‹ Contes historiquesChapitre 5 sur 8 · BERTRAND DU6UE8CLIN · texte numérisé non relu

BERTRAND DU6UE8CLIN

yeux baignés de larmes et serrant dans ses bras deux enfants effirayés; plus loin, des valets stupéfaits, et enfin, dans un coin, la tête basse, tout rouge, tout honteux, et haletant, un enfant mal mis,^ sale, à moitié habillé.

•^ Sœur Marthe ! dirent enfin les deux plus jeunes enfants, quittant les bras de leur mère et courant à la religieuse.

— Tous venez dans un bien triste moment, ma sœur, dit la dame Duguesclin d'un air peiné.

— Mais pas mal à propos,^ j'espère f de* manda sœur Marthe.

— Impossible, ma sœur, impossible ! répondit la dame avec effusion.^ Au reste, jamais je n'eus autant besoin de consolation, jamais je n'eus autant de chagrin.

— En effet, reprit la religieuse, vous êtes pâle, émue, vous tremblez; votre main est brûlante, des larmes roulent dans vos yeux. . . Madame, le seigneur Duguesclin. . .

^ mal mit, badlp dre$9$éL

^ Mais pas mal à propos, BtU not at the icrong moment.

' arec effusion, with warmtk^

54 COin?ES HTSTORIQrES.

— Se porte bien/ Dieu merci ! répondît la dame.

— Alors, reprit la religieuse regardant autour d'elle. . .

— .Vous êtes eflfrayée de ce désordre, ma sœur? reprit la dame; que serait-ce donc si vous en connaissiez la cause ?

— Ce n'est pas cela qui m'occupe,* répondit sœur Marthe ; c'est cet enfant, ajouta- t-elle en désignant du doigt ^ Bertrand ; quel est-il P

La dame Duguesclin baissa la tête en soupirant, et les domestiques, voyant qu'on ne leur donnait plus d'ordres, se retirèrent en emportant les débris du diner.

— C'est un enfant bien méchant, dit la dame après un moment de silence.

— Bah ! dit la religieuse, en souriant et en s'approchant de Bertrand ; bah ! est-ce qu'à cet âge-là on est méchant ? ^

— Aussi bien qu'au vôtre ! répondit Bertrand en fronçant les sourcils.^

^ se porte bien, ta wtll.

* qui m'occupe, whieh troubles me.

s en désignant du doigt, pointing with kerflnger to.

* Bah ! . . méchant ? nonaense, how ean one he wieked ai thai âge f .

* en fronçant les sourcils, knitiing hie hrotos.

BERTRAND DTTGVESCLIN. 55

— Mais au mien on ne l'est pas, mon enfant, répondît la religieuse avec douceur. Voyons, approchez- vous, quittez votre coin, mon petit ami.

— Je ne suis l'ami de personne ! répondit Bertrand durement.

— Mais moi, voulez- vous que je sois ^ votre amieP

— Yous, laissez-moi tranquille ! dit Bertrand en tournant le dos à sœur Marthe.

— Ce n'est pas poli, ce que vous faites là, dit la religieuse.

— Ah ! vous aussi vous allez faire de la morale,^ comme monsieur mon père, comme madame ma mère, comme monsieur mon précepteur !

— Non, je ne veux pas vous faire de la morale, car j'imagine que vous n'en avez pas besoin, que vous êtes sage, obéissant.

— Savez- vous, madame la religieuse, que je ne souffi'e pas qu'on se moque de moiP^ répliqua Bertrand avec hauteur.

' Toulez-yous que je sois, iviU you Ut me be, ' YOUS aUez faire de la morale, you are going io lecture, ' que je ne 80uffre# . . . moi, that I do not allow people to laugh ai me. *

56 OOITTES H1ST0RIQUS8.

— Dieu m'en garde, mon ami.

— Et que ceux qui Tosent, je leur donne des coups de bâton.

Et Bertrand, ramassant à terre un morceau de bois, le brandit en Tair.

— Laissez-le, ma sœur, il vous fera du mal, dit la dame Duguesdin.

— Je l'en crois incapable, dit la religieuse, s ayançant toujours vers Bertrand. Quand elle en fut tout près, elle prit sa main et écarta les cheveux qui lui couvaient le &ont et les joues, et, le regardant attentivement, elle dit :

— n y a dans la physionomie de cet enfiEmt quelque chose de noble et de caractéristique; ou je me trompe Ibrt^ ou il se distinguera un jour ; sa physionomie est heureuse : ce sera un grand capitaine, ce sera un des hommes les plus illustres de son siècle.

En écoutant cette prédiction, la dame Duguesclin poussa un profond sou^âr.

— Hélas I bonne sœur, lui dit-elle, c^ enfant est bien loin d'avoir jamais ime destinée aussi heureuse que vous la lui prédisez ; malheureusement c'est mon enftuit..,

— Votre enfant ! interrompit sœur Marthe avec étonnement ; et où. le teniez- vous donc

BBBTRAKD D17GUESCLIN. S7

caôhé ? Depuis le temps que je yieus tous voir, voilà la première fois que je l'aperçois.

-«• Que Toulez-youSy ma bonne dosur ! il est d^QB si mauvais naturel,^ que, quoique mon fils, et mon fils aine, j'ai honte de lui, de le voir, de le montrer ; je le fais sortir du' château quand fl me yieat des mites dont je tiens à consarver^ l'estime. Cet enfant ne se plaît qu'à faire du mal,^ et j'ai grand peur que tôt ou tard il ne déshoncHre sa feunille ; je prie Dieu matin et soir de le readre meilleur, mais rien ne peut le corrige, ni sévérité, ni caresse ; il fietit tant de méchancetés^ que souvent son père quitte le château pour n'avoir pas à le punir ; et moimême, ma scBur, je sens qu'un pareil enfant p^rd tous les jours démon amour... Tous avez été étonnée, en entrant chez moi, du désordre qui y régnait ; écoutez, je vous prie, ma bonne sœur, la conduite de cet enfant, et jugea vousmême s'il ne mérite pas la punition que je veux lui infliger.

^ il est d'un n manTais naturel, heis ofto had a ditpoiitùm, ' je le fais sortir do, I tend Mm aun^f /rvm* s je tiens à eoneerrer, I ear^ U jMreiervê, * ne iê plaît qu'à ftûre du mal, enip iakts pU«uur$ in domg miiehirf.

Alors la dame Dugaesclin raconta la scène que vous savez, mes enfants.

Quand elle eut fini de parler, la religieuse, qui l'avait écoutée très-attentivement, se tourna vers Bertrand ; et, le voyant honteux et confus, elle se rapprocha de lui.

— C'est mal,^ mon enfant, lui dit-elle avec douceur, c'est mal, et je suis certaine que vous le sentez aussi bien que moi: il est beau de faire le maître, mon fils, mais c'est d'abord à son caractère qu'il faut commander.^ Il est naturel de s'indigner quand on vous inflige une punition, mais il est noble de ne pas la mériter, et je crois que vous l'avez méritée ; au reste, voyez-le vous-même, l'expression de vos traits ne peut tromper. Je le répète, vous serez im jour im homme remarquable, commencez dès ce moment à accomplir ma prédiction. Je prie madame votre mère de ne pas insister pour vous punir ; je vous prie, vous, d'accepter votre punition si vous vous croyez coupable.

Laissant tomber le bâton qu'il avait à la

^ C'est mal, It is wronç.

2 il est beau .... commander, ii ia grand to aet the part of the maateTy my aon^ but it is on^s tempêr that <m$ must Jint maater.

BERTRAND DUGUESCT.IN. 59

main, Bertrand s'achemina^ vers la porte sans rien dire.

— Où allez-vous donc P lui demanda la religieuse, courant après lui et le retenant' par la main.

— Je vais au cachot, madame, mais je veux y aller seul, j'en sais le chemin, répondit Bertrand, cachant sous un ton dur les larmes qui le gagnaient.^

— Et maintenant, je prie madame votre mère de vous faire grâce,* répliqua la religieuse en le baisant au front; vous êtes un noble et généreux enfant.

— Et c'est de grand cœur que je lui pardonne, dit la dame Duguesclin prenant Bertrand dans ses bras et Tembrassant avec tendresse. Je serais une bien heureuse mère, si mon fils le voulait.

— A compter de^ ce moment, je vous le promets, madame, répondit-il d'un air si doux, si soumis, que sa mère, toute réjouie, l'embrassa une seconde fois.

^ s'achemina, took the road,

2 le retenant, holding him bock*

' qui le g^agnaient, icMeh overeame him.

* de vouB faire grâce, toforgive you.

• à compter de, frmn.

60 CONTES HiSTORIQXTBS.

— Et à Compter de ce momenty je réponds de son avenir ! s'écria la religieuse avec ezal* tation ; votre fils vous fera honneur» madame.

— Je vous crois, ma sœur» dit la dame Du* guesclin avec émotion ; je vous crois» il est si doux de croire ce qu'on désire ! Mais, je vous en prie, revenez souvent entretenir»^ par vob douces paroles» les bonnes dispositions de mon enfant; voyez» depuis un moment que voua êtes ici» voycB, ce n'est plus le même !'

— Le fruit qui ne mûrit jamais ne vaut rien»

répondit Bertrand profondément frappé de la prédiction de la religieuse» mais odui qui mûrit tard e^ toujours bon.

Quelques jours après» le seigneur Duguesdlin revint de son v<^age» et le premier objet qui frappa ses yeux en se mettant à table,' ce fut son fils aîné» qu'il eut peine à reconnaître. Sa mise était propre et soignée;^ ses cbeveux»

bien peignés et frisés» ne grossissaieiit plus sa tète de leur ébouriffage.^ Ses mains étaient

> entretenir^ ke^ up,

3 ce n'est plus le même, kêi»m h»§$r tk^ «mm. ' en se mettant à table, m Htting dmon te iêUe, * sa mise était propre et soignée, hit drêêê waa eiean andneat, ^ ébouriffage, a made-np word firom ** éboiurilfê»*' meaning diêhiveUed,

BEBTRAKD DVOUBSGLIK. 61

lavées; puis, à table^ il se oonduifiit si bien, mangeant proprement, ne répondant que lorsqu'on lui parlait, ne demandant im service aux domestiques que poliment ; bref, la surprise du seigneur allait en croissant ; il lui fit quelques questions, auxquelles Bertrand répondit avec respect et soumission; puis, après dîner, il le vit jouer avec son frère et sa sœur, sans les faire crier comme il le &isait Habituellement ; bien mieux,^ il leur cédait quelquefois. De joie, le seigneur Duguesclin conduisit son fils dans ses écuries, lui fit cadeau d'un petit cheval, et lui donna tme première leçon d'équitation.*

Je viens, mes cbers enfants, de vous montrer' Bertrand Duguesclin à huit ans, bien maussade, bien méchant, aussi méchant même qu'on peut Tétre à cet ftge, et puis changé soudainement par quelques paroles pronostiquées i>ar xine bonne religieuse. Plus tard> il devint un des plus grands capitaines de son temps, et, dans toutes ses rencontres avec les ennemis de son pays, il se couvrit toujours d'une gloire nouvelle. Charles V, roi de France, voulant le récom-

1 bien mieux, mueh more,

* équitation, honemanahip,

' Je Tiens de tous montrer, I havejuat shoum y<m.

penser dignement, Téleva au grade de connétable, la plus haute dignité militaire de cette époque. Aussi admirable par ses vertus que par son talent et son courage, il acquit non-seulement l'estime de ses concitoyens, mais encore il sut conquérir^ celle des Anglais qu'il combattait. Il mourut au siège du château de £.andon. Le gouverneur de cette forteresse, apprenant le malheur que pleurait l'armée tout entière,^ vint s'incliner devant le cercueil d'un aussi noble et aussi généreux ennemi. Duguesclin, un des plus beaux noms dont s'enorgueillisse l'histoire française, fut l'amour et le modèle de ses contemporains, qui avaient trop de bonnes qualités à admirer en lui, pour jamais s'apercevoir de sa laideur.

Quant à lui, jamais il n'oublia, assure-t-on, la prédiction de sœur Marthe et l'heureux changement que cette prédiction apporta à son humeur et à son caractère.^

^ il sut conquérir, he knew hoto to eonquer, 2 apprenant .... entière, hearinç ihe mùforiune for whick the whole army tvept.

^ caractère, disposition.

GUILLAUME DUPUYTREÎf

PREMIER CHIRURGIEN DE l'hOTEL-DIEU.

GUILLAUME DUPUYTREIf

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