‹ Contes;Chapitre 5 sur 56 · I.a l'iiiiilloil es II II iv · texte numérisé non relu

I.a l'iiiiilloil es II II iv

l'UEMIÈRK .101 RNKK. 23

« Je me souviens d'avoir [ilusiours fois ouï dire (jue, dans je ne sais quel pays, un iioniinc riche et puissant avait, parmi d'autres hijoux précieux, un auneau d'une licaulé et d'un |iri\ inestimables. Cet homme, voulant se l'aire honneur de ce liijou si rare, l'orma le dessein de le faire passer à ses successeurs comme un monument de s(m o[)ulence, et ordonna par son testament que celui de ses

cnl'ants màlcs (pii se Irouvcrail numi de ccl anneau apri"'s sa mort l'iil tenu pour sou héritier, el respecté connue tel du reste de sa fanulle. Celui (|ui reyut de lui ce( anneau fit, pour ses successeurs, ce que son père avait fait à sou éjiard. Kn peu de Icnips, ce liijou passa par plusieurs mains, lorscpie enlin il londia tians celles d'un lioujmc (jui avait trois enfants. Ions trois hieu faits, aimaldcs, verliu'ux, soumis à ses v(dontés, et (|u'il anuail éi;alemenl. histruits des prérogatives accordées au possesseur de l'anneau, chacun de ces jeunes j^ens, jaloux de la préférence, faisait sa cour au père, déjà vieux, pour tâcher de l'ohtenir. Le honhommc, qui les chérissait et les estimait autant l'un que l'autre, et (|ui l'avait successivement promis à chacun d'eux, était fort eud)arrassé pour savoir aïKpiel il devait le donner. Il aurait viudu les ccmtenler tous trois, el son anioni' lui eu sui;i;éra le moveii. Il s'adressa seci'ètemeiit à un orfèvre trèslialiile, cl lui lit l'aire deux autres anneaux (pli lurent si parlaitement scmblahles au modèle, (pie lui-même ne jiouvait distiniiuer les fau.x du véiitable. Cha(|ue enfant cul le sien. .Vprès la mort du père, il s'éleva, comme on le pense bien, de grandes contestations entre les trois frères. Chacun, en particulier, se croit des droits légitimes à la succession ; chacun se met en devoir de se faire recon-

24 CdNI'KS llK IKICCACK.

luiilrc pinir lirrilicr cl en cxi^^c les iMiiiiiciirs. lliTiis de |i;iil cl traiilrc. Al(irs (■jiiiiiiii (If Miii lille |iiiiiliiit Sdii lille: iiMis Ics :uiiic;ui\ se Iniiivciit si rcsscniblaiils, qu'il n'y a pas luojon ilc dislingiicr (jiicl csl le vcrilal)lc. rrocès ponila succession ; mais ce procès, si (liflicilc à jui;cr, ilciiicuia pendant et pend encore.

H II en csl de iiièiiic, seigneur, des luis ipie Ilicii a ildiiiK'cs aux liois peuples ^iir lcs(|iicls viiiis m'avc/ l'ail riMiiincni' de ni'inlcri'o^cr : chacun croil ('Ire riiciitier de llicu, chacun croil posséder sa véiilahle loi et ohscrvcr ses vrais coiimiandcnienls. Savoir lecpu'l des trois est le mieux fondé dans ses prctenlioiis, c'esl ce i|iii csl enc(irc iiidi'cis; cl ce (pii, selon Inule ajiparenci\ lésera lon;.;lciiiiis. »

Salailin \il, par cell(> réponse, ipic le juil' s'étail haliiieniciil lire du pié'^c ipi'il lui ,i\ail leiidu. Il cduipiil ipTil essayerait vainemenl de lui en leiiilre de iininraiix. Il iTcul ihiiii' d'aulic ressource que de s'ouvrir à lui: ce ipi'il Ml sans détour. Il lui cX[iosa le liesoin d'argent où il se trouvait, et lui demanda s'il voulait lui en prêter. Il lui appiil en niéiiic leiiiiis ce (|u'il avait résolu de taire dans le cas (pie sa répniise ci'il ('■li' iiinins saiîc. I.c jiiit, piipié de générosité, lui |iréla tout ce (pTil vnninl : et le snndan, st'iisildc à ce jirocédé, se montra trèsrecniinaissanl . Il ne se contenta pas de icmliourseï- le juif, il le combla encore^ de présents, le retint aupiès de sa personne, le traita avec heancoup de distinction et riiunoia toujours de son amitié.

NOlVKLLi; IV

LA l'IM TI UN K.sut :|\|:;|.;

Dans le pays de l.niiiyiaiic, ipii n'est pas lori ('IoÌìiik' du nutre, se IrouNc un monasièic ilnnl les l'cligiciiv ('laicnl antrcl'iiis un exciiiplc de di'votioii cl de sainteté. \ eis le temps (pi'ils cdiiimençaieiil à di''g(''ii(''rer, il v avait [lariiii eux un jeune nininc, entre antres, dans ipii les vrilles et les austérités ne pouvaient i(''piiiiiei- raignillnii de la cliaii-. Klaiil un jniir sorti sur l'heuiT de midi, c'est-àdire pendant ipu' les antres iiinines l'aisaieiil leur iiiéi-idienne, et se promenant seul autour de l'i^glisc, silni'c dans un lien scililairc, le hasard lui tit apercevoir la lille de (pielque laliiuireiir du caiiliin, (icciipé'c à eiieillir des lierhes dans les rli;iiiip>. I.a reiicniil ri> de celle lille asse/ jidie cl d"une taille chaiinanle lit sur Im la pliiN M\e iiiiprosioii. Il rahorde, lie cioiversalinn avec elle, lui conte des diniceurs, et s"\ premi lellemeni liieii, ipTils smit hientôt d'accnrd. Il la mène dans le euiiMiil cl linli ndinl dans sa cellule sans être apergu de pei smine. ,1c

vous laisse à penser les plaisirs cpfils durent goûter l'un et l'autre. Tout ce que je me permettrai de vous dire ;i ee sujet, c'est que leurs transports étaient si ardents et si |)eu mesurés, que l'ablié, qui avait fini son somme et qui se promenait Iranquillenient dans le dortoir, fut frappé, en passant devant la cellule du moine, du bruit qu'ils faisaient. Il s'approcha tout doucement de la })orte, prêta une oreille curieuse, et distingua clairement la voix d'une femme. Son premier mouvemenl fut de se faire ouvrir; mais il se ravisa, et comprit qu'il valait beaucoup mieux, de toute façon, (pi'il se retirât dans sa chamijre, sans mot dire, en attendant que le jeune moine sortit.

Ouoique celui-ci fût fort occupé, et que le plaisir l'eût presque mis hors de lui-même, il crut, dans un intervalle de repos, entendre dans le dortoir quehpies mouvements de pieds. Dans cette idée, il court vite, sur la iioinle des siens, à IMI petit trou, et il voit que l'abbé écoutait. 11 ne douta point (pi'il n'eût tout enlendu, et il se crut perdu. La seule idée des reproches et de la punition qu'il allait subir le faisait trembler. Cependant, sans laisser apercevoir son trouble et son chagrin à sa maîtresse, il cherche dans sa tète un expédient pour se tirer, aux moindres frais, de cette cruelle aventure. Après avoir un peu léfléchi, il en trouva un assez adroit, mais plein de malice, qui lui réussit à meiveille. Feignant de ne pouvoir garder plus longtemps la jeune paysanne : « Je m'en vais, lui dit-il, m'occuper des moyens de te faire sortir d'ici sans être vue d'àiiie q\ii vive; ne fais point de bruit et n'aie aucune crainte ; je serai bientôt de retoui-. » Le moine sort, ferme la porte à double tour, va droit à la cbandjre de l'abbé, lui remet ht clef de sa cellule, ainsi que chaque religieux le pratique quand il sort du couvent, et lui dit d'un air très-tranquille : « Comme il- ne m'a pas l'té possible, ce matin, de faire transporter tout le bois qu'on a coupé dans la i'orél, je vais de ce pas, mon révérend père, faire apporter le reste, si vous me le j)ermettez. »

(lette démarche prouva ù l'abbé que le jeune moine était iûen loin de soupçonner d'avoir été découvert. Charmé de son erreur, qui le mettait à portée de se ('(uivaincre plus ('videmment de la vérité, il lit senddant de tout ignorer, prit la clef et lui donna permission (Tailer au bois. Dès (|u'il l'eut perdu de vue, il ri'va au parti (pi'il devait prendre. i>a première idée qui lui vint dans l'esprit fut d'ouvrir la chambre du coupable en présence de tous les moines, pour (pi'ils ne fussent pas ensuite «'tonnés de la duie ]iunition (|u'il lui ferait subir; mais réfléchissant que la lille pouvait appartenir à d'honnêtes gens, et que même ce pnuvail être une femme mariée, iloiit le mari méritait des égards, il crui devoir, avant toutes choses, allei- lui seul Pintci ingcr, )iour aviser ensuite au meilleur parti ipi'il V aurait à prendre. Il va diuii- Irouvci- la belle prisonnière: el avant ouvert la cellule avec précaution, il entre el ferme la porte sur lui.

Ouaud la fille, qui gardait un profond silence, le vit eidrer, elle fut tout

26 CONTES \)V. lidCCACi:.

iiitcrdili', cl, tonto liontciiso, it'ilmitaiit (|ii('l(jiio lonililc iillioiit, elle se mil à lilcmcr. I,"iilil)é, (|ui la rci>ar(lail du coin de l'd'il, étonné de la trouver si jolie, lut touillé de ses larmes: el, rmdij;iialion l'aisaul |>lace à la pitié, il n'eut pas la l'orce de lui adresser le nioindic reproilie. Le démon est loujouis aux tro\isses des moines : il prolilc de ce mouieiil de iiulilesse |iour tentei' eelui-ei, et lâche de l'éveillei- en lui les ;iii;uillons de l;i rliair. Il lui présente l'image des [)laisirs qu'a goûtés son jeune eonlrère : el liienlòl, malt^ré les rides de l'àj^^e, l'ahlìé, éprouvant le désir d'en f;(iùler de pareils, se dit à lui-même : « l'onnpioi nw priverais-je d'un liien (pii s'olire à moi? Je soiilïic assez de privations, sans y ajouter encore celle-là 1 Ma loi, ceth; fille est tout à l'ait cliarmante! Pourquoi n'essiiveiiiis-je point de la conduire à mes tins'.' Oui le saura? Qui pourra jamais <'n elle iiisirnit? l'éché secret est à demi pardonné, l'rolilons donc d'ime rortune <|iii ne s<' rcpiésenteia peut-être jamais, et ne dédaignons point un plaisir quo le ciel nous envoie. » Dans cet esprit, il s'approche de la belle al'Iligée ; et, pro iiaiil un loiit autre air (ine celui qu'il avait en cnti'ant, il cherche à la tranipiilli^-ei-, en la priant avec douceur de ne point se chagriner. « Cessez vos pleurs, mon eidaiil ; je coiiiprenils ipie vous avez été séduite : ainsi ne craignez point que je vous lasse ancnii tort : j'aimerais mieux m'en l'aire à moi-iiiéiiie. » Il la

compliineiita ensuite sur sa taille, sur sa figure, sur ses beaux yeux; et il s'exprima de iiianièi-e et d'un ton à lui laisser entrevoir sa passion. On juge bien

l'UKMlKliK .lOlliNKl':. 27

i|UL' la iillc, qui n'élait ni de IVr ni de diamant, ne fit pas une longue résistance. 1/abbé profite de sa facilite pour lui faire mille caresses et mille baisers plus passionnés les uns (pie les autres. Il Tattire ensuite près du lit, et dans l'espoir de lui inspirer de la hardiesse, il y monte le premier. Il la prie, la sollicite de suivre son e.vemple, ce (|u\'lle fit après quelques petites simagrées. Mais croiraiton (pie le vieux penard, sous prétexte de ne point la fatiguer |)ar le poids de sa révérence, qui à la vérité n'était pas maigre, lui lit |)reiidie une posture (pi'il aurait dû prendre lui-même, et (pie d'autres (pie lui irniiraient ceitaiiieiiiciit pas dédaignée?

Cependant le jeune moine n'était [loint allé au bois, il n'en avait l'ail (pie le semblant, et s'était caché dans un endroit peu l'ré(jiieiilé du dortoir. Il n'eul pas plut(')t vu le révérend père abbé entrer dans sa cellude (pi'il fut délivré de l(Uites ses craintes. Il comprit, (h's ce iiionicnt, (|iic le loiir plein de malice qu il avait imaginé aurait son entier elfct . Pour en être convaincu, il s"ap[)roclia tout doucement de la porte et vil par un petit trou, (pii n'était connii (pic de lui seul, tout ce (pii se passa entre la lille et le très-révérend p('re.

Lorsque l'abbé en eut |iris à son aise avec la jeune pavsamie, cl t\ii\\ fnl convenu avec elle de ce (pi'il se proposait de faire, il la (piilta, referma la porte à clef et se retira dans sa chambre. Peu de tenijis après, sacbanl (|iie le moine était dans le convelli, cl crovant tout bonnemenl (jn'il revenail du bois, il renvoya proiiipleincnt chercher, dans rinlention de le r(''iiriinandcr vixcinent cl de le faire mettre en piison, pour se délivrer d'un rival cl piini' seul de sa con- (piéte. Dès (pTil le vit eiilicr, il prit un visage sévère. Ouaiid il lui eut lavé la tele d'importance, et ipTil lui eut dit la punition (pi'il lui r(''S('rvail, le jeune moine, (|ui ne s'était point déconcerté, lui ré|Hm(lil aussit(')t : « Mon trè.s-révérend père, je ne suis pas assez anciini dans l'ordre de Sainl-lîenoit pour en connaître encore loules les règles. Vous nrave/. bien appris les j( lines cl les vigiles; mais vous ne m'aviez (loiiit encore dit ipie les enlanls de Saint-Bennil dussent donner aux l'emmes la prééminence cl s'Iminiliei' sous elles ; à présent (pie \(ilre llé\érencc m'en a (huuié l'exeuiple, je vous |iidiiiels de n'y maïKpier jamais, si vous me pardonnez mon erreur. »

l.e p("Tc abbi', i)ni ii'élait pas sot, comprit tout de suite que le moine en savait plus long (pie lui, et ipi'il devait avoir vu tout ce (pi'il avait fui avec la lille. (Tesi |Hiiir(pi(ii, Inni bdiileux de sa propre l'aule, il n'osa lui l'aire subir une pmiiliou (pi'il méritait aussi bien (jue lui. Il lui pardonna donc de bon cœur, et lui im|iosa silence sur tout ce qui s'était |)assé. Ils prirent ensemble des mesures p(Uir faire sortir la lille secrètement du monastère, cl vraiseinblaldemeiil pour l'y faire rentrer itlusieurs autres fois,

28 CUNTKS IIK UOCCACK.

noi)Vi:li.k y

I.K IIKI'AS liKS (iiai.NUÏTES UIJ A MICI m ÏK S Sili lA l;0l llK FIlA.NCK

l.c iiiiir(|iiis lie MonU'iTrat l'ut im îles plus fjrantls ot (les plus valeureux eapilaiucs (le siin Iciiips. Sou uiéiitc l'iiviiul élevé à la difruité (le ^'oui'alonier (le l'K^lise, il lui tililliié, en eelle (|ualilé, de luire le vevii^c (riiutre-iiier avec une grosse armée de eliréliens ({ui aliaienl eiin(|nérir la leiie saiiile. In joiu' (pTon parlait de ses liauls laits à la eoui' de l'iiilippe le lior^ne, ini de Tranee, ipii so dis|)(isail à l'aire le inéine voyai;e, un edurlisaii s'avisa de dire (pf il n'y avait pas sous le eiel un plus beau ecuiple (|ue celui du uiarquis et de la marquise sa lenniie: el (pi'autaiit le mari remportait, par ses faraudes qualités, sur les autres jiuei riers, autant l'éiiousc était supérieure aux autres femmes par sa beauté el sa vertu.

Ces parcdes tirent une telle impression sur l'esprit du roi, que, sans avoir jamais vu la marquise, il conçut dès ce moment de l'amour pour elle. Comme il était alors sur le ]>oiut de partir pour la Palestine, il résolut de ne s'embarquer qu'à Gènes, alin (prallant par tene jus(|u'à celle! ville, il eût occasion de passer par Moni ferrai et d'v voir celle belle personne. 11 se llallail (pi'à la favein- de l'absence du mari, il pourrait obtenii' d'elle ce (pi'il désii'ail.

l'hilippe ne lai'da pas d'exécuter son projet. Après avoir l'ail prendre les devaids à ses é(|uipaj;('s, il se mil en roule avec une pelile suite de geulilslionmies. A uuejourué(! du lieu qu'liabitail la niar(|uise, il lui envoya dii'e qu'il irait diuer le lendemain clic/, elle. La dame, pnidcnle el saj^e, lépondil qu'elle était trèssensible à cet lioimcni-, cl (in'ellc ferait de son mieux pour le bien recevoir. Celle \isite de la |iail d'un si ^raiid munanpic, (pu ne pouvait ignorer ipie son mari était absent, jiarut d'abord l'iiupiièler. 1,11e n'en devinait pas le motif : mais, après V avoir un jien rêvé, elle ne donla point (pic la réputation de sa lieaùté ne lui alliràl cette disliiiclion, ('ependanl, pour soutenir la difinité de son raui;, elle ri''>o!iil i\r lui rendre Ions les liinineiiis possibles. Klle lit assembler les i;cillilsliommes du canlnii, pour ii'^ler, par leur conseil, ce ipTil convenait de l'aire en pareil cas ; mais elle ne voiilnl l'oiilier à personne le soin i\u b'slin, ni le clioiv des inels (pii devaienl el re ser\ is. lille donna ordre (in'oii pi il toutes les i;eliiio|lcs qu'on pi'il Ironver, el commanda à ses cuisiniers de les déj^uiser du mleiiv qu'ils poni raient, et d'eu faire plusieurs services sans v ajouter aucune antre \ lande.

Lenii ne iiiaiiipia pas d'ai river le lendemain coiiime il l'avait fait dire, et fui

l'IlKMIKiiK .KURM'E. 29

h(inoral)loiii('iit reçu do la marquise. Il fut ontliarité de raccucil (|u'clle lui fit : cl voyant que sa beauté. surpassait encore ce ipic la rotiouiinéc lui eu avait appris, sou auiour aui;mcn(a à proporliou des ehaniies (|u"il lui trouvait . Il la loua beaucoup, et ses coiupliments n'étaient (pTune faillie expression des frnx qu'il éprouvait. Pour se délasser, il se retira ensiiilc dans l'appartenient (pi'on lui avait préparé; et l'iieure du diner étant venue. Sa Majesté et la niai(piisc se mirent seuls à une même table.

La boiuic elière, les vins elioisis et e\ê<'lleuls, le plaisir d'être aui)rès d'une lielle fenuue qu'il ne se lassait point de regarder, transportaient le roi. S'étant toutefois apeieu, à elia(|ue service, (pi'on ne lui servait (|ue des poules, pi('parées, à la vérité, de diverses manières, il parut un peu surpris de cette affectation. Il avait reiuar(pié rpu' le pays produisait d'autres espèces de volailles el même du gibier, et il ne pouvait douter (pi il n'eût di'pendu de la dame de lui en faire servir. L'esprit de galanterie, (pu le conduisait, rempéclia cependant de témoigner aucun mécontentement. Il se félicita même de trouver, dans cette multi]dicilé de mets composés d'uneseule et mêmeviaude, l'occasimi de liicbei(piel- (pies gentillesses à la uiai'quisc. « Madame, lui dit-il avec un air riant, est-ce (pie dans ce pays seulement les poules n.iissent sans co(|? » faisant sans doute allu-

sion à cequo, {\ànii Celle (piautiléde poules, il n'avait trouvé ni poulet, ni ebapon. Madame de Montferiat eonqiril très-bien le sens decidile demande : el voyant que c'él:iit là le moment t\r lui faire coiinaitre ses disposition-^, elle lui r('pondit ó.vcc courage MU-le-cliiimp : » \on, sire; iiii.is les fciimirs y sont laites c me partout

50 CONTKS 111-: HdCCACK.

ailleurs, uialjiió ladiUV-rcnic (|iii' nicllcnl ciilrc elles les lial)ils el les dif^iiités. » Le roi, .seiilaiit Ionie la l'oiee de eelle i(''|ioiisi', e()iii|ir'il alors le dessein {|ne s'élail proposé la niar(inise en lui faisant, servir laid de gelinottes. Il\il, dans ee Mionieiit, (|n'il était inniile d'aller' pins avant, (|ne ses soins seiiuenl peidns avee nne daine de celle li'enipe, el ipie ce iM'Iait pas là le cas d'eniplovei' la violence. Il se reprocha à Ini-inènie de s'être enllannné trop légèrement, el .jni;ea (pie le ineillenr parti, pour son lionnenr, était de tâcher d'éteindre son l'en, en renoiii;ant unx espérances llattenses qu'il avait conenes. (rosi pounpioi il ionou(;a au désir de laiiacer davantauc, de jienr de s'e.\poser à de nouvelles reparties. Il ne l'ul pas plutôt soi li de lahle (inalili de inieu\ cacher le iiiolil' de .sa crilninelle visile il repiil Ioni de suite le clieiiiin de (iènes, et remercia la inai(|nise des lionnenis (pi'il en avait reins.

NOlVKIJj; M

CI'.NT l'iUI! I .\

Il ii'\ a pas longtemps (ine dans noti'e ville vivait nu cordelier ipii avait la charge iriiupiisiteiir de la loi. (hioiipi'il s\'rror(,';il de passeï pinir un liomine plein de sainleli' el de /('le pour la religion clii(''lieiiire, einnme c'est asse/, l'usage parmi ces messieurs, il l'Iail iii'amnoins lieancoup plus ardeiil à rechercher ceux (pn avaienl la lioiirse pleine (|ue ceu\ ipii sentaieiil le poison de l'hérésie. I.e hasard lui lit reneontrer un lioniine plus riche d'écus (|ue de science, (|in, se li'ouvant un jour dans uiu; société, la tòte échaulTée |)ar le jus de la treille on |iar un excès de satisfaction, s'avisa de dire, par simplicité, |)lul(H que par manque de foi, (ju'il avait de si hou vin dans sa cave i|ue Dieu même en ho'tvmt s'il élail au mondi;. Va' |)ro|ios i'nt Inenli'it rapporti'' à rini|uisiteur, ipii, connaissant les riches facultés de celui i|iii l'avait tenu, l'ondil impéliiensement sur lui, itim ijlndus el fustibus, el lui lit son pnuès, jiersiiadi' ipril eu viendrait plus de llorins dans sa poche que de lumière el de secours à la loi du honhomme.

l/aeeusé, cité et inteirogé si ee (pi'ou avait rapporté à l'inipiisilenr était vrai, l'époiidit (proni, et laconla de ipielle manii're et en ipiel sens il l'avait dit. i.e l'ère iiKjuisiteur, (pli n'eu voulait ipi'à son argeiil, lui rcjiarlit aiissit(it : « fisici'(pie lu t'imagines (pie Dieu soil un liineiir el un gourmet de vins excellents, eoinnie un Cliineilhm, on tel autre d'eiiire mhis Ions, ipii ne hoiige/. pres(pie pas du eaharel? Tu voudrais sans donle nous persuaderà picsenl, par une iiuniilité affectée, (jue ton cas ii'csl jias grave : mais c'est vaiiienienl , et si nous faisons noli'e devoir, tu seras condamné à élic hrùlé. » Ces menaces et plusieurs

l'RKMIEni- .KUH.NEK. 31

aiilrrs, |)ionnncées (run ton aussi véliéniont pt aussi dur quo s'il eût l'té quostidu (le quelque épicuiien qui eût nié l'iunnorlalité de l'ànie ou doulé de l'exislence de la Divinité, jetèrent la teneur dans l"cs|iril du ]irisonnicr. Après avoir (|uel(|ue temps rêvé sur sa situation, et avoir elicreiié quelque expédient pour adoucir la rigueur de sa sentence, il imaj^ina de recourir à l'onguent de Plulus, cl d'en trotter les mains du Père inquisiteur, ne connaissant pas de meilleur reniède contre le poison de l'avarice qui ronge ])res(|vu^ tous les ecclésiastiques, et les cordcliers surtout, sans doute parce qu'ils n'osent toucher d'argent. Quoique Galien n'ait point indiqué celte recette, elle ne laisse pas d'être excellente. I.e bonli(imme y cul recouis, et tut dans le cas de s'en applaudir. L'onction |iroduisit des ei't'cis si merveilleux, que le feu dont il avait été menacé se convertit en une croix, Il en fut revêtu ; et comme s'il eût dû faire le voyage de la terre sainte, et qu'on eût eu dessein d'en décorer sa bannière, on lui donna une croix jaime sur un fond noir. Après quelques pénitences peu rigoureuses, l'in- (piisileur lui accoida sa liberté, à condition que, pour sa dernière pénitence, il entendrait Ions les matins la messe à Sainte-Croix, et (ju'à l'heure du dinei' il viendiail se présenter devant lui jus(|u'à nouvel ordre, et lui |iermit de disposer (hi reslethi jour comme il voudrait.

Pendant (|ue le pénitent remjilissait cxaclenieiil ce (pii lui avait été prescrit, il l'iilciidil un jdur chanter à la messe ces pandes de I Kvangilc : Vous recevrez-

ceni jioiii' lin, et pusse'ilei'ez- lu vie éternelle. Frappé de ce passage, il lui resta grav('' dans la mémoire. Il vint à l'heure aiconlumée se présenter au Père incpii-

ô'i CONTKS IIK [idCCACK.

sileni', et If li'ii\iva Lf jour lii à table. Il s'aiiproclie, et iiitenogé s'il avait entendu la messe, il répondit qu'oui, sans hésiter. «N'as-tu rien entendu, reprit le cordidier, (|iii le <ausc (|uel(|ue doute, cl doni lu \ milles t'éelaireil'? — Non, miou l'évérend père: je crois Ioni rernienieiil, el n'ai de doutes sur rien : mais puis(pu' v.Mis 11, e pernieltez de parici-, je \mis dirai (|uc j'ai ciileiidu uni' cliose (pii me lail de la pciiK , cl pour\oiis el pour vos coiii'rères, (juaiidje sonne au sort (pie \ons épioiiNcre/. dans Taiilrc \ie. — (juclle est doue cette eliose? dit le l'ère inquisiteur. — (i'est ce mol de I Evangile, répond lepénileiil, où il est dit:l''(n(S recevrez ci'ììt ])oiintii. — Il n'est rien de si \iai, reprit le père; mais je ne vois point là ce ipii peni l'alTei'Ier si lori pour nous. — Vous alle/, le (•(Uinailre, iM'plupia celui-ci : depuis ipic je ri(''(piente \olre convelli, j'ai vu donner au.\ pain rcs, (pii sont à la porle, lanli'il nue, laniòl deux cliaiidièrcs de soupe, qui ne sont, à la vérité, que; les restes de celle (ju'oii sert à cliaciin de vous. Or, si pour chaque chaudière il vous on est à chacun rendu cent dans l'autre monde, vous en aure/, tant qu'il n'est pas possible (|uc vous n'y soyez tous noyés dedans. » Cette naïveté lit l'ire ceux qui étaient à table avec l'inquisiteur : mais lui, qui senlil (pic c'était un trait contre l'avarice et riivpocrisie des moines, et un re|iroche indirect de sa conduite, en l'ut piqué au vil', cl aurait v(dontiers intenté un second procès au bonhomme, s'il n'eût craint de révolter le public, qui l'avait d('\jà blànié au sujet du premier. Il lui ccumnanda, dans son dépit, de s'éloifiiier, de ne plus se représenter devant lui, l'I lui permit de vivre désormais tout comme il renicndrail .

NO u velu: Vil

l,K IIKI'KOCIIK I.M.HMKIX

Peu de <|(Mls ÌL;n(U'enl ipie messile Caii de la Scale Ini un des jdiis maiiiiilicpies seiiilieiirs (lu'oii ail \nsiiailie en Italie (le]ims rcmpcieiir l'r(''(l(''i'ic 11. Il est peu (rhommcs (pic la rortnne ait autant favorisés, et (jiii aient pu se faiie pins (riioimcnr (jnc lui de leurs richesses, l'ii jour (|u'il s'était jiroposé de (loiincr une li'lc superbe dans la \ illc de Y(''idii(', cl (pi'il avait l'ail, eu cmist'- (pience, de i^rands préparatifs, on le \il chani;cr toni à coup tir i'(''S(diilion, pour des motifs (pi'(Hi a toujours ignorés, et combler de présents les élran^ers ipie la nouvelle de celle fêle avait attirés de toutes parts à sa cour, alin de les dédoniinaj;ei', par celte piditesse, du spectacle et des diverlissements ipi'il comptait leur donner. Il oublia, dans ses "énérosilés, \\\\ lumiiné lier^amin, liominc

aj^i'éablc, beau iiarleiir, el (pii avait des saillies si heureuses, qu'il fallait l'avoir

l'RKMIKHl'; JOIKNÉK. 55

entendu pour s'en fornior uik; juste idée. On prétend que eet oul)li fut volontaire de la part du prince, qui s'était ligure que cet honnne ne valait pas la peine (pi'on s'occupât de lui. D'après cette idée, il ne crui (loiiit lui devoir aucun dédomniageuient, ni lui l'aire dire de s'en retourner.

Cei)endant Bergamin, qui n'avait entrepris le voyage de Vérone que dans l'espérance d'en retirer quelque prolit, voyant qu'on ne songeait })oint à lui, et qu'il dépensait beaucoup à l'auberge, soit pour lui et ses domestiques, soit pour ses chevaux, commença à s'inqiatienter et à être de fort mauvaise humeur. Persuadé néanmoins qu'il ferait mal de partir sans prendre congé, il allendil encore, ([uoi(|u'il eût déjà dépensé tout son argent : car l'aubergiste n'était pas honmie à se payer de ses saillies.

Le pauvre Bergamin avait apporté avec lui trois haiiils Wni beaux et tort riches, dont quelques seigneurs lui avaient l'ait présent, |)our qu'il pi'it paraître avec honneur à la lete. Il en donna un à son hôte, pour le payer de ce ((u'il lui devait. Connue il s'obstinait toujours à ne point s'en retourner, il i'allut encore diuiner le seccmd habit. Entin, résolu il'attendre le dénoùment de cette aventure, il était sur le jioint de livrer le troisième et départir, lorsqu'un jour, se trouvant au diiu'r di; messireCau, il se présenta devant lui avec un visage triste et un air rêveur. « Qu'as-tu, Bergamin? lui dit ce seigneur, plutôt pour l'insulter que pour s'amuser de ce qu'il pouvait lui répondre; qu'as-tu donc? tu parais avoir du chagrin. Ne peut-on en savoir le sujet? » Bergamin répondit sur-le-champ, comme s'il s'y fût préparé d'avance, par le conte que voici :

« Vous saurez, monseigneur, qu'un nommé Primasse, célèbre grammairien, était riionnne de son temps qui taisait le jìIus facilement des vers. Jamais poète n'excella comme lui dans les impromptus sur toutes sortes de sujets. Ce talent, joint à ses grandes connaissances, le rendit si fameux, que dans les pays mêmes où il n'avait jamais paru, il n'était ipiestion que de Primasse : la renommée ne parlait que de lui. Le désir d'acq\u''i'ir de nouvelles connaissantes l'amena un jour à Paris. 11 v parut dans un triste équipage; car son savoir n'avait jm le gai'antir de l'indigence, par la raison que les grands récompensent rarement le mérite. Il entendit beauciuip pailer, dans cette ville, de l'abbé de Clugnv, qui, après le pape, passe pour le jilus liche prélat de l'Eglise. On disait des merveilles de sa magnilicence, de la c(»ur brillante (pi'il avait, de la manière dont il régalait tous ceux qui l'allaient voir à l'heure du dîner. Frappé de ce récit, Priiuasse, qui était curieux de voir les bonunes magnitlqucs et généreux, résolut iTaller visiter M. l'abbé. Il s'infornu' s'il deineiuait loin de Paris. Il apprend ipTil habitait une de ses maisons de canqiagne, qui n'en était éloignée cpie de lïdis lieues. Primasse calcula qu'en partant de grand matin il pourrait être arrivé à l'heure du dîner. Il se fait enseigner le chemin ; mais dans la crainte de ne rencontrer personne (jui, allant du même côté, put l'empêcher de s'égarer

54 COMES DK lìOr.CACi:.

l'I d'alìoiitir i(ii('l(|iu' pari où il ii'aiirail cu ricii à luaii^ei', il cut la pit-cauliou (ri'm|Hirler avoc Ini tmis paiiis, coni])laiU (|irii trouverait ])artout ili' Toiiu, pour lacpu'llc d'ailleurs il avait peu de jioùt. Muiii de celte provision, il se mei en route, et va si droit et si liien, <pril arrive à la maison de plaisance de M. Tabbé avalli l'Iii'ure ilu dìiirr. Il eiilre, il cxaiiiiiie Ioni, ri iì la vue irune (|uaulilc de tahles dressées, ile plusieurs ludìcls bien i^aiiiis et ile tous les autres

préparatifs, il conclut eu lui-nié ipi'cui n'a rien dil de linp de la luajinili-

eence du prélat.

(( iaudis ipi il eliul oiiupé à ces réilexions, et ipu'., n'osant lier conversation avec personne, il |)ortait partout un œil étonné et curieux, l'iieure du dîner arrive. Le maitre d'hôtel loinmande tpi'ou donne à laver, et cpu' chacun se mette à talde. Le hasard viiuliil que l'iimasse se trmiv;"i| plan'' jusleiiiciil vis-à-vis la polie de la pièce d où .M.raliiié devait sortir poni' entrei' dans la salle à man;.^i'i'. Vous noierez, monseigneur, ipic c'était la eouluiiie chez lui de ne rien servir, pas même dn pain, qu'il ne lût lui-même à table. Tout le momie était donc placé, le maitre (riiòtel l'ait dire à M. l'abbé ipi'on n'attend ipie lui [lonr servii'. 1,'abbé soli de sou ap|iartcment. A peine a-l-il mis un )iied dans la salle, ipic, ria|ipé de la ligure cl du mauvais accoutrement de Primasse, ipi'il voyait |)our la prcniièrc l'ois, et ipii lui |)réciséinenl le premier objet de ses regards, il lit une rétlexion i|ui ne lui était encore jamais venue dans l'esprit. « Mais voyez donc, dit-il en lui-même, à cpii je fais manger mon bien. » Puis, reculant d'un pas, il fait refermer sa |)orte, et demande à ceux de sa suite s'ils connaissent l'homme (|ni est assis à table au-devant de la jiorte de son appartement. Chacun répondil ipi'il ne le connaissait pa-^.

K Cependant l'riniasse, affamé connue un hoinmc ipii a longtemps marché, cl i)ui n'était pas accoulniiié à dincr si tard, voyant ipic l'abbé se faisait liop attendre, tiie un pain de sa poche et le mange sans façon. (Juelque temjis après, le |)rélat lU'doilne à un de ses gens de voir si cet inconnu était toujours là. « il V est eiiiiiri', nioiiscÌL;iii'ur, répond le (loiiicslii|Ui', et mé'iue il mange un morceau de pain, ipi'il semble avoir ajiporlé. — (ju il mange ilii sien s'il en a, car pour du mien il n'en làlera jias aujourd'hui, » repartit labbé avec un mouvemeiil de dépit. Il ne voulait |ias loulcl'nis lui l'aire dire de se relirer, crovant (pic ce serait line iiiipolilesse Irop maripii'c : il ispéiail ipie I iiicoiiiui preiidrail ce parti de lui-même. Primasse, qui ne se doutait pas dece qui se passait, ayant mangé un de ses pains, et voyant cpie l'abbé ne se pressait pas de venir, tire le second, cl le mange avec le iiiême appi'lil que le premier. Ou en iiislriiit le prélat, qui avait fait regarder de nouveau si I élraiigcr élail eiii-ore là. Kniin Primasse, désespérant de le voir arriver, et n'ayant pu apaiser sa faim par les deux premiers pains, lire le troisième, sans s'impiiélcr de 1 l'Ionnement iju'il causait à ceux ipii étaient auprès de lui. L'abbé en est incoi e informé, et,

PIIKMIÈIÎK .lOIRNKE. 7,b

surplis de la constance de cet homme, fait des retours sur lui-même, et se dit : « Quelle étrange idée m'est aujourd'hui venue dans l'esprit? D'où vient cette avarice, ce mépris? Oui sait encore pour (|ui? Ne m'est-il pas arrivé cent l'ois d'admettre à ma tahlc le premier venu, sans examiner s'il était nohie ou roturier, pauvre ou riche, marchand ou filou? A combien de mauvais sujets n'ai-je pas fait politesse, tpii ])eut-étre étaient pires que celui-ci? D'ailleurs, il n'est pas possilile que ce iriouvement d'avarice ait pour ohjet un homme de rien. Il faut nécessairement que ce soit un personnage d'importance, puisque je me suis ravisé de lui faire honneur. » Sur cela, il voulut savoir qui il était.

Ayant appris cpu' c'était Piiinasse, cl (pi'il venait pour être témoin de sa magnilicence, dont il avait ])eaucoiq> ouï pailer, l'ahhé, qui le connaissait de réputation, rougit de son procédé, et n'é|)argna rien pour réparer sa faute. Il lui témoigna la plus grande estime, et lui lit tous les honneurs possibles. Après le dîner, il conmianda qu'on lui donnai des habits convenables à un homme de son mérite, lui fit présent d'une bourse pleine d'or, et d'un très-beau cheval, lui laissant la liberté de passer chez lui tout autant de jours cpi'il voudrait. Primasse, le cœm" plein de joie et de reconnaissance, rendit un million de grâces à M. l'abbé, et reprit à cheval la route de Paris, d'où il était parti à pied. » Messire Can de la Scale, qui ne manquait pas de pénétration, comprit aussitôt

ce quo voulait Bcifiauiin; cl sans attendis (raulrc explication de sa part, lui dit en souriant : « Iîcif;aniin, lu m'as l'ait connaître très-liounctenient tes besoins, ton mérite, mon avarice, et ce (|ue lu désires de moi. J'avoue (pie je ne me suis jamais montré avai'c qu'à ton éi^ard ; mais je le proiiiels de me corrii^er j)ar les mêmes moveiis cpie In m'as si adroitement intrupiés. » Cela dit, il fit paver les dettes de lieigamin, lui donna un de ses ])lus riches habits, une bourse bien garnie, un des plus beaux chevaux de son écurie, et lui laissa le choix de s'en retourner ou de demeurer encore qiu'hpie lenqis à Vérone.

NOCVELLE VIII

LA\ AliE CORRIGÉ

Il y eut aulrehiis à Gènes un genlilliumme coujnieri.ant, connu siuis le nom de niessire Krmin de Grimaldi, qui passait pour le plus riche particulier (pi'il y eût alors en Italie. Mais autant il était opulent, autant était-il avare. Il n'ouvrait jamais sa bourse pour obliger qui que ce fût, et se refusait à lui-ménu^ les choses les plus nécessaires à la vie, tant il ciaignait de faire la moindre dépense ; bien différent en cela des autres Génois, qui aimaient le faste et la bonne chère. Il poussa cette ladrerie si loin, que ses concitoyens lui ôtèrent le surnom de Grimaldi, pour lui donner celui d'Ermin l'Avare.

Pendant que, par son économie sordide, il augmentait tous les jouis ses richesses, arriva à Gènes ini courtisan français, nommé Guillaume Boursier-; c'était un gentilhomme plein de droiture et d'honnêteté, parlant avec autant d'esprit (jue d'aisance, généreux et affable envers tout le monde. Sa conduite était fort opposée à celle des coiu-tisans d'aujourd'hui, qui, malgré la vie dépravée (pi'ils mèneni et l'ignorance dans laquelle ils croupissent, ne rougissent pas de se (jualiiler de gentilshonunes et de grands seigneurs, et qui auraient plus de raison de se faire ap|)eler du nom de ces animaux à longues oreilles, dont ils ont, pour la plupart, les mœurs et la stupidité, plutôt que la politesse de la cour. Les gcnlilsbommes du temps passé étaient sans cesse occupés- à mettre la paix dans les familles divisées, à favoriser les alliances convenables, à resserrer les n(i'U<ls de l'amitié ; ils se faisaient un devoir et un plaisir d'égayer les esprils mèlimcorKpu's et chagrins par des propos aussi joveuv (lu'iiiMoceiits, de secourii' les malheureux, et de rendre service aux honmie> (le (uns les états: ils cultivaient leur esprit pour se rendre utiles et intéressants dans la cour où ils vivaient, et étaient s\utout attentifs à léprimer, par une juste censure et avec la douceur d'un père à l'égaid d'ini enfant, les

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vices et les travers de leurs inférieurs. Les courtisans de nos jours font presque tout le contraire : ils ne s'occupent qu'à se nuire réciproquement, à se susciter des querelles et des haines, par des propos ou des rapports malins ; à se reprocher, les uns aux autres, leurs excès et leurs turpitudes. Tour à tour ailiers et has, flatteurs, caressants, tyranniques, injustes, méchants, cruels, on les voit sans cesse dégrader lem- noblesse et avilir leur rang. Le plus recherché, le plus chéri, le mieux récompensé de ceux qui occupent les premiers postes est, à la honte du siècle, presque toujours celui à qui on a à reprocher le plus de défauts, de vices et quelquefois de crimes. N'est-ce pas là une preuve évidente que la vertu n'hahitc plus aujourd'hui parmi les hommes, puisque ceux qui sont surtout destinés à lui rendre honunage et à la faire régner croupissent sans honte dans la fange du vice?

Mais pour reprendre le sujet de mon récit, dont une juste indignation des mœurs actuelles m'a peul-élrc un peu trop écarté, je vous dirai que Guillaume Boursier fut visité et lioncué de Ionie la noblesse de Gènes. Il eut bientôt occasion d'entendre parler de l'avarice de mcssire Ermin et de la vie malheureuse qu'il menait, et il lui prit fantaisie de le voir. Ermin, qui, tout avare (|u'il était, avait conservé un reste de politesse, et qui, de son côté, avait entendu dire que messire Boursier était un fort galant homme, le reçut de bonne grâce, et soutint à merveille la conversation, qui roula sur différents sujets. Il fut si enchanté de l'esprit et des manières polii^s de ce courtisan, qu'il le mena, avec les Génois qui l'avaient conduit chez lui, à une belle maison qu'il avait l'ail bâtir depuis peu, et qu'il voulait lui faire voir. Ouaud il lui en eut montré les divers appartements : « Monsieur, lui dit-il en se tournant vers lui, vous, qui me paraissez si instruit et qui avez vu tant de choses, ne pourriez-vous jias m'en indiquer une qui n'eût jamais été vue, et que je voudrais faire peindre dans la salle de com|)agnie? » Boursier, sentant le ridicule de cette demande : « Faites-y peindre des éternuments, lui répondit-il; c'est une chose que personne n'a jamais vue et qu'on ne verra jamais. Mais si vous voulez, ajouta-t-il, que je vous en indique une (pi'ou peut peindre, mais cpic certainement v(Mis ne connaissez pas, je vous la dirai. — Vous m'obligerez, monsieur, lui répondit messire Ermin, qui ne s'attendait sans doute pas à une telle réponse. — Eh bien! reprit Boursier, faites-y peindre la Libébai.ité.

Ce mot, ce seul mot lit une telle impression sur messire Ermin, et le rendit si honteux, qu'il prit soudain la résolution de changer de système, et de tenir une conduite différente de celle qu'il avait eue jusqu'alors. « Oui, monsieur, lépondit-il un peu déconcerté, oui, je ferai peindre la Libéralité, et si bien, (pie ni vous, ni aucune anire personne, de {|uelque cpialilé (prelle juiisse être, ne pourra désormais me reprocher ipie je ne l'ai ni vue ni comme.

En effet, messire Ermin cbangea telleineni de ((induile et de seiiliiiieMls,

?;s coNTKs 111". iKtcc. \(;k,

(|u'il lui (lc|iiiis fv iiiiii-li'i le |)lus IìIk'tiiI cl li' jiliis lioiiiuMc Gcuois de son lciii|)s, cl celui (|MÌ rcccvail le iiiicii\ les ctraiii^cfs cl ses |ir(i|ircs coin|ialr'i()lcs.

Nouviau: ix

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