‹ Contes;Chapitre 8 sur 56 · LK RUBIS · texte numérisé non relu

LK RUBIS

Il y eut autrefois à Pérouse un uouiiné André de la Pierre, qui faisait roiiimerce de chevaux. Ayant appris qu'ils étaient à l)on marcile dans la ville de Naplcs, il mit cinq cents écus d'or dans sa bourse, dans l'intention de s'y rendre pour en acheter plusieurs. Comme il n'avait jamais perdu de vue le clocher de sa paroisse, il partit avec d'autres marchands, et arriva à Naples un dimanche au soir. Après avoir pris des instructions de son hôte, il alla le lendemain matin au marché aux chevaux, où il en trouva plusieurs à son gré, (pi'il n'acheta jiourlant point, pour n'avoir pu convenir du prix. De peur qu'on imaginât (pi'il n'avait pas de quoi les payer, il tirait de temps en temps sa bourse de dessous son manteau, et étalait ainsi son argent, comme un sot, aux yeux des passants. Dans un moment où il la tenait dans ses mains pour en faire parade, ])asse à côté de lui, sans qu'il s'en aperçût, une Sicilienne d'une beauté ravissante, mais d'un naturel si compatissant, qu'elle accordait ses faveurs à qui en voulait et pour très-peu de chose. Dès qu'elle vit cette bourse : « Que je serais heureuse, dit-elle au fond de son cœur, si tout cet or m'apj)artenaitl » Et elle continua son chemin.

Or, il y avait avec cette courtisane une vieille fennne, de Sicile comme elle, (pli la quitta aussitôt qu'elle eut aperçu André. Elle courut vers le jeune houmie, (pi'elle connaissait, et l'embrassa avec affection. La courtisane la suivit des veux; et voyant qu'elle parlait à l'homme aux écus, elle s'arrêta pour l'attendre. .\ndré, tout surpris de se voir ainsi embrassé dans une ville où il ne connaissait jicrsonne, se retourna; il regarda attentivement cette vieille, et, l'ayant enlin recoimue, il répond de son mieux aux marques d'amitié qu'elle lui donnait. Celle-ci fut si enchantée de l'avoir rencontié, (pi'elle lui promit d'aller le voir dans son auberge; puis, sans s'arrêter plus longteiiqis à discourir, elle prit congé de lui et alla rejoindre sa compagne, i.c nuupiignon cnntiniia de inarchaiider des chevaux, mais il n'en acheta point de cette matinée.

La jeune fille, à qui la bourse du maquignon tenait fort au cœur, et clierclianl dans sa tête un moyen pour la lui escroquer tout entière on en partie, demanda finement à la vieille qui était cet honnne, d'oi'i il était, ce (pi'il faisait là et d'où elle le connaissait. La bonne femme, qui ne se défiait de rien, l'irislruisil de tout, aussi bien (pie l'ainail pu faire Andre Itii-nieme. Elle lin dit

ut; co NT K s DE BOCCA CIÒ.

iiirrlli' ;i\all (IriiuMiii' avec son père, (Talìord en Sicile, ensuite à Pérons(\ cl

ne in,ni(|ua pas île lui apprendre (pn'l snjel avait conduit le jeune lioniuie à

Xaplcs.

i.a rusée deiuoiselle, instruite à lond de la l'aniillc d'André cl du nom de l(Uis ses parents, résolut de se servir de ces renseignements poni- venir à Imut de son dessein. Arrivée à sa maison, elle donna de roccni)ation à la vieille pour tout le jour,alin de lui (Mer le temps d'allei' voir le Péroiisin ; puis, s'adrossanl à une jeune lille de son espèce, (pii lui leiiail lieu d(; servante, et (pi'elle avait très-iiien instruile dans l'art de taire de pareils messages, elle l'envoya sur le soir elle/. Aiidn'', (pTelle rencontra, pai' un lieurenx hasard, sur la porte de l'auheriie. Elle l'ahm^de, et lui deinande s'il ne savait point où était un honnête hoiimie de l'éronse, nonnné André de la Pierre, cpii logeait là-dedans. Après (pTil lui eut répondu (pu' c'était lui-même, elle le tire un |)eu à l'écart et lui dil : « Monsieur, une aimalile dame de cette ville serait très-cliarmée d'avoir, s'il vous plaisait, nu entretien avec vous. » Ces paroles flattèrent lellement l'amour-pro|ire d'André, (pii s'imaginait être un heau garçon, (pi'il ne douta point que cette dame ne lut éprise d'amour pour lui. Il léjiondit donc sans lialancer ([u'il irait la trouver, et il demanda l'hcnre et le lieu où cette dame jugerait à jiropos de le recevoir. « Quand il vous plaira, dit la comniissionnaire : elle \ous alleiid clie/ elle. — Pnisipie cela est ainsi, répliqua André, va-t'en d(\aiil, et je te suis. » H la suivit, en efl'et, sans en avertir personne du logis.

Cette jietite Iriponne le conduisit à la maison de la belle, qui demeurait rue Mauperluis, nom qui désigne assez combien la rue était honnête; mais le jeune Pérousin, cpii l'ignorait paifaitement, croyant aller dans un lieu décent parler à une lionnêle femiiie, entra avec sécurilé dans ce mauvais lien, précédé de la comniissionnaire. Il moule a|)rès elle. Celle-ci n'a pas plus tôt ap|ielé sa maitresse et crié (pi'André était là, (pie la conrtisane iiariil au liant de l'escalier pour le recevoir. Figurez-vous une Iniune ipii, au iin'i ite de la jeunesse et à celui de la beauté, joignait une taille aiissi riche ([ii'élégante, et une parure qui annoinjait autant de goût (pie de propreté. Le jeune homme avait encore deux ou trois marches à monter, lorsiprelle coiinil à lui les liras ouverts ; elle les ét(Midit autour de son col, et demeura (piel(|iies momeiils sans lui rien dire, comme si l'excès de sa tendresse l'eût empêchée de prolérer une jiaride: puis, l'ondant eu lai'mes, (die couvrit son Iront de liaisers, et d'une voix eiitreconjiée : « 0 mon unii, lui dit-elle, à mon cher André, sois le bienvenu! — Kt vous, madame, lui répondit André, tout éhalii (l(î recevoir tant de caresses, et vous, soyez la liien lidiivée. » l'.lle le prit par la main, et le fit entrer dans un salon, d'où, sans lui parler, elle le tit passer dans sa chambre, (jiii était parrnmée de roses, de Heurs d'iu'ange cl (raiitres paiiiims. Il v vil un lit superbe, de Irès-beanx meubles et

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tics habits niagnifiques étalés sur des perclics, selon l'usage de ce pays-là. Comme il était encore tout neuf, il fut étonné de cet éclat, et ne douta point ipi'il n'eût aiïaire à une dame de conséquence. Ouand ils furent assis l'un et l'autre sur un sofa, situé près du lit, la donzelle lui tint ce discours :

« Je ne doute nullement, mon ciicr .\ndié, (pu? tu ne sois surpris de mes caresses et de mes larmes. J'avoue que tu dois l'être, puisque lu ne me connais pas et que tu n'as peut-être jamais entendu parler de moi. Mais la surprise sera bien plus grande, (piand je t'aurai dit «pie je suis la sœur. J'ai toujours

désiré devoir Ions mes frères avant do mourir; mais, puisque le iioa Dieu me l'ait la grâce d'en voir un, je t'assure qu'à présent je mourrai contente, en qucl- (pic temps qu'il lui plaise de m'appeler à lui. Tu n'as sans doute aucune connaissance de ceci ; je vais te découvrir ce mystère en peu de mots.

« Tu as pu entendre dire que la Pierre, mon père et le tien, lit autrefois un long séjour à Païenne. Son caractère, naturellement bon et obligeant, lui acquit dans cette ville un grand nombre d'amis, dont plusieurs vivent encore. De toutes les personnes qu'il sut s'affectionner, ma mère, née de parents nobles, et alors veuve d'un très-bon gentilhomme, fut sans doute celle qui eut pour lui le plus grand attachement ; j)uisque sans être arrêtée par la crainte de son père

(18 CONTKS I)K lìOr.C.ACE.

cl (le SCS ficics, cl (nil)liaiit, (jui plus est, sein propro lionnotir, elle vécut avec

lui (liiiis une si éli'oilc liaisou, (|u'elle ilevint f,'rosse et accouelia de moi.

(I (Jurlipic Iciiips après, noire pcii', l'orcc ile (piillcr l'alciine cl de rclourner à Tt'ioiisc pdiu' SCS alTaircs, nous laissa en Sicile ma mère cl moi (je u'élais eucerc (pi'unc cnl'aiil i, sans qu'il uuus ail dennc depuis, à l'une ni à l'aulrc, la uioindre uiaupu' de snii seuvenir. Je t'avoue (pie si le; ies|)ect (pi'on doit à un ]ière ne me retenait, je le hlànierais viveuu'nt de son ingratitude envers ma iiicrc, cl (le son peu de tendresse ])OHr sa fille qu'il a eue, non d'une servante ou d'une personne méprisable, mais d'une femme honnête, qui, sans le connaître de Ionique main, avait eu la iaiblesse de le rendre maitre de ses biens et de sa personne. .Mais brisons là-dessus; cai' il csl bien plus aisé de censurer un mal passé (juc de le reparer.

« Malgré l'abandon de celui qui m'avait donné le jour, ma mère, à qui son mari avait laissé beaucoup de bien, prit un soin jtarticulier de mon enfance; cl, ipiand je lus devenue grande, elle me maria à un très-honnête gentilhomme de la maison de Gergentes, qui, pour lui complaire, ainsi qu'à moi, vint se fixer à Palerme. Comme il était un zélé partisan des Guelfes, il conduisit quel- (jue entreprise secrète avec le roi Charles. Frédéric, roi d'Aragon, en fut averti avant qu'il eût pu la mettre à exécution; ce qui nous obligea à nous enfuir de Sicile, à la veille d'être la plus grande dame de cette lie. Nous emportâmes de nos biens le peu que nous en pûmes recueillir; je dis peu, eu égard à tout ce i|ui' uiuis possédions. Forcés d'abandonner ainsi nos hôtels et nos palais, nous vînmes nous réfugier en cette ville, où le roi Charles nous a un peu dédommagés des pertes que nous avions faites pour son service. Il nous a donné maison en ville et maison à la campagne, et il fait une bonne pension à mon mari, comme tu pourras t'en convaincre par toi-même. Voilà, mon cher frère, par quel accident je suis ici ; voilà, mon bon ami, ce qui, grâce à Dieu et non à ton amitié, me procure aujourd'hui le plaisir de te voir. » Après ces derniers mots, elle l'embrassade nouveau et couvrit son front de baisers.

André, entendant une fable si bien tissue, débitée avec tant d'ordre par une personne qui, loin de paraître embarrassée dans la moindre circonstance, s'exprimait avec autant de facilité (juc de grâce et de naturel, se souvenant que son i)cre avait effeclivemeut demeuré autrefois à Palerme, jugeant d'ailleurs par Ini-mcmc de la l'aildcsse des jeunes gens, (|ui coniracleiil aisément des liaisons avec- les objets qui leur |)laiseut ; touché peut-être aussi des larmes, des démonstrations d'amitié et des honnêtes caresses de la dame ; André, dis-je, crut sans peine tout ce (prcllc lui avait raconté. « Vous ne devez pas trouver étrange, madame, lui répomlil-il, cpu' je sois étonné de tout ce que vous venez de m'apprendre, .le ne vous coniuùs pas plus que si vous n'aviez jamais existé. Mon père, vous pouvez m'en cioire, n'a jamais parlé de vous, ni de madauu; votre mère,

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ou, s'il l'a fait, cela n'est jamais parvenu jusqu'à moi. Je n'en suis pas moins charmé de trouver ici une sœur si aimable. Vous ne sauriez croire le plaisir que j'ai de cette rencontre ; il est d'autant plus grand, que je ne m'y attendais md- Icmcnt. Tout homme, quelque élevé que fut son rang, ne pourrait qu'être flatté d'une semblable découverte ; combien ne dois-je pas m'en glorifier, moi (jui ne suis encore qu'un petit marchand, et qui ne connais ici personne! .Mais, de grâce, éclaircisscz-moi d'un fait : par quel moyen avez-vous su que j'étais en cette ville'

— Je l'ai appris ce malin dune bonne femme, qui vient me voir souvent et qui a demeuré quelque temps avec votre père à Palerme et à Pérouse. H m'a paru plus décent de vous envoyer chercher que d'aller moi-même chez vous. Soyez sûr que, sans cette considération, j'aurais été vous trouver. »

Après lui avoir ainsi répondu, elle se mit à lui demander des nouvelles de tous ses parents, qu'elle désigna par leur nom les uns après les autres. André satisfit à toutes ses questions; et il demeura persuadé, beaucoup plus qu'il n'aurait dû l'être sans doute, de la vérité de l'histoire qu'elle venait de lui conter.

Comme la conversation avait été longue, et qu'il faisait fort chaud, elle fit a|)porter du vin de Grèce, avec quelques confitures, et en régala notre jeune homme. Peu de temps après, voyant que l'heure de souper approchait, .\ndré se mit en devoir de s'en retourner à son auberge. La dame l'en empêcha, et feignant même d'en être choquée : « Ehi mon Dieu, lui dit-elle, je vois bien que tu fais peu de cas de moi, puisque, étant avec une sœur que tu n'avais jamais vue, et chez qui tu aurais dû venir descendre à ton arrivée en cette ville, il le tai'de si fort de la quitter pour aller souper à l'auberge. Il n'en sera rien, je te le jure ; et, bon gré, mal gré, tu souperas avec moi. Quoique mon mari ne soit point ici, à mon grand regret, sois sûr que la bonne chère ne te manquera pas. — Vous ne me rendez pas justice, répondit André, je vous aime comme on doit aimer une sœur; mais si je ne prends congé de vous, on m'attendra tout le soir pour souper, et il n'est pas honnête de se faire attendre. — Que le bon Dieu te bénisse! s'écria la donzelle. N'ai-jc pas ici quelqu'un pour envoyer dire qu'on ne l'attende point? Je pense même que tu ferais bien de prier tes compagnons de voyage de venir souper ici ; tu leur ferais une politesse à laquelle ils seraient sensibles, et lu ne te retirerais pas seul, dans le cas que lu ne veuilles point coucher ici. » André répondit que, puisqu'il fallait absolument qu'il soupàl avec elle, il ferait tout ce qu'elle jugerait à propos ; et que, quant à ses compagnons, il n'en voulait aucun ce soir. Elle lui en témoigna sa satisfaction, et feignit d'envoyer dire à l'auberge qu'on ne l'attendit jioint.

Après divers propos, on se mit à table; les viandes furent délicates et la chère abondante. La belle fit de son mieux pour faire durer le souper jusqu'à

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co qu'il fit bien obsctir. Lursqu'on oui desseivi et qu'André voulut s'en aller: « Je ne le soulTrirai point pour tout au monde, dit la charitable sœ\ir; Najiles n'csl pas une ville iiù pcisoinic, et encore iimins un éli'anner, puisse aller la nuit dans les rues. » Mlle ajouta iju'elle avait l'ait dire qu'où ne l'atlendit, ni jiiiur souper, ni pour eouelier. Le bon André, croyant sans peine tout ce qu'elle disait, et prenaid plaisir d'élre avec elle, donna dans le panneau et nt^ parla ])lus de se retirer.

Les voilà à s'entretenir de luiuvean de dilTéientes choses. Après avoir loufftcnips causé, la sœur prétendue, voyant (jn'il était près de douze heures, laissa André dans sa ebanibre av<'c un petit .yarçon jionr le servir, et elb; se retira, avec ses fiMiniies, dans une autie.

On était dans la eanieule, et la chaleur se faisait sentir: c'est pom'quoi André, se voyant siîui, crut devoir se mettre à son aise, et (juitta jusqu'à ses hauts-do-chausses, qu'il posa sur le chevet de son lit, ne jiardant pour tout habillement que son pourpoint. Pressé par un besoin naturel, il demanda au petit (hmieslique où étaient les commodités. « Entrez là, » lui répondif-il en lui moniraul une porte ipii était dans le coin de la chamiire. A jieinc l'ut-il entri', (pi'ayaut mis malhenrensemenl le pied sur une planche, dont l'un des bouts était décloué du soliveau sur lequel elle pmtait, il tombe dans les commodités, suivi de la planche; mais, ferace à Dieu, quoique la chute i'ùt assez élevée, il ne se fit aucun mal. 11 en l'ut (juitte pour se voir dans un instant tout barbouilb' de la |iuanle ordure dont l'c lieu était plein. Piuir vous l'aire mien.v comprenilre ceci et ce qui en l'ut la suite, je vais vous dire de quelle façon étaient construites ces connnoditcs. 11 y avait nu petit lul-de-sac fort étroit, comme nous en voyons à Florence dans plusieurs maisons, qui, au moyen de quel(|ucs planches soutenues par deux soliveaux, formait une communication avec la maison voisine. Or, le siège des commodités était au haut de ce cul-desac on d'une petite allée, dans laquelle le pauvre diable se vit précipité.

Viuis imayinez bien (jii'il n'était rien moins qu'à son aise, an fond de ce cloaque infect, il appelle le garçon, qui, immédiatement après (pi'il eut fait la culbute, avait été en avertir sa maitresse. Celle-ci de courir aussitôt à la cbaudtri!, et d'y chercher les habits d'André ; elle les trouve avec l'argent que le jeune homme défiant avait jusque-là porté toujours sur soi, et pour lequel cette coquine avait tendu ses pièges, en feignant d'élre de Palerme et lille d'un Pérousin. Dès lors, ne se souciant jdus de ce prétendu frère si chéri et si bien reçu, elle se hâta d'aller fermer la jiorte des commodités.

André, voyant (jue le garçon m; lui répondait [loint, cria plus fort, mais tout aussi inutilemtîut. 11 commença à soiq)çonnei', mais un peu trop tard, qu'il était pris pour dupe. Counnent sortir d'un si vilain lieu'? Il cherche, il tâtonne, pour trouver une issue ; il s'aperçoit que les latrines ne sont séparées de la rue que

par une cloison. Il monte, non sans peine, sur ce petit mur; et lorsqu'il est descendu dans la rue, il va droit à la porte de la maison quìi reconnut trèsbien. Heurter, appeler, frapper de toutes ses forces, fut l'affaire d'un instant ; mais tout fut inutile. Ne doutant plus alors qu'il n'eût été joué : « Hélas! dit-il les larmes aux yeux, cuinment est-il possible qu'en si peu de temps j'aie perdu cinq cents écus et une sœur ! » Après plusieurs autres doléances, il frappe encore et se met à crier à pleine tète. Le bruit fut si grand, qu'il réveilla les voisins, et que plusieurs se levèrent, pour savoir ce qui l'occasionnait. Une des femmes de la courtisane se mil à la fenêtre; et feinnanl de sortir du lit et de

sommeiller encore, elle crie, d'un ton rauquc el de mauvaise humeur : « Qui heurte en bas? — C'est moi ; ne me connais-tu point? Je suis André, frère de madame Fleur-de-Lis. — Bonhomme, réplique la servante, si tu as trop bu, va-t'en dormir : tu reviendras demain; je ne connais point André, et je ne comprends rien aux extravagances que tu dis. Retire-toi, et laisse-nous dormir, s'il te plaît. — Ouoi! s'écrie André, tu ne sais j)as ce que je dis? certes, je suis bien sur du contraire ; mais puisque les parentés de Sicile s'oublient en si peu de temps, rends-moi au moins mon argent et mes habits que j'ai laissés là'haut, puis je m'en irai volontiers. ^ Tu rêves, sans doute, bonliomme, » répondit la lille en souriant malicieusement ; et elle referma aussitôt la fenêtre.

André, déjà trop certain de son malheur, pensa se désespérer, et résolut d'obtenir à force d'injures ce qu'il n'avait \)U gagner à force de prières. 11 jure,

72 CONTKS DE lìOCCACi;.

il [)oste, il cric do loiiles ses l'orccs; et, arnie d'une grosse pierre, il frappe contre la porte à coups redouldés, et menace de renroncer. Plusieurs des voisins (lifil a\ail ('M'illrs, i rnyani (pidii voulait taiie pièce à (■<1le iMiiine dame, lassés d'entendre Inni rrliiiiil, se niircnl aii\ l'ciièlres, cl, >cnddal>les à une troupe de chiens (pu alidiciil dans la rue après nii chien (■IraM^cr. s'écricnl Ioni d'une voix : <( C'est hien ini'àine de venir, à l'heure (pi'il esl, ihre et l'aire de |iareilles impertim-nces à la porte d'une l'ennue d'honneur! Au n<uu de Dieu, honhomme, retire-toi, et laisse-nous en repos. Si tu as quehjue chose à démêler avec celte dame, reviens demain, et no nous romps plus la tète de tout ce vilain tintamarre. »

Un galant de la dame (pii était dans la maison, et rpi'André n'avait ni vu ni entendu, encouragé [)ar les paroles des voisins, eonint aussitôt à la fenêtre, et d'une voix fière et lerrihle : « Qui est là-has? » s'écric-t-il. André lève la lete et voit un hounne, (pii, autant (pi'il en put juger, lui parut un vrai coupe-jarret. Il a\ail une liarhe noii'e et é|iaisse; et, connue s'il snrtail d'un profond s(Hinneil, il liaissail cl se l'niltail les v(hi\. « Je suis fi'ère de la <lanic do logis, » répoudil-ll Inni effrayé de cette voix. Mais celui-ci, sans allcudrc (ju'il eût achevé de répondre, et prenant un ton plus rude et plus menaçant que la |)remière fois : « Scélérat, ivrogne, dit-il, je ne sais ce qui nie tient que je n'aille t'assommer et le donner autant de coups de bâton que tu en pourras porter, pour t'apprendie à troubler ainsi le repos d'autrui ; » et, après ces mots, il ferma aussitôt la i'eiu'tre.

Quelques-uns des voisins, qui connaissaient sans doute la trempe de cet homme, dirent à André avec douceur : « Au nom de Dieu, mon ami, retirezvous, et ne vous faites pas tuer. Allez-vous-en, vous dil-on, c'est le plus sûr parti que vous puissiez prendre. »

LePérousin, aussi épouvanté du s(ui de voix et des regards de celui ipii l'avait menacé, que persuadé de la sagesse de l'avertissement et de^ conseils des charitables voisins, triste et désespéré d'avoii- perdu son argent, reprit, pour s'en retourner à son auberge, le même chemin (\\ì'ì\ avait suivi avec la petite chambrière; et, comme il pouvait. à peine l'ésister à la puanteur iju'il exhalait, il crut devoir aller du côté du port pour se laver. H se détourna à main gauche, et entra dans la rni; (^dellane. Comme il gagnait h; haut de la ville, il ajierçut de Ioni deux ImuMiics (pli venaient vers lui, iiiunis d'une lanterne sourde. Craignant que ce ne lut la palnunlle nu des iiiallailenis, il voiiliit les éviter, et se caclia dans une masure (pi'il ilècouvi'it à ses ciili''s. Les deux liummes y entrèrent un moment après, comme s'ils se fussent donné le mol |iniir le suivre. Ils s'arrêtent tout proche de lui, posent à terre plusieurs iiisliiiniciits de fer, et les examinent au clair i\r leur laiilcnic. l'ciidaiil ipi'ils causaient sur tes divers instruments : « Que veut diic ceci'.' dit l'un d'eux à s(ui conq)aguon, je sens

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une puanteur si furti', (ine de ma vii' je ne crois en avoir senti une pareille. Il tourne aussitôt la lanterne de côté et (Fautre, et voit le malheureux André. (( Oui est là? » Point de réponse. Ils s'approclienf avee la lanterne et , le voyant tout liarbouillé, lui demandent qui l'avait mis dans cet état. Le pauvre hère, un peu rassuré, leur conta sa triste aventure. Les deux inconnus, cherchant dans leur esprit où l'on pouvait lui avoir joué ce tour, imaginèrent que ce (levait être dans la maison de Scarahon Route-Fcn. « Bonhomme, lui dit slors l'un d'eux, tu dois, malgré la perte de ton argent, remercier le ci(^l de ce que tu es tombé dans les commodités, et que tu n'aies pu rentrer dans la maison : tu n'en aurais pas été quitte pour la perte de ton argent; car on l'aurait infailliblement égorgé pendant ton sonnneil. Mais à quoi bon les pleurs? Il faut te consoler et prendre ton parti. Tu arracherais plutôt les étoiles du ('iel (pi'nn seul des écus qu'on t'a pris. Tu cours même ris([ue d'être assassiné, si l'amoureux de la donzelle apprend que lu aies ébruité ton aventure. » Puis, a|)rès s'être parlé à l'oreille : « Écoute, lui dirent-ils, comme nous avons compassion de toi, si tu veux nous aider dans l'exécution d'une entreprise que nous avons projetée, nous te promettons un butin qui tcï dédommagera de reste de ce que tu as perdu. » André, au désespoir et ne sachant où donner de la tête, répondit sans balancer qu'il ferait tout ce qu'ils voudraient.

(hi avait enterré à Naples, le jour précédent, l'archevêque de cette ville, nommé Philippe Minutolo, avec de très-riches vêtements et un rubis à sou doigt, qui valait plus de cinq cents ducats d'or. Leur dessein était de voler ce toml)eau. ils le déclarèrent à .4ndré, qui, plus intéressé qu'avisé, prit avec eux le chemin de la cathédrale. Comme l'odeur (pi'il exhalait était toujours très-incommode : « Ne saurions-nous, dit, chemin faisant, un des compagnons, trouver un moyen pour le laver, afin qu'il ne nous infecte plus? — Rien de plus aisé, répondit l'autre; nous voici tout proche d'un puits au(piel on laisse ordinaii'cmenl une corde et un grand seau. Allons-y de ce pas, et nous le laverons. »

Arrivés à ce puits, ils trouvèrent bien la corde, mais point de seau. Ouel parti prendre? 11 fut résolu d'attacher le maquignon au bout de la corde, et de le descendre lui-même dans le puits, où il pourrait se baigner de pied en cap. On convint ([u'il secouerait la corde, (juand, après s'être lavé, il voudrait qu'on le lemonlàt. A peine l'y avaient-ils descendu, qu'un détachement de la patrouille, excédé de fatigue et brûlant de soif, marche vers ce puits dans l'intention de s'y désaltérer. Les compagnons d'André les ayant entendus venir, et craignant d'être arrêtés, prirent aussitôt la fuite, et n'en furent point aperçus. Quand les autres arrivèrent, André était parfaitement débarbouillé. Ayant mis bas leurs armes, leurs jiavois et leurs casaques, les voilà à tirer la corde, jugeant par sa résistance, (|iie le seau était tout |dein. .\riivé au haut du puits, André lâche la coi'de et s'élance avec vivacité sin- le bord. Les soldats, saisis

(lo IVaycnr, ot croyant avoir piiisó le ilialilc, s'ciirnironl à toutes jairibesi, ce qui J

jeta le l'érousiii dans \in étoiuicment d'autant plus grand, que s'il ne s'était 1

liicn tenu, il serait tondié au loud du puits, non sans ris(|ue de se tuer o\i de se Idesser (laui;('reusenu'nt. Sa surprise augmenta lorsque, descendu à terre, il vit des aruH's (ju'il savait liien (pie ses compagnons n'avaient point ap])orl(u^s. Frappe de crainte, et ne sachant ce que cela signifiait,,il prit le parti de s'en aller, mais sans savoir (u'i. A (|uel(jues pas de là, il rencontra les deux inconnus (pii revenaient pour le retirer du juiits. Etonuf^s de le voir, ils lui deuiaiideul (|ui l'en avait retire'; il r(''p(uul (pi'il n'en sait rien et kan- raconte (■(uuinenl la cliose s'('!tait pass('e. Ils lui dirent alors par quel iiiotil' ils avaient pris la luile, cl lui ajiprireut par (pii il devait avoir tJlti retiré du puits.

(loninie il élail déjà minuit, sans s'amuser davantage à discourii', nos trois associés marchent en diligence vers l'église. Ils s'y introduisent et vont droit au tond)ea\i de l'archevêque. Il était couvert d'une grande pierre de marbre, qu'ils vinrent à bout de soulever par le moyen de leurs instruments, et qu'ils étayèrent ensuite de manière qu'un homme pouvait y passer. Quand cela fut fait : « Qui y entrera? dit l'un d'eux. — Ce ne sera jtas nuii, répondit l'autre. — Ni moi non plus, répliqua le premier; mais qu'André y entre. — Je n'en ferai rien assurément, dit André. — Tu dis que tu n'y entreras pomt? répliquèrent alois ses deux compagnons en se tournant vers lui; palsambleu ! il faut bien que tu y entres, sans q\u)i nous allons t'assommer. » Le maquignon, les jugeant trèscapables d'effectuer leurs menaces, ne se le lit pas dire davantage, et il entra. Comme il descendait : « Ces coquins-là, dit-il en lui-niènu', m'ont bien la mine de vouliiir me libuiter. Si je suis assez l'on peni' leur doniuT tout, je suis pres(pu' sûr que, dans le temps que je serai occupé à sortir du caveau, ils décampercuil et ne me laisseront rien ; c'est pourquoi je ne ferai point de mal de me payer par mes mains. » 11 se souvint de l'anneau précieux dont il leur avait entendu parler; et la première chose (ju'il lit, (juand il l'ut descendu, fut de le tirer du doigt de M. rarchevéque et de le inetire eu lieu de sûreté. Il prit ensuite la crosse, la mitre, les gants, les babils poutilicaux; en un mot, il dépouilla le prélat jusqu'à la chemise, et donna tout cela à ses camarades, disant qu'il n'y avait ])l\is rien de bon à prendre. Ceux-ci se tuaient de dire que l'anneau devait y être et qu'il n'avait (pi'à bien chercher. André, le l)on André leur protestait (Mi'il ne le Iniuvait poinl. Eux, aussi rus(''s (pic lui, insistèrent de no\iveau ; ei pcndaiil (pi'il l'aisail senddaiil de clieichcr, ils (Mci'eiit rap]iui qui soutenait la |iicirc, cl, prcuanl la l'uite, ils b^ laissèi'cut ainsi enfei-mé dans le lonibeau. Vous deve/, peiiseï' dans (pu'lle situation se trouva le inallieureux André ; il essaya plusieurs l'ois de soulever h^ marbre avec la tele et avec les épaules, mais ses efforts furent inutiles. Accablé de douleur et d(' l'atig\nî, il tomba évanoui sur le corps de l'archevêque. Qui les eût vus dans cette position, aurait eu de la peine

;i distinguer Iwjiiel des deux était le mort. Ayant repris ses sens, il pleure, il gémit, il se désespère, se voyant dans la ernelle alternative, ou de périr de faim et de misère dans ee tombeau, ou d'être pendu connue un voleur, si Ton venait à le découvrir dans ee lieu.

Tandis qu'il était en proie à ces tristes rcllexions, il entendit marcher dans l'église. Il se figura, avec raison, (jue c'étaient des voleurs qui y étaient conduits par le même appât qu'il l'avait été lui-même avec ses compagnons; ce qui ne lit que redoubler ses craintes. Ceux-ci, après avoir ouvert le tombeau et appuyé la pierre qui le couvrait, tirent les mêmes diftleultés pour y entrer. Personne n'osait y descendre ; enfin un prêtre de la bande termina la contestation en disant : « Il faut convenir que vous êtes bien poltrons! Pour moi, (pii n'ai |Hiint j)eur des morts, j'y entrerai avec plaisir. » Le voilà dans l'instant ventre à terre sur le boid du caveau, et tournant le dos à l'ouverture, il y introduit d'abord ses jambes l'une après l'autre [)our passer ensuite plus sûrement le reste du corps. André, qui s'était un peti rassuré et qui avait entendu tout ce qu'on avait dit, n'en l'ait jias à deux : il se lève, et, saisissant le prêtre ])ar une jambe, il le lire à lui de toute sa force. Celui-ci de crier aussitôt et de faire des efforts poui' s'échapper. Il faillit s'évanouir de peur; mais, rassemblant le peu de forces qui lui restaient, il .sortit du trou ; et, sans songer à refermer le tondjeau, il suivit de près ses camarades qui s'étaient enfuis aussi vite ijue s'ils eussent eu cent diables à lueurs trousses. André, tout joyeux de cet événement inattendu, ne perd pas un instant pour sortir du tombeau, et, muni du rubis, se sauve ptonq)tement de l'église. Il courut longtemps les rues sans savoir où il allait. A la pointe du jour, se trouvant sur le port, il se reconnut et gagna le chemin de l'auberge. L'hôte et ses compagnons de voyage lui ayant témoigné combien ils avaient été toute la nuit en peine de lui, il leur raconta sans déguisement t(Uit ce (pli lui était arrivé. L'aubergiste lui conseilla très-fort de sortir proiuptemenl de Naj)les. Il ne tarda pas à suivre ce conseil, et s'en retourna à Pcrouse avec son beau rubis, (pii le dédommagea de la perte de ses écus.

NO LIVELLI' VI

LES ENFANTS RETttOUVÉS

\ous n'ignorez pas, mes chèirs dames, (|u'apròs la mort de l'rédéric 11, i pereur, Maiidroi fut coununié loi de Sicile. Ce prince avait auprès de lui un gentilbomme napolitain, nommé Ilciu'i Capèce, qui jouissait d'une grande

(li COiM'KS [)K BOCCACE.

l'urtiiiic ti il'iiii ln"'s-i{i:iiiil ( irdil. Il avait le gouvi-riiuiiii'iit du royaiiiiK' de Sicile, et clail iiKiiic A llriliillc (iaracciola, dami' de (iiialiU', ci Napolilaiiic rdiiiiiif lui. Dans le l('ui|)s cju'il était encore gouvcruciu' de Sicile, (Charles 1'" ayant }j;aj,'né la bataille de lìénéveni, où Maiufroi jierdit l,i \ie, il cui la douleur de voir les Sicilieii.s se (h'clarer |Hiiir le \aiii(|ueur. Xe [KUivant plus dès lors eiim|iter sur leur attaclienieiil el leur lidélité, el uè \oulanl point devenir sujet de Teniieiiii de son souverain, il se disjìosa à prendre la l'uile; mais les Siciliens, avant eu veut de Lon projet, le lixrèicnl au loi Charles avec pinsieuis autres /.élés seivileui'.s de Mainiroi.

Ouand Charles eut piis possessinn du royaume de Sicile, lîrilolle, à la \iie d'un chauiîcuuMil si subit et si étonnant, ue sachant quel sort on avait l'ait subirà son mari, et craii;nant d'eu éprouver un pareil, dans le cas qu'on Teùt l'ait nioiu'ir, eiut devoir sacri lier ses biens à sa propre sûreté; et (|Uoique enceinte, elle s'end)arqua dans un vaisseau qui allait à Lipari, acconipaj^née seulement de son (ils, àgc tout au plus de huit ans, et qui portait le nom de (leolTroi. Elle arriva heureusenienl dans cette ville, où elle accoucha d'un autre lils (pTelle nomma le l'iiyitil'. Elle v prit une nouirice, et s'embarqua, ainsi (pu' cette nourrice et ses deux calants, pour se rendre à Aaples chez ses paients; mais le ciel traversa son projet. Une violente tempête jeta la galère qui la portait sur la còte de l'île de Pouza, où l'on relâcha dans un petit port pour attendre les vents favorables. Etant descendue à terre, à l'exemple du reste de l'équipage, et ayant trouvé dans l'île une petite solitude, elle commença à gémir sur le sort de sou mari. Elle se dérobait tous les jours aux yeux des matelots et des passagers pour aller dans ce lieu solitaire donner un libre cours à sa douleur. Un jour, ])endant qu'elle y faisait ses doléances ordinaires, arrive tout à coup un corsaire, qui s'empare, sans coup férir, de sa galère, et l'enmiène avec tous ceux qui la montaient.

Madame Brilolle, avant donné à ses plaintes el à ses gémissements le temps (|u"elle leur consacrait jonrnclleuieid, reprit le chennn du rivage pour revoir sesenl'auls. (JiU'lle fut sa suipiise de n'y trouver personne I .Sniqiçonnaul aussitôt ce (pii était arrivé, elle porte ses regards d(! tous côtés sur la mer, et voit, à une distance peu éloignée, le vaisseau du corsaire, suivi de la petite galère qu'il venait d'enlever, liritolle ne douta plus qu'elle n'eût perdu pour jamais ses chers enlants, comme elle avait perdu son mari, nuelle douleur! Seule, abandonnée, ne sachant que devenir, a|)pelanl il mw voix |ires(pu' éteinte, tantôt ses lils, tantôt leur jière, elle tond)a évanouie sur le rivage, et comme il n'y avait là peisonne pour la secourir, elle demeura longtemps sans connaissance el sans sentiment : revenue à elle-même, des larmes abondantes coulèrent de ses yeux. Elle se lève, et, dans le trouble ipie lui cause sa douleui', elle court de caverne en caverne, et, par des cris entremêlés de sanglots, appelle ses chers

DEUXIÈMl-: JOURNÉE. 77

cnraiits, comme si elle eût eu quelque espérance de les retrouver. S'a|)ercevaiit (le l'inutilité de ses plaintes, et l'horreur de l'oliscuritc qui conimençait à se répandre sur l'horizon la forçant de songer à elle-même, elle prit le parti de se retirer dans la {)etite caverne où elle avait accoutumé d'aller gémir sur son infortune. Elle y i)assa la nuit dans des agitations d'autant plus douloureuses, ili:'unc frayeur continuelle s'était jointe à son afiliction. Le jour venu, n'ayant pris aucune nourriture de|)uis plus de vingt-quatre heures, elle se sentit si fort pressée de la faim, qu'elle se détermina à manger de l'herhe, plutôt (pic de se laisser mourir. Après s'être sustentée conmie clic put, elle se mit à |)lcurer de nouveau, songeant au cruel avenir qui la menaçait. Tandis qu'elle était livrée à ces tristes réflexions, elle voit une chèvre entrer dans une caverne voisine de la sienne, et en sortir quelques instants après pour retourner dans le bois. La vue de cette bete attire sa curiosité. Elle se lève et va dans l'endroit d'où la chèvre venait de sortir; elle y trouva deux petits chevreaux, nés le jour même. Comme elle n'avait pas perdu son lait d(!puis qu'elle était relevée de couches, et qu'elle en était même incommodée, clic ne ht aucune difliculté de les preiulre l'un après l'autre dans ses bras et de leur présenter sa mamelle. Ces animaux, loin lie se refuser à ses caresses, la tettèrent comme si c'eût été leur propre mère, et des ce moment ne mirent aucune différence entre l'une et l'autre.

Ces deux petits nourrissons furent pour cette dame infortunée une espèce de com|)agnic et un soulagement à ses malheurs. Elle ne les quittait ipic pour aller paître l'iicrbe, comme leur mère, et se désaltérer au bord d'un ruisseau, l'rivée de tout secours humain et de l'espoir de sortir d'un lieu si désert, elle se résolut d'y vivre et d'y mourir, pleurant néanmoins à chaudes larmes toutes les fois que le souvenir de son mari, de ses enfants et de son ancien état se retraçait à son esprit. Sa manière de vivre et le séjour qu'elle lit dans un lieu si sauvage la rendirent sauvage elle-même. Le moyen de ne pas le dcvenii', (piand on n'a de société qu'avec des animaux farouches!

Madame Britolle avait déjà jiassé plusieurs mois dans cette ile, lors(pn' le hasard attira dans le petit port où elle avait débarqué un vaisseau de Pise, (jui y jeta l'ancre et y demeura plusieurs jours. Sur ce navire était un gentilhomme nonuné Conrad, marquis de Malcspini, qui avait avec lui son épouse, feunne d'une vertu cl d'une dévotion exenqdaires : ces époux venaient de visiter tous les lieux saiuls du royaume de la Pouillc, et s'en rctmirnaienl chez eux. Un joui', pour se dissiper, accompagnés de (piehpies domestiques, et suivis de leurs chiens, ils allèrent se promener dans lilc, non loin de la grotte (pio madame Britolle avait choisie pour sa demeure ordinaire. Les chiens ayant aperçu les deux chevreaux, devenus assez forts pour aller ])aitre seuls dans le bois, coururent aussitôt après eux. Ceux-ci prirent la fuite, et se réfugièrent incontinent dans la caverne de l'infortunée Britolle, où ils furent poursuivis par les

78 C.ONTKS DK lîOCCACK.

chiens. A celle vue, iiiiulaine lîiilolle prend un liàtoii et se lève \)0\îv les cliasser. Peiulaiil (pi'clle est occnpée à les iiiellic en l'nite, niessire Conrad et sa i'ennne, qui snivaienl leurs iliirns, ai ii\ rient |irrs de la ynittc. .le \iins laisse à jieuser i|nel l'nl leur éloiineiiiciil , (|naiiil ils vireiil relie reiiiiiie, qui était devenne iKiire, niaijji'e et velue, l'irilolle, de son eôté, éprouva une surprise pmu' le moins aussi i^rande. Le iienlillionnue l'ait laiic et retirer ses chiens; il s'approciie do cette l'emiTie et la prie instaninieiit de lui dire ijui elle est, et ce (jifelle l'ait dans un lieu si désert. l'"lle ne se lit pas loiii;tein|is ju'ier pour salis-

<fl\V\i,.>,.

faire sa curiosité et celle de son'épouse, qui venait île lui faire les mêmes questions. Elle leur di'Tlaia int^(''iiiiiiiciit son nom, sa qualité, cl leur raconta toutes SCS infoitniies.

Le niai'quis, qui avait connu paiticulièremenl son mari, l'ut vivenienl louelié de ce récit; il n'ouhlia rien pour lui lane aliandoniier la résolution qu'elle avait prise de finii' ses jours dans ce descil. Il s'olTril de la lamener chez ses parents, ou de la (garder che/ lui jusqu'à ce qUe le soit lui fut |>lus l'asorahle, en lin proniettant de la traiter comme sa propr(! sœur. Mais, voyant qu elh; ne se rendait point à ses instances, il la laissa avec sa femme, |)ersuadc (pi'elle pourrait la déterminer plus facileimuit à aece])ter ses offres; en attendant, il donna des ordres pour qu'on lui ai)porlàt des hahits et de (pioi manger.

La friimic du marquis, restée seule avee elle, se conduisit au mieux. Elle commença d'abord à partager sa douleur; iiientòt après elle se mit à pleurer avec elle sur ses malheurs; puis elle l'engagea, mais ce ne fut pas sans peine, ;"i manger et à s'habiller. Enfin, ([unique cette infortunée protestât qu'elle n'irait jamais en lieu où elle lût connue, la marquise fit si bien par ses tendres sollicitations et ses vives instances, qu'elle la détermina à partir avec elle pour Lunigianc, en lui promettant d'emmener, si elle voulait, les deux chevreaux et leur mère. Cet animal était revenu au gîte, et, au grand étonncment de la mar- (piise, avait l'ait mille caresses à madame Britolle.

Les vents étant devenus favorables, cette infortunée s'embarqua avecmcssire Conrad et sa femme. Leur navigation fut des plus heureuses. Il leur fallut peu (le teuips pour arriver à l'embouchure de la rivière de la Maigre, où ils débar- (pièrcnt. De là ils se rendirent au château du marquis, qui en était peu éloigné. Ou convint que, pour mieux déguiser madame Britolle, elle prendrait un habit de deuil, et (]u'elle passerait pour être attachée <à la marquise en qualité de demoiselle de compagnie. Elle joua au mieux ce nouveau personnage, conservant toutefois pour ses chevreaux la même affection, et prenant grand soin de les bien nourrir.

Cependant les corsaires (pii s'étaient emparé, à Pou/a, du vaisseau (|ni avait conduit madame Britolle à cette ile, étaient déjà ai'rivés à Gènes avec tout ce (pi'ils avaient pris. La nourrice et les deux enfants échurent en partage à un nommé Gasparin d'Oria, qui les envoya à sa maison pour s'en servir comme d'esclaves. La nourrice, affligée plus qu'on ne saurait le dire de la perte de sa maîtresse et de l'état misérable où elle se voyait réduite avec les deux enfanis, ne cessait de gémir et de verser des pleurs sur sa déplorable destinée. Mais voyant que les larmes ne remédiaient à rien, et que ses gémissements ne la tiraient point d'esclavage, elle prit enfin son parti et se consola du mieux iprelle put. Quoique née et élevée dans l'obscure pauvreté, elle ne manquit pas d'esprit, et était douée d'un excellent jugement : elle comprit d'abord que si les enfants étaient connus, on pourrait leur faire un mauvais parti. Espérant donc que le temps ferait changer les choses, et que ces malheureux orphelins pourraient rentrer dans leur premier état, elle résolut de ne déclarer à personne (pu ils étaient, à moins qu'elle n'y vît un grand avantage pour eux. Ainsi, (piand on l'interrogeait sur leur compte, elle répondait ipi'ils étaient ses enfants. Elle n'a|)pelait plus l'aîné par le nom de Geoffroi, mais par celui de Jeannot de Precida. Ouant à son petit frère, elle se mit fort peu en peine de lui eu donner un autre que celui qu'il portait. Elle eut la précaution de communiquer à Geoffroi les raisons qui l'avaient engagée à le faire changer de nom. Elle lui représenta, non une seule fois, mais prcscpu» à tous les instants, le danger au(piel il serait exposé, si malheureusement ou parvenait à découvrir cpii il était.

80 conti; S OK RdCC.ACK.

l.'ciil'iMil, ({Ili ii'rtail |ias inni m\Ìs(' |i(iiir miii ;'ii^r, M|i|iiiHi\a la rdiiduitc di' la saf^c

iKiiirilcr, ci s'y ciMiroriiia |iaiTallcnicnl .

1,1's (lcii\ jciiiifs c'sclaM's ilcnii'Uiriciil li)imlrMi|i> dans la iiiaisor} de daspaiiil d'Oria, livs-mal vtHiis, oicupés aux plus vils ciuplois, aussi bii'u quo la nourrice, (jui leni' donnait cu loul l'cxeuiplc de la palicncp. A|>rès avoir attoint sa si'i/ii'nic ann(''f, Jcaïuiot, ipii, malgré l'esclavage, avait cduservc' un caiir digne de sa naissance, ne pouvant plus soutenir une condition si dure et si vile, s'évada de chez (lasparin, nionla sur des galères (pii |)arlaienl pour Alexandrie, et pai'courul plusieurs pays, sans cependant trouver aucun nioven de s'avancer. Au l)out de trois ou (juatre ans de courses et de travaux, qui n'avaient pas peu contribué à former son corps et à mûrir sa raison, il apprit que son père vivait encore, mais que le roi Charles le retenait en prison. Uésespéranl de faire changer la fortmie, il erra encore eà el là. jus(|u'à ce (pie, le hasard l'avant amené dans U: territoire de Lunigiane, il alla oITiir ses services au manpiis de Malespini, qui gardait sa mère chez lui. Comme Jeannot était devenu bel homme et qu'il avait fort bonne mine, ce seigneur l'accepta pour domestique, et fut on ne peut plus satisfait de sa manière de servir. L'âge et les chagrins avaient fait un si grand changement sur la ii:rie l't le (ils, iprencore (piMls se vissent quelquefois, ils ne se reconnurent ni l'un ni Faulre.

Le marquis avait une lille bien faite et jolie, uonanée de l'Epine. A sa dixseptième année, il l'avait donnée en mariage à messire Nicolas de (u'ignan, et comme elle se trouva veuve presque aussitôt que mariée, elle était retournée chez son père, peu de jours avant que Jeannot entrât à son service. La figure et les manières de ce jeune homme lui plurent si fort, qu'elle ne put se défendre de l'aimer. Sa lieaulé avait fait les mêmes impressions sur le cœur de Jeannot, ils ne tardèrent pas à s'avouer l'un à l'autre leur passion et à s'en donner des preuves réciproques. Ce conmierce de galanterie dura plusieurs mois sans que ])ersonne en eut le moindre soupçon. Voyant qu'on était loin de soupçonner leur intrigue, ils commencèrent à mettre moins de prudence et de réserve dans leurs plaisirs. Un jour étant sortis, avec le reste de la famille, pour se promener dans les bosquets voisins du château, ils tiouvèrent le moyen de se détacher de la compagnie, el d'entrer les premiers dans le bois. Croyant avoir laissé bien loin leurs compagnons de promenade, ils s'arrêtèrent dans im lieu des plus agréables, el là, sur \m ta|)is de verdine eiilouré d'aiiircs el parsemé de fleurs, ils s'abandonnèrent à leiw jiassion et s'enivrèrent des plus doux plaisirs. Mais qu'ils les |)ayèrent cher ces plaisirs délicieux, dont ils ne pouvaient se lasser! Href, ils furent sur|iris, d'almid par la manpiise, à qui riiidignation arracha un cri ipii inteirniii|ii( des extases (prclle eiil peiil-êlri' \(iiilii partager: puis par le iiiai(|iiis, qui, oiiliV' de la làilielê de sa lilli' el de la [lerlidie de sim doniesliipic, les m lier Imis deux par ses gens el c(iii(luire Mii-le-cliaiiip aux prisons

du diàteau. N'écoutant que la colère et la fureur dont il était agité, il était déterminé à les faire mourir ignominieusement, et aurait peut-être exécuté sa résolution, si sa femme, qui avait pénétré son dessein, ne l'en eût détourné, (juoiiju'elle jugeât sa lille digne de la punition la plus rigoureuse, l'idée de cette mort la faisait frémir. Elle mit tout en œuvre pour fléchir son mari ; elle le conjura de ne pas se livrer en furieux aux premiers mouvements de son cœur irrité, et lui représenta combien il serait odieux de devenir, dans sa vieillesse, le bourreau de sa lille, et de tremper ses mains dans le sang d'un de ses esclaves. Qu'est-il besoin, ajouta-t-elle, de vous rendre homicide pour satisfaire votre juste ressentiment? N'avez-vous pas d'autres moyens pour punir les coupables? Enfin, elle lui parla d'une manière si persuasive, qu'elle lui fit abandonner le projet de les punir de mort. Il se contenta de les condamner à une prison |)erpétuelle où ils furent gardés séparément, et où ils n'avaient de nourriture (piaulant qu'il leur en fallait pour les enq)ccher de mourir, et leur donner le tenq)s de pleurer leur faute. On imagine aisément les tourments qu'ils éprouvèrent en se voyant ainsi séj)arés l'un de l'autre, sans avoir seulement la triste consolation de pouvoir s'écrire. Que de soupirs, que de larmes dut leur causer la seule privation des plaisirs ([u'ils avaient goûtés, et dont l'horreur de leur situation ne pouvait leur faire perdre le souvenir!

Ces amants infortunés avaient passé plus d'un an dans leur (irison, et le marquis ne songeait [)lus à eux, lorsque Pierre d'Aragon parvint, par les menées de Jean de Procida, à soulever la Sicile et à l'enlever au roi Charles. A la .nouvelle de cet événement, le marquis de Malespini, attaché au parti gibelin, témoigna la plus grande joie ; et voulant que toute sa maison y participât, il donna une grande fête à celte occasion, et il y eut des réjouissances magnifiques dans le château. Jeannol, instruit de la cause de ces divertissements par un de ses gardiens : « Que je suis malheureux ! s'écria-l-il aussitôt en poussant un ])rofond soupir. J'ai couru le monde pendant plus de quatorze ans, presepio toujoui's en mendiant mon pain pour attendre une pareille révolution; et aujouril lini (pi'elle est arrivée, je me trouve en prison, sans es])érance d'en pouvoir jamais sortir !

— (juel intérêt, lui dit le garde, peux-tu prendre aux démêlés des rois? Aulais-tu des prétentions sur la Sicile? ajouta-t-il pour le plaisanter.

— Mon cœur se fend, reprit Jeannol, an seul souvenir du poste tpie iiKin père y occupait. Quoique je fusse fort jeune quand je fus contraint d'en sortir, je me souviens, on ne peut pas mieux, que ji^ l'en ai vu gouverneur, du vivant (lu roi Mdinfroi. — El qui était ton père? — Puisqu'à présent je puis le déclarei' sans avoir rien à craindre, dit le |)risonnier, tu sauras que mon père se nommait et se nomme encore, s'il est vivant, Henri Capèce, et que mon véritable nom, à moi, n'est pas Jeannot, mais Geoffroi Capèce. Que n'ai-je ma liberté!

82 CONTKS \ìK lìOf.CACR.

Je suis sûr quo, si je rolournais eu Sicile, j'y jouirais d'un faraud credit. »

Le fjarde ne poussa ])as plus loin ses (pieslions; mais il n'eut rien de \)\ns pressé que d'aller rendre cette conversation au seigneur du cliàlcau. Celui-ci parut faire peu de cas de ce qu'il venait d'cnti'udn! : il crut cependant devoir s'en éelaireir avec madame BriloUe ; il lui demanda si wn de ses cni'ants s'appelait Geoffrcti. « C'est le nom, répondit-(dle, (pu; portait mon (ils aîiu'^; et il aurait à |)résent viufit-deux ans, s'il vivait encore, ajouta-t-elle eu pleurant. »

Le mar(piis, à demi persuadé (pie son prisoimier était cet entant (pi'on croyait mort ou jierdu pour tonjoni's, fut ravi au fond de l'âme de n'avoir fait nionrii' personne, et se flattait déjà de |)ouvoir réparer son honneur et celui de sa lille. Pour faire les choses plus sûrement, il ne précipita l'ien; et, gardant le silence sur sa découverte, il fait venir le prisonnier, lui parle en secret, et l'interroge à fond sur toute sa vie passée. Les ré|)onses du jeune liounne achèvent de le convaincre qu'il est véritablement le (ils de BriloUe. « Jiiannot, lui dit-il alors, tu dois sentir combien est giand l'outrage ipu' tu m'as lait dans la personne de FEpine, ma fille. Je te traitais avec douceur, avec amitié; et loin d'être un serviteur soumis et fidèle, tu m'as payé de la plus noire ingratitude. .4vouc que si tu eusses commis à l'égard de tout autre un pareil attentat, la mort aurait été inévitablement ton partage. Pour moi, je n'ai pu me résoudre à te punir si sévèrement, et je m'en applaudis, il ne tiendra même qu'à toi de voir finir les peines et de sortir de captivité, puiscjne tu dis être lils d'un gentilhomme et d'une femme de ipialité : il ne s'agit (jue de réparer ta faute en ré])arant l'honneur de ma fille. Tu as eu de l'amour pour elle, elle en a eu pour toi; tu sais qu'elle devint veuve peu de jours après avoir fait un bon et grand mariage; tu n'ignores pas quel est son caractère, sa fortune, quels s(uit ses parents : à l'égard des tiens, je n'en dis rien pour le moment. Eh bien! lu |ieu\, si tu veux, rendre légitime l'amour peu honnête que vous avez éprouvé l'un pciur l'aulrc. Oui, je consens qu(! lu l'épouses; il vous sera même libre à Ions deux de ileuu'urer dans ma maison autant de temps (pi'il vous plaira, et je m'engage à vous y traiter comme mes enfants, »

Le chagrin el la prison avaient défiguré Jeannot, au ()oinl qu'il était méconnaisable : mais ils n'avaient pu altérer ses sentiments nobles et fiers, dignes de sa naissaufc, ni rien fliminner de l'amour ipi'il avait poiu' sa maîtresse. Il désirait avec ardeur le mariage (|ue le si^lgiu'ur Conrad lui offrait; cependant, poiu' ne pas lui laisser croire «pi'il racce[)tail par crainte, il n'oublia rien de ce ipie son grand cu'(n' élail capable de lui suggérer en cette occasion; « Si je vous ai (iffensé, nionsieui', lui répondit-il entre autres choses, ce n'a été par aucune lâcheté. Oui, j'ai aimé, j'aime encore, et j'aimerai t(Mij(UUs madame votre lille, parce que je l'ai jng(''e digue de mon amimr: el si, selon le langage des âmes froides el iusi'usildes, je ne me suis conduit avec elle rien moins qu'honnête-

mont, je puis dire que c'est une faute inséparablement attachée à la jeunesse, et dont il n'est pas possible de se garantir, tant que cet âge dure. Si les vieillards voulaient se souvenir qu'ils ont été jeunes, et mesurer les fautes d'autrui sur les leurs, et les leurs sur les fautes d'autrui, la mienne certainement ne leur paraîtrait pas si grande. Ils conviendraient alors qu'elle prend sa source plutôt dans un grand fond d'estime et d'affection cpie dans un fond de mépris et de noirceur. Depuis le premier jour que j'ai vu madame l'Epine, l'union que vous m'offrez aujourd'hui n'a pas cessé de faire l'objet de mon niiihition, et il y a longtemps que je vous on aurais fait moi-même la proposition, si je n'avais

craint do vous déplaire et d'être refusé. Mais si, par hasard, vos discours n'étaient qu'une raillerie, si votre cœur dément ce que m'annonce votre bouche. Unissez, de gi'àce, ce cruel badinage, et cessez de me flatter d'une vaine espérance. Je suis prêt à rentrer dans ma prison et à souffrir patiemment les maux qui me sont réservés; mais, quelque tourment que vous me fassiez essuyer, je vous déclare que je ne cesserai point d'aimer madame votre fille, ni d'avoir pour vous, à sa considération, tout le respect, toute la soumission que vous pouvez désirer. »

Ces |)ajoles, prononcées d'un ton noble et décidé, frappèrent d'aise et d'étonnement le seigneur Conrad. Il vit alors par lui-même que ce jeune homme avait de l'âme et des sentiments, et que son amour pour sa fille était vraiment sincère. Il se leva aussitôt pour l'embrasser; et après lui avoir donné plusieurs

8i r.ONTKS DK l'.Or.C ACI- .

inni'i|iii's lie satisliulioii, il ('Diiniianilii i|ii Un lui ;iiii('ii;"it sccn'tciiiciil sa lille. Elle rlail (li'vi'iiiic maigre, pàlf, ft toul aussi iiu'iiimiaissaiilic (|uc li' ((iiniia- •,'iniii (lesini inldrlimc. Là, ou la si'ulo próscnet' du niai'(|iiis, les dnix auiauls, IoucIk's jusiju'aux laruics du plaisii' de se rcxdir, s'ciulìrassì-iciit tfudicuiout cl st> iiniuiircnl une loi itniidalilc. Le luutral do uiariagc l'ut l'ait ot sif^nó lo uiòuio jiiur avi'o l)oauoou|) do socrot. Conrad mit tous ses soins pour l'airo ouldior aux niiuvoaiix ópoux los mauvais traitcuicuts qu'il leur avait fait essuyer. Il leur procura tout ce qui pouvait leur être nécessaire ot leur l'aire plaisir, sans s'en ouvrir à sal'onunc. Quelques jours après, jugeant (pi'il était temps d'apprenilre cette agréable nouvelle à madame IJritidlo, il pi-olita d'une occasion où elle était rêveuse, pour la tirer de sa rêverie par ce discours : « (Jue dirioz-vous, madame, si je vous faisais voir votre Ris aîné marié à rune de mes lilles? — Je ne vous dirais autre chose, sinon (pie nion allaclieineiil cl ma loconnaissancc pour vous rodonldoraiont, s'il était possilile, d'autant plus (pie vous me rendriez un bien qui m'est plus cher (|ne ma propre vie; et, me le rendant de le manière ipio vous le dites, vous ressusciteriez en qiiol(|iio i'aijon mes espésrances. » I^os larmes, rpii vinronl en ahondanco, ne lui permirent pas d'en dire davantage. « Et toi, ma bonne amie, dit-il à sa femme, que dirais-tu si je le donnais un toi gendre? — Non-seulement un des enfants de niadaiiio, ipii .sont gontilsliommos. mais niénio tout autre me serait fort agréable. ré|i(in(lil la mère. — Eh bien! ro|irit Conrad, je me Halle de vous rendre bieulòt salisl'aitos l'une et l'autre. »

Il alla eiisiiile Iroiiver les jeunes époux, ipii n'élaieiil |iliis en |iri>(in, mais ipii se toiiaiont cachés, depuis leur mariage, dans un apparlemeiil séparé; ils avaient déjà repris leur fraîcheur el leur embonpoint, ol étaient l'iiii et l'autre superbenient habillé's. « tluel plaisir serait comparable au tien, (pii est dé'jà si grand, dit-il à son gendre, si tu voyais ici ta mère! — Je ne puis croire, répondit GeoiVroi, (pi'elle ait |)u survivre à ses malheurs : si toutefois elle est encore en vie, le plaisir que j'aurais de la revoir ne |)ourrait s'exprimer. Je ne doute pas que, par ses indices el ses conseils, il ne me liìl possible de lecdiivrer une partie de mes biens en Sicile. »

l.e maripiis fit alors venir les deux mères. Je vous laisse à penser (pielli' iliil être leur surprise. Elles (iront compliment à la nouvelle mariée de ce ipie (]iuirad avait enlin pris pitié de son sort, et avait porté la bonté jus(pi'à la marier à Jeannot. Madame Ih'itolle, toute préoccupée de l'espérance (|iie le manpiis lui avait donnée, fixa attentivement ses r(>gards sur le j(Mino époux, el démêlant sur son visage les mêmes traits qu'avait son lils dans son eiilanee, elle lui siuila au cou sans autre explication. L'excès de son aiiiour no lui permit pas de proférer un(( parole: ses forces même rabanibmnèrenl, ot elle tomba évanouie dans les bras do son lils. GeolfriM, averti par je ne sais quel iiKuivemenl seerel.

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la reconnut aussitôt pour sa mèro; cl Iranspoitc ilc joie et de tendresse, il répondit à ses caresses par d'autres non moins touchantes. Il ne se lassait point de la couvrir de baisers, et on eut de la peine à l'arracher de ses bras pour la faire revenir de son évanouissement. A peine cette tendre mère eut-elle repris ses sens, par le secours de la marquise et de sa tille, qu''elle se jeta de nouveau au cou de son fds. Elle lui dit les choses du monde les plus affectueuses, et tous ses discours étaient entremêlés de baisers et de larmes. Son fds, au comble de la joie et de rattendrissement, lui témoignait de son côté le respect le |iins tendre et la reconnaissance la plus vive. Enfin, après s'être donné l'un à l'autre mille marques réciproques de leur amour, à la grande satisfaction des spectateurs, chacun conta son aventure; après quoi, le marquis fit savoir à ses parents et à ses amis le mariage de sa fille. Tout le monde le félicita de la nouvelle alliance qu'il venait île contracter, et il donna, pour la célébrer, vme fête des plus brillantes.

Geoffroi choisit ce moment pour prier son beau-père de deux choses : « Vous m'avez comblé de bienfaits, lui dit-il; ma mère ne vous a pas moins d'obligations, puisque vous l'avez recueillie dans votre maison, où vous n'avez cessé de la traiter avec toute sorte d'égards. Maintenant, pour qu'il ne vous reste rien à faire de ce qui peut mettre le comble à sa satisfaction et à la mienne, je vous prie d'abord de faire venir mon frère, qui, comme je vous l'ai dit, est au service de Gasparin d'Oria; puis d'envoyer quelqu'un en Sicile pour s'informer de l'étal actuel du pays, et savoir ce que mon père est devenu, s'il est mort ou vivant; et s'il vit, dans quelle situation il se trouve. » Conrad se rendit aux désirs de son gendre. Il fit partir, sans différer, deux hommes sur le zèle et la fidélité desquels il pouvait compter. Celui ipii alla à Gênes, ayant trouvé Gasparin, lui conta par ordre tout ce que son maître avait fait pour Geoffroi et pour sa mère; il finit par le prier, de la part de ce seigneur, de lui envoyer le fugitif et la nourrice. Gasparin, moins étonné de la proposition que de tout ce qu'il venait d'entendre, répondit : « Il n'est rien que je ne fasse, mon ami, pour obliger M. le marquis de Malespini, que je connais de réputation et que je considère beaucoup; mais ce que vous demandez n'est pas en mon pouvoir. J'ai véritablement chez moi, depuis (piatorze ans, un enfant avec une femme; mais cette femme est sa mère; et si le marquis s'en contente, je suis prêt à les lui envoyer; dites-lui de ma part, je vous prie, de ne pas se fier à Jeannot ; c'est sûrement un fourbe et un mauvais sujet, ipii ne prend le nom de Geoflroi Capècc que pour mieux le tromper.

Après cette réponse, le Génois crut devoir l'aire politesse à l'envoyé, et ordonna qu'on lui servît à manger. Pendant qu'on le régalait, Gasparin prit la nourrice en particulier, et la questionna adroitement sur ce qu'on venait de lui conter. Celle-ci, qui avait entendu parler de la révolution arrivée en Sicile, etipii

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pensait (|iic IlcMii Ca|iè('(' pouvail vivic l'iicdic, jiifiiaiil i|irfll(' n'avait |>lus licn à craindre, |uil le parti de lui avouer sans déldur liuil ee (|ni était arrivé, et Ini expiisa ini^éunnieril les iiidlils ipi'elle a\ail eus pour se eiuiduire eoiniue elU^ l'avait l'ait. (îasparin, voyant ipu' les diseours de eette l'enniie s'accordaient parl'ailenient avec ceux do Tenvoyé, conniiença de croire que ce qu'on lui disait était vrai. Cet homme lin et rusé ne s'en tint pas là : il lit de nouvelles questions à l'envoyé de Conrad et à la nourrice: et comme il apprenait à tout niomenl des choses (pii conlirmaieiit la véritT' de ce (|u'on lui avait dit, il se reprocha alors la inauière jieu i;énéreiise dont il avait a;;i avec ce |u'lil enl'ant. l'iiur W'n dédiuiimaner, et convainiu ipTil était réelleiiieiil de la l'aiiiille de Capèce, il le maria pronqttement à une de ses (illes, aussi jeune que jolie, à hKpu'Ile il constitua une riche dot. Après la fête du mariage, Gasparin s'cmi)arqua avec son gendre, sa tille, l'envoyé et la nourrice. Ils arrivèrent en trèspeu de Icmiis à l'Ereci, où ils furent on ne peut pas mieux accueillis du soigneur Conrad et de toute la lamille. On imagine aisément le plaisir (|ue dut avoir la mère de l'ovoir ce jeune enl'ant qu'elle croyait perdu; la conmuine satisfaction des deux frères de se trouver réunis après une si longue séparation; la joie de la nourrice à la vue d'un dénoùment si peu attendu : celle du marquis, de sa femme, de sa lillo et do Gasparin n'éclata pas moins dans cette touchante conjoncture.

Celui qui se joue des fortunes et des desseins des hommes, le souverain dispensateur des grâces, inépuisahlo dans ses bienfaits (juand il daigne nous en favoriser, voulut rendre cette joie parfaite, par la nouvelle qu'a[)porta l'homme (pi'on avait envoyé en Sicile. On s'était déjà mis à table, et l'on était au premier service, lors(jue ce lidèle commissionnaire vint annoncer que Henri Capèce jouissait d'une bonne santé et d'un aussi grand crédit que jamais. Il raconta, cnlio autres choses, qu'au commencement de la révolte c(uitre le roi Chai'les, le peuple furieux était accouru en foule à sa prison, et qu'après avoir tué les gardes, il l'avait mis en liberté, et l'avait fait capitaine général pour chasser les français; qu'il était en grande faveur auprès du roi Pierre, et que ce prince l'avait rétabli dans tous ses biens et honneurs. Cet homme ajouta que cet illustre commandant l'avait trè.s-bien accueilli; cpi'il avait témoigné une joie inexprimable d'apprendre des nouvelles de sa feiume et de ses enfants, dont il n'avait plus entendu parler depuis le jour de sa disgrâce, et (pi'il les enverrait prendre |iar plusieurs gentilshonuiies (|u'oii verrait bientôt paiailri', et ipii avaient débarcjné avec lui.

Dieu sait le plaisir (|ue ces nouvelles lircnl à toute la comiiagiiie. Le iiiar(]uis, acconq)agné de quelques-uns des convives, courut au-dcvaiil de ces gentilshommes. Jamais and)assadeurs ne furent reçus avec plus de joie. Ou les invita à se mettre à table. Avant de s'asseoir, ces dignes députés saluèrent la coni-

pagnic, et remercièrent de la part de leur maître le marquis de Malespini et sa femme des bons offices qu'ils avaient rendus à madame Britolle et à son fils Geoffroi, les assurant l'un et l'autre qu'ils pouvaient disposer de tout ce qui était au pouvoir de Capèce. Puis, se tournant vers Gasparin : « A'ous pouvez être assuré, lui dirent-ils, de toute la reconnaissance de celui qui nous envoie, lorsqu'il apprendra le service que vous lui avez rendu en lui conservant un lils qui ne lui est ])as moins cher que son aîné. » Après quoi, ils prirent part au festin, où chacun s'empressa de leur faire politesse. Les fêtes durèrent quelques jours, après lesquelles madame lîritolle, impatiente de revoir son mari, s'embarqua avec ses deux fils, leurs fennnes et la nourrice, sur la frégate (|ui lui avait été envoyée. Le marquis, la marquise et Gasparin les accompagnèrent jusqu'au port, où ils leur firent leurs adieux, non sans répandre des larmes en abondance. Le vent leur fut si favorable, rpi'ils arrivèrent dans peu de jours à Païenne, où ds furent regus de Henri Capèce avec des transports de joie inexprimables. Ils vécurent longtemps dans la prospérité; et, pleins de reconnaissance pour les bontés de l'Être suprème, ils l'aimèrent et le servirent fidèlement.

NOUVELLE VII

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