CHAPITRE III
Si les bonnes résolutions duraient, la vieille Àgathina sérail encore à veiller au sommeil de Goddrukum, mais la bonne résolution n'est rien, la clairvoyance, et la clairvoyance n'est -i elle n'est générale et abondamment avertie : le danger est blotti partout. Sans doute en proie à l'idée ta, Agathina s'occupait simplement de veiller son vieil ami, et elle ne perçut pas «nie le Mannequin la comblait de - magnétiques, auxquelles elle ne tarda pas à succomber. Quand elle fut endormie, il la prit, la roula sous l'établi et, avec un geste solennel de danse rythmique, il frappa dans ses mains, et s'écria :
— C'est notre tour. Mademoiselle Margarethe, i;i Princesse situ a quelque chose à vous communiquer de très important.
— Demain, riposta brièvement, de sa soupente, la petite Margarethe.
— Pas demain, ce soir ; d*ailleurs vous ne dormirez pas. votre oncle ronfle trop fort.
— Je ne l'entends pas.
— Une fillette est un ange qui n'entend pas ronfler son oncle... Ah ! Dieu ! Ah ! Dieu !
— Qu'est-ce qu'il y a ?
Votre oncle vient, en rêvant, de donner un coup de pied dans votre livre d'images.
— Ciel, ôtez-le.
— Je n'y puis toucher.
— Pourquoi ?
— Je suis immobile, je suis un pauvre mannequin.
— Je viens.
Et quatre à quatre, par le colimaçon drapé de serge verte, la petite tille se précipita sur le livre.
— Sita, Sita, tu n'as pas eu de mal ?
— Non, dit la princesse Sita, qui jaillit du livre. Bonne petite enfant ! et elle caressait les cheveux de Margarethe ! Ah ! tu sais, ce soir, nous allons en soirée.
— Je n'ose pas.
— Si, il faut venir, as-tu rien à craindre avec moi ?
— Non, certes.
— Eh bien ! chère enfant, il faut venir. Allons, vous autres, dépêchez-vous ! et elle secoua brusquement le livre, au grand désespoir de Margarethe qui criait :
— Mon livre ! mon livre !
Et il en sortit des gens que Margarethe n'avait jamais vus. un roi de carreau tout endiamanté. des chambellans avec des ventres d'or, et des ciels de diamant dans le dos, des piqueurs, et une jolie fée que Sita prit par là main, en lui disant :
— Bon réveil ! comment vas-tu ? comment trouves-tu la petite Margarethe ; jolie, n'est-ce
Et un homme qui fit des cabrioles sur les mains et qui s'appelait Protée. Il eut en un instant, pour amuser la petite fille, des yeux de toutes les couleurs de larc-en-ciel.
ÂJlons, tout le monde est prêt.
Tu ne m'habilles pas ? dit Margarethe. Non, pas ce soir, et pas de voiture ; nous allons à pied. Khosroès, ouvre la marche...
Et tous se trouvèrent clans la rue aux Epices qui flamboya de torches ; certainement ce soirlagogue ne lisait pas son Virgile.
i le grand tour, la ville est à nous.
En effet, il était onze heures, toutes les consciences dormaient, béates en des bonnets de coton. Khosroès,qui était farceur, avisaun veilleur de nuit qui dormait contre une porte et lui cria :
— Je te rais pape.
— Bien, merci, repartit le veilleur de nuit qui se rendormit et commença à voir défiler dans son rêve, des mitres, des crosses et des revenus. Ils passèrent au long des étroits canaux, et les petites ondines qui chevauchent des cygnes leur grisollaient :
— Bonjour, les Fées, où allez-vous ?
— Nous nous occupons de la petite Margarethe.
— Ah ! c'est très bien, enfin, tout a son tour, comment est-elle ?... Ah ! la voici...
— Mais elle est bien jolie... Princesse Sita, vous devez être contente... oh ! bien contente !
— Oui, très contente !...
Et le Gambrinus qui servait d'enseigne au Korenbeurs, leur jeta de haut :
— Entrez donc, nous prendrons une pinte de ma vraie bière.
Mais la princesse Sita répondit :
— Pas aujourd'hui, demain ! nous avons avec nous la petite Margarethe, nous ne pouvons pas la conduire à la Brasserie...
Et le bon géant de rire.
— Elle y viendra, elle y viendra, vous me l'amènerez quand ce sera une belle dame.
Le Javanais sculpté et polychrome descendit de l'enseigne du marchand de tabac et offrit un
bon cigare à Khosroès. Celui-ci prit le Javanais bras dessus, bras dessous, et tous ensemble arrivèrent à la boutique de l'antiquaire : là, Sita dit. de sa voix de perle :
— C'est moi ! et l'huis s'ouvrit. Rentrez, vous autres de la menuaille. adressa-t-elle au corviendrons à pied, comme nous sommes venus.
Tous s'en allaient sous la direction du Javanais à qui Khosroès communiqua quelques instructions sur la façon d'ouvrir la porte et de refermer le livre. Sita, Margarethe et Khosroès entrèrent Beuls dan- le magasin qui rutilait de feux merveilleux.