite finit,
comme an comniiui dos femmes, de jeunes frcluciucts au teint frais, et qui ont à peine du poil au menton, parce qu'ils sont plus dispos, qu'ils dansent et jouent mieux que les autres. Apprends cependant que si les hommes qui sont un peu plus nuirs et qui ont la barbe garnie, sont moins vifs et vont plus lentement, ils vont du moins d'un pas réglé et soutenu, savent ce que les autres doivent encore apprendre. Les femmes coquettes et frivoles estiment les jeunes gens meilleurs chevauclieurs, parce qu'ils font plus de chemin en un jour que ceux d'un âge plus avancé ; j'avoue qu'ils sont plus ardents ; mais, en revanche, les hommes de moyen âge, plus expérimentés, connaissent mieux les endroits chatouilleux, et Ton doit préférer le bon et le solide au brillant de peu de durée. Le grand trot fatigue, quelque jeune qu'on soit ; mais le petit pas fait arriver au logis, quoiqu'un peu tard, sans la inoindre lassitude. La plupart des femmes se laissent prendre aux apparences, sans considérer que les apparences sont trompeuses. Elles ne voient pas que les jeunes gens ne se contentent pas d'une maitresse, et que leur grande vivacité doit naturellement les rendre changeants : tu en as fait toi-même l'expérience. Ils désirent de jouir de presque toutes les fcnnnes qu'ils rencontrent, et s'imaginent que les caresses qu'on leur fait sont un tribut qu'on leur doit. De là vient leur peu de reconnaissance. Aussi font-ils consister leur gloire à publier les faveurs qu'ils ont reçues. C'est cette indiscrétion (jui a engagé un grand nombre de femmes à s'abandonner à des moines, que la sainteté de leur état empêche d'être indiscrets. Détnmqietoi, si tu penses que les amours ne soient connues ([uc de ta servante et de moi : elles ont éclaté dans le public, et l'on ne parle d'autre chose dans ton quartier ; mais rien n'est plus ordinaire, dans les intrigues amoureuses, que de voir la personne intéressée être la dernière à savoir les bruits qui courent sur son compte. D'ailleurs les jeunes amants se font un [)laisir de divulguer leurs aventures, el le lien n'aura snienient pas gardé h; secret sur son intrigue avec loi. Attire-le de nouveau dans les lilels, si lu jieiix ; (|uaut à moi, Ui dois y renoncer : je suis à une autre pour la vie. J aime une dame (pii vaut plus (jue loi, de toutes les façons, et qui ne m'a point l'ail acheter ses faveurs pur aucun vilain tour, parce qu'elle a su m'apprécier. Ainsi, si tu veux te jeter en bas, je puis t'assurer que je le verrai causer le cou sans regret el sans trouble. Tu m'obligeras même de le dépêcher, si tu es capable de faire un pareil saut; mais puis(pu' lu crains de perdre la vie et d'aller à tous les diables, (|ui le feraient bien plus souffrir que moi, lu n'as qu'à supportei' avec' patience l'ardeur du soleil ; el si lu la conqiaies au froid (jue tu m'as fait endurer, tu conviendras que la peine n'est point encùie |)riqiorlionnée à l'offense.
— Puisque rien de ce que je vous ai dit ne jieul vous éniouMui, icpnl la dame en sanglolaul i\r |ilu> belle, laisMV.-\ous du moins alleiidrir pai- considération poui' l'objel (jui vous a lendu plus de justice que moi. Je vous de-
Tilt Cd.NÏI'.S |IK KOCCACK.
iiiilMilc ihì'kc ;iii ikiiii ile l'iuiiniir (|Uf MUis ave/ |iiiiii- ielle iiiTsonilc ;ti-
iiial)lo.
— Tu UIC [iii'iiils |iai- iiiiiii i,nl}lc, icpoiiilil lìéLiiiicr : jc ne |iiiis lieii icriiser au noni (le celle lielle ; » et, voyant qu'il était (l(''jà iienl' heures : « llis-nioi mi sont les habits, ajouta-t-il, el je les irai (|uerif. »
Hélène, oi'ovaut avoir \aiiirii sa liaihane, livra son cieui' à res|i(''ianee el lui
indiiiiia remlroit où elle s'était désliahillée. i.e |iliiloso|ihe s'éloij^ne de la tour el laisse son doniesti(|ue eu sentinelle, avec indie ireiiipécher (|ui que ce soit dapiiroclier, jus(|irà son retour, (iela lail. il alla dîner chez son ami, où il lit ensuite la niéridienne tout à son aise.
I,a jeune veuve, que la inoniesse de liéi^nier avait un |ieii consolée, lan|i')t assise, laiiti'il couchée, tantôt dehoiil, trouve eiiliii un endroit où il v a un |ieu d'onilire, et, Tesprit occupe de peu d'espérance el de lieaiicunii de ciainle, elle [delire sa triste destinée cl désespère du retour du jeune iioninie. Accablée de lassitude et de sommeil, elle s'endormit, mais pour peu de temps : car, vers riienre de midi, le soleil, dardant perpendiculairement ses rayons sur sa peau délicate el sur sa tète découverte, brûla non-sculemenl la chair, mais fil de distance en distance des fentes (pii lui causaicnl tant de iloiilciir, qu'elle s'éveilla, qucl(|ue envie et quelque besoin (|u'eile eut de dormir, .*^e sentant ainsi lirillée et voulant se remuer, il lui semblait que sa peau se retirait et s'en allait en lambeau.x, coninie un |)arclieniin biùlé ipi'on veut étendre. A ces douleurs cuisantes se joij;nait un mal de tète des plus violents, l'ai-dcssus tout, le pavé de la tour était si bnilanl. qu'elle était oi)lii,féc délie dans nu iiioiivemenl coii- (iiiuel. l'niir surcriiil de iiialheiir, il ne i'aisait pas le iimindre veut, et un essaim de mouches el de taons la |iiqiiaienl si cruclleinenl , qu il lui semblait ipi'à clia{|ue moiiieiit on lui donnait mille coups d'épingle ; ce (|ui lui l'aisail porter conlimudlemeiit les mains sur les dilTérenles parties de son corps. Klle maudissait la vie, son amant et IJégnier, lors(|ue, accablée de lassitude, de faim et de soir, elle se lève el regarde s'il n y aurait |>as (|uehiu'un dans les environs, résolue de l'appeler à son secours, quoi qu'il diil en arriver. Mais sa malheureuse destinée lui avait enlevé toutes les ressources : la chaleur excessive retenait les bergers et les laboureurs dans leurs chaumières, si bien qu'elle n'entendait d'autre bruit que le chant des cigales. Les eaux de la rivière d'Arno, qu'elle vovait couler, ne l'aisaienl qu'irriter sa soif ; les bois, les maisons et les miiliianes qu'elle décmiM'ail, ne cniiliibuaienl qu'à aigrir sa peine el à lui faire rmiiier des sniihails qui augmeiitaient sa douleur. Kniin les l'eiiv du soleil, le pa\i'' liiiilaiil. la piqrue des moucli«s et des taons lédiiisirenl celle vii lime de la plus al'l'reuse vengeance dans un état si pitoyabli', (pie son corps, dont l'obscu- I ilé de la nuit n'avait pu eiïacer la blancheur, élail moitié noir, moitié rouge el tout tacheté de sang. Privée de Ionie espérance et de toute consolation, celle
infortunée n'attendait plus que la mort, et s'y préparait en offiani à Dieu ses douleurs pour l'expiatiou de ses péchés.
Cependant Régnier s'ctant éveillé vers les trois heures de l'après-midi, retourna à la tour pour voir ce que sa victime était devenue et dit à son valet, qui était encore à jeun, d'aller dîner. La pauvre dame, entendant la voix de son cruel persécuteur, se traîne avec peine sur les hoids de la terrasse et couchée
sur le ventre : « Régnier, lui dit-elle les yeux mouillés de larmes, vous voilà vengé de reste ; si je vous ai l'ait geler pendant une nuit, vous m'avez l'ait rôtir durant un jour entier et mourir de faim et de soif. Dans l'état où je suis, la mort me serait plus douce que la vie, et je soulfre si cruellement, que je vous prie de venir m'achever ; je regarderai ce dernier trait comme une faveur. Si vous me refusez ce service que je n'ai pas le courage de me rendre moi-iiiémc, ne me refusez pas du moins un verre d'eau, pour en humecter ma houche sèche et hrùlante. Accordez-moi cette dernière grâce, car je nie sens mourir. »
Le philosophe connut, à la faihlesse de .sa voix, qu'elle était cffcdixcinent
.r.-3 CONTKS HK r.UCC. ACK.
l'ori iri.iliiili'. Il Miilil im ]n'lit iikmivciiioiiI de cniiiiKissioii, cl ne hiissa jioiirlaiil pas (le lui i(''|ion(lio : « Si vous vouloz mourir, vous uiourrcz ile volicniain cl non de la mienne. Pour de l'eau, je vous en donnerai connue vous me donnâtes du feu. (V (|ui me lâche, c'est (pie, pour guérir mon froid, il ait fallu me mettre dans la licutc trcs-|)uante de vache cl de cheval, taudis (pu^ voire chaud peut se ;;uérii' avec de l'eau lie rose (pu seul lion. .le faillis à perdre l'usage de mes nerfs, et vous en sere/, fpiiKe pour changer de peau, connue le serpent. Vous n'en aurez le teini (pie plus heau.
— liarhare, reprit la veuve infortun(''e, puisse le ciel te donnei- un teint acquis de la um'UK' sorte ! hoiimie plus cruel (pie les monstres les jdiis h'ioces, (jii'aurais-ln l'ail de plus si j'avais (!^gorg(3 toute ta famille? |)unirait-ou d'un supplice plus ii'ut et plus rigoureux le dernier des sci'h'rats (jiii aurait à se re- |iro( lier la mori de Ions les hahitants d'une \ille? tu me refuses un veire d'eau, (ju'on ne refuse pas aux plus grands crimiiuds sur la roue? encore uK^'ine leur dounc-t-on du vin s'ils en demandent. riiis(pie tu t'ohstines à me refuser le moindre soulagement ; puisque lu es inexorahle, je vais me préparer à mourir en patience. Dieu veuille avoir pitié de mon àiiu' ! c'est à lui que je laisse ic soin de me venger de ta cruauté, dont il est seul témoin. » Après ces paroles, elle se traina au milieu de la terrasse, et souhaita inille fois (pie la mort vînt finir son martyre.
La nuit s'approchaut, et Régnier se trouvant assez vengé, lit prendre par son domestique, de retour deimis près d'une heure, les liahils de madame Hélène, et niaichant devant Ini, il alla trouver la servante, (pi'il rencontra sur la jiortc de la métairie, fort allligée de la disparition (lesa chère maitresse. (( .Ma lionne, lui (lil-il eu l'ahordant, sais-tu lu'i est madame Hélène? — Hélas! monsieur, je l'ignore. Je croyais la trouver ce malin dans son lit, mais clic est disparue, sans (|iie je sache ce (pi'elle est devenue, et vous me voyez fort chagrine ; car je crains (pi'il ne Ini soil arrivé (juelque malluur. — (Jne ii'élais-tu avec elle, dit le jihilosiqihc d'un Ion de mauvaise Imiueni', aiiii d'avoir pu nie venger de loi comme je me suis vengé d'elle ! Mais, ce (pii es! dilléré n'est pas perdu : je saurai liien te ]iunir tôt ou tard de ta méchanceté, .le t'apprendrai à te moipier des gens de ma sorte. « Puis, s'adrcssanl à son valet : « Douiie-lui ces hahits, et dis-lui d'aller chercher sa maîtresse, si elle vent. »
La .servante, après avoir reconnu les hahits, ne donlant point (|ue ll(''giiier n'eût égorgé madame Hélène, eut une penr ineom evahle pour sa propre vie. Elle les prit sans mninimi'r : mais, lorsipie liégnier et sou \alet furent partis, elle donna une lihre carrière à sa .louletir et courut vers la tour avec ces iiahits, en poussant des cris hoirihlcs.
liégnier et s(ui domesticpie avaicnl à peine i|nitte la venve pour >e rendre a la métairie, (|ne le fermier de celte inrorlnni'c, ijni ihercliait deux coehous
lUilTlÈME JOLUiNÉE. • 435
égarés, alla voir s'ils ne seraient pas derrière la tour. Arrivé à cet endroit, il entend de tristes plaintes. « Oui est-ce qui gémit là-haut? » cria-t-il. La dame, qui reconnut sa voix, l'appela par son nom : « Va, lui dit-elle, appeler ma servante, et dis-lui de venir ici. — Quoi ! c'est vous, madame'.' Eh ! qui vous a donc perchée sur cette tour? Savez-vous que votre domestique vous cherche partout depuis ce matin; mais qui diahle eut pu vous deviner là? » Il court à l'échelle, et comme il travaille à la hien asseoir, a(in qu'elle ne bouge pas de place sous les pieds .de la dame, voilà la servante (pii arrive tout éperdue, eu
demandant au métayer où est sa chère maitresse. « Je suis ici, mon enfant, répond la dame eu iiaussant la voix le plus qu'il lui est possible ; ne t'aflligc point, apporte-moi seulement mes habits. » La servante, rassurée par ce iju'elle vient d'entendre, monte sur l'échelle, et voyant sa maîtresse étendue sur la terrasse, et ressemblant iiiutùl à un troue de liois gi illé qu'à un corps humain, elle pousse un cri de frayeur, se déchire le visage avec ses ongles, et la pleure comme si elle était morte ; mais Hélène la fait taire et la prie de lui aider à s'habiller. La veuve se consola un peu d'apprendre de sa servante que persoinu' ne savait où elle avait été. Quand elle fut tout à fait habillée, elle pria le métayer de monter pour l'aider à descendre; ce hou paysan, voyant qu'elle était hors d état de se soutenir, la descendit avec beaucoup de peine sur ses épaules, et
tr.l • CONTKS IIK BOf.CACE.
se (lispo.sail à la luiilcr ain>i à la IViim', lors(|ue la si'ivauk', qui (iosconciil la dcriiiiTc, tiMiilia de dessus réclu'lk' t'I se cassa une cuisse. Elle poussa un cri si elTroyahh', cine le Ici inicr lui oiiligc de poser la maîtresse sur un monceau iriicrhe, pour aller secourir la domesti(]U(!; mais quand il vit qu'elle s'élail cassé la cuisse, il la posa |)areilleinenl sur une pelouse, et revint à la dame, (ie nouveau malheur lui causa le |dus \iiiliiil iluiijrin, parce (lu'elle espérait plus de secours de sa servante (pic de Ionie autre jìcrsonne. .M'Iligée outre mesure, elle reconnuen(;a ses doléances avec tant d'excès, (pie le mélaver nousenlemenl ne put la consoler, mais même se mit à |)leiner avec elle. Madame llél('ne, ne voulant |ias que la nuit la surprît dans cet endroit, devenu si runcslc à sou repos, se fit |)orter à la maison du fermier, qui, accompagné de den.x de ses frères, retourna chercher la servante. La fennuc du fernnei' donna ses soins à la veuve; elle lava son corps avec de l'eau l'iaiche, lui (il prendre (piclque nouiiiture légère, la déshahilla, la mil an lit cl la lil tiaiis|Muler la imil du leiiilemain à Florence, avec sa servante.
.Madame Hélène, (pii savait mentir, imagina un conte pour donner à celte douhie aventure un tonr favorable dans l'esprit de ses frères. Elle leur lit accroire (pie la foudre élail tombée sur elles et les avait ainsi maltraitées l'une et l'autre. On appela des médecins, qui eurent beaucoup de ])cine à lui rendre la santé ; sa peau demeura plusieurs fois attachée au drap de son lit. Ils rétablirent avec le temps la cuisse de la servante. La gaieté ne revint point avec la santé : madame Hélène oublia son amant, renonça à l'amour, et surtout à la |)laisanterie. Régnier, ayant ap|)ris (pie la servante avait eu la cuisse cassée, se crut assez vengé et en resta là. Il ne dit mol de l'aventure, moins par égard pour la veuve que pour sa propre reputai icui.
Voilà conimenl madame Hélène l'ut punie du [»\\v (prdle avait joué à Hégnier: elle ignorait sans doute de quoi sont capables les gens d'étude ({uand on les outrage. Ce sont des diables d'autant plus dangereux (|u'ils sont plus instruits; ainsi gardez-vous bien, mesdames, de jamais tromper un pliilosojihc.
miTIÈME JOURNÉE. à->^
NOCVl'LLK YIII
r,OR>'ES PDIR CORNES
.l'ai ouï dire qu'il y oui autrefois à Sienne deux bons bourgeois, fort à leur aise, dont l'un se nommait Spinelossc de lamina, et l'autre de Sepc de Mino. Ils étaient tous deux à la fleur de leur âge, demeuraient dans la même rue et s'aimaient beaucoup. Mariés l'un et l'autre, ils avaient chacun une jolie i'emiiic. Spinelosse, qui allait très-souvent chez Sepe, soit que celui-ci y fut ou non, devint amoureux de sa femme, et sut si bien lui faire la cour, qu'il ne tarda pas à obtenir ses faveurs. Ce commerce dura assez longtemps, sans que le cocu s'en doutât. Cependant la familiarité qui régnait entre sa femme et son ami lui donna à la longue des inquiétudes, et, pour éclaircir si elles étaient bien fondées, il prit un jour le parti de se cacher vers l'heure où Spinelosse avait coutume de le venir voir. Celui ci vint bientôt le demander, et la femme, (pii le croyait sorti, lui ayant dit qu'il était absent, il commença par l'embrasser ; elle, de lui rendre baisers pour baisers. Sepe, qui voyait ces caresses du lieu où il s'était fourré, ne dit mot, pour savoir quel serait le dénoùment de ce jeu. Bref, il vit sa femme et Spinelosse entrer dans la chambre à coucher et s'y enfermer sous clef. H est aisé de juger s'il dut être piqué de cette double trahison ; mais, considérant que ses cris, bien loin de diminuer l'outrage, ne feraient qu'augmenter sa honte, il ne crut pas devoir éclater, et se contenta de rêver aux moyens de se venger sans bruit. Son imagination lui en eut bicnlnl fourni un très-convenable, auquel il s'arrêta.
Spinelosse ne fut pas plutôt sorti, que Sepc entra dans sa chambre et trouva sa femme qui raccommodait sa coiffure chiffonnée. « Que fais-tu là, ma femme? lui dit-il. — Ne le voyez-vous pas? — Si vraiment, et j'ai vu encore autre chose, que je voudrais bien n'avoir point vu. » 11 lui fait alors le récit de ce dont ila été témoin, et la femme, transie de peur, voyant qu'il n'y avait pas moven de nier, lui avoua tout, et lui eu demanda pardon les larmes aux yeux. « Tu ne pouvais me faire nue plus gniinle injure, dit le mari ; je te pardonnerai cependant, à condition que tu l'cias ce (|uc je le conuiiandcrai. — Vous serez obéi. — Eh bien! je veux que tu donnes reude/.-vous à Spinelosse pour demain, à neuf heures du matin; j'arriverai un moment a|)rèslui, et, dès que tu m'entendras, tu le feras cacher dans ce grand coffre et l'v fermeras à la clef. Oiiaud
45fi CONÏFS DE BOCCACE.
cela sont fait, je le dirai ce (|m il le rrslcra à l'aire. Suis mes oiilrcs à cet
éjjard, et je ti-jine de te |iardoiiiu')-, et iiiciiic d'onldicr ta Tantp. »
La foniiiK' promit toni pour uiérilir sa gràco, et remplit avec exactitude les intentions de son mari.
Le lendemain, Spinelosse et Sepe étaient ensemble sur les neuf heures. Le premier, qui avait promis à la femme de son ami d'aller la trouver à cette lieurc-là, prétexta, pour se séparer, un dîner qu'il ne voulait point manquer. « Ce n'est |)oint encore l'heure du dîner, ainsi ne l'en va pas sitôt. — .le no serais point fficlir d'un ivci' de honiic heure, parce que j'ai à |)arler d'affaires à la personne che/, (jui je dois dîner. » Le voilà parti et rendu chez sa maîtresse. Ils furent à peine dans la chambre, que Sepe se fait entendre sur l'escalier. Sa femme feint d'avoir penr, engage le galant à se cacher dans le coffre, l'y enferme et sort de la chambre. Sepe paraît et demande n sa femme si le dîner est |irel : (( Il le sera dans \;\ inimité. — .le viens de ipiiller Spinelosse, reprit le ni;iii : il dîne en ville che/, mi de ses amis; coiiime sa femme sera tonte seule, aile/, la ]irier de venir niangei- un morceau avec nous. » La belle, que le souvenir de sa l'ante et la crainte d'en être punie rendaient obéissante, lit incontinenl ce (jue voulait son mari, et sollicita si bien sa voisine, à (pii elle apprit qu'elle ne devait pas attendre son mari, iprelle l'emmena. Sepe la reçut avec de grandes démonstrations d'amitié. Il lit signe à sa femme d'aller à la cuisine, et prenant la voisine |)ar la main, li coiiduisil dans sa chamlire et ferma la porte au verrou. « Que signilîe ceci? dit la voisine; est-ce pour cela (pie vous m'avez priée à dîner? c'est donc là rainitii' que vous avez pour mon mari? — Avant de vous fâcher, madame, répondit Sepe en s'appi'ochanl du coffre et la tenant toujours ])ar la main, daignez entendre ce que j'ai à vous dire : J'ai aimé et j'aime encore votic mari coinine mon pnqire IVère. (jiiaiit à l'amitié qu'il a |)oiir moi, j'ignore si elle est bien tendre ; mais je sais bien ipielle ne l'empêche pas de eoinlier avec ma femme comme avec vous. Il le lit hier, de fraîche date, et (iresipie sons mes yeux. Or, c'tîst parce (jiie je l'aime que je prétends user de représailles et borner là toute ma vengeance. Comme il a joui de ma lemme, il est juste que je jouisse de vous : c'est la moindre chose que je puisse exiger. Si vous me refusez cette satisfaction, je vous déclare tpi'il ne me sera pas diflicile de le suriireiidie et de le traiter d'une manière dont vous ne vous trouverez pas bien ni riiii ni l'antre. » La dame ne pimvait eroire que son mari lui fût inlidèle. Sepe lui raediila euminenl il s'y i''lait pris pour s'en assurei'. Ces |)articularilés achevèrent de la persuader. " Tuisipie vous avez l'ésolu, lui dit-elle alors, de vous venger snr inm de roiilrage de mon mari, je \eii\ bien V imisriitir, mais à eunditioii ipir moi- l'ere/ ma paix a\ee votre
l'ri (■■ de mon e'ilr, je lui pardonne Mihmiier- le Îorl (pi'elle m'a l'ait. —
Soyez liaiic|nille, lepailil Sepe: ji' me ihargi' de toni, et m'enuaL;!' outre eel.i
Je vous donner un clos plus jolis bijoux qu'il soit possible de voir. » 11 commence ensuite à lui faire de tendres baisers, la pousse tout doucement sur le coffre, et en jouit autant de temps qu'il voulut.
Spinelosse, qui avait tout entendu, entra dans une Ielle colère, qu'il en pensa crever de rage; et si la crainte du ressentiment de Sepc ne l'eût arrêté, il n'est pas d'injures qu'il n'eût dites à sa femme, tout enfermé qu'il était. Mais, considérant qu'il avait été l'agresseur, et que Sepe ne faisait que lui rendre cornes pour cornes, il se consola, et résolut d'être son ami plus que jamais.
Cependant la voisine, descendue du coffre, demande le joyau qui lui a été promis. Sepe ouvre alors la porte de la cbambre, et appelle sa femme, qui dit en entrant à la voisine : « Vous m'avez rendu un pain pour un gâteau. — Ma femme, dit le mari en l'interrompant, ouvre le coffre. » Puis, se tournant vers la voisine, étonnée de voir là son mari : « Voilà, ma belle dame, le bijou que je vous ai promis. » Il serait difficile de dire lequel eut le plus de honte, ou de Spinelosse, qui savait de quelle manière on venait de le cocufier, ou de sa femme, de voir son mari qui avait entendu tout ce qu'elle avait dit et fait avec Sepe. Spinelosse sortit du coffre. « Nous sommes quittes, mon voisin, dit-il à Sepe sans entrer dans aucune explication ; et si tu veux m'en croire, nous n'en serons pas moins bons amis qu'auparavant. Puisque nous n'avons rien à partager que nos femmes, ajouta-t-il, je suis d'avis que nous les avons en commun. » Sepe accepta l'offre : ils dînèrent tous quatre ensemble dans la plus parfaite union. Depuis ce jour, chaque femme eut deux maris, et chaque mari eut deux femmes, sans qu'il s'êlevàt jamais la moindre contestation entre eux pour la jouissance.
NOUVELLK IX
LE MEUECIN JOUE
Un médecin, né à Florence, avait été faire ses études et prendre ses grades à Bologne. De retour dans sa patrie, décoré du bonnet et de la robe de docteur, on ne tarda pas à s'apercevoir qu'il était tout aussi ignorant qu'avant son départ. ÏA véritablement rien n'est plus ordinaire, dans notre bonne ville de Florence, de voir ceux qui ont été prendre à l'université de Bologne, soit le grade d'avocat, soit celui de médecin, soit celui de notaire, ne cacher, sous leurs longues robes, ()u'une solte présonqjtion, fruit de leur crasse ignorance. C'est surtout ce qu'on