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romaniiiM iniltcliiis dans le iioiimn' Simon de \illa, |)lus rulic eu liiciis palriinnniaiix ijii'cii (|iialil(''s ac(|\iis('s. ViMii iriiiic rolic d'écarlatc et décoré du liouncl do docteur en médecine, il loua, à son retour de Bologne, une uiaisiin dans la rue qu'on a|)|)elle aujourd'luii du Concombre. Ce maître Simon avait, entre autres défauts, la manie de demander à la ])ersonne qui se trouvait avec lui le nom et l'histoire de tous ceux qu'il voyait passer dans la rue, connue s'il eùl dû composer d'après les faits et gestes des passants les médecines (|u"il ilounail à ses malades. Il remarqua princi])alemcnt deux peintres, dont il ;i ('li' di'jii question plusieurs ibis, C|u'il voyait tous les jours ensend)le cl (|ui (Itiiicuraienl dans son (piartier. On devine (jue cest de Lebrun et de Buifamaque qu'il s'agit. (]omme il les voyait toujours de belle humeur, toujouis prêts à rirc^ et à danseï-, il s'informa quelle était leni' |irofcssion ; et apprenant qu'ils étaient peintres et pauvres, comme la plu|)art des gens de leur état, il alla se fourrer dans l'es^irit qu'il n'était pas possible que des gens pauvres i)ussenl étie si contents et si joyeux, et qu'il fallait qu'ils eussent quelque ressource qu'on ne savait pas, d'autant plus ijii'ils avaient la réputation d'être fins et rusés. Pour savoir ce ipii en était, il résolut dc^ faire leur connaissauce, on tout au moins celle de l'un d'eux. 11 ne tarda pas à faire cell(\ de Lebrim. Dans le premier entretien (|ue celui-ci eut avec le méd(!cin, il fut aisé de s'apercevoir que ce n'était lien moins (|u'iMi sol et \m pail'ait indjécile. Il s'amusa beaucoup de ses ]ilMtitudcs, et le médecin goûta les gentillesses du peintre, de manière que ihaiini trouva du plaisir dans cette nouvelle liaison. L'un se félicitait d'avoir l'cncontré un (!s|)iit facile et crédule, dont il pouvait se moquer et tirer parti dans l'occasion : l'autre était enchanté de la connaissance d'un artiste charmant et jìlein d'es()rit. Le lïiédecin, voulant découvrir les ressources qu'il supjiosait au |ieinti(', l'invitait souvent ;'i (liner, dans l'intention de se familiariseï- avec lui et de le faire parler. In joui- qu'il l'avait régalé, il prit sur lui de lui témoigner son étounement de ce (pie !iullama(|ue et lui étaient si gais et si contents, (pioitpi'ils n'eussent pas de bien ni l'un ni l'aulre. Il Ir pria de lui apprendre leur secret. Lehrim ne put s'empêcher de l'ire en hii-imiiie d'une si solle demande, cl lui lit une réponse conforme à sa bêtise. <( Notre maitre, dit-il, je ne dirais pas à un autre comment nous faisons ; mais, coiiiiiie vous êtes de mes amis, je ne ferai pas diliicnlté de vous lt> dire, à ((Uldilion toutefois que mhis me iinimellrc/, le secret. — Oh! je vous jure de n'en jamais |)arler à personne, s'écria le docleur. — Vous voyez donc, reprit le |)cintre, connue Buifamaque et moi vivons contents et joyeux : il n'est pourtant pas moins vrai que notre nu''lier ne paye sculcm(!nl pas l'eau que nous buvons. Nous ne viv(U)s pas non |)lus de vols ni d'escroqueries : nous soimnes d'Iionnétcs gens à ipn la conscience n'a jamais rien reproché de ce c(jtL'-là. (À- qui nous donne à vi\re, puis(pi'il faut vous le dire, ce s(uit les courses on nous allons de lenijis in temps ; ces courses-là nous
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lonrriisscnt tout ce dont nous avons besoin, sans laiic le moindre tort à personne. Voilà, monsieur le docteur, l'unique source de notre gaieté et de notre bonheur. »
Le médecin, qui ne comprenait pas ce (jue Lebrun venait de lui dire, ne laissa pas de le croire de la meilleure foi du monde. 11 le pria ensuite de vouloir bien lui apprendre ce que c'était qu'aller en course, lui protestant qu'il n'en parlerait jamais, pas même à sa femme. « Grand Dieu ! que me demandez-vous là '.' s'écria Lebrun ; savez-vous bien que je perdrais ma fortune et tout ce que j'ai de plus cher au monde si l'on venait à découvrir que je me suis ouvert làdessus? Que dis-je? ma propre vie serait en danger, et peut-être me précipiterait-on sans pitié dans la gueule de Lucifer de Saint-Gai; ainsi, n'attendez pas que je vous le dise jamais. » Lebrun ne faisait toutes ces difficultés (|ue pour exciter davantage la curiosité dvi sot médecin : « Mon cher ami, lui dit alors le docteur, tu peux compter sur ma discrétion ; de ma vie je n'ouvrirai la bouche sur rien dece que tu me diras, je t'en donne ma parole d'honneur. » .\près avoir reçu plusieurs autres protestations d'un secret éternel : « Jugez, lui dit Lebrun, de l'enqjire que vous avez sur moi, de la déférence que j'ai pour votre qualité de docteur, de l'attachement que vous m'avez inspiré, de la coniiance, en un mot, que j'ai en vous, puisque je n'ai pas la force de vous refuser. Vous allez donc tout savoir ; nmis j'exige auparavant que vous me juriez, par la croix de Montesou, que vous n'en parlerez de votre vie à qui que ce soit. » Après qu'il eut fait jurer le médecin : « Vous pouvez avoir oui dire, continua-t-il, qu'il y a douze ou treize ans qu'il arriva dans cette ville un fameux nécroman, nommé Michel Lescot, parce qu'il était d'Ecosse. Il fut accueilli avec beaucoup de distinction des plus notables gentilshommes de Florence, presque tous morts aujourd'hui. Lorsqu'il partit, il laissa, à leur sollicitation, deux de ses disciples, à qui il commanda de rendre aux gentilshommes qui l'avaient si l)ien accueilli tous les services (jni dépendraient d'eux et de leur art. Ces deux nécromans servaient lesdits notables, non-seulement dans leurs affaires de galanterie, mais encore dans les autres choses, et s'accoutumèrent tellement au climat de notre ville et aux mœurs de ses habitants, qu'ils résolurent de s'y lixer tout à fait. Ils se lièrent d'amitié avec plusieurs personnes, sans s'in(|uiéler si elles étaient de famille noble ou roturière, pauvres ou riches, ne s'attachant (|u'au caractère et au mérite personnel. Par eonqdaisance pour leUrs amis, ils conq)osèrent une société d'environ vingt-cinq hounnes, qui devaient s'assembler dcu\ l'ois le mois dans un lieu (ju'ils avaient eux-mêmes choisi. Là^ lors(pic tous les frères étaient réunis, chacun demandait aux deux Ecossais ce qu'ils souhaitaient, et ils satisfaisaient tout le niomle autant de temps que durait la nuit, car l'assemblée ne se tenait jamais le joui-, liullainaque et moi limes connaissance avec un homme de cette confrérie, et nous devînmes tellement
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amis, (|u'il nous fit admettre l'un et l'autre. Cette société dure encore, et nous sommes très-exacts, comme vous l'imaj^ine/. i)ien, à ne pas manquer une assemblée. C'est une cliose adiiiiialiic de voir la ricliesse des tapisseries de la salle ou nous iiianiicons. Les laides sont sci-vics avec une inaunilicence vraiment rovale. \ous serie/, éiiieivrillé du l;i;uuI ndiiduc de (loincslii|M('s de l'un et l'autre sexe empressés à nous servir et à prévenir nos désirs. l«ien n'est plus brillant, mieux travaillé, que la vaisselle d'or et d'arjient dans laquelle on sert les mets, qu'on a soin de \aiirr à l'iulini, aliu de contenter tous les fioùts. il n'y a point (l'nistruiiieiit de musique iluut ou ne régale les oreilles. Je ne saurais vous dire ni cdiiiIhcu ou hriile de bougies à ces festins, ni i|U('lle abondante de dragées de t(uites les sortes, de confitures de toutes les couleurs, de vins de tous les pays, de fruits les plus reclierciiés il s'y consonmie. IS'allez pas vous figurer, mon cher docteur, que nous ayons là nos habits ordinaires , on nous en fournit de si riches, de si précieux, que le moins bien vêtu a l'air d'un empereur. Mais ce n'est pas tout : ce ipi'il y a de plus agréable, de plus satisfaisant, ce sont les belK's i'emuuvs qu'on v lail venir à souhait de toutes les parties du monde. Usuili! d'en désirer une pour qu'elle y paraisse un instant après, fût-elle à deux mille lieues. Un y voit la dame de liarbauique, la reine dei^asque, la femme du soudau, l'nnpératrice d'Oshecli, la Chiau-cliiaufère de ^'or\vége, la Sémistance de Berlinsone et la Scalpcdre de Narsie. Mais |iiinr(iuoi m'amuserais-je à vous les compter? il doit vous suffire de savoir (ju'oii v voit toutes les reines de 1 uuiver.-, juscpi'à la schinchimure du Prélre-.leau, (jui a les cornes entre les deux fesses. Après iju'on a bien bu, bien maMi;e. bien danst', chacun passe dans une chambre séparée avec la dame (pi'il a lail \enir. \ini> noterez (|ue chacune de ces chambrcis parait une chapelle divinement décorée. Il s'en exhale continuellement des odeurs mille fois plus agréables que celle (|ui soil des boiles d'i'pieenes de volle bonli(|ue (piand vous faites \v eiimiii. I.es lits de cette chambre soni plus iielies et plus éléj.;anls (|ue celui ilii due de Venise. Je vous laisse à penseï' ce (pi'oii l'ail sur ces beaux lits. Tous les frères ont les plus jolies femmes (ju'on puisse voir; mais, à mon avis, lUilfaiiuKine et moi sommes pourtant encore mieux partagés que les autres, puisipi'il l'ail venir le plus souvent la reine de Franco, et moi celle d'Angleterre, qu'on sait être les plus belles femmes de leur rovaume. Nous avons su si bien faire, que ces princesses n aimeiil (jue mnis et ne pensent (pi'à nous. .luge/, par là si nous devons être plus benreiiv (|Ue les aiitiis, |iossedaiil les lionnes liiàces de deux reines si puissantes, \oii-. devez bien \oiis iniaumer i|iie nous savons mettre à profit la tendre affection dont elles nous honoient. (jiiaiid nous avons besoin d'argent, nous leur en deinamions : et si nous désirons mille ducats, on nous les donne incontinent. C'est ce que nous appelons, dans notre langage, aller en course; car, comme les corsaires, nous mêlions tout le monde à contribution,
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avec cette différence cependant (jn'ils ne rendent jamais ce qu'ils ont pillé, et que nous autres le rendons quand nous avons le nécessaire.
« Voilà, mon cher et aimable docteur, ce que c'est qu'aller en course. Jugez à présent si j'avais tort de vous recommander le secret. Je ne veu.K plus vous exhorter à la discrétion, parce que vous avez trop d'esprit pour ne pas sentir de quelle conséquence il est pour moi que vous vous taisiez sur toutes les choses que vous venez d'entendre. Ce serait vous faire injure de penser que vous fussiez capable de me trahir et de violer vos serments. »
Le médecin, dont tout le savoir ne consistait peut-être qu'à guérir les petits enfants de la teigne, crut tout ce que Lebrun lui dit, comme autant d'articles de foi, et eut la plus grande envie d'être reçu de cette merveilleuse société, l'eu s'en fallut qu'il ne priât sur l'heure le peintre de l'y faire entrer; mais il crut qu'il était bon de le mettre davantage dans ses intérêts, par de nouvelles politesses, avant de le lui proposer. Il se borna donc à lui dire qu'il n'était pas étonnant qu'il menât une si joyeuse vie, puisqu'il avait le bonheur d'être d'une si aimable confrérie. Depuis ce jour-là il redoubla d'attentions pour Lebrun, qu'il retenait presque tous les jours à dîner et à souper. Il ne laissait échapper aucune occasion de lui faire politesse, et recherchait si fort sa compagnie, qu'on eût dit qu'il ne pouvait vivre sans lui.
Lebrun, pour ne pas paraître ingrat, lui peignit le carême dans la salle de compagnie, et un Acjìiìis Dei dans la chambre à coudiei'. Il lui peignit encore dans une galerie la guerre des chats contre les rats ; ouvrage tjui paraissait aux yeux du docteur de la dernière beauté. S'il arrivait que Lebrun ne souitàl point chez le médecin, ce qui était rare, il s'en excusait le lendemain en disant qu'il avait passé la nuit avec la compagnie en question. 11 lui dit un jour (pie la reine d'Angleterre l'ayant un peu mécontenté, il avait fait venir la Gumèdrc du Grand Kan des Tartares. « Que veut dire Gumèdre? demanda le médecin ; je n'entends pas ce mot-là. — Je n'en suis pas surpris, répondit le peintre, car j'ai entendu dire que le Porc-gras et Vinaccnne n'en jiarlent point. — Dites donc llippocrate et Avicenne, repartit le médecin. — Vous avez raison, continua Lebrun ; je n'entends pas plus vos noms que vous n'entendez les miens. Gumèdre, en langue tartare, signifie impératrice dans la nôtre. 0 la belle créature! vous en seriez amoureux fou si vous l'aviez vue, et elle vous aurait déjà fait oublier les médecines, les ordonnances et les emplâtres. »
Par ces sortes de di.scours, le rusé peintre ne faisait qu'allumer de plus en plus les désirs de l'imbécile docteur, qui se détermina enliii à lui ouvrir son cœur, persuadé que ses bienfaits l'avaient mis entièrement dans ses intérêts. Un soir donc qu'il tenait lu llanibcau pendant que Lebrun travaillait au combat des chats et des rats, et qu'ils étaient tous deux seuls, il lui dit du plus grand sérieux : « Vous ne sauriez vous ligurer, mon cher ami, combien je vous suis
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ilrvoiK' ; il ii'i'st l'icii i|iir je ne suis disposò à fairo ])oiir vous on oonvaincro. Fallùl-il aller tout à riu'uic à deux lioiics d'ici pour vous oMi^'cr, je partirais sans balancer. Conimc jcsuis persuado (pie vous ne iirainie/. pasuioins, vous ne devez pas être élonné de la prière que je vais vous l'aire. Depuis cpie vous m'avez parlé de votre af,'réaltle confrérie, je ne désire rien tant ipie d'en être, et ce n'est pas sans de bons motifs, eoniuu! vous allez en juger. Je vis l'année dernière à Cacavineigli la plus jolie servante qu'il y ait peut-être dans l'Italie, et depuis ce temps elle ne m'est pas sortie de la lète. Mon intention serait de la faire venir. Que j'aurais de plaisir à la caresser ! Je lui offris, dans le temps, deux iinlonais pour l'engager à m'accorder ses faveurs ; mais il n'y eut pas moyeu de l'y résoudre. Ne pourrais-je pas être admis dans votre société? Ditesmoi, je vous prie, ce qu'il faut, que je fasse pour y être reçu ; soyez sûr que vous aurez en moi un compagnon (jui ne vous déshouerera j)oinl. Je suis bel liouime, mon teint est frais comme une rose ; je suis de plus docteur en médecine, et je pense (jue vous n'en avez point dans votre confrérie, oi'i je pourrai par conséquent être utile. Je sais mille belles clioses et même uiu^ infinité de cliansous. Tenez, je vais vous en chanter une. » Elle voilà (jui chante. Lebrnnmouraitd'cnvie de rire; mais il se retint. La chanson achevée : « Eh bien, notre ami, qu'eu dites-vous? reprit le médecin. En vérité, répond le peintre, il n'est pas possible de mieux chanter ni d'avoir une voix plus agréable; elle effacerait les sons harmonieux des violons de Saggenali. Vous êtes un vrai ])rodige. — Vous ne 1 auriez jamais cru, je gage, si vous ne l'aviez entendu? — Xnn, je vous juic, — J'en sais bien d'autres ; mais ce n'est pas le temps de vous montrer tout mon savoir. Apprenez (pie, tel (|uevous me voyez, je suis fils d'un geutilhoiimie, quoi(pril ne vécût (|u'aii village, el que, du e(')té de ma mère, je (hiscends eu ligne directe de la famille de Vallecbio. Aucun médecin de Florence n'a d'aussi beaux livres ni d'aussi belles robes (jue moi. J eu ai une (pii m'a coûté jnc's de cent écus. Je vous prie donc encore une fois de me faire admettre dans votre société. Si vous me ninli/ ce service, votis pouvez hardiment tomber malade (juand vous voudrez : je vous promets de vous guérir <ir(itis. »
Lebrun l'avait asscv, praticpié pour n'être pas surpris de l'cuteiidre parler ainsi : c'est pourtpioi, d'a|)rès la connaissance qu'il avait de son caractère, pour lui |)ersnader ipi'il cberchail une défaite : « Eclairez un peu de ce c('ité-ci, lui (lit-il : je Vdiis {('peindrai (juand j'aurai fait les (pieiies à ces rats. » (Juand le peint ic eut achevé son travail, il ((Uitrelit riiomme embarrassé de la demande qui lui avait été faite. » Je suis jìersuadé, dit-il au docteur, (|ue vous feriez beau(!onp de choses pour inni : aussi vou> n'iive/ point affaire à un ingrat. .Mais sentez-vous bien toute riiM|ioi tance do servile (pie vous me dciiiandez? s'il était en ma puissance de le rendre à (|iiel(pruii, soyez persuadé ipie ce serait à vous. Je crois même faire peu de chose, eu égard à voire inerite et au
liii'ii iiiK' je vous veux. Persoune ne vous aime et ne vous considèie plus que moi, parce que je trouve dans tous vos discours un juj;cment qui me charme, un sel qui me séduit, une sagesse qu'on ne peut s'empêcher d'admirer. Vous êtes sensihlc à la heauté, c'est un nouveau litre à mon estime. Uni, mon cher ami, plus je vous connais, plus je vous vénère. Mais la chose que vous désirez ne dépend pas de moi. Mon crédit sur ce point est moindre que vous ne croyez. Cependant, comme on ne risque rien avec un homme aussi discret que vous, je vous indiquerai les moyens que vous devez prendre pour réussir; moyens (|ui me paraissent infaillibles, puisque vous avez de beaux livres, de belles roites et mille belles qualités. — Parlez, ordonnez, dil le médecin transporté de joie, vous pouvez compter que vous ne serez compromis en rien par mon indiscrétion. Il n'y a pas d'homme sur terre plus secret que moi. Dans le tenq)s que messire Gasparin de Salicet était juge de Farnisopoli, il ne i'aisail presque rien sans me le communiquer, parce qu'il connaissait ma circonspection. Pour vous prouver que je ne vous en impose point, vous saurez que je fus le premier à qui il lit part de son mariage avec la Bergamine. Doulerez-vous, après cela, de ma discrétion? — Je n'aurais garde, répond Lebrun ; et puis(jue cet honnne se fiait à vous, j'aurais grand tort sans doute de ne pas m'y fier aussi. Voici donc la manière dont vous devez vous y prendre pour être admis dans notre confrérie : Nous avons toujours un capitaine et deux conseillers, qu'on change tous les six mois. Il est arrêté qu'aux fêtes de Noël prochain Bulfamaque sera élu capitaine, et moi conseiller. Le capitaine peut beaucoup pour faire recevoir un étranger. D'après cela, il me semble qu'il serait bon que vous lissiez la connaissance de Bulfamaque. Vous êtes si poli, si aimable, que vous n'aurez point de peine à vous l'attacher; et, devenu votre ami, vous l'engagerez à vous servir, et il le fera bien volontiers. Je lui ai parlé de vous dans jikis d'une circonstance, et le bien que je lui en ai dit vous a acquis son estime. De mon côté, soyez sûr que je vous seconderai de tout mon zèle. — Ce moyen, dit le docteur, me paraît excellent. Si Bulfamaque se plait avec les gens éclairés, il ne pourra point se passer de moi, quand il m'aura une fois connu. Je puis dire, sans me vanter, que j'ai tant de savoir, (pie je pourrais en fournir à toute une ville, et en avoir encore de reste. »
Lebrun ayant quitté le médecin, dont il commençait à s'ennuyer, alla trouver Bulfamaque pour lui conter cette belle conversation et s'en divertir avec lui. Bulfamaque brûlait d'impatience de voir de près cet original pour rire à ses dépens. Le médecin, qui de son côté grillait d'envie d'aller en course, n'eut point decesse qu'il n'eût vu le camarade à Lebrun. Il les eut l'un et l'autre le lendemain à diner et à souper, et leur fit bonne chère. Ces festins en amenèrent d'autres. C'était tous les jours un nouveau régal pour les deux peintres, qui faisaient les cérémonies nécessaires pour paraître désintéressés, mais qui finis-
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suiotil toujours |uir se leiiclre aux invilalions, parce iju'ils aiinuiuut, lu lionne
chère.
1.0 docteur, ayant pri.sson temps, lit à Bull'amaquc la même prière ipi'il avait l'aite à s(tn eonlrère. liiiHaniaque l'eigiiil d'en être scandali.se, et lit lenl reproches à Lebrun. « Je jure, dit-il d'un ton irrité, je jure par le dieu de; l'alignan (pie je le ferai repentir de ton intempérance île langue. Je ne .sais à (pioi il tient ijue je ne te décliirc l;i ligure pour t'apprendre à dil'e nos secrets à .M. le docteur. » Le médecin lui |irolesla (pi"d l'avait >u d'ailleurs, et pai-la si sagement, qu'il apaisa sa colère. « Il parait hieii, iiion>ieur le médecin, dit alors liulfamaque, (pie vous ave/, été à Bologne, et que vous savez garder un secret. J(! vois encore que vous n'en êtes pas resté à l'A, h, c, connue plusieurs de nos docteurs, qui ne laissent pas de l'aire les l'anlarons. Si je ne me troin|)e, vous êtes né un jour de dinianclie. Lelirun m'avait liien dit (pie vous étiez un savant médecin; mais il n'avait |ias ajouté que vous saviez prendre les cœurs par votre douce éliMpience. J'ai vu jieu d'hommes parler si bien et si sagement. — \oilà ce (pie c'est, mou ami, interrompit le docteur en se lournanl vers Lebrun, d'avoir affaire à des gens d'esprit; cet honnête homme n'a-t-il pus su coirnaitre en un instant toute l'étendue de mon rare savoir? Il vous fallut plus de teni|)s à vous [loiir découvrir tout ce cpie je vaux. Dites-lui ce ipieje vous répondis lorsipie vous ll^assul■ùt(^s ipi'il se pluisail à la société des hommes de mérite. — Il le sait, dit Lebrun. — Vous auriez elicine une meilleure opinion de moi, continua le docteur en regardant liulfaiiiaipie, si vous m'aviez vu à liologne, où j'étais aimé des grands et des petits, des professeuis et des écoliers, tant je savais les enchanter par mes discours et mon savoir, .le m:,iiiais si bien la parole et j'étais si accoutumé à me faire admirer, que je n'ouvrais pas la bouclu; sans faire rire ceux qui étaient présents, dii sait aussi que j'ai été universellement regrett'é. On voulait, pour me leleiiir, me donner le [irivilége exclusif d'enseigner la médecine: mais je lé.'-islai à tout pour venir jouir ici des grands biens que je possède et jiour me rendi e utile à mes compatriotes.
— Lh bien I liiilfaiiiaqiie, dit alors Lebrun, tu vois bien que je ne l'ai lien dit de trop à lavantage de M. le docteur. Tu conviendras à présent ipie tn avaitorl de sou|)(;onner d'exagération les éloges (|ue j'en faisais. Je suis assuré (|ii'il n'y a [tas de médecin à Florence (pii se connaisse mieux que monsieur en urine d'une, et ipi'on ne trouverait pas son pareil d'ici aux portes de Paris. Vois mainteiiaiil si tu peux lui rd'ii-er ipiebpie chose. - \(iii>ave/ raison, dit le docteur, mais on ne me coiniait point dans celte ville, oii je n'ai reiieontré jusqu'à ce jour que des gens grossiers et bornés. — Je voudrais cjne vous me vissiez iianiii mes confrères. — Je n'ai pas liesoin de cette nouvelle preuve de votre .savoir, dit Hulfamaipie . il est facile de voir que vous êtes leur iiiailn- .1
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tous. Je suis enchanté de votre grand njérile et de le trouver fort supérieur à ridée que je m'en étais formée. D'après cela, vous ne devez pas douter que je ne vous oblige en tout ce qui dépendra de moi. Soyez tranquille, il ne tiendra pas à mon zèle que vous ne soyez bientôt reçu dans notre société. »
Cette promesse lui fut renouvelée par les deux peintres à clia(jue politesse iiu'ifs en recevaient. Ils traînèrent la chose en longueur le plus qu'ils purent, et s'amusaient beaucoup à lui persuader des extravagances. Ils lui promettaient de lui procurer la jouissance de la comtesse de Civillari, qui, à les entendre, était la plus belle chose qui se trouvât dans le pays, où l'on ne peut agir par procuration. « Quelle est cette comtesse? demanda le médecin. — C'est, répondit lUdlaniaquo, une très-grande dame. 11 y a peu de maisons qui ne lui payent un tribut. Les membres de notre société ne sont pas les seuls qui lui rendent cet hommage ; les cordeliers la révèrent comme nous, et sonnent, en son honneur, de la trompette de la partie postérieure. Quand elle se promène, elle se fait sentir de loin, quoique le plus souvent elle soit enfermée. Il n'y a cependant pas longtenqis qu'elle passa devant votre porte pour aller laver ses pieds dans la rivière d'Arno et prendre l'air de la campagne. Sa résidence; oi'dinaire est au royaume des Latrines. Son cortège est un grand nombre d'oflieiers qui portent pour marque de sa grandeur la verge et le piombino. On rencontre pafi'tout de ses barons, tels que le Taniagnin de la porte de doni Méta, le manche di Scopa, le Scacchcra et autres (jui sont, je crois, de vos amis, mais dont vous ne vous souvenez plus dans ce moment. Si nous réussissons dans notre projet, nous vous mettrons dans les bras de cette belle princesse, vous conseillant d'abandonner la servante de Cacavincigli. »
Le médecin qui, dès sa plus tendre enfance, avait été élevé à Bologne, ne connaissait pas les expressions grossières dont se servaient les peintres. Fort content du portrait qu'on lui avait fait de cette dame, il consentit à en jouir , et, peu de jours après, il apprit qu'il avait été agréé de la société. Cette nouvelle le mit au coudile de la joie. Le jour qui précéda la nuit de l'assemblée désignée pour sa réception, il donna à diner aux deux peintres, et leur demanda la manière dont il devait se conduire. Ilulfaniaipie se chargea de l'en instruire. a II faut, en premier lieu, lui dil-il, que vous n'ayez aucune pein-, sans quoi vous courrez ristpie de rencontrer des obstacles (pii vous empêcheraient d'être reçu, et vous causeriez un grand préjudice. Vous vous rendrez ce soir, vers l'heure du premier somme, sur un des tombeaux qu'on a élevés devant Sainte- Marie la Nouvelle, après avoir mis la |)lus belle de vos robes doctorales ; car il est bon (pie la première fois vous paraissiez avec honneur dans notre société. Vous saurez d'ailleurs que, dans la derinèie de nos assemblées, la comtesse, sachant que vous étiez gentilhomme, promit de vous faire recevoir chevalier d'eau froide, à ses piopics dépens. Vous allendie/ sur ce tombeau (pi Un vous envoie
Il<; Cd.MKS llK llOCCACi;.
i|lii'iir. (]iiiiiiiir il Ml' huit \(iiis iicii liiisscr i^^riiiirr, \mÌi i i\{' i|iiilli' iii.iiiii'ic muis siirlirt'/, (le là. I ne liiHf nuire, ((iniiic el ile iiioyeiiiie yiuiulL'iir, |iaiiiilra dcvaiil vous fl IVra îles sauts cl des <'al)riolfs à vos còtós, alili de vous (''iiouvaiilcr, mais sans vous blesser le uioius du nioude. IJuiuni elle mi ra i|Me \iiii> na\c/. point peur, elle s'a|i|)i'ocliera doueeiiieiil de mius, cl alors \(ius iiuiiiteic/. dessus, sans frayeur el sans iioiiimer, eu aiieiiiK; i'ai;oii, llieii ni les saints. Dès que vous v serez, vous aure/, soin île inellre vos mains sur re>l(Uiiae, sans loucher aucuueiuciil à la licie, ijiii \iiu> |iorlera au |)elil p.is an lieu où se tient notre assenililée. Mais, sonj^e/.-y lùcii, si, |>endanl tout le tciii|is (jiie vous serez avec elle, il vous arrive d'avoir peur, ou d'iiivoijuer Pieu cl les saints, je vous a\eilis i|u"rlie pnuirait l'nil liirii viui> jeler dans i|iirlipii' Inui |iiiaiil. Aiii>i, iiiiiii>ieur, M NOUS lie \ous sente/, pas le courage iicces>airi', je vous roiiseille de deineiiier chez vous : car, sans être plus avancé, vous nous leiidrie/ un trèsiiiaiivais service.
— Je vois liieii, dit le lioiliiir, i|uc \iuis ne me roiiiiaisM'Z pas encore; (ui ilirait (juc vous iieju^cz de moi que par ma robe el |)ar mes gants. Si vous saviez ce ipic j'ai l'ail à lîolof^iie, lorscjuc j'allais avec mes amis, voir les courtisanes, vous ne ilouteriez |)as de mou couiaf^e. Un soir, une de ces tilles, qui u'étail pas plus baule ipie le coude, el iiui n'en paraissait que plus méclianlc, refusa de venir avec nous. Savez-vous ce ipie je lis? je la pris par l(!s elieveux, cl, après lui avoir doinié plus de cent coups de poing, je la jetai, je crois, à plus de cent pas de uioi, cl la forçai à nous suivre, l'uc autre fois, ii'élanl accompagné que d'iiii pelil L;ai'. on, je jiassai de nuit, ^all^ a\iiir peur, de\aiil le ciiiielièredes Cordelicrs, quoiqu'on v eiil eiilerré iiiii' reiiiiiie ce jniir-là iiieiiie. .\iii>i, reposez-vous sur min : je mus plii> aiiiieri i (|iii' muis ne saune/, rimagiiier. Au reste, pour vin; mis déeeiiiiiienl, je piendrai la ndie d'étarlale ipic je portais le jour cpie je fus reçu dm lem . Soyez certain que la iiuiipagiiic sera cliarmée de uie voir, et ipi i lie m; lardera pas à m'élire capitaine. Allcndezviiiis à des merveilles, |iiii>qiie la comtesse, qui ne m'a pas encore \u, est déjà si l'iirt amiiureusc; de moi, qu'elle veut me faire chevalier d'eau froide. Vous verrez si je ne saurai pas bien tenir mon l'ang de chevalier. Laissez-moi recevoir, et vous serez émerveillé île ma loiiduile. — C est le mieux du momie, dit r>ull'ainaque, mais ne vous moipicz pas de nous : sur loules choses, soyez exact au rendez-vous à l'iicurc indi(|Uée: il est essentiel (pi'on vous y trouve (|uand un ira vous chercher, .le vous dis ceci parce ipril lail liiiid, el que messieurs les Uiédecins ii'aimenl jias à le sentir. — ,\'ave/ nulle iiiqnieliiilc. ripiuidit le docteur; je ne suis puiiil Irilniv. Je |niis vous a>surir ipie, liusqu il m arrive de me lever la nuit pour aller à la garde-robe, ce à qiini Imil le monde est exposé^ je ne mets jamais ipic ma l'obc de chaiiibie >iii iinui iorp>. Ainsi, je me trouverai sans laiile an reiiiie/-vnus à riieiire iiiii\eiiiie. »
Les peintres se retirent fort contents fies dispositions dn doeleiir, fpii, anssitòt que la nuit fut venue, trouva un prétexte auprès de sa l'emme pour mettre sa belle robe. Il se rendit au temps marqué sur l'un des tombeaux de Sainte-ilarie, et y attendit patiemment la jjète, malgré le grand froid (pi'il faisait. Bulfamaque, qui était grand, vigoureux et agile, mit un de ces masques cornus dont on se servait à certains jeux qu'on a abolis, et se revêtit d'une peau bien velue, de manière qu'on l'eût pris pour un ours, à cela près que le masque représentait la figure du diable. Dans cet équipage, il va, suivi de Lebrun, qui voulait être témoin de la scène, sur la place neuve de Sainte-Marie,
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et n'a pas plutôt aperçu le médecin qu'il se met à sauter, à siffler et à pousser des burlemenls affreux. A cette vue, le médecin, plus peureux qu'une fenmie- Ictte, sent ses cbeveux se dresser, tremble dans toutes ses fibres et commence à regretter son lit. Cependant l'enwe de voir les merveilles dont on l'avait entretenu, jointe à la certitude que la bête ne lui ferait aucun mal, l'emporta sur la peur, cl il se rassura un peu. Après que liulfamaque eut fait (juelque temps le furieux, il s'apaisa, s'approcba ensuite du tombeau où était le médecin et s'y arrêta. Le docteur qui tremblait encore de frayeur, ne savait s'il devait monter ou non sur la bête. A la fin, craignant qu'elle ne s'impatientât et ne le punît, cette seconde peur rilassa la [iremière et le lit monter doucement sur l'animal, disant : « Dieu veuille me conduire ! » Il se rangea du mieux qu'il put, et ne manqua pas de mcllre, couiiiic on le lui avait recommandé, ses mains conli-e la imitriric. Alors r«iiiraiiia(|M(' pril :'i petits pas le cliemin de
H8 COMES m: lìOCCACK.
S;linto-M;lli(' di' rKcllcIlc, ci |i(iiI:ì iidIic ddctriir |nM|ii(' Mii|iri's des dMims de Uipiili. Il y avait dans ces caiitoiis-là des lusses où les paysans des enviions portaient les inniiôndiees et le snrabondanl delà comtesse de Civillari, dont ils en j,'raissaienl lenrs eliainps. LUiirania(|ne, s'étanl approelié dn bord iriiiic de ces fosses peu iiroloiules, et ayant bien |)ris son leni|is, porte la main mm mm des pi('d> du iii('(leein, le pousse avec aillant de l'orée ipu' iradress(\ et le jet le dans la l'osse, la lèle la iiremière. 11 se met ensuite à sauter, à j^andiader, à hurler de nouveau, cl passant le loiiiç de Sainte-Marie, vers le pré de Tous-Saints, il rejoignit Lebrun, qui l'attendait avec impatience, et qui n'avait pu continuer de le suivre, de peur de faire entendre les éclats de rire (|ni lui écliapiiaient malf;ré lui. liavis de joie, ils s'avancèrent tous deux vers la fosse, |)our voir connuiMil se tirerait d'affaire le docteur embrené. Le pauvre diable, se voyant dans un lien si abominable, se di'mcnail de son mieux pour en sortir, cl retombant tantôt d"un côté, laiiliM i\r l'autre; il se barbouilla depuis la tète jusqu'aux pieds, et ne s'en relira qu'avec une peine extrême, et non sans avoir avalé (pielques drachmes de la matière infecte. Il se servit de ses mains, au défaut d'autre chose, pour se défaire du plus gros de la saleté, et s'en retourna chez lui, fort affligé, et sans son bonnet doctoral, (|u'il avait laissé dans la fosse. Il se fit ouvrir |)romptement, à force de frapper. .\ ])cine fut-il entré et eiit-il fermé la porte, ipie Lebrun et llnllamaipic, (pii l'avaient suivi de loin, s'ap- ])rochèrent de la maison, pour tâcher d'entendre de (piellc l'aijon maitre Simon serait reçu de sa femme. Ils entendirent qu'elle lui disait toutes sortes d'injures. « Mon Dieu, s'écriait-elle, que vous mérite/, bien ce châtiment ! Vous alliez, sans doute, voir queli|ue maîtresse, et vous vouliez qu'elle vous trouvai paré; c'est pourquoi vous avez pris votre belle robe d'écarlatc. La voilà bien propre! Ne devriez-vous pas éti'c content d'avoir une femme comme moi'.' Je me contente bien de vous, moi qui aurais tant de galants que j'en voudrais ! Vous êtes un beau médecin de merde ! .Je voudrais que ceux cpii vous ont emplâtre de la sorte vous eussent arraché la vie, pour vous apprendre à courir après d'autres femmes, lorsque vous en ave/, une chez vous à qui vous n'avez rien à reprocher. » Cette musiiiuc i^\î:\ jus(|u'à près de minuit, c'est-à-dire autant de teiiiii> qu'il en lallut pour laver nionsii'iir le docteur.
Le lendemain matin, Lebrun et llullamaipie , (|ui ne voulaient pas se brouiller avec le médecin, se peignirent le corjls avec une couleur bleuâtre, comme si c'était l'empreinte de plusieurs coups qu'ils eussent reçus. Ils allèrent ' dans cet étal trouver maitre Simon. Us n'eurent pas plutôt mis le pied sur la porte (pi'ils .sentirent qu'on n'avait pas encore pu emporter loiiles les mauvaises odeurs. Le médecin, les voyant paraître, alla au-devant d'eux et les salua comme à l'ordinaire. Les peintres n'agirent pa- de même, ils liront les fâchés; et au lieu de répondre à ses salulalious, il> >'exlialereiit rnn el l'anlre en
Le Mrdiîciii joue
HUITIÈME JOURNÉE. iiO
iiiiprticatioiis cuntic lui, en raccusanl de traliison et de perfidie. « C'est bien mal à vous, lui dirent-ils, de nous trahir de la sorte, nous qui n'avons elierché qu'à vous rendre service. Vous êtes cause que cette nuit nous avons été roués de coups, cl qu'il ne s'en est fallu guère qu'on ne nous ait laissés morts sur la place. Peu s'en est même fallu qu'on ne nous ait chassés de la confrérie, où nous avions donné les ordres nécessaires pour que vous y fussiez reçu. Si vous doutez du mauvais traitement que vous nous avez attiré, visitez un peu notre corps, et vous verrez les meurtrissures dont il est couvert. » Puis, s'étant retiré daus un coin peu éclairé, ils lui montrent leur estomac livide, (pi'ils ne laissèrent pas longten]ps découvert, pour iju'il ne s'aperçût point de la supercherie. Le médecin chetciie à se justifier, et leur conte sa triste aventure. « ,1e voudrais, dit Bulfamaquc, qu'on vous eût jeté du pont dans la rivière. Qu'aviez-vous affaire de vous recommander à Dieu ou à ses saints'.' Ne vous avions-nous pas averti'.' — Je vous, jure, sur mon honneur, que je ne m'y suis point recommandé. — Quel mensonge ! reprit le peintre. Vous vous y êtes si bien recommandé, que celui qui alla vous i|uerir nous l'a rapporté, et a ajouté que vous trembliez de tous vos membres, sans savoir où vous étiez. Vous nous avez joué là un tour que nous ne méritions pas ; ce sera pour nous une leçon, dont nous ferons notre profil. Sera bien fin celui qui nous dupera encore. »
Le médecin leur demanda pardon, fil de son mieux pour apaiser leur prétendue colère, de peur qu'ils ne publiassent son aventure; elle n'aurait pas manqué de lui faire tort et de le rendre tout au moins l'objet de la raillerie publique ; c'est pourquoi il leur fit plus d'honneurs, plus de caresses qu'auparavant.
C'est ainsi que nos deux peintres enseignèrent au docteur Simon de Villa ce qu il n'avait point appris dans l'université de Bologne.
taO CONTKS liK liOCCACK.
NOI VF. M. i: \
i.\ niit)ii'i:rsi: tikimi'kk
Il était autrefois (l'iisat^o, dans les villes niaiitiiiics, comme il esl encore aujourilluii, lie porter dans nii j^rand mai^asin, coinm en plusieurs pavs sous le nom dédouane, toutes les miirciiaiidises noiivcilciiiriil dciianpiées et d'en rciiictln' aux commis, chargés de les lecevoir, im l'tal où leur prix ('lait iiiaii|ué. lis commis, après les avoir enrcfiistrécs mu leurs livres cl s'ctic lait payci- les droits, donnaient ensuite aux marchands un petit magasin séparé, pour les serrer. Les courtiers s'informaient de la cpialilé et du |irix des marchandises de iliaipie magasin, et du iiimi du iiiMirliaiid, pdiir eu pincurer le déhit, moycnaaut lin certain lién/Hre. (Test ce «pii se pratiijuail et se prati(juc encore à Païenne, port de mer des pins l'réi|uenté>< de la Sicile-.
Les femmes de cette ville sont très-galantes, très-intéressées, Irès-corrompucs ; avec cela elles ont tant de manège, que (piiconquo ne les connaîtrait pas, les prendrait |)onr les femmes du monde les plus honnêtes. La plniiait seuil lielles cl hieii faites ; elles s'attachent surtout aux étrangers, parce ipreiles les piimiml plus aisément que les nationaux. Klles ne voient jias philTil un ikuiveaii (1( liaiipu' ipiClles s'iiiforinenl de son nom et de sa fortune : et pour être iiiieiix au lait de ses richesses, elles prient les commis de la dmiaiie de leur laisser consulter leurs registres, où elles trouvent la liste et le prix des marchandises ipii lui appartiennent, et font ensuite de leur mieux pour attirer iioiri' iiniMiiic dans leurs lilels. \(ius ne saillie/, croire le imiiilin' de Ui'gociants qu'elles riiiueiil. llieiiheurcnx ceux ipii en .sont ipiitlcs [luur leurs marchandises, et ipii n'y laissent |»as la |)eaii et les os !
.Vprès ces détails, qui m'iuil paru nécessaires, vous saurez (pi'il n'y a pas loiiglem|)s qu'un ji une Mdreiiliii, iKuiimé Salahet, mais plus duiiiu >(ui> le surnom de Nicolas de Idiigiiien, fut envoyé par ses maîtres dans celte \ille avec un reste d'étoffes de laine ipi'il n'avait pu vendre à la foire de Salerne el (|ui pouvaient \aloir ( iiii| cents éeus. .\pn's en avoir doiint' l'état aux commis de la (hinaiie cl les avoii' serrées dans un magasin, il ehcrciia à s'amuser par-ci parlà dans la ville, sans montrer heaiicdiip d'eiiipiesseiiieiil de >'eu défaire. Ce jeune homnie était fori hien l'ail île sa personne, l ne de ces femmes avides tl'étiaiigers, qui en avait entendu parler, el (|ui fi'il hientùt au l'ait de l'état de
HUITIÈME .lOUIiNKK. /,r)l
SCS affaires, jeta les yeux sur lui, persuadée (ju'elle n'aurail pas de pejne à le plumer. Celait une (lue commère, connue sous le nom de madame l'ilanclie- Fleur. Elle ne tarda pas à s'en faire remarquer, et joua si bien son rôle, (|ue le l' iorentin la prit |ionr une dame de conséquence. Comme il avait assez bonne opinion (le lui-même, il ne dtmla point que son air ne l'eiU cliarmée, et résolut de menci' cette intiii^uc à son dénoiimenl. Il chercha donc tous les moyens de
se lier avec elle, et passant et repassant sans cesse devant sa porte, il eut le plaisir de s'apercevoir ipi'il ne déjilaisait pas. .\prcs avoir ou l'art de le bien enflammer et lui avoir l'ait entendre qu'elle éprouvait pour lui une égaie tendresse, la belle lui dépêcha secrètement une de ses femmes, fort habile dans l'art de négocier une affaire de galanterie. L'andiassadricc prit le ton qu'il fallait pour réussir dans sa mission, et lui dit, prcs(pu' la larme à Id'il, (pic sa liouiic mine avait tellement fait impression sur sa maitresse, (|u'clle n'avait pas un instant de repos, et (pfellc consentirait vidontiers à le voir en cachette, s'il
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vdulail s» Irouvor à uno ('■liivo (iircllc lui (Irsiguorait. Ensuite olle tira de sa iiours(^ un auiKMUi (|u'('llo lui remit de sa |iart, eoninie un fta;;e de sou amour.
Salabet était au eomlile de la joie. Il prend l'anneau, Texauiine de pròs, le baise avee transport, et l'ayant mis à son doigt, il répon<l à la honne eoiumissionnaire ipu' madame lUanelic-Fleur ne fait que lui rendre justiee en le j)ayant de retour ; (pi'il jìcnse à elle nuit et jour ; qu'il l'aime au delà de tonte expression, et qu'il n'y a pas de lieu où il ne soit |irèt à aller pour se procurer le plaisir de la voir. « Elle n'a qu'à me faire savoir le jour et le moment, etjeiu'y rendrai. »
La dame, instruite de ses dispositions, lui renvoie sur l'heure sa confidente, pour lui dire à quelles étuves il devait aller la trouver, lo lendemain après vêpres.
L'heure du rendez-vous veinie, Siilahet, (jui ne s'était vanté à personne de son aventure, se rend chez le haigneur, et apprend avec plaisir que l'étuve était retenue pour madame Blanche-Fleur. A peine y avait-il passé (pu'hpies minutes, qu'il vil airiver deux servantes chargées, l'une d'un beau et grand matelas de futaiiu", l'autre d'un panier plein de provisions. On étendit les matelas sur \\n lit, avec des draps de fin lin, bordes d'or et de soie, qu'on couvrit d'une courte-pointe, d'un hoiicassin de Chypre très-blanc, et de deux oreillers brodés niagnili(juemont. Après cela, les deux servantes entrèrent dans la chambre du bain et le lavèrent avec .soin.
Madame Blanche-Fleur ne se fit jias attendre longtemps. Elle arriva accompagnée de deux autres servantes, et lit mille caresses à Salabet dès qu'elle fut seule avec lui. Après bien des soupirs poussés de part et d'autre, et bien des baisers donnés et rendus : « Il n'y a qiic vous seul, dit la dame, (|ui ayez pu me l'aire venir ici. Il n'y a pas eu moyen de me dérendre de vos charmes, trop aimable Toscan ; vous avez endjrasé mon ((eui-. » Ajnès plusieurs galanteries de même force, ils se déshabillèrent et entrèrent tout nus dans le bain, aidés de deux servantes. La darne, sans permettre ipie personne portât la main sur son corps, se lava elle-mènu' avec un savon composé de différentes otieurs, où telle du musc dominait ; ajirès (|uoi elle se fit essuyer par les servantes, avec des draps très-fins et parfumés. Le Florentin fut servi avec le même soin. Ils furent jiortés l'un l't !', Oltre sur les ('paulrs desservantes, bien enveloppés, dans Ir lit (jui avait été préjiaré. Lu instant après, on tira le- draps mouillés et on laissa le couple amoureux sur les autres draps, (prou avait arrosés d'eau de roses, d'eau de fleur d'oranger, de jasmin et d'eau de na|)htc, toutes prises dans de petits flacons d'argent très-beaux. Ils furent enfin régalés de confitures et de vins exquis, si bien (|ne Salabet se croyait en paradis. .Mais rien iic Ir rliai nmit tant ()ue la beauté de madame Blanche-Fleur. Il aurait souhaité de tout .son etenr
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qu'on se fût dispensé de tant de cérémonies, ponr se trouver seul avec la dame, aussi lui tardait-il infiniment que les servantes se retirassent. Il s'ouvrit à ce sujet à la belle, qui leur ordonna aussitôt de passer dans une autre pièce, et de laisser seulement dans la chambre une bougie allumée. Les amants ne se virent pas plutôt seuls qu'ils commencèrent à s'embrasser et à goûter les ])laisirs de l'amour. Le Florentin ne se lassait point de répéter les jouissances, (i'aulant plus délicieuses qu'il se croyait le plus aimé des hommes. Quand la dame comprit qu'il était temps de se lever, elle sonna les femmes ponr l'habiller, et leur ordonna de servir encore du vin et des confitures, pour réconforter le galant, qui en avait besoin. Avant de se séparer : « Mon cher ami, lui ditelle, tu serais bien 'aimable et me ferais grand plaisir si tu voulais venir souper et coucher ce soir chez moi. Salabet, qui en était véritablement épris et qui croyait ne devoir qu'à l'amour les plaisirs qu'il avait goûtés avec elle, lui répondit que son désir le plus ardent était de faire quelque chose qui lui fût agréable, et qu'il était disposé de coucher non-seulement ce soir-là avec elle, mais tous les jours de sa vie, si elle le trouvait bon. Après cette réponse ils se séparèrent.
La dame ne manqua pas de faire parer sa chambre et de donner des ordres pour préparer un magnifique souper. Le Florentin fut reçu le mieu.v du monde, ou lui lit faire bonne chère, et le repas fut égayé par mille jolis propos. De la taille il passa dans la chambre à coucher. L'odeur des parfums les plus doux (|u'il respira en entrant, la richesse des meubles, l'air de décence et les manières polies de la maîtresse du logis, tout lui persuada qu'il avait affaire à une personne du premier rang et fort riche. Quoicpril eût entendu dire des choses désavantageuses sur son compte, il regardait tout cela comme un effet de la calomnie et de la jalousie ; et supposé même qu'elle eût joué quelqu'un, il ne ]iouvait se figurer qu'elle fût capable de le tromper. Il coucha ce soir-là avec elle, et eut tous les sujets du monde de s'en féliciter. Il se croyait aussi aimé (ju'il était amoureux, et la belle n'épargna rien pour le nourrir dans cette idée. Le lendemain, elle lui fit présent d'une belle ceinture d'argent avec une bourse, eu lui disant : « Mon cher ami, tu peux disposer de tout ce que je possède comme s'il t'appartenait. Depuis que je t'ai donné mon cœur, je suis plus à toi qu'à moi-même, et lu peux par conséquent te regarder ici comme le maître et y commander comme chez toi. Salabet répondit à cela par de nouvelles caresses et par les assurances d'un attachement inviolaide. Il ne s'en sépara que pour aller à la place où les marchands ont coutume de se rendre, et profilait de tous ses moments de liberté pour aller prendre du plaisir chez elle, sans qu'il lui en coûtât rien. Peu de temps après, il profita d'une occasion (pi'il eut de vendre ses draps avec beaucoup de profit. La belle, en ayant été instruite incontinent par ses espions, jeta un dévolu sur la somme qu'il en
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avait rotiivc. ri |ii('|i;ii'.i ses liallnics |iiiiif lii lui enlever. Salalx'l \iiil i|iieli|iies jours après souper avec elle : il n'y eut ]iiiiiil de c iiresses (jii'elle ne lui lil : elle se montra si |)assionnée, i\ur le T Imentin eiul ipi'elle iillail expirer entre ses bras. Il sunisait (pi'il louât (piehpie chose pouriju'elle le pressât de le recevoir. Elle voulu! lui l'aire accepter deux très-belles tasses d'argeut ; mais, comme il avait déjà reçu pour plus de trente éeus de j)réscuts, sans avoir jamais fait pour elle un sou de dépense, il crut devoir refuser celui-là, (piebpie instance ipi'elle lil. l'.lle ne s'in(piiéla point de ce refus, parce qu'elle était bien assiwée de la sincérité de son allacliement, d'après toutes les mesui'es qu'elle avait prises pour lui persuader q\i'cllc l'aimait avec autant de désintéressement ijue de ])assion. Pendant qu'ils étaient occupés à s''enlretenir de leur tendresse mu- (uclle, une des servantes de la dame vint lui dire quelle avait quebpie chose à lui communiquer eu particulier, l'.lle sort et icuire un quart d'heure après, fondant eu larmes. Klle si> jette sur son lit, et se huiuMite sans rien dire à s(ui amant. Celui-ci, surplis d'un changement aussi subit, vole vers elle, la prend entre ses bras et se met à pleurer de compagnie : « (Ju'as-tu donc, ma chère aiuic? d'où vient que tu pleures ainsi '? ([uelle est la cause de ton chagrin? ne me le cache point, ma douce amie. » Elle ne lui répond qu'eu redoublant ses pleurs. Il lui parle encore, et après qu'il l'eut prié(î bien fort : « Hélas ! nu)u doux ami, s'éeria-l-elle, je ne sais ce que je dois dire, ni ce cpu' je dois l'aiie. J'ai le plus grand chagrin du moude. .le vi<'ns de recevoir des letties de Messine, parmi lesquelles il y en a uwf d'un de mes frères, (pii me prie de lui envoyer mille éeus dans huit jours, dussé-je engager ou vendre tout ce cjuc j'ai au monde, parce que, sans cela, il aura la tète tranchée sur un échafaud. Je suis au désespoir. Le moyen de tiouver cette sonune eu si peu de lenqis ! S'il m'ei'it au moins donné (juinze jours pour me retourner, je pouirais la lui procurer, .le vendrais une de mes terres ; mais un tei lue si court m'en òte les movens. Je sens (pic je ne pourrai survivre à la douleur d'aiiprendre la mori de mon frère. » Et là-dessus larmes et doléances de recouimeucer.
Salabel, qui aurait été plus clairvoyant s'il eût été moins amoureux, croyant CCS larmes sincères et <|ue ce qu'elle disait était la vérité même, se mil à la consoler. « Il ne me serait pas possible, madame, de vous prêter les mille éeus, parce (pie je ne les ai |ias en mon pouvoir; je uCu posst'de (pie eiiii| cents, cl je vous les offre de bon cu'ur, si vous pouvez me les rendre d ici à (piiiize jours. Par bonheur, je vendis hier mes draps, sans (pini je n'aurais pu v(uis olfrir un sou. — Quoi ! mon cher ami, tu t'es donc laissé mau(|uer d'argent, puisipic tu n'eu as (pie depuis hier? One ne m'en demandais-tu? car, quoiipie je n'aie pas les iirtlle éeus, j'en avais toujours cent et même deux cents à Ion service, lu manque de confiance de celle nature ne me permet pas d'aeceplei l'iiffre ijiie lu me fais. » Salabel. plus louché de ces paroles (iiie de tout ce ipii lui a\ait eli'
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(lit l'I lait aii[);ir;ivant : « Il faut, ma ijonne amie, quo ce ne soit pas là ri' ^111 CeiiipèclH' de |ircii(lio mes ciiK] cents ócus; car, sois assurée que si j'avais cu besoin d'argent, je n'aurais pas l'ait la moindre difficulté de t'en demander, d'apiès la connaissance intime que j'ai de ton affection pour moi. — Je reconnais à ce trait, mon cher Salabct, que tu m'aimes véritablement, et que je ne me suis pas trompée en te choisissant pour mon bon ami. C'est ce qui s'appelle cire généreux et délicat, que de prévenir ainsi ma demande et de m'oITrir une aussi grosse somme d'argent. Tu m'étais déjà bien cher, mais tu me le deviens encore davantage par un tel procédé. Rien n'est plus noble; vous Vdukv. (|ue je vous sois redevable de la téle de mon l'ière ; c'est un service que je n'oublierai jamais. C'est avec regret itmirtant (|uc j'accepte vos cinq cents écus, parce (juc je sais que les marchands sont dans le cas de faire valoir leur argent et de manquer de bonnes affaires faute de fonds ; mais ce qui m'enhardit, c'est l'espérance de te rendre sous peu de jours cette somme, et plutôt que d'y mampier, j'engagerais toutes les maisons qui m'appartiennent. » En disant ces derniers n)ots, elle se laissa tomber, en pleurant, sur le visage du Florentin, (pii, pour ne pas l'abandonner à son chagrin, passa la nuit avec elle. Il n'eut rien de plus pressé, le lendemain, que d'aller chercher les cinq cents écus, sans attendre qu'elle l'en fit souvenir. Il les lui remit de bonne grâce, et sans exiger d'autre assurance que la parole qu'elle lui avait donnée de les lui rembourser sous (piiuzaine. La dame les reçut en riant du cirur cl pleurant des yeux, lille ne nuuKpm pas, connue on le peut croire, de renouveler au marchand, avant de le quitter, les assurances de son amour et de sa juste reconnaissance.
Ce lut tout autre chose les jours suivants. Parvemu' à sou but, elle changea de marche. Salabct, (jui précédemment pouvait la voir à toute heure du jour et de la nuit, ti'ouvait souvent sa porte fermée. C'était beaucoup, (]uand de sept visites qu'il lui faisait, il y en avait une d'Iicureuse ; sans c(nrq)ter (|uc ce n'él jil plus le même accueil ni la même chère (ju'auparavanl Un mois s'était écoulé an delà du terme pris pour le payer, <]uc madame Blanche-Fleur ne parlait pas de s'acquitter. Salabct prit sur sa timidité de lui demander son argent. Ou ne lui répondit (pu\ par de mauvaises défaites. Ce fut alors seulement qu'il couqirit (|u'il avait été trompé et joué. 11 ne se possédait pas de rage d'avoir été du[)e à ce point. .Mais qui ne l'eût été comme lui? Counueut se (igurer (prune femme (pii s'était conduite avec tant d'art et de (iiicssc n'était (pi'unc comédicinie ? Ce (|ui le fâchait surtout, c'était de n'avoir pas exigé une reconnaissance des ciu(| cents écus. Comment les ravoir? Se plaindre'.' il n'avait ni |)reuve ni témoin, et il vit bien (jue madame Blanche-Fleur était femun; à tout nier. Il n'osa même s'ouvrir à })ersonne sur sou aventure, dans la crainte cpi'on ne se mo(|uàl de lui, ayant surtout été averti par |)lusieurs iiersouncs de se délici-
ihr, CONTES DE BOCCACE.
di' la dame. Cr iiii'il y cnl de plus IVulii'iiv |Kiiir lui lui (|ii'll nriit ordrt' de SCS maîtres ^\^• leur cinuvcr lis cÌiki icmIs cens |i;ir l;i voie de la l)aii(|uc ; car, lo jour iiii'iiic ([u'il avait VL'iidii sa iiiarcliandisc, il n'avait pas niantinédc leur en donner avis. Pour eaelier la sottise qu'il avait f:iilc et s'épargner les justes reproches ([u'il méritait, au lieu (l'aller à Pise, comme on le lui avait ordonné, il |)assa à Aaples, où était alors le nonnné Pierre Caniij;iano, trésorier de l'impéralrice de Constantiiiople, iiiuiinic il'oprit il d une ^aande |)énétralion, et intime ami deSalabet. Celui-ci alla le Iihum r dans siui uiidlicur, lui imila qui'lipies jours après son aventure, lui dcuianda consiil cl le pria de lui dniiner les moyens de gagner sa vie, étant dans la l'erme résolution de ne plus re|iarailre à Florence. A])rès lui avoir fait les reproches (pi'il méritait et lui avoir t'ait sentir loul ce (pii pou\ail n''>uller cuulre lui de son iuiprudeuce, il lui eouseilla de retourner à l'ahiiue. Il lui dit la eouduite qu'il devait v tenir, et lui prêta de l'argent pour lui laeilitei' les moyens de réussir dans le projet qu'il lui suggéra. Salabet goûta ses avis et se mit en devoir de les suivre. Il (it faire plusieurs ballots bien arrangés et bien marqués ; et avant acheté une vingtaine de barriques oi'i il y avait eu de l'huile, il les remplit d'eau, cmbartiua le tout sur un vaisseau, et s'en retourna à Païenne muni des instructions de son aiui. 11 donna eu arrivant la liste et le prix des marchandises aux conmiis de la douane, les lit eniegistrer en son nom, les mit en magasin, et déclara qu il était dans l'intention de ne les vendre qu'après en avoir roi^u une grande (|uantité d'autres qu'il attendait.
Jilanche-1' leur ne tarda pas d'en être instruite ; et apprenaiil ipie ce (jn'il avait apporté valait environ deu\ mille éeus, sans conq)ter ce qu'il attendait encore, crut qu'elle ne ferait pas mal de lui rendre ses cinq cents écus, dans Pespérance de lui arracher une plus forte somme. Dans ce dessein, elle l'envoya chercher; et Salabet, devenu |)his prudent, et qui s'était attendu à cela, ne lit aucune difiiculté d'aller la trouver, et se félicitait en lui-même de ne s'être point brouillé avec elle. 11 fut mieux accueilli (|uc les dernières fois, et on feignit d'ignorer qu'il eût re(;u de nouvelles marchandises. I.a belle lui lit d'abord de grandes excuses de ce (]u'elle m' lui avait pas tendu son aident dans le lenqis, ajoutant (pi'elle ne doutait point ipu' ce manque de |iar(de ne reùl mis de mauvaise humeur. « J'avoue, madame, lui rcpdudil-il imi liaul, (pu' j'eus alor's des affaires qui me chagrinèrent un peu ; mais le temps et mes amis m'onl fourni d'aidres ressources. Je suis de telle humeur contre vous, madame, cl je vous en vcu.\ si fort, que j'ai vendu la plus grande partie de mon bien poni- m'établir dans cette ville, .l'y ai déjà pdur plus de deux mille ecus de marchandises, et j en allciids du l'imanl pmii plus de trois mille encore. Je vous suis trop attaché; l'anujur que vous ave/, su m'inspirer est tro|) probmdénient gravé dans mon cœur, jionr que je puisse vivre éloigné de vous. Votre
IiriTIÈME JOURNÉF, 457
société csl devenue nécessaire à mon l)onIicnr. 11 semble que vous m'ayez ensorcelé, tant je m'occupe de vous le jour et la nuit. — Vous me faites grand jilaisir, mon cher ami, de m'apprendre que vous êtes dans l'intention de vous fixer dans notre ville. Soyez assuré que mon amour ne s'est pas plus refroidi que le vôtre; et si j'ai paru moins passionnée dans ces derniers temps, vous ne devez vous en prendre qu'aux chagrins domestiques qui m'étaient survenus. Quand on est dans l'affliction, il est bien difficile de faire bon visage à ses amis. A présent que mes cliagrins sont finis, soyez assuré que je serai plus honnête et plus aimable que je ne l'ai été par le passé, sans néanmoins être plus amoureuse; car, je vous le repèle, vous n'avez point cessé de m'ètrc cher. Au reste, une de mes plus grandes afflictions fut de n'avoir pu vous rendre au terme convenu l'argent que vous m'aviez prêté d'une manière si généreuse ; vous fûtes à peine parti qu'il me rentra des fonds. Je vous les aurais envoyés, si j'avais eu votre adresse ; mais puisque vous voilà de retour, vous les prendrez vous- mêmes. » Cela dit, elle fit apportrer un sac où étaient les mêmes cinq cents écus qu'elle avait reçus, et lés lui mil dans les mains, en le priant de voir si le compte y était. Dieu sait si Salabet dut être content. Il prit le sac, compta les écus, et en trouva cinq cents, ni plus ni moins. Il dit ensuite à la dame qu'il était très-persuadé de la vérité de ce qu'elle venait de lui dire, et en même temps si satisfait d'elle, que tout ce qu'il avait serait toujours à son service. « Vous pourrez vous en convaincre dans le besoin, ma belle dame, ajouta-l-il, surtout quand j'aurai mon ménage en ville. » Ils se quittèrent tous deux fort contents l'un de l'autre, du moins à en juger par les apparences. Le Florentin continua de la voir, et elle de lui faire toutes les politesses qui étaient en son pouvoir. Ils avaient leurs vues l'un et l'autre ; mais le galant était bien loin de se laisser duper une seconde fois. Il ne songeait, au contraire qu'à se venger de la tromperie qu'il avait essuyée et de celle qu'on lui préparait, car il lui fui facile de s'apercevoir que madame Blanche-Fleur ne lui avait rendu les cinq cents écus que dans le dessein de lui en escroquer mille et davantage, si la chose était possible. Un jour qu'elle l'avait prié à souper et à coucher, il feignit, en arrivant, une tristesse qu'il n'éprouvait pas. On aurait dit qu'il allait mourir, tant le chagrin qu'il aftcctait paraissait l'avoir changé. La belle, qui ne put s'empêcher de remarquer sa mélancolie, lui en demanda la cause. Il se fit longtemps presser pour s'expliquer, et lui répondit enfin qu'il était ruiné; que le vaisseau sur lequel on avait chargé les marchandises avait été arrêté par les corsaires de Monègue, qui demandaient dix mille écus pour le rendre, et qu'il fallait (pi'il en donnât mille pour sa part, s'il voulait récupérer ce qui lui appartenait. Je n'ai pas un seul écu en ce moment en mon pouvoir, ajouta-l-il, car les cin(j cents que vous m'avez rendus, je les ai envoyés à Kaples pour faire acheter des toiles qu'on m'enverra ici. Jc^iourrais bien me défaire des mar-
•Ì5S CONTKS ni: lidCCACK.
fliiiiidiscs ijuc j'ai ;ui iiiauii.siii ile Li (loii.iin' ; iiiais, dans ces lciii|is-(i, j'y |i("rilrais prcsiiuc la inoilió. .Mallicmcuseinciil jìoiir moi, je suis Irop \tvu loiiiiii à l'aliTiiio pour pouvoir L'iiipruutor une soiiiiuc si cousidéralìle. )'oilà, ma helLc amie, le sujcl de; mon cliajiriii. Si jc ne tniiivc jias piomjìtemcnl de l'ai'^enl, mes marcliandises seront portées à Monè^ue, et, après cela, il n'v a plus de ressources. » Madame Blanche-Fleur, qui croyait que c'était autant de perdu pour elle, l'nt véritablement aCiligée de cet accident, et pensa aux moyens (|u'il y avait à piiiidie pour empêcher que les marchandises ne fussent portées à Monègue. « Tu ne saurais croire, mou hon ami, combien je partage ta peine; Dieu m'est témoin que si j'avais mille écus en mon pouvoir, je le les prêterais sur l'heure et sans l)alancer; mais je ne suis pas en argent. Lorsque vous me prêtâtes les cinc] cents écus, j'en empruntai cinq cents autres pour parfaire les mille dont j'avais besoin, et m'adi'cssai à un iiomme ipu prend trente pour cent d'intérêt. Si vous voulez enqiiunter sur ce pied-là, il vous (irêtera, j'en suis siire, tout ce (|ue vous voudrez. Mais, je vous en avertis, il faudra lui donner de bons gages. Tout ce que je puis faire pour vous obliger est de m'engager moi-même pour vous, si l'on veut mon cautionnement ; mais, si on le refuse, quelle sûreté ti'ouverez-vous'.' (juels gages pouirez-vous donner?» Salabet sentit d'abord le motif de ces offres, et conq)rit parfaitement que ce serait elle-même qui prêterait l'argent; ce qui lui lit grand plaisir. « Ouclque exorbitant i\\\r soit l'intérêt qu'on exige, lui réjiomlit-il, vous m'obligerez grandement de me faire prêter les mille écus, |)uis(pii' la nécessité m'oblige d'en passer par là. l'uni' sûreté, jc n'en puis donner de meilleure (|uc les marchandises (pie j'ai à la douane. J'ollie de les inscrire au nom du prêteur, me réservant toutefois le droit de garder les clefs du magasin, soit pour faire voir les marchandises aux courtiers, soit pour être assuré qu'on ne les gâte ])oint, ou qu'on n'en enlève point, ou qu'enlin on ne les change point contre d'autres de moindre valeur. »
La dame trouva la sùicté siiliisantc, et la coinlitidii ne lui parut pas déplacée. Klle pidinil de parler au pictcnr, et eiivova quérir le leiiileiuaiii un ('(initier de ses amis, qu'elle mit au fait du r('ile (juil (le\ait jouer, et lui (huma les mille écus pour les porter à Salabet , (pii til écrire au ikhii de (ct lidimne les ballots (pi il avait à la douane, delà fait, le llorentin s"embai'(jua le même jour, et alla rejoindre à Naples son ami Pierre Canigiano, à qui il remit l'argent qu'il lui avait emprunté. Il lui raconta la vengeance (pi'il avait tirée de la Sicilienne, et le remercia du sage expédient (pi'il lui avait indiipié pour ravoir ses cim| cents écus. Après s'être (piel(|ue temps diverti à Naples aux dépens de la feinnic cpii l'avait juin'', et (Iniit il s'(''tait bien venue, il i'el(mrna à llorence, où il avait eu soin de lane pa-ser à ses iiiaiires les ( ui(| cents (■eus (jiii leur appartenaient.
llllTIÈMI-: .1(11 RNÉE. ir.9
Madame Blaiiclie-l'lcur, ne voyant plus reparaître Salaljet, et l'ayant fait eherchcr vainement clans tont Palcrme, commença à sonpronner qu'elle avait été la dupe à son tour. Après avoir attendu deux mois sans avoir de ses nouvelles, elle lit ouvrir le magasin, et Ton trouva que les barriques, qu'on croyait pleines d'huile, ne l'étaient que d'eau de mer avec un peu d'huile par-dessus. On éventra les ballots, qui n'offrirent que des étoupes, à l'e.xception de deux où il y avait des draps de peu de valeur. La belle Sicilienne, se voyant ainsi attrapée, pleura beaucoup les cinq cents écus rendus, mais plus encore les mille écus prêtés, disant à qui voulait l'entendre qu'il ne faisait pas bon se jouer à un Toscan.
NOUVELLE PREMIERE
LES AMANTS ECONDUITS
Il y eut jadis à Pisloic une vciivo ciiarniantc, que deux l' lorenlins, bannis de leur patrie et retirés dans cette ville, aimaient avec transport, sans qu'ils se lussent communiqué le secret de leur cœur. L'un se nommait Rinuce Palermin, et l'autre Alexandre Clermontois. La dame se nommait Françoise de Lazares. Tous deux, chacun de son côté, et dans le plus grand mystère, avaient tout tente pour attendrir leur commune maitresse. Celle-ci, quoique sans amour, mais lassée de leurs iiie.>;saixes continuels cl fatiguée de leurs prières, avait enfin daigné ouvrir l'oreille à l'un et n l'autre, ('elle complaisance n'était peut-être pas trop confoi nie aux lègles de l'iionnihlé; du moins l(! irul-cllc ainsi, et elle voulut expier son élourdene, coupalilc ou non, en expulsant enfin
Iti2 COMKS UE liOCCACi:.
ci'iixinii r;i\;ii('iil caiisóc. Mais foiiiincnt s'y pri'iKlrc'.' Voici le inovi'ii (|ti'i'llc inia;,'ina. Mili" rósolut ile leur (Icmaiulcr mi sorvicc ijiii, hioii ijuc iiossihlc, <li'vail Ics criraycr ci lui attirer un relus de leni' |iarl. Ce refus clail un prélexlc lionucic ci naturel pnur Ics congédier et rcjctcì' |iiiui- jamais li'urs messages, i. e jour niènu' (|uc celle idée vint à la dame, il moni ut ;i i'isloic un homme (|ui, (juoi(|ue d'une nnlilo extraction, avait la ré])ulalion d'clrc, non-seuleinent le plus méchant de tous les liahitants de la ville, mais du monde entier. Ajoutez à cela (]n*il était d'une laideur et d'une dilVormité si monslru(!Uses, que i|uiconque ne l'cùt pas connu en eût été cl'frayé d'ahord. On l'avait enterré près de l'église des Cordelicrs. Elle pensa que cet événement pouvait èlre utile à son dessein. « Ma chère, dit-elle à nue de ses femmes, tu sais condiien les (Mupressements amoureux de ces deux Morentins, Rinuce et Alexandre, me dé- |)laisent et me sont à charge. Je ne pourrai jamais nu; déterminer en leur faveur, et je n'accorderai jamais rien à leurs désirs. Ils s'éjiuiscnt en offres cl en protestations : je suis d'avis, pour m'en défaire, de les prendre au mot, cl de Icui' proposer une entreprise dont rc\(''ciilion me parait très-incertaine; ainsi je pourrai me délivrer du mortel ennui île les voir et de les entendre. Tu sais {|ue ce matin Etrangle-Dieu (c'est ainsi que se nommait le scélérat dont j'ai parlé) a été enterré aux Cordcliers ; tu sais aussi que, lorsqu'il était vivant, il était l'effroi des plus intrépides, et que son ahord glaçait d'épouvante (]uicon(juc le rencontrait : il doit ctie par conséijuent un monstre d'horreur depuis ipi'il est moit. Va donc premièrement chez Alexandre : Madame Françoise, lui diras-tu, m'envoie vous apprendre ipie le temps est venu où vtuis pouvez ohtcnirson amitié, r(d)jct de vos plus vifs désirs, et (ju'elle n'attend de vous qu'un service poiw lui faire partager son lit. Poiu- quel(|ues raisons, dont on vous instruira à loisir, un de ses jiarciits doit faire apporter chez elle le corps d']']trangle-nieu, cnteiré de ce iiiiliu, l'.lle le craint tout mort tpi'il est, el voudrait liien |>ouvoir se dispenser de reccvoii' un tel Imle. \ mis lui feriez le [)lus grand jilaisir, vous lui reiidiiez le seivice le plus si;^ualé, si vous vouliez aller ce soir, à ! Inurc du premier soinme, au louihcau d'iltrangle-Dicu, vous vêtir de ses hahits, vous mettre à sa place, et y demcvirer de manière (ju'on pût s'y nu'prendre. Lorsqu'on viendrait vous chercher, il ne faudrait pas laisser échapper un seul mot, un seul mouvement cpii vous trahit. Vous vous laisseriez In'er' du toiidieau et ap()orler à sa maison connue si vous n'étiez plus effectiveuieiit ipTun cada\rc. lui; fois entré, on vous rendrait les droits d'un licunuie vivant : vous pourriez coucher avec ma maitresse, et ne sortir de ses hras (pu' lorstpi'il vous plairait ; elle se charge du reste. »
Si Alexandre accepte cette offre, à la bonne heure ; s'il la refuse, dis-lui de ma |)arl (|u'il ne se mont ri; jamais dans les lieux où je serai ; (pi'il se garde «surtout de in'iiiMiortutier à l'avenir de ses messages ou de ses ambassades.
NKIVIÈME JOIT.NÉE. 465
Ensuite tu iras trouver Rinucc, et tu lui diras : Madame Françoise est prèle à faire tout ce qu'il vous plaira, mais elle exige auparavant que vous lui rendiez un grand service. Il s'agit d'aller, vers l'heure de minuit, au tombeau où Étrangle-Dieu a été enfermé ce matin, et sans dire mot, quelque chose que vous entendiez ou que vous sentiez, d'en retirer doucement le cadavre, et de l'apporter à la maison. Là, vous saurez pourquoi elle exige ce service, et ses laveurs seront votre récompense. Si cette entreprise vous déplaît, elle vous mande de cesser pour jamais toutes vos galanteries à son égard. »
La servante s'acquitta fidèlement de la commission, et rendit aux deux amants tout ce que sa maîtresse lui avait ordonné de leur dire de sa part. Tous deux, également épris, répondirent que, pour lui plaire, ils étaient prêts à aller, non-seulement dans un tombeau, mais jusqu'aux enfers. La servante rapporta leur réponse à madame Françoise, qui attendit tranquillement que l'événement justifiât leur propos.
Iles que la nuit fut venue, .Moxandre Clermontois se dépouilla de ses habits, sortit de sa demeure à l'heure indiquée, pour aller prendre dans un tombeau la place d"Étrangle-Dieu. Cependant, chemin faisant, son premier courage commençait à l'abandonner ; mille idées noires effrayaient son esprit. « Dieu ! où vais-je? dit-il en lui-même; quelle sottise est la mienne! Que sais-je si les parents de cette femme, avertis par hasard de mon amour, et me supposant plus avancé et plus heureux que je ne suis, ne lui font pas faire tout ceci pour m'assassiner dans l'obscurité dece tombeau? qui pourrait me secourir? je n'aurais pas même l'espoir de la vengeance. La solitude du lieu leur garantirait l'impunité du crime. Que sais-je si quelque rival préféré ne lui a pas proposé ce stratagème pour se défaire de moi ? Mais, en supposant que mes conjectures soient fausses, et qu'en effet ses parents me portent en sa maison, du moins dois-je croire qu ils ne désirent pas le corps d'Etrangle-Dieu poui' le tenir entre leurs bras, ou pour le mettre entre les siens ; ce que je puis imaginer de plus raisonnable, c'est qu'ils veulent venger sur le cadavre d'Etrangle- Dieu quelques déplaisirs qu'il leur aura faits durant sa vie. On m'a recommandé de ne dire mot, quelque chose que je sente ; et, s'ils me crevaient les yeux, s'ils m'arrachaient les dents, s'ils me coupaient les mains, si enfin ils me faisaient quelques tours de celle espèce, pourrais-je me taire? et si je parle, peulètre me puniront-ils ; mais, quand même ils ne le feraient pas, que me reviendrait-il de mon entreprise? sans doute, ils ne me laisseront point avec madame Françoise, qui d'ailleurs ne nian(]ucra pas de me reprocher d'avoir enfreint ses ordres, et qui sera alors en droit de se refuser à mes désirs. » Ces réflexions l'ébranlaient et l'auraient fait retourner chez lui, si l'amour, plus persuasif que la raison, ne lui en eût présenté de toutes contraires à celles-là, et d'une manière si pressante, (ju'il fût contraint d'y céder. H arrive au tom-
iOl COMKS Dr. liOCCACn.
l)oaii, il l'oiivi-o, il y entro, il (li'|imiilic l'.lian^li'-Hicii, rcvcH sos lialiils, nTeiino le loiiiboaii sur lui el se mot à la [ilaoo du mori. 11 n'y lut pas plutôt ^\\lc les plus ollrayantcs pensées se |)rósoMlòrciil en l'on lo à son imaj^iiialion alarmée. Il se représente ce qu'avait été Ktrangle-Dicu dont il occupe la place; il so rappelle les sinistres histoires (ju'il avait autrefois entendu raconter de ce qui arrivait pendant la nuit, non-soulenient parmi les tombeau.x des morts, mais ailleurs ; ces souvenirs faisaient hérisser ses cheveux. Il croyait à tout moment qu'lUraugle-Diou allait se lever et l'étrangler: mais enfin, soutenu par la violence de sou amonr, et se tenant dans la |iosture d'un mort, il atlondit avec (piclqno tranquillité ce que le sort voudrait ordonner de lui.
Il un autre côté, à minuit, Rinucc sortit de sa maison pour obéir aux ordres do la dame. Dans la route, il s'occupait tristement de ce qui pouvait lui arriver. « Si je suis surpris, disait-il en soi-même, avec le corps d'Etrangle-Dieu sur mes épaules, je serai mis entre les mains de la justice : si l'on me traite de magicien, je cours risque d'être brûlé : si les parents du mort viennent à savoir ceci, me voilà exposé à toutes les suites de leur juste ressentiment. Mille autres idées affligeantes le rendaient incertain. Mais, quoi! disait-il en son cœur, la première fois que cette femme si aimable et si tendrement chério me demande un service, je hii refuserais, surtout quand ses plus chères faveurs en doivent être le prix! Non. Dussé-je en mourir, j'essayerai de faire ce que j'ai promis. » Il va droit au tombeau, et l'ouvre légcrement. Au bruit qu'il fait, Alexandre, quoique effrayé, ne dit mot. Dès que Rinucc fut entré, croyant s'emparer du corps d'Ktrangle-Dieu, il pi-oiid Alexandre par les pieds, le lire dehors, le charge sur ses épaules, et s'enfuit vers la maison de la dame. Comme il no donnait pas beaucoup d'attention à son fardeau, et ([uo la nuit d'ailleurs était fort obscure, le prétendu mort recevait de temps on tonq)s des contusions ; sa tête donnait tantôt contre le coin d'une rue, tantôt contre une porte, et tantôt contre autre chose. Uiuuce était déjà tout près de la porte de madame Françoise, qui .s'était mise à la fenêtre avec sa servante pour voir s'il portait Alexandre, et qui avait dos excuses toutes prêles jiour les rcnvovcr tous deux, lorsque le hasard la servit à son gr*é. Les gens du guet, placés dans cette rue pour arrêter un malfaiteur, entendant marcher Hiuuce, tirent tout à coup leurs lanternes de dessous leurs habits pour voir qui c'était et ce (ju'ils avaient à faire. Ils agitent leurs rondaches et leurs javelines en criant : «Qui est là'.' » A cette brusque interrogation, Rinucc les reconnut, et n'ayant pas Iroj) lo loisir de songer à ce qu'il devait faire, il laisse tomber son fardeau el s'enfuit à toutes jambes. Alexandre, quoiqu'il eût sur son dos les habits d'Ktrangle-Dieu, (|ui étaient fort longs, s'enfuit de mémo. A la faveur des lanternes du guoi, la dame avait vu toute celte scène, et s'était fort bien aperçue (juo Rinuco portait Alexandre, el quo oolni-ri êlail oouvcrl dos 1kiIiÌI> d'I Jraiiyii-Diiu : leur oourago
Nl'l'VIÈME JOURNÉE. '«65
1 étonna, mais son élonnciiicnt ne l'empêcha pas clo l'ire lorsqu'elle vit Alexandre jeté par terre, Rinuce s'enl'uir et son conip:ignon l'imiter. Celte aventure la tliverlit beaucoup. Elle loua Dieu qui l'avait délivrée de l'embarras où elle était, ferma la l'enètre et gagna son appartement. Cependant elle convint avec sa servante que ses deux amants l'aimaient beaucoup, puisqu'ils avaient ponctuellement suivi ses ordres.
Rinuce, triste, affligé, maudissant la lâcheuse rencontre (|ui avait fait échouer son entreprise presque achevée, revint quand le guet fut parti, pour se ressaisir de sa proie. Ne la trouvant pas, il s'imagina qu'on s'en était emparé, et, le dépit dans le cœur, il s'en retourna ciiez lui. Alexandre, non moins mécontent que Rinuce, ne soupçonnant pas le tour (ju'on lui avait joué, ne sachant que devenir, regagna aussi son gîte fort tristement.
Le matin, on trouva le tombeau ouvert et vicfe. Ce fut la matière de beaucoup de propos différents dans la ville de Pistoie. (Chacun en |)arla à sa manière. Les plus sots disaient que le diable avait emporté Etrangle-Dieu.
Cependant nos deux amants ne voulurent pas avoir perdu leur peine entière. Chacun, de son côté, conta à la dame ce qu'il avait fait, ce qui était arrivé, s'excusa de n'avoir pu entièrement remplir ses volontés, demanda grâce et un peu de retour pour un amour si violent et si vrai. Mais, toujours inflexil)le et feignant de ne pas ajouter foi à leur récit, elle s'en débarrassa honnêtement, en leur faisant entendre (pi'ils n'avaient rien à espérer d'elle , puisqu'ils n'avaient pas fait ce (ju'elle exigeait.
NOUVELLE II
LE PSAITIER DE L'.VlîBES.SE
Il y a en Lond)ardie un monastère fameux |iar sa sainteté et l'austérité de la règle qu'on y observe. Une femme, nommée isabeau, qui réunissait en elle la noblesse et la beauté, l'habitait depuis quehpie tenijìs. Un jour un de ses ])arents vini la voir à la grille avec un ami , cet ami était jeune et liien fait. La nonain le sentit, et en devint dès ce moment éperthnocnl amoureuse. Une lieureuse sympathie agit sur le cirur ilu jeune ii(imiiie; il ne fui pas plus insensible aux charmes d'isabeau qu'elle aux siens. Mais ils ne retirèrent pendant longtenqis de cet amour nuiluel d'autres fruits que les tourments do la privation.
nu; r.(n'Ti:s de boccack.
(;c|u'iuliiiil, nuimic liiii-^ (l('ii\ tif soiigoaieut qu'aux iiiovt'iis de so vdir cl ilr SI" rt'iiiiir, II' jfuiu' lioiiiiiH', |p|u.< l'écoml en ressources, liouva un ('X|i(''ilii'iit si'ii' [lour se filisser furlivenienl dans la cellule de sa maîtresse. Tous deux, éualcnuiil joyeux (rime si heureuse découverle, se dédommajii'iciil de la longue alleule, et jouirent lonjjlemps de leur lumiieur sans ccntre-teniiis. Mais enlin la l'orlnne trahit leurs plaisirs : Isahcau a\ail lr(i|) de charmes, et son amant élail trop bien l'ail, pour n'être pas exposée à la jalousie des antres rcligicnses. Plnsienis espionnaient toutes ses actions, et, se doutant de son inlriiiue, elles ne la iierdaieiil presque |ias de \nc. lue nuil, entre autres, une relij;ieuse \il
iinla.Af J 1.1 Jay
sortir son amant de saccllidc, sans en être aperçue, et elle ronmnmi(|na sa découverte ii quelques autres. Kllcs résolurent de dénoncer lem- coiiqia^iie \\ l'ahhesse, nommée madame Isinhalde, et (jui passait dans Tesprit de tontes ses nonains, et di- quicompie l'avait vue, pour la lioiité et la sainteté mêmes. l'olir (jii'on ne suup(;niiii;il pas leur lémoijiiiayc, et ipi'il iii' lui |i;i> |Hi>>ildi' à Isalieau de le récuser, elles c mceitèreut de l'aire en soi le ipic l'aliliessc lroii\,il la iionain couchée avec son amant. Ce |)rojcl arrangé, cliacun de son côté lit le ;;uit, se mit aux écoules, afin de surprendre cette pauvre amante qui vivait dans la plus grande sécurité. Un soir qti'elle avait l'ait venir son amant, les perfides sentinelles le virent entrer dans sa chamlire. l'iutòi que de l'aire du hruit, elles lui doniu'iil le temps de jouir des plaisirs de raiiioiir, et se di\isent en lieux liandes ; l'une veille sur rapparleiiieiit irisalieaii, l'aiilre iciiirl ilie/ Tah-
M-rviÈ.ME .lui ISNKE. /i67
liesso. Rllcs frappent h hi porte : « Allons vite, allons, iiiadame, accourez; la sœur Isabeau a un jeune homme dans sa eliamlire. » A ce bruit, à ces cris, l'abbcsse, efl'rayée et craignant que par trop d'empressement les nonnes n'eni'onçassent la porte, et ne découvrissent dans son lit un prêtre qui le partageait avec elle et qu'à l'aide d'un coffre elle introduisait dans le couvent, se leva à la hâte, s'habilla du mieux qu'elle put, et, pensant couvrir sa tête d'un voile (|u'on nomme le Psautier, elle s'embéguina de la culotte du prêtre. Dans cet équipage Ijrotcsque, et dont les nonnes trop occupées ne s'aperçurent pas, l'abbesse criant dévotement : « Où est cette lille maudite'? » on arrive à sa porte, on l'enfonce, on entre, on trouve les deux amants dans les bras l'un de l'autre. L'étonnemenl, remiiarras les rendaient immobiles. Mais les nonnes, furieuses, enlevèrent leur jeune sieur, et, par l'ordre de l'abbesse, la conduisirent au chapitre. Le jeune lionmie resta dans la cellule; il s'iiabilla et voulut attendre l'issue de cette aventure, bien résolu de se venger, sur celles qu'il pourrait allraper, des mauvais traitements qu'éprouverait sa maîtresse, si l'on ne la respectait pas, de l'enlever et de s'enfuir avec elle.
L'abbesse arrive au chapitre et prend sa place. Toutes les nonnains y étant, les yeux de toutes étaient fixés sur la pauvre Isabeau. L'abbesse commence sa r(''primande, qu'elle assaisonne des plus piquantes injures ; elle traite la pauvre (luipahle comme une femme qui avait souillé et terni, par ses actions abominables, la réputation de sainteté dont jouissait le couvent. Isabeau, honteuse et timide, gardant le silence de la conviction, n'ose lever les yeux, et son touchant embarras inspire de la pitié à ses ennemies mêmes. L'abbesse continue toujours ses invectives; la nonnain, comme enhardie par l'excès d'un tel emportement, ose lever la vue, l'arrête sur la tête de l'abbesse, et voit la culotte du prêtre qui pend aux deux côtés. Cette vue la rassure. « Madame, lui dit-elle, que Dieu vous soit en aide ! dites-moi bien tout ce qu'il vous plaira ; mais, de grâce, rajustez votre coiffe. » L'abbesse, qui n'entendait rien à ce discours : « De quelle coiffe parles-tu, impudente? dit-elle. As-tu bien l'audace de vouloir railler? te semble-l-il avoir fait quelque chose de risible? — Madame, encore un coup, dites-moi tout ce qu'il vous plaira; mais, de grâce, rajustez votre coiffe. » Cette prière singulière, répétée avec affectation, ht tourner tous les yeux sur l'abbesse, et la décida enfin à porter elle-même la main sur sa tète. On vit alors pourquoi Isabeau avait parlé comme elle avait fait. L'abbesse, décontenancée, et sentant qu'il était impossible de déguiser son aventure, changea de langage, et conclut son discours par faire voir combien il était difficile d'opposer une résistance continuelle aux aiguillons de la chair. Aussi douce dans cet instant qu'elle avait d'abord paru sévère, elle permit à ses ouailles de continuer, connut! on avait fait jusiiu'à ce jour, à saisir toutes les occasions de s'amuser en secret. .Vpiès avoir pardoinié à Isabeau, elle regagna son appartement. Isabeau rejoi-
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;,'nit Sdii ami. Il' lil fllfOM' icvt'iiir |ilil>i('iil> l'ois, et lui liciiicusc cu (lr|iil ili l'envir.
NOlVELLi: III
L'AVARE DUPK. OU I/IIOMMK GIIOS DKNFANT
Le Sdì jii^'o dont je vous enlrelins hier hic (il écliapper l'occasion de vous conter niic avcnlurc de Calandrin, que je désirais de vous apprendre.
Quoique nous ayons souvent déjà ])arlé de lui, tout ce (jui le concerne esl si plaisant, que je ne crois pas vous déj)iaire en vous en parlant encore. Vous connaissez son caractère et celui de ses compagnons ; il est inutile de vous les retracer de nouveau. Je vous dirai donc, sans autre préambule, que mon héros, devenu possesseur d'une somme de deux cents livres par la muri d'une de ses tantes, se crut un des plus liches particuliers d'Italie. Il se mit en tète d'acheter une métairie. Il n'y avait homme dans Florence qui pût lui donner des renseignements sur un achat de cette nature (ju'il ne consultât ; eùt-il eu dix mille écus à y employer, il n'eût pas l'ait plus de démarches et n'y eût pas attaché plus d'importance. Il l'ut obligé de renoncer à tous les marchés (|u'il ■ entama : le prix se trouvai! toujours au-dessus de ses forces. ■
Li'liniu cl Huiraniaipic. qui éclairaient sa conduite, lui rcmonlrèrent |)lusieurs lois (piil serait bien plus sage à lui d'employer son argent à régalei' ses amis qu'à une acquisition qui ne lui convenait en aucune manière. .Mais leurs conseils n'avaient pas l'ait impression sur son âme, et n'avaient pu l'amener à leur donner à dîner une seule l'ois. Comme ils s'en plaignaient un jour, arrive un de leurs compagnons, nommé Nello. Délibération sur la manière dont il faudrait s'v prendre pour se régaler aux dépens de Calandrin. On convint d'un projet dont voici l'exécution.
Le lendemain, Calandrin seul de sa maison : il n'en est pas encore fort éloigné, que Nello l'aborde ; « lionjour, tialandrin. — llonjour, Nello. » Après les premiers compliiiieuts d'usage, Nello fixe Calandrin avec une allculidu nicl(''c de surprise. « (juc considères-tu donc'? dit Calandrin. — N'as tu pas scnli quelque chose celle nuil '.' lu me |)arais absolumcul iliaii;;i'. — Ciunuicnl '.' que dis-tu? que crois-t\i iIdiic ipiil me soit arrivé'.' — .le ne sais ; (pioi qu'il en soit, tu n'es |)as couiinr ;'i lnu ordinaire, et |)ieu veuille que ce ne soit pas ce que j'ai lieu d'imaginer. » Sur ces mots, .Vello laisse allei- Calaudiiu. Celui-ci,
Avaro Jupó, on n.onni.c f^ros .l'eMl^iMl.
L'Avare ilup
NEUVIÈMR JOUltMÎK. , iG9
prévenu, iii(]ui(l, n'éprouvant cependant aucun mal, rencontre Rnlfainaqm^ à quelques pas, qui, l'ayant salué, lui fleinanda s'il ne sentait rien. «Je ne sais ; Nello, que je viens de rencontrer, m'a dit (]ne je lui paraissais tout rliangc ; serait-il bien possible que j'eusse quelque chose? — Si tu as quelque chose ! assurément ; tu semblés à demi mort. » A ces mots, Lebrun survint. « Ali ! Calandrin, quel visage as-tu là! on te prendrait pour un mort. Comment te trouves-tu ? » Ces trois rapports si uniformes, et qui avaient l'air d'être si peu concertés, persuadèrent Calandrin qu'il était effectivement malade. « Que doisje faire? demanda-t-il douloureusement à ses amis. — Si tu m'en crois, dit Leijrun, tu te mettras dans ton lit, tu te couvriras bien, tu enverras de ton urine à maitre Simon le médecin, qui, comme tu sais, est absolument dévoué à nos intérêts; il découvrira le genre de ta maladie et t'en prescrira le remède. Nous voulons t'accompagner ; et, s'il est besoin de te faire quelque chose, nous sommes à ton service. » Nello les rejoignit, et tous trois suivirent Calandrin dans sa maison. Dès qu'ils furent arrivés, Calandrin dit tristement à sa femme : « Viens, ma femme, viens me couvrir, car j'éprouve une grande douleur. »
S'étant couché, son premier soin fut d'envoyer de son urine à maître Simon, qui, pour lors, demeurait au vieux marché, à l'enseigne du Melon. Il chargea une petite fdle de ce message. Lebrun alors dit à ses compagnons : « Mes amis, demeurez ici ; moi, je vais savoir la réponse du médecin, et je l'amènerai, si cela est nécessaire. — Ah! oui, mon ami, dit Calandrin, va savoir toi-même ce que tout cela veut dire ; je me sens du mal par-ci par-là, cela me donne beaucoup d'inquiétude. » Lebrun part, arrive chez maître Simon avant la petite fille, et lui fait part de tout le complot. La messagère entre avec la bouteille d'urine ; le médecin l'examine avec attention. « Retourne, ma mie, vers Calandrin ; dis-lui de se tenir chaudement; dans un instant j'irai le voir ; je lui dirai quel mal il a et quel régime il doit garder pour s'en débarrasser. » La messagère revient, fait son rapport, et, un moment après, entre Lebrun accompagné du médecin. Il tàte le pouls du malade, et lui dit, en présence de sa femme : « Calandrin, mon ami, si tu veux (pie je le parle vrai, tu n'as d'autre mal que d'êlre gros d'enfant. »
A cette nouvelle inattendue, Calandrin, désespéré, s'écrie : « Ah ! ma femme, c'est toi qui m'as mis dans cet état. Je te l'avais bien dit; tu n'a jamais voulu me croire, et, malgré mes remontrances, tu as toujours voulu te mettre sur moi et renverser l'ordre établi par la nature. » La femme, qui était Irès-bonnète, rougit et quitta la chambre ; mais Calandrin continue : « Ah ! malheureux ijueje suis ! (]ue vais-je devenir? que puis-jc faire? coniment accouch(;rai-je? par où l'enfant pourra-f-il .sortir? Je vois bien (pi'il faut mourir, et mourir par la rage de cette maudite fennne. Dieu puisse-t-il lui faire autant de mal que je me désire de bien ! Si j'étais aussi sain que je le suis peu, je me lèverais bientôt, je prendrais un
.170 (;(i.\ri:s m; ndi.cAci;.
bàtoli l'I lui (l(imii'rai> Inni ile iiui|is, (|ur je la im'Ili'Mis en jiii''C('s. d'iiciiilanl, si ji' suis |iuiii, il laiil Loiivenir ijuc je le iiktiIc hii'ii : je ne (l(\ais jamais coiulcsci'iulri' àses voloiilcs. Mais, si je |iiiis en icvciiir, (|ii"rllf .••oil |ici>iia(lci' (jur je la venais mourir iiiillc fois plutôt (juc de lasalislaiic à cet ógaiil. » Lclìiim, lîuiraiiia(|iii' et Ni'llo t'aisaicnl tous leurs ('H'orts pour s'cuipècluT de lire. Pour le uiédeciu, il se dounait libre carrière, il éelatait si fort, il ouvrait si largeuient sa liouilie, qu'où eût pu sans peine lui arracher toutes les dents. Enfin Calandrili eut recours à lui, se recommanda à son ait, et le pria instainiiicnt de lui donner, dans celle détresse, ses conseils et ses soins. Le; médecin lui dit obligeaminent : « .Mon ami, il ne faut pas tant te tourmenter. Grâce à Dieu, je me suis assez tòt aperçu de ton mal pour y ap[)orter un remède aussi pr(un|>t qu'efficace ; mais il t'en coûtera un peu. « Hélas ! monsieur, j"ai den.x cents livres, avec lesquelles je voulais acheter une métairie, prenez-les, s'il le faut, je les sacrifie volontiers pour me tirer de l'eniharras où je suis, et pour n'être point dans le cas d'accoucher : cai', en vérité, je doute (|ue je puisse soutenir une si teirihie opératinn. J'ai, dans ce moment, entendu les femmes crier si fort, et n'étant pas conformé comme elles, je vois bien qu'il faiulrait en mourir. — IN'aie aucune ini|uiélude, mon ami, je vais te préparer un breuvag(! très-agréable (jui, dans trois matinées, te tirera d'affaire et te rendra plus sain qu'auparavant. Mais, dans la suite, sois sage, et garde-toi lueii de retomber dans tes anciennes lolies. l'our comiioser l'eau que tu dois boire, il faut une demi-douzaine de chapons gras, et pour les autres drogues qu'on doit y mêler, tu donneras à Lebrun cimj livres; il les achètera, et me fera tout porter dans ma boutiipie. .le t'enverrai demain matin, s'il plaît à Dieu, cet excellent breuvaj;(', dont lu boiras un grand verre tous les jours. — Monsieiii-, lui i(''|ion(lit ('iilaiidrin, je réunis Idiil eiilic vos iiiains, » 11 donna cini] livi-cs à Lebrun, outre l'argeiil nécessaire |i(iur acIieliT les chapons, el le jiria (le Miiilnir bien se donner la peine d'en faire l'eniplelle pnur raniour de lui.
De retour che/ lui, le nii'tlccin lit l'aire un bimillon (pi"d einoya au prétendu malade. Lebrun, ayant aebeli' les chapons el tout ce ipii devait les accompagner, revint avec lîulfamaque cl Nello. L'on but el l'on mangea en l'honneur de Calandrin. Celui-ci prit scui iKoiilbm pendant trois jours de suite. Ses amis vinrent le voir. Le niédccin lui ayant talé le pouls, lui dit : « Calandrin, te voilà absolument guéri. Lève-toi niainlenant : In peux sortir quand il te plaira. » Le sot se lève, va à ses affaires, court la ville el vante |)artont la cure merveilleuse que maître Siiium a faite sur lui. Lebrun, linlfamaipie cl Nello étaient charmés il'avdir pu lii)ni|iei ravarice de Calandrili : mais la femme de ce dernier, s't''taiit apcn.iie du tour, s'en vengea en i^roudanl ^(Ul beru''t de mari.
m: l! VI li M E J Oli RM- E.
NOUVKLLE IV
LK VALET JOUEUU
Il n'y a pas longtemps qu'il y avait à Sienne deux hommes de même âge et de même nom. Tous deux se nommaient Franeois ; mais l'un était de la maison des Anjolliers, l'autre des Fortarigues. Quoiqu'ils fussent assez différents de mœurs et de caractère, ils s'accordaient très-bien en un point, savoii', dans l'aversion qu'ils avaient respectivement pour leur père, et cette conformité criminelle avait suffi pour les lier d'une étroite amitié. Anjollier, qui était hren l'ait et d'une naissance distinguée, vovant que la pension que lui faisait son père ne pouvait l'entretenir à Sienne avec quei(iue éclat, et ayant apjiris qu'un cardinal de ses amis, et qui lui était entièrement dévoué, avait été envoyé par le pape dans la Marche d'Ancóne avec le titre de légat, résolut d'aller le trouver, dans l'espérance d'augmenter, en s'attachant à lui, son état et sa fortune. 11 connnuniqua son projet à son père, qui l'approuva, et qui voulut bien lui avancer six mois de sa pension, alln qu'il fût en état de s'habiller avec décence et de paraître avec honneur. Il ne lui manquait plus qu'un domcsti(pie. Fortarigue, qui sut qu'il en cherchait un, vint s'offrir pour lui en tenir lieu, sous le titre de page, on de telle autre qualité qu'il voudrait lui donner, n'exigeant d'autre salaire que sa dépense. Anjollier répondit qu'il ne voulait pas consentir à cet arrangement : (ju'il le croyait très-capable de bien faire tout ce qui concerne le service, mais (ju'il lui connaissait deux défauts insu])portables, le goût du jeu et l'amour du vin. Fortarigue jura qu'il renoncerait à l'un et à l'autre. Enfin Anjollier, gagné par ses serments, vaincu par ses |)rières, consentit à tout.
On part, on va dîner à Boncouvent. L'excès de la chaleur décida Anjollier à s'y reposer. Il se fait préparer un lit, se déshabille, se couche, reconniiande à son nouveau domestique de l'éveiller à midi. Pendant son sommeil, Fortarigue ciiuri à la taverne; il hoil, il joue, et en peu d'heures il se voit dépouillé, non-.seulcnient du peu d'argent (pi'il pouvait avoir, mais encoïc de tous ses habits. \u, en chemise, il va dans l'auberge où Anjollier dormait, monte à sa chandjre, lui prend tout son argent et retourne au trijtot. La fortune ne lui fut pas plus favorable : il perdit l'argent de son maitre, comme il avait [)erdii le sien. Anjollier éveillé se lève, s'habille, demande Fortarigue ;
l'-J CO.NTKS llK lidCCACl-:.
cl iir le Iroiivaiil jHiiiit, il iiiiagiiic (iii'il dori l'ii (|iK'l(|iie l'iiilroit éfiirlé, assoupi |iai l(> ruiiK'i'.s (lu viu, SL'Ioii sou aucii'uuc couluiiic. Celle uiauvaise contluite li'ilccitie à le laisser là, j)roielaul tU; preudre un vaici à CiU'sigiiau. Mais, (juaiul il voulut payer son hôte, il trouva sa liourse vide. Ju^'c/ du liruil (|u'il lit ; il uieuaça Tliòle, l'Iiòlesse cl Inut sou monde i\v les l'aire arrctci' et coiiduii-e dans les prisons de Sienne. Toute la niaixoi était en alainics. .\rrivc l'drtal'ifiue, nu, l'iiinnic la pri^niicrc l'ois, et venant poui' se coumÌi- des lialiils de s(ui maître, mais le voyant prèl à monter à cheval : « tju'cst-ce (|ue ceci'.' lui dit-il: faut-il |)arlir tout à Tlienre? attendez, je vmis en conjvne, (|uel(|ues instants. J'ai mis imm lialdl en i;aj.;e pour trente-huit sols, et l'homme va venir tout à l'heure : je sui> sia- (|u"d le rendra pour trente-cinq sols ; c'est trois sols de ffain : voudrie/.-vons perdre uiu' si helie occasion ? » l'endanl (pi'il |)arlait ainsi, on vient dire à Anjoliier (|ne ce ne peut elre que Initaiiniie (|ui a pris son argent, attendu la quantité de cehii (pi'il a\ail pcnln au jeu. .\iijollier, outré de cette friponnerie, entre en fureur, l'accahle d injures, le menace de le faire pendre ou de le faii'c hannir de Sienne; il eût été plus loin (|ue les menaces, s'il n'eût craint de se manque]' à lui-même. Enliu il monte à cheval. Fortarigue, feignant de croire (pu' ces injures s'adressaient à un autre, disait à Anjoliier : « Laissez là toutes c(>s i'(dies, elles ne valent pas la |icine de ikiu^ occu|)er ; revenons à ce qui nous intéresse \éritai)lemeut. Songez qu'aujourdhui nous |)ouvons l'avoir pour trente-cinq ; que dcnuiin il en vaiulra peut-être trente-huit : encore un coup, dites-moi, je vous prie, pourquoi ne pas gagner ces trois sols'.' » .V ce tiui de conliauce, les spectateurs crovaient Korlarigue innocent, cl, loin d'imaginer qu il eût volé rargeul d .\njollier, assuraient (jue celui-ci s'était enqiaré du sien, (iepeudant il se désespérait. « Quel besoin ai-je de ton pourpoint'.' disait-il; malheureux, que n'es-tu pendu ! non content d'avoir joué mon argent, tu relardes mon dépari, et joins, sans pudeur, 1 insolence à la friponnerie ! » Ces injures ne touchaient pas Korlarigue, qui, feignant toujours de croire (pu; cela s'adi'essait à un antre, disait : ce lie ! pnnrepioi ne voulezvous pas (pu! je gagne ces trois s(ds'.' pensez-vous (pie je ne puisse vous les rendre '.' Je \iius eu ((injuic. par I amitié ijne vous avez pour moi, laites ce ipu! je vous demaiule. (Jui vous [)ressc de partirsi vite'.' nous pouv(uis encore arriver ce soir de lioime heure à la Tourrenicre. Allons, tirez voirehourse. Je vous jure tpie je C(un'rais tout Sienne avant de trouv(M' un hahil (pii me convint aussi hien (|uc celui-là, et vous voudriez (pu' je l'ahaudonnasse pour trenlc-huil sols? Songez (pi'il en vaut ( ncoïc pln> de (piaranlc, cl (pi'ainsi vous me laites l'aire ime doiihle perle. » \ii|(illicr. ipii enrageait au loiid de Tinne, mais (l(''ci(i('' à ne pin-' répondre, hiiirnc la Inule de son cheval, et prend le cliennn de IHniremere. ]■ oitarigue, (pu avail son propl, le >ini en i lienn>e, le priant toujours de racheter .son puur|ioiut. .\iij(illier. puoi ne le ponit entendre, pi(piait son
NEUVIÈME .lOlR^ÉE. 475
cheval. Enfin, après avoir couru à pou près l'espace d'une lieue, Fortarigue aperçut des laboureurs dans un champ voisin de la route, et leur crie de toute sa force : « Arrête, arrête ! » Ils accourent tous, l'un avec sa houe, l'autre avec sa bêche, et ils coupent le chemin à Anjollicr, imaginant qu'il avait dépouillé celui qui courait ainsi en chemise après lui. Ce l'ut en vain qu'AnjollierIcur dit ce qui en était. Fortarigue arrive, et, feignant d'être en colère : « Je ne sais à quoi il tient (|ue je ne te tue, infâme, scélérat, dit-il à Anjollicr : vous voyez, messieurs, comme il m'a équipé, après avoir joué et perdu tout ce qu'il avait ; mais, grâce à vous et à Dieu, je recouvre mon bien, j'en serai reconnaissant toute ma vie. » AnjoUier en disait autant de son côté, mais on ne l'écoutait pas. Enfin, aidé des paysans, Fortarigue le descendit de cheval, le déshabilla, se revêtit de ses habits, monta sur son cheval, prit le chemin de Sienne, disant partout qu'il avait gagné le cheval et les habits d'Anjollier.
Ainsi, celui qui pensait aller trouver son cardinal en bon équipage dans la Marche d'Ancóne fut obligé de s'en retourner, pauvre et nu, à Boncouvent. Il n'osa paraître à Sienne dans un si triste état. On lui prêta enfin des habits sur le cheval que montait Fortarigue, et qu'il avait été contraint de laisser à l'auberge pour gage de ce qu'il devait. Il alla à Corsignan, chez des parents qu'il y avait, et y demeura jusqu'à ce qu'il eut de nouveaux secours de son père. Ainsi la méchanceté de son compagnon renversa ses projets de fortune ; mais il sut s'en venger dans un temps plus favorable.
NOUVELLE V