ORIENTALE
la veuve Croninck sourit, cas elle était sûre que cette expertise allait provoquer un mouvement le village, et qu'un mouvement intellectuel le dimanche dans un village, profite toujours au cabaret.L'ombre à sa joie, c'était que les Armes d'Orange, sur la route du Fort des Français, allaient en profiter dans une large mesure, mais ne faut-il pas que tout le monde vive.
envoyés du cabaret Croninck trouvèrent M. Bertsen sur la place du marché; il évangélisait là une petite sauvage qui ne prenait point un souci assez grand de sa belle redingote du dimanche, car ell 5»f l'herbe sans
Lution aucune. A la question des en\ il répondit sans hésiter que c'était laBible;«mais encore . insistèrent les envoyés. « Eh bien, dit M. Bertsen, c'est cet aphorisme qui dit qu'il est plus facile à un chameau de passer parle trou d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le dément, dit M. Bertsen, il faut le comprend] ïi M. Van Andrii
unement il entrera dans le royauil serait fâcheux que parce qu'un a t'ait <i unies dans h
'.. heure une ^Compagnies de tabac d'Insulinde lui fournissent de beau
néfices, que le royaume de Dieu lui fut fermé. Mais, dit M. Bertsen, l'évangéliste, là fut sage d'autant plus qu'il fut spirituel et malicieux ; car il se dit qu'il fallait beaucoup demander aux riches pour en obtenir quelque peu : par conséquent ce n'est qu'en leur déniant d'avance tout bonheur futur, qu'on peut obtenir qu'ils fassent de leur vivant, tous leurs efforts, pour qu'après leur mort, une vie de charité soit mise en balance, à leur bénéfice, avec l'axiome prophétique ; d'ailleurs s'il vous plaît d'avoir sur ce qu'il y a de plus sage, une opinion sérieusement établie, voyez donc M. Van Andriès!» Les délégués protestèrent que la parole de leur pasteur était le plus substantiel enseignement qu'ils connussent et qu'ils en resteraient -là ; aussi, après une brève station chez là veuve Groninck, décidèrent-ils de se diriger vers la maison de M. Van Andriès.
Celui-ci les reçut dans son kiosque, les écouta avec bonté, et leur répondit :
— Que vous a dit, là-dessus, notre très honorable pasteur ?
Mais nous ne lui en avons pas parlé.
M. Van Andriès sourit et dit :
— Mes amis, il est temps que cet équivoque cesse ; vous avez vu M. le Pasteur ; vous l'avez
toujours vu quand vous venez ici, je ne puis qu'être flatté de vous voir venir à ma sagesse, après que vous avez profité de la sienne ; mais il vaut mieux que vous sachiez que je sais vos habitudes. Vous avez vu M. le pasteur, et il vous a dit que ce qu'il avait vu de plus sage, c'était la Bible ; il ne peut pas répondre autrement. Mais moi, qui suis plus libre, je vous dirai que ce que j'ai vu de plus sage c'est une dame d'Arneuzen, n'importe laquelle des dames d'Arneuzen et en particulier les vôtres.
Alors Bril regarda Bauer d'un sourire sceptique, et Bauer regardait presqu'en riant Van Sister, qui regardait Bril d'un air sarcastique. Bril rompit le silence et dit d'un ton bref :
On voit bien que M. Van Andriès n'est pas marié, et il ajouta : ce n'est pas absolument ce que nous voudrions savoir ; c'est dans les proverbes, ou les paraboles, ce qui à votre avis a été dit de mieux.
Ah : murmura M. Van Andriès. Eh bien, mes amis, à mon avis ce qu'on a dit de plus sage c'est ce qui se trouve dans une vieille légende de Java que je vais vous raconter.
« Il y avait autrefois, un pauvre Javanais qui cassait de la pierre sur une route ; il avait très chaud, car le roc était très dur. Il était au pied du
volcan qui lançait perpétuellement un petit nuage de fumée vers le ciel, et quand il avait extrait de la pierre, son maître venait toujours le chercher en grondant, car quelle que fut la quantité de pierre extraite par le pauvre travailleur, le maître n'était jamais content.
« Or le roi vint à passer en merveilleux équipage. C'était d'abord des cavaliers, le voile vert déployé, le kriss étincelant aux doigts, et dans un chariot attelé de buffles magnifiques le roi s'avançait, et des serviteurs tenaient suspendu sur sa tête un parasol d«or qui luisait comme le soleil. — Que je voudrais être ce roi! dit le pauvre homme. A ce moment un ange envoyé par son Bouddha lui apparut, et lui dit : « Tu le seras. »
« Des cavaliers arrivaient sous le voile vert, avec des kriss étincelants à la main ; des buffles traînaient un beau chariot plaqué d'argent, d'améthystes, de topazes, et des serviteurs étaient prêts à ombrager du parasol d'or, le nouveau roi, à qui on passa une merveilleuse robe couleur de safran, où brillaient des diamants énormes. Le tailleur de pierres eut d'abord le plus vif plaisir, à marcher dans son escorte royale, niais il observa bientôt que son bonheur n'était pas complet. Il avait très chaud
sous le parasol d'or, dont les reflets aveuglants gênaient les autres. Il apercevait que tous étaient très gênés par le soleil qui, à ses côtés, rissolait l'herbe et fanait le feuillage. Il réfléchit alors que le soleil était beaucoup plus puissant que le roi, et il s'écria : « Je voudrais être le soleil. »
« Et la providence l'exauça : il se sentit enlevé dans les airs, et empli d'une aveuglante puissance ; il passait sur des villes, et précipitamment l'on rentrait dans les maisons ; il j sur une forêt, et elle s'enflamma ; mais brusquement, il ne vit plus rien, car un nuage le voilait entièrement et l'entourait d'une épaisseur cotonneuse. « Ah ! ce n'est pas tout, murmural-il, d'être le soleil, mieux vaudrait être le nuage qui l'annule; je voudrais être ce nuage qui triomphe de moi. i Tue voix lui dit : •< Deviens nuage.»
«Il sentitqu'il s'élargissait, et qu'il fraîchissait, il eut d'abord une volupté à sentir qu'il s'étendait, dans l'atmosphère, comme en unbain chaud, et comme il avait chaud, et qu'au-dessous de lui la forêt brûlait, il 8e changea eq pluie : il ruissela sur les villes, où on l'accueillit bien; il ruissela ensuite en torrents, il déborda dans la ri- , il enleva i\r+ arbres; mais il subit une résistance, c'était le rocher sur lequ luttes,
et ses averses les plus furieuses rebondissaient refoulées par une force supérieure. « Je voudrais être ce rocher », dit-il, et il le devint.
« Quelques instants, il goûta un grand repos, il se sentait stable à supporter le monde, il défiait le soleil, la pluie, il défiait tout de sa dure carapace. Tout à coup il sentit une douleur aiguë ; il lui sembla qu'on le blessait à coups répétés- C'était un homme qui s'acharnait sur lui, et lui tirait de la pierre. « Je voudrais être cet homme qui me fait souffrir », s'écria-t-il, et il le devint ; c'est-à-dire qu'il redevint ce casseur de cailloux qu'il était avant sa métamorphose et désormais il ne se plaignit plus de son sort. »
Voilà, dit M. Van Andriès, ce que j'ai lu de plus sage; cela vous explique pourquoi partis ce matin, avec la volonté d'être plus sages, vous vous retrouverez munis de la même sagesse, car vous êtes des gens contents de votre sort, à prendre l'après-midi un verre de genièvre au citron chez la veuve Croninck comme vous l'avez fait ce matin ; vous irez aussi aux Armes d'Orange pour expérimenter la valeur des deux établissements et la comparer, comme vous avez voulu comparer la sagesse de M. Bertsen et la mienne. J'ajouterai qu'ainsi que vous, opère notre patrie, qui a fait là-bas aux colonies une autre Néer-
lande, et y envoie des vaisseaux pour qu'en reviennent des épices qui parfument la cuisine des dames d'Arneuzen; tout va et retourne. — Et il les congédia.
L'après-midi, il y eut congrès des gens d'Arneuzen chez la veuve Croninck et on compara les deux réponses. Les uns tenaient M. Van Andriès pour plus sage parce qu'il les avait devinés, mais Bauer le charpentier opina que M. Bertsen les avait devinés aussi, . mais s était donné le plaisir de n'en rien dire, et qu'il était impossible de déterminer quelle sagesse était la plus profonde des deux sages d'Arneuzen.
Alors la veuve Croninck qui ne s'était pas proée, dit : « Ce qu'il y a de plus sage, d'encor plus sage que M. Bertsen et M. Van Andriès, ce sont les gens d'Arneuzen, parce qu'ils les consultent tous les deux et peuvent jouir de leurs deu le peuple flatté d'être
déclaré supérieur à tout lui donna raison.