AU JARDIN, EN PASSANT, JACOB VOLA UNE ROSE
La barrière vert clair était ouverte, et tout auprès, près de la haie, c'était un petit rosier négligé. Il y avait pourtant une fort belle rose, Jacob la vola et la mit à sa boutonnière.
Puis il sortit, rapide et furtif, du jardin ; il avait mis la rose à sa boutonnière. Dès qu'il eut fait deux pas dans la ni'1, il reprit sa majestueuse nonchalance et son air magnifiquement détaché. 11 avait une rose à la boutonnière, nui aurait pu lui prouver qu'elle n'y était pas ". Les roses se ressemblent toutes, et puis n'appartiennent à personne. Elles sont captives, voilà tout. Eh bleu ! celle-ci ét;iit captive à la boutonnière de Jacob ! Jacob un enfant remarquable qui lisait, marchait, chantait, courait, comptait, sautait, jouait aux boules, mangeait, buvait son verre de bière le
soir et fumait un cigare le dimanche avec des grands de dix-huit ans ; il les regardait prendre le bitter, avec la certitude de le prendre un jour, à son tour. On a beau se pousser dans le monde, on ne s'y pousse qu'en grandissant, et la croissance ça ne s'improvise pas. Jacob était un bel enfant au teint de beurre et aux cheveux de chanvre, et une rose à la boutonnière. Quand Jacob passa sur la grande place, le petit Pieter lui demanda: « Jacob qui t'a donné cette belle rose? » Le petit Pieter avait près de onze ans.
Jacob lui répondit d'un air si entendu : « Quelqu'un que je connais », que le petit Puter rougit de son indiscrétion et, désormais, admit pour son ami Jacob l'hypothèse d'un très rrhe mariage. Le petit veau du charron passait par là. Jacob lui détacha, de son air détaché, une grande claque sur la croupe ; le petit veau exécuta un saut de côté qui renversa le petit Wilhelm, âgé de huit ans, lequel donna dans la petite Satje, âgée de quatre ans, qui se trouvèrent assis et éplorés sur l'épais gazon de la place.
Ce fut cet ensemble de malheurs qui détermina Jacob à faire usage de son cigare dominical ; il l'alluma avec flegme durant les im-
précations courtes que proféraient les deux enfants, et s'en alla, d'un pas délibéré, tandis que le petit veau hurlait à plaisir, à nouveau, mortellement, et exécutait toutes les cabrioles de sa chorégraphie. Et alors la cloche se mit à sonner, et. Jacob, d'allonger les jambes, pour mettre entre lui et la cloche qui sonnait le service divin, la plus grande somme de distance possible car rien n'est moins divertissant que d'aller à l'église; et par la petite route, bordée de saules, Jacob s'en allait poursuivi par les vibrations de la cloche. Elle donnait d'abord un son très plein, très ample, comme d'un homme qui chanterait, qui appellerait à la prière, puis une charmeuse voix de fillette reprenait, traînait, planait, traduisait toute la féminité du repos, tout le blanc culte dolent des femmes qui accompagne de quiétude l'affirmation de foi des hommes ; les saules argentés murmuraient indistinctement sous le vent. Jacob respira lar. ment. L'étendue était à lui, le fauve incendie des meules, les grands pacages vides, la route droite où personne ne passait, où personne n'apparaissait au plus loin ; l'église avait vidé le village el la cam] f la dernière vibra-
tion <V-teiLrnit on un silonro qu'accentua 'in au lointain, le traînant sifflet de quelque tram a
vapeur, et la paix se fit plus entière dans le sommeil de tout, par les maisons closes, l'immobilité des ailes du moulin, la paresse des chiens roulés en boule sous le soleil. Seule, l'ombre brève d'un vol d'oiseau, le passage brimborionnant d'un papillon agitaient la nappe de silence doré qui tombait d'un ciel bleu à petits nuages blancs, ronds et flâneurs.
Jacob, qui marchait grave et amusé dans tout ce dimanche des choses, se sentit valide et grand et fort. Il regarda la rose qu'il avait à la boutonnière, il s'aperçut avec dépit qu'elle s'exfoliait, et aussi que des coccinelles s'y étaient posées. Il jeta les petites bêtes et continua son chemin ; des abeilles vinrent voler autour de lui, très près ; il dut agiter les mains pour les écarter. Elles revenaient toujours plus pressantes, et des guêpes, des papillons, des frelons, des mouches gyraient sans cesse autour de lui, bourdonnaient, se posaient sur la rose de sa boutonnière et le frôlaient de façon pressante et irrévérencieuse.
Il arrivait à la tranchée rectiligne du canal, auprès de la route régulièrement plantée de petits saules, alternant avec de grands trembles. La route poudroyait au loin. L'accotement de gazon s'émaillait de pâquerettes. Le canal dor-
mait ; dans la lourde transparence de l'eau, les talus se rejoignaient ; le soleil y jouait, en une bizarre concrétion d'éléments ordinaires un lointain de cité orientale. Le petit Jacob s'arrêta devant l'eau, et descendit à la berge. Une abeille encore cherchait à le piquer. Impatienté,
-it sa fleur à sa boutonnière et la jeta à l'eau, espérant qu'elle allait s'en aller, rouler vers la mer, et qu'il pourrait la suivre des yeux, tournant lentement sur elle-même et semblant au point de disparaître, le regarder encore avec un cœur douloureux. Mais, contre son attente,
me la rose eût touché l'eau calme, il entendit un éclat de rire ; un « Dieu merci ! me voici débarrassée de ce petit polisson », et il vit à la surface de l'eau, qui riait et narguait, étendue, léa main- réunie! derrière la tête, indolente et insolente, une lïôa belle fille, aux chevêUX blonds, avec une collerette de pétales de roses, un corsage tout tressé de roses, et une longue et flottante jupe couleur de feuilles de rosier qui se perdait dans le mol tremblement de l'eftU ; l«is yeux verts de la belle fille miraient d- de soleil et de
brume lourd- OUCbe, r-nlr'ouvrm. sou-
riait : et l'entant Comprit qu'il avait Jeté mm , ruais Une fée ; il voulut se pen-
cher pour en saisir l'image, mais il tomba.
Jacob était assez bon nageur, et il s'en fût très facilement tiré, mais il sentit que quelque chose se laçait à ses jambes et à ses poignets, et tout près de sa figure était la petite rose qui murmurait : « Tu m'as prise, tu m'as meurtrie, tu m'as libérée du jardin ouvert, mais tu ne l'as point fait exprès, tu as voulu me noyer, et je te noie ».
Jacob sentait que les génies de l'eau l'attiraient vers la vase profonde. Il glissait, il se sentait entraîné par des mains cauteleuses ; audessus de lui, c'était une épaisseur verte, sur laquelle glissaient des ombres noires. Il s'aperçut qu'il était tenu aux poignets par deux plantes verticales qui le tenaient en le faisant flotter. C'était comme des plantes de fonds marins, grêles et longues ; elles entortillaient chacun de ses poignets de tiges flexibles qui étaient leurs mains. Leurs faces semblaient non pas voilées, mais hermétiquement fermées, par un masque de couleur. verte. Jacob tenta de se redresser, il n'y réussit pas ; au-dessus de lui, c'était la lame verte, et au-dessus encore le ciel de nuages. Il se sentit captif de l'immensité ; où allaitil ? Avait-il fait dix mètres ou dix brasses ? Il n'en savait rien. Il était une goutte dans toute
une silencieuse circulation ; il lui sembla voir des faces se pencher vers lui, c'était seulement des nénuphars blancs qui oscillèrent à son passage. Pourtant, comme il avait pu se mettre droit un instant, sans que ses pieds pourtant touchassent le fond, il vit que ce qu'il avait pris pour un masque, c'était, chez les plantes, ses gardiennes, des joues vertes, lisses comme des feuilles de plante aquatique, auprès de grands yeux désolés. Il glissait entre des formes noirâtres, sa force l'abandonnait, une langueur le faisait défaillir, et une terreur de se sentir aux mains d'êtres inconnus. II entendit encore le grêle et cristallin "éclat de rire qui partait d'un léger reflet rose : puis il lui sembla que son âme s'envolait légèrement et que les algues qui le tenaient, desserraient leur étreinte en le remaniant de leurs yeux de tristesse infinie, et lui disaient : va !
C'était comme au seuil d'une immense clairière lumineuse ; ou c'était une s'alle immense aux murs reculés. Des incandescences rouges brillaient sur de vastes autels blancs comme du givre. L'horizon <! étendue, d'une clarté
blanche de diamants, variait Bans : tan-
tôt Jacob croyait apercevoir d'immenses champs couverts d'une moisson flamboyante :
tantôt c'était de prismatiques coupoles parées de tous les feux de couleurs, qui s'ébauchaient, se dessinaient, effulgeaient, pour se fondre comme en un lointain de cité imprécise, couleur de perle. Brusquement, c'était un jaillissement brusque de piliers, verts comme de l'émeraude, qui s'épanouissaient en de clairs chapiteaux argentés, où des papillons de couleur semblaient captifs et battaient des ailes, si vite, si vite eue cela semblait créer une brume d'argent pâle sur l'argent éclatant du chapiteau, et puis cela s'effondrait et, avant presque de toucher le sol, se relevait en immense formes de basalte ou de marbre noir, poli, et ruisselant de feu sombre, et alors tous les taureaux, tous les dragons ailés, tous les dauphins au mufle énorme semblaient vouloir, d'un bond, se précipiter sur Jacob. Comme à un coup de baguette féerique, l'obscurité se fit, et il sembla à Jâcob être roulé par une vague réelle, il ferma les yeux et les rouvrit sous un souffle chaud. Il était dans une petite salle ronde, toute pavée de galets clairs et toute ourlée de lumières blanches ; des glaces fermaient cette rotonde, ou du moins cela semblait des glaces, mais il semblait bien qu'un mouvement imperceptible à force d'être rapide, les faisait tourner sur elles-mêmes ;
tout à coup, au centre de l'une d'elles, une rose parut et se mit à tourner en cercles concentriques, puis une autre, puis une autre, et les miroirs semblaient s'élargir et entraîner dans une ronde folle toutes les roses, et des roses de toutes les couleurs, rouges, jaunes, roses, blanches, et beaucoup d'autres de couleur inconnue à Jacob, car une lumière de perle les pénétrait et allumait capricieusement à leurs pétales des foyers lumineux, semblait poser des bijoux clairs, des gouttes de rosée étincelantes, ou des bêtes à bon Dieu qui étaient des gemmes, ou qui étaient des feux, sur le bord légèrement fatigué de leurs pétales, et tous ces miroirs se fondirent ; les parois de la salle ronde s'enfuirent de toute la vitesse imaginable pour former devant Jacob comme une grande paroi pleine de roses et pleine de feux, et au milieu, — cen'étaitpasunrêve, — Jacob vit distinctement la petite fée qu'il avait volée au jardin de son village et qu'il avait jeté dans le gouffre immobile du canal, croyant que c'était une rose, et c'en était une en effet, pi plaire, si magnifique, >i étincelant de tels yeux d'ar- (It'iilr lueur solaire, que ] h jeta un cri d'admiration, et tendit les bras vers elle, malgré qu'il vit bien que cette grande paroi claire
se mettait à courir sur lui de toute sa vitesse, et Jacob tendait les bras à la masse qui s'abattit sur lui, le couvrant de feuilles, de fleurs, d'algues, de gouttelettes ; il chancela sous le choc, il avait fermé ses bras, pensant y recevoir la petite fée qui souriait au centre ; il ne tint rien qu'une onde ruisselante, et il se trouva seul et isolé dans un crépuscule pâle, presque sulfureux, tandis qu'autour de lui résonnait comme un rire argentin qu'il avait déjà entendu et qui était le rire de la petite fée. Et ce rire lui rappelait des matins où il était parti vers la mer, et où la rumeur de la mer s'amusait dans les arbres creux ; elle était légère et chargéede chants d'oiseaux, comme son approche était égayée de petites maisons et de jolis jardins où des fillettes couraient et dansaient ; plus on approchait de la mer, plus la rumeur se faisait chantante, mais aussi vaste et forte. Avant, elle semblait jouer dans les feuilles, maintenant, elle était comme le cri douloureux de l'arbre, comme le gémissement d'un être comprimé par toute la pesée d'un être lourd et invisible, et quand Jacob en était tout près, il se rappelait qu'au-dessus des collines de sable ou nulle fleurette ne pousse, la rumeur de la mer se faisait ardente, impérieuse et forte, qu'elle prenait
presque corps, et que quelque chose empêchait d'avancer vite et de gravir lestement les collines de sable. Ici la rumeur de la mer était cristalline et tendre, à moins que ce ne fut pas la rumeur de la mer qu'il entendit, mais le rire de la petite fée et sa chanson. Justement on entendait comme mille cloches cristallines, fêter d'une berceuse lointaine, les émeraudes et les
s de la mer qui commençaient à s'éclairer à nouveau d'une lueur presque lunaire, mais bien plus vive, bien plus légère que la lueur de 'a lune, même lorsque sur le pays de Zélande elle étend une écharpe argentée si claire, qu'on s2 croirait en plein jour, à l'ombre d'un branchage épais. 11 y avait des bruits de voix, des rnurmu-
la sonorité d'une foule en marche, des cliquetis d'acier et des kling-klang d'objets d'argent heurtés les uns contre les autres, et tout
ridait en une musique de cloches qui semblaient sourdre de l'horizon. Aux pieds de Jaun fond de sable se mettait à étinceler rieusement, comme si c'eût été un semis d'yeux minuscules, de saphirs ou d'escarbouches, commi un tapis de fil de feu.
11 y avait là-dessus un jeu d'ombres qui dessinait en grandes lignes des ornements décora-
comme Jacob se rappelait en avoir vu,
mais de bien moins beaux sur les tapis du gouverneur de la province à Middelbourg, et Jacob demeurait tout ravi de ce jeu de couleurs, et s'y chauffait comme d'un plaisir physique, tandis que ses yeux s'enhardissaient à scruter cette immensité claire. Alors il distingua que vers lui se dirigeaient non d'une démarche sautillante et gauche, mais bien droits comme des hommes, de grands crabes pourpres. Ils obliquèrent non loin de lui, et il vit que ces crabes étaient suivis de grandes algues, vertes et blanches, flexibles et sveltes, et que leurs tentacules animées comme des mains, balançaient de grands ostensoirs d'argent, vers une forme qui s'avançait à leur suite, et c'était, Jacob le reconnut d'après ce qu'en disaient les grands-mères, l'évêque de mer lui-même, à cheval sur un grand saumon d'argent, qui glissait en soulevant du bout de ses nageoires un peu de sable éclatant et diapré; l'évêque était superbe et pâle, sous sa grande mître d'argent, avec sa chasuble et son étoile d'argent; derrière lui sur de grands cyprins d'or, de pourpre, sur des hippocampes énormes d'un bleu profond, assis sur des tortues de mer qui leur faisaient un trône spacieux, d'autres dignitaires de l'église de mer portaient le sceptre, la couronne, le ciboire, la
coupe, l'aviron, et au-dessus d'eux sans qu'on vit qui que ce soit tenir les cordons de cet invisible dais, un grand vélum pourpre, orangé, doré, voguait avec eux et semblait nager en replis tranquilles: et derrière eux c'étaient des tritons qui gambadaient, couleur d'or et debronde blanches Néréides aux yeux bleus, et à demi-poissons jusqu'à la ceinture qui marchaient sur deux jambes d'hommes en se balançant lourdement comme des marins, et à côté d'eux glissaient les sirènes, qui adressèrent à Jacob effaré leur plus joli sourire; elles nversaient pour lui et lui montraient la volute complète de leur corps avec leur gaine azurée, et leurs seins de marbre pâle, et certaines aiii ient le long du cortège comme d'imn >racelets animés. Kt l'émotion de 1 'ii comble quand il discerna dans ! - parmi tant d'herbes vivantes, de poismarchands et volants, de loutres agiles marine, el de monstres épaia le cuir brillant, qui se traînaient sur le sable, hauts comme des tours et lents Domme des mondes, tout un cortège de petites brillantes, dont tout lo corps était humain, et qui dansaieni • vaienl ouronne écharpea d d'au-
très de crocus, d'autres de myosotis; d'autres étaient couvertes de longs pétales de coquelicots, et parmi elles était la petite rose du jardin du village qui se détacha du cortège et vint vers Jacob en lui disant : « Eh bien! tu as eu assez peur; te voilà assez puni de jeter les roses; viens avec moi et nous regarderons passer le reste de la procession, de la procession de l'Evêque de mer », Et au plus lointain, où l'œil pouvait voir, — et ilvoitbien loin dans les profondeurs marines, — c'était encore un défilé de fées, parées des plus riches couleurs, et il y avait des formes qui n'étaient pas encore ciselées, qui n'étaient pas encore appelées à la vie des fées, mais qui étaient des sphères, de toutes les couleurs tendres, jonquille amarante, jaune clair, grenat presque embrasé et qui roulaient doucement, portées silencieusement dans la caresse de l'eau.
Après eux c'étaient des hommes et des femmes, un peu pâles, et qui portaient l'habit traditionnel des vieux Hollandais ; ce sont, dit à Jacob la petite fée, ceux de nos ancêtres qui ont été pris par la terrible inondation dont on t'a parlé jadis, et qui creusa des golfes, et qui fit des îles sur la surface de la Hollande, et tout le labeur de leurs fils consiste à repousser la mer, ;
et à combler les ravages de cet ancien désastre. Les dieux du ciel qui les trouvaient trop aventureux à vivre ainsi au ras de la mer, les punirent, et forcèrent les dieux de la mer à balayer ôtes de toute leur puissance, mais ici on les a recueillis, et on les traite bien et ils vivent ici de la vie immortelle des dieux et des évêques et des fées de la mer.
.« Veux-tu vivre comme eux, petit Jacob, je ne t'en veux plus de m' avoir cueillie dans le jardin du village; tu ne pouvais pas savoir qu'une fée de la mer qui veut assister à la vie des nommes doit être fleur sur la branche, ou papillon, ou abeille, ou encore un oiselet, ou une traînée de parfum qu'on devine sans voir sa forme, qui est pour les yeux des autres celle d'une longue écharpe transparente; quand on dérange une fée-fleur elle s'irrite, et j'étais irritée; mais au fond je n'ai plus envie de revoir les hommes. Veux-tu rester avec moi? tu le peux, tu es libre de choisir. »
— Non, dit Jacob, jo vpux retourner à 1'
— « Eh bien, vas-y petit imbécile » et elle gratifia Jacob d'un grand soufflet, el il sembla
^ob qu« filet était salué de vifs
applaudissements; il lui sembla aussi qu'on applaudissait - propres mains, et aussi
qu'une fumée très désagréable l'étouffait; il s'éveilla; il était sur le bord du canal; le vieux pêcheur d'anguilles de son village lui soufflait à plein nez, de tout l'élan de son vieux souffle et de toute la capacité de sa pipe courte; mais il est probable que de ce calumet s'échappèrent une ou deux étincelles d'or qui vinrent piquer et brûler le nez de Jacob, car il se réveilla tout à fait, et il se mit sur son séant. Alors on le gronda joyeusement, et on le félicita à grands cris, et on lui apprit qu'il s'était noyé.
Jacob sourit de pitié, il savait bien ce qui lui était arrivé.
Il ne se noya plus et ce ne fut pas faute, pour lui, de rester de longues heures, au long du canal, où il avait pris l'habitude de jeter toujours desbranches et des fleurs, pour les voir partir, lentes, sur la route de la mer. Personne autant que lui dans le village n'aimait à longer le canal à l'heure du crépuscule ou à l'heure d'aube alors que les images y sont plus nettes, que les deux rives s'y peignent exactement, alors que les nénuphars n'ont point encore été dérangés par le passage des barques. Après qu'il eut grandi, il entra dans la marine, et des amis remarquèrent, qu'à" ses heures libres, il s'accoudait sur lanière et suivait dans le sillage
le moutonnement de l'écume, inlassablement comme pour y découvrir un reflet, et ses camarades disaient en riant que certainement Jacob avait perdu quelque chose dans la mer et qu'il attendait que cela remontât à la surface.
Jacob n'avait pas oublié, et dans ses longs parcours dans le vaste monde, il chercha toujours à retrouver la fée-fleur ; mais elle ne revint jamais sous ses doigts.
ORAXJE BOWEN
A Oosthuis, petite ville toute cordiale et toute réjouie dans sa simplicité de bon goût, — quelques rues soigneusement tirées au cordeau autour d'une jolie place gazonnée, qu'embellissaient l'église, la maison d'école, la maison de ville, et le bâtiment de la maréchaussée, — on était forcé de remarquer l'évidente froideur que moignaient Mme Van Metzger et Mme Van Alphen. C'est à peine, d'ailleurs, si M. Van Metzger, le brasseur, et M. Van Alphen, le drapier, gardaient les apparences de l'union nécessaire entre bons commerçants de la môme ville qui ne se font point concurrence. S'ils se rencontraient ils se saluaient à peine, et ces dames se bornaient à échanger un regard oblique avec un demi-sourire dénué de bienveillance. Les Van ne franchissaient jamais le seuil des Van Alphen, et la réciproque icte. Oos-
thuis en était un peu gêné, au moins dans la
portion bourgeoise de sa population. Car comme l'avait remarqué avec finesse Mme Chassaigne, la femme du docteur, descendante comme le docteur lui-même d'émigrés de l'Edit de Nantes, quand on avait cité la femme du pasteur, la femme du maître de poste, la femme du bourgmestre, la femme de l'instituteur, et mesdames Van Metzger et Van Alphen, on avait tout dit à Ooslhuis, eton avait épuisé la liste des personnes qui recevaient des prospectus du Louvre ou du Bon Marché, faisaient venir leurs mantelets, leurs costumes, leurs chapeaux, de Paris ou d'Amsterdam, et pouvaient prendre leur thé en écoutant un peu de musique. Les autres habitantes d'Oosthuis avaient conservé un costume charmant, composé d'une jupe rouge, par-dessus d'autres jupes dont la couleur était indifférente puisqu'on ne les voyait pas, d'un corsage bleu ou vert éclatant, coupé de bandes de velours avec des manches très serrées au coude, ce qui leur faisait les bras un peu rouges ; ces belles avaient aussi des guimpes fort bien blanchies, se couvraient la tête d'une seule bande de toile relevée de dentelles d'un joli coup d'œil, et portaient aux tempes des bijoux d'or, en cascade de plaques gravées ou'unies; c'était là un costume délicieux, H Mme Chassaigne, même