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PREMIER CHIRURGIEN DE L* HOTEL-DIEU

En 1785^ le 10 mai au matîn^ une bande joyeuse d'enfants des deux sexes se réunit sur la place principale du village de Pierre-Buffière, situé dans la Haute- Vienne. La plupart sortaient des maisons qui entouraient la place, les autres arrivaient en courant d'endroits plus éloignés^ du village, quelques-uns venaient de la campagne. Après s'être rangés deux à deux,^ ces enfants partirent ainsi, du centre de la place, s'acheminànt vers une petite maison blanche touchant à l'église et lui appartenant probablement. Au moment oii ils se mirent en

^ plus éloigpiés, more distant.

2 Apres s* être rangés deux à deux, A/ter having plaeed themaelvei in couplée,

66 œNTES HISTORIQUES.

marche/ on put aisément remarquer que chaque petit visage, mutin ou railleur, ou grondeur, devenait grave, sérieux, même pensif.

C'est qu'ils allaient à l'école, chez le curé' de Pierre-Buffière, et que pas un d'eux, les petits farceurs qu'ils étaient, ne savait un mot de la leçon du catéchisme du jour.

A mesure qu'ails approchaient de l'église, ils passaient devant une pauvre chaumière, sur le seuil de la porte de laquelle un petit garçon, âgé de sept à huit ans, était assis, en faisant la moue,* de l'air d'un enfant qui retient ses larmes.

— Adieu, Guillaume, disait chacun en défilant devant lui; mais dans cet Adieu^ Cfuil-laume, il y avait un tel accent de raillerie, chaque petite bouche exprimait si bien une pitié insultante, chaque regard narguait si clairement l'enfant assis, que celui-ci, retenant les larmes que ces deux mots appelaient^ dans ses grands yeux bleus, ne leur répondait que par une grimace, ou la menace de son

^ où ils se xmrent en marche, when theg/f set out, ^ chez le curé, ai ihe hottse qf ihe vicar, ' A mesure que, In proportion a#.

^ en fiiisant la moue, m pimting, ^ appelaient, brouçht.

GUILLAUME DUPUYTRBN. 67

poings si Tadversaire en valait la peine^^ ou bien par le silence expressif du reproche, si ces mots ayaient été prononcés par une petite fille.

AdieUy Guillaume ! répéta*t^ili lui aussi, quand le dernier couple d'enfants eut disparu derrière la porte du curé maître d'école; AdieUy Guillanme! Vilains enfants!^ au lieu de dire: Allons, Ouillaume! Je les déteste, ces enfants-là.

Et, se levant impétueusement, il s'élança dans l'intérieur de la chaumière.

Une jeune femme, maigre et pâle, était assise devant un foyer, au feu duquel bouillait un?e marmite; elle avait sur ses genoux une petite fille attachée à son sein : elle jetait alternativement un regard sur sa fille et un regard sur les herbes qui remplissaient la marmite.

*— Maman, dit Guillaume étourdiment, vous ne voulez donc pas m'envoyer à l'école avee les autres enfants ?

Pourquoi ? lui demanda sa mère.

— Pouvez- vous faire une pareille question, maman P dit l'enfant ; pour apprendre à lire, donc.

> en valait la peine, waa toorth the trouble, ' Vilains enfants, Naughty ehildreiu

— Tu sais que je te donnerai des leçons quand tu le voudras^ Guillaume.

— Je ne puis apprendre avec vous, maman, vous êtes trop douce ; que je lise^ bien ou mal, vous êtes toujours contente; non, vous n'êtes pas un bon maître : un bon maître se fait craindre, et moi je ne vous crains pas du tout ^. . . Je vous en prie, maman, envoyez-moi à l'ëcole chez M. le curé ; voilà un bon maître, ça, tous les enfants out peur de lui.

— Tu crois donc, Guillaume, que pour être bon maître il faut être méchant ?

— Vous ne me comprenez pas, maman ; ce n'est pas méchant, que je veux dire, c'est sévère. Tenez,^ par exemple, quand il passe \m régiment, vous avez dû remarquer,^ maman, comme le général parle aux soldats, comme les soldats craignent le général et en ont peur ; eh bien, po\ir ça, ça ne veut pas dire^ que le &:énéral soit méchant : mais ie parie qu'il est

le parie, maman.

— C'est très-possible, mon fils.

^ que je lise, uhei.her I rêod.

» du tout, at ail. » Tenez, There.

* TOUS ayez dû remarquer, you must hâve notieed.

' ça ne Teut pas dire, ihat do$» not mean.

— Puisque c^est possible^ maman^ envoyezmoi à l'école.

La mère sourit tristement et répondit :

— Pour t'envoyer à Técole, Guillaume, il faudrait la payer.^

— C'est juste, maman*

— Pour la payer, Guillaume, il faut avoir de l'argent, et ton père n'en a pas.

— Mon père n'a pas d'argent ? eh ! pourquoi n'en gagne-t-il pas comme les autres paysans du village?

— Ton père n'est pas un paysan, Guillaume ; il était, quand tu vins au monde, avocat au parlement, il a perdu sa place. Tu es trop enfant pour que je t'explique cela ; tout ce que je puis te dire, c'est qu'il est resté sans fortune, et que ce n'est qu'à grand'peine * que nous pouvons payer le loyer de cette misérable chaumière et vous procurer du pain,

— Savez- vous que c'est bien triste, ce que vous dites là,^ ma mère ?

— Très-triste, mon enfant.

^ il faudrait la payer, it tcould he neeesaary topayfor it, 3 et que ce n'est qu'à grand'peinei and that it is only with diffieuUy,

' ce que tous dites là, whai you are sayiny.

70 COKTES HISTORIQUES.

— Ainsi nous sommes pauvres P

— Très-pauvres.

~ Et comment faudrait-il faire ^ pour dev^oir riohe?

— C'est à la volonté du bon Dieu, mon fils !

— Etes-vous bien sûre de cela, maman ?

— Dieu peut tout, mon fils ; douter de sa puissance est le plus grand des péchés.

— Je n'en doute pas, maman ; mais alors pourquoi ne lui demandez- vous pas la richesse f

— Dieu sait mieux que nous ce qui nous convient,* mon fils.

Guillaume secoua sa petite tète blonde et répliqua :

— Mais que lui demandez- vous donc dans vos prières ?

— D'abord la santé de ton père, la tienne, et celle de ta petite sœur Henriette.

— Et certes on ne peut nier qu'il ne t'éooute,' maman, car nous nous portons très-bien, tous les trois, et toi par-dessus le marché.*. . . Moi, je ne sais pas trop^ ce que je lui dis,

^ Et comment faudrait-il faire. And what tnust be done,

' ee qai nous convient, what ts auitabkfor us,

3 qu'il ne t'écoute, that he does litten tù you.

^ et toi par-dessus le marché, and you inio the bargain.

B je ne sais pas trop, Idonoi know vêry weiL

GUILLAUME DUPUYTRBN. 71

au bon Dieu^ parce que tu xûe fais prier en latin, et que je ne comprends pas le latin ; mais, à commencer d'aujourd'hui, je Vais lui demander en français de me rendre riche ; je le lui demanderai le matin, je le lui demanderai le soir, au milieu de la journée, à toutes les heures ; je le lui demanderai si souvent, si souvent, qu'il faudra bien qu'il me l'accorde;^ et, tiens, pas plus tard qu'à préseut, je vais le lui demander tout de suite.

Et Soudain Guillaume, se mettant à genoux devant une image du Christ suspendue à la miu*aille, joignit ses petites mains, et dit :

" Mon Dieu ! faites-moi riche, bien riche ; *' mon Dieu ! faites-moi riche, bien riche ; mon " Dieu ! faites-moi riche, bien riche !" — Là, j'ai fini, ajouta-t-il en se relevant; tout à l'heure je recommencerai.

— Eh bien, c'est toute ta prière P lui dit sa mère ; tu ne demandes pas à Dieu de te rendre sage,^ de te faire grandir ? tu ne lui demandes pas une bonne santé pour ton père, pour moi, pour ta sœur ?

— Oh ça, c'est parfaitement inutile, répon-

1 qa'il faudra . . é . l'aoeorde) ihat he nmai çrant it me,

2 de te rendre sage, to make you ffood.

dit Guillaume d'un petit air capable;^ — il ne faut pas ennuyer le bon Dieu en lui demandant trop de choses à la fois ; qu'il me donne d'abord la richesse, et je le tiens quitte du reste.

— Sans la santé, mon fils, la richesse est peu de chose.

— Quand on est riche, on achète la santé,

— Ça ne se vend pas, mon fils.

— Maman, je n'aime pas que tu me dises un jour tme chose et puis le lendemain une autre ; tu fais comme moi, quand je dis que je suis fatigué pour ne pas aller ramasser du bois mort dans la forêt, et que je dis au même instant que je ne suis plus fatigué, parce qu'il s'agit de* jouer avec mes camarades.

— Tu ne sais ce que tu dis, Guillaume, dit la pauvre mère allant coucher sa petite fille qui-'s'était endormie sur ses briw.

— Là. . . l'autre jour, il y a bien longtemps, quand papa était malade, n'as-tu pas dit : — Ah ! si j'avais les moyens de payer un médecin, mon pauvre mari serait bientôt rétabli !*

1 d'an petit air capable, unih a little important look, 3 parce qu'il s'agit de, bêcaute the question is about. 3 rétabli, rettored to health.

— Oui ; eh bien, qu'est-ce que ça prouve ?

— Ça prouve que M. Mayaudon^ le médecin, vend de la santé, et que, si tu avais eu de l'argent, tu lui en aurais acheté pour papa.

— C'est bien, c'est bien, tais-toi; tu me casses la tête avec ton bavardage, et tu vas réveiller Henriette, qui n a pas dormi de toute la nuit.

— Mon Dieu ! que c'est ennuyeux, les mamans ! dit Guillaume en colère ; ah ! quand je serai grand, bien grand comme M. le curé et comme le bedeau, et que j'aurai de belles cabanes, de beaux habits des dimanches pour tous les jours,^ et puis beaucoup, beaucoup de sous, beaucoup, beaucoup de liards, on ne me dira plus : — Tais-toi, tu me casses la tête.

— Et qui te donnera tout ça ? lui dit sa mère, riant de son air mutin.

— Qui ? le bon Dieu, donc ! et, s'il ne veut pas, j'en gagnerai.

— Et que feras- tu pour ça, petit gamin ?

— D'abord, je ne me ferai pas avocat au parlement, comme mon papa, car ça ne lui a rien rapporté;* je ne me ferai pas paysan

1 de beaux habits. . . .jours, ^ft« Stmday clotheafor wery day, ' car ça ne lui a rien rapporté, for it has not hrought him anythiny.

comme Gragot, Noblet, le père Oîstron, car ça ne fait pas devenir riche ; je ne ramasserai pas du bois mort comme je le fais, je ne travaillerai pas au jardin pour planter des choux, comme fait papa : des choux, ça fait la soupe, je le sais bien, mais ça ne paye pas le maître d'école à Guillaume.

— Pauvre enfant ! tu as bien raison,^ dît la mère en soupirant.

— Je le sais bien, que j*ai raison. Ecoutez, maman, je ferai comme M. Mayaudon, je me promènerai toute la journée avec une belle canne à la main; j'entrerai dans toutes les maisons, et, quand un homme me dira : *^ J*ai mal à la jambe,''' je lui donnerai une petite bouteille où il y aura de l'eau, mais pas de l'eau de la fontaine, non, une autre eau; ou bien de la poudre dans un petit morceau de papier ; et je lui dirai avec une voix bien claire et bien lente : " Prenez ça, mon ami, demain je reviendrai en savoir les effets." N'est-ce pas, maman, que c'est comme ça qu'il dit, M.

Mayaudon P et puis on lui donne de l'argent.

^ tu a» bien rakon, you are guite right.

2 J'ai mal à la jambe, / hai>9 tomUking the matt^r unth my leg.

GUILLAUME DUPUYTREX. 75

A ce moment, Guillaume fut interrompu par les cris joyeux des enfants qui sortaient de classe^ et se répandaient sur la petite place en sautant, gambadant, s'appelant les uns les autres. — Ho ! hé ! Eichard ! — ^Ho ! hé ! Louis ! — ^Ho ! hé ! Michel I— et puis d'autres noms encore ; mais je ne peux vous les répéter tous les uns après les autres, mes petits amis, car ils rempliraient le livre à eux seuls,^ et il n'y aurait plus de papier pour achever mon his* toire, qui est véritable, et non pas inventée à plaisir, comme font tous mes confrères les auteurs, ce qui est très-mal de^ leur part.

Donc, ils étaient tous à jouer, et Guillaume avec eux, la plupart aux barres,^ les autres à la eligne-mtMetie,^ -— quelques-uns au homhon et beaucoup au cheval fondu^ lorsque, tout à coup, celui qui faisait le cheval, au lieu de baisser scm corps pour que son camarade pût sauter par-dessus, le releva, se mit à écouter, et tout à coup s'écria : — " Un régiment ! un régiment ! '*

1 qui sortaient de classe, wha wers eommg oui oftehool,

' à eux seuls, hy thetnaélvea»

s ce qui est très mal de, wkich U very wrong on.

* barres, prisoner's bars.

B cligne-musette, hide and aeek.

8 cheval fondu, leap-froff.

76 CONTES HISnOBIQ17BS.

Effectivement, le son d'une marche guerrière et lointaine se faisait entendre, accompagnée du piétinement d'un grand nombre de chevaux et d'un certain bruissement de fers qui semblaient battre la mesure.^

Bientôt un beau régiment de cavalerie parut sur la hauteur, et les enfants, émerveillés, se rangèrent en haie^ le long des maisons, en ouvrant de grands yeux pour mieux les voir arriver.

Le régiment avançant au petit trot et le bruît de la musique allant toujours en croissant, la grosse caisse, les timbales, les trompettes, les cors, les pavillons chinois, les trombones, la flûte jointe au fifre, mis en branle à la fois,^ firent bientôt un tel tintamarre, que tous dans le village, bêtes, gens et petits enfants, furent en émoi ; les habitants accoururent aux portes, les chiens aboyèrent, les ânes ruèrent en brayant,* jusqu'aux poules, coqs, canards et oies qui se crurent obligés de faire chacun leur partie ; ^ à

1 battre la mesure, to béai Urne,

2 se rangèrent en haie, put ihemselves in a row.

3 mis en branle à la fois, put in fnotion ai ihe same time. * ruèrent en brayant, kieked while braying,

A de faire chacnn leur partie, eaeh toplay Ma part.

quoi les cavaliers répondirent en riant et jurant, et les cheyaux en hennissant ; si bien que quelques porcs mal gardés et mal appris,i épouvantés, de ce bruit inaccoutumé, s'échappèrent de leur loge, et, se mettant à courir par tout le village, vinrent s'embarrasser* en grognant dans les jambes des chevaux, et jetèrent ainsi le désordre dans la troupe.

On voulut les chasser à coups de sabre. L'un d'eux, peu fait à' cette politesse, qu'il ne trouva sans doute pas de son goût, mordit bel et bien * à la cuisse le cheval du maître qui lui parlait ainsi, et le cheval, qui sans doute ne trouva pas non plus la plaisanterie agréable, s'en vengea en se cabrant d'une façon si soudaine, si imprévue, si rude, qu'il jeta son maître par terre,^ lui avec, la bête dessus ou la bête dessous, c'est ce que l'histoire ne dit pas ; mais tant il j a,* que le cheval eut un fameux coup d'éperon qui lui déchira le ventre, et que le cavalier, voulant se relever, s'aperçut, en laissant échapper un jurement épouvantable, que sa jambe était cassée.

^ mal gardés et mal appris, badly tended and badfy trained»

* vinrent s'embarrasser, entangled themsehes.

s peu fait, Utile aeemtomed.

^ mordit bel et bien, bit deeply, ^ par terre, on ihe ground,

^ mais tant il y a, htU this mueh it taya.

Aussitôt le commandant ordonna une halte^ et le chirurgîen^major/ mettant pied à terre»^ s'approcha du blessé pour savoir ce dont H était question.^

— Il est question de la raccommoder^ et au plus tôt, répondit le soldat en montrant son pied qui pendait à sa jambe: on dit qu'une campagne va s'ouvrir,^ et je n'ai pas envie de rester en ambulance quand mes camarades iront se battre là-bas. . . Cochon de cochon. . . va, si je te tenais !. . .

— Diable, dit le chirurgien d'un air peiné, l'os est fracturé en deux endroits ; c'est la jambe que je t'ai déjà raccommodée deux fois ; mon vieux,^ celle-ci, il n'y a p£U9 de milieu*. . .je crois bien qu'il me faudra l'amputer.

— Eh bien, mille bombes ! dépêchez- vous, et que ce soit vite fait.

Sur un signe du chirurgien-major, quelques soldats prirent le blessé sous le bras, le mirent sur leurs épaules, et, entrant dans la première chaumière qui se présenta à eux, ils le dépo-

^ chirurgien-major, hsad surgeon,

* mettant pied à terre, ali§kl%ng-

s ce dont .... question, lohat woè ihê matter,

* ya s'ouvrir, ts about to open. ^ mon rieui, oUfithw.

* il n'y a pas de milieu, ther» m ne hêlpfor H.

GUILLAUME DUPUTTREN. 79

sèrent sur un mauvais grabat, où le chirurgien se mit ensuite en besogne.^

I^ommant par son nom ebacun des instruments dont il avait besoin, le chirurgien disait : — Donnez-moi celui-ci, puis celui-là ; maintenant, cet autre; bien, il faut attacher ces chairs ;^ passez-moi^ le fil, une aiguille ; donnez-moi de la charpie ; encore, encore !

L'amputé n'avait pas poussé un cri.

— Une bande maintenant, dit le chirurgien.

— La voici, répondit une petite voix émue, et pourtant assez ferme.

On tourna la tête du côté d'où partait* cette voix si douce, et chacun fut étonné de voir près du grabat un jeune enfant, que dans la chaleur de l'opération personne n'avait remarqué.

Il était blond et pâle, et sur ses traits charmants, qu'une forte émotion semblait dominer, on y lisait comme l'indice^ d'un grand caractère, d'un mâle courage; ses yeux surtout avaient un attrait magique: l'étonnement,

^ se mit ensuite en besogne, set afterwarda to work,

3 il faut attacher ces chairs, Itnust sew up thejlash,

s passez-moi, handme,

A on tourna .... partait, theif tumed thiir head to th4 êidê ufhenc^ carnée

s on y lisait comme l'indice, om read, at it were^ tkg indic»' tion.

refeoi, et Taudace s*y lisaient ;* sa petite main tremblait en présentant la bande, et toutefois^ quand le chirurgien dit avec humeur : " Otez donc* cet enfant de là/* l'enfant répondit avec fermeté :

— Je veux voir jusqu'à la fin.

— Ça t'amuse donc beaucoup P lui demanda quelqu'un de la troupe.

— Non, mais ça m'étonne, répondit-il sans hésiter.

— Ah ! et qu'est-ce qui t'étonne ? lui demanda un autre.

— Ce soldat qui a coupé la jambe de l'autre soldat sans trembler, et l'autre qui se l'est laissé couper sans crier.^

— Comment t'appelles- tu P lui demanda le chirurgien, stupéfait de cette réponse.

— Guillaume Dupuytren, pour vous servir, répondit-il.

— Que fait ton père P

— Peu de chose* : il plante des choux, des carottes et de la salade dans son jardin ; il va

^ a'y lisaient, toere legihU there.

• » Otez donc, Pray take away,

s qui se l'est .... sans crier, who haa aUowed it to be eut off without eaUing out,

i Peu de chose, Zittle,

souvent couper du bois mort dans la forêt, et puis il écrit, il écrit tout plein de choses^ sur un morceau de papier.

— Et tu appelles ça peu de chose ?

— Oui, puisque ça rapporte si peu, que maman dit que nous mourons de faim.

— Et réellement, meurs- tu de faim ?

— Non ; ce n'est pas cela qui m'occupe le plus.

Emerveillés des réponses justes et naïves de cet enfant, de sa beauté, qui, malgré les haillons qui couvraient son corps, avait quelque chose de déterminé et d'aristocratique, les soldats se rangèrent en cercle autour de lui ; c'était à qui lui adresserait* une demande, à qui lui ferait une question ; mais, depuis un moment, le petit Guillaume ne répondait à aucune.

Le chirurgien-major venait de recevoir^ une dépêche qu'il lisait attentivement; et, debout devant lui, cet enfant, sans faire aucun mouve-

^ il écrit tout plein de choses, he writes a quantity of thingt, ^ c'était à qui lui adresserait, eaoh aimed (o address htm. ^ venait de recevoir, hadjmt received.

ment, semblait absorbé par la yue de cet homme qui lui avait fait éprouver^ une sensation aussi nouvelle ; il le regardait, regardait la dépêche qu'il lisait, et soudain, comme poussé par une impulsion à laquelle il obéissait, il posa sa petite main sur la main du chirurgien, et, appelant par ce geste hardi l'attention du soldat, il lui dit :

— Tu sais lire ?

— Oui, certes, répondit celui-ci en souriant de cette interpellation soudaine dont il était loin de deviner le motif.

— Aussi bien que M. le curé de Pierre-Buffière, qui demeure à gauche de la place, près de l'église P

— Je le pense, mon petit ami.

— Eh bien, écoute, répliqua l'enfant après un moment d'hésitation ; enseigne-moi à lire.

Un grand éclat de rire de toute la troupe répondit à cette boutade.

— Assez causé, et va te promener,* dit le chirurgien en reprenant sa lecture.

Les larmes en vinrent aux yeux^ du pauvre petit.

1 éprouver,/?^?.

2 assez causé, et Ta te promener, enough taîkittg^ and he of. * les larmes en tinrent aux yeux, teara came into the eyes.

— Si je savais lire, et que tu ne le saches pas, murmura-t-il entre ses dents, je t'enseignerais bien, moi.

— Que marmotes-tu, morveux P dit le chirurgien, relevant la tête à cette voix plaintive.

Guillaume continua sur le même ton :

— On voit bien que tu ne sais pas ce que c'est que de ne pas savoir lire ! ^

— Ça ne te fait pas de mal, peut-être P* répliqua un autre soldat.

— Si, ça me fait du mal, dit Guillaume avec humeur.

— Où P lui demanda Tamputë, qui, depuis l'opération, n'avait cessé de fumer et de bourrer sa pipe.

— Dans ma poitrine et à mon front, répondit-il tout rouge et en jetant un regard indigné sur celui qui lui avait adressé cette demande.

De plus en plus étonné des réponses de cet enfant, le chirurgien le prit sur ses genoux, et lui dit, comme pour le dégoûter de cette fantaisie, qui lui passait par la tête : ^

1 ce que c'est . . . lire, tohai it U not io know how to read. * ça ne te fait .... peut-être, it doea not hurt y ou, does it* 3 qui lui passait pir la tête, whioh pasaed in his mind»

— Est-ce qu'il n'y a pas de^ maître d'école ici?

— Pardonnez moi,* monsieur le soldat.

— Et pourquoi ne vas-tu pas chez lui P

— Je vous ai dit que maman n'avait pas d'argent pour le payer.

— Tu veux donc que je t'apprenne à lire, moi, pour rien ?

Ces mots embarrassèrent un moment le petit garçon ; il baissa la tête^^ réfléchit ; puis, la relevant en secouant les belles boucles de sa chevelure blonde qui lui retombaient sur les yeux, il répondit :

— Je ne suis pas bien grand, ni bien fort, mais c'est égal ;* si tu veux m'enseigner à lire, je ferai tout ce que tu me diras, je t'obéirai comme Furtz, le gros chien de mon père, lui obéit; je te servirai quand tu couperas des bras et des jambes, je te présenterai l'un après l'autre tous tes couteaux de fer luisants que tu me demanderas, je tiendrai les bandes, je te ferai passer^ de la charpie ; enfin, tout ce que tu

^ Est ce qu'il n'y a pas de, la there no.

' Pardonnez-moi, Fardon me^ there ta.

' il baissa la tête, he hung doum Ma head, * mais c'est égal, but never mind.

^ Je te ferai passer, / ahall hand you.

voudras, je le ferais ; oh ! je t'en prie, apprendsmoi à lire, ne me refuse pas !

Et deux grosses larmes coulèrent lentement sur les joues rosées de cet enfant.

— Mais tu ne sais donc pas que je vais partir dans une heure? lui dit le major, touché de cette envie extrême de savoir lire, qui semblait être une idée fixe chez un enfant^ aussi jeune.

— Eh bien, emmène-moi avec toi, dit Guillaume en joignant les mains.

Et ton père, et ta mère ? tu veux donc les quitter?

— Je reviendrai quand je saurai lire.

— Petit ingrat ! dit une voix derrière l'enfant. Il retourna la tête, et aperçut sa mère, qui

entrait suivie de son mari; car vous saurez,* mes petits amis, que c'était dans la chaumière du vieux Dupuytren que l'on avait déposé^ le soldat blessé.

— Maman, le soldat m'emmène avec lui, dit Guillaume à sa mère tout en regardant* le chirurgien-major d un air suppliant.

^ chez un enfant, in a chUd,

' car vous saurez, for you tnust Jcnow,

3 que 1* on avait déposé, that they hadlaid doivn.

* tout en regardant, whiht ïooking ai.

— Je n'ai pas dit oui, dit celui-ci.

— C'est vrai, mais je vois dans tes yeux que tu n'as pas dit non.

— Tu veux donc nous quitter, Guillaume ?

lui dit sa mère avec un ton de reproche.

— Ecoute2, maman, lui dit l'enfant, vous ôtes pauvre, vous n'avez pas d'argent pour payer le maître d'école, et le soldat veut m'apprendre à lire, pour... Mais ça ne te regarde pas,^ maman, nous nous sommes arrangés, ensemble ; n'est-il pas vrai, monsieur le soldat P

— Allons, morveux, taisez- vous, dit M. Dupuytren à son fils.

Puis, se tournant vers l'officier, il ajouta :

— Je vous demande excuse, major pour le bavardage de mon fils.

— Il n'y a pas de quoi,^ mon ancien, répondit le major ; les paroles de votre enfant m'ont plus ému et étonné qu'étourdi ;^ il est bien intéressant votre petit... mais, pour le quart d'heure, ce n'est pas de ça qu'il s'agit :* il s'agit de ce camarade que nous allons vous laisser;

^ Mais ça ne te regarde pas, But that i» no affair ofyoura, ' Il n'y a pas de quoi, There ù no need, s qu* étourdi, than worried,

^ mais, pour .... qu 'il s'agit, but for the prêtent moment (h<tt is not ihe questUm,

GUILLAUME DUPUYTKBN. 87

VOUS en aurez soin, je n'en doute pas; au reste, comme Taisance ne me parait pas être à l'ordre du jour chez vous,^ voici ce que le roi de France vous donne pour dédommagement.

Pas de façon,* ajouta-t-il en déposant quelques pièces d'or sur le lit de l'amputé. Au revoir,^ Gagnard, sur les frontières, je l'espère. Bonne santé, mon ancien, dit-il au vieux Dupuytren. La petite mère, je vous recommande ce bon enfant, dit-il à madame Dupuytren.

Puis, se retournant vers le fils de l'ex-avocat, qui, les yeux fixés sur lui, ne perdait ni un de ses mouvements ni une de ses paroles, il lui dit, en lui donnant ime petite tape d'amitié sur la joue :

— Adieu, Guillaume.

En sortant de la chaumière, il s'élança sur un cheval qu'on lui tenait tout bridé et* tout sellé devant la porte, en criant :

— A cheval, enfants ! ^

La troupe, rafraîchie, restaurée par cette

^ à Tordre du jour chez vous, the order ofthe day with y ou. 3 Pas de façon, No eeremony, * Au revoir, We tvill mtei again.

^ qu'on lui tenait tout bridé, whieh waa kepi ready bridUd for htm.

^ A cheval, enfants, To horse, my men.

halte, l'attendait déjà rangée en ordre pour partir ; le chirurgien se plaça à la tête, et, la musique ayant fait entendre la marche du départ, le régiment défila lentement devant les habitants, réunis aussi bien pour les voir partir que pour les voir arriver.

Cette manœuvre du major avait été si vite exécutée, que le petit Guillaume, fixé à sa place par ces mots: Adieu, Gfuillaume! ne se réveilla pour ainsi dire^ de sa torpeur que par le bruit des instruments.

— Adieu, Gfuillaume ! répéta-t-il avec un accent de dépit qui lui amena des larmes dans les yeux. . . Adieu, Gruillaume ! Et courant, sur le pas de la porte, il aperçut la troupe qui traversait la place, ayant le major en tête.

Aussitôt l'enfant prit une resolution soudaine : dévorant ses larmes,^ qui, malgré ses efibrts, brisaient sa voix, il se retourna vers son père :

— Adieu, père, lui dit-il sans le regarder;

' pour ainsi dire, so to speak.

2 dévorant ses larmes, awaUowing his iears.

adieu^ mère; adieu, Henriette, ajouta- t-il courant au berceau et baisant l'enfant endormi; — adieu, tous ; vous me reverrez quand je serai riche.

Puis il sortit tranquillement de la chaumière, laissant sa famiUe, qui ne s'inquiéta guère des^ paroles de leur enfant, auxquelles elle n'ajouta aucune foi.

Yoilà Guillaume sur la place, dans le sentier qui conduit sur le chemin de la Provence ; il peut encore voir la poussière qui s'élève sous les pas de l'escadron ; il se dirige avec audace de ce côté.

Tous ses petits camarades, groupés sur la place, regardaient aussi l'escadron qui s'éloignait et la poussière qui volait au loin. - Guillaume passa devant eux fièrement.

— Dites donc :^ Adieu, Guillaume ! leur criat-il d'un accent déterminé ; allons,^ dites donc : Adieu, Guillaume ! je vous le permets maintenant.

— Eh bien, où vas-tu donc P lui demandèrent quelques-uns.

1 qui ne s'inquiéta guère des, who did not trouble themsehea mueh a bout.

2 Dites donc, Now say, ' allons, cotne.

— OÙ vont ceux-ci, répondit-il montrant du doigt la queue de l'escadron.

Les camarades éclatèrent de rire.

— Est-ce que tu vas te faire soldat ?^ s'écrièrent quelques-uns.

— Soldat du roi P répliquaient quelques autres.

— Attends au moins que ta barbe soit poussée, ou que tes jambes soient moins faibles et ton coup de poing plus assuré, criait-on à la ronde.^

— Laissez passer Guillaume, mes amis, dit un des plus grands d'un ton goguenard, — il va défendre la patrie.

— Et la sauver, disait son voisin.

— Adieu, Guillaume, adieu, Guillaume, — bonne chance, — reviens plus savant, — moins rageur,^ — plus gai, — moins pleurnicheur,* — criaient-ils tous à la fois.

— Je reviendrai plus riche, dit Guillaume sans se déconcerter et essayant de traverser le groupe que formaient autour de lui ses camarades.

1 Est-ce que . . . faire soldat, Are you going to be a soldier,

> à la ronde, ail round,

s moins rageur, leMfurious.

^ moins pleumiclieur, Usa whining.

GUILLAUME DUPUYTRBN. 91

— Bon voyage, Guillaume, répondirent-ils en ouvrant leur rang pour lui faire place.

— Pierre, dit-il, s'arrêtant près du plus grand de l^ troupe, tu iras ramasser du bois pour ma mère^ n'est-ce pas P

— Est-ce que tu t'en vas pour tout de bon ? ^ lui dit Pierre.

— Tais-toi donc, frère, dit une petite fille à Pierre, c'est pour rire^ que Guillaume nous dit ça.

— Je ne ris pas du tout, répondit Guillaume sérieusement et dépassant^ le groupe des enfants.

— Au moins, Guillaume, dis-moi adieu, cria la petite fille courant après lui.

— Mariette, tu soigneras ma mère, ma petite sœur, n'est-ce pas P

— Je te le promets, dit Mariette les larmes aux yeux. Et, voulant lui prendre la main, elle lui dit : — Au revoir, Guillaume.

— Jamais, répondit Gnillaume retirant sa main sans regarder la petite fille.

Et il se mit à* courir après la troupe.

^ Est-ce que ... de bon, Are you going awayfor good ? ' e'est pour rire, it ta injest

* et dépassant, and ètepping beyond,

* se mit à, began to.

Comme le dernier soldat du bataillon dépassait le village, il entendit une voix enrouée crier : — ^Arrêtez, arrêtez ! Il retourna la tête pour voir qui appelait, mais il ne vit rien, le chemin faisait un coude à cet endroit ; néanmoins son compagnon, qui avait vu son mouvement, retourna la tête, lui aussi : il ne vit rien non plus ; pourtant la voix enrouée criait toujours : — Arrêtez, arrêtez ; et les deux soldats, sans discontinuer leur route, tenaient toujours la tête tournée vers le village qu'ils venaient de quitter.^ On dit que, parmi un troupeau de moutons, si l'un saute un fossé qui se présente, tous le sauteront ; dans une réunion d'hommes, c'est à peu près la même chose ; si l'un bâille, tous bâillent, si l'un rit, tous rient sans demander pourquoi. Un de ces soldats ayant donc tourné la tête, tous la tournèrent, jusqu'au fourrier ; jusqu'aux officiers, jusqu'au chirurgien-major lui-même.

Alors on vit débusquer un enfant au tournant du coude '^ que formait le chemin.

— Dieu me pardonne, c'est Guillaume, dit

^ qu'ils venaient de quitter, tohieh theff had juit Ufi, ' au tournant du coude, ai the bend.

le major se frottant les yeux, croyant que sa vue l'abusait.

— Oui, c'est moi, c'est bien moi, monsieur le soldat, dit Guillaume échauffé par la course qu'il venait de faire et atteignant enfin le cheval du chirurgien.

— Et que nous veux- tu, mon gros ? ^

— Vous suivre.

— Voyons, assez plaisanté comme ça,^ dit le chirurgien s'efforçant de garder son sérieux^ et renforçant sa voix ; au large, va- t'en ! *

— Vous pouvez vous en aller sans moi, monsieur le soldat, répliqua Guillaume sans bouger d'un pouce. Mais vous ne m'empêcherez pas de vous suivre peut-être ?

— Major, cet enfant a du cœur,^ dit un maréchal des logis en accompagnant cette phrase d'un jurement que l'histoire n'a pas conservé jusqu'à moi.

Le major caressait sa moustache en regardant Guillaume, mais il ne répondit rien.

1 Et que noufi yeux-tu, mon gros ? And what do you want ofu8, my big boy.

> voyons, assez .... ça, corne, enough jesting Uke that.

' s'efforçant de garder son sérieux, endeavouriny ta keep seriotu,

* au large, 7a- t'en, be off^ go away,

^ a du cœur, haa courage*

— Cet enfant sera un homme, savez- vous ?

répliqua le même.

— Sî vous tie m'abandonnez pas, monsieur le soldat, dit Guillaume du ton de la prière.

Par l'âme de mon père, non certes, dit enfin le major sortant tout attendri de ses réflexions ;^ — non certes, répéta- t-il ; il ne sera pas dit qu'un pauvre petit enfant m'aura tendu la main et que îe l'aurai chassé du pied;^ non certes; g^mpe sur la croupe» de mon cheval, mon vieux ; grimpe, va, il est doux et ne te fera pas de mal. Aidez-le donc, camarade ; — bien ! — Maintenant tiens-toi ferme, et en route !

— Donc, vous m'apprendrez à lire, dit Guillaume tout en grimpant sur le cheval du major.

— Et à m'aimer aussi, répondit celui-ci.

— Ça, je le sais déjà.

— Alors, que voudras- tu que je t'apprenne encore ?

— A couper des bras, des jambes, et aussi à les raccommoder.

^ sortant tout .... réflexions, atoakmmç from his refUctûmt much moved, ' chassé du pied, kiéked away.

' grimpe sur la croupe, scramble on the baek.

GUILLAUME DUPUYTRBN. 96

— C'est convenu.^

• — Alors, maintenant, adieu, Guillaume ! cria le petit garçon assis sur la selle, ses deux petites mains cramponnées à la giberne du chirurgien.

— A qui dis-tu donc adieu ? répliquèrent les soldats en riant.

— A moi, dit-il, car, si je reviens, je ne serai plus ni enfant ni pauvre.

Et Guillaume tint parole, mes petits amis ; celui qui l'emmenait avait un frère nommé M. Cœsnon, qui était recteur du collège de la Marche, il se chargea avec plaisir d'un enfant qui promettait tant. A douze ans il vint à Paris et fut placé au collège de Laval-Magnac. Là, cet enfant, qui n'était point un enfant ordinaire, travailla avec tant d'ardeur, que bientôt il put se montrer aux cours.* Rempli d'intelligence et surtout de cette volonté ferme et courageuse qui fait surmonter tous les obstacles, Guillaume Dupuytren brilla dans toutes ses études. Lors de^ la réorganisation de l'école

^ c'est conyexni, it is agrnd,

2 il put se montrer aux cours, he was ahle to prêtent himeeîf at thé leeturei.

s Lors de, At the time of.

de santé, en 1795, il fut nommé prosecteury et en 1802 il reçut le titre de chirurgien en second de THôtel-Dieu.

Dès lors son talent s'accrut tous les jours, et son nom grandit avec lui; médecin du pauvre comme du riche, il appréciait la reconnaissance du pauvre et la mettait bien au-dessus de l'or du riche; plusieurs traits de sa vie ont prouvé que l'homme de génie n*est jamais incomplet, mes enfants, et que celui qui a Pâme noble et fière Va en même temps indulgente et bonne.^ Les qualités du cœur le distinguaient autant que ses sublimes talents ; sans compter les bienfaits qu'il répandit sur sa famille, car ça ce n'était pas une générosité, mais un devoir qu'il remplissait ; il signala sa nomination de chirurgien en chef de l'Hôtel-Dieu, qu'il obtint en 1815, par un trait simple et touchant.

Son prédécesseur, Pelletan, était pauvre, et perdait avec cette place ses moyens d'existence ; Dupuytren, alors très-jeune et bien loin d'être riche, demanda au conseil général des hôpitaux que l'on conservât à Pelletan les appointements

1 Ta en même .... bonne, Aa«, ai the saine tim$y an indulgent and good one.

de chirurgien en chef, et celui-ci les toucha^ jusqu'à sa mort.

Tant que Dupuytren a vécu, son talent, ses soins, sa vie, sa fortune, tout a appartenu à celui qui en avait besoin. Une seule chose égayait son front naturellement grave et sérieux, c'était la vue de l'enfance ; il aimait les enfants, et c'était chose touchante, mes petits amis, je vous assure, que de voir* cet homme assis gravement devant le lit d'un malade, l'écoutant avec une patience pleine de bonté, et l'encourageant à tout dire, que de le voir, disje, prendre sur ses genoux les enfants qui se trouvaient dans la chambre, et les laisser jouer avec ses vêtements, sa chaîne, sa montre, et même avec ses cheveux. Il aimait à accorder à l'enfance l'appui qu'un homme lui avait accordé à lui enfant ; il se rappelait toujours ses premières années avec plaisir.

Rappelez- vous aussi, mes petits amis, que le petit Guillaume, né de parents honorables, mais pauvres, serait resté pauvre toute sa vie, sans ce désir de savoir, qui d'un homme de

^ et celui-ci les toucha, and th$ latter remved them, ' que de Yoir, to tee,

peu^ fait un héros. Cet enfant, qui ne devait tout qu'à lui,* devint enfin le baron Dupuytren, professeur à la Faculté de médecine de Paris, chirurgien en chef de THôtel-Dieu, membre de rinstitut, officier de la Légion d'honneur, et chevalier de l'ordre de Saint-Michel, et de Saint- Wladimir de Russie.

Il est mort, mes chers petits lecteurs, cet homme le plus illustre de notre siècle si fécond en hommes illustres ; il est mort ; mais son histoire, mais son grand nom lui survivront éternellement, et vous prouveront, mes enfants, qu'il ne suffit pas de naître de parents riches et distingués pour réussir dans le monde ; et que plus on est bas, plus il est noble,^ plus il est glorieux et désirable de s'élever par son seul mérite.

^ d'un homme de peu, out of a eommon man.

' tout qu'à lui, everything to himself, ^ et que plus .... noble, and that the lower one it, the more noble it iê.

ANDRE-EENEST-MODESTE GRETRY

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