‹ Contes hollandaisChapitre 4 sur 17 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

— Comment allez-vous, princesse ? A quoi dois-je l'honneur?...

— Mais tout va très bien, mon cher David, nous venons passer la soirée chez toi.

— Alors, on va s'amuser, s'écria un beau Bouddha tout doré, en éployant ses immenses ailes.

— Canaille, murmura le vieux David. Il me coûte, retour de l'Inde, cinq cents florins, je l'ai fait instruire, je l'ai fait redorer, j'ai tout fait ; pas moyen de le faire tenir tranquille !

— Petit peuple, j'en appelle à vous, s'écria le Bouddha, voilà huit jours, pour le moins, qu'on s'ennuie. Ah ça ! père David, croyez-vous que re soit un divertissement suffisant de voir les trognes de vos amateurs ?

— Je vous mène dans le monde !

— Misère ! il appelle ça nous mener dans le monde, s'écria une ravissante marquise de Saxe ; il nous met dans une boîte, nous fait jurer que nous y serons sages, et nous mène chez des belles madames bien dédaigneuses, des femmes

HISTOIRE DE LA PETITE MARGARETHE Ur>

de banquiers. Ou bien, il nous prête pour une soirée', et alors que de recommandations insultantes... Mettez bien ça de côté. C'est le père David qui le prête pour un soir et pas pour rien, et quel vacarme nous entendrons si on lui endommage sa mijaurée de porcelaine ». Ah ! non, pour amusante, la vie ne l'est pas tous les jou 1

— Eh bien ! dit David, c'est congé, soit, mais ne vous cassez pas.

Et de toutes les étagères, en poussant, piaillant, pouffant, voilà un tas de petites porcelai- [ui dégringolent, qui font des ronds de jupe, qui viennent s'asseoir... et dire : bonjour, Prin- Sita. Un petit gentilhomme sauta d'une chaise à porteurs et vint au baise-main.

— Oh ! Princesse ! depuis les temps... j'éprouvais la disgrâce de ne vous point voir... oui. depuis la première de Dardanus... vous étiez incognito... voilà de la musique comme on n'en fait plus aujourd'hui...

— Mai- si.-..; cher comte, je vous' assun

- Et ce vieux Khosroès ! qu'êtes-vous devenu .'

Ih'la- : lie, mannequin !...

— Et par auelle infortune ?...

Ce i»-tit mot si complet serait bien loi

développer, pour moi ; je vous conterai cela...

— Un peu de musique, s'écria une petite femme que Glouet avait peinte de son mieux.

Alors un bon Kobold de terre cuite se saisit d'un violon de faïence et joua la Silénienne, la vraie, la complète avec ses trois variations sur le vin blanc, le vin rouge, le vin muscat, et la cordialité commença à régner..

— David, dit la princesse Sita, je t'amène Margarethc.

— Pourquoi faire? La porcelainiser, la mettre en un rubis ? Mademoiselle, un rubis-balai voici qui est une belle enveloppe pour une fillette pas pressée.

— Tu ris, David... Je t'amène ma filleule Margarethe.

— Et puis !

— Pour la fiancer à ton fils.

— Absurde !

— Et pourquoi ?

— Elle n'a pas le sou, brancbe ruinée, et puis je ne veux pas.

— Préfères-tu qu'elle devienne la femme de Nicklaus, le bedeau ?

— Ça, je m'en fiche ; non, mademoiselle, voulez-vous choisir une perle, un diamant, une topaze, prenez ce que vous- voudrez, mais pour

mon lils, j'ai mes intentions ; voyons, mademoiselle, acceptez-vous nn beau grenat?

— Mais, monsieur, je ne vous demande rien, pas même votre fils qui doit être bien laid s'il

mble à son père !

— Pour sûr, dit un double ducat, en roulant par terre.

— Qu'est-ce que tu fais là, ivrogne d"or, d'où tu ?

! tites pas attention, vieux David, c'est moi qui lui ai donné la liberté.

h bien ! Khos tu te donnes et si tu

donnes aux autres encore un peu de liberté, je prendrai, moi, la liberté de te placer mon pied quelque part. Amusez-vous1 puisque vous venez m'embêter «liez moi, mais ne gâtez rien. Vous avez une heure pour épuiser 1rs joies de la vie, et puis vous me ûcherez la paix. Princesse Sita, : toul ce que je puis taire pour vous.

ingrat !

ingrat, soit ! mais charbonnier est maître chez lui.

Ili . Iii. hi. hi. s'écria une merveilleuse pelle a charbon.

En toul cas, reprit ta pri vous me

ï plaisir en reprenant vos ancienn qui étaienl d '. n ton, alors que voue

mon banquier en mon Empire de Mysapore, et d'abandonner vos allures nouvelles de gargotier en curiosités.

— Soit, vous êtes la maîtresse, faites ce que vous voulez !

— Une cavalcade, hurla Khosroès.

— C'est ça ! pour perdre des bijoux, et des créatures curieuses !

— Qui te les prendra ? les bourgeois sont couchés, nous sommes à cette heure les maîtres de la ville.

— Suffit ! il y a parmi ces porcelaines quelques petites aventurières.

— Un mot de plus, s'écria une petite personne en robe à paniers, aux yeux de myosotis, et je me jette de mon étagère, la tête la première.

— Et nous aussi ! plutôt le suicide que cette tyrannie !

— ■ Non, pas de cavalcade, dit la princesse Sita ; causons sérieusement ; où est ton fils ?

— J'allais vous le demander ?

— Et pourquoi ?

— Il y a dix ans que je n'en ai eu de nouvelles et je pense bien qu'il est au diable.

A ce moment, Khosroès.poussa un cri de douleur.

— Eh bien ! qu'est-ce qu'il y a ?

Kh< vec la mode-tic et aussi l'indif-

férence ) qui sied à un Mannequin, s'était assis sur une souche de bois dur.

Mais, dit-il. c'est mon fauteuil qui se frotte à moi, et comme je suis actuellement de bois blanc, il a falli me mettre le feu. Voyons donc !

Il empoigna la souche et la regarda de près ; il y avait sur le bois comme des linéaments de figure humaine, et Khosroès tapa dessus à petits coups sourds, ausculta et puis, d'un ton capable :

— Je m'y connais, il y a une créature humaine làTdedans.

Vas-y voir, ricana le vieux David.

A ce moment, une petite perle tomba du plafond entre les mains de Margarethe qui s'écria :

— Ah ! la jolie perle !

Un rien, s'écria David, niais Sita s'était placée entre lui et Margarethe : elle prit la perle, David marmottait toujours :

i un petit rien, j'en ai de beaucoup

plu- bci:

Kt Sita dit à Khosroès :

Uors la voici retrouvée, je la reconnais bien : qu'en avais-tu t'ait ? Comment est-elle ici ? Répondras-tu, vaurien ? et elle le secouait.

— Vous me faites craquer, dit Khosroès, maintenant qu'elle est retrouvée, laissez-moi faire, j'ai une idée.

Sita embrassa nerveusement Margarethe.

—Petite, c'èsi la perle de destinée, je crois?

Khosroès avait pris la perle, la maniait ; il la mit au chaton vide d'une bague de cuivre qu'il avait au doigt, et brusquement le Mannequin s'éclaira, grandit ; un pectoral de pierreries l'irradia et il s'écria :

— Sarah, toi qui fus la compagne et l'amie de cet homme, éveille-toi, où que tu sois, et viens nous dire où est son fils, et si, comme je le crois, il l'a enfermé dans cette souche de bois de fer, délivre-le de cette étroite prison, ou indiquenous, si tu es là, comment ce sera possible.

Et le vieux David ricanait.

■ — Cherche, mon petit, cherche !

Alors une petite lueur 'trembla, trembla ; le vieux David pâlit et s'écria :

— Tu étais pourtant bien dans le coffret des vieilles lettres, toutes parfumées 'de notre vieil amour, celles où tu me parlais, celles où je te parlais ; ne dis rien ; notre repos à tous deux...

.Mais le coffret éclata ; il en sortit une lueur opaline qui grandit, grandit et se concréta en

une femme encore jeune, tout de vert habillée, qui prit la souche entre ses bras en disant :

— Mon enfant, mon enfant ! et le bois éclata et un jeune homme en sortit qui regarda le vieux David et lui dit :

• ieux fou, à quoi t'a servi ta malice ? Et la tienne, à quoi ? hurla le vieux David, car il venait de reprendre la perle talismanique, de l'arracher du chaton de la bague, pendant que Khosroès demeurait en un grand geste béoisseur, et alors la forme féminine et le jeun»' homme s'évanouirent, et la souche de bois de fer ferma.

Et David remit simplement la perle dans son gousset, en disant bonnement :

— Voilà comme je suis.

Un rustre, affirma Margarethe.

— C'est possible, mademoiselle, mais vous /. il n'y a rien'à faire pour vous, ici.

— Imbécile, reprit Margarethe.

— Imbécile, ajouta Sita.

— Dis-m'en donc autant, Khosi sourit finement 1'- vieux David.

— Hélas '. non '. c'esl moi l'imbécile, mais pourquoi ne veux-tu pas, David ? Tu sais bien que ces jeu raient parfaitement heureux ensemble.

— Je ne demanderais pas mieux ; mais vraiment, je ne peux pas, je ne peux pas, je ne peux pas.

— Et si tu pouvais ?

— Je n'y tiendrais pas.

— Enfin, on verra, dit la princesse Sita ; au revoir, David.

— Oh ! une absence un peu longue...

— ■ Je te retrouverai, vieux matou, dit Khosroès. Pour ce soir, je vais ramener ces dames chez elles, faire un tour chez le roi Gambrinus, et, demain, tu auras de mes nouvelles.

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