VLACIEL OU LA FI.VNCÉE DU 1101 DE GARBE
Jadis régnait, en Babylonie, un soudan (pii portait le nom de Beminedab. Presque toutes les entreprises (ju'il forma pendant sa vie réussirent au gré de ses désirs. Il eut plusieurs enfants, \me fille, entre autres, nommée Alaciel, dont la beauté ravissante surpassait celle des plus belles femmes de son temps. Le roi de Garbo eu devint amoureux sur les éloges qu'il en avait entendu faire, et la demanda en mariage. Le soudan, qui avait été secouru par ce prince dans une irruption (ju'une multitude; d'Aralios avaient faite dans ses États, la lui accorda d'autant plus volontiers, qu'il était charmé de trouver une occasion de lui marquer sa reconnaissance. Après avoir fait équiper un vaisseau de guerre, et avoir fait présent à sa fille d'une riche et magnifique garde-robe, il la lui envoya, accompagnée d'une nombreuse suite d'hommes et de femmes, et la recommanda au maître des destinées. Le temps étant beau et le vent favorable, la princesse partit du port d'Alexandrie, et fit, durant plusieurs joiu's, une navigation très-heureuse; mais à peine eut-on doublé les côtes de Sardaigne, qu'il s'éleva une violente tempête. Le vaisseau fut tellement agité, qu'Alaciel
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et les f^ciis lie sa suite se crurent perdus. Ceitendant, jiar la lionue uianceuvie des matelots, ou soutint iM'udaut deux join-s i'eiïoit de la liuirnieule; mais elle augmenta si f(U'l, cl iIcnÌiiI cnliii si riiiieuse, <\i\'',\ la iiiiil du lioisirnie jour les |)il()tes iH^ savaieni |diis où Ton ('lail, l.iiil le cu'l étail iiiari;i'' (le nuaycs cl la nuit obscure. Le vaisseau, u'allaul plus ipi'an i;ré des veuls, élail jioussé vers l'ile de Majonpie, lors(|u\)u s'aper(,ul qu'il s'ouvrait. .\ la vue de ee péril iuévitaljlc, chacun n'est occupé que de sa propre vie : ou uu-l la chaloupe en mer; les oliiciers, les pilotes, les matelots, croyant y être moins exposés à périr, se hâtent (Tv descendre. Le reste des hommes de l'équipaj^e s'y jette en foule sans ci'ain<lre la |ioiiilc des cpées (pu' leur préscnlaicul <('U\ (pii élaient entrés les
jiremiers; mais ces malhevireux, croyant échapper ainsi à la mort, la trouvèrent dans la chaloupe niènu', (|ui, afl'aissée par un jioids si lourd, coula à fond cl entraîna dans les Ilots tous ceux (|ui la montaient.
H n'était resté dans le vaisseau qu'.Macicl et ses lemmes, ipic personne ne s'em|)rcssa de secourir. Saisies d'ellroi et picsiiuesaus connaissance, elles n'attendaient ([uc le moment d'être cni;loulics |iar les Ilots, lors(pie le vaisseau, (juoi(pie eutr'(uivert et faisant eau de tontes |iarts, fut cnipoih' par le vent sur un sahle peu éloigné du l'ivage de l'ile de .Majiuipu'. Il y fut jeté avec tant de violence, (ju'il s'y (îufonea connue une llèche (pi'ou aurait lancée avec force. Il fut Inule la imil liallii des vents el des Ilots sans en être éhranli'.
Aux premièies lueurs de l'aurore, les vents cessèrent et la mer devint ciiline.
Le soleil ('tait déjà sur l'iiorizon, lors(|ue la iirincessfi revint de l'évanouissenienl où l'effroi de sa situation l'avait plongée. Ne sachant où elle est, le corps lirisé de douleur, connaissant à peine si elle existe, elle ouvre les yeux, soulève la tète, et, malgré son extrême faildesse, elle apj)elle, tantôt l'un de ses gens, tantôt l'autre; mais c'est en vain; ceux qu'elle appelait n'étaient déjà plus. Etonnée de n'entendre et de ne voir paraître personne, elle se sentit saisie d'une nouvelle frayeur; puis, rappelant dans son esprit ce qui était arrivé, et s'apercevant qu'elle était encore dans le vaisseau, elle réunit les forces qui lui restent et se lève. Quel spectacle! elle voit ses femmes étendues çà et là sur le j)lancher. Après les avoir longtemps appelées, et toujours inutilement, elle les secoua l'une après l'autre; mais elle en trouva peu à qui la frayevn- ou le mal de mer n'eût ôté tout sentiment. Il est plus aisé d'imaginer (|ue de dire (publie fut alors sa consternation. Cependant, ]irenant conseil de la nécessité, elle secoua si fortement celles qui lui paraissaient vivre encore, qu'elle les fit lever. Ces malheureuses, voyant le vaisseau enfoncé dans le salde el [ilein d'eau, se mirent à pleurer et à gémir avec leur maîtresse, de se tr(uiver seuh's, sans honmies, et éloignées de tout secoiu's.
Il était déjà midi, ipi'elles n'avaient vu paraître personne sur le rivage ni sur la mer. Par honheur ]>our elles, il passa vers cette même heure un gentilhonnnc nommé Péricon de Visalgo, (pii revenait d'une de ses maisons de campagne, suivi de plusieurs domestiques à cheval. Il n'eut pas plutôt aperçu le vaisseau fracassé, qu'il comprit que c'était là un effet de l'orage de la nuit précédente. Il commanda à un de ses gens d'y monter, et devenir lui dire ce qui était dedans. Cet homme y parvient avec peine et trouve la jeune et belle dame et ses compagnes couchées sous le bec de la proue. A la vue de l'inconnu, ces infortunées fondirent en larmes; elles ne cessaient de crier miséricorde; mais, voyant qu'elles n'étaient point entendues et qu'elles n'entendaient pas non plus ce que cet homme leur disait, elles firent ce qu'elles purent pour expliquer |)ar signes leur triste aventure.
Le domestique, après avoir tout examiné, alla faire son rapport. Péricon fit incontinent déhanpier les femmes et tout ce qui leur restait de plus précieux, et les mena à une de ses maisons de campagne. A force de soins et de bons traitements, il tâcha de les consoler de leur mauvaise fortune. Il reconnut bientôt, aux riches habits d'Alaciel et aux égards que les autres femmes avaient pour elle, que c'était une femme de distinction. Quoiqu'elle fiît pâle, triste, abattue, que la frayeur et la fatigue eussent altéré sa beauté, Péricon ne laissa pas d'admirer les traits de son visage, qui lui parurent fort beaux et fort réguliers. Il en fut si éjuis, qu'il résolut de l'épouser, si elle n'était pas mariée, et s'il ne pouvait s'en faire aimer autrement. Ce gentilhomme était luimême d'une ligure agréable; il avait le regard noble et fier, et le caractère un
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pou brusque; mais comme il n'est rien qui adoneisse les âmes plus que l'amour, il eut des mauières si honnêtes pour Alaeiel, il la fil servir avec tant de soin, qu'au bout de q\iclques jours elle reprit sa l'iaieheur et tous ses attraits. Périeon n'en devint (iiie plus passionné et plus déses])éré de ne pouvoir ni s'eiî faire entendre ni l'eiilendre elle-inèiiie. Il eût voulu lui déclarer l'excès de son amour : il essaya de le lui l'aire cuniiailre par ses regards, ses gestes, ses empressements, et n'oublia rien pour l'eniia^er à satisfaire ses désirs : tout fut inutile. Alaeiel se refusait constainmenl à ses sollicitations; mais ses refus, ■qu'elle adoucissait par beaucoup d'bonnètelé, ne faisaient qu'irriter la patience de l'insulaire. Elle en était elle-même désesj)érée, dans la crainte qu'il ne se portât à (pudipie extrémité. Jugeant aux mœurs et usages du pays qu'elle était parmi des clirétiens, et (pi'il lui serait peu avantageux de se faire connaître, elle s'arma de courage, résolut de coml)altre sa mauvaise fortune, et défendit à ses femmes, qui n'étaient qu'au nombre de trois, de déclarer qu'elle était fille du soudan d'Alexandrie, à moins qu'elles fussent bien certaines que cet aveu leur procurerait la liberté. Elle les exhorta de plus à conserver soigneusement leur honneur, leur protestant qu'elle était dans la ferme résolution de garder la fidélité la plus inviolable au roi de Garbe, son époux. Ses femmes la louèrent beaucoup sur sa vertu, et lui promirent de se conformer à ses intentions autant que la chose serait en leur pouvoir.
Consumé d'amour, Périeon était rongé par un chagrin d'autant plus cuisant, que ce qu'il désirait était plus près de lui. Les soins et les prières ne servant de rien, il résolut, avant d'en venir à la violence, de mettre en œuvre l'artilicc. Alaeiel, (pii n'avait jamais bu de vin, parce tpie sa religion le lui défendait, trouvait dans cette litiueur un goût délicieux. Périeon s'en était aperçu toutes les fois qii'il lui en avait fait servir. Il se rappela que le vin était le ministre oïdinaire des plaisirs de Vénus; c'est ce qui lui fit naître l'idée de l'employer pour surprendre Alaeiel. D'abord, il eut soin de cacher sa passion sous le voile de rindil'l'érence. Quelques jours après, sous le prétexte d'une grande fête, il commanda un souper des plus splendides, auquel il invita ses amis. On conçoit aisément que la belle fut de la partie. 11 avait donné ordre à celui qui devait lui verser à boire de mêler ensemble plusieurs vins, et de ne lui servir que de celte liqueur ainsi composée. Le sommelier s'acquitta à merveille di; la commission. Alaeiel, qui ne se doutait de rien, trouva ce breuvage si doux et si llatteiu", qu'elle en but plus qu'à son ordinaire. Elle en oublia ses chagrins et devint si gaie, tpie, voyant danser à la mode de Ma)or(|ue, elle s'empressa de danser à la mode d'Alexandrie. Périeon ne douta point qu'il ne fût bien près du leruK' de ses désirs. Il fait servir de nouveaux mets, de nouvelles liqueurs, et |)rolonge la fête jus(jue vers le milieu de la nuit. Enfin, les convives s'étant retirés, il conduisit seul Alaeiel dans sa chambre. Elle ne fut pas plutôt entrée,
AInciel uii 1;, I,;muÙc du r„| ,],. (i;,,.),,.
(liic les vapeurs du vin lui faisaient oublier toute modestie : elle se déshabilla et se mit au lit en présence de son hôte, tout aussi librement qu'elle eût pu le faire devant une de ses femmes. L'amoureux, déjà triomphant, ne larde pas à suivre son exemple. A peine est-il déshabillé, qu'il éteint les flambeaux, gagne la ruelle du lit, et se couche auprès de la belle. 11 la prend aussitôt dans ses liras, la couvre de baisers; et, voyant qu'elle n'opposait aucune résistance à ses caresses, il satisfait à l'aise tous ses désirs. Aux premières impressions du plaisir, la jeune Alaciel, qui avait ignoré jusque-là de quel instrunicnt se servaient les hommes ])our blesser si agréablement les dames, trouva le jeu si fort de son goût, qu'elle se repentit de n'avoir pas plus tôt cédé aux sollicitations de son généreux liienfaiteur. Aussi, depuis cette heureuse expérience, n'eut-il plus besoin de lui faire des instances pour obtenir ses faveurs. Elle savait même le prévenir et l'y inviter, non par des paroles, puisqu'elle ignorait encore la langue du pays, mais par des signes qui valaient bien des paroles.
Pendant que ces amants jouissaient si agréablement de la vie, la Fortune, jalouse de leurs plaisirs, vint les traverser d'une manière cruelle. Peu satisfaite davoir donné à Alaciel un roi pour époux et un châtelain pour amant, elle lui suscita un nouvel amoureux. Péricon avait un frère âgé de vingt-cinq ans, bien fait de sa personne et frais comme une rose : il se nommait Marale, et faisait sa résidence dans un port de mer peu éloigné de la maison de canqiagnc de son frère. Il eut occasion de voir la charmante Alaciel; il fut si frappé de sa lieauté, qu'aussitôt il en devint amoureux fou. Il crut lire aussi dans ses regards (pi'il ne lui déplaisait point, et qu'il lui serait facile d'avoir ses bonnes grâces. 11 jugea donc que le seul obstacle qui s'opposait à son bonheur était la vigilance de son frère, qui, jaloux de sa conquête, ne la perdait presque point de vue. Pour triompher de cet obstacle, il forme le plus noir dessein et se dispose à le mettre à exécution. Il va d'abord trouver deux jeunes marchands génois, maîtres d'un navire prêt à faire voile au premier bon vent pour Clarence, en Roumanie. Il traite avec eux pour partir la nuit suivante, avec une dame qu'il devait leur amener. Toutes ses mesures prises et la nuit arrivée, il se rend à la maison de son frère, qui ne se méfiait de rien, et poste dans les environs plusieurs de ses amis, qu'il avait choisis pour exécuter son projet. Après s'être introduit furtivement dans le logis, il se cacha dans l'appartement même d'.\laciei, qui ne tarda pas à venir se coucher avec son amant. Ouand il les crut plongés l'un et l'autre dans le sommeil, il courut ouvrir à ses compagnons, ainsi qu'il en était convenu avec eux, et les introduisit dans la chambre où étaient couchés les deux amants. Ces scélérats, sans perdre de temps, poignar* dent Péricon endormi et enlèvent sa maîtresse tout éplorée, menaçant de la tuer si elle fait le moindre bruit ou la moindre résistance. Ils enlèvent ce qu'il y a de plus précieux dans rapparleiiieiit, et, sans éveiller personne, ennnè-
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lient Alacicl. Ils arrivent au pori; Maratc les n^inercic, riioiilc siii- le vaisseau
avec sa eaplive, el, seeoudé d'un veni l'avoiable, il lit inetire à la voile.
On se [iffinc aisi''iii(iil la ll■i^le >iliialiiMi de la Saiiasine. Klle élail d'aulaiit plus ariliiiée. {|ue eelle cruelle aveulure ue lit (|Me lui leiidie plus amer- le sou\enir de sein |ireuiier iiiallieui'; mais son ravisseur avail de (puii l'Imiiianiser. Il lui lit \oir le saint croissant, l'en toucha, et l'en toucha si hieu, (pi'elle ue laida pa> d'iHre consolée. En un mot, ce talisman produisit sur elle un tel ellel, i|u'elle oublia son jii'einier aiuanl.
Elle se eiiiyail pari'aileuu'ul heureuse, lorsrpie la Eortuue, (pii l'avait choisie pour le joiiel de ses caprices, lui préparait de nouveaux cliaurius.
Aiaciel, ainsi que je l'ai déjà dit, était non-seulement d'une beauté éblouissante, mais elle avait dans ses veux et dans son air je ne sais quoi de doux et de gracieux (|ui lui sdiimeltait le cœur de (|uicou(pu' la voyait. Eaut-il s'étonner, après cela, si les deux jeuiU's commereauts (|ui coiuuiandaient l'équipage eu deviuri'ul amoureux'.' Ils l'élaieul si éperdunieut Vun el I au Ire, cpi'ils oubliaient Ioni pnui' lui l'aire leur cour, prenant néanmoins toujours garde que .\larale iir >Vii a|ieiriil. Ils ue lardèrent ])as à connaître (pi'ils avaient tous deux le même but. Ils s'en entretinrent ensemble et convinrent d'en l'aire la concpicle à frais eommuiis, comme si la société et le paitage lussent aussi praticables eu amour ipTcii l'ait de cummcri'e el ile maiiliaiidises. .Mais, comme .Maiale ne de.scmparait pas d'auprès dv la belle, ils lésoliireut de se dél'aiie du Jaloux à
la première occasion. Un jour que le navire allait à pleines voiles, et que Maratc prenait l'aii' .sur la poupe, sans se délier de rien, ils s'approchent de lui, et, saisissant le iiKunenl (pi'il regardait tranquillement la nier, ils le prennent par derrière el le jettent dans l'eau. Le navire avait l'ait plus d'une demi-lieue, avant (jue jiersonne s'aperçût qu'il fut tondié. Les deux Génois furent les premiers à se plaindre de sa disparition, et, par ce moyen, ils la firent connaître. A cette fàciieuse nouvelle, Alaciel pleura de nouveau ses malheurs. Les deux patrons vinrent la consoler, et lui dirent, pour cet effet, quoiqu'elle les entendit |ieu, tout ce qu'ils purent s'imaginer de tendre et d'obligeant. Ce n'était pas tant de la ])erte de Marate qu'elle était touchée que de sa propre infortune. Jugeant donc qu'ils l'avaient à peu |)rès consolée par leurs offres de services et leurs soins empressés, ils se retirèrent pour décidera qui l'aurait le premier. Chacun prétendant avoir la préférence, on en vint aux gros mots, des gros mots aux niena((!s, el des menaces aux couteaux. Ils se donnèrent [ilusieurs coups avant (pTon put parvenir à les séparer. L'un tumlia mort sur la place, et l'autre (ut couvert de blessures, mais il n'en mourut pas. Alaciel, sans appui, sans conseil, sans connaissances, craignant d'élre la victime du ressentiment des parents et des amis des deux patrons, fut fort aftligée de ce double accident; mais les prières du blessé et la diligence avec laquelle le vaisseau arriva à Clarence la délivrèrent du danger (pi'elle redoutait. Quoicpie le blessé fût hors d'état d'en jouir, il ne cessa ])oint d'en |irendre soin, et il lui lit donner un appari ciiienl dans l'auberge (u'i il alla loger.
Bientôt le bruit de la beauté ravissante; d'Alaciel se répandit dans toute la ville. On allait la voir par curiosité. Le prince de la Morée, qui se trouvait pouilors à Clarence, d'après les éloges merveilleux qu'il en avait entendu faire, eut aussi envie do la voir, et elle lui parut encore plus belle qu'on ne le lui avait dit. )l en devint si passionnément auKnirtuN, ipi'il ne pouvait penser à autre chose. Informé de sa dernière aventure, il ne se ht aucun scruj)nlc de chercher les moyens de l'enlever au Génois.
Les parents du malade, sachant que le prince en était épris et qu'il était résolu de se l'attacher à quelque prix que ce fût, aimèrent mieux la lui céder de bonne grâce que de l'exposer et de s'exposer eux-niènies à (pu'l(jU(; \io- Icnce ; ils la lui firent offrir. L'offre fut acceptée avec une joie qu'.Vlaciel partagea, parce qu'elle se voyait par là à couvert du péril iju'elle craignait encore.
tjuoique le prince ne sût point qui elle était, les manières nobles et faciles qu'elle joignait à la physionomie la plus distinguée lui tirent juger qu'elle était d'une naissance illustre. Cette idée ne faisait qu'augmenter ses feux, et le portait à la traiter non-seulement connue son amie, mais avec les mêmes égards que si elle eût été sa projire lemme. Ces bous procédés firent oublier à la danu' ses malin urs passés; elle repiit sa gaieté naturelle, les charmes revinrent en
!l.t CON'TKS Dli lîOCC.VCl'.
foule; .sa l)oaiit('^ môme ac(|uil un nouvel éclat, et, dans Inule la Morée, il n'était
(jiu'stion (|ne de la belle maîtresse du piinee.
Le <hic d'Athènes eul envie de lavoir, sm- le |iorlrait ([n'on Ini en l'aisail. Ce (hie, encore à la ileni' de son àfie, bien l'ait de sa peisonne, (''tail |iaienl et ami dn priiu'e nioic. Il prit jiFétextc d'aller Ini l'aii'e nue visite, et se l'endit à <]larcnce, accompagné d'une suite aussi brillanle qne nombreuse. Il l'ut reçu avec tous les honneurs dus à son ranj^. Onelipu's jours après son arrivée, ayant l'ait tomber la conversation sur la beauté des l'cninu-s, il mit le prince dans le cas de lui parler d'Alaciel. « Est-elle en effet aussi belle tpi'on le publie? lui dit alors le duc. — Beaucoup davantai;(', lépondit le prince, et vous en denieurere/, convaincu cjuaiul je vous l'aurai fait voir. — Ce sera quand vous voudrez, reprit l'Athénien. — Vous aurez cette satisfaction dans le moment ; » et sur cela il le conduisit à l'appartement de la dame. Alaciel, avertie de l'ilhistre visite (ju'ellc allait recevoir, lui lit un noble accueil, et mit tous ses attraits et toute sa gaieté en étalage. Ils la firent placer an milieu d'eux; mais ils ne purent goûter le plaisir de causer avec elle, paice qu'ils parlaient une langue qu'elle entendait peu ou, poui' mieux dire, pas du tout. On se borna à faire l'éloge de ses charmes. Le duc pouvait à peine croire que ce fût une mortelle; il ne se lassait point de la regarder avec admiration, ne sentant jias le poison qui se glissait dans son àme. Croyant satisfaire pleinement son plaisir par la seule vue de ce bel objet, il ne pensait pas qu'il allait se donner des fers. Son cœur palpitant lui annonça (pi'il était blessé, et liientôt il linda de l'amour le plus violent.
Ils ne l'emcnt pas plutôt (|uitlée, que le due d'Athènes, repassant dans son esprit tous les attraits qui l'avaient charmé, conclut que son parent était l'homme du monde le plus heureux. Plein de cette idée, écoutant plus la voix de cette malheureuse |)assion cpu' celle dn sang, il résolut d'enlever un trésor si (irécieux, aux riscpies de tout ce qui pourrait en arriver. H suit son projet ; et, l'oidant aux pieds tout sentiment de raison et d'équité, il cherche dans sa lèle des moyens pour la réussite. Il ne trouve pas de meilleur expédient (jue de corrompre le valet de chambre dn prince. Après avoir gagné cet lionnne, (jui se nounnait Churiaev, il lit seeièlement préparer ses équipages, pour partir vers le milieu de la miit. Ce misèiable \alet l'inlroduisil, armé et accompagné d'un honane de sa suite, dans la chambre dn prince more, ipii, pendant que sa maîtresse dormait, respirait le frais, en chemise, à une fenêtre pratiquée du côté de la mer. Le duc, après avoir fait la leçon à son compagnon, s'avance tout doucement auprès de la croisée, perce le jeune prince de pari en part avec son épée, et jette le corps parla fenêtre.
Le palais était l'oil élevé el situé snr le bord de la mer. L'apparlemenI du prince donnait sur des maisons (jne les Ilots avaient icnversées: Personne ne
passait dans cet endroit, à cause des décombres : c'est pourquoi le bruit que le corps du prince fit en tombant sur ces masures ne fut ni ne pouvait être entendu, ainsi que le duc assassin l'avait prévu.
Cette exécution faite, le compagnon du duc sort de sa poche une corde, dont il s'était muni non sans dessein; et, tout en causant avec le valet de chambre, (pi'il cajolait de son mieux, la lui jette si adroitement à son cou, qu'il l'entraîna facilement jusqu'à la fenêtre, sans lui donner le temps de proférer un seul mot. Là, il fut achevé d'étrangler par les deux assassins, qui le jetèrent ensuite en bas.
Le duc ayant consommé ces deux crimes, sans que personne l'eût entendu, prit un flambeau, et s'approcha du lit de la dame, qui dormait d'un profond sommeil. Il la découvre avec beaucoup de précaution, de peur de l'éveiller, et la considère tout à son aise. S'il l'avait trouvée belle étant habillée, elle le lui parut mille fois davantage, à la vue de ses attraits cachés. Embrasé de la plus aidentc passion, et nullement effrayé du crime qu'il venait de commettre, il se couche tranquillement auprès d'elle, les mains encore teintes du sang de son rival. Alaciel, éveillée par ses caresses, croyant tenir le prince more entre ses liras, lui prodigua les siennes et l'enivra de plaisir. Après avoir passé près d'une heure avec elle, il se leva, appela quelques-uns de ses gens, que son complice avait déjà introduits dans le palais, et la fit enlever de manière à l'enqjecher de crier. Quand il fut sorti par la même porte où il était entré, il monta à cheval, et gagna, avec tous ses gens, le chemin d'Athènes. Il se garda bien de mener Alaciel dans cette ville, parce qu'il était marié : il la conduisit dans une maison de plaisance (ju'il avait dans les environs. La malheureuse princesse y fut secrètement enfermée, avec ordre à tout le monde de l'honorer, de lui obéir et de lui donner tout ce qu'elle pourrait désirer.
Le lendemain, les gentilshommes du prince more ayant vainement attendu jiisipi'à midi son lever, et ne l'ayant |)oint entendu sonner de toute la matinée, prirent le parti d'entrer dans son appartement. Ne l'y trouvant pas, non plus (|ue sa maîtresse, ils imaginèrent que l'un et l'autre étaient allés incognito jiasser quelques jours à la campagne, et cette idée les tranquillisa. Le jour suivant, un fou, connu pour tel de toute la ville, rôdant parmi les décombres où étaient le cadavre du prince et celui du traître Churiacy, s'amusa à tirer ce dernier par la corde attachée à son col, et allait le traînant par la ville. Plusieurs personnes ayant reconnu le mort, elles se firent conduire au lieu d'où le fou l'avait tiré, et y trouvèrent le corps du prince, qu'on ensevelit avec les honneurs ordinaires. On chercha les auteurs de ce double assassinat. L'absence et la fuite secrète du duc d'Athènes firent présumer, avec raison, qu'il avait commis le crime et enlevé la dame. Le peuple élut aussitôt pour son souverain le frère du prince more, et lui demanda vengeance d'un tel attentat, lui promet-
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tant tous los secours possibles. I.c |iriii(c ikhivcIIi'iiiciiI élu, assnn' piir plusieurs témoignages incontestables (le la vérilé du ImìI. asseiiil>le |)roiiipteincnt, parle secours de ses parents et de ses alliés, une armée nombreuse et puissante, et se dispose à luarcber vers Atliènes. A la première nouvelle de; ces mouvements, le duc songe à se mettre en état de défense, et demande des secours à plusieurs princes. L'empereur d'Orieiil, (pii lui avail diumé nue de ses stvurs en mariage, lui envoya son fils (lunstauliu cl sim neveu llmmauuel, avec mi coips considérable de troupes. Si le duc lut bien aise d'un pareil secouis, la ducliesse sa femme le fut encore plus, puis(prelle allait avoir l'occasion île revoir son frère, (prelle aimait tendrement.
Pendant qu'cm s'occupait des préparatifs de la guerre, et qu'on disposait les troupes |)oui' l'ouverture de la campagne, la duchesse profita d'un moment favorable pour entretenir son frère et son neveu sans témoins. Elle les fil venir dans son appartement, et, les larmes aux yeux, elle, leur raconta la vraie cause de cette guerre, et leur fit sentir l'outrage que son mari lui faisait, par son commerce criminel avec une étrangère qu'il croyait posséder sans qu'elle en sût rien. Elle se plaignit amèrement de cette conduite si mortiliante pour son amour-propre, et les pria d'y remédier, autant pour l'honneur du duc (pu' |>our sa propre consolation.
Les deuxjeunes seigneurs, depuis longtemps au fait de toute l'histoire, consolèrent la duchesse de leur mieu.v, et lui firent espérer une prompte satisfaction. Ils lui demandèrent le logement île l'étrangère, et se retirèrent dès qu'ils en furent instruits.
Ils avaient souvent entendu parler de la beauté de cette Hélène. Ayant une envie démesurée de la voir, ils prièrent en grâce le duc de leur procurer cette satisfaction. Le duc, sans songer ce qu'il en avait coûté au jirince de la Morée de la lui avoir montrée, promit de la leur faire voir. Il fit en conséquence préparer un superbe diner, dans un très-beau jardin du t liàteau (pii recelait la belle, et les y mena le lendemain avec une petite suite.
Il arriva à Constantin ce qui était arrivé au duc lui-même. A peine fut-il assis et eut-il jeté les regards sur Alaciel, (ju'il fut émerveillé de sa beauté. Il ne se lassait point de l'admirer, et disait en lui-ménu' qu'une créature si charmante, si parfaite, portait avec elle de quoi faire excuser les trahisons qu'im s'était [icrmises et (|u'on j)ouvait se permettre pour la posséder. En un mot, il la regarda, l'e.vamina et l'admira tant, qu'il n'eut besoin t\w de cette première entr(;vue j)Our se sentir dévoré des feux de l'amour. Ils |)rirent si b)rt racine dans son cieur, (|ue, bannissant de sou esprit les affaires de la gucire, il rêvait ccmtinuellement aux moyens d'enlevei- Alaciel, sans cependaiil doimer à connaître à personne qu'il en fût amoureux. Tandis qu'il cherche cl (pi'il arrange dans sa tète la manièic dont il s'y |irendia pour réussir dans son projet, vint le
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k'iii|is (le marcher contre rcnnemi, ([iii s'approchait à grandes journées île l'Altique. Le duc Constantin et les autres généraux partirent donc, à la lète do leurs troupes, et se rendirent sur les l'rontièrcs, pour en défendre l'entree au [irince more.
Le jeune Constantin, tout occu|ié ile Idhjct de sa passion, s'imagina que pendant que son beau-frère serait éloigné de sa maitresse il pourrait facilement Ncnir à liout de son dessein. Pour avoir un prétexte de retourner à Athènes, il feignit d'être malade. Il céda sa place à Emmanuel, son cousin; et après avoir ulitenn un congé du duc, il quitta l'armée. De retour auprès de sa sœur, il ne larda pas de l'entretenir de l'infidélité de son mari, afin de rallumer sa jalousie et son ressentiment. 11 s'offrit de la venger de l'affront qu'on lui faisait, en enlevant sa rivale, pour la conduire hors de l'Atlique, et l'en délivrer ainsi po\ir jamais. La duchesse, bien éloignée de soupçonner les vrais motifs d'un /.èie dont elle se croyait l'unique objet, dit (ju'elle serait très-charmée de cet enlèvement, si elle était assurée que son mari ne saurait jamais qu'elle y eût eu la moindre part. Constantin ne manqua pas de la rassurer; il lui promit (pi elle ne serait compromise en rien ; et après l'avoir parfaitement trainpiillisée, il lit armer secrètement un vaisseau, y mit des gens aflidés, et donna des ordres pour qu'on le conduisit vis-à-vis du château qu habitait Alaciel. 11 se rendit dans le même temps au château, avec peu de suite. Il fut très-bien accueilli de la dame et de ceux qui étaient auprès d'elle pour la servir. Il lui proposa, sur le soir, une promenade au jardin. Elle y consentit volontiers, se faisant accompagner de deux domestiques. Constantin, suivi de deux des siens, la prit à l'écart, connue s'il avait eu quelque chose de particulier à lui dire de la paît du duc. Ils arrivèrent, tout en causant, à une porte qui donnait du colè de la mer. Un de ses complices l'avait déjà ouverte, et, au signal donné, avait conduit le vaisseau tout auprès. Alors Constantin, saisissant la dame |)ar le bras, la livre à ses domestiques, qui la conduisent dans le vaisseau; puis, se lelournant vers les gens qui l'avaient accompagnée: « Que personne ne bouge et ne fasse le moindre bruit, leur dit-il, s'il ne veut perdre la vie; mon dessein n'est pas d'enlever au duc sa maîtresse, mais de venger l'outrage fait à ma sœur; » à quoi ils n'osèrent rien répli(pier.
H n'eut pas plus tòt regagné le vaisseau et rejoint Alaciel, qui se lamentait et fondait en larmes, qu'il commanda de se mettre à la rame. On obéit, et, à la pointe du jour, on aborda à Égin(\ Ils descendirent à terre, où Constantin fit qiiehpie séjour pour tâcher de consoler la dame, qui se plaignait amèrement des disgrâces auxquelles sa beauté l'exposait si souvent. Après l'avoir consolée de la bonne manière, il se rembaripia avec elle, et ils arrivèrent en peu de jours à lilc de Scio. La crainte de perdre sa maîtresse, et de s'exposer au ressentiment de rcmpereur son père, lui lit |Meiidre le parti de s'y fixer, regar-
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(liiiil ccth' île coiimic un lieu où il (Hait à l'alni do Ioni danger. La l)ell(' darne y déploia |)ln.sienis l'ois sa niallienrense deslinée, mais enfin les consolations ùnerffii|nes de Constantin Ini lirenl onlilier ses inallienrs, et Ini icndirent agréalile ce nouveau séjoni'.
i'eiidant <|ue nos deux amants coidaienl des jours délicieux, Oshecli, |iour lors sur le tròno des Ottomans, et eontinuellenieiit en guerre avec rempereur, fit, par hasard, nu voyage à Sniyrne. il y a|i|irit (|ne Constantin était à Scio, cl ([u'il y menait une vie molle et voluptueuse dans les liras d'une l'emine q\i'il avait enlevée. Sachant (|n'il n'était rien moins (pie sur ses gardes cl ijn'il avait jieu de lorces, il i'orma h' dessein de l'y sin'picndre. Pour cet effet, il lait armer (pu'kjues vaisseaux légers, s'embarque, arrive la nuit avec ses troujies au |iort di! Scio, et entre dans la ville, sans trouver la moindre résistance. Connue tout dormait, la plupart des habitants furent pris avant d'être informes ipie renncmi était che/ eux. On tua tous ceux (|ni tirent mine dcî se défendre; les auti'es furent laits prisonniers et conduits sur les vaisseaux avec le butin, (pii l'ut cousidéiable. Osbech lit mettre ensuite le l'eu à la ville, et s'en letourna à Smyrne. A peine fut-il de retour, qu'il jiassa les prisonniers en revue. Il trouva parmi eux la l)elle Alaciel, et jugea facilement, à sa beauté, que c'était la maîtresse de Constantin. Ravi d'avoir une femme si belle à sa disposition, il crut devoir user des droits de la victoire. Il était jeune et vigoureux, il en fit sa femme, sans autre cérémonie que de coucher avec elle; ce (pi'il répéta pendant plusieurs mois.
Avant cet événement, l'empereur s'était ligué avec Bassen, roi de Capjiadoce, contre le jirince ottoman. Ils avaient concerté de fondre sur lui chacun de son côté; mais ce projet n'avait pu avoir lieu, parce (jue l'empereur n'avait jias cru devoir acce|)ter les dures conditions (pie Bassen mettait à cette levée de boucliers, ('cpciidaiil, lorsipi'il apjuit (pic son lils av.iil ét('' iiilinmaiiiement massacré, il ne balaiu;a ])lns d'accorder toid ce (pi'il lui deiiiaudait . il sollicita le l'oi de Cap|)adocc d'aller, avec toutes ses forces, alta(juer Osbccli, se préparant d'en faire autant de son C(')lé.
Osbech, infoi'uié de ces préjiaralifs, assembla proniptcmeiit son armée, et, pour éviter d .ivoir à se déb'iidre à la fois contre deux |)rinces si puissants, il se liala de iiiarclier \eis le roi de Ca|ipa(loce, ayant laissé sa maîtresse à Siiiyiiie, sous la gartie d un ami lidelc. Il rallcigiiit (picbpies joiifs après, et lui lixra lialaille; mais s(mi armée fui laill(''c en pic'^ccs, cl il péril lui-même dans le coiiibat. Le roi de ("a[>padoce, |onrjomr plciiiciiienl du fruit de sa victoire, s'avança vers Smyrne. Les habitants, hors d étal de résister à ses troupes, .s'empressèrent d'aller au-devant de lui, offrant de se soiimellrc aux lois (pie leur iiii|iosrrail le vaiii(|neiir.
I.'aii.i II (pii Osbech avait conile sa maîtresse se iioniiiiail Antioche; c'était
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lin honimo avancé en âge, cl sur la fidélité dnijucl le prince croyait pouvoir compter. Mais (juel âge, quelle vertu peut résister à deux beaux yeux! Antioche ne put voir Alaciel sans eu devenir amoureux. Il cliercha même à s'en faire aimer, au mépris de la foi iju'il devait à son maître. 11 savait parler la langue de la dame; car, depuis trois ou fpiatre ans Alaciel n'ayant encore pu trouver persoime à qui se faire bien entendre, prenait plaisir à s'entretenir avec lui. Ils devinrent bientôt familiers; et de familiarité en familiarité, oubliant ce (pi'ils devaient à Osbech, rpii était à l'armée, ils en vinrent à coucher dans les mêmes draps, où ils goûtaient des plaisirs bien doux à des cœurs bien épris. (■es plaisiis lurent troublés par la nouvelle de la mort du prince ottoman et de la défaite de son armée. Quand ils surent que le vaincpienr venait droit à Smyrne pour tout piller, ne jugeant |)as à propos de l'attendre, ils prirent ce (prOsbech avait laissé de plus précieux, et s'enfuirent secrètement à Rhod(>s.
Peu de temps après leur arrivée dans cette ville, Antioche tomba dangereusement malade. Il avait fait le voyage de Smyrne à Rhodes avec un marchand lie Chypre, (juc des affaires de commerce avaient attiré dans cette ville. Ce marchand était depuis longtemps son ami intime. Lorsqu'il se sentit bien malade, et jugeant (pi'il ne pouvait guère en revenir, il résolut de lui laisser son bien, en le chargeant de veiller aux besoins de sa chère maîtresse. Il les fil apjieler Tmii et l'autre: « Je touche à ma dernière heure, leur dit-il : (pmiipie je doive regretter la vie, je meurs en (juelqne sorte satisfait, puisipu' j'ai la consolation de mourir entre les bras de deux personnes que j'aime le pins : mon cher ami, je te recommande cette infortunée; je te conjure de ne jamais rabandonner, et d'avoir pour elle l'amitié que tu as eue pour moi. Je nu- Halle (pie tu la respecteras, et que lu te conformeras à mes intentions; je te laisse tous mes biens. Oui, mon ami, je me Halle que tu ne délaisseras ])oint cette aimable personne : c'est Iftipluis grartde marque de reconnaissance que tu puisses donner à ton ami, pour les tendres sentiments ipi'il n'a cessé de te témoigner durant sa vie, et qu'il emporte dans le tombeau. Et loi, ma chère et tendre amie, ne m'oublie point après ma mort. Sois sage, je t'en conjure. Fais (|ue je puisse me vanter, dans l'autre nmnde, d'avoir été aimé, dans celui-ci, de; la plus belle femme tjui soit sortie des mains de la nature. Mes chers amis, si vous me promettez l'un et l'autre de m'accorder ce ipu' je vous demande par ce qu'il y a de plus saint, je meurs tout consolé. »
Pendant ce discoms, (|ue les sou|)irs et la voix faible du monrant rendaient plus pathétique, le marchand cyprien et la belle Alaciel fondaient en larmes. Ils le consolèrent, en le nattant de sa guérison, et en lui promettant, s'ils avaient le malheur de le perdre, de faire ce qu'il désirait de leur amitié. Le mal étant sans remède, Anlioclie mourut bientôt a|irès, et on lui lit de pom- |)euses lïméraillos.
mil CdNTKS ItK IlOCCACK.
I.i' iiiarrlianil avaiil liiiiiiiK' les alTairi's (jiii ra|i|i('lai('Ml à Uluidcs, et il(''sii'aiit revoir -a |ialii(', ddiil il ('lait aliscnt (lc|iiiis liiiiuli'iii|is, se (lis|i(isa à rchnirncr cil Chypre. Il (leiiiaiida à la Sarrasiiie si elle élail dans riiileiilioii de l'y siii\i-e. « Tiès-volonliers, lui lépondil-elle, pourvu (|ue vous lue |irouiel(ie/. dp uie traiter eoninie votre sœur; vous l(Mlevez à la uiéuioiie de votre auii. » l,e (iyprien lui prouiit de l'aire tout ce (|u'elle voudrait. « .\liu inè'uie de vous luieux !.;araiilir de l(uile insulte, ajoula-t-il, je \ous ferai passer poui' ma l'enune. » S'élaut"eud)ar(piés sur une eara(pu' de Catalans, (ui leur doiuia uiu'
|ietite eliandue sur la pi'ilue. Ils avaient demande d'i'tre loL;és dans la même pièce, alin de ne jias d(''nieulir, par leur manière de vivi'e, ee iju'ds avaient a\aiic(''. l'oni' mieuv i''loÌL;nei' les soupriuis, ils eouehèreiit dans le m(''nie lit, tout petit (pTil ('tait. I.e dialile les attendait là, p(nir les ainenei- are cpi'ils n'avaient point prévu lors de leur départ, tneouragés par rohseurité, \)iiv Toceasioii (pii ne |)ouvait être plus coinnuido, et oxeités par la chaleur du voisinage, (pu, conime (Ui sait, ecuumuniipic i\v< l'ori'es plus (pie siiliisantes pour exciter le-- (h'sirs, ils oiddii''rent iuseusildemcul les promesses (pi'ils avaient laites l'ini et Taiitre au jaloux .\nlioche. (.'c ne l'ureiit d"ali(U'(l (pie de h'ijères ai;acei-ies. (Iii en \inl aux caresses, et des caresses à ce (pie vous devine/, aisé-
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nionl. Arrivés à Baffa, (jui était la patrie du niareliancl, ils se déinarièrent, pour la forme seulement; car ils ne passaient pas de jour sans user des privilèges attachés au mariage.
Nouvelle aventure. Pendant l'absence du marchand, qui était allé, pour des affaires, en Arménie, arrive à Baffa un vieux gentilhomme, peu favorisé de la fortune, ayant dépensé prcs(jue tout son bien au service du roi de Chypre; mais homme plein de sagesse et de jugement. Un jour, passant devant la maison (ui logeait Alaciel, il l'aperçut à la fenêtre. l'ra|i|ié de l'éclat de sa lieauté, il s'arrêta un moment pour la considérer, il se ressouvint de l'avoir vue quelque part, sans savoir précisément l'endroit. Alaciel, (jui, dans ce moment même, faisait des réilcxions sur les bizarreries de sa destinée, ignorant (pi'idlc touchait au ternie de ses malheurs, revint de sa rêverie en voyant cet lionunc s'arrêter; et fixant à son tour ses regards sur lui, elle se rappela aussitôt de l'avoir vu autrefois à la cour de son père, dans un état fort brillant. L'espérance de revoir ses parents ou son fiancé se fait aussitôt sentir à sou cœur. Elle appelle le gentilhomme avec d'autant plus de liberté que l'hôte était absent. Antigone, c'était le nom de l'étranger, monte au premier signe, et quand il fut entré : « N'cles-vous pas, lui dit-elle la honte peinte sur son front, n'ètes-vous pas Antigone de Famagoste? — Oui, madame, c'est lui-même que vous voyez. Il me semble, continua-t-il, que je vous connais aussi; mais je ne puis me rappeler précisément l'endroit où je vous ai vue. Y aurait-il de l'indiscrétion à moi de vous demander qui vous êtes? » Se jeter à son cou cl verser un torrent de larmes fut la réponse de la dame. Elle demanda ensuite à Antigone, un peu surpris de cette façon d'agir, s'il ne l'avait jamais vue à Alexandrie. Il la regarde attentivement, et la reconnaît alors pour Alaciel, lille du Soudan, qu'on croyait ensevelie depuis longtemps au fond de la mer. Il voulut se mettre en devoir de lui rendre les honneurs dus à son rang ; mais la princesse ne le souffrit point, et le fit asseoir auprès d'elle. Antigone lui obéit, et lui demanda respectueusement par quelle aventure elle se trouvait là, puisqu'il passait pour certain, dans toute l'Egypte, (pi'elle avait péri depuis plusieurs années dans les Ilots. « Il serait à souhaiter pour moi, s'écria-t-elle, que cela fût arrivé I je n'aurais pas été si bizarrement et si constamment ballottée par la fortune. Ah! si mon père est jamais instruit de la vie que j'ai menée, je suis persuadée qu'il regrettera lui-même, si l'honneur de sa fille lui est cher, que je n'aie point péri dans ce funeste naufrage. » Après ces mots, grands soupirs et larmes de recommencer. « Ne vous affligez point, madame, lui dit Antigone, ne vous affligez point avant le temps. Racontez-moi, s'il vous plait, les événements qui vous sont arrivés, et peul-êire qu'avec l'aide de Dieu nous trouverons un remède à tout. — Je vous regarde comme mon père, mon cher .\ntigone; d'après cette idée, j'aurai pour vous les mêmes sentiments