‹ Contes historiquesChapitre 7 sur 8 · MUSICIEN · texte numérisé non relu

MUSICIEN

Deux hommes, dont lun était assez âgé, et l'autre jeune encore, sortaient, un soir du mois de janvier 1752, de Thôtel de rélecteur de Bavière à Liège. Ils portaient tous deux sous le bras une boite de cuir noir étroite et longue.

— Sais-tu que tu as bien fait ta partie,^ ce soir, Ernest P dit le plus vieux au plus jeune ; dans le concerto tu as été sublime.

— Et vous, mon père, quelle note vous avez filée* dans votre solo ! l'électeur l'a remarquée.

— Tu crois, mon fils P

^ bien fait ta partie, pîayed your part well, 3 vous ayez filée, you drew oui.

— Il a baissé la tête en sîgne d'applaudissement.

— Quel plaisir on éprouve quand on a fait de bonne musique ! ^ ne trouves- tu pas, Ernest ?

— On dort mieux, on mange mieux, et puis l'âme est satisfaite ; oh ! mon père, je vous remercie d'avoir fait de moi un musicien !

— Ah! tu m'as donné de la peine étant petit.

— Comme mon fils m'en cause à moi.^

— Plus, beaucoup plus, je te l'assure. Ernest ; tu n'avais aucune disposition, pas de mesure;^ l'archet dur, l'oreille mauvaise, tandis que ton fils André a l'oreille d'une justesse à distinguer d'une lieue* un bémol d'un bécarre ; et puis du moelleux^ dans ses sons . . . Ensuite, as-tu remarqué : si le petit se permet un agrément,^ une roulade, c'est toujours quelque chose de neuf, d'original . . . d'un bon style P

— Oh ! le maître de chapelle Kulm est un bon maître, mon père !

^ on fait de bonne musique, one haspîayed well, 2 m'en cause à moi, eauses me,

* pas de mesure, no Urne. ^ d'une lieue, a league off.

B et puis du moelleux, and then melloumess.

^ si le petit .... agrément, if the Utile one alîows kimself a Jlouriah-

ANDRE-EKNEST-MODESTE ORÊTRY. 103

— Et André un bon élève ; au reste, mon fils, tous les Grétry sont musiciens ; si celui-ci ne l'était pas, il mentirait à^ son origine, et je le renierais pour mon petit-fils, dit le vieux Grétry en s'arrêtant devant une petite maison bien propre et bien blanche, à la porte de laquelle il frappa.

Une femme encore jeune vint leur ouvrir.

— Le petit, la mère ? demandèrent-ils tous les. deux à la fois.

— Il y a très-longtemps qu'il est couché, répondit la mère en conduisant son beau- père dans sa chambre bien chaufi*ée par un poêle ; son maître de musique est si dur, que mon pauvre André se couche en rentrant, pour être réveillé de meilleure heure ^ le matin.

— C'est comme ça qu'on fait les hommes, ma belle-fille, répondit le grand-père en se chauffant les mains au poêle ; quand on mijote'^ trop les enfants, on n'élève que des femmes.

— Avez- vous besoin de quelque chose P lui demanda madame Grétry en souriant, car le vieux musicien, qui faisait ordinairement le

^ il mentirait à, he tpould not be true to.

' de meilleure heure, earlier in, 3 quand ou mijote, wken one coaaets.

méchant^ en paroles, et qui, à l'entendre,^ brisait tout, cassait tout dans sa maison, était, au demeurant,^ le meilleur homme du monde.

— Merci, ma chère fille, merci ; il ne me faut que du repos et du sommeil ; bonne nuit !

— Bonne nuit ! répondit madame Grétry en s'en allant.

Elle alla alors rejoindre son mari.

Il j avait déjà assez de temps qu'ils étaient couchés tous les deux, lorsque madame Qrétry crut entendre remuer,* à côté de sa chambre, dans le cabinet où couchait son fils.

Elle se leva tout doucement afin de ne pas réveiller son mari, et, à la lueur d'une lampe qui brûlait dans la chambre de l'enfant, elle le vit assis sur son lit, qui mettait ses bas.

— Que fais-tu donc P lui dit-elle à voix basse.

— Je m'habille, maman ; il est tard.

Madame Grétry prit la lampe, l'approcha

d'une horloge en bois accrochée à la muraille et dit :

' qui faisait ordinairement le méchant, who generàUy buHied,

< à l'entendre, if pou lUtened io htm.

3 au demeurant, at the hottom.

* crut entendre remuer, thought the heard tome <me stir.

— Il n'est que deux heures^ mon enfant, et pourvu que tu te lèves à quatre, c'est assez tôt.

— Oh ! non, maman ; si vous saviez comme le petit GFuth a été puni ce matin pour être arrive à six heures ! On l'a fouetté . . . que les cris de ce pauvre enfant nous faisaient saigner le cœur !

— Je connais Guth, c'est un paresseux... et puis il demeure tout près du maître ; mais toi, quand tu n'arriverais qu'à ^ six heures, tu es si loin.

— Oh ! le maître n'entend pas raison làdessus,^ ma chère maman; au reste, puisqu'il est d'aussi bonne heure, je vais me recoucher et dormir, car je n'en puis plus^ ... Quand serai-je donc grand, pour dormir à mon aise ! . . . Non, il n'y a pas sur la terre de plus grand bonheur que celui de dormir, ajouta le petit Grétry, qui tombait de sommeil, et qui depuis quatre ans (il en avait onze) se levait tous les matins, été comme hiver, à quatre heures, pour se rendre chez^ le maître de chapelle Kulm,

1 quand tu n'arriverais qu'à, suppose you did noi arrive till, ' le maître . . . là-dessus, ihe master does noi agrée to thai, 3 car je n'en puis plus, for I am worn ouL ^ pour se rendre chez, io go to the home of.

OÙ il apprenait la musique, et qui demeurait fort loin. — Si tu te réveilles avant moi, appelle ton fils, ma petite maman, reprit-il en rouvrant les yeux. Et sa mère l'embrassait en lui disant : — Dors, sois tranquille, dors.

En regagnant sa chambre, elle répétait encore : Dors, — et lui faisait un signe de la main.

Mais, l'imagination frappée de la sévère correction qu'il avait vu infliger à son camarade, le pauvre André ne pouvait reprendre son sommeil. Venait-il à s'assoupir de^ lassitude, ou de ce besoin de dormir qui appartient à l'enfance, soudain il croyait entendre le tintement de l'angelus, il se réveillait en sursaut:^ courait, craintif, le cœur battant avec violence, à l'horloge : et, voyant qu'il n'était que trois heures, tremblant de froid, il regagnait son lit ; après avoir fait ce manège^ deux ou trois fois à de légers intervalles, il entendit enfin sonner l'heure de se lever ; il s'habilla, alluma une petite lanterne, car vous savez qu'au mois de janvier il fait nuit close à* quatre heures du

^ Yeoait-il à 8*ai8oupir de, Ifhe happentd to doaefrom. ' il 86 réveillait en sursaut, he awoke auddenly, 3 avoir fait ce manège, having gone tkr<mgh this ceremony. * il fait nuit close à, it ta dark night at.

matin, — et, pour ne pas interrompre le repos de ses parents, traversa à pas de loup^ la chambre de sa mère, gagna le corridor, atteignit la porte de la rue, l'ouvrit sans bruit, et s'élança dehors.

Quoique la pendule ne marquât alors que quatre heures, que la nuit fût très-noire et que rien n'annonçât seulement l'aurore, un je ne sais quoi,^ comme une espèce de pressentiment, saisit le cœur de cet enfant, et lui fit penser qu'il pourrait bien être plus tard ; bientôt cette idée s'empara de lui à un tel point,' qu'il se mit à courir, se donnant à peine le temps de reprendre haleine, jusqu'à ce qu'il fût en vue de la porte du maître de chapelle.

Mais alors, que devint-il, le pauvre André, quand il s'aperçut que la porte était ouverte, et qu'il y avait de la lumière dans la classe ! Malgré le froid vif et piquant, une rougeur brûlante lui monta au front, il sentit ses jambes se dérober* sous lui et il crut qu'il allait mourir ; précisément à ce moment, il entendit maître Kulm dire d'une voix rude: — Où est

^ traversa à pas de loup, crossed stealthiîy, 2 un je ne sais quuî, something.

' à un tel point, to attch a degree.

* se dérober, give way.

donc GrétryP messieurs, n'avez- vous pas vu Grétry P

Surmontant son eflfroi, André fit un effort, il poussa la porte, et, plus pâle de peur que de froid, respirant à peine, il se glissa dans la classe en disant :

— Me voici, maître.

— A présent, monsieur ! . . . n'arrivez- vous qu'à cette heure P dit maître Kulm d'un ton si brusque qu'André sentit son cœur qui lui manquait ;^ t'Outefois, n'étant pas habitué à mentir, il répondit d'une voix à peine intelligible :

— Oui, maître.

— Savez- vous qu'il est six heures P reprit Kulm de plus en plus irrité.

— Je l'ignorais, dit André.

— Qu'il y a une heure que^ la classe est commencée P

Le petit Grétry baissa la tête en silence.

— Que je vous ai déjà demandé trois foisP L'enfant baissa encore plus la tête, comme

s'il eût voulu chercher^ dans les fentes du plancher une place assez grande pour s'y cacher.

^ sentit son .... manquait, /«^/^ Aïs heartfaiî him,

2 qu'il y a une heure que, that an hour ago,

a comme s'il eût voulu chercher, as ifhe wUhed io find.

ANDRÊ-ERN£ST-MODEST£ GRETRY. 109

— Et que c'est la seconde fois que cela vous arrive P . . •

A cette dernière phrase^ Gtrétry crut déjà sentir les pointes du martinet sur tout son corps !

— Vous méritez une punition, monsieur, ajouta maître Kulm en se levant.

— Pardon ! cria Grètry tombant à deux genoux devant son maître et étendant deux mains suppliantes vers lui.

— Vous savez bien que je n'entends pas de cette oreille-là,^ dit le maître passant devant Venfant agenouillé et allant dans un coin de la salle prendre un gros bâton tout rond que ses élèves connaissaient fort bien.

— Pardon, maître ! cria Grétry une seconde fois ; pardon ! cela ne m'arrivera plus.^

Mais, sans lui répondre, sans paraître attendri par les larmes et la voix touchante du jeune enfant, maître Kulm posa le bâton au milieu de la classe, et ordonna à Grétry d'aller s'agenouiller dessus. Et restez-y deux heures, ajouta-t-il sévèrement.

I qne je n'entends .... oreille-là, that I do not liaien to thai story.

* cela ne m'arrivera plus, Viat will not happen to me any more.

C'était une sentence sans appel, André le savait ; une troisième prière n'aurait peut-être fait qu^augmenter la sévérité de la punition ; il cessa donc ses plaintes que la honte de cette correction publique faisait rentrer^ dans son sein, et vint docilement poser les deux genoux sur le bâton.

Mais, hélas ! le moindre mouvement faisait rouler le bâton et trébucher le pauvre petit, qui quelquefois se tenait roide,^ et d'autres fois allait tomber le nez sur le plancher.

Alors ses camarades, excités par le ridicule de sa position, laissaient entendre un certain bruissement qui ne ressemblait pas mal à des éclats de rire étouffes ; et la honte de l'enfant redoublait; puis maître Kulm disait de sa grosse voix :

— Si vous retombez encore, monsieur, je vous relèverai avec des verges.

Et sa frayeur n'avait plus de bornes.

Quand le supplice eut cessé, Grétry se releva, la douleur passa, mais la honte durait encore, et il fallut toutes les caresses et câlineries de

^ faisait rentrer, tnade htm aiiJU, ' se tenait roide, kept atiff upright.

ses camarades pour le décider^ à lever un peu la tête.

Il revint au logis dans un état à faire pitié.^

L'horloge de la maison Grétry marquait midi et demie, quand les deux pères Grétry rentrèrent. Us venaient de donner* des leçons en ville.

— La soupe n'est pas prête ? dit le vieux en regardant autour du ]ui dans la salle à manger.

— Il n'est pas tard, dit la mère ; puis, voyant l'œil de son mari se fixer sur la pendule, elle ajouta : Ne t'y fie pas, Ernest, elle retarde.^

— C'est une très-mauvaise plaisanterie, dit le grand-père d'un air désappointé, vous verrez que j'aurai donné toutes mes leçons ime demiheure trop tard.

— Le grand mal ! ^ dit la femme en riant.

— Madame, reprit le vieillard sérieusement, les heures de la vie sont comme les tons dans la

^ pour le décider, to bring him,

^ dans un état à faire pitié, in a pitiable atate,

s ils Tenaient de donner, they hadjust been giving»

^ elle retarde, H loaes»

B le grand mal, îphat a misfortune !

musique ; manquez à^ ime minute, allez à côté de la note,^ adieu l'harmonie.

— André est-il rentré ? demanda le père.

— Pas encore, dit la mère ; oh ! il est comme son grand-père, lui, c'est une vraie horloge que cet enfant.^ Quand je le vois revenir de l'école, je ne consulte ni ma pendule ni mou estomac, je me dis : C'est midi, faut servir la soupe.

— Tant mieux, madame, tant mieux, répliqua le vieux Grétry ; l'exactitude est la première qualité dans un professeur, et mon petit André sera un jour, j'en suis sûr, un grand maestro; un bon musicien, comme tous les Grétry: du reste, de père en fils, depuis un ..„p7 ™„é«o™., ,. ... i^^ «u, dire, qu'im Grétry ait eu l'oreille fausse ; non, il y a eu des paresseux, de mauvais sujets, comme dans toutes les familles, c'est vrai... mais de mauvais musiciens, jamais ! . . . Dieu merci ! . . . et André tient de nous^ tous pour l'oreiUe...

1 manquez à, ifyoufail.

9 allez à côté de, play the wrong noie.

3 c'est une vraie .... enfant, ihia ehild it a perfoei çloek.

* jamais ouï dire, never heard.

B tient de nous, take» afUr t».

Tenez/ je vais vous en donner un exemple, madame: l'autre soir, j'avais mené l'enfant au spectacle, à un bel opéra ; on donnait Armidey ma foi. Ah ! que j'ai souffert ! ... Imaginezvous, madame, que celui qui jouait Renaud, un misérable, s'il en fût jamais;^ un homme qui, de sa vie, n'a su ce que c'était que d'attaquer juste une note;^ il chantait faux,* mais d'un faux ! . . . Non, ce n'est pas assez de le dire, il fallait l'entendre. A tout moment, je faisais, ay6> ayo, ajre donc ! . . . C'était un supplice, et à chacun de mes aye ! le petit disait :

— Il fallait le si bémol, grand-papa ; ou :

Il fallait Vut naturel, n'est-ce pas? Ou bien encore : Il a manqué la mesure^ . . . J'en pleurais de joie ; ton fils nous fera honneur, Ernest.

— N'était-ce point Charles qui jouait Renaud ce soir-là? demanda Ernest.

— Est-ce que tu crois que je sais le nom de ce misérable ! H y avait pourtant sur l'affiche, chanteur de la chapelle du rai ... plutôt bar-

^ TeneZ) Look.

« s'il en fût jamais, ifevir ihere wereone.

s d'attaquer juste une note, to take a note righily,

^ il chantait faux, he sang oui o/tune.

^ il a manqué la mesure, hefaUed in Urne,

114 OONTES HISTORIQUES.

hier, perruquier, qu'il fallait mettre;^ il écorchait nos oreilles,^ le malheureux, comme jamais barbier de village n'a écorché mon menton ; et ça s'appelle chanteur ! . . . ça ose s'appeler chanteur! ça me fait suer, ma parole ! et toi, Ernest P

— Moi aussi, mon père.

— Tu dis ce moi aussi bien faiblement, avec bien peu d'énergie.

— C'est que j'ai faim, mon père, dit Ernest en souriant, et que les forces me manquent pour y mettre plus de chaleur.

— Voici André, dit madame Grétry entrant dans la salle avec une soupière pleine d'une soupe bien chaude, et dont la vapeur s'élevait en tourbillonnant autour de sa figure blonde ; à table ! André la suivait la tête basse, les yeux rouges et gonflés.

Ce ne fut qu'un cri des deux pères.

— Qu'as-tu,' petit ?

La mère, qui l'avait entendu rentrer sans le voir, tourna aussitôt les yeux vers lui, et répéta alarmée.

• qu'il fallait mettre, that ahouid hâve been jnU. 3 il écorchait nos oreilles, he graied on our eart. > Qu'as-tu, ll^Kat ia the matier f

ANDRÊ-ERNEST-MODESTE QKETRT. 115

— Qu'as-tu, petit ?

— J'ai, dit l'enfant avec humeur,^ que je ne veux plus être musicien.

— Aye, mon Dieu! qu'est-ce que j'entends là ? dit le vieux Grétry en faisant un pas en arrière.*

— Dînons d'abord, nous expliquerons ça après, dit Ernest en s'asseyant à table et remplissant l'une après l'autre les assiettes de chaque convive.

— Dînons, dînons, répondit le vieillard ; avec cette maudite pendule qui retarde, est-ce que je sais maintenant si c'est réellement l'heure du dîner P

— La pendule retarde P cria André.

— Qu'est-ce que ça te fait ?^ dit le père.

— Ça fait qu'alors j'ai été aujourd'hui l«l victime de votre pendule, mon père.

— Est-ce qu'elle sonne faux?* demanda le vieux musicien.

— * Plût à Dieu^ que ce ne fût que ça ! dit l'enfant en soupirant.

^ ayec hameur, out of iemper,

' en faisant un pas en arrière, stepping baekwarda,

' Qu'est-ce que ça te fait ? ÎFhat dœs that eoncem you f

^ Est-ce qu'eUe sonne faux ? Doen it strike out of tune f

^ Plût à Dieu^ Would io Qod,

— Certainement cet enfant est détraqué, ajouta le grand-père.

— Dites donc plutôt votre pendule, grandpère,

— Je parie que tu as été puni aujourd'hui, mon pauvre André ? lui dit sa mère le regardant avec tendresse et inquiétude.

— Et par la faute de votre pendule, ma mère.

Le vieux grand-père répondit d'un air grave et tant soit peu goguenard : ^

— Nous savons très-bien, André, que ce n'est jamais ta faute si tu es puni, que c'est toujours celle de ton voisin ou de ta voisine, quelquefois celle du temps : il est tombé trop ou pas assez de neige ; il a plu, le soleil était étoujQPant; souvent aussi c'est la faute de ceci et puis de cela, et puis encore d'autres choses ; aujourd'hui, la cause en est à cette pauvre pendule : elle retarde, n'est-ce pas, mon garçon ?

— D'une grande heure au moins, grand-papa.

— Demain, elle avancera,^ ce sera encore une autre e:i^cuse, tout aussi bonne que celle d'aujourd'hui.

1 et tant soit peu goguenard, and alighily bantering,

2 elle avancera, it wiUgain,

ANDBÉ-ERNEST-MODESTE GRETRY. 117

— Oh ! grand-papa, vous êtes injuste !

— Aussi injuste que le maître de chapeUe Kulm, n'est-il pas yrai ?

— Pas tout à fait, mais presque autant.

— Enfin, que t'est-il donc arrivé,^ mon pauvre enfant! demanda madame Grétry, faisant signe à son beau-père de ne pas trop taquiner son fils, dont elle voyait le cœur gros et les larmes prêtes à couler.

— Oui, répliqua son père, conte-nous ça ; je suis curieux de connaître comme quoi* tu as été la victime de cette innocente pendule.

— Conte-nous donc ça, ajouta le grand-papa à son tour.

Mais André ne répondait rien : assis, les yeux baissés, la tête presque dans son assiette, il faisait de petites boulettes de mie de pain qu'il tortillait dans ses doigts sans parler.

— Réponds à ton grand-père, André, dit madame Qrétry en le poussant du coude.

— Vous croyez donc que c'est si facile de répondre ? dit André.

— Quand on a la langue aussi bien pendue

^ que t'est-il donc arrivé, tvhat haa happened to you* 9 comme quoi, in what mannêr.

que la tienne, je ne pensais pas que ça dût être^ fort difficile, observa le vieux Grétry.

— C'est que c'est si honteux ce qui m'est arrivé, marmotta André, à qui le souvenir de la correction fit monter le sang aux joues.*

— Est-ce que tu as eu ... P demanda le grandpère en tapant le creux de sa main droite sur le dos de sa main gauche.

— Oh ! ce n'est pas aussi affreux, grandpère.

— Alors, ça me rassure, dit la mère ; je parie qu'on t'aura tout bonnement fait mettre à genoux au milieu de la classe ?

— Encore si c'avait été* sur le plancher !

— Sur quoi était-ce donc ?

— Je ne sais pas comment je ne suis pas mort de honte, grand-père ; c'était — non, je n'oserai jamais le dire, tous mes camarades se moquaient de moi,* — c'était sur . . . voyezvous, grand-papa, c'est un triste état que d'être musicien . . . c'était sur un gros bâton de bois tout rond, qui roulait sous moi ; je suis

^ que ça dût être, that H eould be,

2 fit monter le sang aux joues, brottght eolour into hia cheeks.

5 Encore si c'avait été, If it h<id only heen,

^ se moquaient de moi, laughed at me.

tombé au moins vingt fois sur le nez pendant les deux heures qu'on m'a forcé à être ainsi . . . Aussi, c'est décidé, je ne veux plus être musicien.

— Pour si peu renoncer à un si bel état ? dit le grand-père.

— Si peu ! dit l'enfant ; — aller prendre trois leçons par jour à une lieue d'ici, trois fois par jour, ça fait trois lieues ; trois lieues, aller et venir, nous avons calculé avec Fritz que ça faisait dix-huit lieues par jour.

— Au moins ! dirent les deux pères Grétry en riant.

— Dix-huit lieues, pour de petites jambes comme les miennes ! car vous avouerez^ quelles ne sont pas bien longues, mes jambes.

— Elles pourraient l'être davantage,* dit l'un.

— Elles le deviendront, dit la mère.

— Et sans compter que la première course se fait à cinq heures du matin, été comme hiver.

— Et le printemps comme l'automne, dit le père.

— Que de chagrins, mon pauvre enfant ! dit la mère.

— Certes, maman, si ce n'était encore que

* car vous ayouerez, for you icUl oum,

' elles pourraient l'être dayantage, they migkt be more so.

120 œNTES HISTORIQUES.

ça^ je ne me plaindrais pas ; je sais fort bien, comme dit papa et maître Kulm, qu'on ne saurait aller chercher^ la science trop loin, ni regretter la peine qu'on prend pour se la procurer; tout le monde peut affirmer que je vais bravement à l'école; mais, si on arrive une minute trop tard, être grondé, tancé, puni, faut voir!^ non, mon père, faites-moi cordonnier, faites-moi bottier, faites-moi ramoneur, si vous voidez, mais n'exigez pas que je sois musicien, c'est trop dur !

— C'est pourtant ce qu'il faut que tu sois»

mon garçon, dit le père.

— Allons donc, dit le vieux Grétry, est-ce que jamais les Grétry ont été autre chose que musiciens? Je le sais, mon petit-fils, la musique n'est pas la carrière de la fortune, de nos jours du moins; ça viendra peut-être avec le temps ; mais c'est la carrière des honneurs et de l'aisance ! Moi, je ne conçois que deux choses au monde : être musicien et honnête homme ; les deux ! l'im ne va pas sans l'autre; non, vois-tu, André, l'xm, c'est la clef de sol, l 'autre la clef de fa ; ou, si tu aimes mieux, la

* q'on ne saurait aller chercher, that one cannot go for, ' faut voir ! you should see I

ANDRÊ-ERNEST-MODESTB GRETRY. 121

haute^ et la basse, et tu sais qu'il faut qu'elles aillent ensemble et d'accord;^ eh bien, c'est comme qui dirait^ musicien et honnête homme !

— Il faut donc que je sois* musicien ? dit André en poussant un profond soupir.

— Et honnête homme, mon petit-fils, par la raison que je viens de te dire tout à l'heure.

— Grand-papa, ne m'avez -vous pas dit que, le jour de la première communion, ce qu'un enfant demandait à Dieu, Dieu ne le lui refusait jamais P

— C'est un préjugé, mon enfant, lui dit son père.

— Préjugé?... dit le grand-père, ça s'est vu.

— Certainement, affirma la mère.

— Alors je sais bien ce que je lui demanderai, dit le petit Grétry en se levant de table, et se disposant^ à aller prendre sa seconde leçon de musique chez le maître de chapelle Kulm.

^ la haute, the treble. s et d'accord, and in tune.

3 comme qui dirait, as one toould say.

* Il faut donc que je sois, / must then be.

^ et se disposant, and preparing.

122 CJONTES HISTORIQUES.

Depuis cette punition personnelle, et d'autres châtiments plus sévères encore que Grétry avait vu infliger à ses camarades, il n'y eut plus ni^ repos ni cesse pour ce pauvre enfant; d'un caractère doux et sensible,^ les mauvais traitements exerçaient sur lui une influence extraordinaire ; au lieu d'exciter son émulation, ils abattaient son courage, et le rendaient incapable de rien faire.

Comment être toujours exact ? comment savoir si la pendule ne retarde pas ou n'avance pas? comment éviter la douleur et surtout la honte d'une pénitence nouvelle? Cette idée tourmentait le petit Grétry, au point de* lui ôter le sommeil. Toute la nuit, réveillé en sursaut par cette crainte qui ne l'abandonnait pas, il se levait, courait à l'horloge, et, rassuré par l'heure peu avancée de la nuit, il regagnait sa couche, où il essayait de reprendre son sommeil, mais en vain. S'assoupissait-il encore.

^ il n*y eut plus ni, there waa no longer either, ' d'un caractère doux et sensible, of a penile and oentUive disposition, * au point de, in sueh a degree as to.

ANDRÉ-ERNEST-MODKSTB GRETRY. 123

de nouvelles terreurs le réveillaient de nouveau, et ainsi de suite ^ la nuit se passait.

Bientôt ce tourment devint trop insupportable pour cet enfant ; sa gaieté habituelle s'en ressentit,* et sa santé s'en altéra.' Pour s'en délivrer, il ne trouva d'autre ressource que celle de se lever au milieu de la nuit, n'importe Fheure à laquelle il se réveillait, et de s'habiller ; souvent la neige tombait à gros flocons, le vent soufflait avec force, le froid était vif et piquant, mais rien ne l'arrêtait ; armé d'une petite lanterne dont la lumière pâle et vacillante servait à guider ses pas, il se mettait en route. Les rues étaient sombres et désertes ; et le silence et les ténèbres qui régnaient partout inspiraient à l'enfant un efiroi dont il ne pouvait se défendre;* toutefois, surmontant cette angoisse, qui ne servait qu'à lui faire trouver le chemin plus long ou qu'à l'égarer quelquefois, il arrivait au rendez-vous bien avant ^ l'heure ; alors, se dirigeant presque à tâtons® vers la porte de l'église par où son

^ et ainsi de suite, and in such a manner,

' s'en ressentit, was affected hy it,

> s* en altéra, was impaired by it,

^ dont il ne pouvait se défendre, whieh he eould not throw off,

* bien avant, mueh before,

^ presque à tâtons, aimostfeeling his way.

maître passait pour se rendre à la chapelle, il s'asseyaît sur les marches de la porte, bien sûr au moins que de cette manière la leçon ne commencerait pas sans lui. Combien de fois maître Kulm ne trouva- t-il pas le pauvre enfant endormi, les mains collées contre la lanterne, dont la faible lumière ne pouvait guère les réchauffer, et grelottant de froid au milieu de son sommeil !

Alors le jour de la première communion arriva ; ce jour-là, il n'y avait pas de classe ; mais André Grétry, mû par^ une idée quil n'avait communiquée à personne, se rendit à l'heure accoutumée à l'église ; au lieu de s'assoupir comme à son ordinaire, il s'agenouilla sur la pierre, et leva les yeux vers le ciel, que la naissance du jour^ commençait à colorer.

On était alors au mois d'avril, et le froid avait beaucoup perdu de son intensité.

Croyant au préjugé populaire de son pays, que tout ce qu'un enfant demandait à Dieu le jour de sa première communioUi Dieu le lui accordait, André voulut faire un vœu.

A genoux donc sous le porche de l'église, les

' mû par, actuated by,

' la naissance du jour, the dawn ofday.

mains dévotement jointes, il prononça cette prière, que depuis longtemps il avait composée pour ce moment-là :

" Bon Dieu ! je suis très-malheureux de me lever tous les jours si matin,^ et je sens que ça me fait prendre la musique en dégoût;^ cependant grand-papa veut que je sois musicien, papa aussi le veut, et même maman est de leur avis ; il faut que je leur obéisse ; c'est le premier de tes commandements ; certes, la pensée ne m'est jamais venue de leur désobéir ; mais, bon Dieu, prends pitié de moi, je t'en supplie, et toi qui peux tout, toi qui sais tout, si je ne suis pas destiné à devenir plus tard honnête homme et bon musicien, fais-moi mourir, oui, bon Dieu, fais-moi mourir, car je ne peux plus vivre aussi tourmenté que je le suis par cette musique."

Disant ces mots, il se signa, se releva, et, voyant alors les autres commxmiants venir avec leurs parents, il se joignit à eux pour entrer tous ensemble à l'église.

Ses deux pères et sa mère arrivaient aussi :

ils l'avaient cherché partout.

— Voyez- vous ce que c'est que la bonne ha-

^ si matiii) bo early,

3 prendre .... dégoût, take a dùlike io tnusic.

126 CONTES HISTOBiaUES.

bitude/ dit le vieux grand-père, — il aurait voulu se lever plus tard aujourd'hui qu'il ne Taurait pas pu.

L'enfant sourit en se dirigeant vers le chœur, où ses camarades étaient déjà rangés.

Mais, au moment où il passait sous la porte, une énorme poutre se détacha^ et tomba. Un cri horrible lui succéda, on courut en tumulte vers l'endroit où elle s'était abîmée^ au milieu d'un volume énorme de poussière.

André Grétry était étendu tout contre, sans mouvement, et la tête baignée dans son sang.

On le releva, ses parents se désolaient, on le croyait mort; mais heureusement il n'en était rien, il ouvrit même les yeux tout de suite après qu'on lui eut aspergé les tempes avec de l'eau froide.

— J'ai cru que Dieu exauçait mon souhait, dit-il en revenant à lui.*

— Pourvu qu'il puisse encore chanter, s'écria le grand-père, et que ça ne lui ait rien dérangé dans l'organe musical !

1 voyez-vous .... habitude, see what a gtoê hahit is.

^ se de'tacha, becotne loose,

' où elle s'était abîmée^ where it had faUen,

* en revenant à lui, recoverinç.

ANDRE-ËRNEST-MODESTE GRETRY. 127

— Pourvu qu'il vive ! disait la mère en pleurant, c'est tout ce que je demande au ciel.

— Est-ce que j'en mourrai, monsieur ? demanda André au médecin, qui, sans répondre au vieux Grétry ni à la mère, palpait la tête de l'enfant avec le plus grand soin.

— Non, non, dit-il enfin ; une partie du crâne est déprimée, mais la santé de l'enfant n'en sera nullement altérée : il en sera quitte seulement pour^ ime forte contusion.

— Alors je serai honnête homme et bon musicien, répondit le petit Grétry, fermement persuadé que, puisqu'il avait échappé à un danger aussi grand. Dieu le destinait à être honnête homme et bon musicien.

Effectivement, le jeune Grétry prit pour une vocation positive ce qui' n'était que l'effet du hasard, et apporta désormais dans ses études musicales plus de zèle, plus de constance et plus d'ardeur. Toutefois il est à remarquer aussi qu'à dater de ce moment son humeur, qui jusqu'alors avait été fort gaie, devint mélancolique et rêveuse par suite du contre-coup^ qu'il avait ressenti.

I ^ il en sera .... pour, he wiîlget offwith onk/, * pour une .... ce que, /or an actual ealUng what. 3 par suite du contre-coup, in conaequeneê of the bloiv.

Du reste, cette humeur n'influa en aucune manière sur ses compositions ; André-Emest- Modeste Grétry devint un des meilleurs compositeurs de son temps ; sa musique est encore jouée de nos jours. Ses principaux ouvrages sont Rose et Colas, le Huron, VAmi de la maison, le Tableau parlant, la Caravane, Richard Cœur-de-Lion, etc., etc.

Il est mort à Montmorency, le 4 septembre 1813, âgé de soixante-treize ans.

JEAN-BAPnSTE OREUZE. 145

faire effacer mon tableau! Oh! mon Dieu!

mon Dieu !

— Et ce n'est pas tout, monsieur, répliqua Greuze ; il faut me promettre ici qu'il ne vous arrivera plus de barbouiller ainsi mes murs, ni tous les cahiers de papier que vous achetez chez l'épicier . . . Parlez donc, monsieur, promettez ce que je vous demande.

— Jamais, mon père ; dit Greuze le fils avec énergie et en essuyant ses larmes.

— Jamais ! répéta le père, étonné de cette résistance.

— Laisse, mon ami, dit la femme avec douceur à son mari, laisse ; ne te mets pas en colère, je lui ferai entendre raison, moi . . . Obéis donc à ton père, Jean-Baptiste.

— Maman, dit Jean-Baptiste, je ne sais pas mentir, vous m'avez élevé à dire toujours la vérité : eh bien, je ne peux pas promettre une chose que je ne suis pas sûr de tenir.

— Quoi ! monsieur, ne pouvez- vous renoncer à vos barbouillages ?

— Pardonnez-moi de vous désobéir, mon père, dit lenfant d'un ton de prière et de fermeté à la fois ; mais c'est plus fort que moi ; ^

i c*est plus fort que moi, Icannot resiti it,

quand j'aperçois dans la rue ou chez les voisins le sujet d'un tableau, il faut que je le fasse . . . Si vous saviez combien c'est bon, mon père, de retracer ce qu'on vient de voir.

— Ta, ta, ta ! avez- vous bientôt fini, monsieur ?

— Daignez m'écouter encore un moment, mon père, je vous en prie, sans vous fâcber»

sans vous mettre en colère ... Je serai commis après, si vous l'exigez . . . mais permettez-moi de dessiner de temps en temps . . . pas tous les jours . . . tous les deux jours ^ seulement . . . là . . . vous le voulez,^ n'est-ce pas, papa ?

— Et du pain sec, de l'eau, et en prison chaque fois que cela vous arrivera.

— Soit,3 mon père, pourvu qu'en prison j'y voie assez clair pour dessiner.

— Vous êtes un sot et un fou, monsieur mon fils ; vous avez bientôt douze ans, et vous ne savez encore rien.

— Rien . . . répéta tristement l'enfant, car il pensait à ce que serait son barbouillage s'il avait su peindre, s'il eût pu rendre* sa pensée

* tous les deux jours, every other day, ' vous le voulez, you are voiUing,

* Soit, Very welU

* s'il eût pu rendre, if he had been able to express.

JBAN-BAPTISTE GREUZE. 147

sur une toile, avec des couleurs, un pinceau et

de rhuile ; et combien de choses il avait encore à apprendre pour devenir un peintre !

— RicD, répéta aussi le père, se méprenant à Tair pensif ^ de son fils et le croyant pénétré de^ ses raisons ; — rien, monsieur . . .Vous savez lire, c'est vrai ; — écrire passablement ; et encore pourquoi? parce que écrire, c'est toujours barbouiller du noir sur du blanc, et que votre passion à vous, c'est le barbouillage . . . Mais savez- vous copier seulement, copier une lettre sans rature, sans faire de pâté, sans oublier un mot P

— Oh ! pour ça, mon ami, j'en réponds, dit avec joie madame Greuze, tirant de la poche de son tablier un papier, qu'elle ouvrit et mit, glorieuse, sous les yeux de son mari. — Tiens, lui dit-elle, vois comme c'est propre, lisible, comme les lignes sont droites ! hein P . . .

— Pour ça, vous avez raison, ma femme, de lui faire des compliments ; c'est bien, fort bien, ça me raccommode^ avec lui ; car tu sauras, Jean-Baptiste, que ton cousin se marie, et

1 se méprenant à l'air pensif, mùtakmg the thottghtful look.

2 pénétré de, eotwinced by,

3 ça me raccommode, it makes mefriends again.

qu'il te cède sa place à l'étude de maître Godard.

Baptiste baissa la tête en grommelant :

— Belle place, ma foi !

— Tu seras d'abord saute-ruisseau ; mais ne va pas là faire comme ici, barbouiller les murs, le papier, surtout le papier, ton patron n'entendrait pas raison.^

— Pourtant on a le papier à discrétion ?* dit l'enfant, qui, à cette pensée, reprit un peu de sa gaieté.

— Probablement, mon garçon ; et puis ne va pas aussi t'amuser à portraire tout l'étude.

— Avec ça qu'il ne manque pas de charges ^ dans celle-là, dit Jean-Baptiste en partant d'un grand éclat de rire, surtout M. Bastion, avec son nez qui regarde en l'air, et le petit rapin,* qui a la figure en forme de pomme de terre, le ventre en tambour et les jambes en baguettes !

^ n* entendrait pas raison, would not stand that,

^ à discrétion, unlimited.

' Ayeo ça .... de charges, And there is no want of earieatures.

* rapin, the youngett pupil in a êtudio^ tvho goea on ail erranth — applied hère by Greuze instead of " saute-ruisseau," see note p. 136.

JEAN-BAPTISTE OREUZE. 149

— Ta, ta ta ! peut-on l'arrêter, ce petit drôle, quand il commence à défiler Bon chapelet?^ Ainsi Yoilà qui est entendu : demain tu entreras chez maître Godard, et, partant, demain plus de barbouillage, c'est dit. — Marion ! Marion ! ajouta-t-il en criant plus haut, — arrive ici avec un seau plein d'eau, et débarbouillemoi ce mur ; qu'il n'y paraisse plus rien à' mon retour du bureau.

— Mon père ! cria soudain Jean-Baptiste avec eflfroi et étendant ses petits bras contre le mur, comme s'il eût voulu protéger son dessin des atteintes du seau d'eau dont la vieille cuisinière, obéissant aux ordres de son maître, s'apprêtait à le gratifier ;' — mon père, battezmoi, tuez-moi, faites-moi commis, saute-ruis^ seau, si vous voulez ; mais, par pitié, par grâce, ne touchez pas à mon tableau !

— Marion, obéissez ! dit M. Greuze avec fermeté.

— N'obéis pas, Marion, ou tu t'en repentiras ! répliqua vivement Jean-Baptiste, rouge comme une cerise,

^ à défiler son chapelet, an idiom signifying, to hav» something to êay againtt ivery hody»

' qu'il n'y .... à, that nothing may appear ofit at, 3 s'apprêtait à le gratifier, was prepariny to faveur t't.

ISO OQNTES HISTORIQUES.

— Insolent ! dit le père en colère ; vous osez contremander mes ordres !

— Ou ne touchera à mon tableau qu'en passant sur mon corps! dit Tenfant, s'accolant contre la muraille d'un air résolu.

— Jean-Baptiste, dit madame Greuze avec anxiété, car elle savait son mari très- vif et trèsdécidé^ dans ses opinions, — c'est ton père, tu lui dois obéissance; ne raisonne pas, quelque chose qu'il exige ;^ tu dois penser que c'est pour ton bien ; il en sait plus que toi, mon enfant ; obéis ; Dieu punit les enfants désobéissants.

Mais Jean-Baptiste, dans son effroi du danger qui menaçait son tableau, n'écoutait pas sa mère ; et pourtant, s'il l'eût fait, si, au lieu d'ordonner à une domestique une désobéissance, il eût prié, ou seulement essayé de gagner du temps, tout porte à croire^ que M. Greuze le père n'eût point exigé l'anéantissement de son ouvrage ; mais il arriva à Jean- Baptiste ce qui arrive toujours quand la passion vous emporte et vous empêche de raisonner ; M. Greuze, qui aurait cédé à une prière de son

^ très-vif et très-décidé, very busty and very detêrmmad, 2 ne raisonne .... exige, do noi arçtte, whntever he may exact. ' tout porte à croire, everythmy Uada om tç beUeve,

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