I.A .IISTICK i:ST I.A VKIiïl DKS lillIS
Du leiii|>s (lu |ii-emiei- roi de (ili\|iie, (|iriiii avait clahli dans celle île, après (|iic liddcriiii (le liimilldii cul l'ail la e(in(|iiète de la leice sainte, une daim' de
Gascoffno alla par dévotion à jérusalom visiter le saint séinilrro. A son retour, elle passa par Chypre où elle lui insnllée cl indignement outraffée jiar de mauvais f;arnements. Klle s'en |)laifiiiil au maj,nstrat, cl n'en ayant obtenu aucune sorte de satisfaction, elle ii'scdul de s'en plaindre au roi lui-même, (jueli|u'iin lui dil (pi'eiie perdrait son teni|is cl ses pas, parce cpie ce prince était si in(l(dcnt et si peu craint, (pie non-seulement il ne réprimait point les insultes iju'on taisait à autrui, mais qu'il souffrait encore trancpiillemcnl celles (pii lui étaient faites à lui-même; au point (|ue, lorsqu'on avait quel(|ue uiéeontenlenienl de sa part, on pouvait impunément décharger son cœur devant lui, de la manière la nioins rcspectnense et la moins mesurée.
Sur cel avis, la dame, désespérant de jionvoir lirei' veniicancc ni la moindre
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satislaction de roiilra^c qu'elle avait essuyé, se proposa de dauber du uioins rindolencc et la lâcheté de ce roi. Elle se présenta devant lui, fondant en larmes : « Je ne viens pas, sire, lui dit-elle, dans l'espérance d'être venjjée des insultes que j'ai reçues de (pielqucs-uns de vos sujets; je viens seulement supplier Votre Majesté de m'apprendrc connncnt elle l'ail pour pouvoir supporter les affronts et les injures qu'elle essuie tous les jours, à ce ipi'on m'a assuré, l'eut-ètrc (pi'à votre exenq)le, sire, je pourrai souffrir j)atienniient l'outraffe (pii m'a été fait, et du(|uel je vous ferais liien volontiers le cadeau, s'il m'éUiil jiossilde, |)uis(pie vous avez une si belle patience. »
Le r(»i, (pii jusrpi'alors s'était montré insensilde à toul, ne le lui point à ce discours; cl, coiiuue s'il fût sorti d'un |)rol'ond sounncil, il s'arma de vigueur, counuença par punir sévcremeul ceux qui avaient offensé cette dame, et fut, (le|)uis, tics-e\acl n n'iiriiiicr les allenlals counnis contre l'Iioniieur de sa couronne.
Cd.NTI'S IIK lìOCCUIIv
NOI vi: L li; x
I.KS l; AII.I.Kl liS liAllLKS, or I.K VIKIM.A I; li \M(i| lìKlJX
Il n'y 11 |ias loii;;U'iii|)s qu'il y avait à UoÌdi^iic mi liùs-lial)ilp inrdfcin, uoiiinié iiiailic Allicil. A l'àfif de soixante ans son ('S[)ril était encore \(rl et plein d'afiiénient. Qnoi(|iie son corps eût perdu, comme il est aisé de le |)enser, sa elialenr naturelle, il ne laissait pas d'èti'e encore sensililo aux tendres niouvciiieiils de raiiioni'. Il aperçut un jour, à une l'cnèlre, une très-jolie veuve, nnuiiin'e, à ce (pu' plusieurs pers(Mincs m'ont dit, .Marguerite Cliisolieri. Cette dauu' lit une (elle imprcssicm sui' lui, (pi'd l'avait coutinucllenu'nl dans l'espril : cl comme s'il ciil été encore dans la vigueur de l'âge, il ne pouvait fernu'r l'ieil la nuit, (piand il avait passé le jour sans la voir; de là vint (jii'il allait et venait sans cesse, tantôt à pied et tantôt à cheval, sous ses fenêtres. La l)ellc veuve ne tarda |)as, ainsi que plusieurs autres dames, ses voisines, de s'apercevoir de cette al'fectalion. Lu ayant deviné le motif, elles rirent souvent eiisciid)le de voir un homme d<' cet âge et de cette gravité si passionnément amoureux, comme si l'amour ne pouvait ou ne devait se faire sentir (jii'aux jeunes gens sans expérience.
Pendant (pie le docteur continuail ses [iromcnades devant le logis de madame Chisolicïi, il la trouva, un ynii de fête, assise sui' le seuil de sa porte, avec plusieurs autres dames. Lajcuiu' veuve, l'ayant a|ieri'u de lort loin, com- ]il(ita aussitôt avec ses compagnes de le liien accueillir, a(in d'avoir occasiiui de le railler sur son amour. Elles se lèvent pour h; saluer; et l'ayant ensuite engage d'entrer dans une cour pour respirer le frais, elles le régalèrent de conliturcs, de fruits et de vins excellents. Sur la fin de la collation, elles lui demandèrent, en termes honnêtes et ménagés, counnent il était possihie (|u"ii se flit épris d'une dame (pii avait plusieurs amants, jeunes, aimalilcs, pleins de grâces et de gentillesse.
Le iiK'deciii, (pii \it liieii qu'on le liailinait, cl ipii en fut pupié, s'adressant à lavcuNc, répondit d'un ton également honnête, mais accompagné d'un sourire malin ; « .Madame, aucune i)crsonne sage ne sera étonnée de me voir amonreuN, et encore moins de vous ipii eu \alc/ si l'oit la peine. (Jiioiipic les années oteiit les l'urces nécessaires pour bien remplir les e\c'i'cices de l'amour, elles n'otcnt l'cpcndaiit pas les désirs ni le discernement (jii'il l'ani p<iur voir ce (jui est vraiment aimable; au ('(uilraire, ('(uiimc les liommes âgés ont plus d'expérience, aussi distinguent-ils mieux ce (|ui m(''iili' de l'attachement et do
Les Railleurs raillés, ou le vieillard amoureux.
l'RKMlÈRF. .iniRNÉE. i\
l'amour. Voulez-vous que je vous dise ce (|ui ui'a déterminé n vous aimer et à suivre ma pointe, quoique vous ayez plusieurs jeunes soupirants? c'est, madame, «piejc me suis plusieurs fois trouvé en divers lieux où j'ai vu <les dames eoUationner avec des lupins et des porreaux. Quoique le porreau n'ait lien de bon par lui-même, il est certain que la tète est ce qu'il a de moins mauvais et de moins désagréable au iioùt. Cependant, par un caprice trop ordinaire à votre sexe, j'ai vu plusieurs de ces mêmes dames empoigner les porreaux par la téle et en savourer la queue ipii a pourtant un fort vilain goût. Que savais-je, madame, si en fait d'amants vous n'auriez pas un semblable caprice? et, dans ce cas, je devais naturelleiiieiit m'atlendre à être préféré à Ions les autres. »
Ce discours, au(|uel on ne s'attendait guère, couvrit la veuve et les antres danu's d'un peu de confusion. « Notre témérité, monsieiu", dit madame Cliisolieri, en s'adressant au médecin, a reçu le juste cbàtiment (pi'elle méritait ; je vous prie, monsieur, d'être i)ien persuadé que, loin de vous en vouloir, je suis tjès-llattée des sentiments que je vous ai inspirés. Je fais cas de votre amitié, connue de celle d'un homme aimable; ainsi comptez sur ma reconnaissance et sur tout ce (|ui dépendra de moi poui- vous (dtliger, persuadée cpievous n'exigerez rien que d'honnête. »
Maître Albert remercia la veuve de ses offres obligeantes. Puis il se leva, j)rit congé de la compagnie, et se retira en éclatant de rire. La dame se trouva fort sotte, et se reprocha plus d'une fois d'avoir voidu badiner un homme qu'elhne connaissait presque point, et qui en savait beaucoup plus qu'elle siu' Tar- (ielc de la raillerie. Si vous êtes sages, mes chères amies, vous profiterez de son imprudence.
LK THOMl'ElU TUUMPK OU LK FAIX l'KRCLl S l'I.M
Il n'y a pas longtemps qu'il y avait à Treviso un Allemand nommé Aniline. La misère l'avait réduit à l'état de portefaix ; mais, dans sa pauvreté, il était généralement estimé, à cause de ses bonnes mœurs et de la sainteté de sa vie. Ou'il ait réellement vécu en saint ou non, les Trévisans assuient qu'à l'heure de sa mort, les cloches de la grande église de Treviso sonneront d'elles-mêmes. On cria au miracle, et tout le n)onde disait que c'était là une preuve incontoslahle que cet Arrigne avait vécu en saint, et qu'il était au nombre des bienheuieux. Le peuple court en foule à la maison où il était décédé, et on le porte on la grande église avec la même pompe que si c'eût été le corps d'un saint canonisé. Les boiteux, les aveugles, les impotents, et généralement toutes les personnes affectées de quelque maladie ou incommodité y furent amenées, dans
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la persuasion (ju'il sullisait de toiulicr \c corps de ce nouveau saint pour être
guéri (le toutt; espèce île mal.
Pendant (jue de tous les lieux eirconvoisius on arrivait à Treviso an luuil de ses miracles, on vit arriver trois de nos Florentins. L'un se nommait Stechi, l'autre Martelin et le lidisièiiie Marquis. Ils étaient attachés à de grands seigneurs, (pi'ils amusaient par leurs singeries et par leur habileté à contrefaire toute sorte de personnages. Les trois nouveaux déi)arcjués, qui entraient pour ia première l'ois dans Trévise, furent très-surpris de voir le peuple courir en Ioide dans les rues. Lors(|u'ils eurent appris le sujet de tous ces mouvements, ils eurent envie d'aller \oir cet olijet de la curiosité publique. Ils n'eurent pas jìlutòt posé leur bagage dans une auberge, que Marquis dit à ses deux camarades : « Nous voulons aller voir ce corps saint, c'est fort bien ; mais je ne vois pas ti'op comment nous pounons y réussir. J'ai ouï dire que la place était couverte de suisses et d'autres gens armés, que le gouverneur de la ville a fait poster dans tous les environs pour prévenir le désordre. D'ailleurs, l'église est, dit-on, si pleine, qu'il n'est jirescpie pas possible d'y aborder. — Laissez-moi faire, répondit Martelin, i|ui avait plus d'envie (jue les autres devoir le nouveau saint: je trouverai le moyen de percer la foule et d'arriver jusqu'à l'endroit où est le coips. — Et comment t'y prendras-tu? répliqua Marquis. — Tu vas le savoir. Je contreferai l'hounne impotent et perclus : tu me soutiendras d'un côté, et Stechi de l'autre, conmie si je ne pouvais marcher seul, et vous ferez sendjlant de vouloir me mener auprès du saint pour être guéri, tjuel lionmu', en nous voyant, ne se rangera pas pour nous laisser approcher? »
Cette invention plut extrêmement à ses deux compagnons; et, sans délibérer davantage, ils se mirent en chemin. Arrivé au coin d'une rue peu fréquentée, il se tordit tellement les mains, les bras, les jambes, la bouche, les yeux et toute la figure, (jn'il parut, dans le moment, hideux, é|iouvantable. A le voir, on aurait réellement assuré qu'il était perclus de tous ses membres. Cela fait, les deux autres le saisissent, chacun d'un côté, et s'acheniineiit vers l'église. Contrefaisant les affligés, ils prient, au nom de l'ieu, toutes les pcrsoiuies (pi'ils rencontrent sur leur passage, de Us laisser avancer, ce (|Me tout le monde fait volontiers. Ils eurent bientôt attiré les regards des spectateurs, si bien tpi'on criait ])artont : Place., place au malade! Ils arrivèrent en peu de tem|)s auprès du corps de saint Arrigne. Un profond silence règne alors dans toute l'église. Tous les spectateurs, immobiles et dans ralleule de l'événement, ont les yeux attachés sur Martelin. (]ehii-ci, très-habile à bien j(Uier son rôle, se fait ])lacer sur le corps saint. Aj)iès avoir demeuré qu(d(pu's moments dans celte position, il conuneiice à étendre peu à peu un de ses doigts, puis l'autre, |)nis la main, puis les bras, et insensiblement tons les autres memlues. A cette vue, l'église retentit des cris de joie i\uv poussent les assistants; mille voix s'élèvent à la
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fois à la louange de saint Arrijinc. Le l)iiiit des acclamations l'ut si grand et si réitéré, qu'on n'aurait pu entendre le coup de tonnerre le plus éclatant.
Cependant, non loin du corps, il se trouva par malheur un Florentin (pii connaissait depuis l()ngtem|)s Martelin, mais ipii n'avait pu d'abord le remettre sous la forme (pTil avait en eutraid. IK's (pTil le vit dans son état naturel : « Que Dieu le punisse! s'écria-t-il aussitôt. Oui n'aurait prisée coquin pour un lionmie réellement perclus? — Quoi! dirent quelques Trévisans ipii entendirent ces paroles, cet homme n'était pas paralyticpie? — -Non, certes, répondit le Florentin; il a élé toute sa vie aussi bien tourné et aussi droit qu'aucun de nous; mais c'est de Ions les lialadins celui (pii sait le mieux s(! déligui'er cl prendre la l'orme qu'il lui plait. »
A peine a-(-il achevé ces mois, t\ur plusieurs Trévisans, sans vouloir eu savoir davantage, poussent avec force pour se faire un passage à travers la l'(ude; et, parvenus à l'endroit où était Martelin : « (Ju'on saisisse, s'écriaient-ils, cet inq)ie, (pii vient ici se jouer de Dieu et de ses saints! 11 n'était point peichis; il s'est contrefait pour tourner en dérision notre saint et nous-mêmes. » Aussitiit ils s'élancent sur lui, le renversent, lui arrachent les cheveux, déchirent ses hahils et font pleuvoir sur sa tète une grêle de coups. Tout le monde était si indigné, que les personnes les moins fanatiques et les plus sages lui lâchaient, les unes un coup de pied, les autres un coup de poing ; href, pas un des assistants n'eût cru être homme de bien s'il ne lui eut ap|ili(|ué (pn-hpui soufflet. Mari clin avait beau demander grâce et crier miséricorde, on ne se lassait point de le frapper.
Steclii et Marquis, voyant un denoùmenl si peu attendu, conqirirent ipie leurs affaires allaient fort mal; et, craignant pour eux-mêmes un pareil traitement, ils n'osèrent secourir leur pauvre camarade. Au contraire, ils prirent le parti de crier conmic les autres : Qu'on assomme ce scélérat! Cependant ils songeaient à le retirer des mains (h- la populace qui l'aurait infailliblement tué, si Manpiis ne se fut avisé d'un expédieni qui lui réussit. Connue il savait (pie Ions les sergents de la justice étaient à la porte de l'église, il courui, le plus pronqilement (pi'il lui fut possible, chez le lieutenant du podestat. « .lustiee, monsieur, s'écria-t-il en se présentant à lui, justice! il y a ici un fdon ijui vient de m'eulever ma bourse où j'avais cent ducats. .Je vous supplie de le l'aiie arlèler, aiin que ji' retrouve mon ai'genl. » Diui/.e sergents courent aussitôt vers l'cndioil où le niallieui'eux Martelin était immolé; ils fendent la |)resse avec beaucoup de peine, rarraclienl tout meurtri et tout moulu des mains de ces furieux et le mènent au palais.
Un grand nondire de gens, cpii s'imaginaient (pie Martelin avait voulu se iiKKpicr d'eux, s'empressèrent de le suivre; et, ayant entendu dire, ipiMI était arrêté comme coupeur de bourses, ils crurent avoir trouvé une occasion favo-
ic. . CUNÏKS llK IKM'.CACK.
rallie pour se m'ii^cj' de lui. (iiiiicuii dinK' liil liaulciiii'iil ijiril lui axail \(ii('>
la sioiinc.
Sur CCS piaiiilcs, le liculciiaul du podcslal, iuiiiinie iulci;r(! cl severe, le iil eulrer daus un lien relire, el [irocéda à son inteiroiialoire. Mais Alarielin, sans être du Inni alarme de sa delenlidu, ne lui re|Mindail (|iie par des jilaisaiileries. I.e juiic en lut si iirili', (|iril le Iil allaelier à reslra|iade, on il le Iil Irailer de
la iiiiiine manière, dans le dessein tie lui Taire avmier ses V(ds, [imir avoir lieu de le condauincr ciisuile à èlre pendu. Ajìrcs la (picslion, le juge léitéra ses interrogatoires, lui deinandanl toujours s'il n'était jias vrai (|u'il lût conpalilc de ce diinl ou l'accnsail. Ce malheureux, voyant (pTii ne lui servait de rien de le nier : « Ahuiseigneiir, dit-il au juge, je suis pnM à conlcsser la vérité, |)ourvu (jne Ions ceux ipii m'aecuseul désignent le temps et le lien où j"ai coupé leur lioursc, puis je vous déclarerai iugénumeul tout ce que j'ai l'ait. »
Le juge y consentii volontiers; el ayant fait venir (|ucl(pies-uns des accusa-
DKixiÈMi-: jni RNÉ(.. ^^
leurs, il les interrogea séparénicnt. L'uii ilisail (ju'il y avait huit jours passés, l'autre six, l'autre quatre, et quelques-uns soutenaient que l'affaire était du jour niénie. Martelin ayant entendu leurs réponses : « Ils ont tous menti, dit-il au juge. Je puis, monseigneur, vous en donner une bonne preuve; car il n'y a (|uc quelques heures que je suis arrivé dans cette ville, où je n'étais point encore venu ; et plût au ciel que je n'y eusse jamais mis le pied ! A mon arrivée, mon mauvais sort m'a conduit à l'église où est exposé le corps du nouveau saint, et où j'ai été maltraité de la façon dont vous pouvez juger par les marques que je porte. Si vous doutez de ce .que j'ai l'honneur de vous dire, les officiers du gouverneur, devant lesquels les nouveaux venus sont obligés de se présenter, son livre et mon hôte même vous en rendront témoignage. Si, après ces informalions, vous trouvez que j'ai dit vrai, vous êtes trop équitable pour uw. faiie subir, à l'instance de ces garnements, un supplice (|ue jene mérite pas. »
Pendant que ceci se passait. Marquis et Stcchi, alarmés de la sévérité du juge, l't sachant qu'il avait fait donner l'estrapade à Martelin, étaient dans la plus grande inquiétude sur le sort de leur camarade, et ne savaient quel parti prendre pour le tirer de là. « Nous avons fait une bien mauvaise manœuvre, disaient-ils; nous l'avons tiré de la poêle pour le jeter dans le feu. » Sur cela, ils vont trouver leur IkMc, et lui racontent le fait, qui le fit l)eaucou|) rire. Il les mena à un certain messire Alexandre, habitant de Trévisc, qui avait beaucoup de crédit sur l'esprit du gouverneur. Après (pi'oii lui eut également di't:iill('' la mésaventure de Martelin, sans lui en cacher la moindre circonstance, ils le prièrent de prendre pitié de son état, et de voidoir bien s'intéresser pour lui. .Messire Alexandre, après avoir ri son soûl de ce récit, alla trouver le gouverneur, et obtint qu'on enverrait chercher Martelin. Ceux ipii furent chargés de cette commission le trouvèrent encore devant le juge, à genoux, en chemise, et dans la plus grande consternation, parce (|ue le juge se trouvait sourd et insensible à toutes ses raisons. Ce magistrat, qui haïssait singulièrement les Florentins, voulait absolument le faire pendre. Il lit même des difficultés pour le céder au gouverneur, et il wc s'y décida qu'après y avoir été contraint par des ordres réitérés et formels.
Aussitôt que Martelin eut paru devant son libérateur, il lui raconta, sans Tiul déguisement, tout ce qu'il avait fait, et lui demanda, pour grâce spéciale, de le laisser partir, disant que jusqu'.à ce qu'il se fût rendu à Florence, il croirait toujours avoir la corde au col. Ce seigneur rit longtemps de cette aventure. Il lit présent d'ini habit à chacun des trois compagnons, ipii partirent siir-lecbauqt, bien satisfaits d'avoir échappé à un tel danger.
48 CONTI' S DE nnr.CAcr..
NOUVKLIJ; Il
l.dlìAlSd.N llK SAINT .IIMKN
Du ti'iii|is (|irAz7,o, nianjuis do Fonare, vivait, un niarcliaiid nommé Renaud (l'AsI, \ciuiril de iSolognc, (lù (lucliinos affaires l'avaient appelé, s'en retournait rli(7 lui, liiis(|u"au siutir de Ferrare, el tirant du eùté de A'éioue, il rencontra des ueiis à rlie\al, (pi'il |)rit pour des marcliaiids, el i|iii étaient des hris'ands el des viileins de graud eiieuiiii. 11 s'en laissa aeeoster sans aucune déliauce, et (•(Uisentit volontiers de l'aie rdule avec eux. Ces coquins, voyant (|u'il élait eonnnerçant, jugèrent (|u'il dcsail p(uter de l'arf^ent, et fonuèrent eu eu\méincs le projet de le détrousser aussitôt (pic le moment serait favorable. Pour éloigner toute crainte de son esprit, ils |iarlent d'iionneur et de prohité, affectent de j^iands sentimeids d'honnêteté, el s'ciiiprcssent de lui montrer de l'estime et de l'attactiemeid eu saisissant toutes les occasions de lui faire Jjolitesse.
Renaud, charmé de leurs bons procédés, se félicitait de cette bonne rencontre, d'autant plus qu'il n'avait avec lui qu'un seul domestique, aussi bien nunité (pie lui, mais qui ne lui était d'aucune ressource contre l'ennemi. Vftnl eu causant de eboses et d'autres avec ces brigands, la conversation tomba sur les prières (pi'on fait à Dieu. Alors un de ces malheureux, lesquels étaient au nombre de trois, dit à Renaud : « El vous, mon gentilliomme, quelle prière éles-voiis clans l'usage de faire quand vous êtes en voyage? — A vous dire le vrai, ré[)ondit-il, je ne me pi(pie point de savoir beaucoup d'oraisons; je vis à l'anticpic et toni simplement. Cependant je vous avouerai ipi'en campagne je suis dans l'usage de dire tous les matins, avant de sortir de l'auberge, un Pater noster et un Ave Maria pour l'âme du père et de la mère de saint Julien, afin d'avoir bon gite la nuit suivante. Je vous assure que je me suis bien trouvé de cette prière. Il m'est arrivé plusieurs fois de tomber dans de grands dangers: mais je m'en suis toujours tiré, et j'ai toujours rencontré, le soir, une sûre et excellente auberge. C'est ce qui m'a donné une grande confiance en saint Julien, (^n l'honneur dmpiel je récite ces deux c(Uirtes |irières. C'est à lui seul (pie je suis redevable de cette j;ràce (|iie Ilieii m'a lenjums aecerdee. Je vous assun^ (pie si j'diiiellais de dire ces oraisons, je ne eidiiais pas elre en sùrelé |iendanl le jiilir, ni Iniuvei- une reliaile siire piinr pas>er la imil . — Ft ce malin, niinisienr, ,i\e/.-\(ms lécite ce l'ater et cet Are'.' lui dit celui (pli l'avait interrogé, — Sans doute, i('p(mdit Renaud. — Tant mieux |)our toi, dit alors en lui-même
DEIXIÈMK ,I01;RNÉK. M
ce scélérat, (jui pensait à exécuter son projet; car, si lu y as manqué, il ne tiendra pas à moi cpie tu ne sois très-mal logé ce soir. » Puis élevant la voix : « J'ai voyagé, lui dit-il, |)our le moins autant que vous; et quoique je n'aie jamais dit votre oraison, dont on m'a plusieurs l'ois vanté rellicacité, il ne m'est cependant jamais arrivé d'être mal logé. Je gagerais même que ce soir je trouverai un meilleur gîte que vous, nonobstant votre oraison. Il est vrai que je suis dans l'usage de réciter, au lieu de cela, le verset Diripuhtl, ou V Intemerata, ou le De profundis, qui, selon ce (jue me disait ma grand'mère, sont d'une trèsgrande vertu. »
Tout en causant de la sorte, ils continuaient leni' route, el les trois co(piins ne perdaient point de vue leur projet; ils n'attendaient que le lien cl le moment favorables |iour Texécuter. Après avoir passé à côté iruiie forteresse appelée CliiUeau-Guillauine, ils .s'arrêtèrent dans un lieu solitaire et couvert, sous prétexte de faire boire leurs chevaux au gué d'une petite rivière, et puis se jettent sur Renaud, lui enlèvent son cheval et ses habits, et le laissent là à pied et en chemise. « Tu verras, lui dirent-ils en s'éloignant, si ton saint Jidien te donnera un bon logis cette nuit; pour le nôtre, il sera bon selon toutes les apparences. » Après ces douces paroles, ils passent la rivière el continuent leur route.
50 COM'KS 1)K lidCCACi:.
!>(• (l(>iiicsti(|ii(' (le Ronaïul, (|ui ('-tait irsti- tlciiièri', Ir voyant aux prises avec CCS litii;aiuls, au lieu de volei' à son secours, lui assez |iollron on plulôl assez iiii'cliaul |iour timnici' liridc sur-lc-cliain|i, cl i^alopa jus(|u"à ce (|u'il lui au Cliàleau-GuillauMic, où il arriva de nuit. Il alla lo^cr dans ime des ineilleurcs auberges, sans se imcIIcc aucnucuienl en |icÌMe de sou niailrc.
Cependant lienaud, prescpie tout nu, exposé au i'roid et à la iieii;e (pii touillait à t;ros llocons (car c'était dans le cœui- de l'Iiivcr), maudissait sa destinée, cl, vovanl (pi"il taisait (d)seur, ne savait (pici paili prt'udrc. 'IVausi de Iroid cl ciaipiaul des deiils, il se lourue Av tous ci'ih's pour \oir s'il u"\ aurail pas dans les environs (picNpic asili' oiì il put passer la luiil. Ce pavs porlail encore reuiprcinlc des ravaj^es (pu- la guerre y avait causés; t(Uit était devenu la proie desllanunes; si l)ien (pu; Ucnaud, n'apercevant ni maison ni cliaumière, pril le parli, plutôt (pie de se laisser mourir de i'roid, de gagner le chcnun i\v (iliatcau-Guillaunic, ignorant parfaitement (|ue son doniestitpu' se l'ût retiré dans celte forteresse. 11 imaginait (pu\ s'il avait le lionlieur d'y cnli'cr, le <icl lui enverrait (juclciue secours. Mais, hélas! connue il était déjà loii nuit lorscpi'il y ari'iva, il trouva les portes fermées ci les ponts levés. I.c voilà désolé, et j'avoue qu'on le serait à moins. Cependant, comme le désespoir ne remédie à rien, il court çà et là pour découvrir un endroit où il puisse au moins se garantir de la neige qui tondiail en abondance. Heureusement il aperçut une maison située sur le rempart, hupielle, avançant un peu en dehors, huinail au bas un petit cou\erl. Rciiaïul s'y arrêta sans balancer, dans la l'ésolutiou d'y alIcMilrc Icjnui'. Ì&OUS cet avancement était une petite porte autour de kupu'llc il y a\ail un [)eu de paille. Il la ramassa avec soin, et s'en fprma un lit du mieux qu'il put. l.à, accniupi cl soufllant dans ses mains engourdies par le froid, il g(''niit >ur s(ui état cl murmure contre saint Julien de ce (pi'il récompense si mal l,i dévote; couliaucc ([u'il avait en lui. Ce bon .saint, ipii ne l'avait point jicrdu (l(! vue, t(Uicbé de conq)assi(m, ne laida pas à lui procurer un asile beaucoup meilleur.
Vous saurez ipie dans cette maison, dont la .saillie servait de couvert au pauvre lienaud, logeait une jeune veuve, jolie et charmante autant (pi'il soit |)ossible de l'être. C'était II iiiaitrcssc i\n niaiipiis d'.Vzzo, gouverneur de la forteresse. Il l'aiiiiail à la folie, cl l'ciitrcleiuùt dans cette maison, afin d'être à piu'tée de la voir plus à sou aise cl sans témoins. Le marquis ilcvait piécisi''MicMÌ aller passer la nuit avec elle, i^a dame, (^n conséquence, lui avait fait i)ré|)arer un bain et un souper niagniliipie. Tout était disposé pmir le recevoir, lorsipTun de ses gens vint ailiKmcer (pi'il ne jioiivait s'v rendre : des lettres, (pTliil exprès avait ap|ioili''cs, idiligeaieiil le giuiverncur de partir siii-lc-cliamp pour h'errare. La dame, l'àcliée d'avoir l'ail imilileiiieiit tant de préparatifs, voulut ilii moins pnditer diiliaiii desliiii' ;iii iiianpiis. Ce liaiii i''lail lioit près de lapnitcoù gisait
DETMÈME .lOllRNÉE. 51
le |iauvic iiiniioiKlu. Elle cn sortait clans le moment (|uc Renami s'était placé ihms (l'I emlidil ; et, ayant entendu ses doléances et le cliqnetis de ses dents : « Va voir, dit-elle à sa servante, ce (jne c'est. » La lille monte, regarde par la fenêtre, et ajicrçoit, à la favenr d'une faible clarté, nu lioimne en chemise, assis sur le seuil de la porte. Elle lui demande ce qu'il fait là. Renaud veut lui répondre; mais le claquement de ses dents ne lui permet jias de hien articuler ses paroles. Ce ne fut qu'avec beaucoup de peine qu'il parvint à lui fa re entendre distinctement ce qu'il était, et à lui conter, en peu de mots, son désastre.
Cette fille, naturellement sensible, courut vite cn informer sa maîtresse, et la pria d'avoir compassion de ce malheureux. La dame, qui n'était pas moins Innnaine, se souvenant qu'elle avait la clef de cette porte, par où passait le marquis quand il ne voulait pas être vu : « Va lui ouvrir, lui dit-elle, nous avons de quoi le loger et de quoi lui faire un bon sonjier. » La lille, louant la bonté d'âme de sa maîtresse, se hâta d'aller lui ouvrii'; el, le voyant presque mori de froid, elle le fail entrer dans le bain encore chaud. Vous jugez bien qu'il ne se le lit pas dire deux fois. Le pauvre diable crut ressusciter en sentant celte douce chaleur. Pendant (pi'il reprenait ses esprits et ses forces, la charilable dauu; lui fit chercher un habit parmi ceux de son mari, mort depuis peu de teuq)s. Cet habit lui allait si bien, (ju'on eût dit qu'il avait été fait poiu' lui. Se voyant ainsi velu d'une manière di'cenle, et attendant les ordres de sa bienfaitrice, il commença à bénir Dieu et saint Julien de lui avoir envoyé un secours si inallendu, et de l'avoir conduit dans un si bon logis.
La dame, s'étant un peu reposée, se rendit dans une salle, au rez-de-chaussée, où elle avait fait allunuM' un grand feu, et demanda des nouvelles du marcband. La domesticpie répond qu'il est habillé, qu'il est bien fait de sa personne, et qu'il a l'air d'un très-galant honnne. « Dis-lui d'entrer, reprit la dame, il se chauffera, et je le ferai souper avec moi, car il y a toute apparence ipi'ila bes(nn de manger. » Renaud paraît, et fait son compliment en honnne qui a reçu une certaine éducation; il tâche d'exprimer sa reconnaissance du mieux (\m Ini est possible. La beauté de son hôtesse, dont il est frappé, lui rend encore ses bienfaits plus précieux. Il ne se lasse point de la regarder et de l'admirer. La dame, de son còte, trduvant à sa mine et à ses discours qu'il était tel que la servante l'avait dépeint, le combla d'honnêtetés, le fit asseoir devant le feu à côté d'elle, et le pria de lui raconter le malheur qui lui était airivé. Renaud lui en lit le récit dans le plus grand détail. Elle ne douta point de la vérité de son aventure; car son valet, en arrivant au Château-Cuillaumc, avait lépandu le bruit que son maitre avait été volé et peut-être assassiné par ime bande de brigands. Cette nouvelle était parvenue jus(prâ la dame, ce qui fit qu'elle lui doima des nouvelles de son d(imesti(|ue, ajiiulant (|u'il lui serait facile de le trouver le lendemain matin.
r,2 e. GATE. s DI' ItnCCACE.
Pc'iulant Ioni" ronversalion, la fillo avail servi le soiipor. fìcnaud ont ordre do se mettid à lal)le; il obéil sans peine et inanjiea, ronune on petit penser, de fori bon :iii|n''lil . La dame avait Ics veux toiiiours (ixes sur lui. l'Ius elle le rejjardail el ]dus elle le Iroiivail ainialde. Soit (|ue l'alleMle dn iuar(piis eiìl déjà mis ses esjirils en nionvcmenl, soit (pi'elle liil eliai'mée de la liomie iiiiuc, de la jemiesse el des manières a;;réal»les de ilenand, elle eoiKjiit de la passion jioiir Ini. « Oiiaiid je proliterais de Toerasimi, disait-elle intérienrement, je ne l'erais (|nc me veiifior dn iiiarf|nis ipii s'e>l moqné di- moi. » A peine lul-oii sorti de table, tjn'elle prit la servante en parlienlier ponr la ))ressentir sur ce (lii'ellc était tentée de l'aire. (!elle-ei, ipii eomiaissait les besoins de sa maîtresse, el (|ni lisait parl'aiteincnt dans son intention, Ini eonseilla de se saiist'aire, el Ut de son mieux pour lever tous ses scrupules.
La dame alla doue se remettre auprès du l'en où elle avait laissé Renaud, qui, eomprenant très-bien ce dont il était question, se félicitait intérieurement de n'avoir pas manqué de dire ce jour-là son oraison. Elle se |daça presque vis-à-vis de lui, et après lui avoir lancé plusieurs regards amoureux : « D'où vient donc que vous êtes si pensif? Est-ce que la perte de votre cheval et de vos habits vous afflige? Consolez-vous, vous êtes en bonne maison, et regardez-moi comme votre amie. Au reste, ajouta-t-elle, savez-vous que sous cet habillement, qui vous va à ravir, il me semble voir feu mon mari, à qui il a aj)partenu? Savez-vous encore cpie d'après cette idée, j'ai été vingt fois tentée de vous embrasser et de vous faire mille baisers? Je vous avoue niéiiie que je me serais satisfaite, si je n'avais été retenue par la crainte de vous déplaire. »
A ce discours, accompagné d'un ton qui décelait la passion la |ilus vive, Renaud, qui n'était rien moins que novice, s'approche de la belle et lui dit en levant les bras au ciel : « Que je serais ingrat, madame, moi qui vous dois la vie, si j'étais capable de trouver mauvais ipielque chose tpii vous fit plaisir! Satisfaites donc votre envie, embrassez-rnoi, faites-moi des baisers tant que vous voudrez ; je vous assure que je m'estimerai très-heureux de vos caresses, et que j'y répondrai de loute mon âme. » Il n'eut pas besoin d'en diic davantage. Entraînée pai' la passion qui la dominait, la dame se jette anssitiM à son col, et lui donne mille tendres baisers que Renaud lui rend avec usure. Après avoir ainsi demeuré quelque temps attachés l'un à l'autre, ils (tassent dans la chambre à coucher el se mettent dans le lit. Je vous laisse à jieiiser les plaisirs (pi'ils goûtèrent : je vous dirai seidemeiil que l'oraison en riiomieur de saint Julien produisit des merveilles.
Le jour coiiimeueail à poindre, lorsque la dame se mit en devoir de congédier le marchand : et |ioui (jne personne ne se doutât de l'avenlnre, elle se contenta de lui doimcr des habits vieux et déchirés, (|u'clle accompagna, en dédommagenienl, d'une liourse bien garnie. Ajirès lui avoir recoiumaiidé le secret sur ce
L'Oraisnii de saint .1 iil ii'ii.
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qui s'était passé, et lui avoir indiqué le chemin qu'il (levait prendre pour rentrer dans la forteresse, où il ne manquerait pas de trouver son domestique, elle le lit sortir par la petite porte qui donnait en dehors de la forteresse.
Quand il fut plein jour et que les portes furent ouvertes, Renaud, feignant de venir- de |iliis loin, entra dans Chàteau-Guillaunie, et ayant trouvé l'auberge où était logé son doniesliijue, il prit d'autres habits qu'il avait dans sa malle. Il était sur le point de partir, monté sur le cheval de son valet, lorsqu'il apjirit que les trois brigands qui l'avaient volé la veille avaient été arrêtés pour quelque autre crime, et qu'on les conduisait dans les [irisons de la forteresse. 11 alla trouver le juge. Les voleuis ayant tout avoué, on lui rendit son cheval, ses habits et son argent; de sorte (ju'il ne perdit, à ce que dit l'histoire, qu'une paire de jarretières, que les voleurs avaient égarée. Après cela, Renaud, rendant grâces à Dieu et à saint Julien de cet heureux dénoùment, monta à cheval, et s'en retourna sain et sauf dans sa patrie, (luant aux voleurs, ils furent tous trois pendus le jour siiivMiil .
NOUVELLE III
LES TItOIS FIÌÈI5ES ET LE NEVEU, Ot: LE MARIAGE INATTENDU
11 y eut autrefois, dans notre ville de Florence, un chevalier nommé messire Thébalde, (pii, selon quehpies-uns, était de l'illustre maison des Lamberti, et, selon d'autres, de celle des Agolanti. Ces derniers n'appuient leur sentiment (pie sur le train qu'ont mené les enfajits de Thébalde, et qui était exactement le même qu'ont toujours tenu et que tiennent encore les Agolanti. N'importe de laquelle de ces deux maisons il sortait, je vous dirai seulement (jn'il fut un des plus riches gcntilshonunes de son temps, et qu'il eut trois fils. Le premier s'appelait Lambert, le second Thébalde, comme lui, et le dernier Agolant; tous trois bien faits et de bonne mine. L'aîné n'avait pas encore accompli sa dixhuitième année, lorsque le père mourut, les laissant héritiers de ses grands biens.
Ces jeunes gens, se voyant très-riches en fonds de terres et en argent comptant, ne se gouvernèrent que par eux-mêmes, et commencèrent par prodiguer leurs richesses en dépenses purement superflues. Grand nombre de domestiques, force chevaux de prix, belle meute, volières bien garnies, "able ouverte et somptueuse, enfin non-seulement ils avaient en abondance ce qui convient à l'éclat d'une grande naissance, mais ils se procuraient à grands frais tout ce qui peut
û.i CONTKS 1)K ItOC.CACf;.
vcnii- cil fantaisie à des jcniics gens; ('(''laiciil (■lia(|ii(' jour iKiiivcaii.v présents,
nouvelles l'êtes, sans |iai 1er des tournois (|n'ils dounaieiil de leiii|)s en temps.
In Irain de vie si lastnenx devait diminuer liieulùt les liiens dont ils avaient lii'iilé. Leurs reveiuis ne pouvant y snliii'e, il l'allul engaj^cr les leri'es, |iuis les vendre insensildemenl Tune a|irès l'ani i e pour satislaii'e les créanciers. Eulin, ils ne s'aperçni'cul de leur ruine (pie lors(|u"il ne leur restait pres(pie pinsiieii. Alors la pauvreté leni' ouvrit les y<'U\ (pie la richesse leur avait fermés. Rentrés en eux-mêmes, ils icconuureut leur folie; mais il n'était plus temps. Dans celte fàclieuse circonstance, Lambert prit ses deux frères en particulier; il leur représenta la ii;^ni(' lionoralde <\ur leur p(''re avait l'aile dans le niiuide, la fiu'tune iniiiiense ipi'il leni' avait laiss(''c, et la niis('re où ils allaieni se trouver réduits, à cause de leurs i'(dles (l(''penses et du peu d'oi'dre ipi'ils avaient mis dans leur conduite. Il leur conseilla ensuite, du mieux (pTil lui fui possible, de vendre le peu (pn iistail des débris de leurs richesses, cl de se relirei- dans ipiehpu' pavs (''tranuei' poni' cacher aux veux de leuis c(iiu|ialrioles leur niiséi'able silualiiui.
Ses frères s'élanl icndiis à ses représeidatious, ils sorlnciil tous trois de Florence à petit bruit et sans prendre con^é de persoinie. Ils alh'reiil droit eu An^let(>rre, sans s'ariêter ludle part. .Vrrivés à Ijuidres, ils loueiil inie pelile maison, l'onl peu de dépense, et s'avisent de ])rêter de l'argent à j^ros intérêts. La fori une lem l'ut si favorable, (ju'eii |ieii d'années ils eurent amassé de grandes S(unnies, ce (pii les mil à portée de faire allernalivemeiil les uns cl les antres plusieurs vova^jes à floreiice, où, avec cet aii^enl, ils acheti'reul nue jurande jiarliede leurs anciens doinaines et plusieurs autres terres. Klaiil eiilln M'iiiis y lixer tout à fait leur sc'joiir, ils s'v marièrent, après avoir louhiois laissé en Angleterre un de leurs neveux, nommé Alexandre, pour y ciMiliimcr le même commerce à leur prolit .
Etablis à Florence, ils ne se soiivinreul bieiilot [ilus de la pauvreté où leur faste les avait réduits. La fureur de briller s'empara de chacun d'eux, comme auparavant; et, (pioiipi'ils eussent fenmie et enfants, ils reprireni leur ancien train de vie,'.sanss'iii(piiéterdcrieii. C'étaient tous les jours de nouvelles dettes. Les fonds (prAU^xandre leur envoyait ne servaient qu'à apaiser les créanciers. Parce moyen, ils se soutenaient encore; mais cette ressource devait bientôt leur manquer. Il e>l hou de vous dire (pr.Vlexaiidre [uélail son aii^cnt aux j^ciitilshomnies el aux barons d'Aiif^lelerre, sur le reveiui de leurs gouvernements militaires ou de leurs antres charges, ce (pii lui produisail un grand prolit. Or, pendant que nos trois étourdis, se reposant sur sou coinmerce, s'endetlaient de jilus en plus ponr'niener leur genre de vie ordinaire, la guerre survint, contre tonte apparence, entre le roi d'Angleterre et riin de ses lils. Cette guerre inattendue mit le désordre dans ce royaume, les uns prenant parti pour le
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prie, lo aiilii's inuir le fils. Voilà le iiialhciireiix Alexandre privé des revenus (pfil percevait sur les places fortes et sur les châteaux oii commandaient auparavant ses débiteurs; le voilà forcé de discontinuer son commerce faute tic fonds. Néanmoins l'espérance de voir bientôt terminer cette guerre, et de ]iomvoir toucher ensuite ce qui lui était dii, le retenait encore dans ce pays.
Cependant les trois Florentins ne dimiiniaicnl rien de leurs dépenses ordinaires, et contractaient tous les jours de nouvelles dettes. Mais plusieurs années .s'étant passées sans qu'on vit l'effet des espérances ([u'ils donnaient aux marchands, ils perdirent non-seulement tout ciédit, mais ils se virent poursuivis et arrêtés par leurs créanciers. On vendit tout ce (pfils possédaient; et conmie le pi'oduit ne [)Ut suffire à payer toutes leurs dettes, on les tint en prison pour le sur|)his. Lem's fcimncs et leurs enfants, réduits à la plus afl'reuse indi;,rence, se retirèrent les uns d'un côté, les autres de l'antre.
.Vlexandre, qui s'impatientait de|)uis loniiteiiqis en Angleterre, dans l'espérance de récupérer ses fonds, voyant que la paix était non-seulement encore éloignée, mais qu'il courait riscpie de la vie, se détermina à revenir en Italie, et en prit le chemin. Il passa par les Pays-Ras. Comme il sortait de Bruges, il rencontra, presfjue aux portes de cette ville, un jeune abbé en habit blanc, accom- [lagné de |)lusieurs moines, avec un gros Irain et un gros bagage. A la suite étaient deux vieux chevaliers (pi'Alexandre avait connus à la cour de Londres, et (pi'il savait être parents du roi. Il lcsal)orde et en est favorablement accueilli. Il leur (lemande, chemin fai.sant et avec beaucoup de politesse, qui étaient ces moines (jui marchaient devant avec un si gros train, et où ils allaient. « Le jeune honnne qui est à la tète de la cavalcade, répondit un des milords, est ini de nos parents, ipii vient d'être pourvu d'une des meilleures abbayes d'.Viigleterre. Comme il est troj) .jeune, suivant les canons de l'Église, pour reuq)lir une telle dignité, nous le menons à Rome pour obtenir du pape une dispense d'âge et la confirmation de son électi(m: c'est de quoi muis vous prions de ne parler à personne. »
.Vlexandre continua sa route avec eux. L'abbé, qui marchait tantôt devant, tantôt derrière, selon la coutume des grands seigneurs qui voyagent avec une suite, se trouva par hasard à côté du Florentin. Il l'examine, et voit un jeune hoiiime bien tourné, de bonne mine, hoiinète, poli, agréable et charmant. Il lui si enchanté de son air et de sa figure, qu'il l'engagea poliment à s'appro- ( lier davantage et à se tenir à côté de lui. Il l'entretient de diverses choses, lui parle bientôt avec une certaine familiarité, et tout en causant, il lui demanile (pii il est, le pavs d'où il vient et l'endroit où il va. Alexandie satislil à tiiuli's ses (picstions: il ne lui laissa pas même ignorer l'état actuel de ses affaires, (|u'il lui exposa avec ime noble ingénuité. 11 termina son récit par lui offrir ses petits services en tout ce (jui pourrait lui être agréable.
,MÌ CO.NTES DI'; noce A CI'.
,M, l\ilili('' lui ruvi (le s;i iiiaiiirrc ile |i:iiicr, l'arile ci yraricusc. Il lidiiva dans II' xui di' sa voi\ jc ne sais i|lliii de (lmi\ i|iii aliali au id'iif. Sciilaiil iToìIrc l'iiili'ri't ipril lui a\ail d'aliord inspirò, il se mil à l^'ludicr de plus pii's, ci cdiiclul, d'aprcs ses oijscrvalions, qu'il devait èirc vi'rilaldcincul ^iculillioinuu', iiialiiré la profession servile ipi'il avait oxercé(; à Loiidics. 11 l'ut lonclic tle son infortune, et lui dit, |)nui' le consoler, (jiril ik; fallait désespérer de lien. « Qui sait, ajouta-t-il, d'un tiui ijui ainioiicait le vif iutérél ipTil prenait à son sort, (pii sail si le ciel, (pii n'aliandiuinc jamais les hommes de liien, ne vous réserve |ioint une Inilunc ét^ale à celle dont vous avez j(Uii, cl |)eul-élre |)lus considé-
rallie? » 11 liiiil par lui dire ipie piiisipTil allait en Toscane, où il devait passer lui-même, il lui ferait plaisir de demeurer eu sa cniupai^nie. Alexandre le leiiieicia de rintérét (ju'il prenait à son iid'ortunc, et l'assura (|u'il était disposé à se conformer à ses niiiiiidrc.s désirs.
Pendant (ju'ils voyaient ainsi de coiiipaf;nie, le jeune seigneur ant;lais paiaissait (|uel(|ucfois rêveur et pensif. Le Florentin, ipii lui devenait cliaipic jour plus cher, donnait lieu à ses rêveries : il avait des vues sur lui pour certain projet, il en était tout ocenjié, lorsque, après |)hisicnrs journées de marche, ils arrivèrent à une petite ville, ipii n'était rien moins que hieii piiiirxue d'anherges. On s'y airêla cependant, parla raison que \\. l'alihé était l'alii^m''. .Mexandi'c, qu'il avait (liarijé, dès le premier jour, du soin des loj^emcnts, parce ipi'il connaissait iiiieuv le |iavs ijue pas un de sa suite, le lit descendre à une auher;^e
ilont l.'hòte avait autrefois été son domcstii|iio ; il lui (it [)réparor la meilleure iliauilirc, ot coniuie l'auberge était tort petite, il logea le reste de Téquipage liaiis (liflërcntes hôtelleries, du mieux qu'il lui fut possible.
Après que l'abbé eut soupe et que tout le monde se fut retiré, la nuit étant déjà fort avancée, Alexandre demanda à l'hôte où il le coucherait, a En vérité, je n'eu sais rien, lui répondit-il : vous voyez, monsieur, que tout est si plein, (|ue ma laiiiiiie et moi sounnes contraints de coucher sur le plancher. Il y a cependant, dans la chambre de M. l'abbé, un petit grenier où je puis vous mener; nous lâcherons d'y placer un lit, et pour cette nuit vous y coucherez connne vous pourrez. — Comment veux-tu (|ue j'aille dans la chambre de M. l'abbé, puis(|u'elle est si petite, (|n'im n'a pu y placer aucun de ses moines?
— Il y a, vous dis-jc, un r(''duil où il nous sera facile de jilacer un matelas.
— Point d'humeur; si je m'en fusse aperçu quand on a préparé la cliainbie, j'y aurais fait coucher (juehiue moine, et j'aurais réservé pour moi la chambre (pi'il occupe. — Il n'est plus temps, reprit le maître du logis; mais j'ose vous promettre (jue vous serez là le mieux du momie. M. l'abbé dort, les rideaux de son lit scuit fermés; j'y placerai tout doucement un matelas et un lit (le plume, sur lequel vous dormirez à merveille. » Le Florentin, voyant (pu' la chose pouvait s'exécuter sans bruit et sans incommoder M. l'abbé, y consentit, et s'y arrangea le jdus doucement qu'il lui fut possible.
L'abbé, qui ne dormait point, mais qui était tout occupé des tendies impressions qu'Alexandre avait faites sur son esprit et sur son cœur, non-sevileinent l'entendait s(! coucher, mais n'avait pas perdu un seul mot de sa conversation avec l'hôte, o Voici l'occasion, disait-il en lui-ménu', de satisfaire mes désirs, si je la manque, il n'est pas sûr qu'elle se représente. » Résolu donc d'en proliter, et persuadé que tout le monde dormait, il appelle tout bas Alexaudre, et l'invite à venir se coucher auprès de lui. Celui-ci s'en défend par |)olitessc. L'abbé insiste, et, après quchpies façons, Alexandre cède enfin à ses instances.
A peine est-il dans le lit de monseigneui', (|uc monseigneur lui porte la main sur l'estomac, et commence à le manier, à le caresser de la même manièie que les jeunes lilles en usent quelquefois à l'égard de leurs amants. Alexandre en fut tout surpris. 11 ne douta |)oint que l'abbé ne méditât, par ses divers attouchements, le ])lus iulàme de tous les crimes. L'abbé, (|ui s'en aperçut, soit par conjecture, soit par (pu'bpie mouvement particulier d'Aiexandi'e, se mit à sourire; pour le détromper, il défait incontinent la camisole avec la(]uelle il couchait, ouvre sa chemise, et prenant la main d'Alexandre, la porte sur sa poitrine en lui disant : « Bannis de tou esprit, mon cher ami, toute idée déshonnéte, et vois à qui tu as affaire. » Oui fut sni'pris? ce lut .Vlexandre, qui trouva sous sa main deux petits tétons arrondis, durs et p(dis comme deux boules d'ivoire. Revenu de son erreur, et voyant (pie le
58 c.uMKs in; iiócc. \(:i;.
nrrh'ndii ìiIiIh'- (''lait iiiic riiiiiiic, il lui irud aiissilòl caresse poiir caresse; cl, sans antre céiéiiionie, se iriel en diMiir de lui jii'oiiver i|iril élail, lui, vérilahleiiiciil Ikiiiiiiic. « N'.diez pas si \ile en liooiine. Ini dit le Taux aldié en l'ai'rètant ; a\;nil de ponsseï' les ein)ses phis Inin, eiMMile/. ce ipie j'ai à mmis dire. A |)résenl ipie m>iis connaissez ninn sexi, je ne dins pas \iins laisser ignorer (|ni' je suis lille, el (|ne j'allais trouver le pape ponr le priei de me dninier lin époux; mais je ne vous eus pas plutôt vu l'antre jour, ipie, p^i nn (11(1
de n niallieni- ou de votre lionne l'ortniM', je nie sentis aussitôt i''pii>e de
vous. Mou aiiiowr s"e>t lelieuient l'oililié, ipril n'est pas possilile d'aimer plus (|ue je vous aime. C'est pouripioi |"ai t'oiiiié le dessein i\v vous épouser de pré-
férence à tout antre. Voyez si vous nie voulez pour votre l'enmie; sinon, sortez rie mon lit et retournez dans le vôtre. »
IJuoiiiue .\le\audre ne eiinmit pas assez liieu la dame pour se detei miiier si piomplemeiit, néanmoins comme il juj^eait, par son j;i-aud train el par la
ipialitédes fiens (|ui l'aceompajinaient, ipi'elle devait être lirlic it de li le
maison, et d'ailleurs la trouvant l'oii aimalile et tort jolie, il lui repondit, prestpie sans halaucer, ipi'il était disposé à l'aire tout ce ipii pourrait lui être a-ii-éalde.
Alors la Indie s'assoit sui' le lit : el . dans celti' alliliidc, dc\:iiil une image (le Notre-Seigneur, (lie iiiel un anneau au doif;t d'Alexandre, en sij;ne de leur foi el (le leur inntnelle fidélité. P4iis ils s'emluassèrenl, se ear(>.ss(''reut , et pas-
DEUXIÈME JOIUNÉE. 5'J
sèrcnt lo ii'sle do la nuit à se domior dos iiiarcjuos de leur coumiuiie salislaction. Ils [)rircnl des mesures pour tâcher de jouir des mêmes plaisirs le reste du voyayc; et (juand le jour fut venu, Alexandre se retira dans le petit réduit, et personne ne sut où il avait couché.
Ils continuèrent ainsi leur route, fort contents l'un do l'autre, et arrivèrent à Rome, après plusieurs jours de marche, non sans avoir pris de nouveaux à-compte sur les plaisirs du mariage. Ouelqucs joins après, Fabhé, accompa- ;,mé d'Alexandre et des deux niilords, alla à raudienec du pape; et après lui avoir présenté les saints accoutumés, il lui parla ainsi : « Très-Saint Père, vous savez mieux que |)crsonne (jue, jtour vivre honnêtement, il Tant éviter avec soin les occasions (jui peuvent nous conduire à faire précisément lo contraire. Or, c'est ce (|ui m'a engagé à m'enfuir do chez mon père, le roi d'Angleterre, avec une partie de ses trésors, et à venir déguisée sous l'hahit (pio je porte, dans l'intention de recevoir un époux de la main de Votre Sainteté. J'aurai l'honneur de vous dire que mon père voulait me forcer d'épouser, jeune connue je suis, le roi d'Ecosse, jiriuce courbé sous le poids des années. Toutefois ce n'est pas tant à cause do son grand âge que je me suis déterminée à prendre la fuite, que dans la crainte qu'après l'avoir épousé, la fragilité de ma jeunesse ne me fit tomber dans quelque égarement indigne de ma naissance et contraire aux lois de la religion. Je n'avais pas encore fait la moitié du chemin pour me rendre auprès de Votre Sainteté, lorsque la Providence, qui seule connaît parfaitement les besoins de chacun de nous, m'a fait rencontrer celui tprelle me destinait pour mari. C'est ce gentilhomme que vous voyez, ajouta-t-ellc en montrant Ale.vandre : il n'est pas de naissance royale comme moi ; mais son honnêteté et son mérite le rendent digne dos plus grandes princesses. Je l'ai donc pris jionr mon é[)oux; et, n'en déplaise au roi mon père, et à tous ceux qui pourraient m'en blâmer, je n'en aurai jamais d'autre. J'aurais pu, sans doute, depuis (|ue j'ai fait ce choix, me dispenser de venir jusqu'ici; mais, Très-Saint Père, j'ai cru dcîvoir achever mon voyage, tant poni' visiter les lieux saints Ai' la capitale ihi monde chrétien (pio pour vous rendre mes hoimnages, et vous supplier de vouloir liieu faire passer, devant notaire, un contrat de mariage que ce gentilhomnie et moi avons déjà passé devant Dion. Je me tlattc donc (|ue Votre Sainteté approuvera une union qui était écrite dans le ciel, et de laquelle j'attends mon bonheur. Nous vous demandons votre sainte liénédietion, que nous regarderons comnio un gage assuré do ci'llo do Dion, dont vous êtes le digne vicaire. »
Je vous Inisso à penser cpuds durent ètri' riHomioiiioMl ol la joio d'Alexandre, quand il ap|iril (pie sa foinmo était lille du roi d'Aiigloterro. Sa siirpiiso l'ut cependant moins grande (pie cello dos doiiv niilords. Ils eurent Ar la poiiio à retenir leur (h'pit, et auraient peut-être maltraite i'Ilulion et outragé la priii-
00 CONTES DK ROCCACE.
cesse, s'ils so l'ussoiil Irmivés aillciiis ([n'en l;i iursciicc du siuivciiiiii |)(iiilil'('. Le |i;t|ic, (!<■ sciii còli', ]i;iiut l'oi'l étomii' t\i' ce (|ii"il vciiail (rciitciidic, cl Iiouvm le clioix (le la ilaiiic iioii moins sin<;iilicr (|iic son (Iciiiiisciiiciit : mais, ne |i(iiivaiil cmiièclier ce (jui était résolu et déjà l'ait, il consentit à ce ((u'ellc désirait; puis il consola les niilords, leur fit faire la paix avec la dame et avec Alexandre, li\a le jour des noces, cl donna ses oiiircs pour les piéparatil's. La cérémonie! lui maiiuiliijue. Klle se lit en présence di' lous 1rs caidiuaux cl de plusieurs autres jiersomies de distinction. Le pape avait l'ait iiiéparer un superile l'estin. La dame v parut en habits royaux. Tout le monde la trouva diarmaute et la combla de com])linu'nts et d'élo<;es. Alexandre en reçut aussi. Il était l'ichement vêtu, et avait un maintien si noble, (|u'on l'aurait plutôt pris |)our un prince (|ue pour un liouniu' (|ui avait prêté sur yayes.
Quebpu^ l(ni|i> après, les nouveaux mariés partirent de Rome |iour venir à Florence, où la renommée avait déjà porté la nouvelle de ce mariai^je. On les y reçut avec lous les lionnems imaginables. La danu" paya les dettes des trois l'ièrcs, (pii sortirent de j)rison et rentrèrent dans la possession de tous leurs iiicns (ju'cUc leur raclieta. Elle alla ensuite en France avec son mari, empm-tant lun cl 1 autre l'estime et les rci^rets de t(Hite la ville de Florence. Ils ameucreiit avec eux Ai^idaut, un des luicles (P.^lexandre. Ari'ivés à Paiis, le roi de l'rauce les accueillit avec licaucoup de distincticui. Les deux miloids, (|ui ne les avaient point (piiltés jus(|u'alors, partirent de là pour reteuniier eu Anj-leterre. Ils firent si bien auprès du roi, qu'ils remirent sa lille dans ses b(uines j^ràces, et lui inspirèrent de l'estime et de l'amitié pour son j.;endre. (le UKMiartpie les reçut depuis avec toutes les démonstrations de la joie la jilns xivc. l'eu de temps après leur arrivée à la cour, il éleva son ficndre aux |i1ns hautes dignités, et lui diuma le comté de Cornouailles. Alexandie devint si liaiule pohti(|ue, (|u"il parvnil à racionnuoder le fils avec le père, (|ui étaient encore en guerre. Il rendit par ce moyen un service important au royaume et s'acquit l'amour et l'estime de la nation. Son oncle Agolant recouvra tout ce qui était dû à ses frères et à lui; et après que son neveu l'eut fait décorer de jilusieurs dignités, il revint à Florence chargé de richesses.
Le comte de Cornouailles vécut toujcuns depuis en b(unie intelligence avec la princesse sa fennne. On assure même (pi'après avoir beaucoiqi c(Milribué, par sa prudence et sa valeur, à la con(inète de l'Fcosse, il en fut couronné roi.
DKLXIEMK JOURNEE.
NO u velli: IV