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LE SOT AMOUREUX DUPE

Nicolas Cornaccini, riche bourgeois de Florence, avait, entre ses autres possessions, un fort beau bien à Camerata, où il fit bâtir un superbe château. Pour les peintures dont il voulait l'embellir, il s'adressa à Lebrun et Bulfamaque, et conclut marché avec eux ; et, parce qu'il y avait beaucoup de travail, ces deux artistes s'associèrent Nello et Calandrin. Il ne demeurait dans ce château qu'une vieille servante pour le garder ; comme il y avait déjà quelques niiMiides, quelques lits et autres choses nécessaires, un fils de Cornaccini, noiiimé Philippe, pnililait {|uelquefois de cet asile secret, et venait s'y divertir de tem|is en leiiq)s avec des courtisanes, qu'il renvoyait au bout de vingl-cpiiitie bruns. Il était jeune et à marier. Un jour, un nommé le Mangione, ipii Iciiait à ('aiiialddli

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i7.4 CONÏKS liK lìdCC.VCI',.

ime iiiaisoii r('ni|ilii> de ces smlcs ile lillr^. lui lii fri\n ime |i(iiii- (|iirl(|U('

t('ni|is, (jn'il cililllt'iia ;i (!aiii('l\ila. tln rapiiclail ('nielle: rllc (Mail lirllc, velue

ricliiMlli'llt, l'I ilriliciilail |iai' si's discdUis el sei: uiaiulieu la |iiiiressiiiii iiifellc

exert-ail.

T'n lualin ccltc lille, élaiil sorlie de hhi a|i|iarleuieiil . m'Iuc d'iiu ^iuijde jujMiii, les elioveux néifligi'inmenl bouclés, puiu' se laver les luaiiis el le visafço à ini jiiiits lini était dans la cour du château, reucunlia (ialaudriu i|mÌ [luisait do l'ean. Le peintre la salua honnêtement. La li^un^ de Calandrili [laiiil à la eiturtisane si extraordinaire, si nouvelle, qu'elle le considéra lonytenips avec une attention mêlée de surprise. Calandrin ne l'ut pas en reste avec elle, el ne lui épart;iia pas les coups d'œil. Sa lieauté le frappa tellement, (pie ce qui n'était d'aliord ipu' l'eiret de la curiosité l'ut c(dui de l'amour : il restait toujiuirs auprès d'elle, mais il n'osait lui [larler, parce (|u"il ne la eoimaissail pas. (àilelte, qui n'avait |)as été loiif^temps à deviner ce que siyniliaient des regards si iqiiuiàtres, voulant s'amuser un moment, le lorgnait et soupirait par iiiU ivalles. Ce jeu touina alisidument la tète au pauvre Calandrin ; il ne sortit point de la cour (pie l'Iiilippe n'eut rajipelé Colette, et (lu'elle ne l'ut montée à sa cliauilire.

Calandrin, de ictonr à l'ouvrage, ne faisait (|iie soupirer. Lelniin, ipii s'amusait souvent à ses dé[)ens, s'en apercevant, lui dit : « (Jue diahle as-tu donc. Calandrili"? tu ne fais que .soupirer. — Ah! compagnon, si j'avais (piehpi'un ipii voulût in'aider, ipie je ferais bien mes affaires! — Comineiit ! n'est-il personne à i|iii lu puisses confier ton secret ? ^ — 'Iva dans cette maison une femme jilus lielle (iii'iine divinité, cpii est si amoureuse de moi, que cela le paraîtrait iueidvalde : je viens de m'en apercevoir en allant puiser de l'eau.

— l'ar i\otre-l)anie ! mon ami, prends learde (pie ce ne suit la femme de Pliili|)pe. — Je crois (jue c'est elle-même, r(''p(in(lit (!alandriii, mais ipie m'importe 7 sur cet article je puis tidiiiper et l'hili|qie et Imit le inonde. Mdii ami, je veux tout t'avoiu r : elle me plail au dernier pniiit, — Je prendrai des informations sur smi iduiple : je saurai si elle est la lemme de l'Ilili|tpe, comme il y a grande apparence, et si unire (■oiije<lure se trouve vraie, lu peux être assure de réussir, parce (|ue je la enmiais tn''s-paiti(uli(''remeMl ; mais, comment nous cacher de liiilfamaipie'.' Je uc lui parle jamais ipreii sa présence.

— Je ne crains pas ipie llulfanaKpie le sache, dit Calandiin : mais, |)oiir Nello, j'exige le plus grand secret : il est parent de ma lemme, el eapalde de l'en instruire. — Kort bien : je suis di^ ton avis. »

Lebrun savait ipii l'Iail la liellc, il l'avait vue venir, et d'ailleiiis l'Iiilippc l'avait mis dans sa ciMiliileiiee. Calamlriii ('laiit smli pmir vdir sa maîtresse, Lebrun ne perdit p.is un instant pnur ennlei' Imili' ielle liislmre à bulfama(|iie et à Nello. Ils concertèrent ensemlde ce qu ils dcvaicnl laire pour s'aiimser de

NKUVIÈME JOURNÉE. 'û:,

celle noiivcUo aveiitiiie. Lorsque Calandrili fut de retour à râtelier, Leliruu lui dit doucement : « L'as-tu, vue'.' — ■ llélas ! oui, et j'en ai pense mourir. — Je veux aller voir si c'est celle que j'imagine, et si effectivement c'est la femme de Philippe : laisse-moi faire, je réponds du succès. » Lebrun descendit, alla trouver Philippe et sa maitresse, leur peignit Calandrin depuis les ])icds jusqu'à la tête, et leur conta ce qui! lui avait dit. Ils résolurent ensemble ce que chacun d'eux devait faire pour sanuiser de la passion de cet imliécile. Lebrun, remonté à l'atelier, lui dit : « C'est celle que j'avais imaginé d'abord : ainsi, il faut que tu te conduises sagement ; car, si l'iiilippe s'apercevait d'une démarche tant soit }ieu suspecte, toute l'eau de r.\riio ne pourrait suffire pour te

laver du crime de l'avoir offensé. Au reste, (jue veux-tu que je dise à cette aiiiiidde (ennue, s'il arrive i\yut je jiuissc lui parler'.' — Ho, ho! lu lui liiras premièrement que je suis son serviteur : secondement, ipie je lui souhaite mille muids de cette divine liqueur ipii fait arrondir les femmes : troisièmement, que je suis tout prêt à la servir, m"enlends-tu'.' — Très bien : laisse-moi l'aire. » A l'heure du souper, nos peintres (piitlèreut l'ouvrage, descendirent dans la cour où étaient Philippe et Colette, el pour l'aire phiisir à Calandrin, ils s'y arrêtèrent quelques moments. Alors Calaudi in fui tout yeux. Il huguail (.'id(>lt(!, faisait des mines, des gestes d'un goût Ioni nouveau, et d'une manière si mystérieuse, qu'un aveugle s'en fût aperçu. Pour l'enilammer davantage, Colette, de son côté, mettait en jeu les manèges de la coquetterie ; cependant Plnli|ipe, P'uil'amaque et les autres speelaieurs, fei^^iianl de causer, comme Lebrun h;

.17(> CiiNïKS hr, linccACl;.

leur aviiil rucoillliKliulf, cl de ne pdirit i('iii;iii|iicr loul ce i|iii |i;iss;iil, s'aiiillsaicnl des grimaces de ('alainlriii. liiiliii, an f^rainl int'ciiiilcnli'iiii'iil de noire amant suranné, il l'allul se .séparer. Dans le eliemin, Lciirnn lui dit . « inverile, mon ami, tu amollis, tu londs son eisur, comme le soleil dissout la glace. Si tu veux apporter la guitare, et iiiic lu lui «'hautes quel(|ues-unes de ces chansons amoureuses que tu sais si Iden, jr ne douli! pas (|ue nous ne la voyions franchir les fenêtres et s'élancer dans tes i)ias. — Tu crois donc nécessaire que j'apporte ma guitare? — Sans doute. — Je rapporterai. Conviens donc à présent (|uc je ne t Cn imposais point, quand je t'assurais (|u'elle ehiii éprise de moi. Je >nis un vrai démon pour me faire aimer. Quel autre que moi pouvait, en si peu de temps, inspirer un amour si vif à une aussi aimahle fennne? Seraientce ces petits freluquets, dont toute la science est de voltiger avec légèreté de côté et d'autre, et ipii ne sont pas capables d'assemhler trois châteaux de noix dans l'espace de mille ans'.' tjue je voudrais déjà (pu' tu m a|ierçusses avec mon petit rebec! sur ma foi, tu verrais beau jeu. Je ne suis pas aussi vieux ipril peut te le ])araitre ; elle l'a bien senti ; mais si une fois je i)uis lui mettre la main sur le dos, je le lui ferai bien mieux sentir encore ! — Ah ! avec (piels trans- |M)rts' tu la saisii'as ! Il me send)le déjà te voir avec tes dents, faites en chevilles de luth, nicudre ses lèvics mervcMlles, ses joues de roses, et, petit à petit, la manger tout entière. » .V ce discours, (.'alandiiii croyait déjà v être. Il eliaiitait, sautait, était hors de lui-même.

Le lendemain, il apporte sa guitare, il chante tout ce ipi'il sait de mieux, et réjouit toute la compagnie. Enlin, il était si amoureux de (Colette, iju'il n'en travaillait plus. Continuellement à la fenêtre, à la porle mi dans la eoiir, el jamais à l'atelier. Colette, instruite par Lelirun, seinldait se prêtera ses désirs. Ce même Leliiun,le conlideiit de Calandrili, faisait de part el d antre les lettres et- les réponses ; quelquefois Colette écrivait cpie, retirée pour quelques jours chez ses parents, elle ne pouvait le voir, mais quelle lui permettait les espérances les plus llalteuses. .Vinsi, Lehniii et liulfamaijue, (jui avaient l'œil et la main à tout, se divertissaient agiéalileiiient aux dépens de leur camarade. Ils se faisaient donner, au nom de l'ainante, tantôt un |)eigiie d'ivoire, lanini nue iiourse, une autre fois une paire de ciseaux, et d'autres seinldables bagatelles, en échange desipielles ils lui donnaient des anneaux d'un métal faux et de nulle valeur, mais que Calandrili regardait comme des bijoux très-précieux. Ilsgagnaieiit d'ailleurs à cette comédie ipielipies bons repas par-ci par-là, et d'autres homiételés, afin de les encourager à veiller au succès de l'entreprise. Iteu\ mois s'étaient écoulés sans que' les affaires de Calandiin fussent plus avaiirées. I. Oiiviage (pie ses compagnons et lui avaient entrepri- idlail elre lini. Il innipril ipie, s'il ne hàlail le moment de .son bonheur, il pourrait bien ne le trouver jamais. Il sollicita dioir Lebrun de travailler à ses affaires plus vivement (pi il n'avait fait encore.

Colette arriva tort à propos. Lebrun s'entretint avec elle et avec Philippe. Ou convint de ce qu'on devait l'aire. Alors Lebrun tire Calandrin à pari : « Mon ami, lui dit-il, celte femme ne fait rien de ce qu'elle l'a promis ; je crois qu'elle veut le berner ; mais, si tu veux y consentir, je sais un moyen sur pour l'amener, (pi'elle le veuille ou non, à ce que tu désires. — Hé 1 pour l'amour de Dieu, mon ami, ne perds pas un moment. — Auras-tu bienla hardiesse delà loucher avec un morceau de papier que je te donnerai".' — Assurément. — Eh bien, apporlezmoi un peu de parchemin vierge, une chauve-souris en vie, trois grains d'encens cl une chandelle bénite ; le reste est mon affaire. »

(Malandrin pas-a la nuit suivante à guetter une chauve-souris. I)ès ipi'il l'eut prise, il l'apporta, avec les autres drogues, à Lebrun. Celui-ci se retira dans une chambre écartée, où il écrivit sur le parchemin ce qui lui passa par la tele et traça quelques caractères singuliers et inconnus. «Calandrin, dit-il en lui remetlant l'écrit, sois sur que si tu la touches avec ce parchemin, elle te suivra sur-le-champ et se rendra à les désirs. Ainsi, mon cher, si Philippe sort aujourd bui, fais tous tes efforts pour l'approcher d'elle, de quelque manière que le soit, et ne manque pas de la louclier. Ensuite va dans la grange, où il y a de la paille; c'est de toute la maison l'ondroil le plus sûr, attendu que personne n'y met jamais le pied: elle t'y suivra ; dès (pi'ellc sera arrivée, tu sais ce que lu auras à faire. » Calandrin, au comble de la joie, répondit qu'il n'était pas in- (piiet de ce qu il ferait, dès qu'il l'aurait en sa possession.

Aello, dont notre amoureux se déliait, était instruit de l'aventure, s'en amutsail et travaillait, de concert avec les autres, à en amener le dénoùment. Il part, ainsi (|ue Lebrun le lui avait recommandé, va à Florence, arrive chez la femme do Calandrin : « Tesse, lui dit-il, lu n'as pas oublié les mauvais traitements que lu reçus de ton mari, le jour qu'il revint de Mugnon; il te battit sans pitié et sans justice ; il faut que tu le venges, et, si tu perds l'occasion que je le présente de le faire, nenie regarde jamais comiiie ton parent et ton ami. Il est devenu amoureux d'une jeune femme qui habite dans la maison où nous travaillons ; ilnliliciit (kl retour, il voit souvent sa maîtresse, cX il doit être avec elle eu ce moment. Je veux donc que lu me suives et que tu le lances comme il le mérite. — Le perlide 1 le scélérat ! s'écria Tesse ; voilà donc comme il me traite ! Mais, j'en jure Dieu, son crime ne restera pas impuni. » A ces mots, elle prend son iiianteau, se fait suivre par une servante et se met en chemin avec Nello. Dès (pie Lebrun les aperçut de loin : « Voici nos gens, dit-il à Philijipe : il est temps de partir. » Philippe va trouver Calandrin, lui dit ipi'il est obligé d'aller faire un tour l'i Florence, et l'exhorte à redoubler d'activité. 11 sortit incontinent et alla se cacher dans la grange, de manière (lu'il pouvait tout voir, sans être vu. Lorsque Calandrin pensa que Pliilip|)e pouvait être un peu loin, il descendit à la cour, où il trouva Colette seule, (pii, iiislroilc du rôle (pTclle devait jouer, s'ap-

ViH CONTI'S liK BOCr.VCK.

proclia ili- lui, cl raccueillil plus j^'racii'nscmcnt i\u h rnidiiiairc. Ccl arciicil srduisant ciiliardit Calaiulriii : il la toiuln' a\i'i- smi |iarrliemiii, rt jjaj; ne aussitôt la f;ranf;o. (^nielle le suit, ciilic. rciinc la imrlc, se jcllo à smi cul, le renverse sur la paille, semel sui' lui ii calildunlKin, ri a suiii de lui lenir les mains sur les épaules, de manière ipiil ne pouvait a|)|)n)eluM' son visagedusien. Cepeiulant elle le lixe, le considère connue le |)his cher objet de ses désirs. « Cher Calan- (Irin, lui disait-elle, mon petit creur, mon icpos, mon bonheur, ma vie, qu'il y a longtemps (pie je désire de le posséder cl de pouvoir me rassasier du plaisir de te voir! l'ar- les cliaiiues et tes grâces tu as enchanté mes sens, cl tu as achevé de nu- séduire par les sons harmonieux de la guitare. Est-il bien vrai ipie je te presse dans mes bras'.' » Calandrin, qui avait de la peine à se reunicr: « lié, mon cher ange, lui dit-il, donnez-moi la liberté de vous baiser. — Ciel I que tu es pressé' laisse-uioi d'abord le voir bien à mon aise ; soulfre fpie je me remplisse de l'aimable image de ces traits si doux, si enchanteurs. » bebnm cl Bulfamaque, (pii étaient allés rejoindre Philippe, voyaient et cnlendaieul loul. Cependant Calandrin, ne pouvant plus résister à l'impatience de ses désirs, allait ein|)lovcr la force pour obtenir les faveurs de Colette, lorsque sa femme arrive avec Nello, «.le gage, dit celui-ci, (jii'ils .sont ensemble là dedans. » Tesse ne jirend pas la peine d'duvrir la porte de la grange, elle l'enfonce, entre avec précipitation, cl \oil son mari se débattre sous Colette, (pii aussitôt lâche prise et court là où était IMiili|ipe. Tesse s'élance sur Calandrin, qui n'était pas encore levé, lui déchire Iiî visage avec les ongles, le traine de côté et d'autrt! par les cheveux, en disant : « Vieillard insensé ! voilà donc l'outrage que lu me prépa-< rais! (pie je rougis maintenant de l'amour que j'ai en pour toi! Est-ce (|ue lu n'as pas assez d'occupation au logis, pour (pie lu ailles en chercher ailleurs'.' est-ce que tu ne le connais |>as, malbeureux? ne sais-tu pas ipie (piand on le mettrait dans un mortier on aurait de la peine à tiici- trois gouttes dcjnsdetoii individu'.' Ce n'est plus nini maintenant i|iii l'engrosse, maudit original! Il laiil (pie celle qui se charge de ce soin ne soil pas dillicile en hommes, pour avoir C(Ui(;u du goût pour un animal de ta sorte. »

A l'aspect inallendn de sa fenuiie, imaginez-vous la consternation de Calandrin : il rc.ila plus mort que vif. Il n'eut pas le courage de prononcer un seul mol iiour sa défense. Bien grondi, liien liatlii, bien harcelé, 11 ramasse son chapeau, cl prie seulement sa reiiimr de ne |i;is liiii' tant de bruit, si elle ne vfiulait pas qu'il IVil lailli'' en pièces ; » ('ar, MJiiiila-l -il. (flic ,i\ci' ipii In m'as Irninc est l'épouse du maître de la maison. — .le voudrais (prelle l'ut celle du diabh", et ipron te mil en pièc(^s, pour être délivrée d'un malheilrenx tel que

loi. M

Lebrun et biillamaipir. après ;ivoir bien li de l'aventure avec l'hilippe et (!olelle, accouruicîil ioi luiiil. et liieni tant, ipi ils apaisèrent la reiimie de Calan-

NKIJVIÈMK JOURNÉK. 479

(Irin, conseillant à cehii-ci ilc lelourner à Florence, de l)ien se garder de remellre jamais les pieds dans ce chàtean, de peur que Philippe, instruit de l'aventure, ne le rendit victinie de son honneur outragé. Ainsi le pauvre Calandrin, molesté, meurtri, retourna à Florence. 11 oublia son amour, et ne s'en ressouvint que par les reproches dont sa femme l'accablait jour et nuit. 11 ne revint |)lus au château, où il avait été iejouel de ses compagnons, de Philippe et de Colette.

NOUVl'LLi: VI

LE lŒRClilAy

Dans la [daine de Mugnon, piès de llorence, vivait naguère un i)on homme qui tenait auberge, (juoiqu il IVil pauvre et sa maison petite, il logeait quclquel'ois les passants ; mais ce n'était que lorsque l'extrême nécessité l'exigeait ou que les voyageurs étaient de sa connaissance. Il avait une femme jeune encore et assez jolie; une fdle de quinze à seize ans, pleine de grâces et d'appas, un petit garçon d'un an, qui tétait encore sa mère, composaient le reste du ménage.

Un gentdhomme de notre cité, nommé Pinuccio, qui passait souvent par ce chemin, était devenu amoureux de la tille de l'aubergiste. Celle-ci, qui se tenait fort honorée d'avoir attiré les regards d'un citadin, feignait de ré])ondre à sa passion ; ce n'était encore que l'amour-propre qui la conduisait ; mais l'amour véritable lui disputa son cœur et en resta maitre. Si Pinuccio eût été moins délicat, s'il eût moins craint pour son honneur et celui de son amante, il n'eût pas désiré longtemps en vain les plus douces faveurs; mais plus la passion est vive, moins ces craintes ont d'empire. Celle de Pinuccio était parvenue au point de ne plus leur laisser de place. 11 cherche donc les moyens de se satisfaire. 11 imagine d'aller loger chez sa maîtresse, et, couune il connaissait parfaitement toute la maison, il ne doute pas de pouvou' réussir, sans que personne s'en aperçoive. Ce projet ne fut pas plutôt conçu (juil l'exécuta. Il prit, avec un de ses amis, nonnné Adrian, qui était le plus cher et le plus (idèlc de ses confidents, des chevaux de louage, et, les ayant chargés de leurs valises, ils sortirent de Florence. Ils arrivèrent à nuit close dans la plaine de .Mugnon ; et, comme s'ils fussent venus de la Romagne, ils vont droit à la taverne et heurtent à la porte. L'hôte ouvre. « Tu vois, lui dit Pinuccio, (pi'il faut que tu nous loges cette nuit. Nous

480 rONTKS |)K ROCCACK.

ponsimis iillcr inuclicr :'i I Iniciicc, iiinis nous avons en Ihhii |iii|U('r nos numtniTS, il ne nous a pas élé possiltU; d'aller plus loin. — Vims siivcz, iiionsicnr, répondit l'iiòte, (pi'il ne m'est j;nère possible dv loj,'er des voyaficnrs de celle espèce; eependanl, pnis(|ii(' la nuit vous a surpris ici, et que vous ne poii\(/. aller plus loin, je ferai tous mes eiïorts pour vous liéherfrer de mon mieux. » l,e premier soin des deux jeunes l'iorenlins, après avoir mis pied à lerre, lui de souf^cr ati souper de leurs chevaux; ils s oceupèreni aujuès du leur, el lireiil man;.;ci' TluMe av(>c eux.

11 n'y avait dans l'iiòtellerie (gl'une très-petite cliamlire, et dans cette petite eliamhrc trois petits lits, rangés de manière à occuper le moins de jilace possible. Deux étaient adossés à un même còlè du non-, cl le lidisième, (jui Taisait le trian<;le, était en face de ceux-là. L'hôte lit préparer le moins mauvais piunles étranj,'ers. Dès qu'ils furent endormis, ou plutôt (pi'ils feignirent de l'être, l'ainialile (lidclle fut se coucher vis-à-vis d'eux; les époux occupèrent le lil l'estant, à cuti' (lui|U(>l la mère a\MÌt placé le hercean de son enfant. Piimccio, à qui rien de cela n'était r'cha|i|M', et crovant tout le monde endormi, se lève doucement, va droit au lil de sa maitresse, qui le reçut non sans cpielque frayeur, mais avec beaucouit plus de plaisir encore, el il jouit de tous les droits d'un nmanl aimé.

Tandis qu'il s'enivrait de jilaisir, Adrian, (pii avait un besoin à satisfaire, se lève, et rencontrant le berceau qui l'empccbe d'ouvrir la pinte, le déplace et le met près de son lit : il oublie, au retour, de le remettre à sa |)remière jilace. A peine s'est-il recouché, qu'un chat (il tomber quelque meuble. I.e bruit ('veille riiôtessc, (|ui, craififnant que ce ne fut quel(|ue autre chose de plus sérieux, .se lèvi; à la hâte, el va, sans lumière, vers l'endioiloù elle avait entendu le fracas. Voyant (pie ce qui était tombé n'était pas de ;jrande conséquence, après avoir crié après le chat, elle revient à tâtons au lil où s(m inaii couchait; mais ne trouvant point le berceau : « Oh ! oh ! dit-elle en elle-même, la belle sottise (pu' j'allais faire ! j'allais, ma foi, me coucher aviM- ces étrangers. » Kt, revenant sur ses pas, elle se met, sans scrujiule, dans le lit auprès duquel était le berceau. Klle se croyait dans les bras de son niai'i, elle était dans ceux d'Adrian ; car vous vous imaginez bien que ce jeune homme n'avait |>as laissé échapper une si boime l'orlune: dès qu'il sentit l'Iiòtesse aupr(''s de lui, il n'eut garde de l'instruire de sa méprise, ni de perdre un instant pour en profiter.

Cependant l'imni io, après avoir goûté avec Colette tous les plaisirs (pi'il pouvait espérer, craignant que la fatigue ne le conduisit à >ni sonnueil invohmtaire et dangereux entre les bras de son amante, la quitte et retourne dans son lit. Il rencontre le berceau; et, croyant s'éloigner du lit de I'Ik'iIc, il va précisément se coucher avec lui; el, ne |i(uivant eonlenir sa salislaclion, et imaginant l'épancher dans le cieur de son ami : « Adrian, dil-il, licn au monde.

NEUVIÈME JOUR>fÉE. 481

non, rien n'est aussi aimable que Colette, elle vient de m'enivrer de voluptés; il n'est pas possible à un bomnie d'en ijoùter davantage avec aucune fennnc. n L'hôle, à qui de semblables nouvelles ne plaisaient nullement, dit en lui-même : « Oue me vient conter celui-ci? » Puis élevant la voix : « Voilà le tour le plus mécliant et le plus perfide qu'on puisse jouer à un bonnéte homme ; et je ne l'avais pas mérité; mais vous me le payerez. » Qui fut surpris ? ce fut Pinuccio. Comme il avait peu de présence d'esprit, il lui répond, tout étourdi de sa méprise, qu'il lui serait difficile de se venger, qu'il ne le craignait aucunement ; et, par cette réponse peu réllécbie, il pensa tout découvrir.

Sur ces entrefaites : « Ecoute donc ces étrangers, je crois qu'ils ont i[uel(|uc dispute, dit la femme à Adrian, qu'elle prenait toujours pour son mari. — Que nous importe? laisse-les faire, répond Adrian, ils ont trop bu hier au soir. » Ce son de voix étranger fut un coup de foudre pour la femme, et lui fit connaître sa méprise. Que faire? comment réparer celte aventure? comment la déguiser? Elle se lève, prend le berceau de son fils, le porte près du lit de sa fille, se couche avec celle-ci, et, feignant de s'éveiller au bruit de la dispute, elle appelle son mari, et lui demande le sujet de ce tintamarre. « N'entcnds-tu pas, répond celui-ci, ce que me conte Pinuccio, ce qu'il dit avoir farit cette nuit avec Colette? — Il ment bien effrontément; je te jure qu'il n'a point couché avec elle, car je ne l'ai point quittée, et n'ai point dormi assez profondément pour ne pas m'apercevoir de tout ce qui se serait passé. En vérité, tu es un grand sot de croire de pareilles sornettes. Mais vous voilà, vous antres hommes; vous vous enivrez le soir, vous courez çà et là sans le sentir, et prenez les songes de votre ivresse pour des réalités : il serait bon, pour vous corriger, que vous vous rompissiez le coup une seule fois. Mais que fait là Pinuccio? pourquoi n'est-il pas dans son lit? Adrian, voyant que la femme couvrait sagement sa honte et celle de sa fille : « Pinuccio, dit-il, je t'ai prié cent fois de ne jamais coucher hors de ta maison. Ce maudit défaut de te lever ainsi pendant tes rêves, et de débiter comme des vérités tout ce qui se présente à ton imagination, te jouera quel([ue mauvais tour. Reviens ici, et que Dieu te donne une bonne nuit. »

Après ce discours d'Adrian et celui d(! sa fennne, l'hôte crut bonnement que Pinuccio était un somnandnde. Il l'agite, il l'appelle. « Pinuccio, disait-il, Pinuccio, éveillez-vous donc et retournez dans votre lit. Pinuccio, à qui la conversation n'était pas échappée, voulut aussi contribuer à du|)er le pauvre homme : il feint de rêver de nouveau, et débite mille sottises dont l'Iiòle lit à gorge déployée. Enfin, à force d'être agité, il s'éveille : « Adrian, dit-il, esl-cc qu'il est déjà jour? — Uni, oui, viens ici. » Il se lève, feignant encore d'être endormi, quitte l'hôte et regagne son lit.

Dès (|ue le jour parut, on se leva, l/liôte se moipia des songes et du songeur;

tv.» CO.NTKS l>K lìOCCACi:.

l'I, apivs :iv()ii- lui a\i'c lui ci charge leurs clicvaux, ik» ih ii\ amis |irirciit le rliciiiiu (le ilincncc. Ils ctaicnt presque aussi contents ile la loiininn' >iiimilirrc (|uc leur aventure avait pri^e (|uc ile l'aventure cllc-nièuie. Hans la suite, l'inuccio et Colette prirent d'antres moyens pour se voir iVcipu-niment. I.a jeune (ille lit croire à sa mère (pi'en elïet Pinuccio avait songé; en sorte (pic cette lionne l'ennne crut avoir veillé tonte seule

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LE SONGK RKALISK

Peut-être connaissc/.-vous Talaii ile .Mc'ilc, Ikhiiiiic (rune liiiiiiiclcli' rccuiiniii'. Il avait épousé nue jeune lille, ikhiiiik'c .Marguerite, ijui le ilisjnitait en attraits à loiili's celles de son sexe ; mais les délaiits de son caractcr(^ étaient liicn capaides d"airaililir riiii|iiessiiiii de sa lieaiih'. 1 aiilas(pi(', opiiiiàli-e, iiillc\iide et revéclie, vniià sdii portrait au iialiircl. rriMniiic ne l'ai-ail rien à smi gré, il sui'lisail ipiiiii lui conseillât une ciiiisc pnur (piCllr fît tnul le rinitrairc. .le vous laisse à penser si elle devait l'aire le honlieur de son mari : comme il ne voyait point de remède à sa mauvaise humeur, il se lit un devoir de la supporter du mieux qu'il ])ouvait. Or, il arriva (in'étant avec cette espèce de mégère dans une belle maison de campagne (jui lui appaiteiiail. il songea une nuit (|u'il voyait Marguerite se promenant dans un bois \(ii>lii du cliàlcaii, cl, (piainès y avoir fait ipieiques tiniis, un Imip iiicmstiiieiix s'élanrail sur clic, la piciiail par la gorge, remportait, i|iiniipi\llc criât au secours de tonte sa Tdi'cc, et que, l'ayant enlin lâchée, il lui a\ait laissé la gorge et le visage Ioni déligurés. l'.nVayé de ce songe, i\r> ipi'il l'ut levé : « Ma l'emme, lui dit-il, ipioiipie, grâce à tmi mauvais caractère, il m' m'ait pas eiicnic l'Ii'' permis de uiuitcr un jour de liDiihcur avec lui, je serais cc|iciidaiit l'ai-lié' (pi'il t'airixat (jiirlinic l'àchciix nccidriil. Si doiii- tu Nciiv IN en crdirc, lu m' smina- pas de la niaisnii aniniiiiriiiii. » i>lle lui en demande! la raison, et Talan lui l'ait pari de son rêve. An lieu d'être tiiuchée des tendres alarmes de son mari : iiQiii mal vi'iit, mal xnììije,\m répondilellc, en secouant la lète. Tu feins de m'aliiiir, de t'intéressera iikmi sdii, mais je lis dans ton Cieur : tes n'ves ne sont que rcx|iression de ce que In me soiiliailcs; cl je ferai en .sorte de ne jias le donner cette satisfaction, ni anjoiinriiiii, ni jamais. — Je prévoyais la réponse; cai', ù laver la teli' il idi ihic^ mi perd sa lessive. Interprète mon songe comme il le plaira, peu m'importe: mais je le

NIÌUVIÈME .KUIRNKK. IS",

const'ille (le nouveau de ne pas sortir aujourdlmi ile la maison, ou du moins de ne pas aller dans le bois. — Je ferai précisément tout le contraire; mon projet était d'y aller, et je n'y manquerai pas. »

Comme cette l'emme empoisonnait les meilleures intentions, elle se figura ([ue son mari ne voulait l'empédier d'aller au Iiois que parce qu'il devait avoir fait quelcjue partie (ine dont il voulait lui dérober la connaissance. « Peut-être y a-t-il donné rendez-vous à quelque femme débauchée, disait-elle en son intérieur : le boiihumvie sérail bon en un muitlin avec des aveujiles; moi, qui ne suis point aveugle, je ne serai pas sa dupe. Je me garderai bien de le croire; je veux tout voir, tout connaître, et dussé-je rester au bois tout le jour, je saurai quelle espèce de tour il voulait me jouei'. »

D'après cette résolution, dès que son mari fut sorti, elle part et arrive au bois ; elle choisit l'endroit le plus épais, s'y cache, l'ait attention au moindre bruit, et regarde de tous côtés si elle ne voit venir personne. Tandis que, sans crainte et sans défiance, elle attendait avec sécurité l'événement de sa ruse, arrive d'un prochain taillis un loup d'une taille énorme et d'un regard terrible. Cet animal féroce s'élance aussitôt sur elle, la saisit par la gorge et l'emporte comme un faible agneau ; elle n'a ni la force ni le courage de lui opposer la j)lus légère résistance. Le loup l'eût sûrement étranglée, si des bergers, qui l'aperçurent, ne l'eussent oblisé par leurs cri^ à lâcher sa proie. Ces bergers accoururent et, l'ayant reconnue, quoiqu'elle fût fort défigurée, ils la portèrent dans sa maison. Elle fut longtemps malade; mais enfin elle guérit par les soins de scm mari, qui fit venir les plus habiles chirurgiens et médecins des environs. Leur art ne put cependant effacer les traces que la dent du loup avait laissées sur sa gorge el sur son visage, de sorte que sa beauté en fut extrêmement altérée. Honteuse de reparaître, après cette triste catastrophe, elle pleura souvent, dans la solitude à la(iuelle elle s'hélait condamnée, son entêtement, et se sut bien mauvais gré de n'avoir pas ajouté foi au songe de son mari.

481 CONTI'.S hi'. lîOCCACE.

NOUVELLE V

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