CHAPITRE VI
Un grand concours de peuple acclama les chanteurs; Jean XXVT1 et son acolyte faisaient gracieusement, le chapeau à la main, le tour de la société; lorsque ces personnages arrivèrent en face de la vieille Agathina, celle-ci poussa un cri et s'évanouit : le boucher Liefskron la entre ses bras vigoureux et la porta contre une ornes qui défendaient le trottoir en belles pierres de la maison qui faisait le coin de la Place et de la rue aux Epices, et sans désemparer lui lança au visage quelques gobelets d'eau pure. Agathina rouvrit les yeux et remercia faiblement. Jean XXVII s'était approché.
— Madame, pardonnez-nous 1 les chanteurs qui passent par les rues et qui enchantent de leurs lieds les faubourgs et les grand'places devraient n'offrir aux yeux des belles que les plus parfaits \ puisqu'ils sont les hérauts de
toute la beauté: mais, madame, <m dit que le
Socrate n'étaient rien moins que de9 parangons de joliesse ; on nous
affirme que la correction athénienne du nez n'embellissait pas la face intelligente de Verlaine; je ne sache point qu'Aristophane eût été beau, et l'on m'assure que Pulcinella avait deux bosses. C'est pourquoi, et forts de ces grands exemples, nous offrons à l'humide et claire lumière, les lignes quelconques en lesquelles nous a 'délimités la nature, moi et mon sénéchal Boribo, ex-parfumeur de la reine de Saba. Ditesmoi si c'est lui, dites-nous si c'est moi, ou tous deux ensemble qui, patibulaires et nauséeux, avons chassé les roses de leur jardin accoutumé, soit vos joues, et pour être complet, votre nez.
- Ce n'est rien, faraud d'Egypte, rétorqua Agathina. C'est la fraîcheur, non, la chaleur, enfin quelque chose d'extérieur et d'ambiant, de damnable et de condamnable, de nomade avec un revenez-y de fritures d'enfer, qui m'a saisi. Votre sénéchal, monsieur, m'a rappelé d'une manière fugitive, mais désagréable, l'aspect de Master Grodwohl, mon époux qui, vingt ans de sa vie tous les soirs et tous les matins, me versa l'amertume de deux quotidiennes raclées. Il a fui un beau jour, un jour clair, un jour libre, un jour, dirai-je, d'avant-garde, et en voyant des traits semblables quelque '-peu aux siens, j'ai
HISTOIRE DE LA PETITE MARGARETHE i'.l
tressailli, je l'avoue, de quelque chose de semblable à la frouss
— Erreur, madame, mou ami Boribo est un homme parfaitement recommandable, et le Pape l'a décoré de son Eperon d'or, ordre déconsidéré à tort, car on en a orné en cour de Rome les plus nobles poitrines de charlatans, banquiers en muscade, couturiers pour vampires et fardeurs nies qu'on ait cru devoir honorer. Et puisque l'indisposition de madame s'est calmée, ■illuns. messieurs, Boribo et moi, moi et Boribo, reconduire madame en musique. Formez le cortège.
Et le cortège se forma et l'on reconduisit thina sur l'air fameux et toujours frais du bon Roi Dagobert. C'est alors que Goddrukum
-élança hors de sa boutique et mettant le poing sous le nez d'Agathina s'écria :
i rogne, femme de peu, coquette, coquette, coquette, car la coquetterie qui fait vivre le tailleur quand elle met son empreinte aimable sur le cœur des jeunes gentilshommes, la coquetterie détruit le tailleur et lui les yeux avec des griffes de mégère, quand elle vient danser para utiments pieux et
qu'il prise si haut, parmi les qualités de la femme qu'il ado gathina, tu vivais
dans ma veille et tu dormais dans mon sommeil, je t'avais parée d'étoffes légères aux couleurs tendres, une chambre dans l'aile la plus claire du palais de mon cœur. Je ne terminais pas une manche, pas un pourpoint, pas une boutonnière, sans me dire: qu'en pensera Agathina? Je t'aimais tant que, lorsque tu me disais : « Goddrukum, vous finirez sur la paille », je rêvais en souriant d'y finir avec toi... lorsque vous disiez : « Goddrukum, vous finirez sur la paille, vous faites les manches trop longues et vous perdez des rognures considérables de drap, à l'ourlet »... ta loucherie même avait pour moi le charme sévère d'une aurore glacée sur le grand canal, et... tu rentres chez toi, maintenant, à mon nez et à ma barbe, escortée d'une sérénade, et quelle sérénade, outrageante au possible ; on insinue que j'ai quelque chose de commun avec la culotte du Roi Dagobert. Est-ce moi qui l'ai faite, cette culotte, et qu'y puis-je ?
— Goddrukum, assertionna Liefskron, qu'estce que vous avez bu aujourd'hui ?
— Rentrez en moi, soupirs, ferme-toi, plaie, étanchez-vous, larmes, et vous, laves du désespoir, calmez-vous. Goddrukum a trop soufïitL, Goddrukum ne s'exposera plus à tant de sotte raillerie ! Dégonlle-toi, mon cœur; expulse
de toi-même ce cœur énamouré. Ah! Sirène, je t'ai assez vue, adieu éternel,; Agathina, Sirène... et pourtant je t'aimais !
• — Eh bienî rentre chez toi, inconstant écolier d'amour; j'aurais pu te confondre d'un mot, ce mot. je ne le dirai pas. Messieurs les chanteurs, veuillez accepter quelque rafraîchissement chez la pauvre veuve.
El on laissa Goddrukum à sa douleur.
Elle était de grand teint et de solidité parfaite. Goddrukum effondré près de son établi pleurait à grands glouglous: il était en train de supputer combien d'années il lui siérait de demeurer inconsolable, lorsqu'il se sentit toucher l'épaule; il se retourna et murmura languissamment :
— Mannequin, que me veux-tu?
— Je veux te sauver!
— Et comment?
— Ecoute, approche l'oreille.
Idrukum écouta puis effectua un brusque entrechat en s'écriant : « Victoire » el nu-tête, sans chapeau, courut tout d'une traite jusque chez David où il arriva tout courant, ainsi qu'il était parti, sauf qu'un roquet soulevé de terre, Be pendail avec une noble ardeur à la basque de son habit et qu'il était poursuivi par une bonne femme armée d'un balai, négociante malheureu-
se à la porte de laquelle il venait de faire choir un petit barillet de harengs.
— David, vieux David, j'ai une commande extraordinaire ; c'est pour chez le bourgmestre un grand bal costumé pour dans huit jours... plusieurs habits... Apporte-moi tes plus beaux manteaux, tes plus riches étoffes et surtout des gilets... il me faut quatre gilets dorés et flores ; du meilleur goût. . .on n'épargnera rien !
— Et bien! je vais te montrer cela ici.
— Ici, tu es fou, comment me rendrais-je compte ; pour l'étoffe, je la verrais, mais pour des choses coupées ! non ! Viens chez moi. L'affaire, d'ailleurs, ne peut se conclure autrement ; si tu ne veux pas te déranger, je prendrai demain le coche d'eau pour Amsterdam et je trouverai de tout.
— C'est bien, c'est bien, j'arrive.
En effet, une demi-heure après, le vieux David entrait dans le magasin.
— Voici.
— Bien, dit Goddrukum, le gilet est la base même de l'habit; il renferme le cœur et l'estomac; essayons les gilets, tous, passe-les sur le Mannequin.
— Tiens, bonjour Khosroès, dit David, on di-
rait que tu as du mal à vivre, ton métier n'est pas des plus relevés, mon garçon.
— Ça vaut mieux que de s'enrichir, comme tu l'as fait, vieux David.
— Je fais mon métier, ne m'insulte pas.
— Oui, David, passe-lui les gilets.
■ — Celui-ci est joli, rose et écarlate avec de petites palmettes.
— Ça ne va pas, ça ne drape pas.
— Et celui-ci?
— Non plus.
— Ah! cher Goddrukum, il y a là-dedans de la mauvaise volonté de votre Mannequin; il se rentre le ventre. Tenez, vous allez voir, et David se dévêtit rapidement, et passa le gilet en question.
— Tiens ça, dit-il à Khosroès en lui jetant dessus son propre gilet, à lui, et en revêtant le beau gilet à vendre qui, en effet, était une merveille ; sur un velours ras de couleur violette un paon éployait des ocellures de perles de couleur. Ça va-t-il, ça ! hein !
— Pas mal et toi? riposta Khosroès qui s'étira et apparut magnifiquement paré et sacerdotalement; grâce à toi, vieux David, je vais changer de métier!
— La Perle, la Perle, imbécile que je suis!
— En effet, la Perle ! elle était dans ton gousset, et maintenant elle est à moi ; je ne suis plus à votre service, Goddrukum; le talisman est retrouvé, mais je vous achète tout de suite un bel habit à la mode du jour, pour pouvoir me promener dans la rue, non plus comme un Mannequin en bordée, mais comme un bon bourgeois ; et à toi David, je t'achète tous les gilets que tu as apportés.
— Paye.
— Laisse-les ici, tu feras encaisser demain.
— Non, pas d'argent, pas de gilets.
— Pose le beau gilet que tu as sous le bras, mon gilet à moi.
— Le voici.
— Il y manque une chose, un rien, une perle qui était dans un gousset; filou! je vais te mener chez le bourgmestre!
— Tout beau, dit Goddrukum, monsieur est encore à mon service, et c'est moi qui t'achète tes marchandises, à trente jours, selon nos habitudes commerciales.
— Eh bien, soit! mais je vous revaudrai ça. Au revoir! Au revoir!
— Ce vieux-là, dit Goddrukum, m'a tout l'air de machiner un mauvais coup.
— Oh! il ne peut plus grand chose contre nous.
A ce moment, le duc d'Egypte ouvrit la porte.
— Monsieur Goddrukum, j'ai besoin de vous entretenir des plus grands sujets...
— Asseyez-vous, monsieur.
— Mais ce monsieur m'intimide un peu, et je crois qu'il n'est pas nécessaire à notre entretien.
— Prêtez-moi une houppelande, Goddrukum, j'irais volontiers me promener.
— Non, non, monsieur Khosroès, vous êtes trop de mes amis; je vois bien, maintenant, le talisman retrouvé, que je vais vous perdre et je ne songe pas sans attendrissement aux quelques vingt ans que nous avons passés ensemble. Je vous aime, Khosroès, comme Rembrandt savait aimer ses palettes.
— C'est bien, Goddrukum ; en revanche, je verrai à vous attacher à ma personne.
— Vous êtes bon. Khosroès, larmoya le petit tailleur, en faisant craquer les phalanges de son ligneux ami. Parlez, monsieur.
Le dm- d'Egypte s'inclina et commença :
— Monsieur Goddrukum, vous êtes amoude la bellf Agathina?
■ — Je le fus. monsieur.
— Alors, vous ne l'êtes i>l!:
— Si,, monsieur.
— Votre passion est sans espoir !
— Pourquoi, monsieur?
— C'est qu'Agathina est mariée.
— Oui, un homme qui s'est enfui, qui a fait de tout, qui l'a battu pendant vingt années.
— Et si elle aimait être battue.
— C'est tout différent, affirma Khosroès.
— ■ En tout cas, s'écria Goddrukum, ce n'est pas à son mari que j'en veux et je ne vois pas pourquoi je m'en souviens, mais vous et l'autre espèce de soudard qui l'avez accompagnée en sérénadant, je vais vous régler votre affaire; je vais aller me plaindre au bourgmestre.
— Je vous dirai confidentiellement que son mari est en ce moment-ci auprès d'elle; voyez plutôt.
En effet, on voyait deux têtes derrière l'écran bleu.
— Oui, dit Jean d'Egypte, mon ami Boribo a repris la place qu'il avait quittée, il y a longtemps, le jour où le Korenbeurs prodigua gratuitement, lors de la naissance de son premier enfant, les perles lumineuses d'une bière de Mars désintéressement, artistement brassée, et sertie des pintes historiques qu'on garde au musée de cet établissement. Le Korenbeurs fêtait son
enfant. Oncques personne ne vit semblable bière?
— Le Gambrinus de l'enseigne y avait travaillé lui-même. (C'était Khosroès qui faisait circuler obligeamment ce renseignement.)
— Oui, Boribo est là, il a repris sa chaîne; voyez, il a repris la vieille tasse familiale.
— J'y ai bu, dit sardoniquement Goddrukum. — ■ Il daignera l'oublier; soyez aussi un galant
homme.
— Non, de par tous les diables, j'irai chez le bourgmestre et je lui dirai...
— Et moi aussi, j'irai chez le bourgmestre et je lui dirai que vous avez chez vous, des livres enchantés, que vous faites un peu de sorcellerie.
— Jamais je n'ai été sorcier.
Evidemment, ditKhosroès, maisêtreexempt
de sorcellerie, ça ne veut pas dire : être innocenté de sorcellerie, et puisque tu y as trempé un peu, même innocemment, ne t'expose pas à la vindicte des gens du jour, des bourgeois; reste avec nous et, foi de Khosroès, si tu nous aides, si tu renonces à Agathina pour complaire à nos amis d'Egypte ! ce Boribo doit tenir à sa femme...
— II est resté trente ans...
— Mais tu vois qu'il revient, c'est évidem-
ment qu'il a été trente ans empêché... je te marierai, moi, si tu es sage, à la couturière de la princesse Sita ; nous partirons tous ensemble pour son royaume de Mysapore.
— Comment est-elle cette couturière?
— C'est la dernière image du livre de Margarethe. Tiens, regarde. Ne fais pas attention qu'elle a un peu de bleu sur la joue; c'est la faute du coloriste; le bleu de cette joue appartient à la robe, la main a fourché au coloriste. Ce soir, nous vous fiancerons.
Goddrukum regarda l'image et adhéra.
— ■ Soit, et pour vous montrer, homme d'Egypte, que je ne suis pas mécontent, je vous invite, ce soir, à boire un peu de bière au Korenbeurs.
— Non, dit Khosroès, j'ai une autre idée; nous irons à onze heures au Rollmopshuis.
— Onze heures, ce n'est pas une heure de bourgeois.
— Tu ne seras plus un bourgeois.
— Eh bien! soit, par tous les feux de l'enfer, j'accepte; homme d'Egypte dont je ne sais pas le nom...
- Jean XXVII, duc d'Egypte.
Eh bien! sire, je t'invite, et ton compagnon pourra y venir, et aussi Agàthina.
En effet, ajouta Goddrukum en s'approehant de la fenêtre, ça peut faire un bon ménage; au fond, je pouvais espérer mieux, bien mieux qu'Agathina. Tu peux rire, ma vieille; mais qu'est-ce quelle a, qu'est-ce que je lui vois dans la bouche?
— Trente-deux dents, affirma Khosroès.
Oui, trente-deux dents, reprit Jean d'Egypte, que Boribo lui a rapportées, trophée d'un hippopotame qu'il a tué lui-même.
— Ah! dit Goddrukum.
— Tu vois, reprit Khosroès, est-ce que tu peux lutter contre de pareils moyens de séduction ?
— Hélas non ! enfin tout va bien, je vais boire présent une libre pinte de bière. Khosroès, 'îtez-vous à garder la boutique encore aujourd'hui?
— Mais parfaitement.
— Eh bien, alors je m'en vais.
" sémillant petit tailleur de s'éloigner en sautillant et en chantant lui-même.
.1/;- Iterdam
Idrukum est amourei
— Pouah, (Incorrigible ivrogne, murmura le pédagogue, qui rentrait chez lui.