‹ Contes;Chapitre 50 sur 56 · MESSIRE ROGER · texte numérisé non relu

MESSIRE ROGER

Messirc Roger do l'igiovaii a ('(l' un des plus Miiiiables el des plus vaillauls chevaliers qu'ait produits la ville de Kloreuee: peut-être aussi a-t-il été un des honnêtes hommes dont elle puisse se vanter, (loninie il était fort riche, qu'il brûlait du désir de s'illustrer, et qu'il voyait que la Toscane était un pays i)eu propre à favoriser ses desseins, il résolut d'entrer, pendant quel(|ue temps, au service d'Alphonse, roi d'Espagne, prince d'une réputation <]ui effaçait celle des princes ses voisins. Il passa donc à Madrid, suivi d'un nombreux écpiipage, et fut f(ut l)ien reçu du roi. Il vécut pendant (pielrpie temps auprès de lui d'une manière brillante, se signala par plusieurs belles actions, et accjnit bientôt la réjiulation d'un galant homme. Cependant, connue il étudiait avec soin le caractère et la conduite du roi, il reniar(|ua que ce prince accordait les grâces assez indiscrète-

\:i\ CO.NTKS l)K BOCCACK.

incili, cl i|iiç <'c n'cdiil |i;is Imijiiiirs le iiiérilc (|iii av;iil |i;\ii ;"i ses diiiis. (,cs cIimloaiix, les places, les liMninnics chiicnl (li^tllllllcs à dos ^ciis igimrc's, ci (jni navaienl (l'autre tili'c, |ioiir Ic^ nlilciiir, (juc liciiiir(iii|i friiilrii,'nc. Il se ciiiinaissail, il savait fort hicii ce i|ii il v;ilait, cl, vii\aiil qii nu I (nilillail ilaiis la (li>lril)iili(m (les laveurs, il cnit (|iic cet niiiili, (nul iiiiii>li' (|ii il ctail, lilcssail son honneur. Il r(!'Soliil donc ilc se rclircr. Il dcniaiida son coiiU('' an roi, et Tohliiit. Ce prince lui lit prc'seni de la pins liclle et de la meilleure uude (ju'il y eût dans ses écuries, telle euliu que llo^cr eùl pu la d(:sirer pour le long voyage (ju'il projetait. Ensuite le roi chargea un de ses gcutilsliornmes, dont il connaissait la sagesse et la discr('tion, de tâcher de trouver le moyen d'accompagner messile lUiger dans .sa route, sans (pril piit s'a|)ercevoir (|u'il eut des ordres pour cela ; de bien écouter ce qu'il dirait de lui, aliu de [)ouvoir lui en rendre compte, et de l'aire eu sorte de le ramener à la einu' apr('s (pi'il aurait hieu déclamé. I.'oltieier jniia l'oit liieii siin ii'ilc. Il l'piii le moiiiciit oii Iloger sortirait de la \illc. IIcn (jii il le Mt partir, il le ,siii\il, Taliorda, et, lui faisant accroire ipiil allait CM Italie, il inarcha avec lui, coiiime compagnon de voyage. Ils |iaiièieiil d'aliord de choses indifférentes et générales ; mais, sur les neuf heures, le gentilhomme dit à Roger : 'c Je crois (ju'il sci'ait à propos de faire pisser nos montures et de les l'aire un pi'ii rc|iailii\ » dn entre dans une liòlclleric, où toutes les liéles pissèrent, c\ce|)lé la mule : ce ([ni l'ut reinainpii'' de Roger. S'i''taiit l'cinis en route, on arrive à un ruisseau (mi ils lirciil Imire les hétcs, et où la inule ne mam|ua pas de pisser. « La peste soit de l'aiiiiual ! s'éci'ia Roger; il est du naturel du maitre de (pii je la tiens. » L'officier ne laissa pas écliappcr celle phrase ; il en avait di'jà recueilli heaucoup d'autres sur le ciuiiptc du roi, mais toutes étaient en son honneur. Le lendemain matin, le gentilliominc lit si bien, ijii il coiilr,iii:iiit lîogei- de rcvcnii' sur ses jias. du pii'^lcnd ipie, ne pouvant l'y dcici'ininci' par la peisiiasion, il l'y idiligea par ordre du roi. (jinn ipi il en soil, .\lplinii-.e, pr(''veiin di''ji'i di' son propos, le l'ail \eiiir. lui l'ail un Inni acencil, cl lui demande pour(pioi il l'avait comparé à sa mule. « Sire, répiuidit le Lloreiitin sans se déconcerter, j ai fait cette comparaison parce (ju'elle est juste. Ku effet, ma mule n'ayant pas pissé où il f.illait, et pissant où il ne fallait pas, a agi, ce nu!S(!udde, connue Votre .Majesté, (pii ne domie pas (piaud il le faut, et ipii donne quand il ne le faut pas, puis(prelle cninlilc Ar ses dons ceux ipii en sont indignes et (]u'elle les refuse à ceii\ qui II uni rien negligé |iour lesmériter. — .Mon clier Roger, répondit le idi, si je ne mhis ai pas, comme à heaucoup d autres, accordé mes faveurs, ce nest jias que je ne vous en aie cru heaucoup plus digne que la plupart do ceu.v ipii les mil idilciiues. Je connais tout volrt; melile, je vou.'< rends la justice (pii \oiis est due; mais vutic malhciu'eusc étoile s'est toujours opposée aux (d'I'ets de iii;i hniinc \olonté : c est elle cl mui pas moi (|u'il faut accuser, el je veux vous en dnimer une |)reuve coii\;iiiic;iiilc. — Sire, répliijua

niXIKME JOLRNÉF.. 495

le Tosiïin, je ne nie plains point de n'avoir en ancnnc jiart à vos dons, parce qneje ne suis pas lounnenté du désir d'augmenter ma fortune; mais je me plains de ce que cet oubli parait déposer et contre mes services et contre le désir que j'ai toujours eu de mériter votre estime. Cependant je reçois votre déclaration avec tout le respect et toute la reconnaissance que je vous dois, et suis |)rét à voir tout ce qu'il vous plaira, quoique vous n'ayez aucunonent besoin de justification à mon éjjard. » Le roi le mena dans une grande salle où, selon SOS ordres, il y avait deux cotïres fermés : » Un de ces coffres, lui dit-il ensuite en présence de plusieurs personnes, contient ma couronne, mon sceptre cl mes bijoux les plus précieux ; l'autre ne renferme que de la terre. Prenez lequel des deux il vous plaira : je vous donne celui que vous choisirez. Vous verrez, par cette épreuve, qui de votre étoile ou de moi a été injuste envers vous. »

Roger ayant obéi, le roi fait ouvrir le coffre (lu'il avait choisi : c'était celui qui ne contenait que de la terre. « A'ous voyez bien, reprit alors Alphonse en riant, que ce que j'ai dit de votre éfoile est exactement vrai ; mais vos vertus méritent que j'en corrige la maligne intlucnce. Je sais que vous n'avez nulle envie de devenir Espagnol ; ainsi je ne vous donnerai ni château ni place ; mais je veux que le coffre que la fortune vous a refusé soit à vous en dépit d'elle. Emportezle dans votre pays : qu'il soit pour vous et pour les vôtres un témoignage de votre vertu et de mon eiiqiressement à récompenser le mérite. Roger reçut le présent, et, après avoir fait les remerciments (ju'il méritait , il reprit, bien joyeux, le chemin de la Toscane.

NOUVELLE II

GLINOT l)K T.\CC(>

tniinot de Tacco, renonmié par son audace el ses brigandages, ennemi des comtes de Saint-Flour, chassé de Sieinie, fit révolter la ville de Radicofani contrôla cour de Rome, s'y établit, et pour s'y soutenir, faisait détrousserions ceux qui passaient dans les environs par les satellites qui lui étaicuit attachés. Poniface VIII occupait alors la chaire pontificale. I.'abbé de Clugny, (pi'on regarde comme le plus riche prélat de toute la chrétienté, vint faire dans ce temps sa cour à Rome. Là, s'étant gâté l'estomac par les excès de la bonne chère, les médecins lui con.seillèrent d'aller prendre les eaux de Sienne, et en ayant oh-

»0(ì ciiNïi's m; r.or.cvcK.

lenii rairréiiu'iit <lii |iii|ir, il |i;irlil en ì^i-ìiikIc |i(iiii|ic ri -.[wc iiii h.iiii Iirt'iix

(le cluirs, (rii(iiiiii;('s cl ir;iiiiiiKiii\, sans liii|i v"iii(|iiic|(i' ijc ce (|ii'iiii (li>ail de (■iiinot.

Celui-ci, instiiiil du voyage du |iicl;il, leiidil ses iilets, et l'eiilerma >i Lieu dans nn lieu lort clidil. lui et son Iniin. ((u"ii n'en éeliappn point un seul \iilct. Knsuile il lui di'|iul;i un de ses |)riuci|iau\ (dlicicrs, (|ui lui dit Inil ci\ilciueul, de SI pari, cpiil le juiail de v(Miir dc-icendre chez lui. I,'alil)é répondit en e<ilérc ipi d lu' le Icr.ul pa-^, (pi'il n'axail lieu à démêler avee Guinot : qu'il passerait outre, et (pi'il n'y avait personne assez hardi |)our s'opposer à son passage. Le (lé|)ulélui réplicpia respectnensemeni (pi'il était en un lieu où l'on ne reconnaissait de force supérieure que celle de lHeu mciiic. et oi'i les excouinnuiicatious, les iulerdiclious élaienl mé|irisécs et de nul cHcl : « Ainsi, je crois, monsieur, coulinua-l-il, «pic le parli le plus sage qiie vous ayez à prendre est de vous rendre de bonne grâce à l'invitation de (iidnol. »

Pendant cette petite coni'ércnce, arrixc une froupe de satellites, qui environnent uioiisie\ir l'aliljé et le forceul de pi-endre, avec tous ses gens et son bagage, le cliennn du cliàteau. Dès (ju'il v l'iil arrivé, on le logea, selon les ordres (pii avaient été donnés, dans une |iclite cliaiuliie lori étroit" el l'ori obscure, taiulis (pi'on donna à loules les persdiiiu's de sa suite un apparlement commode cl propuilidum'' ;'i leur (pialili'. ,\|ircs ipiHn ci'il nus eu sûreté les mulets, les clievaux et le reste de l'éi|uipage, Guinot alla trouver monsieur l'abbé, el lui dit : « (iuinol, uionsieur, dont vous êtes riiòte, m'envoie vous prier d'avoir la couq)laisance de lui déclaicr le bui el le sujcl de votre voyage. » l-'abbé, à qui re\|i(''rieuce du malheur avait déjà donné un peu de sagesse et de modolie, n'pondit à tout .sans se l'ai ic prier.

Il villi alors en téle à Guinot de guérir lui-même l'abbé sans lui l'aire prendre lie iiaiii. Il eut soin qu'on entretiid un grand l'eu dans sa petite chandire, et qu'on veillât cxactemcnl à sa porte, avec déleuse de laisser entrer personne. Il ne retourna le voir que \i' Iciidciiiaiii malin, lui apportant une serviette propre, deux tranches de pain rôti cl un grand verre de verdie deConiilie, puisé dans la provision même de l'abbé. « Monsieur, lui dit-il après les premières salutations, (iiiiiiiil. d.Mis sa jeunesse, étudia en iiiidcciiie, <l il pii'lcnd qu'il n'y a point de meilleur remède pour l'estomac (pie celui (juil veut vous l'aire. Ge (|ue je vous présente en est vni commencement: ])renez-le donc, el vous l'orliliez. I.'abijé, (pie la i'aiiii sollicitait plus \i\iiiienl que le désir de causer, mangea et iiiit avec plaisir, (piolipi'i! eût l'air de le l'aire avec dédain. Ensuite il tint beaucoup de propos qui sentaienl la (iorté, (it plusieurs plaintes, plusieurs questions, et demanda, entre autres choses, à voir Guinol, ipii regarda une partie de ces discours comme autant de paroles vaines ipii méiilaient peu son atlention. Il répondil aux autres choses i'oil civili'mcnl, cl ra>^uia que (Iuinol se l'ciail un piai-

sir de le venir voir dans pen de temps. Le lendemain, il revint avec la même provision, qui fut reçue de la même manière, et il continua ce manège pendant plusieurs jours. Mais s'étant enlin aperçu que son malade avait mangé des fèves sèches qu'il avait apportées exprès, et qu'il avait feint d'avoir laissées par mégarde, il vint lui demander, de la part de Guinot, comment il se trouvait de son estomac. « Je ne me trouverais que trop bien, répondit l'abbé, si j'étais hors des mains de ton maitre, et que j'eusse plus amplement à manger ; car ses remèdes m'ont si bien guéri, que j'ai un appétit dévorant. »

Guinot alla aussitôt faire préparer une belle chambre (]u'il lit garnir des meubles de monsieur Tahlté. Il commanda ensuite un grand festin, auquel il invita les principaux habitants de la ville, et plusieurs personnes de la suite de l'abbé. Le lendemain matin, il alla dans sa cellule : « Monsieur, lui dit-il, puisque vous vous sentez bien, il est temps que vous sortiez de l'infirmerie. » 11 le prend ensuite par la main, le conduit dans l'appartement qui lui était destiné, l!y laisse avec ses gens, et va donner ses ordres pour le dîner. L'abbé eut de la joie de revoir son n^onde : il leur raconta quelle vie il avait menée dans sa prison. Pour eux, ils firent beaucoup d'éloges de la manière dont ils avaient été traités.

L'heure du diner venue, on servit un re|)as magnifi(pie, où la bonne chère et le bon vin abondaient. Guinot conservait toujours l'incognito vis-à-vis de l'abbé. Enfin, après l'avoir traité pendant trois ou quatre jours avec cette même magnificence, il ordonna qu'on apportât dans une salle tous ses bagages, et fit conduire dans une cour, sur laquelle cette salle avait vue, tous ses chevaux, jusqu'à la plus mauvaise haridelle. Ensuite il alla trouver l'abbé, lui demanda comment il se portait, et s'il se sentait assez de forces pour monter à cheval. L'abbé répondit ([u'il était parfaitement guéri de son estomac; mais que sa santé irait beaucoup mieux encore dès qu'il serait sorti des mains de Guinot. Celui-ci le mena alors dans la salle où étaient son bagage et ses gens, et l'ayant conduit à une fenêtre d'où il pouvait voir tous ses chevaux: « Vous devez savoir, monsieur, lui dit-il, que ce n'est point par lâcheté ou parméchanceté que Guinot de Tacco, qui n'est autre que moi-niéme, s'est rendu vcdeur de grand chemin, ennciiii du pape et de toute la cour romaine ; c'est pour venger son honneur et sauver sa vie, comme un brave gentilhomme, et pom- se délivier des ennemis (|ui le poursuivaient : on ma contraint de quitter mon pays, et n'ayant pas de bien, j'en prends où j'en trouve. Mais parce que vous me scmblez un seigneur distingué, quoi(|ue j'aie guéri votre estomac, je m; veux rien m'approprier de ce qui vous appartient, comme je ferais à l'égard de tout autre qui serait à ma disposition. ,1e me contenterai dc^ ce que vous voudrez vous-même m'accorder en faveur du besoin où je me trouve. Vos bagages sont ici, vos chevaux dans cette cour; laissez-m'en, ne m'en laissez pas, partez ou demeurez, dès ce moment je vous rends tous vos droits de pro|)riété et votre [ireiinère liberté. »

tOS CONTES DE BOCCACE.

l-'alilii', ('Idiiik' (ni'un voleur ili' ),'rarul clu'iniii parlai (rune iiiaiiii'ii' ^i góiii'rciise, cl qui lui plaisait si fort, (uiMla Ioni sou rcsscntiincul coulir ("luinol, courut l'cMibrasser avec alïcclion, eu lui disaul : « Je [)rolestc dcvaut Dieu que, pour gagner le cœur d'uu lioniiuc Ici (pic toi, je souffrirais bien plus ipi'il me semble que lu ne m'as l'ail souffrir. Cruelle fortune, qui l'oblige à faire un si niallicureux métier! » Cela dit, il reprit le Llieuiin de Home avec le jîIus simple é<pii|iage, el lui laissa tous les cbcvaux et tous les meubles dont il put se passer, ne gardajit que le plus sinijde nécessaire. •

Le ])apc avait été iii>li uit t\c la prise de l'abbé, et en avait été fort afflige. Cependant, dès qu'il le vit, il lui demanda si les bains lui avaient fait grand bien. « Très-saint père, répondit J'alilH'' eu souriant, j'ai trouvé, avant d'arriver aux bains, un très-babile médecin, cpii m'a parfaitement guéri. » Kl il lui conta alors son aventure. Sa Sainteté eu rit beaucoup; mais l'abbé, dans un lrans|)orl de recomiaissance, lui demanda une grâce. Le pape, croyant que c'était une nouvelle abbaye dont il s'agissait, dit qu'il ferait tout ce qu'il demanderait. « Saint-père, continua-t-il, je vous supplie de pardonner à (iuiuol de Tacco, mon médecin, et de lui rendre vos bontés, parce que je ne connais pas d'Iionnne plus vertueux, ni plus estimable. Tout le mal qu'il a fait est moins son propre crime (jue celui de sa fortune. Cbangez-la, donnez-lui de quoi vivre d'une manière convenable à son état, el vous le verrez tel que je le vois moi-même. »

Le pape, qui était généreux, el qui aimait la veitu partout où elle se trouvait , répondit qu'il se rendait aux prièi'es de l'abbé, pourvu toutefois (ju'il ne lui eu imposât |ias, el lui dit ipi'il pouvait faire venir sans crainte son protégé. Guiiuil vint à Rome, el n'y séjourna pas longtemps sans remplir la liante idée ([u'on avait donnée de lui. Le pape le remit en ses bonnes grâces, le créa chevalier des Hospitaliers, et lui donna nu grand prieuré de cet ordre. 11 se montra pendant tout le reste de sa vie l'ami, le serviteur de la sainte Église romaine el de l'abbé de Clugny.

NOUViaLE III

MITRIDANES ET N\T1IVN

C'est nue chose certaine et avérée, du moins si on peut ajouter foi au récit des Génois et de plusieurs autres voyageurs, que dans le Catay, un gentilhoinnio fort riche, nommé Nathan, avait une ])icce de terre qui joignait la route par où étaient contraints de passer tous ceux qui allaient de rOccident à l'Orient, onde l'Orient à l'Occident. Cet homme, doué d'un caractère noble, généreux et libéral, et voulant faire connaître la grandeur de son âme par une action d'éclat, (it assembler des maçons, des charpentiers et des ouvriers de toute espèce, et construire sur le bord de la route, en très-peu de temps, un des plus lieaux, des plus grands, des plus riches palais qui jamais aient existé. 11 le fit ensuite meubler de foutes les choses nécessaires pour recevoir honorablement tous les gentilshommes qui y passeraient. Un grand nombre de serviteurs l'aidaient à accueillir les passants avec une magnificence digne de ses grands biens et de son grand cœur. Cela dura si longtemps, que le bruit de sa libéralité se répandit, non-seulement dans les contrées de l'Orient, mais dans celles de l'Occident. Etant déjà chargé d'années et toujours libéral et magnifique, il arriva qu'un jeune seigneur nommé Mitridanes, d'un pavs pe>i éloigné du sien, qui n'était pas moins riche, et qui avait souvent entendu louer ses libéralités, en devint jaloux, et se proposa de l'effacer ou du moins de l'oliscurcir par de |)lus grandes. A l'imitation de son rival, il fit liât ir un somptueux et vaste palais, où il recevait les voyageurs et les comblait d'Iioimételés, de sorte qu'il acquit en peu de temps une réputation glorieuse.

Mitridancs étant un jour seul dans la cour de son palais, une pauvre fcnune entra par une des portes et lui demanda l'aumône, et l'ayant obtenue, elle revint par une autre, ainsi de suite, jusqu'à douze fois sans être refusée. Elle reparut une treizième fois : « Bonne feuune, lui dit Mitridancs, tu reviens bien souvent. » Et cependant il lui donna encore ce qu'elle demandait. « 0 libéralité de Nathan ! s'écria la vieille, combien tu es merveilleuse ! étant entrée par les trente-deux portes qu'a son palais, comme celui-ci, et lui ayant toujours demandé l'aumône, il a feint de me méconnaître, et me l'a toujours donnée. Je ne viens ici (|ue treize fois, je suis connue et réprimandée ! » A ces mots, elle part et ne revient plus.

Mitridanos, oll'ciisó ol iriilr du ilisrnurs de l;i vieille, et craiirnant (]uc la rcnoinnirc (le Nathan ne porlàl |iii'jiiiliic à la siciiiic, >"rn ia : « Mallicunux ' >|iianil l>ourrai-jc atteindre à la liliéialilé de Nalliaii'.' Il ne l'aiil pins ijiie je clierclie à le snrpasser dans les f,'randes choses, connue je le |iiélendais, imisijueje ne pnis en aitprocherdans les |dns |)eliles. Tant (|ne cet lionnnc vivra, mes peines seront inutiles: el pnis(|uc le poids des années n'a pu encore i'nterde ce monde, il faut (|ue je le lasse nioi-inènie. » Dans ce inouvemcnt de dépil et de l'ure^jr, sans eonniiuni(pierson dessein à personne, il monte achevai, suivi de |hii de monde, et ai rive, a|)rès trois jours de marche, à la demeure de Aathau II cnniiiianda à

ses gens de feindre de n'être pas de sa suite, de le méconnaitro, et de chercher à se loger aussi dans le palais, et il'y demeurer jusqu'à ce qu'ils eussent d'antres ordres de lui. Mitridanes, qui était arrivé sur le soir, trouve Nathan hii-mème qui se promenait seul aux environs du palais, haliillé lori siiiqilemeut. Ne le connaissant point, il lui demanda s'il ne pourrait pas lui enseigner la demeure de Nathan. «Mon lils, personne ne peut mieux vous l'apprendre que moi, lui répondit gaiement celui-ci : je vous mènerai chez lui avec plaisir. — Vous m'obligerez, repartit Mitridanes; maisje veux, s'il se peut, n'être pas connu de Nat|,;,ii. — ' Je puis encore vous satisfaire à cet égard, » iépli(|na le vieill.iid. Mitridanes descend ihuie de cheval et suit son condiicleiii. ipii le méne Ìmm|ii';iu palais. Nathan lait prendre aiissitùl h^ clieval de son hùte par un domestique, ampiel il dit à l'oreille d'aller promptenient ordonner à ses compagnons que

personne ne (li;-e an jeune lionime qu'il fût Aatlian. Ensnite il le eonduisit dans une belle chambre où il n'était vu que de ceux qui avaient ordre de le servir. 11 lui fit faire ensuite de grands honneurs et lui tint lui-mcnie compagnie. Ouoi(|ue Mitridanes respectât Nathan inconnu comme un vénérable vieillard, il lui demanda cependant qui il était. « Je suis, répondit-il, un petit serviteur de Nathan : je le sers dès ma plus tendre jeunesse, sans qu'il m'ait élevé à antre chose qu'à ce que vous voyez, de sorte que, lorsque tout le monde se loue de lui, moi, je pourrais m'en plaindre. »

Ce discours donna à Mitridanes l'espérance d'obtenir des secours et des facilités pour l'exécution de son mauvais dessein. Nathan lui demanda à son tour, le plus hiinnctenient du monde, qui il était et quelles affaires l'attiraient dans le pays, lui offrant ses conseils et ses services dans tout ce qui dépendrait de lui. Mitridanes rélléchit un peu avant de répondre; mais enfin, résolu de lui donner toute sa confiance, il lui lit un long discours pour s'assurer de sa fidélité, et, après' l'avoir entretenu du sujet de son voyage et lui avoir dit son nom et son état, il finit par lui demander ses conseils et son secours. Nathan fut surpris et effrayé d'une pareille résolution; mais, s'étant bientôt remis, il lui dit avec fermeté, d'un front serein : « Né d'un père (pii n'était point gentilhonune, et qui s'honora peu par les grandes qualités du cœur, je vois, mon cher Mitridanes, que vous ne voulez point nuitcr son exenqjle, puisque vous vous faites un devoir d'exercer la libéralité envers tout le monde. Je vous loue de porter envie à la vertu de Nathan, parce que, s'il y en avait beaucoup qui lui ressemblassent, la misère disparaîtrait de la terre, et il n'y aurait plus moyen de s'illustrer par la bienfaisance. Vous pouvez compter que ce que vous m'avez confié demeurera secret; mais je dois vous prévenir que je puis mieux seconder votre projet par mes conseils (pie par mes secours. Voyez ce petit bois, qui n'est guère éloigné que d'un quart de lieu : Nathan va s'y promener prescjue tous les matins ; il vous sera facile de l'y surprendre seul et de faire de ce bonhomme tout ce que vous voudrez. Si vous le tuez, il ne faudra pas vous enfuir par le même chemin que vous avez pris en venant, mais vous retirer par celui que vous voyez à main gauche, et qui mène hors du bois. Il est moins fréquenté que l'autre ; cependant c'est le plus court et le plus sûr pour vous en retourner. » Mitridanes, ainsi instruit, fit savoir à ses gens dans (|uel endroit il voulait (pi'ils l'attendissent le lendemain.

Le jour ne fut pas plutôt venu que Nathan, invariable dans ses sentiments, et peu attaché à une vie dont il était toujours prêt à rendre compte au maitre des destinées, se rendit seul au petit bois, pour y recevoir la mort. Le jeune homme, de son côté, prend son arc et son éjiée, car il n'avait point d'autres armes, et se rend au même lien. 11 apenjoit Nathan qui .se |)romène seul. Késirant de le voir et de lui parier avant de l'attaquer, il court à lui, le saisit.

r.n2 CONTES DE BOCCACE.

l'arivlt', l'ii lui ilisaiil : (( Vicill.inl, c'est fait de toi. — J'ai ilmic iiiriiti' de mourir? » répondit Natliaii. A ce son de voix, à l'aspect de ce visaf^e, Mitridancs ne put méconnaître PluMe bienfaisant qui l'avait si bien reçu et conseillé si lidiMcnicnt. Soudain sa foreur s'éteint, et la bonté succède au couiroiix. Il jette loin de lui son r\H'r ime. s'élance de clieval, loud)e aux pieds du vieillanl : « Mon iièrc, lui dil-il en pleurant, votre libéralité éclate plus que jamais ; après vous avoir témoigné le désir de vous ôter la vie, vous venez ici pour me la sacrifier! mais le ciel, jilns soigneux de num bonneur, de ma vertu, que moimême, m'a fort à propos ouvert les yeux, que l'envie jusqu'alors avait fascinés. Plus vous avez montré de complaisance à me satisfaire, plus je suis coiipable ; vengez-vous doue, et punissez-moi connue je le mérite. »

Natlian rideva Mitridancs, et l'ayant embrassé tendrement : « .Mon (ils, lui dit-il, votre faute, puisipi'il vous plait de lui donner ce nom, est de la nature do celles qui méritent de lindulgence. (]e n'était point par un motif de baine (pie vous aviez rés(du de m'ôtei- la vie, mais par un |irincipe de vertu, pai' la noide andiitiiui ilr passer pour le nieilleui' des boumu^s. Ne craignez donc point mon ressentiment ; soyez assuré, au contraire, (pie personne ne vous aime plus (pie moi. A'olre cœur est véritablement grand, pnis(pie, loin de songer, comme la plupart des ricbes, à augmenter vos ricbesses, vous ne cbcrcbez ipi'à dépenser avec magniOcence celles que vous avez. Ne rougissez point d'avoir. voulu me tuer pour devenir fameux, et ne pensez pas (pie votre dessein m'ait beaucoup étonné. Les plus grands généraux, les plus grands rois n'ont étendu leur domaine et leur renommée qu'en tuant uoii un seul bouime, comme vous aviez projeté de le faire, mais des millions ; qu'en saccageant des villes, qu'en ravageant des réîgions entières. » Mitridancs ne songea plus à s'excuser, voyant que Natlian l'excusait si bien. Il se borna à lui témoigner son repentir et sa surprise extrême, qu'il eût pu non-senlement se résoudre à mourir, mais ipi'il eût luinièine fourni les movciis, et donné des conseils pour rcxf'cntion de son dessein. « Vous cesserez d'être étonné, lui répondit-il, de (clte résidution, ipiand vous saurez que, dès que je fus mon maître, et (pu' j'eus loinK' à peu près le même dessein que vous, je jurai de ne jamais rien refuser de tout ce qui serait en mon pouvoir. J'ai rempli mon serinent jiisqnes aiijourd'bui. Vous êtes venu cliez moi avec le (ir'>ir de m'iitcr la \ie; vous m'avez témoigné ce désir à moimême; je n'ai pas cm de\oii \t\'\ opposer, ne voulant pas (jue vous fussiez le seul liomiue (pii sortit iiii'cunlenl de mon cbàtean : voilà ce qui m'a délermiué à vous indiipicr les moyens de vous satisfaire sans risque et sans péril. Si vous avez encore le même désir, j'ai la fnême volonté, et vous les inênies facilités, l'uis-je mieux employer ce (pii me reste de jours (lu'eii les sacrifiant à (pii ce sacrifice jieiit être avantageux? J'ai passé (piatrc-vingls ans dans les plaisirs et les délices; ainsi, selon le cours onlinaiir di^ i lioses, ce reste ne sera jias de

Milri(l:iiios cl Nathan.

longue durée. Ne vaul-il pas uiieux le dounei', couinie j'ai donné mes trésors, que d'al tendre que la nature vienne me l'arracher? C'est donner bien peu de chose que de donner cent ans ; qu'est-ce donc que d'en sacrifier six ou huit? Encore un coup, si ma mort peut vous faire plaisir, ne craignez pas de m'ôter la vie. Je n'ai jusqu'à présent trouvé personne ipii l'ait désirée, et peut-être n'en trouverai-jc jamais. .Mais, en supposant que quelqu'un en devienne jaloux, je sens fort bien (|ue plus je la garderai, moins elle aura de prix. Prenez-la donc avant qu'elle soit moins précieuse encore. »

Mitridanes, couvert de honte, s'écria . « A Dieu ne plaise qu'un tel dessein rentre jamais dans mon âme! loin de vouloir abréger vos jours, je voudrais qu'il me fût possible d'en étendre la durée par le sacrifice des miens mêmes.

— Et si je vous fournis les moyens d'ajouter à mes jours, le ferez-vous? — N'en doutez pas, répondit le jeune homme. — Puisque cela est ainsi, vous nie ferez faire ce que personne n'a jamais pu obtenir de moi ; car je recevrai quelque chose de vous, et ce sera la première chose que j'aurai re(;ue de quelqu'un.

— Je ferai tout ce qu'il vous plaira, dit Mitridanes; parlez. — Acceptez cette maison; je vous la donne : j'irai habiter la vôtre en prenant votre nom. — Si j'étais assuré, reprit le jeune homme, d'agir avec autant de noblesse et de grandeur d'âme que vous, je n'hésiterais pas à accepter cette offre; mais, comme je suis presque certain que mes actions diminueraient l'éclat de votre réputation, je ne veux point dégrader en autrui ce que je ne puis illustrer eu moi; ainsi, trouvez bon que je vous refuse. »

.Après cette conversation, ils retournèrent au palais, où .Mitridanes séjourna plusieurs jours, comblé de caresses et d'honneurs de la part de son hôte. Celui-ci lui conseilla de persister dans sa noble et sublime entreprise. Mitridanes voulant enfin retourner chez lui, Nathan le laissa partir après lui avoir fait connaître qu'il ne pouvait le vaincre en libéralité.

504 CO.MKS llK BOCCACi;.

noivi:lli: iv

L'AMANT i;i;M':iii:i \

Il y a\MÌt aiiliclois à l'olognc, villi' (■('■Irliii' de la l.diiiliardic. un tlicNaliiT (|IR' sa \<'ilii i(>ii(lait cher et rcspi-clahlt; à tous ses cunciloyens, iiinriiiic mcssirc (iciitil (!arlsrciiili. Il avait été aiiionrciix, dans sa jciinossc, d'uiic aiiiialilc IcMiinr. iKuiiiiici' (iiitliciiiii', et mariée à iiiessire Nicolas Cliasseniiemi. N'ayant |iii ohtciiir de reloiir, il alla à Modène, le eœur plein de désespoir, remplir une place de podestat à laiiinlle il était appelé. Pendant ce temits-là, (Miassennemi ayant (luilté Bologne, et sa Iriiime sV'taiil rendue à une campai;ne [loin' v passer le teni|)s de sa grossesse, elle l'ut tdul à cimp snT|ir isr |iar un accident si violent, ipielle perdit l'usage de tous ses sens, et (jiie (|uel(|iies médecins même la jugcicnl. morte. Comme ses parents lui avaient entendu dire plusieurs ibis (ju'elle ne serait pas grosse assez longtemps pour que son enfant vînt à teruie, sans y regarder de plus près, ils l'ensevelirent, la pleurèrent et la tirent enterrer dans une église voisine!.

Messire Gentil l'ut d'aliord infornié de cette nouvelle par un de ses amis, et, (pioi(|ue cette jeune t'eimne l'eût traité avec beaucoup d'indiflérence, il ne laissa pas d'être vivement louché de sa perte. « J'ai trop aimé cette aimable cruelle, disait-il en lui-uu'me. Pendant (pi'clle a vécu, je n'ai pu en obtenir le moiiulrc regard favorable: à pn''S' ni i|u'cllc est morte, et qu'clli' ne peut pins se défendre, il faut ipie je lui dérobe (|uebpies bai'^ers. » (lette n''siilntiiiu prise, et ayant recounnandé à tous ses gens de se taiic sur sou iibsence, il part la nuit avec un seul va'et, et, sans s'arrêter nulle part, va droit au tombeau de sa maîtresse, l'ouvre, y entre, se couche auprès delle, ap|)roche son visage du sien, et le baise plusieurs fois en le mouillant de ses larmes. Mais, connne l'homme, et surtout riiiimmc amoiu'cuv, n'est jamais content, ipu' plus il obtient, plus il désire, il Ini vint m pcnsi'c de n'eu pas diMueuicr là. " l'unnpKM. ilil-il en luimême, ne InncbiTins-jc jias un peu sa i;ori;c, puisipie je suis ici? ce scia pour la premiere et l;i dennere Inis. » || |i(iiie dune l;i UKiin sur (C sein di'siré. l'y tient |)endant (pu'bpies monu'nls, et croit sentir i|iieli|ucs mouveuu'Uts. Il la glisse vers le cœur, et examinant avec plus d'attcnlinn. il ne peu! plus douter ipie sa maitresse n'ait nu n-li' ile\ie. Il l.iil ,i|i|iMirlier ^nu \,ilel. et, aidé par lui, il la retire du toudican le plu> duuccuicnt iju il peut, la |ilacc sur son cheval,

DIXIÈME .lOURNÉE. 505

et la porte secrètement dans sa maison de Bologne. Messire Gentil avait encore sa mère, femme vertueuse et sage, qui, ayant appris toute cette histoire de la bouche de son fris, touchée de compassion, rendit, avec l'aide d'un bain et d'un grand feu, la vie à madame Catherine. Celle-ci ouvre, en soupirant, ses yeux, (ju'elle promène avec étqnncmcnt de tous côtés. « Hélas! où suis-je? — Soyez tranquille, lui répondit la bonne dame, vous êtes en un lieu sûr. » Ayant enfin recouvré tous ses sens et toute sa connaissance, ne sachant pas encore où elle était, et voyant messire Gentil devant elle, elle demanda par quelle aventure elle se trouvait là. Messire Gentil lui conta tout tidèlement. Elle se plaignit d'abord ; mais, après y avoir mieux songé, elle lui lit de grands remercîments ; puis elle le pria, le conjura, par l'amour même qu'il avait toujours eu pour elle, de ne rien faire qui put blesser son honneur et celui de son mari, et de permettre (jue le lendemain matin elle retournât chez elle. « Madame, répondit l'amoureux chevalier, puisque le ciel m'a fait la grâce de vous arracher à la mort et de vous rendre â la vie, soyez persuadée que, quoique j'aie fortement désiré votre possession, je n'userai jamais des droits que ce bienfait peut me donner sur vous, et que je saurai vous respecter. Mais, comme ce que j'ai fait pour vous mérite quelque récompense, voici celle que je désire et que je vous prie de m'accorder. » La dame l'interrompit pour lui dire qu'elle était prête d'accorder tout ce qui serait honnête et possible. « Madame, ajouta Gentil, tous vos parents et tous les habitants de Bologne vous croient réellement morte : ainsi, personne ne vous attend chez vous; la grâce donc que je vous demande est que vous consentiez à rester ici secrètement avec ma mère jusqu'à mon retoiu' de Modène, ce qui ne sera pas long. Je vous demande cette grâce, parce que j'ai dessein de vous rendre à votre mari en présence des principaux citoyens de cette ville, et de l'obliger à reconnaître (|ue je lui fais le plus beau et le plus agréable présent qu'il puisse i-ecevoir. »

Cette demande, qui n'avait rien que d'honnête, fut agréée par madame Catherine, cependant avec un peu de répugnance ; car elle désirait fort de répandre la joie dans le sein de sa famille par la nouvelle de sa résurrection. Quoi qu'il en soit, elle donna sa |)arole à messire Gentil d'exécuter ce qu'il désirait.

Ouelques moments après cet entretien, elle sentit les douleurs de l'enfanlcment, et, avec l'aide de la mère du ciievalier, elle accoucha sans peine d'un beau garçon, ce qui augmenta beaucoup sa satisfaction, et celle de son amant, (|ui donna ordre (pi'on lui fournît tiuites les choses nécessaires, et qu'on la traitât comme si c'était sa propre femme. Il partit ensuite secrètement pour Modène. Quelque temps après, étant sur le point de quitter cette ville, il manda à sa mère qu'on préparât dans sa maison, pour le jour de son airivée. un grand festin, et la pria d'y inviter plusieurs geutilshonuiies, entre autres Nicolas Chassen-

r>or. CONTES iiK ii(M:r. sci:.

iii'iiii. Il ;i\;iil si liicii |iiis ses mesures, (|U(' Imil l'Iiiil pirt ;'i sdii luiivrc, cl la (•(iiii|)ai;iii(' rciKliic. il Iroiiva iiiadanie Catlici'iiii' plus licllc cl iiii(Mix jxirtaiilc (pic jamais, ainsi ipic sdii enfant, et se hâta de lui presei'irc, avant de se mettre à table, la conduite (pi elle devait tenir (toui' surprendre agn'aliiement son ('ikuix et ses autres convives, i.e repas l'ut des plus spleudides ; tout y l'ut hou et eu almudance. Après le premier service, la conversation étant anim(}e : « Messieurs, dit le clicvalier, j'ai ouï dire qu'il y avait autrefois en Perse une coutuuu; ipii me plaît fort. l,ors(pruu Persan voulait donnera (nud(|u'un des témoiguafies de son attachement, il le faisait venir chez lui, lui montrait ce qu'il avait de |il\is cher et (le jilus prc'cjeux, fùt-ee une lille, ime femme, une amie, lui faisant entendre par là qu'il lui découvrirait ainsi les replis les plus cachés de son cœur si cela était possihie. J'ai résolu d'introduire cette coutume dans notre ville. A'ous m'avez l'iiil riiiimieiir de vciiii' liiiicr chez moi, je veux vous en remerciera la iikkIc de Perse. Mais, avant tout, je vous prie de me dire franchement votre avis sur une question que je vais vous proposer. Une peisomie a dans sa maison un lion et lidi''le doiiicslii|nc ipii lniiiln' malade. Sun iiiailrc, voyant que ce doiiiestiipie lui est devenu inutile, ne se suucif plus de lui, et, sans attendre (pi'il soit mort, le fait porter dans la rue. In homme touihe de compassion, l'emporte dans sa maison, n'éparync ni soins ni dépenses piuir le rétablir, et parvient à lui rendre la santé. Je demande maintenant si le premier maître est en droit de se plaindre du second, en cas (pie celui-ci refuse de lui rendre son domestique'.' » Celte f|iiestion ayant été débattue, il fut unanimement conclu que Nicolas Chasseniiemi. (|ui parlait avec beaucou]) d'élégance et de facilité, ferait la réponse ponr tous. .Après avoir loué d'abord la coutume perse, il dit (ju'il pensait, avec tous les autres, que le premier mailic u'avnil phisaiiiiiii droit sur son ancien serviteur, piiisipril l'avait impitoyablemeut abandonné, et (|ue les bienfaits du second lui doimaieiit un droit incontestable sur ses services, et qu'il jionvait en user, en le retenant chez lui, sans l'ain; aucun lort au |iiruiicr. diiicuii ;ip|il;hidit à cette df'eisiou.

Le chevalier, conleiil de cette réponse, et plus content eiiioïc ipi'elle eût été l'aile par Nicolas (ihassennemi, déclare ipi'il était aussi dece seutimeiit, ajiuilanl iju'il était temps de remercier ses lii'ites à la manière des Perses. Il envoya deux de ses fîens prier madame Catherine, (pi'il avait fait parer mai,'nili(|uement, de venir honorer la compa^iiiic de sa luésence. La h(dle prend sou enfaiil entre ses bras, et, accompa;.;ni'e de ileu\ leiiimes de cliainhre, elle parait dans la salle et s'assied, à la prière du rlie\alicr, à coté d'un trè.s-lionncte convive. « Voilà, messieurs, dit alors le che\alier, ce ipic j'ai et ce que j'aurai toute ma \ie de plus cher. Crovez-voiis ipie je n'aie pas raison".' » Tiuit le monde loua son choix, à la vue de la ^'raude bcaiilé de la dame, et eliacun commeiK.a de la considérer iiM (■ plus iralleiilioii : Ions aiiiaieiil jiin'' (pic c'était (iatlierine, s'ils ne l'ensscnl

crue morti'. Chasseimeiiii, \)\m attentif, \)\m inquiet que les autres, Inùlait (l'impatience de savoir qui elle était; et, voyant que le chevalier s'était un peu éloigné, il ne put s'empêcher de lui demander si elle était Bolonaise ou étrangère. Cette question, faite par son mari, l'embarrassa beaucoup; elle eut bien de la peine à se contraindre : cependant, fidèle à la promesse qu'elle avait faite, elle se tut. On lui demanda si ce bel enfant était à elle, si elle était femme ou parente de messire Gentil ; pas le mot de sa part. Quand celui-ci se fut rapproché de la compagnie : « Monsieur le chevalier, dit un de ses convives, j'avoue que cette dame est bien belle ; mais il me semble qu'elle est muette : me suis-je trompé? — Ce n'est pas une petite preuve de sa vertu, répondit le chevalier, d'avoir gardé le silence dans une circonstance comme celle-ci. — Mais enfin, monsieur, ne peut-on savoir qui elle est? — Je vous le dirai volontiers si vous me l)romettez de ne pas bouger de vos places, tant que je parlerai, quelque chose que je puisse dire. » On le lui promit. S'étant assis auprès de la dame : « Messieurs, cette dame est, dit-il, ce bon et (idèle serviteur dont je vous ai parlé. Je l'ai ramassée au milieu de la rue, où ses parents, peu soucieux de sa destinée, l'avaient cruellement abandonnée. Mes iiiaiiis l'ont arrachée aux bras de la mort; et le ciel a si iiien secondé mes soins, ipie, d'une femme effroyable qu'elle était elle, est devenue ce que vous la voyez à présent. Mais il est bon de vous conter cette avenlure un peu plus clairement. » Alors il lit de point en point l'Iiistoire de ses amours, raconta ce qui était arrivé jusqu'à ce jour, au grand étonnement des auditeurs. « Ainsi, messieurs, ajouta-t-il ensuite, si, depuis un moment, vous n'avez pas changé d'avis, cette femme m'appartient de bon droit il n'y a personne qui puisse justement la réclamer. » Personne ne répondait e! chacun attendait ce (|u'il avait encore à dire. Nicolas Chassennemi, sa femme toute la compagnie, pleuraient à chaudes larmes. Gentil se lève, prend dans ses bras le petit enfant, saisit la main de la mère et la conduit à Nicolas. « Je ne te rends pas ta femme, lui dit-il, que les parents et les siens ont indignement abandonnée ! je te fais présent de celte dame, et de ce petit enfant, qui est ton ouvrage, el que j'ai tenu sur les fonts de baptême et nommé Gentil. Que Catherine ne te soit pas moins chèn; (pi'aujiaravant, parce qu'elle a habité ma maison pendant près de trois mois, Je te jure, par le Dieu qui m'a fait devenir amoureux d'elle, pour être sans doute la cause de son salut, qu'elle n'a jamais vécu plus honnêtement avec son père, sa mère, ou toi, qu'ici, sous les yeux de ma mère. » Se tournant ensuite vers la dame : « Madame, dit-il, je vous tiens quille maintenant de toutes les nouvelles promesses (|ue vous m'avez faites, el je vous rends à votre mari entièrement maitnîsse de vous-même. »

Nicolas rc(;ut sa femme avec des transports de joie difficiles à exprimer, et avec d'autant plus de plaisir, qu'il n'avait pas lieu de s'attendre à la recouvrer. Il remercia de son mieux le ciievaliei-. L'attendrissciiicnt qui avait passé dans

M)8 COM'llS Iti: lìOCCACK.

l'àine de lous les spoi'lati'iiis ne Ics ('ni|ii''clia pas de domici- à celle acliuii loiis ics éloges qu'elle inéritail. la dame lui iccue avec une {grande joie dans sa maison. Loiij,'lem|)s après, on la rc^ai'dail ciicon' à Holojîiie comme une ressuscilée. Messire Gentil vécut depuis dans une intime liaison avec ÌNicolas, sa l'emme et tonte sa l'aiiiillc.

NOUVELLK V

l.i: JMìlUM ENClliUNTi;

(juui(pic le I rioui soit un pa\s lidid, il ne laisse pas delie agréable |iar Ics montagnes cpii rcnviromieiit. Ics lli'u\cs (pii le traversent, les fontaines ipii l'arrosent. A Idine, ville de ce canloii, il v cut autrefois une belle et noble dame, ([u'ou appelait nuulamc llianorc, et (pii avait épousé un certain Gilbert, homme exlrèmcment riclic, d'une politesse et d'une affabilité peu communes. Les grâces et les vertus de cette femme la firent aimer d'un seigneur de distinction, appelé mcssirc Ansalde Grandcsse, ddut on connaissait partout la vaillance et la libéralité. Il employait depuis l(inglem[)s auprès de sa maitresse les moyens d'un amant [tassionné, mais rien ne lui réussissait. La dame même, ennuyée de ses empresseiiionts et de ses imporlunités, imagina de s'en défaire en lui faisant i|neli|ue proposition bizarre et dont l'exécntion fût impossible. K Hiiiiiir iriiiiiu;, dit-elle un jour à la \ icille chargée des messages de messire Ansalde, lu m'as souvent assurée (|uc Ion iiiaitre m'aime ; tu m'as olïert sonvent de sa part des présents ipie j'ai cin devoir refuser, parce (piil n'a rien à attendre de moi pour cela. I.a cei Illude de son amour peut seule m'engager à y répondre, et s'il m'en donne la |ireuve (|iie j'exige, je suis à lui. — (Jue désirc/.-vous, madame'.' (jue voulez-vous ipril fasse'.' répondit la vieille. — Le voici : il faut qu'il me construise ici près, hors de la ville, au mois de janvier, un jardin, rempli de verdure, de lUnirs, d'arbres couverts de feuilles, coimne au mois de mai; s'il ne satisfait pas mon désir, ([u'il ne m'eiiMiie plus ni toi ni d'autres. S'il m'importunait encore, je découvrit nis à mou mati, à mes parents, tout ce que je leur ai caché jusqu'à piv^ciit, il jr lroii\eiai> moyeu de m'en di'barnLsser de la bonne façon. »

I ne Ielle demande partit au chevalier d'une exécution assez dillicile. Il vit bien qu'on ne lui la faisait ipie pour avoir un prétexte honnête de s'en débarrasser ; mais l'offre de sa maîtresse était si séduisante, il était d'ailleurs si curieux

de savoir ce qu'il en résulterait, qu'il résolut de chercher les moyens de la satisfaire à quelque prix que ce iVil. 11 lit chercher, dans toutes les parties du monde, quelqu'un qu'il pût l'aider et le conseiller. Enfin, il trouva un homme qui s'offrit de lui faire, par magie, le jardin demandé. Il conclut marché avec lui, moyennant une fort grosse somme d'argent, et attendit le mois de janvier avec l'impatience de l'amour.

Il arriva enfin, ce mois si désiré, et la nuit après les fêtes de Noël, lorsque toute la campagne était couverte de neige et de glace, le magicien (it tant, avec le secours de son art, qu'il parut dans un pré voisin de la ville un des plus beaux jardins qu'on ait jamais vus, réunissant les fleurs et la verdure du printemps aux fruits de l'automne. Dès que messire Ansalde eut vu ce prodige. Dieu sait s'il fut comblé de joie. Il fut aussitôt cueillir les plus beau.\ fruits et les plus belles fleurs, et les envoya secrètement à sa maîtresse, en l'invitant de venir voir le jardin qu'elle avait demandé, pour être convaincue de l'amour dont il brûlait pour elle. On ne manqua pas aussi de lui rappeler la promesse qu'elle avait faite, et qu'elle avait même confirmée par un serment.

Quand la dame vit les fleurs et les fruits que son amant lui avait envoyés, joignant à ces preuves éloquentes ce qu'elle avait déjà entendu raconter des merveilles du jardin, elle commença à se repentir de sa promesse. Cependant la curiosité devoir des choses si nouvelles la lit glisser légèrement sur le repentir, et elle alla, avec plusieurs de ses voisines, voir ce jardin miraculeux. Après l'avoir examiné, loué et admiré, elle s'en retourna chez elle le cœur très-ai'lligé, songeant à quoi ce jardin l'obligeait. Son chagrin était si violent, qu'il ne lui fut pas possible de le déguiser, si bien que son mari s'en aperçut. 11 lui en demanda la raison. La honte lui fit renfermer pendant quelque temps son secret au dedans d'elle-même ; mais enfin, pressée d'une manière à ne pouvoir s'en défendre, elle lui conta toute son aventure. D'abord le mari se fàclia, se mit en colère, fit du bruit ; ensuite, considérant l'honnêteté du motif qui avait conduit sa femme, il se calma sagement. « Dianore, il ne convient pas à une femme sage et honnête, lui dit-il, de prêter l'oreille aux discours des amants, et encore moins de faire un marché déshouncte, quel qu'en soit le prix; car c'est par l'oreille (ju'on arrive jusqu'au cœur, et il n'est rien de difficile dont l'amour ne puisse venir à lioul. Tu as donc commis deux fautes, la première d'écouter les discours d'un homme amoureux, l'autre de prendre des engagements. Mais, pour la tranquillité, je veux bien te mettre à portée de remplir ta promesse, en l'accordant ce qu'un autre refuserait sans doute ; d'ailleurs, il est à craindre que si messire Ansalde n'était pas satisfait, ce nécroniant, qui le sert si bien, ne nous jouât ([uelquc mauvais tour. Va donc trouver ton amant, et fais tous tes efforts pour sauver à la fois ton honneur et ta paroh; ; si cela n'est pas possible, que le corps cède, mais i\uv, la volonté résiste. » La dame pleurait, et disait

MO CONTES l)K BOCCACi;.

i|ii'oll(' ne MHilail pus de la pcnnissìuii qu'il lui iloimail ; mais le iriaii usa

(l'auliirilc, cl il ralliit nlirir.

\m leiideuiaiu, Ji'> la |iniuli' du jnur, Itianure, dans un lialiil in'';^digê, précédée de deux valets cl siumc d uiir sci\aiilr, m' nnd :i la iiiaisciii de uiessirc Ausalde. Ouel l'ut son élunniMiifuI ipiaud ou lui aiuiiiii(;a uiu; pareille visite ! il se lève et a|ipell(' le iK'ti'oiiiaul : « Viens voir, lui dit-il, viens voir de (pud trésor Ion ari nir icnd iinsscsscur. » Il \a au dc\anl de la liidlc, cl apics l'avoir saluée a\ec loules le> déiuouslialions de la joie, il la l'ail cnliei' dans nue

belle chambre avec toute sa suite. Quand elle se l'ul assise : « Madame, lui ditil, si l'amour que je vous ai voué, cl (pu' je vous conserverai toute ma vie, peut mériter (pielque récompense, dites-moi, je vous prie, quelle lieurcusc occasion vous ap|)elle clu'/. moi à celte heure, et avec celle compagnie? — Ce n'est point l'aiiKinripii inamene ici. lui r(''pondit-clK' les laniuîs aux yeux; ce n'est point non |dus la promesM^ q'"' j'' ^"">* ai jurée, c'est uuicjuemenl pour obéir à mon inali, qui. plus sensible aux soins et aux fatigues de voire amour criinimd ipi'à son hoiuieur et au mien, m'a lui-même ordonné de venir vous trouver. Me voilà donc chez vous, par son ordre, et prête à faire tout w qu'il vous plaira. »

Si la visite iiiopiii(''c de llianorc élonua messirc .\nsaldc, son discours r(''lomia bien davantage, rdiiche de la ;;énérosilé du mari, son auioiu' s(ï changea en

niXIÈME JOURNÉE. Ml

admiration. « A Dion ne plaisp, madame, que je sois assez peu loyal et. assez ingrat pour souiller Flionneur d'un liommc qui a daigné s'attendrir sur mes mau.x ! Vous pouvez done demeurer ici, si l)on vous semble, tant que vous le jugerez à propos, avec rassurancc d'y être respectée conuue ma sœur. Vous en sortirez quand il vous plaira, à condition cependant que vous voudrez hien témoignera votre mari, dans les termes que vous jugerez convenables, la juste reconnaissaece dont je suis pénétré pour son généreux procédé, et que vous l'assurerez que je suis pour la vie son frère et son serviteur. »

A ces mots, la joie rentra dans le cœur de Dianore. « J'avais do la peine à me persuader, lui dit-elle, que vous fussiez assez peu délicat pour protitei' de ma situation, et je vois avec grand plaisir que je ne me suis pas trompée dans l'opinion que j'avais de votre générosité. .Te ne vous parle point de ma reconnaissance, elle égale votre sacrilice, et je ne doute point que mon mari ne la partage. » Après ces mots, elle prit congé, et courut raconter à son mari tout ce qui s'était passé. Cette aventure lit naître entre lui et le chevalier uno amitié étroite dont ils furent liés toute leur vie.

Le nécromant, à qui messire Ansaldo voulait donner le salaire convenu, lo refusa généreusement, touché de l'exemple qu'il venait d'avoir sous les yeux. « Quoi ! j'aurai vu, dit-il, le mari sacrilier son honneur, et vous votre amour, et moi, je ne pourrais sacrifier quelque peu d'argent ! Gardez-le, vous en savez trop bien faire usage. » Le chevalier, qui ne se souciait pas apparemment d'avoir des obligations au nécromant, insistait toujours pour qu'il prît au moins une partie du prix convenu ; mais il refusa constamment ; et au bout de trois jours, ayant détruit son ouvrage magique, il prit congé et partit. Pour Ansaldc, il parvint eniin à éteindre l'amoui' déshonnète dont il bridait depuis si longtemps.

lODVELLK VI

LES l'ECIIEUSES

Il n'est persoime (|ui n'ait cuicndu parler plusieurs fois (bi roi Charles le Vieux ou Charles I", qui, ayant vaincu glorieusenu'ut le roi Mainfroi, chassa les Gibelins de Florence et y rétablit hîs Guelfes. Pendant cette guerre, un chevalier, luimnié messire iN'éri, de la maison des Uberli, obligé d'abandonner la ville avec toute sa famille, en s(utit avec tous ses trésors, et ne voulut se mettre

MS CON'TKS |>K lìnee \(;i;.

i|ii(' siMis 111 |iri)|('cli(iii (III Ini (iliai II- liii-iiMiii''. l'.ii-iiilc, la> ilii IVara^ et ilu tuiiiiillc (l<>s allaircs, voulant foiisaci'cr' le rosic de sps jours à la lraiM|uillil(' ci à la solitude, il se relii'a à llastcl de .Marc, où il acheta mi licau terrain couveit ddliviers, noyers et châtaigniers, ipii sont les arlii'cs Ics phis iiiiiiiiiuns du pavs. Sin' ce terrain, éloiiiiié fort peu des autres iiiaisoiis, il lit (ouslriiire un petit cliàlcaii ai;i'calilc cl (•oiiiiiindc, avec un jardin cliaiiiiaiit où, scimi nutre coiiliiiiic, il pi'atii|iia |diisiriirs ruisseaux, où il lit creusci' un ^land vivici' ipii lui liinitnl ^^aiiii lie licauciiii|p de poissons. Ce jardin était l'ohjel de ses soins les plus chers, cl il s'occujiait Ions les joiu's à reinhellir.

Le roi étant venu prendre par hasard ([iiel(|ues iiimiiciils de reitos à Caste! de Mare, <■! avaiil l'iileiidii parler di's a^n'iiiciils du jardin de inessirc Néri, eut envie de le voir: mais avant l'ail n'Ilcvion ipi'il apparlenail à un chevalier dn ])arti contraire au sien, il crut (|u'il lui convenait d'agir faniilicrcuiciit et d'y aller sans pompe et sans cérémonie. Il lui envoya d{ui(' <lire ipiil voulait y sou|)er la nuit suivante, sans autre escorte ipie quatre de ses gentilshommes. Celte nouvelle (il grand. plaisir à messire Néri, ipii, après avoir donné ses ordres et travaillé lui-iiiéme à ce cpic la réception l'ùl iuagnifi(|iie, inlroduisil le roi dans son hcaii jardin avec les démonstrations de joie les plus vi\es. Le mi l'avaiil |)arcomu, cl ayant également visité le ehâtcaii, lit heaiiroup l'clngc de l'un cl lie l'aulie. Les tables étaient dressées près du vivier, du scr\it, et après (prnii eut (liiiiué à laver au roi, chacun prit sa place, selon l'ordre de (Charles, ipii lit Mietile Gui de Montfort à sa gauche, et Néri à sa droite. Les mets étaient délicats, les vins excellents, et l'ordre du service adiiiiralile. ce qui plut lieaiiconp au roi.

Tandis qii il soiipait joveusciiieiil cl (iii'il icpaissail avec satisfaction ses regards des touchantes heaulés de rr lini solitaire, enlrenl deux jeunes (Hlcs, âgées de (|uin/.e ans, toutes deux hlninles, liuilcs deux ayant les cheveux tressés avec grâce et couronnés d'une guirlaïuh; de pervenches. Leur visage était si joli, les traits en étaient si délicats, qu'elles resseiiihlaienl plutôt à des anges qu'à des lenimes. tllcs portaient un petit habit de toile de liii, d'une blancheur éblouissante, et qui n'avait, depuis la ceinture jusiju'en haut, d'autres plis que ceux que leur donnait rcmpiciiilc d'une taille iTégantc et d'une gorge arrondie iiar les mains de l'Amour : le reste, en descendant, s'élargi.ssait en torme de pavilhui et leur descendait jii.siju'aux pieds. La première portait d'iiiic main des lilels, et de l'autre un bàlon ; l'autre avait une poêle sur son épaule gauche, et sous le bras, du même côté, un petit l'agot et un trépied à la main : tic la main ilinilc elle portait nu pnl d'Ijoilc et un piiil llamlicaii allumé. Le mi ne put voir sans r'iiiimcniciil deux si belles lillo ; rc|iciiilanl il ,„. ijli iiinl, iiopalicnt de voir a ipioi alioiilirail un M'iiihlaldc a|iparcil.

Llles passèrent divani Ir mi, lui lircnl avec timidili'' une profonde révéï'cncc,

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Les l'ùi:l]ense»

et gagnèrent e»suile l'entrée du vivier. Elles posent à terre ce qu'elles portent, et s'étant munies, l'une du (llet, l'autre du bâton, elles entrent dans l'eau et s'y plongent jusqu'au sein. Un des domcsti(|ues de Néri allume du feu, verse de l'huile dans la poêle, en attendant que les nouvelles naïades lui jettent du poisson. Il n'eut pas longtemps à attendre; car, comme elles connaissaient les endroits, celle qui tenait le liàton eut bientôt fait entrer le poisson dans le lllet que tenait sa camarade, et elles le jetaient, au fur et à mesure qu'elles en prenaient, au domestique qui les mettait dans la poêle tout vivants. Les plus beaux furent jetés devant le roi, qui prenaient beaucoup de plaisir à les voir frétiller, et qui, pour s'amuser davantage, en rejetait quelques-un.s aux l)ellcs pêcheuses. Cette récréation dura autant «pi'il fallait pour donner au cuisinier le temps de faire frire le poisson, qu'on servit ensuite moins comme un entremets exquis et délicat que précieux pour la manière dont il avait été préparé. Les jeunes filles sortent enfin du vivier. L'eau, qui avait fortement attaché leurs habits sur leurs corps, en laissait voir tous les contours et toutes les parties. Elles repassèrent devant le roi, plus timides, parce qu'elles étaient plus belles. Chacun avait bien considéré, bien loué ces aimables nymphes; mais elles" ne firent sur personne une si profonde impression que sur le roi, dont les yeux attentifs les avaient examinées avec tant de volupté, que rien n'eût pu l'arracher à une occupation si délicieuse. Lorsqu'elles ne sont plus devant lui, il s'en occupe encore, se rappelle leurs charmes, leurs grâces, leur touchant embarras ; il sent que l'amour se glisse insensiblement dans son cœur ; mais il ne sait encore laquelle il préférera, toutes deux se ressemblent, toutes deux feraient son bonheur.

Après avoir rêvé pendant quebjue temps, il demanda à niessire Néri quelles étaient ces deux demoiselles. « Sire, répondit celui-ci, ce sont mes lillcs jumelles ; l'une se nomme Genèvrc la belle, l'autre Iseul la blonde. » Le roi vanta de nouveau leurs charmes, et conseilla à Néri de les marier. 11 s'en excusa sui' la médiocrité de ses facultés.

Il ne restait plus que le dessert à servir. Les naïades reparurent dans un habit nouveau, mais non moins séduisant. Le taffetas léger couvrait leurs mendjrcs délicats. Elles portaient, dans des bassins d'argent, les fruits de la saison, (]u'elles placèrent devant le roi. S'étant ensuite retirées à l'écart, elles déployèrent les charmes de leur voix harmonieuse, dans une chanson qui coninieneait ainsi :

' Là, ov' io son giunto amore,

Non .si porla tantalo hniganionto, ce.

Le roi se crut transporté en paradis, et imaginait entendre les concerts des anges. Ouand elles eurent cessé de chauler, elles se jetèrent aux pi(>ds (h; Sa

M-l coNTKs hi; i!i)(;i;\i,i:.

.Maji'sti', ;'i ijiiì elles (leinanilèreiit idiiué. I.e nu le leur donini. (|iiin(|ii'il nil l'h'

l'or! aise ([u'ellcs eussent (leiiieiiré plus lon^ileiiips.

Dès que le souper l'ut lini, Charles lemonla à ilieval el rej,'ai.'na sa lienieuie avec sa suite. Il rcnforniait dans son tn-iir la nouvelle pa-sicui ddiil il elait enllanimé, el rien n'en avait encore transjiiré dans sa cour. ( J'jHiidant, au rnilii II du luiiiiillc do |dus grandes affaires, l'image des deux sceurs, el surloul de la liclle llenèvre, ne le (piitlait point. Il s'était tellcnient e!n|iètré dans les gluaux (le l'amour, (pi'il ne |)onvait plus s'en déliarrasscr. Il rendait souvent vi,-.ileà messire Néri, el colorait de prétexte s|)écieux cette familiarité extraordinaire. Kniin, sentant (pi'il lui était impossilile de résister davantage à rimpétiiositc de ses désirs, et ne vovanl d'aiilies moyens pour les satisfaire (|uc d'enlever celles qui en étaient les olijels, il n'soliit de le l'aire, et communiqua son dessein au comte de (iui, digne de sa iiniliainc par la liaiile veiiii diiiil il faisait profession. « Sire, lui dit-il, l'ouverlure (jue vous me faites nrdoime d'autant plus, (|u'ayant été, depuis votre enfance, attaché au service de Votre Majesté, je connais mieux (pie Ioni autre vulic lempérameiil et \(is inclinations, .le ne me suis jamais aper(;u, pendant voire jeunesse, ipie ramoiir, la passion naturelle de cet âge, ail eu prise sur vous. Il doit donc me paraître étrange que vous y cédi(!z maintenant, lorsque la vieillesse est si près de vous S'il me convenait de vous donner des leçons, je vous dirais que, dans des ciiconstanccs présentes, c'est-à-dire dans un rovaume à peine con(piis, chez une nation étrang('re, fausse et jierlide, ayant à tei'ininer les plus grandes affaires, les néglig(!r poiirs'occiipci d'uii aiiKnii tVixole, c'est agir, non en roi magnanime cl sage, mais en jeune Imuime lai I de et iiii prudent. (7est peu encore. Vous voulez dites-vous, ])river un |ière de ce (ju'il a de |ilu>clier, un p(''re qui vous a reçu, ipii vous a traité lieaucou|i mieux ipTil ne pouvait, (!t(pii, |iiiur muis faire liiuineuret montrer la eonliance ipi il a lue en votre foi, vous a lait vnii ces lilles pres(pie nues I Vous |)rétende/ ilnuc lui dtrr lu Ihhiih' npiniiMi ipi'll a de Mitre sai;esse'.' Ave/-vous d'ailleurs oiililie ipie cr ^mit les \inlciice> (■iiiiiiiii^e> par le rui Mainficii (jui vous ont iiiisert reiitri'e île ir nivaiime'.' (Jnelle Irahison est comparalde à celle (|ue vous voudriez eommelire ! (Jnoi ! ravir riionneur, l'espérance, la consolation d'un homme ipii a été votre h(')te'? Songe/.-vous à ce ipu- l'on dii'ait de vous'.' Peut-être vous croiriez-vous hien excusé en disaiil : Il est i^ihelin. La justice des rois est-elle donc changée'.' Itepuis (piami leur ot-il periiird'ahuser de la confiance d'un hniume ipii s'ol mis siiii> leur pintiilimi. pmir le perdre, et dégorgei celui i|iii <e préiipite dans leurs liras pniir --e >aii\er'.' Vous avez reliqxu'lé une graiidr \ ictuirr >iir Maiiilmi, muis eu avez une pliiglorieuse à remporter sm- vous-même. Nmis ipii i\r\f/ être le mudele des autres, sachez vous vainei'e, elonffei- des de^ii.s ciimiiiels. et n'iiiipiimez pas ~ur voli-e niiiii nue larlie ipii le tlelrirail à jamais. »

DIXIÈME JOLRNÊK. 5i:.

Ces romontraiices versèrcMit raincrtuine dans le ('(l'ur du roi, et l'aflligèreiil ci'autant plus qu'elles étaient justes, il en sentait néanmoins tout le jioitis. Enlin, après avoir poussé quelques soupirs : « Mon cher comte, répondit-il, il n'y a point d'ennemi, quclcjue redoutable que vous le supposiez, qu'il ne soit plus facile de vaincre avec un peu de courage et d'expérience que de dompter ses propres désirs ; mais, quoique l'entreprise soit diflicile, et que j'aie besoin des plus grandes forces, votre discours m'a tellement animé, que je vous prouverai que je sais commander à moi-même comme aux autres. »

Quelques jours après, étant de retour à Naples, il résolut, autant pour éluigner de lui l'occasion de faire quelque lâcheté que pour récompenser le chevalier, il résolut, dis-je, de marier les deux filles de Néri, (|uoi(iu"il lui en coûtât lieaucoup de céder à un autre des attraits qu'il désirait pour lui-même. Après avoir obtenu le consentement du père, il donna Genèvre la belle à messircMaffé de la Palisse', et Iseul la blonde à mcssire Cinillaunie de la Magna, tous deux grands seigneurs et chevaliers fort renommés |)ar leur valeur. (]e pénible sacrifice fait, il se retira dans la Fouille, le deuil dans l'àme. Enlin, après bien des combats et des peines, il parvint à rompre ses chaînes et à redi'venir absolument liiire.

(J\iel(|u'un me dira peut-être qu'il n'y a rien de fort étonnant à ce qu'un roi marie deux jeunes demoiselles : j'en conviens ; mais si l'on ajoute que le roi est tout-puissant et amoureux, son action sera véritaiilement grande. Or, c'est ce que fit Charles I". 11 sut honorer la vertu d'un gcntilliomme, récompenser la beauté de ses filles, et, ce i|ui est plus estimable encoi-e, se donq)lei' lui-ménie.

NOUVELLE VII

r,()| l'IEUIiE I)'AU.\(;ON

Lorsque les français furent chassés de Sicile, il y avait à Païenne un a|)otlncaire llorenlin, nommé Bernard Puccini, père d'une fille jeune, jolie, cl prête à marier. Pierre d'Aragon, devenu maître du royaume, se livrait, avec ses barons, à toutes sortes de plaisirs, surtout à ceux de la table et de la jniiti>. Un jour (|u'il prenait le divertissement de la course, dans un tournoi, la lille de l'eriiard, la belle Lise, c'était son nom, le vit coiu'ir, d'une fenêtre où elle était avec plusieurs femmes. Elle le considéra avec lant d'attention, et ses traits la i'r.qiiièrent tellement, (|ue l'amour entra dans son C(eui' avec l'image du jirince.

MO CdNTKS lU; lUiCCACK.

La IV'lc liiiii', cl (le ii'tdiir ilaiis la iiiaismi de son |)t'r(\ elio no s"()ccn|ia i|iic de sa passion et tic l'oliji'l (jui l'avait t'ait naître. Mais coniiniMit loniiilcr la distance (jni la séparait de son amant? l'ans sa condition, (piel espoir ponvait-elle l'oiinerV Voilà les rédexions qui la tourmentaient. Cependant elle ne voulait point renonecr au plaisir d'aimer le roi, qui, ij,'norant ses dispositions l'avoraldes, vivait sans songer à elle. Une passion si folle et si constamment enlretemie dans un cœur jeune et ardent y jiroduisit une nu''lancolie profonde, (|ui déf^'énéra hientòt en une maladie très-dan},'ereuse. Le père et la mère, désolés, lui donnaient les secours qu'ils jugeaient nécessaires : tous étaient inutiles ; la jeune lille avait résolu de mourir.

Cependant il lui pi il un jour lanlaisio, lorsque "son père lui demanda ce i|ui pouvait lui faire ])laisir, de découvrir enlin, avant sa mort, sa passion à rol)jel (pii la lui avait inspirée. Il y avait à la cour du roi un musicien, nommé Minute d'.\rez/.o, (|ui était en faveur ; elle pria .son père de le faire venir. Celui-ci, qui crut (pi'elle voulait l'entendre jouer et chanter, le lit venir sans perdre un moiiH'iil. .\|urs avilir adressé à Lise (|uelques ])aroles gracieuses et consolantes, le nnisi( icii iiiiiça dnuccmeiit sa guitare, chanta (juelques chansons: mais cette iriusii|ui', Iniii (le ((iMsiilci' la nialliclweuse Lise, |nirlail inie niinvcUc li'istesse dans son cu'ur, et ne faisait (lu'aliiiiciiti'r le feu i]ui la dévorait. Klle dit ensuite (|u'elle voulait parler seule m Miiuicc, il cIuk un se retira. « Minuce, dit-elle, je vous ai choisi pour confident d'un secret (jviinie concerne, et qu'il ne faut révéler à aucune autre peisonne qu'à celle que je vous nommerai. Je vous supplie de ni'aidfS" en ce qui dépendra de vous. Sachez, mon ami, que le jour où le roi céléhra son avènement à la couronne, je le vis ; un trouble inconnu s'éleva soudain dans mon âme éperdue, et l'amour y porta tous ses feux. Je sens tout le ridicule d'une telle passion; mais, ne pouvant l'éteindre, j'ai résolu de mourir pour me délivier des tourments que j'endure ; voilà ce qui m'a réduite en l'état où vous me vo.e/.. .Mais je mourrais moins désolée si le roi pouvait être instruit de son triomphe. Ne pouvant le faire ])ar moi-même, j'ai jeté les yeux sur vous, qui êtes plus à porli r i|nc jicrsonne de vous charger de ce message et de le remplir adroitement. Ne me refusez pas celte grâce, je vous en conjure. Ajoulcz-y celle de venir m'en annoncer le succès, et je quitterai ensuite sans regret une vie où je n'a|terçois (|ui' îles malheurs. » Elle dit et se tut en pleurant.

.Minuce, étonné d'une paieille conlidence, hésita quelque temps: mais rétlécliissant que, sans blesser l'honnétclé, il pouvait servir cette tille malheureuse: «Lise, lui dit-il, je vous jure, et croyez-en mes serments, (|ue, loin devons blâmer, je vous loue d'avoir >i liicn placé votre tendresse. Comptez sur ine> bons oflices; soyez persuadée ipi'avanl (|u'il .soit trois jours je vous apporterai des nouvelles consolantes, et, pour ne point perdn! de temps, je vous (piitte. » Lise lui lit lie iiiiuvcllcs in>tanccs cl lui xuihaita un heureux succès.

]\limue alla trouver Nicolas de Sienne, le meilleur des poètes de son tem|)s, et le supplia de lui l'aire la ciiaiison suivante:

Va (lire, Amour, au chcvalior ipic j'aiiiio, (Jvie d'une ai'dour extrènii' Je me sens consiuiier pour lui, El que n'osant !(■ lui dire moi-même.

Je nie meurs de langueur, de tristesse et d'ennui. Dieu des amants, je t'en conjure, Va trouver cet objet cliarniant, Et trace-lui bien la peinture Du mal que je soulïre en aimant.

Dis-bii que je lauf;uis, ipic je lirùle el l'adore. Et que, ne voyant pas que je puisse guérir

Du feu secret qui me dévore.

S'il n'a ]iitié de moi, je vais bientôt mourir. Déclare-lui, puissant dieu que j'implore, Ce qu'à toi seul j'ose enfin découvrir. Jamais, depuis qu'il me captive.

Je n'osai lui faire entrevoir.

Tant je suis timide el craintive.

Que tu m'as mise en son pouvoir; Ce qui me rend la mort plus amère et plus dure. Mais, dans l'excès cruel de l'amoureuse ardeur.

Si, pour soulager ma torture.

Je la faisais connaître à ce charmant vainqueur. Je doute, hélas! que tout ce que j'endure Put l'attendrir et me gagner son cœur.

Puisque donc je me suis contrainte

Jusqu'aujourd hui pour Ini cacher

Le trait dont mon âme est atteinte.

Et que je ne puis l'arracher, Amour, de mon tourment donne-lui connaissance; Au moins rappelle-lui le jour de ce tournois.

Jour signalé par sa vaillance.

Où je ne fus que trop témoin de ses exploits. 11 fut vainqueur au combat de la lance. Vainqueur de tous et le mien à la fois.

Minuce composa, sur ces paroles, un air tendre et doux, analogue au sujet. Le troisième jour, il se présenta au dîner du roi, qui lui commanda de chanter (pieWpie chose. 11 pinça sa guitare avec tant de mollesse, il chanta avec tant de vérité les expressions d'un amour malheureux, que tous les spectateurs, et siu'lout le roi, iiiiiiioliiles tie plaisir et détoimement, semblaient être eu extase.

(Juand il eut lini, le roi lui demanda d'où venait cette ciianson, qu'il n'avait jamais entendue. « Sire, répondit-il, il n'y a pas encore trois jours (jue les pa-

-,18 Cd.NTKS l)K lidCC \C,i;.

rôles cl la iiiiisiiiui' sunl laites. » Kl 1{> l'oi lui riKlriiiaiiiLiiil Ir umlil ri l'iilijil : (t Je ii'iiseiais le dire ;'i iTaiiIres i|ll"à Volic Miijc-li', » ajniila-l-il . I.c ini, cuiieiix (le reiileiidre, le lil venir dans siiii a|t|iarleiMeiit . Minine lui eiiiila alois Imit ce i|H il a\ail a|i|iiis. I.e mi. Halli' de ielle niiii\ellc, diiiiiia des élofjos à Lisc.ajoillanl ([u'uiie lille aussi luuiiiéle, aussi aiiiialile, élail iiieii laile ]iiiur inspiier de la eiuuiiassion. el qu'il |)iiuvail, di' sa pari, aller la eoiisoier, el lui anniiueer ijuo ce jour iiièuie il la verrait sur le soir.

Miiiuce, au comble de la joie, comi, sans s'arnler nulle |iaii, raiouieià la jeune lille le succès de son enlie|iiÌM' 11 lui détaille loul ce ipfil a lail, lui répète riieureuse cliansou i|ui lui avait l'Ii' dini si jiraud secours. I.Ìm' fut <i joyeuse et si contenti! ipie dés ici in>taiil-lii même sa maladie diminua \i>i- Idemenl. tlle attendit, non sans un peu d'impatience, l'heure fortunée où elle devait voir son maitre el son amant. Le roi, (|ui était l)on el généreux, s'élanl rappelé 1rs diMonr,- de Miiiure el la IpimuIi'- de Lise, iieii eut ipie |ilu- d'ciiipresseineiil de la voir et de la consoler. \ l'iieui-e dite, il munie à clie\al, niiiiiiir pour allei- à la proiiienade, se rend devant la maison de l'aiiiitlncaiic : el avant tail dire iiii'iiii lui ouvrit son jardin, il y descendit, s y piomena ipielipie temps, pui> il demanda à l'apothicaire où était sa tille, s'il ne l'avait pas encore mariée. « Sire, lépondil ra|)olhicaire, elle ne l'est pas encore: depuis fort liin^iemps une m.dadie de laiij^ucur la consume, el ce n'est ipu' ilrpniN ce iiKitin ipie ses diuili'uis seinldent un |)eii affaiblies. » Le roi compril Ioli bien ce ipie >ii;uiliait celle iiieilleiire santé. » Ce serait dominai;!', dil-il. ipic le inonde IVit privé iriinc si belle pi'isoniie ; je ven\ aller la voii'. )> Il iiiiiiiti' dans sa chambre, accompagné de deux personnes seulement, s'approche du lit, (u'i la jemie lille, un peu soulevée sur son oreiller, l'attendait avec impatience. «Une veut diie ceci, dit-il lui pienanl la main, ma belle enfant'.' vous qui êtes faite poiu' iuspirei- le plaisii', vous vous laisse/, déchirer par la douieui-. i'our l'amour de moi, ri'tablisse/.-viuis, repreiie/. votre preiniére sauté, » La jeune lille, (pii sentait piesser ses main.s des mains d'un amant adoré, quoiipi'elle éprouvât un peu d'embarras, ressentait dans le hiiid de son cœur la joie la plus vive. « Hélas ! sire, ré|)ondit-elle, la maladie dont vous me voyez acca- Idée ne vient (|ue d'avoir voulu me charger d'un fardeau peu jiroporlionné à la faiblesse de mes forces; mais vos bontés vont bientôt m'en délivrer. » Le roi conqircnait très-bien le sens de ces expressions couvertes, et m' l'en admirant (|ue davanlajîe, maudissait tout bas la fortune qui l'avait fait naître dans une condition si obscm'e. Après avoir demeuré quebpie temps avec la malade, el Ini avoir donné toutes les consolations qu il savait ca|iables de faire imjiressimi sur clic, il sortit.

L'humanité du roi fui l'ori louée, et lil ^raiid honncnr .1 rapoiliicaiie et à sa tille. (lellc-ci, plus satisfaite de cette jçlorieu.se vi>ile quaniaule l'ail jamais été

DiNinir: .immNÉi':. Mit

(les plus grandes l'avours de son anuuit, onlrcvoyant (iiu'huie lucni' d'espérance, guérit, bicnlòl, et devint plus belle ({uc jamais.

(Cependant le roi délibéra, avec la reine, de (jiielle manière il devait récompenser nn aiiionr si vif. Montant nnjonrà cheval avec plusieurs seigneurs de sa cour, il se rendit dans la maison de l'apothicaire. La reine, accompagnée de (|iielipies dames, v vint bientôt après. On fit appeler Papothicaire et sa (ille. « .Vimable lille, dit le roi à celle ci, Tamitié que vous avez |)onr nuii vous fait

grand honneur dans mon es|)rit ; je veux vous en récompenser. Vous êtes en âge d'être mariée; c'est moi ipii choisirai votre mari. (Cependant je serai toujours votre chevalier, et je ne veux d'autre prix de mon dévouement (pi'un seul baiser. »

Lise, (pic la Inulte faisait rougir, rc'pondit (pu' la volonté du loi serait la sienne, ajoutant : « Siic, ji' suis persuadi'c ipTil n'y a personne ipii ne lavât de l'olie l'auidur ipic j'ai eu pour vous, cl (pii ne cii'il (|ne celte passion ('tait le ridicule elfet d un ridicule oubli de mon état, et surtout du vôtre. Mais Dieu,

r.2o conti: s di- iîoccacr.

ijiiì M'iil |iiiit lire dans le cœur des uiorlcls, sait (|u"au nii'iiic inslaiit on vniis lilcs sur mou cu-ur une si vive impression, je me ra|)|ielui que vous étiez roi, et moi lille de Heriiard l'apotliicaire, et (|u'il me convenait mal (relever si liant mes soupirs. Mais vous savez iniiiix ipic moi ipron ne ciuiiiiiaiide pas à son cœur, tju'ou n'aime pas à son choix, cl {pi'oii csl eut raine par un peuclianl involontaire. J'ai souvent essayé de cnudiattrc ce pencliaiil ; mais, vains elTorls ! je vous ai aimé, je vous aime, et vous aimerai toujours. H est vrai (|ue, dès que je sentis cet auuuir s'emparer de toutes les l'acullés de mou âme, je résolus de subordonner toutes ni(!s volontés aux vôtres. .Ainsi, nou-senlemcnt j'épouserai et aimerai le mari (|ue vous voulez (|ue j'épouse; et cpie j'aime, mais, si vous le désiiic/, je me jetterais dans un l)rasier ardent. Quant à l'ollVe (juc vous me laites ilclie mou clievalier, vous, ipii êtes moti l'oi, vous sentez que cela lie Mil' convieni pas, et je ne veux |ioinl v lépomlic, non plus (pi'à la tiemaude du baiser, (pie je ne vous accorderai (pi'avec la permission de la reine. Dieu veuille vous payer de vos bontés et de celles de la reine pour moi, car je ne puis vous téiuoii;nerles sentiments de reconnaissance iloiil je suis pénétrée.»

I.a l'eine l'ut contente de la réponse de Lise, et trouva cette lille aussi sage que le roi la lui avait annoncée. Le roi fît appeler le père et la mère, qui étaient du secret, et un jeune «lentilbomme, peu doué des dons de la fortune, et qui se nommait PerdicMUi. Il mit iilusienrs anneaux dans la njain de celui-ci, et lui fil épouser Lise. 11 leur (buina ensuite, outre plusieurs liijonx de très-grand jirix, Ceflalu et Calatabelloté, deux terres d'un Irt's-graud revenu, en disant à l'erdicon : « Nous te donnons cela pour le mariage de ta rcnimc: tu recevras à l'avenir d'autres |)reuves de notre bienveillance. Maintenant, dit-il à Lise, voulez-vous bien periiiettre ipie je recueille le Iruil de votre amour'.' » Et, sans attendre de réponse, il lui doiiiia un baiser sur le rroiit .

Perdicon, Lise et ses parents, tout le monde l'ut coiilenl. On eelebia les noces avec magnificence. Le roi, fidèle à sa promesse, fut toute sa vie le chevalier de la jeune mariée, et dans tous les l'aits d'armes il parut toujours avec les devises qu'elle lui envoyait.

C'est par de pareilles actions (jii'iui lucrile ratlacheiiieul de ses sujets, qu'on donne l'exeniiile de la bieiil'aisance, et ipi'on obtient une réputation glorieuse et immorlelle : mais c'est ce dont les grands seigneurs s'embarrassent |>en aujourd'hui. Ils ne se distinguent des autres hommes (|ne par la cruauté et la tviaiiiiie.

NOCVELLn Vili

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