‹ Contes;Chapitre 7 sur 56 · I.ANDOLFE OU L.V FORTUNE IMPRÉVUE · texte numérisé non relu

I.ANDOLFE OU L.V FORTUNE IMPRÉVUE

Cesi une opinion j;énéralon)('nt adoptée, que le voisinaf;e de la nier, depuis Reggio jus(ju'à Gaëte, est la partie la plus gracieuse de l'Italie. C'est là qu'assez près de Salerne est une côte, que les habitants appellent la côte de Malli, couverte de petites villes, de jardins et de commerçants. La ville de Ravello en est anjonrd'lini la pins llorissante. 11 n'y a pas longtemps qu'il y avait ilans celle-ci nn nonnné Laiidoli'e Rnfl'olo, qui |)ossédait des richesses immenses; mais la cupidité peut-elle être jamais satisl'aitc'.' Cet homme voulut augmenter encore sa fortune, et son ambition démesurée |)ensa lui conter la perte de tons ses biens et celle de sa pro|)rc vie.

.Après avoir donc mûrement rcllécbi sur ses spéculations, selon la coutume des commerçants, Landoll'c acheta un gros navire; et l'ayant chargé pour son com|)te de diverses marchandises, il fit voile pour l'ile de Chy|irc. Il v trouva tant de vaisseaux chargés des mêmes marchandises, (pi'il se vit oidig('\ non-scu- Icmcnt de vendre les siemics à bas prix, mais de les donner prcsciue jioni' rien, alili (le pouvoir s'en défaire. Vivement consterné d'une jierte si considérable, (jui l'avait ruiné en si peu de temps, il prit la résolution de mourir on de se déilommagcr sur autrui de ce (ju'il avait perdu, pour ne pas retourner en cet état dans sa patrie, d'ovi il était sorti si riche. Dans cette intention, il vendit son navire; et de cet argent, joint à celui qu'il avait retiré de ses marchandises, il acheta nn vaisseau léger po\ir faire le métier de corsaire. A]irès l'avoir armé et Irès-liien éipiipé, il s'adonna tout entier à la piraterie, conriil les mers, pilla tic toutes mains, et s'attacha principalement à donner la chasse aux Turcs. La fortune lui fut plus favorable dans ce nouvel état (ju'clle ne lui avait été dans le commerce. Il fit un si grand nombre de captures sur les Turcs, que, dans l'espace d'un an, il recouvra non-seulement ce qu'il avait perdu en marchandises, mais il se trouva deux fois plus riche qu'auparavant. Jugeant donc qu'il avait assez de biens pour vivre agréablement, sans s'exposer à un nouveau revers de fortune, il borna là son ambition, et résolut de s'en retourner dans sa patrie avec le butin ipi il avait fait. Le souvenir de son peu de succès dans le conmierce lui donnant lieu de craindre de nouveaux revers, il ne se soucia guère de faire de nouvelles tentatives de ce c(Jlé-là.

Il partit donc, et fit voile vers Ravello avec ce même vaisseau léger ipii lui

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avait servi à ai(|iiérir lanl ilo riclicssos ; mais à |ii'iiu' lut-il en |)liMiie mer, (|iiil s'i'lova, pendant la nuit, un vent îles plus violents. Il ajjila et souleva les llolv avee tant de liireur, (|ue l.andolt'e, voyant que sa petite Iréfiate ne pouirail Imifitemps résistera l'impétuosité des vat.'ues, |)rit le parti de se réi'ufiier proinptemont dans un petit port l'ormé pai une Ile ipii le déleiulait de ee \iiit.

Bientôt après, deux grandes earaques génoises, venani de ronslanlinople, entrèrent dans le même port pour se mettre à l'ahri de l'ouragan. Les Ciénois, avant appris ipie le petit vaisseau appartenait à l.andolle, (pi'ils savaient, par la voix jinhlique, être très-rielie, et étant nalurellement passionnés pour l'argent et avides du l)ieu d'autrni, ((mcurriit le (li'>sein de s'en rcndic les inailns.

Us lui feriiièrent d'a|por<l le passaf^e; pui.-, ils mirent à lei re une partie de leurs gens*, nninis d'arbalètes et bien armés, (pii se postèrent en un lieu d'où ils |)ouvaicnt aisément accabler de traits (piieoiKpie aurait osé sortii' du vaisseau. .\près cela, le reste de Téquipagc, étant entre dans les chaloupes, s'approilia à loree de rames et à la faveur du vent, et l'on s'empara du pelil vaisseau de Laiidoll'e, san.s coup l'érir et sans perdre un seul liomine. Les lioimétes Génois lireiit monter le Havcllin sur vine de leurs cara(|ues; et, a|)rès avoir pris tout ce ipii était dans son vaisseau, ils le coulèrent à fond. I.e mallieureiix L.mdolfe fut mis à rollìi de raie, cl (ui lie lui laissa pour Ioni M'IciuciiI iiii'iui fort mauvais bâillon. I,e lendemain le vent cbangea : les (iénois lireiit voile vers le ponant, et voguèrent bcureuscment pendant tout le jour: mais, à l'entrée de la nuit,

il s'éleva un vont ini|i(''lucnx, qui. Faisant cnner la mer, sépara bientôt les deux caraqucs. Celle qui portait l'intortuné citoyen de Ravello fut jetée avec violence au-dessus de l'île de Céphalonie, sur des rociiers, où elle s'ouvrit et se brisa comme un verre. La nier fut en un instant couverte de marchandises, de caisses et des débris du naviie. Tous les gens de l'équipage, qui savaient nager, luttant an milieu des ténèbres contre les vagues agitées, s'attachaient à tout ce que le hasard leur présentait pour tâcher de se sauver. Le malheureux Landolfe, à qui la perte de tout ce qu'il possédait avait fait souhaiter la mort le jour précédent, en eut une peur effroyable quand il la vit si proche. Par bonheur, il rencontra un ais et s'en saisit, espérant que Dieu voudrait bien lui envoyer quelque secours pour le retirer du danger. Il s'y plaça le mieux qu'il lui fut possible, et ne laissa pas d'être le jouet des vents et des flots, tantôt poussé d'un côté, tantôt d'un autre. Il s'y soutint cependant jusqu'à ce que le jour parut. A la laveur de la clarté naissante, il veut regarder autour de lui, et ne voit que nier, que nuages et une petite caisse, laquelle, flottant au gré des eaux, s'approchait quelquefois de si près, qu'il craignait qu'elle ne le blessât ; c'est pourquoi, quand elle s'approchait de trop près, il se servait du peu de forces qui lui restaient pour la repousser. Pendant qu'il luttait ainsi contre la caisse qui le suivait, il s'éleva dans les airs un tourbillon furieux, qui, en redoublant l'agitation des vagues, poussa la caisse contre la planche. Landolfe, renversé et forcé de lâcher prise, fut précipité sous les flots. Revenu sur l'eau et nageant plus de peur (jue de force, il vit l'ais fort loin de lui. Désespérant de pouvoir l'atteindre, il nagea vers la caisse qui était beaucoup plus proche, et s'y cranipona du mieux qu'il put. Il s'étendit sur le couvercle, et se servit de ses bras pour la conduire. Toujours en hutte au choc des vagues, qui le jetaient de côté et d'autre, ne prenant, connue on peut se l'imaginer, aucune nourriture, et buvant de temps en temps plus qu'il n'eût voulu, il passa le jour et la nuit suivante dans cet état, sans savoir s'il était près de la terre, et ne voyant que le ciel et l'eau.

Le lendemain, poussé par la violence des vents, ou plutôt conduit par la volonté suprême de Dieu, Landolfe, dont le corps était devenu connue une éponge, accroché par ses mains à la caisse de la même manière que ceux qui sont sur le point de se noyer, aborda à l'Ile de Gulfe. Une pauvre femme écurait alors sur le rivage sa vaisselle avec du sable. A peine eut-elle aperçu le naufragé, que, ne reconnaissant en lui aucune forme d'homme, elle fut saisie de frayeur et recula en poussant de grands cris. Landolfe était si épuisé, qu'il n'eut pas la force de lui dire un mot; à peine la voyait-il. Cependant les flots le poussant de plus en plus vers la rive, la femme distingua la forme de la caisse. Elle regarda alors plus attentivement, et, s'approchani davantage, elle aperçoit des bras étendus sur la caisse: elle distingue un visage, et voit enlin

Oi COiNTRS I)K BOCCACE.

(]no c'est ui'i linmmc. Tinicliéc de coiiipassion, clic crilic ;m liord de la mer, (|ui clail traiif|uill(', prend Laiidollb par les cliovcnx, cl \\v\\[ à IkhiI de \'r\\frainer, avec la caisse, sur le rivaj^c. Elle In! délaclie les mains ioilenieiil aecnicliées à la caisse, (|n'el!e mei sm' la Irle d'une lille (]ni élail avec elle: el |ireiiant ensnile Landolle sur sdii dos, cinrniii' s'il eiil élé un eid'anl, elle le (inile à la \ille, elle le met dans une éinve, et à luice de le IVdllei', de le laver avec de l'eau chaude, ell(! lit revenir la chalenr el |)ar\iul à lui rendre ses l'orccs. I orsi|ne la bonne l'emme comprit (pi'il élail leuips de le soilir de l'étiivc, elle l'en retira et acheva de le léconfiiiler avec du lion \in el ijuchpies conlilurcs. \'a\ un mol, elle le liaila si hien, (pi'il revint à son état naturel, el commi eulin oi'i il (''lail. l'Ile crut aloi's devoir lui l'cmellre sa caisse, et l'evlidrla t\\\ micu\ (pi'elle put à luddier son iid'orinne: ce (pi'il lit.

tjnoi(pie l,and(dl'e ne sonj;eàt pins à la caisse, il la prit toiilel'ois, juj^eant (|nc, pour peu qu'elle valut, il en retirerait de (|U()i se lunnrir |)cndant (pu'hpies jours: mais la lr(Uivant fort légère, il eut peu d'espérance. Cependant, impatient de savoir ce qu'elle renfermait, il l'onvrit de force, pendant que la femme était hors du lo^is, et y trouva qnantité de pierres précieuses, dmit une partie, mise en œuvre, était richement travaillée. Comme il se connaissait en pierreries, il vit qu'elles étaient d'nn très-grand prix, loua Dieu de ne l'avoir point abandonné, et rcjirit entièrement eoiiragc. Mais pour éviter un troisième revers de lorlinie, il pensa qu'il fallait user de finesse pour conduire heureusement ces liijou\ jusqu'à sa maison. C'est jiounpioi il les enveloppa, le mieux (piil put, dans de vieux linges, et dit à la Itonne fenmie que, n'ayant pas besoin de la caisse, elle pouvait la garder, pourvu qu'elle lui donnât un sac en éeiiange; ce qn elle lit très-obligeamment. Après l'avoir remerciées du service signalé qu'il en avait reçu, il mit son sac sur son col et partit. 11 monta dans une barque, qui le passa à Brindes. De là il se rendit à Tranv, où il rencontra plusieurs de ses eonq)atriotcs. C'étaient des marchands de soie, qui, après avoir entendu le récit de ses aventures, à l'article de la cassette piès, que Landolfe crut devoir passer sous silence, le tirent habiller par charité. Us lui prêtèrent même un cheval, et lui procurèrent compagnie pour aller à Ravello, où il leur avait dit (|u'il voulait retourner.

De retour dans sa pairie, el se trouvant, grâce au ciel, l'U lieu de sùiTté, il n'eut rien de plus pressé (]\\c de visiter son sac. Il examina à loisir les pierreries, parmi les(|uelles il vit beaucoup de diamants; de sorte (|u'eu vendant tous ces bijoux à un prix raisonnable, il allait être du double plus liche qnts lors(|n'il sortit d(! sa patrie. Quand il s'en fut défait, il envoya une boime somme d'argent à la femme de CuU'c. (pu l'avait retiré de l'eau. Il réconq)cnsa également les maicliands (|ui l'avaient secomii à 'l'rany, cl il passa le reste de se> jours dans une bonuele aisance (huit il sut se l'aire li(Uineur.

DEUXIEME JOUnSEE, 65

NOUVELLi; V

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