BERTRAND DUGUESCLIN
L'enfant se tut;^ mais, le premier cri ayant été entendu, un homme vêtu de noir parut tout à coup au milieu des enfants.
— Pouvez- vous bien* battre votre sœur, monsieur! dit cet homme, s'adressant sévère^ ment à Bertrand ; votre sœur plus jeune que vous, plus faible, et que vous devriez protéger^ si quelqu'un l'attaquait !
■— Et, certes, c'est bien ce que* je ferais si un autre que moi la battait, répliqua l'enfant, sans être intimidé par le ton de celui qui lui parlait.
— Et pourquoi alors la battez- vous, monsieur P
— Parce que je suis son maître^ monsieur l'abbé.
— Et si je vous battais, moi qui suis le votre P dit l'abbé.
— D'abord vous n'êtes pas mon maître, je n'en ai qu'un, c'est le seigneur Benauld Duguesclin, mon père ; vous, vous n'êtes que mon précepteur,^ monsieur l'abbé.
— Et je ne le serai bientôt plus, monsieur, répondit le vénérable abbé, d'un air peiné ; car,
^ se tut, was silent,
' Pouvez-voiiB bien, S^ow ean y ou,
s et que tous devriez protéger, <mâ whom you ahottld protect.
* c'est bien ce que, it is ind^ed whaL
* précepteur, tutor.
40 OONTES HISrrORIQUES.
auprès d'un pareil élève/ je perds ma peine et je vole Fargent que votre père me donne pour vous instruire.
— Si vous le volez d'une manière, vous le gagnez bien avec vos sermons, mon cher précepteur, interrompit Bertrand d'un air goguenard ;' car, Dieu aidant, vous ne me les économisez pas.
— Et ils ne vous profitent pas beaucoup, monsieur, car vous ne les écoutez guère.
— Si je ne les écoute pas, je les entends toujours de reste.'
— Certes, monsieur, il est bien dommage* que vous n'ayez pas un peu plus de bonne volonté pour vous instruire, car vous êtes rempli de dispositions naturelles.^
— Prenez donc garde, mon cher précepteur, vous allez vous étrangler ;• quoi, vraiment ! des dispositions naturelles !... regardez donc, c'est moi, Bertrand Duguesclin, à qui vous parlez.
Bertrand Duguesclin, un petit vaurien, un en-
^ auprès d'un pareil élèye, vnth such a pupil» ^ d'uu air goguenard, in a hantering tone.
' de reste, more than enough,
* il est bien dommage, it is a great pity,
' de dispositions naturelles, natural àbility,
* vous allez tous étrangler, you will ehoke.
BERTRAND DUGVESCLIN. 41
tête, un brutal, un mauvais sujet, que sais-je moi ? enfin, toutes les estimables qualités dont parfois vous me gratifiez avec une générosité vraiment sans pareille.^
— Et qui me causent, certes, plus de peine qu'à vous, monsieur.
— Marie, dit Bertrand à sa sœur, prête ton mouchoir à monsieur Fabbé : s'il continue sur ce ton, il va bientôt fondre en larmes, ce cher précepteur.
— Si encore vous aviez du cœur, monsieur, on pourrait espérer faire de vous quelque chose.
— Ah ! je n*ai pas de cœur ; voulez- vous bien m'expliquer ce que c'est que du cœur,* mon précepteur P
— C'est d'abord d'aimer ceux qui vous aiment, monsieur.
— C'est pour ça que^ je n'aime personne, parce que personne ne m'aime, répondit Bertrand d'un ton sombre.*
— Et comment voulez- vous qu'on* vous aime,
^ sans pareille, unequalUd,
' Youlez-Yous .... cœur, «7(7/ you he good enough to explain to me what having a heart tneans.
s C'est pour ça que, ihat iê the reason why,
^ d'un ton sombre, in a sullen tone,
8 Et comment youlez-yous qu'on, And how ean you expect any ane.
monsieur ! vous n'avez d'autres plaisirs que de faire du mal, d'autre passe- temps que de tourmenter les domestiques, que de faire crier votre sœur et votre frère, que de maltraiter quiconque se trouve plus faible que vous ; il suffit que Madame votre mère désire une chose pour que vous fassiez^ le contraire; enfin vous êtes si méchant, qu'il n'y a pas à deux lieues à la ronde de^ ce château un enfant du village qui, vous voyant, ne s'enfuie à votre approche en criant à ceux qu'il rencontre : — Fuyons, fuyons ! voici M. Bertrand, le fils à monseigneur; fuyons, car il est si mauvais, qu'il nous ferait du mal ! Personne ne peut vous souffrir, monsieur.
. Ça m'est bien égal,^ dit Bertrand eu faisant une grimace horrible.
— Begardez-vous donc à, quelque miroir, monsieur ; vos cheveux mal peignés couvrent votre front ; vos habits sales, déchirés, un de vos pieds chaussé* et l'autre nu, votre visage
^ il suffît que .... vouç fassiez, it is çnough for yam mçth&r to iviah a thingfor pou to do,
2 à deux lieues à la ronde de, ivithin two hague$ round,
' ça m'est bien égal, IdovCt carç.
* chaussé, coveredf from " chaussure," anything which covers the foot.
BERTRAND DUGTTESCLIN. 48
meurtri, tos maina noiree de poussière; voua avez l'air d'un petit mendiant, monsieur.
- — Eh bien, tant mieux !^
— Est-ce ainsi que l'on répond, et, au lieu de rester ici à faire du mal, ne feriez-vous pas mieux d'aller vous nettoyer, et puis de venir prendre votre leçon de lecture ? Savez-vous qu'il est honteux, à votre âge, bientôt, huit ans, de ne pas savoir encore épeler les lettres de l'alphabet P
— Merci, ça m'ennuie d'* apprendre à lire.
' — Ça m'ennuie bien plus de vous renseigner.
— Alors pourquoi le faites-vous ?
— Parce que c'est mon devoir, monsieur, et que, dans cette vie, il faut que chacun fasse' son devoir.
— Est-ce que j'ai un devoir à remplir, moi ?
— Certainement, monsieur : si le mien est de vous enseigner, le vôtre est d'aiq)rendre.
— ' C'est fort différent ; vous, vous êtes payé pour m'enseigner, mais moi, je ne suis pas payé pour apprendre.
— Pardonnez-moi, monsieur ; seulement il
^ tant mieux, sa mueh thebeiter,
2 ça m'ennuie de, It wearies me to,
* il faut que chacnn fasse, every one muai do.
y a une difEBrence. Quand j'ai fait mon devoir auprès de yous, on me paye avec de l'argent ; et vous, si vous faisiez le vôtre, vous vous trouveriez bien payé et bien récompensé, je vous assure, par le contentement que vous éprouveriez, et par celui que vous feriez éprouver aux autres.^
— Bast ! ce sont des bêtises, tout ça,' monsieur le précepteur ; et puis quand mème,^ je ne veux faire éprouver de contentement à personne.
— Et pourquoi cela, monsieur P
— Parce que tout le monde me hait, et que je hais tout le monde.
— Savez-vous pourquoi tout le monde vous hait, monsieur ?
— Oui, répondit Bertrand, en poussant un profond soupir; oui, car je suis laid, laid à faire peur.*
— La laideur n'est pas un défaut, monsieur ; ce n'est pas la laideur du visage qui fait qu'on vous aime ou qu'on vous hait ; ce sont les bonnes ou les mauvaises qualités que vous possédez; la méchanceté, l'entêtement, la paresse,
^ que TOUS .... autres, tohieh you wouid mahe othera fiel, ^ Bast ! ce sont .... tout ça, AH ! thafs ail nonsensa. ' et puis quand même, and then^ moreover.
* laid à faire peur, ufffy enotêgh io frightm one.
BERTRAND DUOUESCLIK. 45
enlaidissent bien plus on visage qu'un nez plus ou moins gros, qu'un œil plus ou moins grand ; croyez- Yous que ce soit à cause de cela que le seigneur Duguesclin, votre père, dësolé^ de voir Taîné de ses fils annoncer d'aussi mauvaises dispositions, ait dit en partant:' — " Voici un garçon qui fera peu d'honneur au nom qu'il porte; autant vaudrait qu'il fût mort en naissant,^ que de souiller le nom de son père, comme il le fera sans doute."
— Ah ! mon père a dit ça ! s'écria le petit Duguesclin le front rouge, les dents serrées, les poings fermés ; mon père a dit ça ! eh bien, je veux devenir encore plus méchant que je ne le suis ; je veux faire encore plus de mal,* et, puisque personne ne m'aime, au moins on me craindra.
— Alors, monsieur, recevez mes adieux.
— De bien grand cœur,^ allez.
— Je vous quitte le cœur serré.'
— Et moi, je vous vois partir le cœur joyeux.
^ désolé, ffrieved,
' ait dit en partant, taid in siartmç.
> autant yaudrait .... naissant, it wouîd be hetter that he had died ai his birth, * faire encore pins de mal, do stitt more hartn, B De bien grand cœnr, With ail my heart, ' le cœnr serré, with a grieved heart.
46 CONTES HiSTORi<)TJSS.
— Puissé-je vous revoir un jour changé à votre avantage !^
— Et moi; puiâsé-je ne vous revoir jamais !
Fendant ce colloque^ le frère et la sœur de
Bertrand Duguesclin étaient allés retrouver^ leur mère, et le précepteur, se retirant à pas lents, laissa bientôt Bertrand tout seul, livré à de sombres^ réflexions, et boudant, la tête basse, dans un coin du somptueux salon.
Cette petite scène se passait au château de la Mothe-Broon, près de Kennes, en 1322.
La cloche du dîner sonna peu de temps ajnrès, et réunit toute la famille dans la salle à manger. Bertrand s'y rendit le dernier, Tair enc(»:e plus sombre, de plus mauvaise liumeur^ que d'habitude ; sa mère, son frère, et sa sœur étaient assis quand il idla prendre sa place à table.
— Votre précepteur est parti, monsieur, lui dit la dame Duguesclin de prime abord,^ d'un ton triste et froid.
^ Puissé-je .... ayantage, May Isee you iwprovtd «ne day.
^ étaient allés retrouver, had gone bock to, s livré à de sombres, çiven up to gloomy, * mauvaise humeur, iU-tempered^ ^ de prime abord, atJir»U^
BERTRAND DUGXJESCLIN. 47
— Eh bien, tant mieux ! répondit Bertrand en mangeant la soupe si vite et si goulûment, que la moitié du bouillon qui débordait sa cuiller baignait son menton et découlait de là sur ses habits.
— Vous me causez beaucoup de chagrin, monsieur, reprit la dame Duguesclin, oubliant de servir les plats que les domestiques posaient sur la table, tant^ la conduite de son fils la peinait. — Votre père, en partant, parlait de vous exiler, de vous envoyer au loin;* ma faiblesse pour vous m'a fait diffirer cette pimitîon. . . Je serai bientôt forcée de la mettre à exécution, monsieur.
Bertrand ne répondît rien; les yeux fixés sur un plat de pigeons en compote,^ placé en face de lui, il n'était occupé qu*au moyen* d'en faire arriver un dans son assiette, sans trop se brûler les doigts; au moment que sa mère finissait de parler, crac, elle vit un pigeon sauter du plat dans l'assiette de son fils, en laissant ime longue trainée de sauce sur la nappe toute blanche.
^ tant, 80 deeply, * au loin, abroad.
' en compote, stewed,
^ il n'était .... moyen de, the otUy ihing ihat troubUd him was io.
48 OONTBS HISTORIQUES.
— Eh bien, que faîtes-vous ? lui dit-elle ; ne pouvez- vous attendre que je vous serve ? voyez votre frère, votre sœur, tous les deux plus jeunes que vous, et qui se conduisent mieux que vous. . . Je vous défends dorénavant de toucher à aucun plat, monsieur.
Toujours sans répondre à sa mère, Bertrand se mit à mordre à même le pigeon, le déchirant à belles dents.^
— En vérité, monsieur, vous me faites honte, lui dit sa mère; ne pouvez- vous manger plus proprement ? — Comtois, dit-elle à un valet qui se tenait derrière Bertrand, découpez la viande de monsieur et servez-le.
— J'ai fini, dit Bertrand.
— Enlevez cette assiette. Comtois. Et que cela n'arrive plus,^ ajouta-t-elle à son fils.
EUe n'avait pas fini cette recommandation, qu'une main de Bertrand se trouvait dans un plat de beignets^ au sucre, et l'autre dans un
^ se mit à mordre .... dents, began to bite mto the piçê^n itselff tearinff it with ail his might,,
3 Et que cela n'arrive pins, and do not let ihat happen another Urne.
> beignets, appk/ritterê.
BERTRAND DUOUESCLIN. 49
saladier de laitue romaine tout assaisonnée.^
— Vous ne m'avez donc pas entendue, Bertrand P dit la dame Duguesclin avec émotion.
Bertrand porta une couple de beignets à sa bouche, quelques feuilles de salade, et les deux mains reprirent incontinent' le chemin du plat et du saladier.
— - Sortez, monsieur ! s'écria la dame Duguesclin courroucée, sortez, et ne reparaissez à mes yeux qu'avec ma permission !
— Je sortirai quand j'aurai dîné, répondit Bertrand la bouche pleine et continuant toujours le même manège.'
— Sortez, encore une fois I répUqua la dame Duguesclin, irritée de la désobéissance de son fils, sortez! Comtois, enlevez monsieur, portez-le danâ sa chambre, enfermez-le, et rapportez-moi la clef.
— Qu'il ne me touche pas !^ s'écria Bertrand les yeux enflammés ; qu'il ne me touche pas !
— Faites ce que je vous ordonne. Comtois, dit la dame.
— S'il m'approche, je lui passe mon cou-
^ laitue romaine tout assaisonnée, ready drested cot-lettuee.
' reprirent incontinent, wmU haeh straighi to,
> manège, manœuvring,
* Qa'il ne me touche pas ! Let Ait» not toueh me !
teau dans le ventre^ dit Bertrand, saisissant un couteau de table et en tenant la pointe du côté du valet.
Mais celui-ciy peu ému de cette menace, passa tranquillement derrière l'enfant, et, lui saisissant le bras au moment où il s'y attendait le moins,^ il le désarma aisément. Alors la fureur de Bertrand ne connut plus de bornes :
tirant la nappe à lui, et amenant ainsi tout ce qui se trouvait dessus,^ plats, viande, sauce, fruits, verres, eau, vin, tout tomba pêle-mêle au milieu de la salle. Surprise d'un tel acte de démence, la dame Duguesclin se leva de table, et, serrant contre son sein ses deux autres enfants, que la peur de Bertrand et le vacarme des plats, qui se heurtaient et se brisaient sur le carreau,^ rendaient muets et pâles, elle s'écria, les larmes aux yeux :
— mon Dieu ! il faut que,* sans le vouloir, je vous aie bien offensé, puisque vous m'avez envoyé dans votre colère un pareil enfant. Mon
^ où il B*y attendait le moins, when he leaat expeeted it.
> amenant ainsi .... dessus, bringing thua doum everything that ioas upon it,
3 qui se heurtaient .... carreau, tohieh knœked agaittêt each ' other and broke on ihe Jlag-stonei,
^ il faut que, it must he that.