CHAPITRE PREMIER
M. Van Speterskerke se hâta autant que le permettait un embonpoint soigneusement entretenu, tant par un usage rationnel des farineux que par un solide et patriarcal système de renseignements qui lui permettait d'exorciser de sa clientèle l'ombre même d'une insolvabilité, vers son gendre, M. Cyprien Barballe. M. Barballe, jeté mollement sur un fauteuil à bascule, sur l'extrême limite d'une pelouse aux enfants d'Edouard centrée de bégonias triples, n'avait point m la bouche, mais un cigaiv.
M. Barballe ne considérait point le ciel matinal, où le soleil gloussait comme un coq triomphal avec un ventre d'or et des ailes de feu, or, el bleues, aon plus le petit amour qui faisait couler il»; l'eau du bec d'un cygne en lui janl vigoureusement le gosier pivs de la tonnelle revêtue de lierre.
M. Barballe paraissait indifférent aux prismes qu'allumait en face de lui le soleil, sur une tuilelucarne, et pourtant c'était tantôt un blanc geyser de lumières, tantôt une course de lueurs phosphorées, après des lueurs de soufre et des éclats de pourpre ; on eût dit le feu incendiant des petits rois vivants qui, pour s'échapper, s'agrafaient vite leurs manteaux dans les flammes.
M. Barballe semblait se désintéresser de tout, sauf d'un grand papier d'un blanc infirme, d'un blanc de léproserie, 'd'un blanc heureusement abandonné par les honnêtes gens, mais criblé de ces salissures que les mouches d'été n'épargnent à aucun objet, fût-ce le marbre des statues, dans les interstices que leur abandonnent, à leur insu, les moineaux. M. Barballe agita cette chose gypseuse et tavelée à la façon d'un drapeau ; le zéphyr se fit, à cet effet, son complice, et M. Van Speterskerke assista à ce spectacle de son gendre réduisant un losange irrégulier, révolté et un instant vertical, à l'état de nappe carrée, puis de demi-nappe, puis de serviette, puis de mouchoir ; mais si M. Van Speterskerke avait pu un instant comparer l'objet à cause de sa cou-, leur à quelque suspecte lingerie, il y eut renoncé en s'apercevant que M. Barballe tenait cet objet
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presque religieusement à portée de ses yeux, comme nos contemporains, en plein air, et assis dans un fauteuil à bascule, ont coutume de faire d'un journal.
M. Van Speterskerke perçut alors nettement qu'il s'agissait là d'une chose où lui, beau-père et négociant, n'avait pas à paraître, et il ralentit son allure.
Par contenance, il se pencha vers un pavot et blanc qui pavanait là, et comme Tarquin, le faucha d'un revers de main. M. Barballe approcha le journal de ses yeux comme s'il fût devenu brusquement myope. M. Van Speterskerke interloqué fit deux pas, en décomposant instinctivement, selon la pyrrhique de parade à là fois utilitaire et martiale à laquelle M. Guillaume de Hohenzollern, empereur et roi, a atta- -on nom, et cette allure décidée le mena dans le rayon de soleil de M. liarballe, où il s'attarda à cueillir une petite pensée qui regardait tout de to ix, sauf peut-être M. Van Spe-
\ ce fait M. Barballe, sans se lever, par un très adroit pivotement sur le talon droit, fit virer son fauteuil à bascule de sorte que M. Van Speterskerke avait devant lui, comme ge, le
dos de M. Barballe revêtu d'un tissu couleur
paille et quadrillé, le dessus gris de la casquette de M. Barballe et la lisière de sa visière, et une bande du journal que savourait M. Barballe. M. Van Speterskerke résolut de modifier cette vision et se dirigea vers un poulailler, sis non loin ; il décrocha quelques petites groseilles et les jeta à travers les mailles de fer qui détenaient sa volaille, d'où un bruit varié où les pessimistes peuvent voir le résultat de la lutte pour la vie chez les volailles, et les optimistes la preuve de leur reconnaissance envers la main qui les nourrit.
Cri de guerre ou hosannah, cela fut également désagréable à M. Barballe qui se leva de son fauteuil, sans même s'inquiéter du gracieux balancement qu'il imprimait à cet objet. M. Barballe inséra le journal dans la poche de son veston, les mains dans les poches de son pantalon, et s'en vint enfumer un grand plant de passe-roses. M. Van Speterskerke pouvait découvrir tout le dos de M. Barballe à l'état libre, casquette grise, nuque noire, veston paille, pantalon blanc et talons rouges, non selon l'expression du grand petit siècle, mais selon la formule bâtarde des cordonniers ; c'était jaune rouge. M. Van Speterskerke regardait ce spectacle, appuyé à son poulailler, assez navré, car il n'était point dans ses
intentions de choquer son gendre, et il s'apercevait bien, sans pouvoir, (on lui eut offert de lui couper la tète, il n'eut pas été plus avancé), sans pouvoir se préciser le corps de son délit; quant à admettre que c'était son propre corps, au bout de deux mois de beau-pérariat, cela lui eût paru dépasser de beaucoup la norme de temps établie en Hollande. Qu'est-ce qui pouvait bien hanter ce solide jeune homme ?
Lors Cyprien Barballe se retourna, mais d'un seul coup, d'un seul mouvement, d'un bloc ; son cigare n'avait pas frémi, les poches de son veston n'avaient pas godé, il n'est pas certain qu'un instantané ait pu fixer le mouvement circulaire de sa jambe gauche. C'était d'une telle rigidité d'action, d'une telle économie de mouvements que M. Van Speterskerke battit des mains et d'un coup de volubilité s'écria :
lion jour, mon gendre, comment vous portez-vous, avez-vous bien déjeuné ?
Jacquot ! intercala Cyprien, en pous seulement d'un coup de langue le cigare dans un a de sa bouc!
- Jacquot, Jacquot, qu'est-ce que Jacquot, reprit renfrogné, inquiet, soupçonneux, M. Van Speterskerke; il ressentait une certaine atteinte à son pi • ns pouvoir localiser.
Mais de façon aussi sculpturale, son gendre, en un quart de seconde, lui avait retourné le dos. M. Van Speterskerke, familiarisé par son commerce avec l'histoire de l'art, classa ce mouvement parmi ceux dits éginétiques ; ceci fait, il appela à lui le sourire si particulier à cette statuaire, le fixa solidement à ses lèvres et répéta :
— Bonjour mon gendre, sur quoi avez-vous marché ce matin ?
Le gendre évolua sur ses talons; c'était plus lent, cela sentait l'humour qui ne peut guère se mouvoir sans préparation; il y avait de la gouaillerie dans l'inflexion du jarret droit, et le jarret gauche semblait dire : J'ai bien le temps de voir la rotule de mon beau-père ; et le gendre tout entier dit :
— Mais beau-père, sur quoi pourrait-on bien marcher chez vous, excepté sur ce sable des allées que vous perpétrez si bien, avec de la brique pilée, du raisin de Corinthe pétrifié et ce sable de mer que vous blutez pour en écarter le sable blanc ?
— C'est l'habitude, mon gendre, qu'est-ce que vous avez fait aux passe-roses ?
— Rien.
—Et ça ?
En effet, M. Barballe avait si vigoureusement
fumé sur une des roses trémières qu'une abeille y gisait asphyxiée. M. Van Speterskerke tira de sa poche de minuscules pincettes et se mit en devoir d'en tirer l'insecte.
Alors M. Cyprien Barballe leva ses deux bras vers le ciel et s'en fut retrouver son fauteuil qui continuait à houler modestement, s'y replongea et retira son journal de sa poche.
M. Van Speterskerke s'approcha et dit à Cyprien :
les passe-roses sont l'image de la vie ; encore éblouissantes à la cime, elles se flétri vers le milieu de la tige, notre coutume est de les émonder, et de ne pas laisser les passe-roses mortes traîner dans le cœur des salades, mais pourtant, si vous avez sur ce point, comme sur tant d'autres, des idées originales...
Cyprien s'absorbait dans sa lecture. M. Van Speterskerke se piqua au jeu.
- Quoi de nouveau, mon gendre ?
- Du nouveau, ricana Cyprien, du nouveau, monsieur, éclata Cyprien, voici un journal publié à Paris le 8, il contient les nouvelles écloses le 7 ; il arriva le '.» en Belgique, ce fut un dimanche, on l'y garda. Ah ! Bans doute pour qu'il écoutât les carillons el le son enchanteur des prières de cette race pieuse : il a 'là arriver I»- 1 1
en votre ville, c'est le 12 qu'il me touehe en votre maison de campagne, et vous osez me demander ce qu'il y a de nouveau ; vous avez du toupet, beau-père !
— C'est votre faute, mon gendre; si vous vouliez bien prendre la peine de Mre mon journal, celui que je reçois, vous auriez les nouvelles un jour plus tôt ; mais un petit journal comme ça, c'est bon pour moi; à votre place, mon gendre, je lirais Je journal local pour savoir où il y a eu le feu, tout de suite, et vos journaux de Paris, ce serait pour le commerce des gens d'esprit.
— Beau-père, vous vous fichez de moi ! Sans doute, M. Van Speterskerke, quoiqu'on
cette occurence, sans passion, allait répliquer vertement, et Cyprien Barballe, quoique fort peu en colère, eût dû soutenir vigoureusement une contenance à laquelle il ne tenait pas autrement, lorsqu'éclatèrent une série de cris nasillards, rythmés selon l'art de M. Audran, revu par un Kapellmeister Samoyède ; c'était un paysan qui passait et chantait ; sa faulx sur son épaule luisait insupportablement ; il marchait la tète en avant : il semblait suivre en beuglant, une invisible Gérés qui l'eût tiré par le nez.
— Quel ours, murmura Barballe.
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— Ah, que vous avez raison, mon gendre. Cyprien, quoique désarmé, demeura un peu
froid.
— J'ai reçu, ajouta Speterskerke, de mon correspondant de Bordeaux...
— Ah ! ah !
— Une petite statuette en terre cuite, galloromaine, à son avis.
— Qu'en sait-il ?
L'opinion qu'il soutient est que ces statuettes uu peu grossières de formes, avec des seins très accusés, et creuses, servaient d'amphores; on les remplissait de vin, et on bouchait le tout
un casque surmonté d'une alouette. Il n'a pas dans ses collections, de menu casque, aussi l'a-t-il remplacé par un bouchon ; mais je pense bien que notre correspondant de Limoges, qui excelle dans la fabrication de ces antiquités gallo-romaines, trouvera bien chez un de nos correspondants de Saint-Etienne ou de Langres le petit casque nécessaire.
\li ! bien, dit Barballe, en tou Reims
ou à Epernay.
— Voulez-vous voir l'objet...
— Volontiers.
Les deux hommes remontèrent l'allée du jardin, et M. Van Speterskerke lit entrer son gi
dans un petit pavillon de bois clair et de faïence, et inclina légèrement la statuette.
— Elle est un peu gourde, dit Cyprien.
M. Van Speterskerke attrapa un dictionnaire, se pencha, feuilleta, puis se mit à rire à longs (lots.
— QuelJî tcurte, murmura Barballe.
M. Van Speterskerke qui avait entendu, sonna, expliqua quelque chose en hollandais à une servante, qui revintavec une assiette de gâteaux.
— Voilà ce que vous avez souhaité, mon gendre.
Interloqué et désarmé, Barballe se mit à manger avec rage.
M. Van Speterskerke considérait son acquêt et rùvait, à quoi ? il l'eut sans doute formulé, si la servante n'était venue apporter le courrier.
Des journaux : les deux hommes firent mine de ne pas les voir, pour ne pas renouveler une toute récente polémique; des lettres :M.Van-Speterskerke parcourut rapidement l'une d'elles et s'écria simplement :
— C'est merveilleux !
— Quoi , reprit Cyprien.
— Ce que m'écrit mon vieil ami Klumpkerkl.
— Et que vous éorit-il ?
— Ecoutez.
Mon cher ami.
Après de longs efforts, de longues études, de longues rêveries, de larges hypothèses, de profondes expériences, avec des recherches et grâce à quelqu'intuition, j*ai réalisé sur un très faible point de la douloureuse humanité, Tàge d'or tout simplement ; le terrain, ma commune, la forme de l'âge d'or tu la verras, le bonheur tu le goûteras, et si tu me promets, au cas où ta conception du monde ne te permette pas d'apprécier la mienne, de n'en pas lier les autres, je t'invite à venir voir, à venir te rendre compte. On m'a. dit que tu as un gendre, ce serait une occasion de me le montrer.
Ton très vieil ami,
Le pasteur Klumpkerxl.
A quoi mène l'amour du prochain, soupira M. Van Speterskerke... Enfin, nous irons, voulez-vous ?
— Sans doute, l'Age d'or, ça ne se voit pas tous les jours.
Eh bien ! nous irons faire un 'tour par là demain, deux heures du chemin de Ici-, deux heu res de bateau, et nous y serons.
— Tope, dit Cyprien.
En arrivant à Molendael, ils s'engagèivnl tous
deux portant une petite valise sur une jolie placette gazonnée et arborescente, M. Van Speterskerke et son gendre aperçurent, tout d'abord deux formes diversement, parallèlement, inégalement hautes, mais hautes toutes deux ; l'une était la tour de l'église de Molendael, un fort cube de briques saumonnées, l'autre était un long corps juxtaposé à cette tour qui, à leur vue, se détacha et progressa vers eux d'un pas rapide. C'était, tout de noir serti, M. le pasteur Klumpkerkl surmonté d'un sérieux édiculeen soie noire ; comme sur l'herbe des prés, le vent se jouait sur ce cylindre en miroitants méandres. M. le pasteur Klumpkerkl agitait pacifiquement et latéralement à lui une houlette de format ordinaire. Devant ses amis, il demeura un quart de seconde les doigts au chapeau, le sourire entièrement joyeux et hospitalier, la face heureuse et gaie, malgré l'effort qu'il effectuait pour faire glisser sa houlette entre le pouce et l'index, et ainsi avoir au moins trois doigts de libres. La difficulté était grande pour opérer simultanément tous ces mouvements d'accueil, et/ avoir deux mains à tendre à deux hôtes.
Déjà une brume passait sur ses yeux; heureusement pour lui M. Van Speterskerke et son gendre avaient chacun à une main, une valise ap-
pendue et à l'autre non pas une houlette, mais un simple bâton de voyage et un cigare. De sorte qu'il se fit un tacite accord : M. le pasteur Van Klumpkerkl conserva sa position amicale, cérémonieuse pourtant, le laps de temps qui fut néire à M. Van Speterskerke et son gendre, pour poser à terre leur valise, jeter leur cigare à peu près terminé, et s'équilibrer chacun de leur main gauche sur leur bâton de voyage ; pendant ce temps, M. Klumpkerkl qui, pour la bonne règle, avait soulevé son chapeau, le réédifiait un peu penché, pour qu'il fût tout près de son oreille et lui servit au cas échéant d'aidemémolre : il passait sa houlette sous son bras, ce qui lui permit de tendre très largement une main à son vieil ami Van Speterskerke, et l'autre plus parcimonieusement, d'une manière quelque peu enganguée (éginétique encore) à la personne que lui présentait M. Van Speterskerke. — M. Cyprien Barballe, mon gendre.
Aussitôt la poignée de main effectuée, M. Klumpkerkl reprit toute sa lx»nne grâce et sa ligature; ses amis reprirent leur valise, et M. Klumpkerkl, s'étayànt sur ce fait, que ces hommes encombrés étaient néanmoins parvenus malgré tous leurs viatiques pendants, sur la pla ii village, li à la bouche,
leur tendit un étui ouvert, ce qui fit que M. Van Speterskerke reposa sa valise à terre, ainsi que M. Barballe, et qu'ils ne la reprirent que le cigare allumé, ce qui fit qu'un instant ces trois personnes marchèrent en silence à peu près, sauf un « comment ça va-t-il ? » de M. Van Speterskerke, qui portant son bâton vers sa bouche, réussit à la désencombrer un instant, et un triomphal « ça va très bien » de M. Klumpkerkl qui, son cylindre bien ajusté, avait ses deux mains quasi-ailées, l'une douée d'un sceptre, et l'autre épandant dans les airs une fumée légère et odorante.
Qui savait déjà, d'imperturbable façon, que deux étrangers venaient d'accomplir leur entrée à Molendael ? c'était Hanke, la servante de M. Klumpkerkl, qui toujours surveillait les routes de quelque lucarne, pour avoir toujours quelque nouvelle à raconter à son maître durant qu'il préparait son thé. Qui savait déjà, de la façon la plus irréfragable, que ces deux personnes qui venaient d'arriver et causaient avec M. Klumpkerkl étaient son ami Van Speterskerke et son geudre, M. Barballe ? c'était Hanke, dûment prévenue qu'elle eût à mettre en bonne valeur les porcelaines du Japon, les tasses, la bouilloire, etc.. Qui avait déjà ouvert la porte de la mai-
son du pasteur, c'était Hanke, très certaine qu'une absorption de quelque chose allait se ■r, et qui avait en un instant aménagé sous la main de son maître, un tas de ressources va- . Et la porte ouverte, et des tasses et des verres préparés, elle s'était dissimulée, tel le Fatum, dans les Evénements.
M. Van Speterskerke, son gendre et M. Klumpkerkl entrèrent et M. Klumpkerkl, avec célérité, prépara <]<:> rafraîchissements.
— 11 est très bon, ce vin, dit M. Van Speterskerke mais vi m- -avez, mon ami, nous sommes venus voir l'Age d'or.
Sans doute, mais vous pensez bien que je ne l'ai pas dans une boîte. L'Age d'or est épais, confus, palpable, généralisé, éthérisé ; il flotte, il plane, mais je ne l'ai pas sur moi.
Sauf en votre mine de bonne santé, dit M. Speterskerke.
Naturellement, j'en suis porteur ; mais pour voir I»' tout, il vous faudra demeurer un peu
— Mais où logerons-nous si nous devons rester i«i ? Là esl la question.
— Là est la question, s'écria M. Klumpkerkl •mi souriant, la est la question, répéta-t-il en riant, là est la question, reprit-il violemment en
se coiffant d'une casquette noire, là... est... la question, reprit-il très gravement, en Otant cette casquette pour la suspendre à une oreillette de son fauteuil. Là est la question, reprit-il en se regardant dans la glace, là est la question susurra-t-il en se rasseyant. Là est la question, déclara-t-il en frappant alternativement chacun de ses genoux, et en se renversant dans son fauteuil ; tout à coup, il se pencha en avant : Là est la question !et il éclata d'un rire immense qui agita son palmier empaillé, son ricin désarmé, fit trembler les guipures de son rideau, alla se briser aux poutres neuves de son plafond, retinta contre son mur, inquiéta sa collection de classiques, se posa tel un papillon, sur sa main qui inclinait un flacon vers le verre de M. Van Speterskerke, redressa, la fonction accomplie, cette bouteille en une expectative hilare devant le verre de M. Barballe, permit une minute que ce verre fût rempli, et la bouteille reposée, claqua sur les jambes de son auteur, secoua les bretelles de son auteur, imprima du mouvement à l'immobile lampe suspendue de son auteur, et se calma en lentes interjections d'enfant qui rêve pour laisser repartir un calme et souriant : Là est la question ! Alors Van Speterskerke tira une forte bouffée, et dit :
Mon cher Klumpkerkl, la question...
M. Klumpkerkl se renversa à projeter bien loin derrière lui le dossier de son fauteuil, si ce produit manufacturé ne l'eût été de la pli; rieuse façon, et coupa avec majesté :
— La question n'existe pas pour vous, mes amis, j'ai de la place pour vous loger, mais la question existerait pour d'autres que pour vous, car à Molendael, personne ne peut loger personne.
Ah! bien.
- Oui, dit M. Klumpkerkl, la première condition de l'Age d'or, c'est la muraille de Chine. voulu ériger ici une vraie muraille de Chine, l'aurais éprouve quelques difficultés, je ne pouvais penser qu'à une muraille de Chine symbolique ; je l'ai réalisée.
— Et comment?
- En ne favorisant pas la création d'un hôtel : c'esl toul -impie : les étrangers paSE mais i)'' sauraient demeurer -impie et
! établi. J'ai ainsi isolé l'expérience* Mais de là à l'Age d'or, dit Barballe, il y a un pas.
Il j -ii a plusieurs même, sourit M. Klumpkerkl, mai- vous veri
— Ne peut-on voir tout de >uite, soupira
M. Van Speterskerke qui, négociant en antiquités, ne pouvait s'empêcher de considérer l'Age d'or comme une sorte de vase grec à dessin, ou quelque peinture murale de Pompéï.
— Il faut le temps, dit M. Klumpkerkl. En ce moment le village travaille; il ne se fatigue pas, mais il travaille; vous verrez, vous verrez de vos yeux, je vous le prédis, et il se rua en hilarité, sur nouveaux frais.
M. Van Speterskerke et M. Barballe fumaient des cigares ; quand M. Klumpkerkl vit ses deux amis bien occupés à peupler de boucles bleues et grises la modeste hauteur de son hall, il résolut d'y collaborer plus activement encore, c'est pourquoi il atteignit parmi d'autres, droites sur une étagère en bois, une excellente pipe de terre; un treillis léger de fils de fer servait de heaume à cette favorite dont la tête s'était noircie aux feux de forge que savait souffler son maître ; le tuyau très long, gardait sa grâce, sa délicatesse, sa ténuité jolie et qui donnait l'impression d'un danger perpétuel. Frêle et forte était la pipe de M. Klumpkerkl et elle était entre les mains d'un rude et subtil jouteur. Quand il y eut assez de fumée pour qu'on ne put plus que supposer dans une direction donnée M: Klumpkerkl, M. Van Speterskerke avança :
— Que c'était beau l'Age d'or !
Une déchirure dans le nuage laissa voir un œil pétillant de malice et le regard de M. Klumpkerkl y enchâssé sembla certifier que oui ; une forte bouffée- voila le tout.
— Oui, reprit M. Van Speterskerke. Il y avait au fond la mer bleue, de petits moutons de mer bien blancs y paissaient sur les vagues, les tritons les surveillaient en faisant de la musique pour leur plaisir, en toute liberté, sans chef d'orchestre: l<s tritons jouaient de la conque marine et les Néréides dans des flûtes judicieusement nblées grâce au concours des grands roseaux du fond marin et de papyrus indéchirable, leur répondaient : c'était l'appel nuancé de la force, et la réponse dolente et gracieuse de toute la douceur. 0 époque admirable ! dans les champs. îles tigres veillaient pour en écarter avec douceur les lapins qui eussent abîmé la récolte. Je me suis laissé dire qu'il y avait à la fontaine de chaque village, quatre mascarons authentiquement préhistoriques d'où coulaient, à la moindre • p un boulon ad hoc, peut-être
sur une belle pierrerie, toul le inonde en ce temps d'innocence n'était revêtu que de quelques belle- pierreries : on les prodiguait dans l'architecture), «l'on coulaient, dis je, le lait, le vin, la
bière et de la bonne eau-de-vie aux quatre points cardinaux de la civilisation et de l'histoire. Barballe, mon gendre, si vous aviez vécu au temps de l'Age d'or, sans doute, je vous eusse rencontré, couronné de lierre et de verveine, tout comme une confortable maison de campagne; la fourrure d'une panthère que vous vous seriez procurée par les moyens les plus licites. .
— Certes, un cadeau d'une panthère, coupa le gendre.
— Evidemment la panthère, alors si douce, n'était point écorchée par l'homme alors débonnaire ; un cadeau ou un troc.
— Contre quoi, dit le gendre?
— Que sais-je, je n'y étais pas, j'en parle d'après les maîtres, Roland Savery y place des chevaux bleus, Cranach incline à croire qu'avec un beau chapeau rouge et un collier d'or, on avait déjà une fort jolie toilette.
*— Fables, dit rudement l'Horeb, où une allumette éclatante diapraitM. Klumpkerkl, fables ; voyez-vous sur la place de Molendael des nymphes, des chœurs, des danses et autres fâcheuses superstitions! Ce que vous décrivez là, mon ami Van Speterskerke, c'est un Age d'or de tissu païen, un Age d'or de décadence italienne
J'ai dû pour renouveler cette époque m'inspirer de traditions toutes différen
— Mais, mon cher ami, je ne demande qu'à voir.
— A voir! à voir! je vous ai dit que ce n'était pas l'heure, mais je puis tout de même vous donner un avant-goûtJ Allons nous promener en attendant le dîner.
Le dîner pour M. Klumpkerkl se passait à deux heures, il était un peu plus d'une heure. M. Klumpkerkl décrocha de l'oreillette de son fauteuil sa casquette noire. On devina qu'il allait ser sa pipe avec une infinie piété. Quand il se fut assuré qu'elle ne pouvait avoir à souffrir ni d'un refroidissement, ni d'un choc, il en saisit une autre et la bourra; de nouveau une allumette jeta dans la vapeur grise un peu d'or atténué. Puis il ouvrit sa port»'. On se trouva dans un corridor d'une atmosphère nette et fraîche, puis sur la place de MolendaeL. ou n'existaient, en effet, ni danses, ni chœurs, ni d'autres semblable- superstitioi
pendant la vingtaine de marmailleux qui en faisaient la joie et l'ornement mobile, en concurrence avec des arondes au vol léger, ef une demidouzaine de ch'ens indolents et sympathiques, tyaient à les restituer un peu. Du haut
d'un perron de trois marches, cette jeunesse deux par deux, sautait lentement à pieds joints, pour remonter en un éclat de rire. L'exercice s'interrompit un instant pour qu'on put, tous ensemble, adresser un amical et respectueux salut à M. Klumpkerkl et à ses amis étrangers ; il recommença de plus belle lorsque ces messieurs eurent fait trois ou quatre pas. Et M. Klumpkerkl commença à guider un tour de propriétaire, faisant admirer le bon état des haies soigneusement tondues, la présence nombreuse de pots de fleurs aux fenêtres devant les écrans bleus. Il fit admirer un beau tilleul et un superbe hêtre, orgueil du village et de son pasteur, chippa, telle une mouche, un bébé qui marchait en suçant une fleur, pour faire admirer le bon état de la jeunesse bien sage et contemplative de son village, et plaça ses amis le long d'un petit chemin circulaire tout argenté de saules et tout pavoisé de trembles pour leur faire admirer des perspectives toujours nouvelles de son village.
— Et les habitants, où sont-ils? interrogea M. Barballe.
— Où voulez-vous qu'ils soient, sinon aux champs. Ceci aussi est u-ne condition de l'Age d'or, et il ramena ses amis vers le dîner.
Tout en mangeant, de la fenêtre, ils apercevaient les platanes immobiles ; comme pour respecter le bon tailleur de feuilles qui les avait tondus à la Lenôtre, le vent se gardait de porter vers leurs branches, un souffle turbulent.
Sur le gazon de la placette, des brebis attachées à un piquet broutaient et de temps en temps bêlaient; n'eût été l'incurable nostalgie organique de ce bruit, on eût pu croire que c'était de plaisir ; des poules picoraient presque avec recueillement. Un troupeau de vaches passa lentement, humant l'air salubre, l'air de luxe, meilleur là qu'au pâturage. Pas un métier ne bruissait. Un rectangle de poutres destiné à neutraliser les coquetteries du cheval, alors qu'on adapte à ses sabots de bal quelques clous nouveaux, une charrue, une vieille roue, indiquaient bien qu'il y avait là un maréchal-ferrant . ïut trompé, la maréchalerie était là, le ! .liai, occupé ailleurs, se penchait vers des cultures maraîchères. L'école était silencieuse, un char passait au loin, ce qui produisait un petit bruit de grelot ; c'était du beau et du bon silence, opaque avec des lueurs de soleil, un Bilence opalin, charmant <-{ doux, on tout à coup L'horloge de l'église se mit à sonner mai- avec Quel!* lointain* itions et ouelle
patience. N'avait-elle pas, d'ailleurs, une heure devant elle avant de devoir se fatiguer à une nouvelle sonnerie ? Cependant le pasteur armé d'une sorte de vilebrequin de poche, débouchait une nouvelle bouteille.
Ce fut vers le soir, alors que le soleil venait de se fondre parmi de longues lignes violettes, que M. Klumpkerkl résolut de commencer sa démonstration ; il avait à cet effet rétabli son chapeau en bonne et juste place, tout près de son oreille droite ; sa houlette balançait dans l'air, d'un mouvement doux et régulier comme un invisible ostensoir. Il poussa une porte et pria ses amis d'entrer. C'était en une maison de paysan très simple avec au mur un papier de fond horriblement flore, des chaises nuance acajou, et un grand poêle barrant de ses tuyaux horizontaux une partie de la pièce ; une bonne femme se leva, et fit immédiatement les honneurs de chez elle, en indiquant sur les murs de vieilles estampes polychromes, genre Epinal, où Napoléon remerciait sa garde, où Jean qui rit contait les malheurs de Jean qui grogne, et Gribouille frissonnant avec joie dans le bain et sous l'ondée; tout cela très proprement encadré de bonis dé paille ornés aux angles de chiffons cerise.
— Madame, dit M. Klumpkerkl, est presque
ftveugle, pourtant elle n'a pas sa pareille pour trouver, découvrir et encadrer de vieilles et précieuses images: ceci n'est-il pas admirable, indiqua le pasteur, un enfant prodigue, sur un fond de petits arbres d'épongé paissait de petits cochons bleus qui mangeaient des caroubes bien roui:
— Oh! très beau, très beau.
Et la bonne femme rougissait de plaisir. Il y avait en un coin un carreau de dentelière.
— Vous faites de la dentelle, dit M. Van Speterskerke.
Un peu, parfois, fut-il répondu. *— Oui certifia M. Klumpkerkl, madame fait un peu de dentelle, mais son triomphe c'est, comme je vous l'ai dit, la trouvaille et l'encadrement des vieilles imag
De là M. Klumpkerkl mena ses hôtes dans une autre maison spacieuse el propre. Là aussi le poêle à la barre horizontale tenait une copieuse : des paquets de corde, des cordes bien ut de guides aux chevaux de labour, d «1rs bridons pendaient en bel
ordre des solives vei '
— Jan, dit M. Klumpkerkl, donnez-nous un verre de bière bi< n fraîche el mont: - messieurs les - fabriqu
L'homme s'éclaira ; radieux, il agrippa dans une armoire une paire énorme de bottes de sept lieues. Elles n'étaient pas sensiblement plus longues ni plus larges que des souliers ordinaires, mais elles étaient hautes démesurément.
— J'en ai d'autres, affirma Jan.
En effet tout une armoire regorgeait de ces chaussures à étage, de ces chaussures pour pieds soulevés.
— Jan est un bon bourrelier, dit M. Klumpkerkl, un excellent bourrelier; on ne le vaut pas à dix lieues à la ronde.
— Mais à qui peut-il placer ses souliers en altitude, dit Cyprien Barballe, d'un ton admiratif dont le bon villageois saisit le ton, et non le sens, ce qui fit qu'il exhiba le plus heureux des sourires.
— Mais à personne, je pense, lui-même ne saurait les mettre; mais voyez comme il est heureux.
Le bourrelier considérait ses souliers d'un air d'extase.
— Allons- ailleurs, dit M. Klumpkerkl.
On entendait les plus rauques des sanglots, c'était une voix de rhume de poitrine qui s'exhalait, en chant douloureux.
— Ah ! qu'est cela ? dit M. Van Speterskerke,
voici un râle ou une plainte, quelque chose qui ne donne guère l'impression de l'Age d'or.
M. Klumpkerkl sourit avec supériorité, poussa une porte à claire-voie. Sur le seuil de sa maison, devant un massif de pommes de terre en fleurs, un jeune homme s'était adapté à un accordéon ; il jouait à pierre fendre ; il allait déposer l'instrument, mais M. Klumpkerkl lui fit le signe le plus encourageant, et le bon jeune homme continua à lamenter.sa valse dans le jour finissant.
— Qu'est-ce que c'est que celui-là, dit M. Barballe.
— C'est un cordonnier, dit M. Klumpkerkl, mais j'en ai fait hjj musicien, en lui faisant cadeau de cet acccr/léor, qu'il apprend sans maître, je dois vous '.e c-éclarer, et voyez cet air d'ex-
. cette joie '
— Fn effet dit M. Van Speterskerke, il semblerait qu'il en'.ende Sainte-Cécile.
— Oui, dit M. K umpkerkl, Sainte-Cécile et autres superstitions , Dans tous les c pli-moment heureux, en ce moment-ci.
— Et pour vivre '.'
— Pour vivre ? il fait un peu de culture, et ['lis je l'emploie à sonner la cloche de l'£<?l iso.
— Mais, dit M. Van Speterskerke, vous auriez pu lui confier l'orgue ?
— Non, cela, c'est l'office du charpentier.
— Ou le chant ?
— Non, ceci est pour le serrurier, à chacun son plaisir. Comprenez-vous maintenant ma théorie de l'Age d'or ?
— Pas encore, dit M. Van Speterskerke.
— Eh bien voici. Ma théorie n'est pas absolument nouvelle, ni absolument personnelle ; pour tant elle ne se trouve dans aucun livre; j'en ai trouvé le principe dans l'histoire; ce principe est d'origine française; pas un penseur de cette nation n'a compris, ji'a dégagé la loi dite du violon d'Ingres; moi, je l'applique. Tout le monde, partout possède une aptitude, un art, un métier, une ruse, une habileté, une dextérité, et s'en sert pour vivre, s'en sert avec ennui. C'est le pot-au-feu, c'est la soupe, c'est la pomme de terre, ce n'est pas le bonheur : le bonheur naît de l'erreur, de l'illusion, de la méprise orgueilleuse; là en est le plus solide fondement. Et moi, Klumpkerkl, j'ai compris cela ; ne me parlez pas de cetteenfantinehypothèseFouriériste: l'harmonie par l'amour, le travail par l'adaptation du travail au goût, au besoin, à l'-innéité.
La vérité, messieurs, est, en son essence même, paradoxale; et elle n'est pas dans les livres, dans les s -. elle est dans les faits. Que
veut ce banquier ? là est la question ! eh bien il veut entendre et faire de la musique. Il veut qu'on prenne ses avis : ce n'est pas sur les consolidés qu'il veut compéter, c'est sur le plus récent opéra, nue veut ce bancro< lie qui a d» titudes mathématiques — • il veut être aimé, il veut s'extérioriser en Don Juan. Que veut ce faraud qui possède une allure correcte et une insignifiance de bon goût ? il veut avoir des opinions, et des opinions écoutées. Les médecins se trouvent de toute fatalité des politiques, les
d y a longtemps qu'un sait qu'ils absorbent en eux toute la ,-ilencieuse philosophie de l'évolution, nue désire un civil ? commander des ar- Que veut un militaire? prendre sa retraite et traduire Horace. Tel est aussi 1»' rêve du magistrat, nue rêvait Louis XVI ? être serrurier. Et Robespierre ? être un homme sensible. Que voulait Bismarck ? avoir un grand château, avec de longues avenues, pour y promener de grands chiens. Que voulait M. Thiers? écrire l'histoire. El M. Grévy ? jouer au billard. Et M. Garnol ? monter à cheval. VA vous, qu'aimezvous, mon cher Van Speterskerke
— Le bourgogne, répondit l'interpellé sans hésiter.
— Ce n'est pas cela que je vous demande ; vous êtes un homme pratique, estimé dans le commerce des antiquités ; vous pourriez être bourgmestre, vous pourriez, dans un pays républicain, être président, tout comme un autre, eh bien je suis sûr que vous avez quelque turlutaine qui vous est chère.
— Non, peut-être quelques soins à mon jardin.
— Enfin que faites-vous, le soir, chez vous, quand vous avez bouclé vos affaires ?
— J'interroge les grands hommes du passé, mais sans curiosité futile, n'est-ce pas mon gendre ?
— Mais par quel moyen ?
— D'une table ronde, de poidsymoyen.
— Eh bien voilà! Voilà votre superstition, voilà votre violon d'Ingres, vous êtes apte à juger du passé les, pots, les chaises, les armoires, les pichets, les manuscrits, que sais-je ? c'est les tables qui vous passionnent. Vous voulez être historien !
— Où (est le mal ?
— Aucun. Mais permettez-moi de vous rappeler les belles heures que vous devez, certes,
puisque vous recommencez, à votre turlutaine, à votre violon d'Ingres ; .et songez que moi, Klumpkerkl. j'ai étendu cette vision inhérente à tout homme pensant, vivant, se mouchant, et dormant. Ah! si le destin l'avait voulu, sous l'influence de Klumpkerkl, l'Europe serait heureuse, mais j'ai fait ce que j'ai pu ; vous pouvez parcourir toutes les maisons du village, vous trouverez dans toutes, quelqu'un qui s'occupera avec ardeur, de ce qui ne le regarde pas, de ce pour quoi il n'a aucune aptitude, de ce à quoi il n'entend rien, et de là le bonheur, le contentement de soi, l'admiration de soi-même qui en est la base. Tout marche ici heureusement, pa ve que tout marche par désaffectation ; vous avez vu les particuliers, je vais vous montrer quelque chose de général ; voici l'auberge, entre?, vous m'accorderez que l'auberge est un des reflets d'un village ? Entrez !
Les trois hommps pénétrèrent dans une salle parfaitement vide : quelques tables figuraient auprès de quelqu» décor voulu, sou-
ligné par une abondante polychromie de réclames commerciales. Une vieille femme approcha trois chaises aux visiteurs et, par discrétion, se retira immédiatement. Le pasteur la rappela.
— Ces messieurs, dit-il, voudraient boire un verre de bière, est-ce possible ?
— Possible oui, facile non. Si ces messieurs voulaient du café ? j'en ait fait pour moi.
— Non, ils préféreraient de. la bière.
— Eh bien j'en ai encore un peu, mais c'est de celle dont nous nous servons, elle n'est peutêtre pas trop bonne.
— Mais pour les clients, dit M. Van Speterskerke.
— Oh ! les clients, il y a des petites filles qui viennent acheter du fil, ou des aiguilles, ou du savon. On ne vient jamais boire à l'auberge, dans Molendael.
— Et vous êtes contente comme cela ? ajouta M. Klumpkerkl.
— Oh oui ! on est si tranquille.
— Vous voyez, dit triomphalement M. Klumpkerkl du ton d'un homme qui a résolu la question grave de la quadrature du cercle ; je crois qu'il sera plus facile que vous vous rafraîchissiez chez moi. Au revoir, madame.
— Au revoir, messieurs, à votre service.
— Eh bien, eh bien ! dit Klumpkerkl les bras nu ciel.
— C'est vrai, dit M. Van Speterskerke, et quoique cette vérité sur l'Age d'or soit pénible à
adopter pour un négociant actif, j'y suis converti, au moins pour votre village, mais vous, cher ami, n'avez-vous pas, comme tous ici, votre petite turlutaine, votre violon d'Ingres ?
— Oh moi ! c'est tout différent, j'étudie l'humanité, cela me suffit, je ne fais rien d'autre.
— Pas même dans les longues soirées d'hiver? — Pas même, j'étudie l'humanité, je ne fais rien d'autre.
M. Van Speterskerke ne paraissait pas convaincu.
C'était le soir ; si M. Gyprien Barballe avait pu n'obéir qu'à ses goûts, il eût été, seul, à pied, modestement incendié d'un cigare, goûter la fraîcheur d'ombre des grands pacages, où les chevaux au vert se fussent levés de leur lit d'herbages pour venir le flairer de plus près, suivis de vaches noires et blanches, cendrées ou rousses, non moins curieuses, mais moins alertes ; il eût écouté, nonobstant, les rainettes et leurs tenaces mélodies, la petite musique des tremet le long unisson du vont. Il eût admiré la plaine peu à i ses rares fenê-
tres et Bes fanaux clairsemés. II eût oublié ce village horriblement béat i tique, et sa pensée sans doute se fût bercée de ce simple axiome. « Ah !
qu'on est bien à la campagne par un temps doux, quand les accordéons se sont tus », mais Klumpkerkl ne lui donna pas ce loisir, car dès la dernière bouchée, il le saisit ainsi que M. Van Speterskerke, entre un cigare et un flacon de vin, à son avis tous deux exceptionnels, et se renversa dans le grand fauteuil à oreillettes, après avoir pris la précaution d'étendre ses hôtes sur des moleskines de bon repos. Quand le flacon fut épuisé, que le cigare fut devenu brume, M. Klumpkerkl appela sa servante Hanke et la pria de donner un peu d'air, ce que fit Hanke en soulevant très peu la fenêtre à guillotine. Et il énonça :
— Vous pouvez aller vous coucher, Hanke.
— Quel est le violon d'Ingres de Hanke ? dit M. Cyprien Barballe.
— Vous ne vous en êtes pas aperçu encore6?
— Non.
— e Eh bien, c'est la cuisine, mais il ne me déplaît pas de manger de la cuisine de pure fantaisie.
— On ne s'en est pas aperçu aujourd'hui, cher ami, dit poliment M. Van Speterskerke.
— Ah, aujourd'hui, je l'ai fait aider. Mais ça ne fait rien, ça me suffit pour l'ordinaire.
— Mon cher ami, dit M. Van Speterskerke, je
vais vous paraître insolite, déplacé et indiscret, mais vraiment ne pourriez-vous nous confier un peu quelle est votre turlutaine. ?
— Turlutaine! ah! j'en ai plusieurs. Et le pasteur se mit à rougir de rire.
— C'est peut-être, murmura doucement M.Cyprien, de demeurer le soir sans lumière ainsi que nous sommes.
— En effet, dit d'un ton sec, M. Klumpkerkl. Pardonnez, cher ami, mon gendre n'est pas
encore très au courant de nos bonnes et patriarcales habitudes ; il ne comprend pas qu'on reste le soir sans lumière dans une chambre ; mon gendre, j'hésite à vous le dire, mais vous savez que c'est un étranger, lit le soir à la lumière, mon cher Klumpkerkl.
— Sans doute, à la lumière, dit Cyprien, D'est-ce pas la seule façon de lire ?
Là est la question, dit M. Klumpkerkl, et comme c'était un homme poli, il alluma dans un coin ohé petite veilleuse.
— Décidément, mon gendre, vous triomphez partout. Voici mon ami ' ir qui change pour vous ses habitudes; vous êtes un heureux gaillard, monsieur Cyprien.
— Mais je vous en prie, monsieur le pasteur ne m m- dérangez en rien pour moi.
— C'est mon devoir, dit le pasteur.
— Mais enfin, dit Cyprien, vous ne restez pas le soir, dans une obscurité complète ?
— Non, je laisse une lampe dans mon corridor, et la lumière pénètre par dessous la porte, mais laissons cela. Un autre cigare, je vous prie.
Et trois points de feu brillèrent dans la chambre ; pour qu'ils fussent plus éclairants, M. Klumpkerkl avait disposé devant sa veilleuse un tout petit écran.
Une saveur bizarre qui s'échappait de ces cigares rendit un instant muets les hôtes de M. Klumpkerkl ; quant à lui, il flambait comme un feu de Bengale.
— Bons cigares, dit M. Van Speterskerke.
— Oui, excellents cigares, dit M. Klumpkerkl. — Très éclairants, affirma M. Barballe.
— Très, très éclairants, reprit M. Klumpkerkl.
— D'où les avez-vous ? dit M. Van Speterskerke.
— De Maranhatta, dans les Indes Orientales.
— Quelle firme ?
— C'est un propriétaire, un ami qui me les fournit, à titre gracieux ; ce sont des cigares qui ne sont pas dans le commerce.
— Ah ! dit M. Van Speterskerke, qu'est-ce qui
L'âge d'or 207
pas dans le commerce? ce sont d'excellents cîga i
— Et ils ne sont pas dans le commerce, reprit un peu aigrement M. Klumpkerkl — et pour couper l'interview — alors, M. Barballe n'a pas encore pris toutes nos habitudes ?
— Hélas, non! dit M. Van Speterskerke, hélas, non ! vous ne pouvez vous figurer, mon cher ami. combien notre idée latine et protestante du chef de famille est combattue chez moi.
— J'aurais cru le contraire, Van Speterskerke, dit vivement M. Klumpkerkl, il est vrai que vous avez quelques manies touchant l'évocation du passé, qui peuvent sembler aux vôtres un peu décadentes, capables, si faire se peut, d'amoindrir votre autorité.
— Je vous remercie, cher ami, de me le dire et de m 'avertir avec toute l'autorité que vous confère votre sacerdoce, autorité et sacerdoce qui me rendent si précieuse votre vieille amitié : autorité et sacerdoce qui vous sont un moral bouclier contre le réflexe des coups de pointe que vous voulez bien m'ad mais ce n'es! point cela, révoque le >u1 seul : n'<
rien, vous me Le laissez évoquer tout seul ?
— Mais naturellement, je buis «lu présent.
— Là est la question, êtes-vous réellement du présent, M. Barballe6?
— Je le crois.
—.Je n'en suis pas sûr, dit M. Klumpkerkl en lançant une forte bouffée ; et le cigare brasilla ; on se fût cru en un soir de Londres, avec un blanc réverbère ourlé du halo de tous les brouillards.
— Quel beau cigare, murmura M. Van Speterskerke.
— Là n'est pas la question, riposta M. Klumpkerkl.
— Vous avez raison, mon honorable ami, d'autant qu'il n'y a plus de trains, et que l'Age d'or nous fait vos prisonniers.
— • Ne'vous fâchez pas, mon cher ami, croyez que je compatis, que si je pouvais rétablir l'harmonie, que vous m'avez dit, sans autre demande de ma part, compromise chez vous, j'y travaillerais de toute mon amitié, autorité, sacerdoce et aussi de toute ma méthode.
— Eh bien, c'est un peu grâce à votre méthode que je suis turbulé chez moi, ou à une méthode similaire ; le violon. d'Ingres de mon gendre est de se connaître en antiquités.
— Beau-père !
— Mon gendre, déclara M. Van Speterskerke,
il n'y a pas deux façons de s'y connaître en antiquités ; la vôtre e>t celle d'un lecteur, la mienne qui est la seule bonne, est celle d'un auteur. Je vous dirai, Klumpkerkl, que je me crois sérieux en matière d'antiquités.
— Cela se sait, riposta M. Klumpkerkl, dans toute la Néerlande.
Et aussi, ajouta M. Van Speterskerke, à Paris, rue Richelieu, en face la bibliothèque, à Berlin, unter den Linden, près du musée : à Munich, dans le musée même, à Vichy, la Bourboule, Ems, Carlsbad, Colberg, Naples, où j'ai mes succursales !
— Vous n'en avez pas en Belgique ?
Non, c'est un pays de contrefaçons! en Belgique ! on y vend des coquillages peints et des coquillages qui parlent le vieux llamand quand on se les fourre à l'oreille.
— Bien, dit M. Klumpkerkl.
— Eh bien, mon gendre, l'autre7 jour encore, à propos d'un plat de vieux Delft, a osé me soutenir que ce plat n'était pas authentique. femme, ma fille, s'esl naturellement rangée è avis, <-t -a belle-mère, ma femme, n'a pas'os
Lre de I i lille, de sorte que je lus
mis chez moi en minorité, et pourtant ce plat, je l'ai fait faire à Délit, j'en peux montrer la fac-
ture, sur un très vieux modèle, et j'ai fait moimême la craquelure.
— Comment ça ?
- On met le plat dans un coin, on laisse une araignée y tisser ses toiles, on intervient à l'aide d'un acide, et on obtient toute la poussière du passé, toutes les lignes de la main du passé posées sur un objet, modelées exactement, sur quelque chose qui fut neuf au temps passé ; on a la vieillesse de tel objet qui est encore insolemment neuf dans une vitrine de musée. Je crois que c'est là faire de la belle et bonne antiquité ? je mouche l'antique ; ce vaut un peu mieux, mon gendre, que d'essayer pédantesquement de tâtonner dans les styles divers, à l'aide d'une érudition de seconde main.
— Comment faites-vous avec vos toiles d'araignée ? dit M. Klumpkerkl.
— Je ne fais pas, je laisse faire.
- Mais pour calquer l'empreinte ?
Ah, ce n'est pas dans le commerce ; c'est comme votre provenance de cigares, cela doit rester secret.
C'est à Thulé, dit Barballe, se croyant très plaisant.
— Voyons, dit M. Klumpkerkl, secret pour se-
r Tft : je vous dirai ce que sont mes cigares, vous médirez...
— Non, merci, j'en fume chez vous, ils me ravissent, mais je ne tiens pas à savoir, je crains qu'ils ne me fassent mal à la tête.
— A votre guise, cher ami.
Ce fut un froid ; M. Van Klumpkerl ne disait
rien. M. Van Speterskeke ne disait rien. M.
Barballe s'assoupissait, cela dura environ deux
minu
Tout à coup, M. Van Speterskeke déclara
autorité :
Klumpkerkl. un esprit a déplacé l'écran de la veilleuse.
— C'est un sot esprit, dit Klumpkerkl sèchement.
— Klumpkerkl, mon cher ami, permettezmoi d'arriver jusqu'à votre table.
— N'en faites rien, je vous en prie, ces superstitions...
Mais Van Speterskerke emballé s'élançait, il courait vers la lable, un peu à tâtons. Un son grè a :
— Butor, vous pourriez faire attention, vous m'écrasez les pieds.
M. Van Speterskerke Be recula, retomba dans son fauteuil et suppliant, parla :
— Klumpkerkl, ce n'est pas vous qui avez parlé ?
— Ce n'est pas moi.
— Qui est-ce, je veux voir, j'allumerai une ail'...
A ce mot, M. Van Speterskerke reçut une maîtresse gifle.
— Ah ! Klumpkerkl, c'est trop fort !
— Calmez-vous, beau-père, dit M. Barballe, je suis assuré que M. Klumpkerkl n'a pas fait un mouvement hors de son fauteuil.
— J'allumerai, dit M. Van Speterskerke, et avant d'avoir dit, il faisait rayonner une allumette bougie, qui lui montra M. Klumpkerkl paisiblement assis, son gendre paisiblement assis, et un calme profond et solitaire qui régnait dans la pièce.
— Qu'est-ce que c'est que cette étincelle d'or, là-bas, dit Van Speterskerke.
— C'est ma collection de classiques, dit M. Klumpkerkl.
— Mon ami, dit M. Van Speterskerke, je regretterai toujours que ce soit à propos d'une invitation de votre part que notre vieille amitié ait reçu le plus sensible coup.
— Pardon, c'est vous qui rompez ; à propos d'un cigare dont je ne désire point vous dire la
provenance, vous partez, vous montez, vous faites la soupe au lait.
— Et pourquoi me refusez-vous ce rense-gnement ?
— Parce que vous m'en refusez un autre. M. Barballe intervint :
— Communiquez-vous ces divers renseignements, et ainsi l'harmonie préétablie, laquelle ne peut longtemps, sous aucun prétexte, dissonner, sera rétablie, car vous êtes deux personnes faites pour vous entendre.
raignée, dit M. Klumpkerkl, (sa voix granit, s'exhaussait, plafonnait, barytonnait) : Araignée, dit M. Klumpkerkl, (et sa voix c'était la voix du chœur antique appelant Minerve pour qu'elle vînt voir ce qui se passait dans le palais de quelque roitelet grec), Araignée, puisje parler ? Pardonnez-vous le crime de cet homus pour améliorer sa faïence.
Araignée divii dont le temple est le large
ciel, l'arbre, l'arbrisseau et la solive ! Araignée dont la circonférence est partout et le centre nulle part, qu'en v<»s cieux ou vos cachettes, pardonnez-vous, en la personne des araignées familières qui vivent sous mon toit ?
El M. Klumpkerkl lança propitiatoirement une vive bouffée, e1 des dentelles livides se déroulé-
rent dans la nuit de la pièce éclairée par quelque fissure des» volets, et la lampe agonisant dans le corridor.
— Oui, dit une voix, j'éteins la vieilleuse. La chambre demeura un moment sombre, sauf
le rai de lune qui filtrait à travers le volet, puis au plafond une petite lueur claire s'alluma, brilla, s'arrondit, et il en descendit une petite femme, au corselet de peluche rose, avec de très longs bras, qui apportait une bouteille, laquelle brillait comme du diamant rose, Klumpkerkl se leva, prit cinq verres, les remplit ; la petite femme s'était assise, on percevait son corsage éclatant, on distinguait peu sa figure, qui était comme une "gaze noire avec deux perles d'acier.
— On m'a vue, dit-elle, maintenant je vais faire le service, et laisser la place à ma grande sœur.
Elle se leva, elle courut à travers la pièce, paraissant grimper, descendre, allumer un tas de petits points brillants, et la chambre fut bientôt assez claire pour qu'on vit se détacher d'uri coin une grande forme, grise etmajestueuse, qui vint se placer en pleine lumière ; elle prit son verre et dit : « A votre santé ! » La petite femme au corsage rose accourut et prit aussi son verre, ce qui permit à MM. Barballe
et Van Speterskerke de les mieux apercevoir.
La petite personne au corsage rose avait deux tout petits yeux tout noirs enchâssés dans une joyeuse figure rose, sa jupe était couleur de fumée ; l'autre, plus grande, était sèche, grise, des grands yeux durs, dans un teint jaunâtre, anguleuse et rèche. On but en silence ce vin de couleur rose pâle. L'atmosphère de la chambre était couleur flamme de punch. M. Barballe et M. Van Speterskerke y pâlissaient ; M. Klumpkerkl y demeurait frais et rose.
— Ces deux personnes, dit M. Klumpkerkl, auparavant souffrez, Van Speterskerke, que je vous donne le renseignement demandé — vous fumez de la Victoria regia, mêlée à une petile bruyère rose, qui croît uniquement dans le Menincqkabau, au pays malais, et un peu de lotus vert. C'est l'essence de r$ve où aboutirent d'un commun accord les prêtres d'Hindoustan et les prophètes d'Arabie quand ils se rencontrèrent en l'archipel dont Batavia est la porte peinte à la façon d'Europe. Ces deux personnes, à qui j'ai l'honneur de vous présenter, sont des amies, patiemment réunies, patiemment collectionnées, patiemment chàu ai ici d'autres futuri-
tioos : ici, dans ce poêle, il J a des liasses de toiles d'araignée qui prendront vie,
— Je ne le crois pas, dit la dame anguleuse et grise.
— Théologie, croyais-tu naître! ne te moques pas par avance de tes humbles sœurs.
— Oh! bien humbles, dit la petite femme rose en évoluant brusquement, et tirant d'on ne sait où, une nouvelle bouteille incarnadine.
— - Amphore, c'est assez, reprit la grande forme anguleuse.
— Oh ! non, Théologie, ces messieurs ne sont pas encore rubescents.
— Alors verse, mais à demi-verres.
— A pleins verres, dit M. Klumpkerkl, ce sont des amis.
M. Van Speterskerke se leva, alla serrer la main de Klumpkerkl.
— Je suis votre très sincère ami, et très honoré de votre amitié.
M. Klumpkerkl crut de son devoir, après avoir obéi rétroactivement à la secousse imprimée à son avant-bras par M. Speterskerke, d'aller quérir la main de M. Barballe et de lui imprimer un léger balancement.
— Voici, reprit M. Klumpkerkl, le résultat de mes veilles, de ma turlutaine, comme vous dites joyeusement. Quand j'ai eu" trouvé le bonheur pour mes^contemporains de ce village, — et cela
n'est pas un secret, je le communiquai à qui voulût l'entendre — je me mis à penser au mien ; mon bonheur n'était pas de fabrication très facile ; il comporte une très grande somme dïntellectualité, et d'intellectualité qui se mensure elle-même. Puisque nous sommes entre nous, je ne vous cacherai pas qu'il y a en moi deux Klumpkerkl, celui que vous voyez, que vous connaissez, et un autre, également votre ami ; en vous penchant vers moi, vous le distinguerez un peu au-dessus de ma paupière droite ; on ne l'y voit que le soir, et naturellement àcette clarté-ci, à cette clarté purement spirituelle. Penchezvous !
En effet, dit M. Barballe.
En effet, dit M. Speterskerke, c'est comme une réduction médaille de vous-même.
— Beau-père, ça vous enfoncé, ditM. Barballe. Quoique le sentiment qui vous dicte cette
parole, ne soit pas des [tins bienveillants, je'dois reconnaître que mon ami Klumpkerkl, par la fabrication de I l'auto-esprit, se montre supérieur ; il dépasse le I Persan qu'on n'avait ja-
mais pu fixer, qui vivait en dehors de voiis, que l'on rencontrait rarement, ut où un ne le
ni coin d'un bois par exemple...
— (.;••>{ très curieux, dît M. Barballe, et sur
•2iS CONTES HOLLANDAIS
l'autre côté du front de M. Klumpkerkl, j'aperçois très distinctement le portrait succint des deux charmantes personnes à qui M. Klumpkerkl a déjà bien voulu nous présenter.
— On ne voit pas les pattes, n'est-ce pas, dit Klumpkerkl.
— Quelles pattes ?
— Ah ! ce n'est jamais que mes araignées.
— Non, à moins que ici...
AI. Klumpkerkl attrapa vivement un petit miroir de poche.
— Non, dit-il, ce sont mes rides, on ne voit pas encore les pattes, parce que, voyez-vous, tant qu'elles seront jeunes et charmantes, elles seront ainsi un peu sur le coin gauche au bas de mon front, et elles laissent la place à d'autres, à celles que je fais éclore en ce moment, et qui naîtront, Dieu sait quand, car tout cela est fort long. Si elles étendaient leurs pattes en leur reflet sur mon front, il faudrait qu'elles s'aménageassent à leur aise dans toute la surface gauche, car la droite sera toujours prise, par postulat, pour les reflets de mon double intérieur et quand les autres créations aranéennes que je prépare seraient prêtes, je ne les pourrais plus loger et ce serait très regrettable ; pour moi d'abord, et aussi pour le village.
— Pourquoi, le village ? dit M. Speterskerke.
— Mais, j'espère bien le faire bénéficier un jour de mes découvertes.
tus leur donnerez de vos araignées ?
— Ah ! non, chacun ses araignées, mais je divulguerai la découverte, de façon à ce que chacun puisse, de ses propres toiles d'araignées, faire éclore son araignée constitutive et personnelle. Celles-ci, voici comment je les ai réalisées : pour les petites, j'ai collectionné patiemment les toiles d'araignées de mes bouteilles et j'ai obtenu assez vite cette aimable personne : Amphore est son nom. Elle m'a coûté bien des bosses à la tête quand je descendais sans lumière dans le cellier pour la recueillir brin à brin ! et celle-ci : Théologie, je l'ai ramas-
>atiemment et longuement sur mes vieilles Bibles. Elle ne serait peut-être pas encore constitua' si Amphore ne m'avait donné un soir le
il de descendre mes vieilles Bibles dans mon cellier.
— En effet, dit Théologie d'un ton pincé, vous
h quelques dialog amphore avant
ma h : \<- m'en suis aperçu à votre con-
Mon.
Théologie, ma chère ! murmura M- Klumpkerkl, un peu attristé.
-— Et je crois, s'écria impétueusement M. Van Speterskerke, que le mieux serait de causer encore un peu avec cette aimable Amphore.
— Mais tout à votre aise, monsieur, reprit la jeune personne ; pour avoir des pattes d'araignée je n'en suis pas moins prête à vous colorer le présent de la façon la plus aurorale, et elle sortit d'on ne sait où, un lucescent flacon grenat.
Et Théologie se leva.
M. Klumpkerkl, je me retire, Amphore, quoique mon aînée de fait, est de droit ma cadette, et je ne saurais souffrir les façons qu'elle prend.
— Vos querelles me déchirent, s'écria M. Klumpkerkl.
— Mais, madame, dit Barballe, demeurez, je vous prie, nous constituerons un aparté.
— Je savais bien, dit M. Van Speterskerke, qu'en affichant une préférence quelconque, je déterminerais du coup une préférence contradictoire chez mon gendre. Madame Théologie, ne vous formalisez pas ; mon gendre sera bien heureux de causer avec vous.
— Excusez-moi, monsieur, c'est mon temps de me retirer. Et elle s'inclina : -au revoir, messieurs, au revoir, monsieur le pasteur : et elle se fondit.
— Elle va être tout à fait fâchée et insupportable demain, dit M. Klumpkerkl.
Ne vous en occupez pas, monsieur Klumpkerkl, s'écria Amphore, je vais la rejoindre, mais avant, je vous laisserai quelques muniments ; et elle sembla extraire de la lumière même quelques bouteilles incarnadines, et disparut et se fondit.
— Eh bien ! Klumpkerkl, dit M. Van Speterskerke, vous ne vous ennuyez ]
— Pas une minute, repartit M. Klumpkerkl. - Et ce vin que nous buvons, ce vin miraculeux ?
— Il est bon ?
Certes.
— Eh bien ! Hanke vous donnera la recette, je fais cela avec les groseilles de mon jardin.
le violon d'Ingres de mes groseilles. Le violon d'Ingres, là est toute la question.
Quand les cloches sonnaient par le matin pâle à Stavoren, essaimant et chassant le cri tourbillonnant des mouettes qui tournoyaient sur les forêts de mâts, leur son était plus argentin que partout ailleurs, tant on avait jeté d'argent dans l'alliage des petjtes cloches du matin.
Quand les cloches sonnaient le dimanche, vers le midi radieux où le sourire du soleil brillait comme l'éclat des yeux, de la bouche et des dents d'une belle femme qui vient de se décapuchonner de ses fourrures, les grosses cloches sonnaient d'un timbre plus ample, plus moelleux, plus rich>' que partout ailleurs, à cause de la quantité d'or qu'on avait jeté dans l'alliage des grosses cloches de fête et quand on célébrait pour |e retour de la flotte marchande le Te Daim Laudamus, on aurait dit que de larges coffres et d'inépuisables corbeilles, des tas d'or oulaienl aux pieds de Dieu, de la Vierge et
de leur Fils divin, tant était opulente la grosse cloche de l'église cathédrale.
Le matin, à la sonorité des clochettes argentines, la rue de Stavoren s'emplissait de servantes accortes, toutes vêtues de bleu et de blanc ; les anneaux de leurs oreilles, et les frontails de leurs tempes étaient d'argent bleui ; les mareyeurs, la tête couverte de bonnets de peau, engoncés dans des vestes de cuir, les jambes chaussées de hautes et fortes bottes de cuir, épandaient sur les quais, la porcelaine tendre et humide du ventre des soles et des limandes, des raies s'écrasaient comme des boucliers sur les dalles ; des petites monnaies, des chapelets brillants de poissons se mouraient en une lueur et parmi le cercle des petites servantes, et des graves bourgeois enveloppés de fourrures légères : la criée se faisait avec ordre et lenteur, avec la majesté presque d'un office, cependant que parmi la galerie des grandes nefs aux proues dorées, aux châteaux élevés et sculptés comme des châsses qui se reposaient là, attendant la partance pour l'immense outre-mer, des petites barques rentraient, et la fumée s'élevait sur leur pont, du fourneau et des bassines d'eau bouillante, où les les crevettes se rosissaient ; les mariniers couverts de cuir et de goudron suppu-
taient avec leurs femmes vêtues de jaquettes rouges, la moisson de deniers arrachés aux champs glauques de la mer.
Lentement, lentement, de la haute mer qui s'infléchissait vers la ville, descendaient sous tant de voiles, pareilles à des femmes attendues par leurs amoureux, la blanche cornette au vent, et la guimpe étincelante d'un bijou d'argent, les nefs qui venaient des longs voyages. Elles arrivaient des Orcades et de la blanche Islande ; elles portaient des herbes de santé. Elles arrivaient de Norvège avec les planches de sapin où court la libre longue, figée, éclatante ou sourde, au gré du rabot, du sang de l'arbre dans ses veines foncées. Elles venaient de Hambourg, de Brème avec des laines et des dentelles, elles venaient de Douvres avec des étoffes; elles apporlaient des landes marines de l'ambre, la gomme précieuse el les hauts chevaux de la steppe Baltique. De plus loin encore. là où des hommes [ue jaunes, aux faces d'Asiatiques, prienl • ierges d'émail, elles rapportaient les lapis usants des peaux de bêtes précieuses. Et ces grandes nefs, des hommes attentifs les atten- I sur les quais, d'un air grave et satisfait. contenant leur j<u> de voir les chariots du gouffre salin ramener heureusement vers la grange
les balles de fortune ; mais à côté de ceux qui, tranquilles sur leur avoir et stables de leur crédit, attendaient, le scribe à leur côté, les barques qui venaient du Nord, il y avait des hommes plus gais qui se frottaient les mains et se regardaient d'un œil plein de promesses quand on signalait l'arrivée des galiotes lourdes, aux équipages brunis par le soleil de merveilles, qui venaient arrimer là, leurs panses pleines des vins dorés de l'Espagne où des fées légères dansent devant un ivrogne tranquille, ou de vin de France où pétille l'esprit des Decamerons dialogues entre des blondes et des brunes célestes, et des pages dispos, ou bien de ce feu céleste que des Prométhées vainqueurs arrachent, jaune et flambant comme une lumière de cierge à la lie du vin et au moût des vendanges. Et alors avant que la barque de Biscaye, de Guyenne, ou d'Andalousie ait définitivement touché le quai pavé de briques pâles, le patriotisme le plus élevé entraînait un instant les spectateurs dans la cave de la maison amirale • là, dans un tout petit réduit, la vieille Flora Martens'leur versait dans des tulipes transparentes quelques gouttes de ce beau genièvre du pays de Néerlande qui sent le gibier, les graines de la terre et la -force du feu de ses entrailles créatrices, et dont on dit que Vénus,
la belle païenne, offrait le réconfort au chevalier Tannhauser après ses élans de lyrisme, dans les grottes marines où elle le tint scellé par des danses et des charmes.
Dans le soir tranquille, Stavoren était tout rntier, comme une église immense parée de mille feux. Dans les hautes salles brunes voûtées sous des arceaux, les notables fumaient leurs longues pipes, près des liqueurs précieuses, et les dames filaient à leurs rouets simples, ou brodaient des oiseaux de rêve sur des soies de ce Catay dont on ne connaissait pas la route. Les enfants avaient, de petites tables de chêne guilloché, de pemaisons où ils faisaient circuler commodes pièces d'échecs, des petites poupées, soigneusement parées; ils gréaient des nefs minuscules, mettaient des rubans de soie, destoqi
cuir aux petits chiens favoris, tandis que la mère, pour prendre un éeheveau de fil de couleur nécessaire à sa tapisserie, ouvrait des bahuts d'ébène incrusté des aurores de la nacre et de la blondeur de l'écaillé qui coûtaient plus cher qu'une maison e1 faisaient l'orgueil du grave marchand, qui dans la volute de sa fumée suivait se9 flottes lolntainemenl «iispoi pour la pèche ft pour If commerce.
Le dimanche matin, la place de Stavoren con-
tenait dans les colliers et les bracelets des bourgeoises et dans les escarcelles des bourgeois, dans la soie, la dentelle et les fourrures une fortune plus grande que celle du César de Francfort, qui boit le jour du sacre dans un hanap d'or et de diamants. Après les chants de l'église, tandis que les dames se dirigeaient vers leurs hautes salles où les attendaient les collations, les pâtes de fruits dans des drageoirs de Venise où une goutte de lait se répand pour toujours dans une aube d'or sur la mer, les hommes entraient dans la cave de la Maison communale, qu'un artiste avait parée de belles peintures qui disaient les joies de la vie ; et là ils absorbaient patriotiquement de grandes rasades de la bière du pays, qui est blonde doucement, comme la chevelure des belles qui grandissent et charment sur la longue lagune de la mer du Nord. Et ces hommes étaient heureux, de se sentir à eux tous posséder tant d'or et tant de crédit, et qu'une lettre signée d'eux certifiait plus d'exactitude et de largesse que celle des plus puissants barons.
Dans Stavoren, une des plus magnifiques maisons était celle de la blonde et belle demoiselle Ricberta. Elle n'était point seulement, comme les autres maisons riches, construite de six
épaisseurs de briques claires comme la chair du saumon. Sur sa façade on avait appliqué à grands frais tout un péristyle de marbre d'Italie, dont la blancheur s'épanouissait en pilastres et en statues, comme en fleurs de neige éternelle. Des marbres de couleur d'un rouge profond, d'un noir poli, fournissaient des ornements qui continuaient, en le variant, le péristyle, vers le faîte de marbre blanc et de brique rouge préparant l'harmonie vivante de la -cigogne qui y perchait paF la belle saison. Au dedans les salles étaient tapissées de cuir de Cordoue, où on peut accumuler des reliefs d'or; les dressoirs étaient ►rêts do reflets où sur le glacier des argen- - jouait le reflet rose de hanaps d'or, et les transparences des verreries fragiles et le feu de gemmes de coupes incrustées comme des ornements d'église. Au mur on laissait pendre des tapi- d'une harmonie douce et d'un prix fabuleux qui venaient d'i nient, et qui alternaient avec les longues tapisseries où les labeurs de toute une vio pieuse avaient raconté en fils de couleurs et d'or, la vi tnts. Dans ce palais magnifi-
que, parmi tout te luxe, sans cesse marchant fchez elle sur une < ave remplie d'or, vivait la de moiselle Ricberta. Quoiqu'agée de près de vingt-cinq ans elle ne s'était point mariée, parce
que douée de talents et d'énergie, elle ne voulait point abandonner à un époux, le gouvernement de ses terres, de ses coffres et de ses flottes ; elle aimait le jeu de hasard du commerce et la dure aventure des expéditions maritimes, dont elle saluait le départ sur le quai, joyeusement et virilement, comme un homme. Il lui plaisait, quand le soir d'Epiphanie, ou le soir de Pâques, ou des dimanches choisis, ou le jour d'arrivée d'une flottille, elle ouvrait pour Un festin, les salles de fêtes, de trôner sur le grand fauteuil du chef de la maison, cependant que de la haute galerie, les instruments donnaient le signal des rasades. La fierté de Uicberta était, ces jours-là, que les vins les plus fameux fussent versés autour des gibiers les plus rares, et qu'après le repas on exhibât à la curiosité des hôtes, des habitants des pays les moins précisément connus, des monstres jusqu'alors insoupçonnés, des fleurs merveilleuses, que nul jardin ne possédait, et des charlatans italiens, si habiles que de leur adresse s'exhalait toujours comme une odeur de roussi. Ce n'est point chez Ricberta,que le festin eût jamais fini par une- ripaille, par une danse lourde où les femmes, se laissent parler de trop près par des hommes échauffés ; elle préférait encore, les jours de luxe où c'est un peu la cou-
tume de se départir d'une belle ordonnance de solennité, faire venir à grands frais quelque bel esprit, qui sût dire le beau conte de Lancelot, ou celui de Percival, la douloureuse histoire ait ou celles plus aimables qu'on écoute les jardins d'Italie ; elle prêtait une oreille distraite et satisfaite de l'attention de ses hôtes, plaisait guère pour son compte qu'à la combinaison des grandes entreprises qui la faisaient tous les jours plus riche et plus fameuse. 11 ne lui déplaisait pas non plus d'inviter et d'écouter après le repas, un chef de navires, un pèlerin, un marchand venu des foires lointaines, et ainsi elle s'instruisait et entrevoyait dans
témoignages des pays d'ailleurs, se d ner pour elle des conceptions grandioses de carmltler et de destinations à donner
In jour, un ûq> commis de Ricberta lui parla d'un marchand qui était arrivé à Stavoren par la voie de terre. Sa pacotille était menue et cîeuse : c'étaient de fines miniatures peint» de l'ivoire, qui retraçaient le l'ancien
et du nouveau i ■ : traitants de
ren en avaient fait peu de cas ; l'étranger en demandai! un prix assez élevé, pane qu'elles étaienl de la uiain d'un artiste habile, mais
contre l'habitude, ces images n'étaient point réunies entre elles et gardées contre le temps et ses dévastations fatales, par des parois de bois précieux enrichis d'or, d'argent, ou de belles pierres rares. Ricberta, pour qu'un marchand étranger ne put dire que personne à Stavoren n'avait voulu acheter l'œuvre d'un artiste habile, ordonna qu'on payât à cet homme ce qu'il demandait, en en réduisant toutefois le quart, ce qui était nécessaire à sa réputation de négociante habile, et s'il acceptait, qu'on l'invitât à dîner pour le soir, où justement elle festoyait quelques notables choisis ; et il en fut fait ainsi qu'elle le désirait.
Selon l'usage de la maison, on plaça l'hôte à côté de Ricberta, pour qu'elle pût, selon sa fantaisie, se renseigner aux propos du voyageur sur les pays si différents de celui que tous les jours ceux de Néerlande conquéraient sur la mer. Au moment où le convive entra dans la salle, amené par le majordome, on entendit, il sembla qu'on entendît comme une douce et argentine berceuse que des cloches lointaines eussent sonnée; un vieux parent de Ricberta en fit l'observation et sa femme, réputée pour sa sagesse, dit que par certains rhumbs de vent les cloches des îles lointaines s'entendaient à Sta-
voren ; son époux la félicita de son rationalisme en affirmant qu'il valait mieux supposer que ceux de Marken s'amusaient le soir à entendre des carillons que de croire comme certains, que du fond glauque de la mer, dans des villes englouties pour avoir péché par la luxure, des païens repentis célébraient des offices pour la Madone des réprouvés. ' L'étranger souriait, mais Ricberta déclara nonchalamment que tout le monde se trompait et que ce bruit argentin c'était celui des vaisselles d'argent, que son majordome faisait apprêter pour le second service. De nouveau le pèlerin sourit, et à un regard interrogateur de Ricberta, il la félicita de tant de richesses joliment sonores. Quand on eut donné à laver les mains, et que tout le monde fut assis, une fillette s'écria en regardant L'hôte :
Mais l'étranger a un chapeau de clarté. En effet, un nimbe léger, auré, presque rose, comme un rayon du matin allongé en flèche sur les profondeurs calmes du Zuiderzée, jouait autour des cheveux gris de l'hôte ; il s'éteignit comme l'enfant se taisait : el Ricberta affirma •tait l'éclat d'un flambeau haut comme une colonne et tout d'argent ajouré qu'on venait de déplacer el qui par un reflet sur son collier d'or, avait ainsi éclairé fugacement son
voisin. On penchait les cruches d'argent vers les gobelets ; la table était couverte de hures de sanglier, de longes de veau, de cuissots de chevreuil, d'oies farcies, et un paon y dressait la merveille ocellée de sa queue disposée en éventail : l'hôte mangeait peu, pourtant il tarit un large vidrecome de vin de France.
— Et qu'avez-vous vu, lui dit Ricberta, dans les terres de votre route qui vous ait le plus vivement intéressé ?
L'hôle répondit :
— Trop de pauvres et trop de riches, trop de serfs et trop de seigneurs, trop de péages et trop de potences, trop de calvaires et trop de mendiants, trop de lépreux et trop de médecins, trop de jachères et trop de forteresses, trop de prodigues et trop de parcimonieux, trop de vierges folles et aussi trop d'hommes trop sages; partout de la trop belle ivraie sous le ciel clair de Dieu.
Mon hôte s'exprime comme un prêcheur, dit Ricberta : je veux vous demander ce que vous avez vu de plus curieux et quelle industrie nouvelle sort des mains des hommes ?
Toujours la même., dit-il, comme on a toujours la môme prière :«" donnez-nous aujourd'hui notre pain quotidien », et pour le pain
quotidien, on fait la besogne quotidienne, et le fils recommence ce qu'a peiné le père.
En effet, lit Ricberta, que bien loin
de nos murs et loin des cités voisines, la nourriture sière et la misère grande ; mais, mon hôte, qu'avez-vous vu de plus beau dans notre pays à votre sens ?
Mais la chétivité de vos nefs qui s'en vont si
- parmi la mer immense, sur la foi île la clémence divine.
Ricberta sourit en entendant parler de la chétiefs, les mieux établies du monde et qui défiaient tous les dangers de la mer ; c'était bien là le propos d'un terrien <-t d'un pusillanime marchand de l'intérieur; aussi lais elle presque tomber la conversation d1
. pour s'entretenir aA mis de la ville,
et quand !<• repas fut fini, elle ne donna le d'aucun chant ni d'aucune réjouissance un peu faste bla prendre intérêt à causer
mis. di: et du luxe délicat que
peut donner la fortune. L'hôte, apercevant bien qu'on ne lui faisait pa inclina de
bonne heure pour prendre t Ricberta qui
avait coutume qu'à ce moment tous igerg
qu'elle avait reçus la i > nt.pour la pompe
et l'ordonnance d ij pouvait lut-
ter avec celui du comte de Hollande ou du duc de Gueldre, attendit en vain un autre compliment que celui que l'hôte lui adressa pour sa bonne grâce et l'amabilité qu'elle avait eue de le convier.
— Mais mon hôte, dit Ricberta, piquée, puisque tu n'as point voulu me parler avec détails des somptuosités que tu as vues sur ta route, dis-moi au moins, si à Stavoren, il te semble que notre luxe vaille la peine qu'on le vante, etsinous ne sommes point trop inférieurs à nos voisins ; ici, tu auras pu voir une maison qui n'est point la plus mal fournie du pays.
— Elle étincelle, dit l'étranger, de tous les biens de ce monde, et ils apparaissent plus beaux d'être si libéralement montrés et partagés ; pourtant, j'ai remarqué qu'il manquait à ta table ce qu'il y a de meilleur et de plus précieux.
— Mais quoi encore ?
— Réfléchis et tu trouveras.
Il prit congé, sans que Ricberta froissée essayât de le retenir ; il disparut dans les ruelles de la ville, et on ne le vit plus ; la bonne société ne s'en occupa plus, car il apparaissait à tous qu'il avait manqué d'égards à Stavoren, en ne louant pas, comme il le fallait, la plus magnifi-
que hospitalité, et la plus solide richesse du pays. Peu importait ce que pouvait devenir un marchand aussi mal élevé ; seule la fillette qui avait vu autour de ses cheveux se jouer un chapeau de clarté, répéta qu'à sa sortie de la salle il avait paru tout enveloppé d'un halo lumineux. Ricberta la gronda de son entêtement et lui dit : — Pourtant, quand je vais chez tes parents, les flambeaux d'argent et les fines cires ne font point défaut, autour des beaux drageoirs d'or, et il est curieux que tu t'obstines à multiplier des lumières dans ton petit cerveau. Et il apparut pour tous, à toute sa vie. et à toutes ses manières qu'elle avait oublié ce marchand discourtois.
Et pourtant Ricberta n'oubliait pas le propos bizarre de son hôte d'un jour.
r< >us les jours les vaisseaux débarquaient aux quais de Stavoren les merveilles d'outre-mer, les épices, les pierreries, les tapis, les armés rares, et les fouri plumages di
-eaux de soleil ; tous les jours, par voie de ntournaient la route, passaient sous l'aile des moulins, arrivaient sur la place, et près de l'i dételait des chariots,
on débatail les mulets, on inventoriait les mar-
chandises, et Ricberta qui venait voir là, ce qu'on apportait de rare et de curieux, ne trouvait rien qui eut dû orner sa table et qui n'y eut point été. Elle fit faire un catalogue de vaisselles, et observa qu'aucune ne lui manquait ; elle compara aux listes des lapidaires et des orfèvres son écrin et son dressoir et rien ne manquait de ce qui était rare et précieux ; elle se procura les comptes des plus fameux cuisiniers et les manuscrits qui traitaient des joies de la table, et ne vit rien de plus rare que ce qu'elle avait coutume d'y faire servir ; elle recommandait aux capitaines de ses vaisseaux de lui rapporter de partout des curiosités de bouche, des pierres rares, des parures locales, et des plats ou hanaps de formes tourmentées et propres aux pays d'ailleurs; elle avait tout, ou ce qu'elle ne possédait point ne valait pas la peine d'être possédé. Enfin une année, comme elle se sentait si riche que plus n'était besoin d'accroître sa fortune, elle équipa tous ses navires, les fit partir le même jour de Stavoren, sans autres recommandations aux capitaines que de rapporter, sans se soucier des intérêts commerciaux, ni de la cargaison la plus avantageuse à échanger au retour, des objets rares ou curieux ; elle ne leur prescrivil pas de directions pour qu'ils ne fussent point gênés
dans ce voyage, exclusivement de découvertes et de quête des magnifiques raretés. Elle leur recommanda seulement de tâcher d'aborder où ils n'avaient pas encore été jusque là.
De ses capitaines les uns lui rapportèrent de la terre vraie du Saint Sépulcre, du bois de la vraie croix, d'autres des manuscrits de la samtique ; on lui ramena des géants et des nains ; on revint avec des fruits rares, des soies du pays de chimère, des instruments de toiture raffinée, des vases plus grands, des vidrecomes un peu plus chargés de cabochons rares, des tapisseries plus fines, des chiens plus grands, des chevaux plus petits, des chats plus eux, des gazelles {'lus doui épices
plus ardentes, des oiseaux chanteurs, des pi
is couches profondes de la mer. des portraits de belles filles, des palais tout petits sculpdans de petite carrés d'ivoire, des pavés d'ambre, des essences qui faisaient défaillir de leur parfum , des vins vénérables, des coquilles énormes dû tout le H'-! se jouait eu accords de couleurs, de nouveaux instruments de musique, jres plus énormes, des Lapons plus petits, des bohémiens dont la musique ''tait plus'déh table que celle des meilleurs instrumentisteon lui amena pour qu'elle jouît de leur conver-
sation, un moine éloquent, un prêtre de réelle vertu, un sage qui disait savoir la véritable histoire du prince Achille, un savant qui semblait quelquefois embarrassé d'une question, mais qui après quelques jours d'isolement expliquait clairement le pourquoi des choses mystérieuses ; on lui amena un poète modeste comme une violette et dont les chansons avaient comme un charme musical et mystérieux.
A ce compte Ricberta fut bientôt entourée d'une cour merveilleuse de beaux esprits, et sa maison eût pu servir à un historien du monde pour en énumérer toutes les richesses et les raretés. Le César de Francfort précédé de trompettes sonnant d'or sur des chevaux blancs, vint voir ses collections, emporta de chez elle des gemmes roses comme il n'en avait point, et les paya .d'un portrait d'elle fait par le célèbre Albert Durer pour ajouter une merveille de l'art à toutes ses richesses entassées ; mais tout cela, Ricberta le sentait bien, n'était point ce quelque chose de meilleur et de plus essentiel qu'avait voulu dire le marchand.
Si elle transportait son investigation dans le monde moral, en admettant que l'étranger se l'ut servi d'une allégorie, elle" comprenait moins encore. N'avait-elle pas toujours près, d'elle, des
amis francs et dévoués ; n'était-elle point pieuse, bonne, pure, chaste, raisonnable et très belle. Elle souriait parfois, en pensant que ce soir-là ce qui avait manqué de plus essentiel à une table largement ouverte, c'avait été un hôte vraiment courtois et de belles manières. Néanmoins cela la préoccupait absolument et tenacement. Un des chefs de ses navires, résolu à conquérir la bienveillance de Ricberta, s'était gardé d'aborder à des endroits familiers, dont il n'espérait point la merveille cherchée et était parti vers l'Ouest, du glissement léger de sa caravelle, avec l'espoir de toucher à la terre inconnue. Il parcourut des mers et des îles, et des plages. Partout le flot battait la grève du même mugissement désespéré et la lame brisait contre le sable ou le roc les mêmes coquilles ; quand il abordait une terre inhospitalière, les hommes y étaient dénués, la pêche pauvre, la chasse banale. Il résolut alors de revenir vers des terres prospères, mais comme il était loin de ses routes anciennes, il erra longtemps et son équipage souffrit beaucoup. Un jour qu'une partie de son équipage, depuis longtemps nourri de poisson qu'on péchait et de conserves '!»' \ iande, regrettait amèrement la provision de pain dès longtemps épuisée, et comme son propre besoin
l'aidait à comprendre la souffrance et les privations de ses matelots, le capitaine réfléchit, il se dit que ce qu"il y avait de plus précieux et de plus essentiel que tout sur une table, c'était le pain. En effet, et ce lui fut un trait de lumière, on n'en servait pas sur les tables riches, où on se satisfaisait de viandes luxueusement apprêtées et de pâtisseries magnifiques. Ayant pénétré la vérité, dès qu'une bonace qui l'immobilisait parmi les vagues innombrables lui laissa la possibilité d'enfler ses voiles au vent propice, il mit le cap au sud et gouverna vers la Néerlande.
Avant d'arriver à Stavoren, il s'arrêta dans un port opulent, y laissa reposer durant quelques jours ses hommes épuisés, et pendant ce temps fit remplir, fit gonfler sa caravelle d'une belle cargaison de blé, et alors seulement il repartit pour Stavoren, où il arriva*- un dimanche alors que la grosse cloche remplissait l'air d'or sonore. Il avait arboré tous les pavillons de traversée heureuse, et Ricberta, prévenue au sortir de l'église que le vaisseau arrimait, se dirigea vers le port avec une majesté lente qui convenait à l'automne de sa beauté, encore svelte et intacte.
— J'ai compris l'énigme qu'avait proposée à
la sagesse de tes capitaines le marchand étranje l'ai comprise un jour de faim et de misère : ce qu'il y a de meilleur et de plus essentiel le pain et ce que j'ai acquis pour toi, c'est une entière cargaison de ceci ; et dans sa main ouverte il lui montra des épis de blé.
La belle Ricberta se prit d'abord à rire follement ; aussi fort qu'elle et moins gracieusement se prirent à rire le bourgmestre et les notables qui étaient aussi accourus pour voir la merveille nouvelle qu'apporterait le dernier arrivé des capitaines. Us rirent plus fort quand elle lui fit sauter de la main, les épis de blé qui s'éparpillèrent, et qu'elle le traita de malotru et d'imbécile.
L'hilarité de Ricberta avait été courte :
iment, reprit-elle, non seulement tu te
moques de moi, en me rapportant, comme la
merveille d'un voyage lointain, du blé qui pousse
partout, mais encore tu te vantes d'avoir fait
rrir, dans cette recherche ridicule, de bra-
! bons matelots lande ; mais j'y
-" moquer de toi !
si tu ré rné à amener
dans un bon port, < I de la vie ordi-
<]. ,nt les mois que tu dis
uni la mer.
— Demande-le à mes matelots, dit le capitaine. ,
— Alors, décidément, c'est bien un i/mbécile que tu es, ouun mauvais plaisant. Parquel côtéastu chargé ton bateau de ta précieuse cargaison.
— Par tribord, demoiselle.
— Eh bien, pars de suite et vas la faire jeter, par bâbord, la faire jeter à la mer, et tout de suite.
— ■ Demoiselle, dit le capitaine, laissez-moi au moins la distribuer aux indigents de la ville.
— II n'y a pas, grâce à moi, d'indigents dans la ville.
— Oui, opina le bourgmestre, grâce à notre bien-aimée demoiselle Ricberta, il n'y a pas d'indigents à Stavoren.
— Alors, maîtresse, dit le capitaine, laissezmoi le porter vers des pays moins heureux.
— Et pourquoi, dit Ricberta, m'occuperaisje de pays autres que Stavoren.
— Alors au moins, demoiselle, laissez-moi le faire éparpiller à terre pour que les oiseaux du ciel en fassent festin.
— Les oiseaux de Stavoren, dit Ricberta, n'ont pas besoin de blé.
— Oui, ajouta le bourgmestre, les oiseaux de Stavoren n'ont pas besoin de provende excep-
tionnelle ; le superflu de gâteaux de nos enfants leur est plus que suffisant.
Allons, dit Ricberta, obéis ou remets de suite le commandement à ton second. Je veux bien te garder à mon service, pour qu'il ne soit pas dit que je renvoie un homme de Stavoren, et qu'il lui faudra gagner son pain hors du pays ; mais pourtant si tu me désobéissais je le devrais faire ; allons, tout de suite, ta merveille à la mer.
Et jusqu'à l'heure où le soleil illumina la mer du déclin d'or et de pourpre de sa lumière, les sacs de blé s'écoulèrent dans l'eau, devant le chenal qui menait aux quais de Stavoren les belles nefs toujours chargées des trésors du monde.
Les puissances divines qui avaient jusque-là si magnifiquement favorisé Stavoren d'un ciel admirable où se reflétaient sans cesse toutes les nuances nouvelles des parures des bienheureuses, qui avaient veillé à ce que, vers son havre, les navires arrivassent toujours avec des joies nouvelles, des galions indemnes et des raretés magnifiques, s'indignèrent devant cette profanation du pain, et la justice divine se manifesta terrible, lente et sûre.
Jamais l'esprit de Ricberta ne fut plus dispos, ses propos plus gais, que l'année qui suivit la dilapidation de tant de blé. Au contraire, son esprit s'était rasséréné ; elle licencia sa cour de beaux esprits, en leur distribuant comme souvenirs, et aussi comme des échantillons à montrer dans les pays lointains, vers où ils allaient repartir, quelques-unes des curiosités merveilleuses que les nefs lui avaient apportées de l'immense outre^mer. Elle s'amusa à rendre à des villes d'Europe des raretés dont elles regrettaient de s'être démunies par amour du lucre. Elle renvoya aux rois, des objets qui avaient appartenu à leurs aïeux. Elle avait oublié le marchand étranger, son propos singulier, et la moisson de désirs que cela avait levé dans son cerveau. Bientôt, d'ailleurs, la belle Ricberta aperçut dans le plus merveilleux miroir de Venise qu'entouraient des lys, des myosotis et des coquelicots qui rivalisaient avec la nature, le premier fil blanc serpenter dans l'or pâle de sa chevelure, et une fine ride fêler l'émail tendre de son front. Alors elle renonça aux merveilleuses, parures, et s'habilla seulement comme une bourgeoise opulente, gardant comme luxe unique de porter à ses doigts des diamants aussi splendides que ceux du Prê-
tre Jean, ou du Sophi de Perse. Sans négliger ses affaires qui allaient, comme on dit, toutes seules, sur la terre et sur la mer. elle augmentait le trésor de sa chartre et ses comptes dans les banques ; au lieu de manier sans cesse tous les joyaux de la terre, elle prenait l'habitude de croiser ses mains qui jaunissaient un peu, sur son ventre qui commençait à se voir, malgré l'habileté des artistes chargés de la vêtir avec un sobre luxe, et des années s'écoulèrent pendant lesquelles l'automne de Ricberta se muait en hiver.
Un jour pourtant, le bourgmestre vint l'entretenir d'un grave événement. Depuis quelque temps les nefs avaient de la peine à franchir le chenal de Stavoren. Ce matin-ci, c'était plus sérieux encore ; un bateau en partance venait échouer sur un banc de sable qui s'était formé en /ace mémo du clitMial. Evidemment le sol de la mer montait. Jadis, une calamité furieuse s'était abattue sur le pays, et les chaumières en étaienl encore hantées comme les palais: la colère de Dieu avait jeté sur le littoral la chevauchée furieuse d< avait en-
traîné vers les abîmes, tous les villages et tous les habitants, l'humble bétail et la population riche dans la terrible rafle d'une nuit de tempête
inouïe. Et maintenant un malheur contraire mais aussi affreux menaçait Stavoren.
Il était temps d'aviser. Ricberta mit son or à la disposition du bourgmestre pour que le désastre fût conjuré. Mais, ce que ne put éviter aucune somme d'or, des vies d'hommes furent perdues à explorer le banc de sable, des vies d'hommes furent sacrifiées dans les travaux que les ingénieurs conseillaient; malgré ces courages, toutes les dragues furent impuissantes.
La mer en face de Stavoren gardait le luisant tranquille et sans rides d'un lac peu profond, que les vaisseaux étaient obligés de contourner avec difficulté, et bientôt seules les petites barques purent entrer dans le port de Stavoren. Ce qui était étrange, c'est que nul port voisin ne souffrait de cet exhaussement du solmarin,et au contraire que leur prospérité s'augmentait de toutes les ruines et de tous les deuils qui s'accumulaient à Stavoren. Les hommes actifs allaient porter leurs bras et leurs talents aux armateurs des villes voisines qui toutes grandissaient des débris partagés de cette opulence. Ricberta avait vendu ses nefs. Elle souflra.it moins que tout autre de cette diminution de* prospérité, à cause de son immense fortune, mais l'isolement l'attei-
gnait, et quand elle avait à quelque fête anniversaire, ou fête religieuse, de rares convives, la gaîté ne pouvait dégeler les glaces de tristesse que les larmes de tous amassaient en leurs cœurs au souvenir des bonheurs anciens. La ville se vidait ; les palais loués pour presque rien à de pauvres pêcheurs perdaient tout leur luxe intérieur qu'on vendait pièce à pièce, avant de laisser les pauvres car il y avait maintenant des pauvres à Stavoren) faire leur cuisine et tendre à sécher leurs tilets dans les hautes salles voûtées, autrefois décorées d'ébène sculpté ou de cuir de Cordoue où l'on peut amonceler tant d'or. Ricberta ne se décida pas à quitter ses richesses, à quitter la ville de ses années prospères et la langueur la prit, et âgée d'à peine un peu plus de cinquante ans, elle mourut d'ennui, en laissant une partie de ses richesses à la ville; non qu'elle sentit obscurément qu'elle lui avait fait tort, mais par orgueil, et pour qu'on en parlât. Cet or, les bourgmestres le dépensèrent entièrement à vouloir lutter contre cet inexplicable banc de sable.
Mais Ricberta. au seuil du Purgatoire, retrouva, nimbé décidément d'une auréole pâle, le geur discourtois qui n'était autre qu'un ange jadis envoyé par Dieu. Elle sut que les grain s
de blé, jetés au fond de la mer, avaient germé en épis sur des tiges toujours plus hautes, toujours chaque année arrêtant en un monceau plus grand les sables de la mer, comme un seul péché indéracinable amoncelle la colère divine. Et comme elle implorait pour que la colère de Dieu ne frappât point toute une ville pour la faute d'une personne, l'ange lui répondit qu'elle avait été la fleur merveilleuse de beauté, de richesse et de sagesse de Stavoren, et que la ville avait été punie pour la faute de son efflorescencelaplus accomplie, qu'en elle toute l'orgueilleuse opulence de Stavoren avait été châtiée, et que de même qu'il avait été interdit à une des âmes mortes de ses ancêtres de la prévenir, au moyen d'un rêve, de son erreur, pour qu'il n'y eût nul obstacle au châtiment de leur fastueuse st traditionnelle ostentation, il lui était interdit de le faire savoir à des vivants, en franchissant les portes du songe, jusqu'à ce que Stavoren fût définitivement abandonné de tous.
Et, en effet, ce ne fut qu'après que le pauvre peintre Jean Van Goyen qui vivait de sapêche,et brossait à ses repos des chefs-d'œuvre désolés eut peint Stavoren, son église mi-effondrée, et le massif de briques qui sur l;i grande place près de la mer n'est autre que le débris, dénudé de
- marbres, du palais de Ricberta, et l'eut présenté à ses amis les peintres, et à de riches amateurs, comme l'exemple complet de la tristesse du monde et de la désolation de la pauvreté,
eptionnel heureusement dans la riche Néerlande et comme un coin de misère, où il aimait à endeuiller encore sa mélancolie, qu'une vieille femme apprit, d'on ne sait qui, cette histoire et la raconta.
Elle était heureuse de pouvoir la dire aux curieux et aux voyageurs et elle faisait remarquer que si la Providence avait repris à Stavoren riches couleurs de prospérité, elle n'avait : voulu ou n'avait pas pu lui ôter l'admirable don de ce ciel transparent qui règne au-dessus du quai sablonneux, des maisons basses, des barques de pêche de l'actuel et pauvre Stavoren et l'irise sans cesse des fusées exquises de la lumière.
Voici comment Dick Rœlofs racontait l'histoire du Hollandais Errant dans la petite auberge des Trois-Rois, qui fait face au Temple, à Zuidzand près de la mer. Dick Rœlofs avait lors de ses jeunes années, beaucoup navigué ; il avait vu l'Insulinde, il avait fait le coup de feu à Atjeh.Aussi l'élite de la jeunesse aventui de Zuidzand à Cadzand, et de Sluis àGroude, se -ait autour de lui, l'après-midi du dimanche pour entendre de beaux i guerre et de
traversées. Dick Rœlofs entrait aux Trois-Rois, se faisait servir du café au lait, bourrait de kapipe blanche : l'auditoire contemplait un plaisir toujours nouveau, le beau costume noir rehaus boucles d'argent à la
ceinture, du bon Dick Ro< face glabre et
menues boucles d'oreilles d'argent. Dick lirait une boni; 'occiput sa casquette com-
2'ji CONTES HOLLANDAIS
mandait l'attention de toute la vertu d*un usage. C'était l'exorde traditionnel.
— On vous raconte, commença Dick Roelofs, à vous jeunes gens qui voulez labourer la mer, que, soit dans les océans du nord où le genièvre gèle, soit dans les parages du Sud où l'on voit des hommes nus et tatoués, vous êtes sujets à rencontrer le vieux vaisseau du Hollandais Errant. Tous ceux qui n'ont navigué que sur la route unie de nos canaux ont coutume de narrer bien des choses sur les étendues de la mer. Ceux qui n'ont jamais quitté les quais d'Europe, et ceux qui sont allés dans l'Insulinde,pour y être commis ou percepteurs, qu'on y a transbordés comme des colis sans qu'ils aient à s'occuper de la manœuvre, inventent des blagues énormes. Ça ne peut pas dégoûter de la mer un solide caractère, mais ça nuit tout de même, parce que tout mensonge nuit.
Moi qui vous parle, je n'ai jamais vu le Hollandais Errant, pour labonne raison qu'iln'existait plus de mon temps, mais j'ai connu des vieux qui sans se flatter de l'avoir vu, prétendaient avoir sur lui des notions exactes ; c'étaient des gens qui avaient encore servi avec l'amiral Verhuell,et on peutcroire qu'ils étaient les vieux échos de vieilles vérités, et voilà ce
qu'ils disaient. Je vous le répète, pour que vous ne vous attendiez pas à rencontrer en mer le vaisseau désemparé. Il y en à prendre, il y en a à fii laisser. Je commei
— Patron Willhelm était un bon marin qui ne craignait ni Dieu ni diable, ni curés, ni pasteurs. Demander s'il était Arminien ou Socinien, cela serait inutile: il n'eut pu dire au juste s'il était bon catholique ou bien protestant éclairé. Je pense qu'il ne savait pas non plus si son père avait eu là-dessùs une idée très nette II était né à bord. Son père avait avec lui sur son schooner une belle femme brune qu'il avait ramenée d'un voyage vers le Sud. Il avait expliqué à sou fils que plus on est ni nier, moins on a de raison de craindre la chose éminemment respectable et. redoutable qui s'appelle la maréchaussée. Je ne vous dirai pas que c'était une famille d'excellentes gens comme nous aimons à neontrerè L'Hôtel de Ville, en train de gérer nos affaires communales, mais on ne reprochait
aotre homme des peccadilles bien gros Seulement, assurément, c'était un luron à sa manière, qui n'avait peur que du récif et du veut contraire. Quand il se levait, et qu'il montait sur I»' pont de si. n schooner, il saluait l'aube matinale d'une énergique bordée de jurons. Il préten-
dait ;u'au lieu de sacrer tout le jour, comme c'était alors la coutume de la marine, il était préférable de réunir en un seul paquet toutes les réclamations qu'un brave homme est en droit, en sortant d'un bon rêve, d'adresser à la Providence et que cela lui éclaircissait la gorge, au moins autant que la goutte de brandevin, qu'il est nécessaire de prendre au petit matin, alors que la nuit laisse encore traîner quelques toiles d'araignées sur la mâture. Et on conte que patron Willhelm en disait à cette heure-là, de toutes les couleurs, au bon Dieu ; il savait, à force d'avoir navigué et de père en fds, des bribes de toutes les langues, sa diablesse de mère lui en avait appris de belles, et alors, sur son tillac, il en disait de salées, et pouvait en dire longtemps.
Or un jour qu'il revenait d'Insulinde avec une 'cargaison d'épices, il célébra le passage de la Ligne un peu copieusement, de sorte que ce jour-là, soit qu'il se trompât et se crût le matin, alors qu'il buvait depuis douze heures après l'aube, soit qu'il eût trouvé le jourfavorable pour un changement d'habitude, il se mit brusquement debout sur son tillac, et commença sa bordée de jurons ; il s'en gargarisait, il en faisait des roulades, il prenait à- la. suite toutes les parties du chœur, el on eûl dit que toute une popu-
lation injuriait le Seigneur et blasphémait son saint nom, et lui demandait entr'autres indiscrétions, où il avait péché un pareil benêt de fils avec des mots très désagréables sur le compte de la Vierge mère ; et les matelots qui eux aussi, avaient passablement bu, et qu'il choisissait parmi les mécréants, de préférence, faisaient chorus avec lui, et se moquaient, à qui mieux mieux de toutes les puissances célestes. Dieu, qui est patient, les laissait dire, mais quand tout l'équipage eût roulé sur les paquets de cordage, et que Willhelm le dernier éveillé, fut resté sur le tillac à regarder avec des yeux un peu hébétés le sillage de son bateau, pour voir s'il y verrait
- belles femmes qui ont des queues de poisson, qu'on rencontrait jadis du côté de la ligne, Il se présenta... Ce fut une vague énorme qui se leva en plein calme, à côté du navire, se recourba et parut suspendue sur la mâture comme un énorme bloc de pierre transparente, et Wilhelm étonné, mai- pas murmura : Au
nom dé tous les diables... et tout de même ef-
. il eut le geste de s'enfuir et tourna c que. Le temps, d'un clin d'oeil, assez pour qu'il vit tout au loin, le ciel magnifiquement étoile et la mer plate comme un lac d'huile. Alors Wilhelm qui était à sa manière un philosophe, se «lit : Je
ne boirai plus de ce vin de Portugal ; il vous fait voir des vagues par des temps calmes, et je pourrais perdre mon bateau avec des illusions pareilles, et tuer ces malheureux dont je suis le chef; je ne boirai plus que du vin de France. En attendant je ferais bien d'aller au gouvernail, les mers tranquilles sont perfides comme une femme. »
Alors toute la vague s'illumina etWillhelmyvit tranquillement logé, Dieu le père, avec ses yeux terribles, sa barbe blanche et son grand manteau bleu. « Sacré vin de Portugal », murmura Willhelm ; mais voici que la vague se mit toute à chanter d'une voix très douce et ce fut comme un prélude à la voix du Seigneur qui lui dit : (( Willhelm cette vague allait écraser d'un coup au fond de la mer, le chenapan que tu es, et ta langue d'ivrogne, et tes jurons dont je daigne être importuné. Mais comme avant de penser à toi, tu as pensé à tes compagnons dont tu fais des chenapans à ton image, je te laisse la vie. Mais tu seras condamné à vivre éternellement, eux et toi, dans une ceinture de brume ; personne ne te verra, tu ne verras personne. Pour que demain tu le souviennes et ne mettes pas mes paroles sur le comp'te-du vin de Portugal, je vais te débarrasser de ton gouvernail. » Un pa-
quet d'eau couvrit instantanément le navire et jeta Willhelm par terre. Quand il se secoua, ayant vu sous cette énorme claque toutes les féeries de l'arc-en-ciel, il alla à son gouvernail ; il n'y en avait plus. Lors Willhelm jugeant qu'il n'avait plus rien à faire sur le pont, s'en alla comme il le put, c'est-à-dire en trébuchant souvent, jusqu'à sa cabine et s'endormit du sommeil du juste.
Le lendemain, il raconta la chose aux homle l'équipage, et leur dit : « Si vous n'aviez pas tant bu, vous auriez été peut-être en état de faire ou de dire quelque chose ; le certain c'est que nous n'avons plus de gouvernail. Je n'y peux rien, vous non plus, nous donnerons de la toile pour arriver le plus vite possible, n'importe où, fût-ce au diable ;il se peut que se soit laque nous allions. En attendant, comme nous ne pouvons rien à. rien, je vous autorise à parler avec les ves de brandevin, et que grand bien vous fasse. »
Là-dessus, il redescendit à nouveau dans sa cabine, pour y dormir, puisqu'il n'y avait rien de mieux à faire, ei qu'un n'y voyait vraiment goutte, tant le navire cheminait dans la brume.
Lesréflexions de Willhelm l'amenèrent à croire qu'il s'était trompé en attribuant aussi peu d'im-
portance à Dieu, ou bien qu'il avait bu singulièrement plus que ne peut le faire un capitaine de navire ; et il résolut de modifier ses opinions et ses habitudes. Il ne but plus que de l'eau, et cessa de jurer ; il n'allait pas jusqu'à prier, il n'en avait pas coutume, il avait crainte de le faire ridiculement. Les marins eux ne dégrisaient pas et cela leur permettait de ne réfléchir à rien ; quand l'eau-de-vie fut épuisée, ils virent avec surprise que cela ne leur manquait pas ; il n'y eut plus de vivres, ils se désespérèrent à l'idée de mourir de faim, mais comme ils se rendirent bientôt compte qu'ils n'avaient pas faim, ils se mirent à jouer de longues parties de dés. Ils se levaient, ils se couchaient, ils ne faisaient rien ; la vie leur parut assez supportable ; et l'un d'eux ayant eu l'idée qu'un jour, par le jeu même des choses éternelles, la miséricorde divine finirait bien par s'intéresser à eux, ils furent désormais assez tranquilles et presque joyeux. Tout eût été assez bien sans cette perpétuelle vision grise, qui accompagnait leur course, et le grand silence qui les environnait.
Vous pensez bien que Dieu qui a tant d'affaires, oublia bientôt notre- Willhelm ; son bateau courait des bordées dans la mer froide, dans la
mer parfumée, frôlait de sa nuit des nefs et des semaques, côtoyait les pêcheries pour repartir d'un bond vers les grands courants, sans que personne s'en occupât plus. Cependant il advint que cette histoire' arriva aux oreilles de la défunte mère doWillhélm, cette Espagnole orangée et bleuâtre que le père de notre homme avait ramenée de quelque danse sur de la pierraille de soleil. Cette femme que durant sa vie on avait nommée Barbara était au ciel; je vous vois bien étonnés; rasssurez-vous, elle n'était pas au ciel en qualité de bienheureuse. D'abord après sa mort elle était arrivée droit au purgatoire. Les femmes, m'a expliqué un savant pasteur, ne vont
toutes en enfer, et même elles n'y font que des apparitions. On les laisse en enfer juste le temps d'exaspérer les damnés, et on les en retire pour leur donner le temps de les regretter passionnément, alors on les leur rend jusqu'à l'exaspération. Vous voyez : on a beau brûler là-bas, on pense toujours un peu comme *\w la terre. Une autre raison qui fait que la plupart des femmes ne vont pa enfer, mais au purgatoire, c'est que le bon Dieu sait bien que si la plupart des misères et les pé-
de Ce monde arrivent par les femmes, ce n'est pas tout à t'ait de leur faute, mais bien de
la sienne, car il les a créées faibles, folles, énergiques, bavardes, contenues, tout cela ensemble et sans ordre. Parmi ces âmes du purgatoire il en est qui sont appelées au ciel pour les gros ouvrages, et même pour des besognes plus relevées, car Dieu l'a bien remarqué, les dames qui ont le plus fleuri la terre du parfum de leurs belles qualités, etque le peintre a représentées dans les églises, sur les tableaux qu'elles donnèrent, plongées dans une céleste prière, sont rarement expertes de leurs dix doigts. On recherche parmi les femmes du Purgatoire, particulièrement, celles qui savent préparer une cuisine vraiment céleste. Barbara était de celles-là, elle savait faire tous les plats, et surtout glisser dans les mets une pointe audacieuse de saveur forte et épicée, bien propre à égayer des gens qui ont de tout, trop à foison. Barbara avait beaucoup de crédit à cause d'une soupe au poisson qu'elle préparait à merveille. Saint Pierre qui avait été pêcheur, chaque fois qu'on lui servait de la waterzoï disait : ce n'est pas cela, c'est fade en diable, malgré la pointe de céleri. Il mit une waterzoï au concours, et s'arrêta en bon juge devant une admirable soupe au poisson que Barbara avait superbement dressée selon les règles de l'art provençal ; quand il vit dans le
safran superbe la pourpre des petits homards surtout, et qu'il eût goûté, il lui sembla que pour la première fois il venait de manger d'un mets divin, et il fit attacher Barbara au service spécial des dîners de fête des Evangélistes. Là, Barbara entendait parler un peu de tout; elle y apprit l'histoire de son fils et son émotion fut si forte qu'elle laissa tomber un plat merveilleux qu'elle apportait à la table. On la questionna, elle répondit qu'il ne pouvait s'agir que de son fils, elle pleura, elle supplia, et de peur de la voir tomber en mélancolie, et que sa cuisine ne s'endeuillât irréparablement, les Evangélistes résodurent de demander au Seigneur quelque adoument à la situation de Willhelm.
Ce ne fut pas très commode. Dieu déclara d'abord qu'il lui donnerait le droit de descendre à sept ans et d'y chercher une jeune Bile qui consentît à partager son sort; mais la ge lui lit observer que c'était là. pour faire plaisir à un sacripant dont le repentir n'avait point de valeur, puisqu 'enfin il ne se repentait que frappé par la forte main du Seigneur, sacrifierbeletbien une fille que et gâcher
le bonheur futur d'un brave homme qui n'aurait point péché. Dieu eûl égard à cette objection et ra: eh bien, il errera jusqu'à ce qu'il
se passe quelque chose de nouveau sur la mer.
Les Evangélistes se retirèrent assez mécontents ; car rien ne pouvait faire espérer un changement dans le sort de Willhelm. La pauvre Barbara obtint, un soir, de voir avec les yeux de l'âme ce qui se passait sur le schooner maudit.
Dans le faux pont, enroulés de leurs manteaux, vieux et même sans âge les matelots dormaient d'un sommeil de rêves monstrueux, ne sachant trop s'ils vivaient ou s'ils mouraient. Quelquefois un d'eux s'éveillait, montait jusqu'au pont, s'assurait que brûlait sans cesse un fanal rouge fixé à la mâture, et s'en retournait près des autres dormeurs. Sur le pont, Willhelm, près du tillac regardait la brume, l'air défait, lassé, indifférent, accoutumé à cette fuite du temps dans l'ombre, presque aveugle de cette brume perpétuelle, ne pensant plus à rien, les ressorts cassés, réunissant à peine quelques vagues regrets. Et la pensée vint à Barbara que ce n'était même pas le malheur et que courant ainsi dans le vide, sans bouger, il était pareil à tous ceux de la vie qui sont lancés sur un courant dont ils ne peuvent calculer la .portée ni la direction, elle regagna ses fourneaux à demi consolée, et espérant en quelque miracle imprévu, encore que le train-train du ciel et de la terre ne le lui
permissent guère. Elle s'en remettait, sans trop y compter, sur l'infinité de la miséricorde divine, et de temps en temps elle agitait ses casseroles et ses cuillers avec une extraordinaire vigueur, rêvant de catastrophes inouies plus terribles que l'ancien déluge, qui fondraient les cataractes du ciel, et projetteraient la mer jusque dans les nuages. Quand cela la prenait, la cuisine était brûlée, mais qu'y faire? Dieu ne voulait entendre parler de rien.
Il était dit que ce serait l'homme, la science de l'homme qui mettrait fin à la course furieuse du patron Willhelm. Un soir que sa torpeur était moins forte, et qu'il s'était accoudé à son bastingage, regardant sans trop réfléchir la ceinture liquide que l'eau lui passait sans cesse, et ours tremblants de sa prison de vapeur, il lui sembla entendre d'affreux sifflements. Il chercha dans ses souvenirs vacillants ce que ça pouvait bien être, et sans y réussir, car aucun son de ce genre n'avait jamais frappé ses oreilles ; tous les chats de Néerlande, toutes les criailleries de femmes, le déroulement des plus Fortes chaînes de ferç le ululement des vents les plus violents, ce n'était rien à côté de cette sorte de miaulement de fer qui s'enflait, qui faisait gros dos, qui s'élargissait, qui s'élevait comme
un immense pilon sonore, qui retombait en grand cri navré. Il s'effara, il lui sembla que le bruit s'approchait, s'approchait, et il voulut crier; mais il n'était plus habitué à crier et le son de sa voix était perdu; il voulut courir jusqu'au faux-pont pour réveiller ses compagnons les tirer par leur manteau, mais il vacillait sur ses pas. Eux aussi avaient entendu le cri mugissant, et se traînaient sur le pont; des têtes dépassaient les écoutilles, effrayantes de vieillesse ; tout à coup au-dessus d'eux apparut un fanal rouge, plus rouge que le leur et une immense forme noire, et ils n'entendirent plus rien, car le premier bateau à vapeur qui traversait l'Atlantique venait d'écraser sur son passage le frêle schooner du Hollandais Errant qui s'abîma sans cris, sans bruit. Des têtes curieuses se penchèrent sur le bastingage du bateau à vapeur, où il semblait bien qu'on avait heurté quelque chose; mais comme on ne vit rien, on négligea de stopper et on continua la route.
Au seuil du Purgatoire, Barbara attendait son fils et ses compagnons qui avaient vécu leur enfer sur la mer, et les accueillit d'un magnifique repas de bienvenue. Et comme elle ne voulait plus quitter son 4ils, on dut lui promettre que bientôt, au bout de peu de siècles,
son Willhelm serait aussi débarrassé du Purgatoire- et admis parmi les bienheureux. Mais ce n'est peut-être là que de la diplomatie céleste.
— Et pourquoi dune. Dick, dit un des as tants, Barbara n'avait-elle pas déployé tout ce zèle pour son mari, qui était sans doute, en enfer ?
— Parce qu'il l'avait trop battue, peut-être, et puis il ne devait pas être malheureux, leDiable a toujours besoin de gens aussi dégourdis qu'un tin marin néerlandais, et il les choie en conséquence. Une raison de plus pour rengager dans la marine de notre pays.
— Oh! il a le temps, laisse-le venir ici encore quelques dimanches, dit le eabaretier des Trois-
à Dick Roelofs, en posant devant lui un verre de bière, et Dick lui donna raison.
CENTEGLIS
Au cours d'un voyage en Flandre, je m'arrêtai à Gentéglises.
Il y avait là, dans une vieille maison communale quelques toiles à considérer. Leur attribution, lors de leur toute récente découverte en des greniers, m'avait, de loin, paru un peu banal»'. Car enfin, depuis vingt ans que Memling i la mode, on commence à fourrer au compte de l'admirable maître rhénan un peu trop de panneaux curieux et beaux et aussi un nombre excessif de vieilles enseignes et d'exvoto craintivement barbouillés par d'honnêtes ms.
En thèse générale, j'inclinerais à croire, qu'à Lite fie la critique allemande si savante, et de l'italienne si documentée, la critique flamande aime à recueillir trop - sèment les travaux de patiei raves gens qui, dans niés, vivaient honnêtement de cette
excellente habitude qu'on avait alors de polychromer les maisons, extérieurement et intérieurement.
Jeff ou Jan commençaient d'abord par habiller soigneusement, et à plusieurs couches, la porte de couleur bleue, la fenêtre de deux verts pour le cadre général et l'encadrement des petites vitres, les plafonds en rouge, brun, vert. Puis ils imitaient savamment sur le bois de l'escalier les plus exquises variétés de marbre, et même ils créèrent, en ce genre, de chimériques et éblouissantes brocatelles. Ensuite, pour faciliter par un don amical le paiement d'une facture non exagérée, ils offraient au maître de la maison de reproduire ses traits vaille que vaille ou ceux de madame, ou ceux de mademoiselle, Cela peut s'admettre, et je ne vitupère pas sur ce point. Est-ce une raison pour placer dans les musées, tant de secs profils, de faces gauchement fixées, avec cette très courtoise étiquette : <( Maître inconnu «.Notre critique française, en sa généralité, se garde de ces téméraires enthousiasmes et incline à ne considérer une toile que si le nom de son auteur est cité avec éloges par l'Académie ; cela limite un peu les richesses de notre art national. Mais, enfin, il faut le dire bien haut, son extra-prudence a conquis ce ré-
CENTÉGLISES 271
sultal qu'il n'y a pas dans nos musées, salles
de l'école française, de toiles extrêmement mau-
s. Les très belles n'y sont pas non plus —
le médiocre qui règne. Notre critique est d'accord avec nos sages institutions et notre tempérament gouvernemental et académique.
- quatre tableaux de la maison communale n'étaient pas sans intérêt.
Certes, si de trop rapides excursions, à travers les musées qui ont ie bonheur de posséder les belles (envies médiévales ne m'en avaient montré les originaux, j'eusse été fort satisfait ; pour l'habitant de Centéglises, casanier par hérédité, par habitude, de plus lixé là par ses fonc-
dè secrétaire de la mairie, c'était un assemblage de merveilles qu'il montrait avec orgueil.
ne contrecarrais point ses opinions, de sorte que le brave homme s'anima, prit une clef et sortit d'une armoire quelques pièces d'orfèvrerie médiocres et des dentelles fort jolies en me disant : ,
Voici, tableaux et objets d'art, le noyau de notre musée communal: .Nous allons bientôt Wre i dé deux trains directs par jour,
ce qui rapprochera notre ville de la circulation. A ee moment, il sera opportun, quand les étran-
gers auront pour venir nous voir quelques facilités, d'avoir à leur montrer un bon musée communal et quelques curiosités ; d'ailleurs notre ville s'y prête infiniment.
C'est un grand tort de croire que Centéglises est une ville morte. On vient, il n'y a pas plus de huit jours, d'y inaugurer une fabrique de chaises parfaitement commodes, parfaitement courantes, qu'on livrera au commerce pour 20 francs la douzaine. Une Société s'est formée pour élever le niveau de nos deux brasseries : vous verrez, monsieur, vous verrez.
Je pris congé de ce patriote obligeant en lui assurant qu'en effet je verrais ; car Centéglises était une assez belle ville pour qu'on y revînt et je me dirigeai vers sa gare aussi vite que le permettait le pavé de ses rues.
Centéglises est une ville vétusté; la preuve absolue et initiale de sa vétusté est ce pavé composé de pierres de styles, d'époques et de formes différents, hostiles même; les rondeurs de la pierre xvme et rococo sont enchaînées tout près des arêtes brusques et robustes du cafllou taillé à la gothique et quelque malveillance bien conservatrice a écarté de Centéglises le bizarre, le révolutionnaire asphalte. J'allais vite, car, faut-
CENTÉGLISES 273
il l'avouer, quoique révolutionnaire tout comme un autre et partisan autant que faire se peut des idées novatrices, j'ajoutais comme tous les Français une foi aveugle à ce livre si documenté qu'on appelle l'indicateur.
L'admiration légitime que nous inspire la ponctualité, le sérieux dans les départs et les déraillements, ainsi que dans le paiement des coupons, la prudence avec laquelle nos Compagnies n'admettent qu'au dernier moment les bonifications du matériel, toute cette sécurité qui émane d'elles, rejaillit sur les chemins de fer qui n'ont point l'avantage de fréquenter chez nous et ainsi nous départissons à leurs indicateurs une partie de la confiance que nous donnons si parfaitement aux nôtres.
Aussi, fus-je bien surpris en arrivant sur la
place, où je pensais trouver le petit train à wa-
gomv 3 qui devait nv emporter plus loin
vers l'herbe grise, les vagues grises, le ciel gris
de la mer jour un peu triste et vers les
petites villas à verandahs de bois clair super-
le n'y rien voir du tout. £t comme je
1 honorable aubergiste qui faisait
m point de départ du train, ce notable me
[ue le train ('tait parti cinq minutes
plus tùt, car ce jour-là il était pressé. Pas la
moindre ironie ne se décelait sur cette face calme, grasse et grave.
La Compagnie, ajouta cet homme, sans doute actionnaire, ne s'engage pas à faire partir et arriver ses trains à des heures précises. Il me le montra écrit en deux lignes sur une petite affiche qu'il y avait, à son mur, appendue. L'indicateur, c'est une chose forte et solide, mais l'affiche ce n'est pas sans autorité ; aussi m'inclinaije. Et je me remis à parcourir Centéglises. Je ne pouvais commodément quitter cette ville que le lendemain matin.
Les trois églises de Centéglises sont assez belles, quoique défigurées par une polychromie de bazar que lés érudits locaux prétendent reproduire fidèlement les couleurs de ces vieux sanctuaires, alors que Centéglises méritait ce nom par cent flèches qui portaient la prière jusqu'aux nuages et qu'on y communiait fervemment et magnifiquement. Il y a là quelques bons tableaux qu'on aimerait voir sans être importuné par des sacristains, accompagnateurs obligés, tenaces et malodorants.
Les canaux de Centéglises sont tranquilles et calmes avec quelques nénuphars et quelques cygnes ; bref jenem'ennuyafspoint et ne regrettais pas trop le départ prématuré de mon train.
CENTÉGLISES 275
Après le dîner, je résolus do me promener encore un peu et je m'enfonçai dans le dédale des petites rues ; il y avait des vierges et des saints de plâtre peint au-dessus de petites lanternes. On arrivait à des ponts: l'eau n'y bruissait pas, elle se bornait à y accrocher de longues traînes vertes de plantes aquatiques. Une lune pâle ci tragique courait parmi de sombres gazes de nuages: mon pas sonnait seul.
Brusquement, je me trouvai dans la campagne : de longues avenues d'arbres se perdaient dans le plus opaque des silences. Je savourai vil de tout, puis je repris les rues, et ce furent, de longues rues obscures avec de toutes petites maisons toutes closes. De temps en temps, un bout de musique carillonnait l'heure, et, en somme, je marchais dans des rues toujours toutes pareilles et rien ne me révélait la gare ni l'hôtel en face de la gare où je devais retourner. Encore une fois je débouchais dans la campagne, puis rentrais pour y marcher toujours seul, totalement çeul, dans cette ville (mit endormie.
C'était comme en un cloître immi >mme
une ville déserte; pas une lumière ne lil-
trait des volets clos : j'en prenais mon parti et
me disais qu'en marchant j'arriverais toujours
quelque part, lorsque j'entendis, à quelques pas de moi, dire -.«Curieux, très curieux, absolument curieux»; et une forme noire glissa du mur. <( Monsieur, pour se promener ici, à cette heure, est sans doute étranger et probablement perdu. Si monsieur désire une indication ? — -Je désirerais, avant tout, du feu, lui répondis-je ». Car enfin, dans cet emprisonnement que je subissais en la ténèbre de cette ville inextricable, je souffrais de n'avoir point d'allumettes, et le feu de mon cigare m'eût été au moins une petite lumière parmi cette ombre maintenant démesurément opaque, car toute une migration de nuages noirs, une horde de monstres géants et fuligineux s'en allaient de l'est à l'ouest, couvrant toute cette clarté lunaire, sur laquelle la municipalité de Centéglises comptait trop exclusivement pour éclairer ses rues.
— C'est très facile, dit le quidam.
Et il fit étinceler la petite flamme salvatrice bleue et jaune à laquelle j'allumai vivement mon cigare.
— Puis-je vous offrir...
— Merci, j'ai les miens.
Et il alluma une nouvelle allumette qui me parut durer plus longtemps que la précédente et mettre un feu plus rituel à un cigare, plus
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ord avec le milieu ; à l'éclat plus durable de son allumette, il me sembla que ses traits ne m'étaient pas inconnus. Je le lui dis.
— - J'ai aussi cette perception, me dit-il. mais d'après votre timbre de voix. Je vais vous consi-
à loisir. Il tirade sa poche une petite bougie, l'alluma et nous nous regardions, lorsqu'un petit souffle de vent se mit à faire danser la flamme déjà vacillante.
Monsieur, dit le quidam, je ne vous vois ainsi que fort partiellement. Voulez-vous me faire l'honneur de me laisser vous considérer mieux à l'aise, assis, et partant, presque immobile. Si vous daignez accepter l'offre hospita-
d'un verre de bière, la taverne des Armes ,igue nous serait commode à eau sa proximité.
— Soit, lui dis-je, j'éprouverais quelque he-
soin de sortir un instant de ce lacis d'obscurité.
En quelques minutes, après avoir traversé un
petit pont sous lequel une brume dense semblait
[ue insensiblement. bouger, nous arrivâmes devant une maison hermétiquement c aucui une lumière ; on avait
ilfeutré du silence et bouché toute- les lies un bruit eût pu sortir ou rentrer.
— Ces gens-là sont couchés ! dis-je à mon compagnon^
— Peut-être pas.
Il frappa à la porte de son index, d'abord très légèrement, puis un peu plus fort ; enfin il se décida à prendre le marteau de la porte et il le laissa retomber, mais très lentement avec d'infinies précautions. Il produisit un très minime bruit et dit : — On nous a entendus.
J'écoutais avec plus de précaution encore, avec plus d'attention. On eût dit en effet qu'une souris courait derrière le bois ; ce devint un peu plus fort, des pantoufles glissèrent et la porte s'ouvrit, une femme arrivait une petite lampe à la main.
— C'est moi, dit le quidam.
— Je m'en doutais, dit la femme. Entrez, monsieur Van Ormans !
Van Ormans, ce nom ne me1, rappelait rien ; nous sommes, pensai-je, le jouet tous les deux de quelque sosisme. Van Ormans, non, je ne connais point, me murmurai-je, cependant que la femme qui venait d'ouvrir remontait la lueur d'une grosse lampe, suspendue au-dessus de nos ((Mrs qui éclairait une épaisse table de chêne, deux chaises de paille" et une natte de corde jaune et noire qui garnissait le parquet.
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— Deux verres de bière des Trappistes, dit simplement mon compagnon.
La femme s'éloigna; la sufvant machinalement des yeux, j'apercevais quelques détails de l'endroit ; des étains reluisaient sur une haute cheminée; un miroir, au réveil de la lampe, s'allumait d'une étoile lointaine, d'autres tables avaient dans l'ombre quelques éclats sourds de lnmière. La femme revint, c'est-à-dire que, du fond de l'ombre, une blancheur vague se détacha, prit corps et s'approcha une bouteille à la main. Elle posa bouteille et verres, mit à côté de mon interlocuteur une pipe et rejoignit ('ombre.
— Est-elle partie ? dis-je.
Non, elle est là.
lque chose en effet était échoué sur une chaise et paraissait déjà avoir repris le mA'ne calme sommeil qui régnait sur cette pièce, n-lfe maison, cette rue, cette ville.
I ! ! d, 'lit l'interlocuteur, me reconnaissez^ < m -
Je eherche.
— Moi je vous reconnais, quoique vous ayez changé ; j'ai peut-être plus changé quevou
.!»• regardais une face un peu blême, un peu bouffi neveux blond- et rares. C'étaient
les yeux qu'il me semblait déjà avoir aperçus, mais que je ne reconnaissais point ; ces yeux étaient bleus, vagues, vides, anormaux ; ils semblaient des miroirs déformateurs ; j'avais mémoire de quelque chose de ce genre-là. — ■ Monsieur Van Ormans, dis-je.
— Vous ne connaissez pas M. Van Ormans.
— C'est ce que j'allais vous dire ; je vous ai entendu appeler Monsieur Van Ormans et je ne me souviens point de quelqu'un de ce nom. Nous devons nous tromper tous les deux, ce qui n'empêche que je suis fort heureux de vous avoir rencontré.
— Vous ne connaissez pas M. Van Ormans, non, dit le quidam rêveur, personne ne connaît M. Van Ormans, et vraiment pourquoi se donnerait-on la peine de le connaître. Van Ormans, monsieur, c'est un nom qui est bien assez bon pour le brasseur, le cabaretier, le tailleur, etc., Van Ormans est un nom parfaitement benêt et pourtant c'est le nom de mon père, de son père, le mien; c'est un nom tout-à-faft saugrenu.
— C'est un nom parfaitement possible et très couleur locale ; il s'harmonise avec cette ville.
- — C'est aussi ce que je me suis dit souvent ; mais ce n'est pas une consolation; voyons votre mémoire ne s'éveille pas ?
CENTÉGLISES 281
Nullement.
- Avez-vous souvenir de Michel Larbalêste?
Michel Larbalêste? Oui, il faisait des vers, il était de ce pays-ci. Vous êtes Michel Larbalêste?
-Bière des Trappistes! s'écria le bizarre personnage, et il se mit à bourrer consciencieusement sa pipe. La forme s'était détachée du mur, elle entra dans le cercle de lumière, posa une bouteille sur la table et se fondit de nouveau
bruit.
Michel Larbalêste, monsieur, je l'ai enfermé au plus profond d'une cave où le jour n'entre jamais. Michel Larbalêste, je l'ai étranglé de ses propres mains ; je lui ai jeté dans sa tombe les numéros de revues où il eut l'impudence de pavaner, heureux que ce criminel n'allât pas jusqu'au livre ; oui, j'ai tué Michei Lar-
ste; je l'aimais, je l'ai tué, et pourtant je le plains. En « -n « -t, une larme roulait vers le verre de bière, condiment salé que n'avait point prévu le hou moine brasseur qui là-bas, à Tilburg, dans lu plaine aride, si souvent rayée de pluie,
féline.
Voyou-. M. Van Ormans, j'ai connu ce pauvre Michel Larbalêste; s'il est mort, je doute que vous l'ayez assassiné : vos yeux me parais-
sent ceux d'un brave homme et que je crois reconnaître; si vous m'aidiez un peu . . .
— Je fus plusieurs fois votre compagnon, monsieur, je dînais non loin de vous à une petite brasserie où il y a des tableaux impressionnistes, à Paris ; j'ai bu de la bière à votre table.
.Mais parbleu, vous êtes Michel Larbalêste!
— Michel Larbalêste est mort, monsieur, ce fui une lamentable histoire. Moi, son père, j'en ai pleuré.
— Pardon, vous me paraissez un peu jeune pour avoir été le père d'un grand gaillard de vingt-deux ou vingt-trois ans.
— Ecoutez-moi; de la Trappiste! s'écria-t-il et la même ombre se dessina. Va-t'en, Kœtje. ditil, je t'appellerai si j'ai encore besoin de toi. La forme disparut.
Ah! monsieur, quand Michel Larbalêste naquit, toutes les féeries du soleil se jouaient un beau jour d'été sur les dunes veloutées qui bordent la mer de leurs vallonnements tout près de Cadzand;'ce jour-là, monsieur, il y avait des petites fées qui s'étaient blotties dans les arbousiers et les mille lapins qui se jouent autour des thyms sauvages paraissaient ressentir qui! naissait quelque chose de bon, de calme, de re-
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ligieux, de grand, et si magnifiquement tranquille, que cela modifiait leurs sauts habituellement trop primesautiers et un peu peureux. Les lapins, monsieur, buvaient aux petites flaques avec des recueillements de rentiers; il y avait sur la dune des milliers d'ailes heureuses et des sansonnets et des pigeons de couleur d'ardoise tendre et des ramiers.
Il y eut des amoureux qui durent sentir se Ue heure tendre et, du haut de la plus haute dune, oh ! que la mer était bleue, douce, câline; avec des îlots de vert d'espérance et des plaines dorées comme des champs, comme des moissons futures, et les steamers filaient avec joie dans leur fumée grasse. Ils allaient à Flessingue ou retournaient à Londres, évidemment. Un bateau ne se dérange pas pour la plus glose des na; : un bateau 'ea^ n'est pas iif, c'est une machine : sa -irène gueule et ne chante pa
Pourtant ils avaient l'air d'être en fête, de voguer pavoises parmi les écumes de joie ; si l'on iltait leur livre de loch de ce jour-là. on it peut-être que le capitaine pensif a noté quelque Uon surprenante de son na-
\ire. Je sais | QenI d'ailleurs que, sur un
autre point, le capitaine Van Heiivel. qui corn-.
mande le vapeur hebdomadaire qui va de l'Ecluse à Centéglises, a vu au moment de son arrivée au débarcadère de Bruges une guirlande d'anges qui faisaient de la musique. Mais le capitaine Van Heuvel, parce qu'il chante à l'église le dimanche, avec talent, m'a-t-on dit, est verni de mysticisme. De plus, il portait à Centéglises un précieux ravitaillement de véritable schîedam, ce qui l'avait porté, lui, à la rêverie: enfin et pour ne pas nous perdre en détails, je vous garantis que Michel Larbalêste le jour de sa naissance, gambadait, virait, jouissait de la vie et du soleil comme un poulain de six mois, quoiqu'il eût bel et bien dix-huit ans sonnants. Ah! ce jour-là Michel Larbalêste n'était pas pessimiste, je vous assure. Vous me comprenez.
— Je le crois.
— Ah ! qui m'eût dit à moi son père, son tendre père, ses douloureuses destinées. Je le choyais, je le soignais, je ne lui refusais ni voyages, ni bière, ni vin, ni livres... ; entendez-vous le tragique son de cloche de ce mot, un livre, et il répétait : un livre, un livre, un livre... A ce moment-là, le sympathique M. Van Ormans corroborait une de mes idées les mieux établies, à savoir : que ces -petites villes silencieuses, piétistes et hypocrites sont, parmi les
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usines de fous, les plus diligentes et les plus sûres...
M. Van Ormans, comme produit de ce genre, et, en ce lieu, Centéglises, me paraissait défier la concurrence. Et comme il cadrait avec ce silence pesant, ces eaux sourdes, cet air ophtalmique, ces églises à polychromies folles, ces prêtres maniaques, aperçus dans les rues avec des tics nerveux, ces bicyclistes hagards qu'on juche thérapeutiquement sur leur machine ; et, dans cette ville, que d'endormis aux prunelles violentes ! ,
— Un livre, murmura encore M. Van Ormans. mais à quoi bon parler de ces choses ? Vous plaît-il que je vous remette en votre chemin ?
A votre guise, M. Van Ormans, quoique, enfin, j'eusse un peu désiré savoir mieux où nous nous sommes rencontrés.
- Eh bien, soit ! Nous honorons un mort. Il y a des années, monsieur, que je n'ai parlé à âme qui vive de Michel Larbalêste. Que pensiezvous de Michel Larbalêste?
C'était, dis-je, un bon garçon qui vous
mblait beaucoup, je crois qu'il avait quelque chose, du...
Ne dites pas, monsieur, qu'il avait du talent, je \<>us en supplie h genoux. Ah ! la poli-
tesse n'exige pas ce cruel sacrifice qu'un homme mente pour faire plaisir à un autre homme. Michel Larbalêste n'avait aucun talent, mais ce n'était pas sa faute. Je reprends son histoire. Il mnt à Paris, je l'accompagnai, je ne l'ai jamais quitté, et je sais quelle chose terrible l'abattit, me contraignit à le ramener ici et à le tuer. Il m'en a coûté beaucoup. J'ai dû dépareiller des collections de revues, racheter, et naturellement, l'offre et la demande vous savez, ça montait. Heureusement j'ai quelques sous.
— ■ Je vous en félicite.
— Mais on n'a jamais tout et il y a des bibliothèques et Michel crie dans sa tombe. Vous en avez de ses vers ?
— Oui.
— Et, voilà ! d'autres aussi. On ne peut pas les détruire complètement. La Bibliothèque est terrible. Elle l'a perdu et elle le garde. C'est analogue à l'emprise terrible de la femme.
31. Van Ormans se leva, il entra dans la partie sombre de la pièce, il agita une sonnette.
La femme déjà venue entra avec un bruit léger de chaussons. Il lui adressa un bref discours en flamand, dont la conséquence fut qu'une cruche de grès bleu apparut sur la table avec des petits verres.
CENTÉGLISES 287
La femme disparut.
— Enfin, lui dis-je : quoique vous me paraissiez manier à merveille la métaphore, je crois devoir vous dire qu'à mon avis Michel Larba-
et Van Ormans sont le même homme et que je suis enchanté de vous avoir revu. Qu'est-ce que vous êtes devenu ? Comment se fait-il que vous soyez à Centéglises ?
— C'est ma ville natale.
Je crois en effet que vous m'en avez parlé.
— Sans doute... Eli bien ! j'eus le tort, 1 que j'amenai à Paris Michel Lai : de le mener beaucoup trop à la Bibliothèque. Il est vrai qu'il avait été toute sa jeunesse, ici, très sevré de livres. Je l'amenai lire. Eh bien, croyezmoi, monsieur, le livre n'est pas ce que vous pensez.
— Qu'est-ce que c'est ?
— Le livre est contagieux.
— Vraiment.
— Le livre vit, le livre meurt, le livre est une ruche d'esprits vivants.
Vou z lire un volume quel-
conque une abstraite pr ilière
mathématique, mais pendant que vous courbé sur votre livre, le million de bouquins qui vous entoure s'anime, vrombit
lèvent des pages closes, l'infini du passé vous conquiert, vous enlize ; vous fermez le livre, vous rentrez chez vous, vous vous mettez à écrire, c'est le malencontreux esprit du livre qui vous dicte, qui vous jette l'idée sous les doigts. Le lendemain vous vous relisez et, monsieur, vous voyez nettement que c'est un autre qui a écrit.
— Pas tout le monde.
— Pas vous, je le crois ; certains autres non plus ; vous êtes des cervelles dures ; ce que vous appelez l'originalité, ce que vous croyez être une vertu, ce n'est qu'un défaut de porosité de votre crâne. Les idées ne s'y classent pas, vous vivez par la mémoire ou l'imagination, vous échappez à la simple infiltration, vous êtes les fils de Satan, vous vous êtes enclos de murs épais où vous abritez vos orgueils de Ninivites; mais le féal de Dieu, l'esprit simple et pur, les livres le penchent, le domptent, le mangent et l'annulent. Si Michel Larbalêste avait eu quelques défauts d'âme, il n'eut pas été ce simple applicateur d'idées, ce perroquet, que je lui reproche d'avoir été.
— Vous êtes dur- Michel Larbalêste n'a pas eu de patience, il eût pu- travailler, acquérir. Pourquoi vous êtes-vous découragé ?
CENTÉGLISES 289
Monsieur, j'ai fait l'expérience suivante de prendre chez le libraire un livre dont je ne con- :is ni la teneur, ni le style, un livre d'un auteur dont je n'avais jamais rien lu. Je priai qu'on me l'envoyât de peur que le contact ne m'en dît quelque chose ; je le plaçai dans la bibliothèque de Michel Larbalêste, je le couvris de journaux, pardessus l'enveloppe close dont l'habileté du libraire l'avait revêtu.
livre était fermé, il était enveloppé de la banalité ambiante ; toutes mesures étaient prieur étouffer son idiosyncrasie ; les yeux et l'entendement de Michel Larbalêste l'ignoraient, son couteau à papier n'en savait rien et bien, monsieur, au bout de quarante-huit heures, lorsque je demandai à Michel Larbalêste de me communiquer son travail il n'avait rien à me refuser, il me le communiqua), alors j'allai à la bibliothèque, j'ôtai les gazettes, j'ouvris le livre jusque-là clos, j'en discernai l'influence dans le livre de mon malheureux flls.
— A ce compte, monsieur Van Ormans, il suf- Qrait d'avoir Shakespeare dans sa chambre pour avoir du génie.
\h ! monsieur, on en tirerait des choses
infiniment trop pareilles; et les réclamations!
/. que tous ces auteurs de génie ne sont
pas vraiment morts, qu'ils ont leurs affidés sur la terre, qu'ils guident la main de leurs critiques pour dénoncer ce qu'ils appellent le plagiat etqui n'est que l'infiltration... Voulez-vous, monsieur, faire l'expérience suivante, je l'ai faite plusieurs fois, et toujours avec le même succès. Venez chez moi et vous verrez.
Vous vous mettez près de votre bibliothèque, qui serait ce soir la mienne, tous volets clos, toute lampe éteinte ; au bout de quelques instants vous entendez un bruissement doux et tort à la fois ; si vous voulez varier l'expérience vous y mettez des livres d'une langue à vous inconnue et vous distinguez alors des sonorités étranges. Si vous ne bougez pas, vous devez sentir les héros et les héroïnes et les auteurs des tomes se lever et converser entre eux. Balzac est bien curieux quand il parle de certains contemporains ; et leur marotte à tous d'ailleurs est de se communiquer les emprunts qu'ils se font faire, car en cela leur but n'est que d'obstruction. Je ne comprends pas que Dieu le leur per-' mette. Voulez-vous faire l'expérience? Pour ce soir je rentrerai chez moi.
— Vous n'y rentrez donc pas habituellement?
— Monsieur, j'ai chez moi deux mille volumes; pour m'en débarrasser ici, il faudrait que
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- jette dans les canaux ; vous entendez le soir les plainl s trois ou quatre cents au-
- et de leurs héros et de leurs héroïnes! on entendrait i:émir Hamlet et Roland sonner du cor et Hugo 3e disputer avec Stendhal! etc!
Vehdez-lea
- Eh bien, je les aime tout de môme •; avec qui causerais-je dans la journée ? Je n'aime pas beaucoup mes concitoyens et n'ai rien à leur dire : j'aime mieux causer avec les livres, seulement j'ai dû à tout jamais enfouir Michel Larla leste.
Et alors où allez-vous le soir ?
Je n ste ici. Je me suis commandité cette petite brasserie. II n'y a ici que le journal ; il vient me causer le soir, ça m'évite de le lire. Mais voulez-vous taire l'expérience ?
Merci, je suis un peu fatigué.
u route, m'accompagnant jusqu'à l'hôtel, M. Van Ûrmans me disait :
doute voua avez contre ces choses-là quelque vaccin que nous autres d'ici nous ne
ion- pas : niai- nous possédons, en revanche, l'incontestable don de connaître Paris mieux que vous, non point par de petits détails dont un esprit ire : mai-. VOUS y
- de par la force de l'habitude qui vous
émousse sur les phénomènes de nature, vous n'y entendez plus rien.
Ah ! monsieur, les démons du livre sont en votre France, en votre Paris, et songez à leurs multiples refuges. On peut ne pas aller à la Bibliothèque, mais partout le livre vous tend des embûches. J'ai vu mon pauvre Michel sortir pour aller bien tranquillement, innocemment se promener et au bout de quelques pas, tout de suite, comme une bête atteinte d'un tic, stopper à une de vos innombrables boutiques de livres, avec des livres en liberté, à la portée de la main. Un bouquiniste, monsieur, n'est pas toujours ce simple organisme que vous pensez. J'ai vu de très ironiques aménagements pris par des bouquinistes dans la disposition de leurs vitrines et de leurs prix. J'ai vu chez eux, monsieur, des juxtapositions de tomes qui étaient bien de la saine et franche critique, brutale, comme un fait, de la leçon de choses. Monsieur, ces genslà jouent des théories comme des virtuoses, aussi bien que les poètes qui en jouent, et ils les juxtaposent. Je pourrais vous citer bien des juxtapositions très complexes et toutes très satiriques. Et remarquez, monsieur, que le bouquiniste est généralemenUin illettré ; il obéit au démon du livre, voilà tout.
CENTÉGLISES 923
Mon obligeant cicérone sonna pour moi à la porte de l'hôtel et m'assura qu'il aurait un grand plaisir à me revoir en son nom et en celui de Michel Larbalèste, à la condition que je ne réveilpoint le souvenir du cher mort, qu'il avait avec raison tué et pieusement cadenassé dans l'oubli.
Le lendemain, je partis d'assez bonne heure, non sans avoir donné un dernier coup d'œil aux faux primitifs qu'on avait déterrés et me demandant si ce n'était pas quelque Van Ormans, peintre, qui les avait ! lu temps où il était un Michel Larbalèste, peintre. Et le train m'amenait assez lentement vers la mer et je me demandai- pourquoi jamais les primitifs n'avaient peint la mer : superstition, manque de commaneffroi superstitieux des marchands à l'idée qu'on prononcerait le nom et qu'on définirait la forme de l'élément terrible ; quelque chose d'analogue à la crainte des Orientaux et leur terreur que quelqu'un parmi eux ne reproduisit l'image de Dieu; et je réfléchissais h Van Ormans, ace si singulier spécimen de cette race, pour tâcher de mieux comprendre ceux dont il était le hagard descendant.
LA PAUVRE KŒTHE
leur Pieler Hogstra se plaisait dans sa petite ville de Sehulbourg. Le matin, quand vêtu de sa redingote noire un peu défraîchie, casquette noire un peu usée, il regardait la place tranquille, gazonnée, que décoraient les rangées de tilleuls bien taillés, le petit Hôtel de Ville face à lui, à côté, la maison d'école d'où s'échappait parfois un marmonnement clair et enfantin qui ne faisait que donner du prix à tant de silence et de quiétude humaine, il
-.TtUait point d'avoir été transplanté de sa Drenthe natale, pour cette petite ville frontière. II se rappelait à peine y avoir trouvé lors des premiers jours, quelque atmosphère de tristesse que semblait projeter sur le pays, l'ombre voisine des hautes tours, et des clochers catholiques, dans les villes mortes et pleines de cou- Flandres voisines. Evidemment d'au-
pasteurs avaient un troupeau plus uni, de petites villes plus soumises à leur entière in-
fluence ; ils ne voyaient pas, le dimanche matin, cependant que tout fiers de leurs beaux habits les calmes paysans, et raides sous l'empois de leurs bonnets et dans le ballonnement de leurs jupes, les bonnes femmes s'en allaient vers le temple, partir vers l'église du village voisin, un essaim de femmes catholiques coiffées de leurs chapeaux à fleurs ou de marmottes sales en lainage épais. Mais enfin la vie était douce, et la lente horloge de la vieille tour privée de son clocher, lors des guerres de religion, sonnait des heures calmes. Puis toute sa population était bien dans sa main et ses rapports avec tous étaient doux.
Quand Pieter Hogstra avait salué le matin, et causé un peu avec les petites fillettes, trop jeunes encore pour grimper à l'arbre de la science, et qui en attendant, jouaient avec des fleurettes, des morceaux de bois, des poupées gauches sur les marches de l'Hôtel de Ville, il se chaussait, se couvrait d'un chapeau de soie très élevé, et commençait son tour de ville; le vieil apothicaire quasi centenaire, aux yeux presque morts sous ses lunettes l'attendait sur le pas de sa porte, pour le mettre au courant de la santé delà petite ville; le médecin qu'il croisait échangeait avec lui quelques propos ; le notaire l'arrêtait
Là PAUVRE KŒTHE 297
au coin de la rue et ils devisaient un instant des affaires de la commune, puis Pieter Hogstra s'en allait jeter un coup d'œil sur les maisons des pauvres, où la paroisse hospitalisait, chacun chez eux, les vieilles femmes qui avaient trop filé et les vieux journaliers cassés sur le travail de la terre. Il se distrayait à voir la propreté du fourneau de fonte à large tuyau horizontal semblable à une table étroite, et le blanc scintillement des tasses de faïence. Il participait à la joie des bonnes gens qui avaient pu accrocher à leurs murs quelques petites affiches en couleurs que les fabricants de tabac ou de genièvre répandaient avec largesse dans le pays ; il s'assom-
ait un peu à la vue de l'affiche trop tentante et trop écoutée des Compagnies de navigation. Car ce n'était point pour l'Insulinde, où ils trouvent soldats, pasteurs ou fonctionnaires, leurs frères de Néerlande, que la Compagnie de navigation emmenait les Zélandais de ce côté de Schulbourg. Une habitude s'était créée là, d'al-
ir les côtes d'Amérique du Nord, et d'y travailler âprement, ave,- acharnement, pour y conquérir un pécule et revenir vivre à Schulbourg. Combien étaient, partis, combien peu étaient revenus; et «'était une des tristesses de il avait trouvé ce départ déjà
quasi-traditionnel à Schulbourg et ses conseils de demeurer au pays, ou de chercher la fortune dans les colonies patriales prévalaient rarement contre les promesses alléchantes des prospectus et les commentaires aux vastes horizons d'espoir, des agents de la Compagnie de navigation.
Schulbourg était trop à l'aise dans une ceinture d'anciens remparts, qu'on avait plantés d'arbres pour en faire une promenade ; sur les talus et les glacis des anciennes fortifications des vaches superbes tondaient l'herbe grasse ; des potagers partaient de cette ancienne enceinte pour expirer où les rues de la ville commençaient à diriger vers le marché et vers la place la file de leurs petites maisons, aux portes bleues ou vertes. Là, derrière des écrans bleuâtrescomme un morceau de crépuscule, des femmes cousaient ; le pasteur passait par là, échangeant des bonjours, traversant toute la petite ville et s'arrêtant à la porte du Nord que toujours escaladait pour brouter l'herbe abondante à son faîte, quelque génisse qui de là braquait ses yeux vagues sur les longues routes rectilignes de la campagne. Dans un retrait de pierre, quelque ancien corps de garde," vivait une femme, qui était la tristesse même d'IIogstra, car toutes les
LA PAUVRE KŒTHE 299
bonnes mesures de la paroisse et sa persuasion échouaient à lui rendre la vie plus douce ; et en passant devant ce retrait Hogstra pensait avec une peine plus profonde aux Compagnies de navigation, aux départs vers les terres lointaines et le travail des grandes usines, car si Kœthe, la pauvre femme qui gisait là, était plus qu'à demi - folle quoiqu'inoffensive, c'était parce que son fiancé Jacob était parti sur le grand steamer qui, un beau matin d'août, avait ébroué de son hélice les vagues vertes du port de Flessingue, et s'était aminci et dispersé dans la brume rose de la mer du Nord. Kœthe avait
son mouchoir sur le quai ; elle était revenue mi-triste, mi-joyeuse : la mélancolie de son adieu sur la digue se teintait de l'or des promesses ; Jacob devait revenir de là-bas riche en peu de temps, assez, pour ouvrir à Schulbourg, un
sin où l'on vendrait de tout, ib'< poù des mouchoirs de couleur - de ciga-
- blanches, du genièvre, des conserves ; elle, qui suivait les leçons de l'école de coutui t en son art, et aiderait
à la vie commune. D'abord avait envoyé sa photographie ; ce n'était déjà [dus le joyeux gars de Schulbourg, qui travaillait à la terre ton' naine, et le dimanche
jouait de l'accordéon et chantait comme un pinson. Ses traits étaient hâves et tirés ; puis il avait envoyé une montre en or, signe de sa prospérité et puis après on n'avait plus su, on n'avait plus reçu de nouvelles. Enfin on avait appris que là-bas Jacob avait eu le mal du pays, qu'il avait voulu l'oublier dans les tavernes, que son humeur s'était aigrie, et qu'il s'était pendu un beau jour dans un accès violent de mélancolie. Alors Kœthe s'était désespérée, et elle avait négligé les soins du corps et ceux de l'esprit ; elle avait pleuré ; elle avait cessé de travailler, elle avait erré par les chemins, et par les routes, le soir, et elle avait fait, passé la frontière, de mauvaises rencontres. Elle avait eu un enfant dont on ne connaissait pas le père, et qui mourut en quelques jours. La défaveur était tombée sur elle ; le prédécesseur d'Hogstra homme un peu dur, avait flétri, au lieu de guérir, et on n'avait pas secouru ni hospitalisé la pauvre Kœthe. Quand Pieter Hogstra était venu dans le pays, il était trop tard pour lui porter aide ; il avait essayé de la faire vivre en commun avec une des indigentes de sa paroisse, et bien inutilement, car souvent Kœthe partait dès l'aube, furtivement, et s'éloignait en courant de Schulbourg, où elle revenait plusieurs jours
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passés, harassée, salie, avec des traces de coups des mariniers flamands qui là-bas au lointain des lignes d'arbres, travaillent dur, boivent ferme, et cognent lourdement après les dimanches de bière et d'alcool. Aussi Hogstra la laissait-il dans son trou de pierres, veillant à ce qu'elle y reçut sa subsistance, car il ne voulait point de pauvres à Schulbourg.
Or un matin qu'Hogstra était entré dans le retrait, il vit la pauvre Kcethe étendue à terre, la figure salie et tuméfiée, la jupe boueuse, sa redingote déchirée et de la paille dans ses cheveux. Mais elle avait au cou, autour de la tête, autour des poignets, des rubans de couleurs va- . bleus et jaunes, et à terre à côté d'elle des cents de billon, et Hogstra comprit qu'elle avait trouvé de l'argent, ^ans doute en mendiant, et que la coquetterie 'entrait en elle comme un mauvais instinct, et cela l'ennuyait pour le bon ordre de sa paroisse. Il s'en alla et revint chez lui, en méditant. Envoyer dan> un hospice cette pauvre lille inoiïensive, lui répugnait, et son amour-propre en souffrait ; d'un autre côté les débordements qu'il prévoyait, lui déplaisaient ; il ae méfiait de l'instincl de Kœretrouver la route de perdition et à ramemdale dans la petite ville. Il était ren-
tré chez lui, en proie à ces soucis, avait préparé son allocution du dimanche, car il avait coutume de développer à ses fidèles quelque point de morale généreuse et auxiliatrice, lorsque du bruit l'attira à sa fenêtre. Devant les gamins du village, ahuris et presqu'effrayés, Kœthe se promenait toute pavoisée de ses rubans de couleur, et dansait légèrement. Le contraste de l'agilité jeune de ses mouvements et de sa face ridée et vieillie, sous des paquets de cheveux encore noirs, saisissait désagréablef ment ; alors elle s'arrêta, fit un rond de jupes, et s'arrêta et pleura toutes les larmes de son corps, ce qui fut plus désagréable encore à Hogstra ; car, il savait combien facilement, sous ce ciel du Nord, parmi ces plaines opulentes, sous le sourire pâle du soleil, se propage rapidement, une sorte de nostalgie sans cause, qui s'abat sur les plus vifs et désenchante filles et garçons. Il n'est point rare alors que des gas robustes, aux bras forts, aux mains pleines, et qu'attend en des fiançailles de bon espoir, un bonheur tranquille, s'aillent délier de leur âme à la branche forte des -saules creux de la route, et une fois qu'un matin les garçons en allant aux champs, ont vu un" corps se balancer, des hésitations les prennent devant la vie ; cette mé-
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lancolie sans cause se répand comme une contagion, et plusieurs suicides se suivent, sans que rien puisse expliquer les pourquois de ces àpérances 'mment aussi ces sortes
d'épidémies d'appétit de la mort, prennent fin. Hogstra était persuadé qu'il ne fallait point surtout qu'elles commençassent et les danses sans >mme les larmes sans cause de Kœthe l'inquiétaient comme un prodrome morbide pour la vie de sa petite ville. ILsortit, et appela la folle. Elle vint, car il avait toujours été bon pour elle ; il lui donna un paquet de vieilles images ; il la 3euil de sa porte, elle se tranquillisa, et se prit avec un grand iniluminures qu'on venait de lui donner. Après qu'elle eut repris du calme, il ap- :ie, qui voulut bien par égard pour lui, et quoiqu'elle eût peur, un peu, de la folle, la reconduire à son trou de pierre, mais Ëog fut attristé d'apprendre qu'une fois là, elle avait
tait repi pleurer, accroupie.
Pieter Hogstra se dirigea vers le de la folle : il avait i ez le tni
multicolores, une main »'t qùelqui ima-
donna à Kœthe i
beau boiteux, unique meuble de ce taudis ; la folle s'était mise à croppetons, et tout en chantant des bribes de chansons, elle s'ajustait, s'ajustait, et racontait à Hogstra de longues et inintelligibles histoires. Elle répétait souvent comment Jacob, fatigué de la vie d'Amérique, lui avait écrit qu'il allait revenir à pied de là-bas, et Hogstra comprit qu'elle espérait bien un soir le voir revenir, marchant sur la mer, marchant sur les canaux les mains pleines de colliers et de rubans, pour consoler la pauvre Kœthe. Il quitta la place quand il la vit s'accroupir, mais pourtant ce qu'il avait aperçu au fond des fantaisies incohérentes de Kœthe, ne laissait point de l'inquiéter, et au lieu de rentrer se coucher, il se promena encore un peu sur la place et dans les rues, cherchant le remède que le médecin ne pouvait pas donner, et comment guérir cette âme pauvrement vacillante et exténuée de misère et de rêves d'or irréalisés. C'était un soir clair d'été hollandais, on eut pu lire, sous la clarté lunaire qui jouait à faire des têtes lointaines des arbres immobiles, des horizons de parc de rêve. Dans l'absolu silence, des lumières filtraient des maisons par les cœurs ouverts dans les volets, et on -eut dit des pâtisseries éclairées en dedans, comme on en voit pour les
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jours de Noël dans les boutiques des grandes villes ; le canal miroitait au lointain comme du marbre noir sur lequel passaient des glissements blancs de cygnes lents. Au lointain, seule lumière, avec le disque d'or vert de la lune, l'œil rouge d'un bateau remontait lentement le canal, adoptait un instant la nervure noire d'un bouquet d'arbres, se dissimulait à un coude, reparaissait plus large et plus seul dans la lividité nocturne. Hogstra gagné par cette paix claire, par cette majesté du silence et du soir, savourait la solitude, et le brin d'orgueil de l'homme qui veille et qui rêve, cependant que les autres dorment ou fument dans la \ vite heureuse de la journée de travail finie. Inconsciemment, quelque enorgueillissement lui montait de sa vie cérébrale et de sa puissance calme de docteur de sagesse et de protecteur des 3, lorsque non loin de lui, un bruit le fit • rement. Il se recula un peu et vit arriver, dansant légèrement sur le bord du taprès que sa chute semblait à tout moment certaine, une forme humaine, et il discerna bientôt que c'était Kœthe. Elle s'approcha; des mèche- follea de cheveux sautaient sur
ibans quelle y avait tressés. Elle appelait, elle appe-
lait à grands gestes silencieux la lumière du bateau; tout à coup elle se mit à pleurer, comme un enfant mécontent, et murmura : « Il n'arrivera pas, il n'arrivera pas »; et elle étendit les bras et elle allait se précipiter lorsque Hogstra la retint à bras le corps.' Elle se débattait, elle se débattait d'une rage forcenée et silencieuse; elle griffait; elle se mit à crier, et il fallut à Hogstra toute sa force pour l'écarter du bord du canal; il l'entraînait, malgré qu'elle piétinait à l'inverse, les bras tendus vers le bateau appelant à voix basse et, comme brisée : « Jacob, Jacob » et tout à coup se rejetait en arrière, essayant de frapper du pied et de griffer encore, en disant à voix toujours basse : « Le méchant qui veut m'empêcher d'attendre Jacob ». Hogstra finit tout de même par la ramener vers le village, grâce à la rencontre qu'il fit de deux gendarmes de ronde, et on la mena chez le médecin qui administra un fort calmant, qu'on dut lui faire boire de force dans un gobelet d'étain, car dans sa colère elle eût broyé le verre sous ses dents. Quant elle eut bu, le médecin assura qu'on pouvait la reconduire à son taudis et qu'elle dormirait. Quand les gendarmes l'eurent emmenée, le médecin retint le pasteur à causer auprès d'une tasse de thé, et lui dit gravement :
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— Bientôt ni vous, ni moi, ne pourrons plus rien, et le mieux est de l'envoyer à l'hospice des fous.
— Mais elle est inoffensive, dit Hogstra, et -ce point un tort de retrancher une créature du Seigneur qui souffre d'un malheur immérité ?
— ■ Ne souffrons-nous pas tous de malheurs immérités ?...Mais un mal qu'on connaît est un mal contre lequel on peut lutter. Si vous avez la patience de lui faire prendre tous les soirs des calmants, de gré ou de force, vous obtiendrez qu'elle ne courre plus le long du canal, mais encore, je vous le dis, il n'y a point de chance de guérison...
— Et si j'essayais...
Vous en serez pour votre peine.
- On ne peut pas pourtant enfermer une tture humaine.
— E is verrez que nous serons fore» nir.
De longs soirs Pieter Hogstra eut la patience
d'aller vers le retrait de pierre. Il aidait
'tifer, il lui présentait le miroir;
lorsqu'elle était contente, lorsqu'elle lui
expliquait qu parail pour aller attendit
b qui allait arriver, m marchant sur le ca-
nal, éclairé par une grosse lanterne rouge, ce qui était le signal d'arrivée qu'il lui avait donné par lettre, le pasteur lui versait le calmant dans un gobelet, et avec de douces paroles, la décidait à le boire. Alors Kœthe, assoupie, allait d'elle-même s'étendre sur un matelas de varech que la paroisse lui faisait tenir, et s'endormait parmi ses hardes et ses rubans.
Mais il est probable qu'à force de servir la force du remède s'était émoussée; car un matin on vint prévenir PieterHogstra qu'on avaitarrêté un corps qui filait au long du canal. Pieter Hogstra se hâta, et il vit que sur le talus les mariniers avaient déposé Kœthe ; des rubans pendaient de ses cheveux ; à sa ceinture elle avait pendu son miroir, des colifichets de cuivre, des bouts de verroterie, et elle était plus pâle que les nénuphars qui montraient leurs fleurs et se balançaient imperceptiblement sous le souffle de vent qui ridait à peine le canal. Elle avait dû se réveiller, et courir dans la nuit, et danser, et appeler à voix basse, de ses bras étendus, quelque fanal de bateau, ou peut-être un long reflet d'étoile, et s'était noyée, et était partie au fil de l'eau, sur le chemin par où devait revenir Jacob les mains pleines^de cadeaux de bienvenue, et de parures pour sa fiancée.
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Et en revenant Pieter Hogstra disait au médecin :
— J'ai péché par fausse bonté ; j'ai accumulé le remords sur moi ; je n'étais pas de force à guérir cette âme.
Et le médecin, après avoir hésité une minute, lui répondit :
— Mais, il n'en faut rien dire, il n'en faut pas parler au prêche ; il faut affecter de considérer cette mort, comme la crise nécessaire d'une maladie inguérissable; ilïaut aussi organiser quelque fête, bientôt, où nos jeunes gens et nos jeunes filles puissent chanter et danser, car la kermesse est encore lointaine. Rappelez-vous, mon cher pasteur, que notre souci ici est cette mélancolie sans cause qui les saisit et qui leur fait rejeter la vie. Allons, avant huit jours, il nous faut de la musique, des danses, et des lumières de gaieté sur le canal. C'est nécessaire.Le mé-
in le demande au pasteur.
Et ainsi fut fait, et ainsi fut noyé dans la joie le souvenir de la pauvre Kœthe.
Quand les gens d'Arneuzen avaient quelque difficulté, ils n'allaient point déranger l'avocat, le juge, et tout le coûteux apparat de la plus humble justice. Ils entraient dans la maison du Dominé qui était blanche, rehaussée de t d'ornements qui étaient des manières de mascarons façonnés dans le stuc. La blancheur des rideaux de guipure qui, long-voilaient les fenêtres, la discrétion de la sonorité du timbre, le tapis du vestibule, et d«na la salle irps de bibliothèque où élincelaient les re- - noir et or des Bibles, des Meyers-Lexikon,des Brockaus et de beaucoup de livres où sontcond ances hu-
maines, leur ♦'■tait déjà un sur garant de la comlaquelle le pasteur Bertsen pourrait étudier leur affaire. Puis comme il était mane le pasteur ne consentait à arbitmr fficultéa pendantes que par amour de l'or-
dre,de la stabilité, par fidélité à la loi du moindre effort, par sympathie pour ses ouailles, on était bien certain avec lui queleperdantneverraitpas s'accumuler sur sa bourse, les dragons à longs replis des frais de justice. En surplus le pasteur Bertsen qui aimait ses repos, et ses longuespipéesprèsde ses livresétait expéditif; l'arbitrage était donc gratuit et ne traînait pas, et cela enchantait les habitants d'Àrneuzen qui étaient des sages. En surplus encore, la maison du pasteur s'ouvrait sur le Markt, en plein centre de la petite ville d'Arneuzen, ce qui était encore une commodité, et notez qu'il avait coutume d'enterrer les difficultés, d'une façon définitive, à l'aide d'une pelletée circulaire de gâteaux secs au raisin de Corinthe, et d'arroser la couverte encore fraîche de ces difficultés d'une tasse de thé de Java ou d'un verre de Schiedam amerisé, qu'on nomme bitterdjé, selon l'heure où les parties comparaissaient devant lui ; on ne pouvait donc rêver une justice meilleure.
Mais, — ce qui prouve que l'homme, môme sous le climat calme et béni de la Néerlande, est un animal très difficile à contenter — certains habitants d'Arneuzen, après avoir soumis leur cas au pasteur Bertsen, raffinaient, lis sortaient de la petite ville, par la porte à quatre tourelles, où
saint Georges terrasse depuis le xive siècle un brave dragon, toujours frais sous sa couleur rouge, ce qui est une des coquetteries de la ville. Ils prenaient la chaussée qui s'en va vers Oosthuis ; ils s'en allaient à deux, à trois, à quatre à cinq, selon qu'ils emmenaient des témoins, par une route bien sablée, et omb. d'arbres magnifiques. En passant, ils disaient bonjour aux fermiers riverains du talus soigneusement tenu ; ils s'arrêtaient aux Armes d'Orange, et se distrayaient à voir les garçons, sur l'aire plate, jeter contre les quilles le disque plat semblable à un fromage d'Edam, y prenaient un verre de bière légère, ou du dubboi ange, rallumaient un cigare, et enfin se dirint vois le fort des Français. C'était au milieu d'un large fossé d:eau pourprée par des plantes aquatiques, des feuilles tombées, et un fond d'argile, le mamelon d'anciens remparts; on avait planté des hêtres rouges, des platanes, des sapins ; un lierre courait sur des fils de 1 comblait de son silence hermétique, les intervalles des arbres. Au milieu, sur un pont-levis devenu immobile, et scellé dans la terre de paix, :i il!e dorée s'ouvrait, et quand on avait dé- : une pelouse ornée d'une belle corbeille de
bégonias doubles, d'une corbeille de dahlias,
d'une corbeille de tulipes réputées, on dépassait une volière, où le faisan royal, et celui de lady Amherst luttaient de beauté et se distrayaient à voir autour d'eux des ébats d'oiseaux rares. Après cette volière, il y avait une maison blanche et sur le seuil une servante blanche et bleue qui indiquait aux visiteurs d'aller jusqu'au kiosque, et tout près de là dans ce kiosque qui était de bois de paddouk avec des clartés de plaques de Rozenburg, ils trouvaient M. Van Andriés qui, à la vue des visiteurs, posait son cigare, avançait des fauteuils de rotin, reprenait son cigare, offrait des cigares à ses visiteurs, écoutaitet tranchait. Cela faisait aux habitants une sorte de justice d'appel, et comme ils allaient la chercher un peu loin, et en quelque sorte en pèlerinage, ils la trouvaient plus décisive encore que celle de M. Bertsen. Les raisons pour lesquelles, en dehors de l'expérience journalière qu'ils en faisaient, les habitants d'Arneuzen favorisaient de toute leur confiance le pasteur Bertsen et M. Van Andriès étaient différentes. Ils savaient gré au pasteur Bertsen, enfant du pays, qui ne l'avait quitté que juste le temps de l'Université, d'être un i\o* leurs, et de les connaître tous avec leurs tenants et aboutissants ; mais M. Van Andriès,
qui était né dans une autre province, qui avait passé sa maturité dans l'insulinde, et était venu se fixer là, attiré par la beauté du . et une bonne occasion qu'il avait eu d'acheter cette propriété, le Fort des Français, vieille redoute qu'on déclassait, les attirait précisément par son exotisme et la sapience qu'ils attribuaient à un homme qui avait tant parcouru le monde : d'ailleurs ces deux autorités morales se respectaient infiniment l'une et l'autre. Le pasteur avait toujours soin de conclure en disant : Je crois vous donner un bon conseil, mais vous pouvez toujours pour plus de certitude prendre l'avis de M. Van Andriès »; el celui-ci n'omettait jamais de demander : « Avez-vous consulté sur ce point délicat, notre cher pasteur ? » Les visiteurs affirmaient toujours h M. le Pasteur, qu'ils rréprotiva,ient aucun désir de transporter leur litige devant M. Van Andriès. auquel on affirmait toujours, qu'on avait recours à lui. le premier. Personne n'était dupe, el les convenances étaient admirablement sauvé*
Pointant, comme il y a partout et môme à Arihtilleux, chercheurs comme on dit. de petit ; tains en vin-
rent à se demander quel était le pi et le
plus précieux à consulter de M. Hertsen ou de
M. Van Andriès. Il y eut là-dessus, un jour, un dimanche matin, une discussion chez la veuve Croninck qui a licence de vendre du genièvre au citron, dont on est très friand à Arneuzen, comme dans les autres villages et même dans les villes de Néerlande. Tous les dimanches soir, alors que le dernier lampeur de bière avait quitté le cabaret, c'est-à-dire vers dix heures, la veuve Croninck coupait proprement des citrons et en remplissait le fond, jusqu'au tiers environ du .contenu total, de deux nobles cruches de grès gris et bleu que fermaient des couvercles d'étain. Elle les mettait dans sa cave, à laquelle elle descendait par trois marches, en soulevant un volet vert qui se trouvait presque à ses pieds sous son comptoir, et le dimanche suivant au matin elle les remontait pour qu'on en pût tarir une bonne partie à l'issue du service divin. Or, un dimanche matin, en prenant son genièvre au citron, Bril, le charron, interpella Bauer, le charpentier, et lui demanda à son gré quel était le plus sage parmi les deux sages, si M. Bertsen était plus infaillible que M. Van Andriès qui ne pouvait pas se tromper. Il devait pourtant y avoir une nuance, car deux hommes ne peuvent pas plus être exactement' aussi sages que deux arbres de la route ne peuvent être absolument
semblables, l'égalité absolue ne s'obtenant que sur mesure et pour les objets manufacturés, tels qu'une paire de roues, des planches préparées pour le même plafond, ou une paire de souliers, à l'exception toutefois de ceux que faisait Van Sister, le cordonnier d'Arneuzen, des mains de qui, un soulier sortait toujours plus court légèrement que l'autre, à cause des vives représentations de frouw Van Sister qui reprochait toujours à son époux de dépenser trop de cuir. Van Sister abasourdi par cette attaque directe en avala précipitamment son genièvre et devint rouge; il cherchait encore une riposte, lorsque le charpentier Bauer après s'être gratté l'oreille déclara que le propos de Bril le surprenait énormément et que c'était certainement frouw Bril qui avait trouvé à son mari ce sujet de méditation, pour qu'il ne lui cassât pas la tête aux heures si nombreuses, où il préférait aller la voir travailler à la cuisine, que de travailler luimême. Mais Bril affirmait que son angoisse lui venait tout simplement du spectacle du monde, de l'imparité ordinaire des choses, et que si les gens d'Arneuzen avaient comme lui, coutume d'abandonner, de temps en temps, quelques minutes, le travail, pour réfléchir, ils se seraient déjà posé cette question et bien d'autres même,
pour le meilleur jeu de leur intelligence. Et tout le cabaret, sauf frouw Croninck, habituée par ses fonctions à beaucoup de mesure et d'impartialité, et qui à ce moment étant en affaires, n'avait pas le loisir d'aborder une question d'ordre philosophique, tout le cabaret décida qu'il y avait là matière à méditation, qu'on pourrait y réfléchir et en recauser le dimanche suivant. MaisBril qui avait trouvé un effet, ne tenait nullement à l'amoindrir par la durée; il avait arrêté dans son esprit, que ce dimanche-là, il compterait dans la vie morale et mentale d'Arneuzen; il proposa :« Nous ne saurons jamais quel est le plus sage des deux, à propos d'une difficulté surgie parmi nous ; car nos difficultés sont très simples et ils ont tous deux la même façon de les juger ; ce qu'il faudrait, ce serait leur demander à tous deux ce que dans leur vie, ils ont vu de plus sage. Je prendrai avec moi Bauer et Van Sister, si toutefois les souliers qu'il s'est fabriqué lui permettent de marcher, et nous irons trouver le pasteur d'abord et M. Van Andriès après, et nous leur poserons la question.» Gomme Bauer avait vidé son genièvre et que Van Sister se déchirait prêt à aller jusqu'au bout du monde, grâce aux excellents souliers de sa fabrication, tout le monde fut content, et même