L'HERITAGE
M" Fridolin Petit-Gâteau, notaire, rue des Gravilliers à Paris ajouta, parlant à la personne le M. Cyprien Barballe, qu'il avait convoqué, à effet, en son étude :
— En surpln 1.800 francs de rente via-
gère, de ces dix mille francs de capital nets de tous frais, et de sa maison de Cardycke, votre oncle M. Van Turlure vous lègue cette enveloppe confiée en fidéi-commis à mon honorable confrère Van Coppeghem, qui me l'expédia recommand tte Un qu'elle vous fut remise par
mes mains assermentées. Que contient-elle, bonheur ou malheur-, je veux dire des capitaux ou une plaisanterie d'outre-tombe, '^ vous en laisse désormais jug
Permettez que j'ouvn iment donc !
Voici, dit l'héritier, ce que contient...
— Oh ! je ne suis pas indiscret... ni même curieux...
— Gela ne fait rien, M6 Petit-Gâteau, il n'y a pas d'indiscrétion... Voici ce que contient le pli ; ce n'est pas de l'argent :
Mon neveu,
Je consigne ici une de mes dernières volontés. Dans l'été qui suivra votre mise en possession de cette lettre, vous partirez pour Cardycke. M. Van Goppeghem, notaire en cette cité, vous remettra un trousseau de clefs ; il y en a une petite un peu plus luxueuse que les autres, elle ouvre l'armoire de coin qui est à droite dans ïe fumoir, que vous reconnaîtrez immédiatement quoique n'étant jamais venu dans cette maison, àceque,à un râtelierdebois découpé, ilyaunmule permetla résistance de l'émail de la porcelaine en bon état de conservation, culottées autant que le permet la résistance de l'émail de porcelaine rhénane. Vous ouvrirez l'armoire, vous trouverez sur le deuxième rayon en partant du bas. une bouteille de curaçao blanc, et un cruchon de schiedam ; à côté vous trouverez un verre à bordeaux qui était mon verre à liqueur, et vous mélangerez dans ce verre deux tiers de schiedam et un tiers de curaçao. Ce sont des liqueurs inappréciables ; pourtant,, vous en prendrez quatre petits verres ; si vous voulez fumer, vous prendrez dans le râtelier la tête du roi Humbert, vous y mettrez du Knastélf et du Yarillas, que vous trouverez sur la table tout mêlés dans une
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ancienne boite de Palmers. et si ensuite vous voulez boire de la bière, utilisez, préférablement à tout autre, le pot de grès polychrome de la contenance d'un litre où le caprice d'un vieil artiste flamand a jeté une nonchalante écrevisse rouge. Prenez votre bière à l'enseigne de la Tulipe, à Cardycke. Grande place, et couchez pour ce soirlà dans mon fumoir.
Ayez soin de ne rien casser.
Votre conscience vous dira le reste.
Votre oncle,
Jacob van Turlure.
Si votre cousine Barbe van Turlure. à qui j'ai plu- qu'à vous, vient tâcher de vous soutirer quelque chose, sous prétexte qu'elle n'a de moi aucun bibelot personnel, portatif et un peu précieux, je vous autorise à la flanquer à la porte.
Pour la dernière fois, bonsoir.
Encore une recommandation : dans le salon
il y a mon portrait ; n'oubliez -ir envers
lui comme j'ai toujours agi moi-même. Encadrez-
le d'un cadre blanc en vert en hiver. Le?
cadres sont dans le grenier. J'y tiens. Vous trou-
du bon genièvre à P< de la Tulipe.
pour le curaçao faites venir directement
d'Amsterdam.
Pour l'ultime fois, bien le bonsoir.
mnâïs là. dit M* Petit-Gâteau, les souri.» d'un célibataire. Enfin j<- crois que vou
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riez bien de payer ainsi l'intérêt posthume de ce que vous lègue votre oncle vénéré.
— Ainsi ferai-je, dit Cyprien, je partirai d'ailleurs incessamment.
En effet, le temps strict de flanquer sa démission au nez du directeur de la compagnie d'assurances l'Anti-Phaéton qui le jaugeait 100 francs par mois, d'acquérir un petit Bluze et de le déposer aux pieds de la demoiselle de ses moments perdus, d'entrer en citadin à la Belle Jardinière et d'en ressortir chasseur d'opêra-comique ou terrassier de bonne compagnie, de dîner un soir et de déjeuner un matin, en bons endroits, de se munir d'un bon Zola pour la route, et d'une bicyclette légère, Cyprien Barballe se dirigea vers la gare du Nord et s'installa dans un wagon de seconde qui le versa à un autre wagon, qui lui-même le quitta pour qu'il en prit un troisième, et arriva dans la gare de Bruges, gare bâtie en forme de cathédrale, pour que rien qu'en entrant dans Bruges, pas un voyageur, pas un paquet ne puisse se vanter d'avoir évité totalement les .églises, -en ce pays de béguinages, de carillons et de couvents; puis, de là, un petit tramway à vapeur le mit à un bateau, qui le mit à une patache qui le déposa à Cardycke, où l'aubergiste de la Tulipe se fit un plaisir de lui indi-
quer la porte de maître Van Coppeghem. lequel isit d'un trousseau de clefs, et, non sans lui
avoir préalablement offert un cigare, plus un verre de vin Sud-Africain perpétré plutôt dans la cité très vinicole d'Amsterdam, entre un bon canal et une excellente épicerie, plus quelques louanges touchant son brave homme d'oncle, l'intronisa dans la maison de ce digne défunt. Après quoi, il lui confirma l'excellence de la cuisine à l'enseigne de la Tulipe, lui conseilla de s'en remettre à la sagacité de l'hôtelier de la Tulipe pour lui choisir une personne capable de balayer ses appartements et assurer le brillant de ses chaussures, (l'ancienne servante de son oncle, quelque peu légataire, s'étant réenvolée vers d'autres villages pour y végéter tranquille), puis lui souhaita le bonsoir, non sans lui avoir l'ait part du réel plaisir qu'il aurait à le revoir et lui fournir tous renseignements de façon abondante et variée. •
Il était assez tard et, dans un salon froid où la
nie de M. Van Coppeali'in venait de situer
une lampe obligeamment prêtée, l<s volets clos
- meublés couverts de housses muraient
Cyprien BarbaUe : la table vide, l'air désaffecté
de cette pièce qui semblait attendre encore son
ancien possesseur, affecta un peu Cyprien Barballe, ainsi que le silence, énorme, pas même troublé par le tic-tac d'une pendule ou le grignottement d'une souris, ce qui fit qu'aussitôt laissé seul avec lui-même, Cyprien Barballe se hâta de sortir de sa maison, et de s'en aller à l'enseigne de la Tulipe. Une fois restauré, il s'attarda un peu au café, musa à la bière, flâaa à la fumée de son cigare et finit par prévenir l'hôtelier de la Tulipe que pour ce soir-là, ce serait un des lits de l'hôtel qu'il habiterait. Sur quoi l'hôtelier le conduisit dans une énorme pièce, toute resplendissante d'acajou, lui indiqua une sorte d'armoire à panse profonde qui, mieux étudiée, apparut un lit et lui souhaita un bon sommeil. Barballe, grâce à toute une journée de route cahotante, put exaucer ce souhait et dormit, avec plénitude, avec faconde même, car il forgea toute cette nuit-là une sorte de plaidoyer pour expliquerau directeur de l'Anti-Phaéton combien il avait besoin d'un congé d'au moins un mois pour mener à bonne fin son roman la Petite Eloa ou la Primevère de la Celle-Saint Cloud, ce qui fit qu'en se réveillant il eut le bon sourire de l'homme supérieur à son rêve et la joie de l'homme qui tourne le feuillet -de son livre de vie pour arriver à des chapitres Vraiment intéressants.
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Aussi, se frottait-il les mains, et ce fut d'un air conquérant qu'il considéra une poterie blanche, de 35 centimètres de haut, qui contenait un peu de lait, un bol large et profond comme le légumier qu'il avait connu dans son enfance, à la maison paternelle, et une assiette chargée d'un volume de quinze centimètres cubes de pain beurré, et qu'il se refit, cependant que sur l'invitation gracieuse de l'hôtelier de la Tulipe, il remettait une clef à une vieille femme spécialement mandée pour le servir aux heures de la journée, qui, après débat, conviendraient le mieux aux deux parties contractantes. Puis l'hôtelier de la Tulipe lui expliqua les aîtres. Cardycke était une toute petite ville qui avait été autrefois plus grande ; néanmoins les affaireprenaient, grâce à une abondance circulaire de betteraves très recherchées. Il y avait comme curiosité, des traces de biscaïens frani l'angle S. 0. du vieil Hôtel de Ville, et un vieux moulin très ancien, et chez un particulier, son ami, deux beaux vases de vieux Delft. La poste distribuait deux fois et expédiait deux fois par joui' ; le bourgmestre, le médecin, le notaire et lui-même étaient des gens aimables qui parlaient le français. On trouvait rh<v. lui toul ce qu'on pouvait désirer à condition de le prévenir
deux jours à l'avance. Si M. Barballe voulait prendre ses repas chez lui-même, sa vieille femme savait un peu de cuisine et on lui donnerait à la Tulipe de bons conseils. M. Gyprien Barballe coupa son interlocuteur pour lui indiquer que profiter non seulement des conseils mais encore de la savante exécution, en cette matière, de son interlocuteur, lui agréerait. L'hôtelier proposa de suite un prix modéré qu'accepta M. Barballe.
Puis, l'hôtelier évoqua quelques regrets touchant M. Van Turlure qu'il dépeignit comme un homme calme, un peu renfermé, extrêmement casanier. Il avait reçu, vingt ans durant, depuis le premier jour où M. Van Turlure était venu se retirer dans le pays, après fortune faite, les visites quotidiennes de M. Van Turlure. Le matin, M. Van Turlure prenait à la Tulipe, debout et assez rapidement, avant sa promenade régulière un mélange de bitter et de genièvre ; au retour de cette promenade, M. Van Turlure s'asseyait quelques minutes et vidait un petit flacon de bière ; vers six heures du soir, M. Van Turlure revenait, s'asseyait, vidait un petit flacon de bière et causait avec lui des affaires régionales. (M. Van Turlure ne buvait du vin qu'en sa propre maison) ; le soir, M. Van Turlure ren-
dait ou recevait quelques visites. ou bien se promenait ; rentré à dix heures, il envoyait coucher sa servante, ei s'isolait dans son fumoir : il recevait - q salon et jamais en son fumoir ; on savait par ses menus propos que le soir, de dix heures jusqua une heure avancée, il fumait, buvait et lisait dans cette pièce. L'hôte de la Tulipe était heureux d'avoir à prendre soin du neveu "de ce digne vieillard, à la réputation excellente et au crédit justifié.
pendant ce temps, Cyprien s'évoquait ce qu'on lui avait raconté de l'oncle Van Turlure. Mme Barballe née Van Turlure en dessinait un portrait gracieux, avec quelques ombres.
H. Van Turlure avait été pour elle un frère exemplaire jusqu'au jour où elle avait épousé
LoJphe Barballe, commissionnaire en marchandises à Paris, rue Saint-Martin ; le physique de M. Barballe avait déplu à M. Van Turlure, ainsi qu'une habitude de M. Barballe d'inviter restaurant pour traiter ses affaii. M. Van Turlure qui avait fait sa fortune rue du Paradis-Poissonnière en tant qu
ml en produits céramiques, avait quitté, pour la bonne ville de
Paris, n> étanl plus suffisamment attaché, à
famille, el il avait né-
gligé de porter aide à son beau:frère, lors de quelque krach où celui-ci s'était laissé prendre. Il avait pourtant après la mort prématurée de M. Adolphe Barballe, aidé sa veuve, et avait contribué à l'éducation du jeune Gyprien ; avant de se décider à ces dépenses, il avait fait le voyage de Paris pour s'assurer que Cyprien ressemblait plutôt à sa mère qu'à son père. Depuis la mort de sa mère, (Cyprien avait alors 18 ans), il lui avait indiqué par lettres, qu'il était inutile qu'il se dérangeât pour le venir voir, qu'il lui estimait un âge suffisant pour qu'il gagnât sa vie, qu'il le mandaterait néanmoins de quelques subsides, mais intermittemment et tout à sa guise, les demandes de subventions exceptionnelles devant être régulièrement rejetées. En surplus, il dispensait généralement son neveu de lui écrire, sauf, et cela il l'exigeait, le 27 décembre par le courrier du soir pour que la lettre lui parvint le premier janvier, au matin: la lettre de son neveu devait obligatoirement chaque année contenir une photographie ; la réponse était le seul mandat régulier que reçut Cyprien Barballe, mandat international, arrivant sans l'ombre de lettre. Et Cyprien se rappelait que sa mère, elle aussi, avait dû tous les ans, \e mener chez le photographe pour envoyer son image à
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l'oncle Van Tïniure, et qu'elle lui avait dit un jour, dans leur salle à manger, en un petit cinquième du Marais où ils vivaient du grignotement de quelques débris de fortune et des mandats de l'oncle Van Turlure :
— Mon pauvre Cyprien, tu ressembles singulièrement à ton père ; l'oncle ne te laissera pas grand chose.
Pourtant, Cyprien avait remarqué que chaque fois qu'il expédiait à son oncle une petite revue de jeunes où il y avait vers ou prose de lui, il était rare que le mois se passât sans qu'il reçût quelque argent. Tout de même, c'était une menue partie de sa fortune que lui avait laissée son oncle !
Et alors qu'allait-il faire ? il n'en savait trop rien. La place de Cardycke et sa maison, par un léger soleil matinal, lui parurent jolies, aimables, hospitalières ; il traversa le corridor pour aller jusqu'à sou jardin : l'été étant peu avancé, ce jardin semblait plutôt un projet de jardin qu'un potager bien compris ; il y avait là une tonnelle décharnée de feuilles et quelques gros bouquets de pivoines, mais le rez-de-chaus mu; fois les volets déck)S, lui apparut plus aimable. Le salon était sec ; une petite salle à manger était bonassement Empire, mais le fumoir, la
pièce préférée de son oncle, le séduisit. Elle donnait, par une large fenêtre, sur un grand horizon de campagne plate, avec des pâturages, et au fond le rideau symétrique des arbres qui bordaient un canal ; au dedans, une table carrée, un vaste divan de cuir, une armoire épaisse, énorme, avec des tiroirs à poignées de cuivre de haut en bas et deux battants lisses, taciturnes, en très vieux chêne, patiné par les années, et tout autour, sur deux consoles superposées qui garnissaient trois côtés de la pièce, (l'autre était occupé par la porte et par le râtelier de pipes), des poteries en grand nombre : il discerna des Delft, des plats du Japon, des vases de Sèvres, des pots de Stockholm, des grés allemands : mais la vieille, à lui procurée par l'hôtelier de la Tulipe, se dressait sur son seuil un balai à la main ; il comprit qu'il fallait, ce matinlà, s'effacer et s'en fut, rêvant, faire, à force de pas, sa provision d'appétit.
Pour visiter le haut de la maison, il s'abordait du temps.
Mais comme il passait devant l'hôtel de la Tulipe, qui était situé à peu près en face de sa porte, il vit la face joyeuse de l'hôtelier s'animer et les deux mains croisées se tendre vers lui, en signe d'appel amiral, et un « Entrez, je vous
prie », le plaça en deux secondes devant un verre de bitter et de genièvre mêlés, plus un quidam couleur de bitter, de brique, de hâle, que l'hôtelier lui présenta comme un des meilleurs amis de Jacob Van Turiure.
— Oui, monsieur, dit le quidam, j'ose dire que Van Turiure et moi, nous fûmes des amis. [ue M. Van Turiure se décidait à quitter cette petite ville pour venir se loger quelques jours à l'hôtel Brekel qui est en face de mon momagasin, nous étions des inséparables. Il me faisait, cinq ou six fois l'an, l'honneur de me témoigner son amitié en m'emmenant, en de nom! . à travers la campagne.
Ah ! Monsieur, que votre oncle était un homme supérieur ! il était mu par une idée géniale, et de quelle profondeur, monsieur ! Je ne crains pas d ne ma fortune provient de quelques
indications qu'il daigna, à ma table, laisser tomber de sa bouche : votif oncle vénéré, sous une apparence g] i.it un véritable ,
timent des sentiments les plus cordiaux, tenus en faisceau par une belle éthique oecuménique, et. voua l< lit un extraordinaire dilet-
tante : mais ne pas monsieur, que
M. Jacob Van Turiure prodigua les refl
En principe, votre oncle ne parlait
jamais ; je serais surpris qu'il vous ait jamais donné quelque conseil.
— En effet.
— Pour obtenir un conseil de M. Van Turlure il fallait un truc, simple comme l'œuf de Colomb, mais enfin, il fallait le trouver, et je l'avais trouvé.
— Et quel était-il ?
— Il tenait en deux mots : Soif et Bourgogne,
— Et comment?
— Voici : un jour où je reçus la visite de M. votre oncle, il avait bien voulu me charger de lui retrouver une vieille estampe (tel est mon métier, je suis antiquaire et aussi un peu marchand de vrai tabac); il daigna m'acheter quelques vagues bijouteries démodées, au plus juste prix ; de plus, il exigea comme prime, délicatement mais énergiquement, que je le cicéronasse un peu par la ville ; je le fis avec la patience exemplaire que je déploie avec tous mes clients, franco, et au-dessus d'une dépense, de 20 florins. J'admirai avec quelle délicatesse M. votre oncle savait demander sur la topographie d'une ville toutes les clartés, dont un bon touriste peut avoir besoin. Enfin, le monde est périssable ! Ce ne siont pas nos affaires. Bref, le soir de ce jour, j'allais me coucher, lorsque vo-
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tre oncle revint frapper à ma porte. M. votre oncle me dit : « J'ai oublié de vous demander où se trouve le meilleur Bourgogne de la ville. — Ici même, lui dis-je, mais je n'en suis point marchand. — Tant pis, repartit votre oncle, et je vis une ombre de tristesse condescendante sur son visage assez régulier, quoique un peu saumoné par la méditation ». Je crois qu'une de mes plus heureuses idées fût de sonner ma servante et de faire disposer dans mon magasin même, entre mes boucles d'argent, mes broches zélandaises, mes casques frisons, mes vieilles estampes et les jolies vignettes de mes boîtes à cigares, une petite table, une lampe à pétrole, deux verres et une bouteille d'un coquin de Pomard dont j'aurai le plaisir de vous faire ter lavant-dernier verre.
Et votre oncle parla. Il me dit, entre deux bouffées de Havane : Monsieur Van Sp> kerke, vous avez un tort. — Et lequel ? — Vous encombrez votre magasin de précieuses choses hollandaises, et vous les vendez ici-même ; c'est d'un homme peu clairvoyant. — Et que feriezvous à ma place ? — -A votre place, je vendrais mes vieilleries hollandaises à l'étranger, et ici j'amasserais des vieil! gères. » Mon-
sieur, croyez-moi si vous voulez, mais un«'
patraque de montre que j'achetais ici cent sous à un paysan, je la vendais un an après, cinquante francs, à Londres, à un dépositaire ; et ici, dans les fermes, j'ai acheté, pour rien, un tas de sales meubles Empire, de provenance française, que j'ai revendus quelques années après, retapés et restaurés, à des prix très honorables.
— Mon oncle était clairvoyant.
— ■ Et désintéressé, Monsieur; il se borna, en échange de cette vue qui a changé ma vie, et de diverses autres, car le Pomard lui déliait l'imagination, à choisir chez moi, parfois, une poterie, que je lui estimai tout à fait prix d'ami ; il a trouvé ainsi chez moi un très beau pot de faïence de Strasbourg, qui fut sa fierté. Ce n'était pas la mienne, je n'y aurais jamais rien vu que d'ordinaire, mais à lui, les poteries lui parlaient ; au moins, il les frappait d'un petit coup de son index et il écoutait. Ce jour-là. il m'avait encore donné un excellent conseil.
— Et lequel ?
— C'était d'acheter, au poids, des livrés français ou allemands de rebut ; j'en eus une grande quantité. Au bout de très peu de temps d'emmagasinëment, je recevais des lettres...
<( Monsieur, il me semble avoir vu à votre vi-
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trine, il y a quelque temps, le livre de Mon? sieur... Veuillez me l'envoyer... » Et je majorais, et je majorais... ces livres, devenus rares à force d'insuccès et recherchés et primés. Votre oncle, monsieur, était un homme du plus grand 1e.
Quoique cette assertion le surprit, Cyprien Barballe écoutait se modeler la légende de 1 oncle, d'après ces anecdotes et d'autres moins importantes que lui servit en déjeunant M. Van S i it- terskerke.
Ce lui fut pourtant un soulagement que la fin de ce repas, car en somme on se lasse d'entendre appeler- Aristide : le Juste ; et il rentra chez lui. Il pensa utile de recommencer ses investigations et de se documenter sur l'étage unique de la maison.
Ce fut d'abord une chambre à coucher, avec un lit ordinaire, avec une couverture à ramages de style courant, deux chaises et une commode ; sur le mur une photographie, et à n'en louter c'était lui, c'était une des siennes que cette photographiebien logée en un coin d'un cadre voisinant étroitement avec une sorte de complainte : A mon neveu Cyprien Barballe ».
II était un petit bonhomme les os sous la peau et l'herbe sous les pieds ; Il était un petit bonhomme qui courait le four et qui dormait la nuit et qui, pour manger, s'asseyait, pour manger du pain bis et pour boire Veau
\du puits.
Il était un petit bonhomme
quin'était ni richard, ni banquier, ni économe
parce qu'il n'avait rien à garder.
Il avait une clef et pas de serrure,
un gros fromage et pas de buffet,
et pas de boucle à sa ceinture.
Il était un petit bonhomme
qui donnait son linge à laver
à la bergeronnette des prés,
et sa cuiller à raccommoder
dès les premiers jours de Vêlé
à la cétoine dorée,
et ses souliers à rapiécer
— dès qu'on lui donnait des souliers usés —
à la pic qui vend des cartes à jouer
à la troisième branche du deuxième peuplier
près la maison de Van Turlure.
Il était un petit bonhomme qui dormait à la be\le étoile
en rêvant qu'à pleine voile
une barque remportait
vers la Cité des confitures,
à V hôtel Peau-cTAne tenu par Riquet
près la maison de Van Turlure !
— Tiens, l'oncle pensait à moi, en vers, Tonde se fichait de moi par avance, l'oncle était jovial et rimailleur ; quel oncle complexe ! >ns la suite.
La suite, c'était une chambre à livres, et Barballe l'explora comme un critique et tout d'abord sans autre renseignement précis, car le voisinage d'Hugo, d'Henri Martin, de Scribe, Daudet, Maupassant, Malot, du Tour du Monde et de Casimir Delavigne n'offrait rien de précisément symptomatique ; il fallut qu'une reliure tant soit peu précieuse, relativement aux carton- - ambiants, lui suscitât l'idée d'ouvrir les Points et Virgules, poèmes dédiés amicalement et affectueusement à M. Jacob Van Turlure, par 'l'Alcyon-M'ii-tin de Perruche-Ie-Roi, cela d'une façon typographique, et à l'encre un peu pâlie de l'autographe : à Jacob Van Turlure, aussi, dans la garde, il y avait une photographie qui situait les trente ans <!<• la dame ei l'inédit de sa coil le front, vers 1875. Barballe, quoique a
dit en catalogues contemporains, ignorait le nom même de Mme d'Alcyon-Martin de Perruchele-Roi, et son étonnement fut moindre quand il s'aperçut que le livre avait été imprimé pour Mme d'Alcyon-Martin, par la librairie Alcyon- Martin, passage d'Aboukir, à Paris. Quel crédit avait dû avoir M. Van Turlure sur l'esprit de cette dame pour qu'elle se fut ruée chez un imprimeur de cartes de visite, à seule fin d'adresser à Jacob Van Turlure ce monument de son affection, que vraisemblablement, elle avait jugé inutile d'envoyer à la presse ! Le livre en lui-même ne pouvait intéresser personne : il renfermait une Lutte de Jacob avec l'Ange dont Cyprien découvrait facilement la portée ; quelques chansons avec des refrains, Turlurette, Turlurette, qui lui semblèrent d'aimables jeux d'esprit, et des poèmes en robe de chambre, des poèmes en jupe pailletée, des poèmes à la cigarette, et aussi des poèmes nostalgiques comme une âme bien née ne saurait se priver d'en écrire ; Cyprien vit bien, devina très vite, que quand il s'agissait dans ce livre d'un nommé II, ou du nommé On, c'était bien de Jacob Van Turlure qu'il s'agissait. . Enfin, conclut Cyprien, c'était bien son affaire ! et il continua à considérer les volumes, dans l'espoir d'y découvrir
l'héritage 135
quelque autre curieuse dédicace, mais il ne retrouva plus que des livres courants.
Le soir était venu ; le silence avait envahi Cardycke. Gyprien Barballe n'éprouvait plus nulle envie de retourner une fois encore à l'hôtel de la Tulipe ; il était seul dans sa maison, seul, faible et isolé, à moitié réjoui de ce qu'il avait ivert de saugrenu dans la vie de Jacob Van Turlure. à moitié inquiet de ce qu'il en allait apprendre en feuilletant les gens du pays, en ouvrant des tiroirs, en demeurant dans le fumoir. Et pourtant, c'était le devoir d'y rentrer, d'y dormir. Gyprien, homme de devoir, le fit.
Il agrippa au râtelier des pipes, petit musée des Souverains, le roi Humbert, le bourra de tabac, lui mit l'allumette, lui referma sur le cerveau fumant, toi l'Etna, avec des barbes mégalomanes de tabac, son petit casque d'étain et s'absorba.
11 exécutait à la lettre les prescriptions, mêlant le schiedam au curaçao dans les proportions congrues : il avait arrêté qu'il fallait environ dix minutes entre chacun des quatre petits : its par la lettre de son oncle ; le liquide <''t;iit bon : mais Humbert semblait assez médii n fumeur, Humbert avait un fumet
Bah ! j'aurai mal allumé, se dit
Barballe, il débourra Humbert et le rebourra avec conviction, le referma, lui rabattit son casque, le lui remit. Alors il arriva qu'Humbert, lassé de ces efforts contradictoires, se refusa à tirer. — Nom de dieu ! s'écria Barballe.
— Tu n'as pas ramoné le Savoyard, s'écria une voix.
La pipe tomba, Humbert se brisa.
— Vive la Commune ! s'écria la voix. Vive la Révolution italienne !
Si Barballe avait été un liomme simple, ouvert, logique, tout uni, il eût simplement demandé qui est là, ou eût formulé poliment, en ôtant sa casquette :
— A qui ai-je l'honneur de parler ?
Mais Barballe était un homme très complexe, et depuis son entrevue avec Me Petit-Gâteau il avait peur des voleurs. Voici donc ce qu'il fit : il attira lentement de sa poche, son revolver, avec une précaution infinie, et tout en chantonnant comme un homme parfaitement inoccupé, ou comme un homme qui va tranquillement vers sa pendule regarder l'heure pour savoir si c'est celle de l'apéritif, du courrier, ou la minute anniversaire du pape, ou l'heure de sa potion, tout en chantonnant le pantoum connu :