‹ Contes hollandaisChapitre 9 sur 17 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

— Alors, monsieur, dit Margarethe au fils de David c'esl vous qui vous disposez à devenir ma poupi

— Non, mademoiselle, voire époux, ce qui est bien différent.

— C'est dommage ; monsieur, vous nêtes pas le Prince Charmant ?

— Pas absolument ; mais je puis...

— Quoi ?

— Vous raconter très bien l'histoire du Prince Charmant.

— Et comment ?

— Il faudrait du loisir, mais c'est quelque chose comme ceci :

Il y avait une fois une belle petite fille avec des boucles blondes comme de l'or et un joli visage clair, qui regardait à sa fenêtre. Elle était à son rouet ; le rouet ne faisait pas de bruit, tout en ûlant beaucoup, beaucoup, parce que la petite tille l'avait grondé, - Rouet, tu gênes mes rêveries et tu m'empêohes de me figurer le Prince Cbarmanl qui je l'attends à

toute heure »; et la petite fille ne se rendait pas compte que c'était elle, en attendant, avec son petit air sage, ses gestes vifs et même un peu pétulants, qui était la Princesse Charmante; et quelqu'un vint près de la petite fenêtre qui dit : « Je suis le Prince Charmant », « Et la preuve? » répliqua la petite fille qui, sans le savoir, était rationaliste ; l'inconnu lui présenta un miroir, où elle vit son clair visage et ses boucles blondes.

— Alors ! ...

— Taisez-vous un peu, mes enfants, on appelle au téléphone.

C'était une jolie sonnerie qui tintait, grêle, claire, rythmée, si musicale que les petites clochettes dansantes et les petites clochettes du toit, se mirent à l'accompagner, et Gambrinus, dodelinait de la tête, et Khosroès se mit à danser de son mouvement lent et solennel ; mais David, de son ton bourru :

— Les affaires sont les affaires, sachez ce qu'on nous répond.

Et voici qu'on répétait mot à mot par le téléphone, ce qu'avait câblé à son correspondant d'Amsterdam le dieu Vichnou.

« Salut à la princesse Sita ! Nous la prions de regagner le plus tôt possible, pour être le plus

tôt possible très près de notre droite bienveillante, son royaume de Mysapore. Nous lui accordons pour elle et sa >uite; toutes les réincarnations qu'elle désirera ; nous l'autorisons à les exécuter à titre provisoire et ne les infirmerons qu'au cas d'indignité personnelle et d'impiété bien constatée, ce qui veut dire, étant donnée notre sincère admiration pour le bon goût de la princesse Sita, qu'il n'y aura lieu de radier personne, et ne mettons ici cette restriction que pour la l'orme et la validité de l'ordonnance.

« Pour obtenir la réincarnation immédiate, il suffit de tourner le commutateur du téléphone, sur le téléfluide qui l'avoisine; prière de se hâter, le téléfluide ne fonctionnant que de minuit à trois heures, il Serait trop tard si Ton attendait le petit jour et il faudrait remettre la chose à demain.

« Le dieu Vichnou pince amicalement l'oreille à la princesse Sita. et la prie, puisqu'elle est de passage en Hollande, de dire au conservateur des musé- . l iques, à Leyde, que ce dieu en

■z d'avoir perpétuellement des marqu mouches pressées aur le nez de son effigie cataloguée n' 12'\\. et qu'il faut porter comme indication au Sch&ibaT, pièce unique que ce musée délient : a Transformation Thibétaine de l'idée

de Vichnou » et non « Transformation Tartare du mythe de Vichnou ». ; ce savant échappera ainsi à une inexactitude et à une impolitesse.

« Si la chose est faite en diligence par les autorités compétentes, le dieu Vichnou réincarnera volontiers une de ces momies égyptiennes qu'elles cultivent si bien.

« De Batambang, l'an toujours nouveau de notre règne divin.

« Vichnou ».

— Il n'y a qu'à tourner le commutateur, ah ça ! patron, où est le commutateur ? dit Khosroès.

— Que personne ne sorte, s'écria le vieux David, où est le commutateur ? montrez tous vos mains ; et il commença sa tournée d'inspection ; il tournait, tournait et ne trouvait rien, lorsque le Javanais, qui était malin comme un singe, avisa un joyau bizarre à la cravate de l'Otarie.

— Qu'est-ce que c'est que ça ?

— Une manière d'épingle, dit l'Otarie.

— Farceur, et le Javanais lui prestidigita entre les pattes, défensives qu'il portait devant sa cravate, un bibelot à tête d'ébonite et à corps de cuivre que l'aimable marin avait pris pour un joyau de prix, et qu'il avait simplement subtilisé.

— Imbécile, dit le Javanais, tu pouvais mettre le feu partout.

— Alors, je l'aurais éteint, dit l'Otarie, j'ai de quoi.

Khosroès, sévère, lui affirma :

— En châtiment, tu ne seras point réincarné.

— Tant pis, répliqua l'Otarie, d'un ton \

et il allait plonger dans le canal, lorsque le Javanais l'arrêta.

— Ecoute, tu as eu tort, mais tu es un bon diable, je vais taire quelque chose pour toi; puiscrapule enracinée, pourvu encore des plus râbles instincts, de ceux que l'homme réussit à étouffer chez ses plus barbares échantil-

htyophage et manges ton semblable...

— Ah ! pardon ! je ne suis ni chair ni poisson!

— Tu es amphibie, tu es frère du poisson !

— Oui.

— Et tu en manges ?

— Oui.

— Ce n'esl I pas non plus

. Eh bien ! je vais faire quelque chose pour toi. as-tu jamais mangé du thon mariné ?

— Eh bien, en voilà il lui dépiota fort tran-

quillement une boîte); voici le thon, et avec la boîte, je vais te faire une belle épingle de cravate; tu vois, le nom du fabricant luit comme l'or, dès qu'on le frotte un peu ; c'est joli, ça !

— Oui, dit l'Otarie, je suis satisfait.

Et pour le reste tu es content de ton sort ?

— Oui.

— Alors tu n'as pas besoin d'être réincarné ? Et le petit Javanais sauta devant l'appareil,

absorba pour son compte du fluide, et cria, d'un ton de camelot :

— Tout le monde a pris son numéro.

Sarah, tout à fait belle en sa robe verte, avec

un beau collier tout scintillant qui était de larmes revivifiées, et un turban surmonté d'une belle aigrette aux feux surnaturels, qui étaient des pensées de tendresse cristallisées, serrait convulsivement Margarethe dans ses bras, et son fils, et les blottissait en elle, répétant :

— Combien nous allons être heureux !

— Et moi, dit David, je ne compte plus.

— Toi aussi, vieux fou ! répondit son fils.

— Vieux fou ! vieux fou ! je ne suis pas un vieux fou, je suis un ministre, j'ai droit au titre d'Excellence, chenapan!

— Eh bien ! trouve-moi un autre titre que chenapan, et je te donnerai de l'Excellence.

— Je t'appellerai Sa Prépotence monsieur le Poète officiel, et comprends bien pré-potence, celui qui est tout pris de la potence, de la belle poutre en trapèze.

— Quel est l'imbécile qui parle de bois ici cria Khosroès. Est-ce qu'il y a des chos bois : ne ferais-tu pas mieux de régler tes affaires avec les Ondins?

— C'est fait, ma besogne est toujours faite promptitude et exactitude. J'ai souvent attendu mon fils à déjeuner, mais le déjeuner l'attendait toujours à heure fixe.

— Aïi ça ! as-tu fini. Excellence, lui repartit son fils ; fais encore des affaires, si tu n'as rien d'autre à faire.

— Sarah, mon cher (il-, ma chère bru, il serait bon, nous en avons le loisir, de rem»

ndins qui t'ont si gentiment délivré,

— J'attendais cette bonne parole, s'écria le roi des Ondins, en escaladant 1»- balcon, mais je n'ai fait qu'obéir, el trouvant dans mes domai-

i e bois de teck, venant d<

moi, % . * — ; i ï de Samandal, empire marin

d<mt Mysapore est allié. j'.ij obéi à l'injonction

écrite dessus, en Prière

au\ ami- d'ouvrir ce colis s'il

lé Khosroès, mon noble ami Kh<^

roès à qui je suis heureux de serrer la main.

— Ah ! si j'avais pu te varloper, chenapan, grogna David.

— Tant pis, Excellence.

Khosroès avait ouvert ses bras à l'ondin. .

— Et comment, depuis le temps qu'on ne s'est vu... qu'est-ce que tu fais ici ?

— Mais, n'ayant qu'un tout petit royaume, j'ai accepté d'être l'ambassadeur de Samandal, en Hollande ; à ton service, une fois rentré ; mais c'est vrai, vous autres d'à fleur de mer, vous êtes pays de protectorat ; ça ne fait rien, tu peux avoir besoin... en tout cas à ton service.

A ce moment, Margarethe se mit à pleurer, et se jetant dans les bras de Sita :

— Sita," Sita, Gambrinus est encore en plâtre ?

— Gambrinus !

Le géant ne dit rien.

— Gambrinus.

Le géant ne répondit rien, mais une larme coula de sa forte paupière à sa forte pinte.

— Gambrinus, dit Margarethe, vous ne voulez pas venir avec nous ?

— Mademoiselle, je voudrais bien ; mais ma place est ici ; vous allez au pays de l'Arack, un

HISTOIRE DE LA PETITE MARG.VRETHE 10 i

vilain compagnon, du Limon, de la Mangue, d'un tas d'ennemis à moi. On m'a toujours prédit que là-bas. je deviendrais pâle, jaune, souffreteux. J'ai, une fois, envoyé un de mes fils en Prove était un garçon charmant, d'une

intelligence claire et mousseuse. Ils l'ont noyé, mademoiselle, avec de la limonade !... Non, n'insistez pas. mademoiselle, il me faut mon ciel ma pipe, mon ami Jan Steen, qui ne se déplacerait pas pour les meilleurs jambons, pas même pour moi ; il me faut mes places proprettes et les petites femmes en forme de gi gourdes, et mes bons sujets qui me boivent tout le jour et rêvent de moi la nuit.

Mais ils vous suivront, Gambrinus!

Gambrinus, ajouta Khosroès, tu reviendras

si tu ne te plais pas, mais viens faire un simple

promets à Mysapore, mieux qu'un

palais, un temple immense, mieux qu'une cave,

car là. des éléphants de d< ts coudées ont

idhérents aux solides fondations d'une

!•• marbre qui pétue par les Anti-

ore à Pilsen, bloc de marbre

Blai

x- ■ . du mari luleur, jaune et é

tant ruir aie.

— Bon, j'aime mieux ça.

— Et au-dessus, des colonnes, qui sont les caparaçons des éléphants, soutiennent à deux cents mètres d'immenses terrasses d'où partent des jardins enchantés, des baobabs géants qui sont à eux seuls une brasserie, et au-dessus, à mille mètres, une voûte de montagnes, car tout cela est une grotte faite d'escarboucles, d'émeraudes et de diamants verts, et la mer vient mourir languissamment à l'ouverture de cette grotte inconnue. Ce sera ton temple.

— Mais je suis un peu lourdement vêtu pour les pays chauds.

— Je suis là, Sire, dit Goddrukum.

— Eh bien ! va pour une promenade, mais comment reviendrai-je ?

— Sire, dit l'Ondin, trop heureux de mettre au service de Votre Majesté, mon yacht particulier.

— Eh bien, soit ! je ferai comme les autres, mais... attendez !...

— Prenez du fluide toujours.

— Il y a le temps. . . je suis ici par charte constitutionnelle, il faut que je prévienne le bourgmestre... que diront mes sujets s'ils ne me trouvent pas à ma place ordinaire ? Il faut au moins que je rédige une proclamation ; franchement,

si je quitte le Korenbeurs. j'amasserai sur ma dynastie un dix redit : ils diront que je suis un coureur ; et même, si je me maintiens au-dessus de l'opinion publique, que- feront-ils, mes chers sujets, je vous le demande ?. . .

— Ils prendront le Gambrinus d'en face, celui de l'hôtel Britannia...

In usurpateur, le duc de Stout et Pale-Àlè, misérable ! et Gambrinus allongea à Goddrukum. le malencontreux interrupteur, un coup de pied qui le lit sauter comme une grenouille ; il allait disparaître dans le canal lorsque l'Otarie le happa au passage.

h ! doucement, dit le Javanais, en retirant dij la bouche de l'otarie le petit tailleur: ei l'examinant, il dit : Il faudra un fond; Otarie, tu es un peu brute.

Idrukum se mit dans un coin et bouda, la petite couturière alla lui tenir compagnie.

Eh bien ! dit Gambrinus, faites chercher le bourgmestre.

onnalt un peu, c'est un fumeur, qu'est-ce qu'il faut lui dire : que tu t'en vas

Non i tuerait!

Dis lui que I»1 feu est au téléfluide. Au fait,

il va te prendre pour un personnage de cuir gaufré, envoie-lui le patron.

> — Patron! patron! patron! tout s'exclama en chœur : Patron ! patron ! patron !

— Le Patron ! éleva une voix sèche, rèche, criarde, une voix de haut de tête, d'une tête très mince, durcie par suite du parcimonieux abri de cheveux chanvre un peu pauvres, — le Pa-tron, il est allé prévenir les autorités, il est allé protester ; ah ! ah ! je veux bien, et je ne sais pas si mon mari n'y a pas perdu son âme, héberger jusqu'à minuit des mécréants de contes de fée, mais jusqu'à trois heures, holà ! jamais, voici bientôt le petit jour, tas de canailles.

Ah ! pardon, madame, s'interrompit-elle, en apercevant la princesse Sita, mais vraiment je m'étonne, qu'une personne aussi bien mise que vous, et qui a l'air si convenable, soit encore au café à cette heure-ci, et cette chère enfant à qui on donnerait le bon Dieu sans confession !

— Eh ! si je te faisais saisir demain !

— Quoi, vous aussi, monsieur David?

— Oui, mon amie, je vais te coller l'huissier aux trousses !

— Ma maison est bonne, monsieur, mon mari.. .

— Certes, mais toi, tu me dois encore cinq

cents mètres de rubans, quatre paquets d'épingles à cheveux ; je ne sais pas ce que tu en fais.

- Monsieur, vous insultez une femme !

Eh bien ! dis, où est-il ton mari ?

Il est allé chercher le bourgmestre, monsieur; il était d'abord content de savoir que vous emportiez le Gambrinus du Korenbeurs ; c'eût été une bénédiction pour le Rollmopshuis, un établissement bien commode pour messieurs les Génii Ondins, mais il a entendu que le

yacht particulier du roi des Ondins allait vous servir à voyager, et ça, c'était une forte déperdition de clientèle à cause du Schiedam qui a bien prix aussi, sire Gambrinus.

- Allez-vous coucher, femme, dit sévèrement Gambrinus ; j'entends les autorités, je vais les

evoir... Groupez-vous !

Minute, dit le roi des Ondins, que j'aille revêtir mon costume d'ambassadeur ; il sauta dans l'eau, et revint au bout de neuf secondes, en un frac brodé très correct.

Tout le monde se mit en rang ; on avait improtvec quelques tonneaux vides un trône pour Gambrinus, un jupon rouge de la maîtresse de céans habillait de pourpre les barils, et lés topadu collier de Gambrinus et l'or de sa couronne étincelaienf comme des soleils.

Cependant le tambour résonnait ; le bourgmestre Van Svuermuf s'avançait à la tête de la compagnie des arquebusiers du vieux temps. Il les disposa en bordure du canal ; les Ondins s'étaient alignés et s'espaçaient sur les vaguettes de la pièce d'eau, leur faisant face, croisant contre eux leurs lances à eau si redoutées.

Devant ces préparatifs de résistance, Van Svuermuf tira de sa poche un mouchoir blanc très propre et, par habitude, commença le geste de se moucher, mais, se ravisant, et se rappelant la situation, l'agita en parlementaire.

Le roi des Ondins fit flotter sur la terrasse une très belle étoffe, moire verte et or, et Khosroès attacha solidement à côté un grand pennon couleur de feu, et Gambrinus, tirant de l'armoire de la salle commune le drapeau hollandais le planta entre les deux autres. Van Svuermuf était un peu étonné; le Javanais passant entre les drapeaux et les jambes pendantes sur la pièce d'eau, lui dit :

Monsieur le bourgmestre !

— Homme de cuir gaufré !

- Si vous prenez l'engagement de ne pas déplacer un de vos hommes, avant que de loyales explications n'aient été échangées, je vous indiquerai un moyen pratique d'arriver à nous, non

comme parlementaire, mais comme ami, à qui on ne bandera pas les yeux.

— Je m'y engage, dit le bourgmestre.

— Eh bien ! tournez à droite ; vous y verrez clair, car voilà le petit jour et passez par la porte de la rue.

— Soit ! dit le bourgmestre. Capitaine des arquebusiers, vous auriez pu penser que toute maison a une porte sur la rue !

— On ne pense pas à tout, monsieur le bourgmestre.

— D'ailleurs, je le reconnais, je n'y pensais pas non plus.

Le bourgmestre entra, on le mena à la terrasse, et quand il vit Gambrinus en une telle maentouré d'ambassadeurs, de princes, d'dndins. de clochettes parlantes, dansantes et de diamants animés, il écouta avec respect toutes les explications qu'on voulut bien lui donner.

— Vous partez, c'est bien, articula-t-il ; je

■rai. Je profiterai de votre départ pour situer une curiei rïençe, à savoir :

si les veilleurs de nuit qui dormaient si bien pendant qm vous faisie? tout dormiront aussi bien quand vi rti> : n'ai pa m vriller, ils son!

sous pavillon diplomatique. Aussi pour la princesse Sita, sa suite, monsieur le ministre Khosroès, le vieux David qui était venu et qui s'en va et son poète de fils, je n'ai rien à dire ; pour le roi Gambrinus, je m'en fie à sa parole de revenir et à son vieux fond de sentiments nationaux ; mais Goddrukum, qui n'est ni Ondin, ni Génie, ni quoi que ce soit d'étranger ou de phénoménal, je ne puis lui délivrer de passeport et crains de devoir l'admonester sévèrement, pour son désir de quitter la ville, où il rend des services, à la vérité, peu considérables...

— Monsieur le bourgmestre, je vous ai toujours bien servi...

— Moi, oui, mais les autres.

— Mais, dit Khosroès, vous oubliez que Mysapore est un pays de protectorat hollandais, et que Goddrukum n'a qu'à vous faire une demande contresignée par deux notables pour avoir de vous son certificat d'identité et par conséquent le droit au passeport.

— Oui, mais nous ne le lui donnerons pas ; il n'y aura pas dans la ville deux citoyens qui voudront aider à la dépopulation...

— Pardon, coupa Goddrukum, j'ai deux concurrents...

— Vous m'en direz tant."", je n'ai plus aucune

objection à vous faire. Quand partez-vous pour Mysapore ?

— Tout de suite, afin de disposer d'une journée à Amsterdam, pour nos emplettes, et, le soir, nous aurons le paquebot.

— Soit ! messieurs, alors vous pouvez prendre le premier bateau, celui où il n'y a jamais personne, qu'on fait partir seulement pour s'assurer qu'il y a toujours assez d'eau dans le canal, que la machine fonctionne bien, que l'équipage est bien éveillé. Il viendra tout à l'heure à l'appontement.

Et Gambrinus dit :

— Mes amis, mes frères, vous noliserez sans moi les errabondes espérances; sans moi, vous verrez les nuits violettes et les lunes d'or pur ; sans moi, vous rêverez sur les parfums des forêts sombres et silencieuses, qui émanent sous l'étrave du navire des fonds endormis de la mer de Merveilles. Jevous enverrai mon portrait, c'est tout ce que vous pourrez avoir de moi avec mon affection, mon bon souvenir et la certitude que

emportez, que quoi qu'il

: ez toujours les bienvenus au Korenbeurs, où j'ai mes habitudes. Bra rie de la terre natale, j'aime mieux tes solives claires qu de diamants. A tous, au

revoir, et si c'est votre faute, ou de la faute de votre bonheur sous les climats d'ombre incandescente que vous ne reveniez point, adieu !

Et toi, Margarethe, notre petite concitoyenne, qui t'en vas vivre au pays des fées, emporte mes meilleurs vœux et la certitude de ma vive admiration ; en retour de toutes les bienveillances que je te garde, laisse le fils de David tranquille, quand il boit sa bière ou quand il fume son cigare, ce qui l'incite à mieux boire sa bière. Il sera ainsi le symbole de cette union de l'Orient et de l'Occident, du houblon et de la solanée qui sont la caractéristique même de notre époque.

Au revoir, Margarethe ; voici le bateau ! Je vais, mon cher Van Svuermuf, si vous le permettez, commander à votre place les honneurs militaires dus à nos hôtes de distinction.

Pour la première double-pinte d'adieu, ouvrez le ban !

Et les tambours battirent et les arquebusiers saisirent leurs poires à bière et les portèrent à leurs lèvres.

Et les servantes du Rollmopshuis réveillées, portèrent des doubles-pintes à tous les assistants.

Goddrukum pleurait d^attendrissement.

Au commandement d'attention ! toutes les pin-

HISTOIRE DE LA PETITE MARGARETHE lil

tes, toutes les poires à bière étaient affermies aux lèvres : les Ondins avaient tous tiré d'un étui imperméable un petit cigare.

— Fermez le ban ! s'écria Gambrinus ; les allumettes des Ondins flambèrent, les doubles-pintes furent taries.

Je souffre et pleure, dit Gambrinus, que l'heure irrévocable... est-elle irrévocable Khosroès ?

nui, à notre grand ennui, mais irrévocable !

— Que l'heure irrévocable de votre embarquement m'empêche de vous réitérer ces honneurs au Korenbeurs où je suis chez moi...

— Vous êtes partout chez vous, Sire, argua courtoisement le Rollmopshuis.

Mais puisque le veulent ainsi les destins, embrassons-nous et partez : voici le bateau.

arquebusiers, à un roulement de tambour, portèrent les armes.

— Vous ne vous en irez pas, mes amis, sans entendre les salves de notre artillerie.

unis ! formez votre c L'Otarie avait amarré le bateau à la ton mémo du Rollmopshuis. Sita dit :

Hargarethe, passe d'abord avec ton fiancé.

Elle s'appuya sur le poing Ce Khosroès, David prit le bras de Sarah, en lui disant :

— Eh bien ! on va recommencer, je n'en suis pas fâché au fond, mais fais bien attention à ton fils, il est dépensier, et j'en ai assez depuis deux mille ans que ça dure, et Goddrukum sauta joyeusement avec la petite couturière, et le Javanais embarqua et Jean XXII et Boribo et Agathina, et Jean XXII s'écria :

— Je me charge de la musique, allons les clochettes, à mon violon.

Et Jean XXII de jouer et les clochettes d'accompagner en drelinguant et en pavanant.

Et le bateau démarrait, et autour des protagonistes de notre histoire, c'étaient toutes les dames perles, et le grand Bouddha délivré, et toutes les faïences heureuses, et toutes les verreries ivres de joie et tintantes et se bousculant, heureuses du léger soleil qui allumait toutes leurs flammes. Et les Ondins présentaient la hallebarde, et Gambrinus, du balcon du Rollmopshuis, les regardait les bras étenaus et bénisseurs, et alors Van Svuermuf commanda : feu ! et on avait roulé devant les. arquebusiers vingt et un barils de harengs qu'ils défonçaient rythmiquement, et leurs marteaux roulaient comme des tonnerres, et les petites clochettes du toit, tintin-

nabulaient en mesure : adieu voisin, adieu voisine, Goddrukum est amoureux; et les clochettes chantantes chantaient sur le bateau.

Et ils arrivèrent à bon port à Mysapore, île de corail de l'Océan Indien, appartenant à la princesse Sita, sous le protectorat des Hollandais qui y entretiennent une garnison de vingt-cinq belles pipes de porcelaine fleurie, au bout desquelles il y a vingt-quatre soldats et un capitaine.

Le fils de David et Margarethe y furent heureux, et ils y eurent...

— Tiens, on ne peut plus lire, l'assiette est fêlée, s'écria la petite fille...

— Et ils y eurent beaucoup d'argent, lui dit son père qui lui passait à mesure les assiettes peintes où était contée cette merveilleuse histoire tout en aidant à la traduction des I

- Et avec ça, dit la mère, il ne pleut plu<. nous pourrions reprendre nos bicyclettes et filer sur- la route, car enfin il faut rentrer dîner.

— J'aime mieux une autre histoire, dit la petite fille.

— Oui, mais comme ton père a déjù pris <!<• la !•: ' SUSpendu à un

3 qui n'ont | - in-

fluence sur sa façon de traduire les légendes, j'aime mieux rentrer.

Et les bicyclettes de filer sur la route plantée de saules 'et de trembles.

Page 1