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LES CONFIDENCES D'UNE PERLE

Les poètes et les romanciers ont chanté le dé* part du conscrit, le départ du marin, le départ pour la chasse, pour la pèche, pour la moisson, pour la vendange, celui du jeune et beau Dunois pour la Syrie, celui de Malbrough qui s'en vat en guerre. Je n'ai jamais lu un chapitre de roman, un poëme, un sonnet exclusivement consacrés à la peinture d'un départ bien autrement poétique, l)ien autrement gracieux surtout que celui d%

Malbrough et de Dunois, je veux parler du départ pour le bal.

Vous êtes dans un salon, les lustres étincellent, les fleurs courent en guirlandes, en bouquets le long des murs, rorchestre prélude en accords entraînants, les portes s'ouvrent à deux battants et livrent passage à des femmes peu vêtues sans doute, mais vêtues, pour si peu que ce soit, avec une élégance, une richesse, un goût exquis. N'allez pas croire au moins que je blâme cette charmante habitude qu'ont prise les femmes de dévoiler et de livrer aux regards tout ce que la plus stricte pudeur ne défend pas de cacher aux yeux des indifférents. A ce propos, que mon spirituel collaborateur et ami Alphonse Xarr me permette de le lui dire : il a entrepris contre la toilette des femmes une croisade qui n'a pas le sens commun. Elles vont au bal, à l'Opéra, aux Italiens, en soirée, dans un costume léger ; elles montrent leurs bras, leurs épaules le plus possible ; elles nous font à nous, simples mortels, cette gracieuseté, et vous, censeur morose, ou du moins censeur vertueux, vous leur en faites un crime. Mais si ce spectacle déplaît, si l'on trouve que

. Par de pareils objets les âmes sont blessées, Et cela fait venir de coupables pensées,

il est bien simple de détourner la tète et de ne pas regarder. Mais je m'aperçois que je suis en pleine digression, et je rentre dans mon sujet.

Je disais que lorsqu'ils voient arriver au bal ces jeunes femmes qu'un cri d'admiration accueille, les hommes, pour la plupart, ne se doutent guère des efforts d'imagination et de génie, de l'activité prodigieuse, des émotions, de la fièvre qui ont précédé ce triomphe éphémère ; de tout ce que l'on a combiné, enduré, souffert, dépensé de temps et d'argent pour obtenir ce murmure d'approbation qui est plus doux à Toreille d'une femme que la plus suave harmonie. C'est là ce qu'on n'a point décrit. La coiffure, les fleurs, le soulier de satin blanc, la robe, les bijoux, les bracelets, les gants, puis la pelisse jetée avec tant de précautions sur toutes ces merveilles, puis les brodequins de flanelle enveloppant ces petits pieds, puis toute la maison en émoi, les grands parents en extase, les serviteurs haletants, la voiture trop étroite pour recevoir ces flots de mousseline, de soie, de dentelle, que de tètes de chapitre dans celle froide nomenclature !

Nous assistions naguère en famille à un de ces départs majestueux. La jeune femme roulait autour de son bras un colher de grosses perles. Tout

à conp le fil se brisa ; les grains, pareils à des collégiens en yacances, s'échappèrent joyeusement et bondirent sur le tapis. Je ramassai une de ces perles, qui produisit entre mes doigts un effet étrange ; elle frétillait, s'agitait dans ma main comme si elle eût été piquée de la tarentule. Je la considérai at*tentivement ; elle prit aussitôt je ne sais quelle bizarre forme humaine qui me rappela celle de la fée aux Miettes que Charles Nodier, ce charmant esprit ! a immortalisée.

c Je' suis un peu sorcière, moi aussi, me dit-elle en souriant, comme si elle eût deviné ma pensée. Hais rassurez^YOus, ce n'est pas un conte de fée que je Yeux vous raconter; ma sorcellerie est de bon aloi ; quiconque a beaucoup vu, beaucoup observé, beaucoup retenu, peut être sorcier à ma façon. Or, j'ai beaucoup vu et beaucoup observé depuis que j'existe, et je ne date pas d'I^er, car je suis contemporaine du globe lui-même. J'ai assisté à tous les grands cataclysmes qui ont successivement changé la face de la terre. J'ai passé par toutes les phases de la création ; j'ai bouillonné à l'état de fusion dans les flancs de la vieille Cybèle. Portée à la surface du sol par les révolutions géologiques, j'ai été broyée, brisée, dispersée par les vents, entraînée par les eaux dans les profondeurs

des montagnes ; sans cesse combinée avec des substances ou des corps différents, j'ai été tour à tour caillou obscur, minerai de fer, parcelle d'or, pierre prêcieusp. J'ai vu s'agiter et j'ai entendu hurler autour de moi toutes les passions , toutes les colères» toutes les luttes de Thumanité.

« Après avoir épuisé toutes les séries du règne minéral, Dieu m'a conviée à d'autres destinées. Précipitée au fond des mers, j'y suis devenue perle, ce qui est le plus haut degré de développement de la matière inorganique et cependant vivante, vivante comme est vivant tout ce qui est en Dieu, et tout est en lui ! Maintenant j'aspire à une nouvelle existence ; je vais bientôt entrer dans le règne végétal. Ah! monsieur, être fleur! respirer, s'épanouir au soleil ! recevoir les baisers de la brise matinale, ouvrir sa corolle pour y abriter les perles de rosée! aimer enfln de ce mystérieux amour des fleurs, amour passionné, plein de voluptueuses ivresses auxquelles votre vieux bonhomme de Platon n'a rien compris, être fleur, vivre en plein air ! Comprenez-vous ce bonheur et ne trouvezvous pas tout naturel que j'y aspire de toutes mes forces? »

J'ouvrais de grands yeux, j'écoutais ébahi ce langage qui eût certainement fait rougir M. Tar-

tuffe. Je me demandais comment une perle, qui jusque-là m'avait paru appartenir à la famille des bijoux honnêtes et modérés, pouvait se laisser aller à de pareils écarts d'imagination.

c Chère perle, ma mie, lui dis-je de ma voix la plus douce et la plus câline, modérez -vous! Songez que je suis un citoyen paisible, et que si un écrivain pudibond, comme il y en a tant, venait à vous entendre, je serais gravement compromis. Vous parlez de l'amour avec une verve qui scandaliserait de chastes oreilles. Parlez-moi de vous, je le veux bien, mais non de vos billevesées d'avenir, de transformation, de progrès, toutes choses qui ne sont pas auprès de moi en parfaite odeur de sainteté.

— Puisque vous le voulez, dit-elle, changeons donc de sujet de conversation. Savez-vous ce que je suis, moi perle véritable et précieuse? Savezvous ce que sont les perles fausses?

— Hélas ! repris-je , un grand philosophe, qui savait tout ce qu'il était possible de savoir en son temps , disait que ce qu'il savait le mieux c'était qu'il ne savait rien. J'en suis là.

— Tant mieux, dit la perle en sautillant et en poussant un petit cri de joie , tant mieux ! Mon histoire va vous intéresser alors.

« L'huître jouit chez vous d'une très-mauvaise réputation ; je reconnais bien là l'ingratitude des hommes ! Du coquillage dont ils sont le plus friands, ils devaient faire le type de la bêtise, c'est tout simple. L'huître est cependant un des hôtes les plus intelligents, les plus susceptibles d'éducation du vaste Océan. Et si l'huître n'était pas intelligente autant qu'elle est bonne, pourriez-vous la manger?

— Bah ! » fis-je. Ce bah! scandalisa mon interlocutrice.

< Il me serait facile, dit la perle , de vous citer des milliers de preuves de l'intelligence de l'huître et de son dévouement désintéressé à l'espèce humaine; mais je ne veux Vous raconter qu'un seul fait. Les huîtres sont éqfiinemment sociables; eUes ne vivent jamais seules, elles se réunissent et forment des nations compactes que vous désignez sous le nom de bancs.

« Lorsque les pêcheurs arrivent et font des masses d'huîtres prisonnières dans de vastes parcs, l'huître n'est pas familiarisée encore avec l'idée qu'elle est destinée à faire les délices de vos tables. Il faut d'abord lui enseigner cela; il faut, pour qu'elle arrive fraîche et vivante dans vos halles, sur vos marchés les plus éloignés, il faut lui apprendre à

conserver son approvisionnement d'eau sans lequel elle mourrait et se corromprait en quelques heures.

« L'huître apprend tout cela parfaitement. Voici comment le pêcheur fait cette curieuse éducation : il prend une certaine quantité d'huîtres et les met à sec, entièrement à sec. Les huîtres, jeunes et naïves comme des bergères de Florian, se sentent à peine hors de leur élément natal, qu'aussitôt elles ouvrent un large bec pour respirer ; leur provision d'eau s'échappe soudain. Ces infortunées sont alors en proie à un tourment affreux que les anciens ont immortalisé en imaginant la fable de Tantale. Au fond. Tantale n'était qu'une huître dont on voulait faire l'éducation. Les huîtres se désolent. De l'eau! de l'eau! disent-elles, nous mourons de soif!

H Le pêcheur leur répond alors par un effroyable ricanement et il leur tient à peu près ce langage : « Chères petites huîtres, vous êtes destinées à « un bien grand honneur : vous serez croquées un

< jour par mesdames les bourgeoises et messieurs « les bourgeois de Paris et autres lieux circon- « voisins. Mais pour mériter cet honneur insigne, il

< faut que vous contractiez l'habitude de ne pas « respirer, de conserver votre provision d'eau pen* « dant deux, trois, quatre jours au besoin. » Les

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huîtres, qui ne comprennent pas encore le patois bas-normand, continuent à avoir la bouche béante et crient : De Teau ! de Teau ! Le madré pécheur les observe avec soin, et, quand il les voit près d'expirer, il ouvre sa digue et inonde les huîtres da flot amer. « En voilà assez pour aujourd'hui, t leur ditnl en les quittant. A demain 1 »

« Le lendemain arrive. Le professeur retourne à son parc. « Attention! dit-il, la leçon va comt mencer ! > Il fait écouler l'eau et voilà de non* Teau les huîtres à sec. Cette fois, les plus spirituelles conservent leur provision; les autres, qui n'ont pas compris la leçon de la veille, — et c'est la grande majorité, — ouvrent leurs coquilles, laissent par conséquent échapper leur provision et poussent des cris de détresse, c Chères élèves, « dit alors le professeur, toujours en patois bas«* « normand, j'ai eu l'honneur de vous révéler dans

< la séance d'hier les hautes destinées auxquelles

< vous êtes promises. Je vois avec plaisir que j'ai « été compris par quelques-unes d'entre vous. Que

< les autres mettent à profit mes sages conseils , ils

< sont dictés par une affection toute paternelle! » Les huîtres commencent alors à comprendre. Le professeur, fidèle 'au principe « Qui aime bien chitie bieni » les laisse sonffrir de la soif pendant

le plus longtemps possible, et quand elles sont à bout de forces y il les pend à Félément natal; puis il s'éloigne en sifflant la complainte de Fualdès.

« Il recommence sa leçon le lendemain, et ainsi de suite jusqu'à ce que toutes les élèves restent boucbe close pendant trois, quatre heures. Quand il est bien convaincu que toutes ses huttres ont terminé leur éducation, il les entasse dans des bourriches, les couronne de paille et les expédie avec orgueil à Paris et dans tous les grands centres de population, où vous les avalez, mortels que vous êtes, sans vous douter des efforts intellectuels de cet intéressant mollusque dont vous avez fait cependant un type de bêtise. 0 ingratitude humaine !

< Mais ce n'est rieii que cela. L'huttre vous donne la perle, elle partage cette haute fonction sociale avec les patelles^ les mwUes et les oreilles de mer. Moi qui vous parle, je suis venue au monde dans une patelle, un charmant coquillage, ma foi ! J'ai beaucoup connu dans les profondeurs de l'océan Indien, parmi les coraux, les algues marines et les madrépores étincelants,la plus célèbre, la plus belle, la plus pure des perles. Nous étions liées d'une tendre amitié. Elle était d'une beauté si parfaite, si étincelante, qu'un jour Neptune ar-

riva parmi nous en brillant équipage ; son char était traîné par huit baleines attelées à la Daumont et conduites par des tritons en grande livrée. « Présentez-moi, dit-41 à son grand chambellan, « cette perle rare dont on m'a tant parlé ! » Le grand chambellan s'inclina respectueusement, puis il vint près de ma radieuse compagne, lui offrit sa main et la présenta à Neptune. Lç dieu fut ébloui de tant de beauté ; rassemblant autour de lui toute sa cour : « Je veux faire aux hommes, leur dit-il, un « cadeau divin ; je veux leur révéler la beauté splen- « dide, éternelle. Perle, ajouta-t-il en se tournant € vers ma sœur, tu seras femme ; femme, tu porte- « ras le nom de Vénus ; Vénus, tu auras un fils qui « sera le souverain du monde ! » et aussitôt frappant de son trident les profondeurs du sol sousraarin, il transfigura la perle devenue femme, et il la fit jaillir de l'écume des flots aux yeux de la terre entière, qui battit des mains et salua sa reine. « Va, lui dit Neptune, va t'asseoir près des dieux € immortels, et surtout sois coquette! » Vénus alors dénoua sa longue chevelure et prit possession de son royaume.

«Depuis ce mémorable événement, reprit ma sorcière , l'ambition a tourné la tête de toutes les perles. Toutes, nous avons plus ou moins rêvé un

destin analogue. Mais plus nous avons fait d'efforts pour embellir et plus nous avons perdu de nos charmes. C'est de la naissance de Vénus que datent les perles mal arrondies désignées dans le commerce sous le nom de baroques. Vous n'ignorez pas que notre valeur dépend de trois conditions essentielles: la formey qui doit être parfaitement ronde; Yeau^ c'est-à-dire la couleur, qui doit être d'un blanc légèrement azuré: et enfin Yorient, c'est-àdire ce chatoiement nacré, cet éclat doux et profond qui fait de la perle le plus gracieux trésor des parures féminines.

— Ne vous gênez pas, lui dis-je, parlez de vous franchement, comme si vous n'étiez pas là. »

La petite vieille fit un haussement d'épaules.

« Laissez-moi donc avec votre fausse modestie humaine ! reprit-elle ; il n'y en a pas une et pas un de vous qui ne pense d'elle-même et de lui d'autant plus de bien que les convenances l'empêchent de le dire tout haut. Osez affirmer le contraire I

« Je poursuis.

« La substance dont je suis formée et qui n'est autre chose que la concrétion du coquillage, comme la soie est la concrétion du ver , cette substance est fort commune : c'est la tenture dont les huttres,

les patelles, etc., etc. ornent Tintérieur de leur demeure. Celte substance abonde , c'est ce que vous appelez la nacre. Mais parfois le mollusque est trop riche, trop fécond, il continue à produire, même après qu'il a tapissé sa demeure. C'est alors que la substance nacrée se concentre sur un point, s'arrondit, grossit; c'est cet excédant de richesse qui produit la perle. Lorsque j'ai quitté l'Océan, ma verte patrie, une moule voyageuse, qui arrivait du golfe Persique, nous assurait qu'elle avait laissé dans les chaudes mers du Japon, aux îles Philippines, à Ceylan, dans les mers qui baignent les côtes de l'Arabie et la presqu'île occidentale de l'Inde, plusieurs millions de perles magnifiques. Quelle riche moisson pour les plongeurs ! si vous saviez....

— Dites donc, chère petite fée, il est tard, ou plutôt il est de bonne heure. L'aube blanchit ma vitre, je meurs de sommeil, et vous seriez la perle des fées, autant que la fée des perles, si vous vouliez bien remettre à demain la suite de ce récit qui m'intéresse.

— Va pour demain, » dit-elle, et elle reprit aussitôt sa forme gracieuse, son eau si pure, son orient aux reflets merveilleux.

« A demain ! » m'avait-elle dit Je vous laisse à penser si le lendemain je fus exact. La perle me sut gré de cet empressement ; elle avait déjà repris sa forme étrange de la veille ; décidément elle ressemblait à la fée aux Miettes.

c Je vous demande pardon, lui dis-je, de vous avoir si brusquement interrompue hier, mais me voici tout oreilles. Vous alliez, je crois, me raconter les travaux, les souffrances des plongeurs

intrépides qui vont vous recueillir au fond des mers, vous qui....

— Oh ! pas de madrigal, s'il vous plaît,' mon cher ami, et ue vous mettez pas en frais d'imagination, reprit-élle de sa petite voix aigre et railleuse. Il n'y a rien de poétique et de charmant en tout ceci, et vous allez en juger. La pèche des perles ou plutôt des huîtres perlières auxquelles vos savants ont donné le nom plus ou moins chinois de meleagrina margaritifera, cette pèche n'est ni im poëme ni une idylle : c'est une affaire trèspositive et une rude affaire. Je me souviens qu'à Ceylan, le gouvernement anglais, qui s'entend fort bien en chiffres, a parfois affermé la pêche jusqu'à 120 000 livres sterling, c'est-à-dire trois millions de francs si je ne me trompe, et cela pour une seule saison. £t si vous vous imaginez qu'on cueille la perle au fond des mers avec autant d'agrément que l'on cueille des fleurs dans un parterre, vous vous trompez. Cette pèche est un combat, combat terrible qui coûte la vie à d'innombrables créa* lures humaines.

« Aussi, parmi ces populations asiatiques si ignorantes encore et si superstitieuses, l'ouverture de la pèche aux perles est-elle précédée de cérémonies bizarres, de sortilèges, d'ablutions, d'invoca-

lions étranges à tous les dieux de la mythologie indienne. Les plongeurs, pareils aux gladiateurs antiques qui saluaient César avant d'aller mourir dans l'arène, inclinent leur front devant des divinités inconnues, avant d'aller combattre un ennemi plus terrible que le lion ou le tigre du Cirque ; cet ennemi, c'est l'Océan lui-même. Va, plongeur audacieux, dis adieu au sol natal, à ta famille en pleurs, à ta vieille mère désolée I ne faut-il pas que les blanches odalisques dans leur harem, les femmes européennes dans leurs fêtes, se couvrent de riches parures !

« Au jour marqué, les barques s'éloignent du rivage et se dirigent sur des points à l'avance déterminés. Le plongeur ceint ses flancs d'une ceinture à laquelle est attachée une corde dont ses camarades gardent l'extrémité, afin de pouvoir, au besoin, et en cas d'accident, le ramener à la surface du gouffre. Il porte sous l'aisselle une sorte de besace en cuir destinée à recevoir le produit de sa pêche ; il tient suspendu à un de ses poignets un large couteau à deux tranchants qui lui servira à détacher les huîtres ou à se défendre contre les monstres sous-marins.

« Il prie, puis il s'élance, à la garde de Dieu ! Combien ne sont pas revenus de ce voyage péril-

leux ! Si le plongeur est habile, 11 peut rapporter dans sa besace jusqu'à 150 huîtres, et dès qu'il sent s'épuiser ses forces , il remonte , dépose à bord sa provision , reprend haleine et recommence jusqu'à ce que le sang jaillisse par ses yeux, par sa bouche, par ses narines, par ses oreilles.

« Quand cette laborieuse journée est finie, les barques vont déposer à terre leur riche cargaison ; les huîtres sont jetées pèle-méle dans de vastes enclos soigneusement gardés, et on les laisse là pendant huit à dix jours jusqu'à complète corruption. Vous voyez que je n'avais pas tort de vous dire qu'il n'y avait rien de très-poétique en tout ceci. On jette alors ces huîtres corrompues dans de grands réservoirs remplis d'eau de mer, on lave avec soin les écailles, on met de côté celles qui portent à l'intérieur la précieuse excroissance, et on les livre ensuite à des ouvriers spéciaux chargés de détacher la perle, opération délicate qui exige une adresse, une sûreté de main extraordinaires.

< Quand les perles sont détachées, on les classe par grandeurs, par qualités, on les perce, on les réunit en chapelets, et le commerce s'en empare alors pour tr^msporter cette merveilleuse parure

partout où les coquetteries féminines la convoitent, c'est-à-dire sur tous les points du globe. »

J'avais remarqué déjà à diverses reprises que cette petite sorcière affectait de parler avec une sorte de dédain suprême de la passion, très-légitime à mon avis, avec laquelle les femmes recherchent tout ce qui peut orner leur toilette, rehausser l'éclat de leur beauté. Je le lui fis observer.

« Vous vous trompez, me répondit la perle : de même que je serai fleur bientôt, de même aussi un jour j'espère bien être femme, et je ne suis pas malavisée à ce point que de tirer sur mes troupes. Les femmes ont cent fois raison d'aimer le luxe : c'est à ce goût, même désordonné, que sont dûs les progrès, les grandes découvertes. Où en serait l'humanité, mon Dieu ! si les femmes, comme Eve après sa faute, n'avaient pour toute parure qu'une guirlande de feuilles de figuier ! Mais il me semble que les femmes, sans cesser d'aimer le luxe, pourraient, grâce à leur influence toutepuissante, passionner les hommes pour toute idée généreuse, pour tout noble but, et c'est ce qu'elles négligent un peu trop. Mais ceci m'éloignerai t de mon sujet.

« Tenez on ne peut pas être perle sans connaître sa Cléopatre sur le bout du doigt, car on vous a appris à tous, sur les bancs du collège, qu'un jour Cléopalre, qui fut sans contredit la plus femme des reines, comme elle a mérité aussi par sa beauté, par son intelligence, par ses amours, ses défauts mêmes, d'être appelée la reine des femmes, qu'un jour Cléopatre, dis-je, eut la fantaisie de détacher une perle d'une grande valeur qu'elle portait suspendue à son cou, de la faire dissoudre dans quelques gouttes de vinaigre et de la boire. Vous n'avez jamais ajouté foi, je l'espère, à cette fable absurde. Cléopatre était une femme bien trop distinguée pour commettre une pareille profanation digne tout au plus d'une grisette parvenue. Mais la belle et impétueuse souveraine, qui savait par cœur tous les poëtes, qui s'était assimilé toutes les connaissances de son temps, qui parlait en leur propre langue aux Éthiopiens, aux Hébreux, aux Arabes, aux Syriens, aux Mèdes, aux Parthes, aux Troglodytes, Cléopatre aurait gaiement sacrifié dix provinces et son vaste empire tout entier comme elle sacrifia sa vie, plutôt que de détruire un bijou sans pareil qui l'embellissait aux yeux d'Antoine,

« La vérité, c'est que cette perle célèbre fut donnée à Antoine, et plus tard elle fut, en guise

i'ex'VotOy suspendue aa cou de la statue de Vénus Anadyomène. Perle sur perle !

« Puisque je vous parle dé Cléopatre, permettezmoi encore un mot. On a très-vivement reproché à cette ferame illustre d'avoir essayé sur des esclaves la puissance des poisons qu'elle avait fait préparer pour son propre usage. On a dit à ce sujet bien des folies. Dans ce temps-là, tuer un esclave ce n'était pas même une peccadille. Le Christ allait venir pour enseigner au monde ce qu'il ignorait, la fraternité humaine. Je me souviens de cette époque comme si c'était d'hier, bien qu'il y ait déjà dix-huit siècles écoulés depuis lors, et j'entends encore d'ici toutes les injures proférées par la haute société romaine contre ce novateur, ce perturbateur qui prétendait que l'esclave était fils de Dieu au même titre que son maître, et que l'esclavage constituait une propriété immorale qu'il fallait détrui/e.

« Cléopatre donc faisait mourir sans scrupule ses esclaves, elle avait cela de commun avec tous ses contemporains ; cela n'a pas empêché Plutarque de reconnaître qu'elle avait un heureux naturel. La phrase vaut d'ailleurs la peine ou le plaisir d'être citée tout entière : « Il y avait dans toute sa « personne, dit-il, un attrait auquel il était impos-

« sible de résister. J^es agréipents de sa figure, « soutenus des charmes de sa conversatior^ et de « toutes les grâces que peut relever un heureux « naturel^ laissaient dans Tâme un aiguillon qi^i « pénétrait jusqu'au vif. »

« I||eu sait comrapi^t ce pa^vre Antoine se trouva enYelqpp^ par pette séduption irrésistible ; son ariflée, l'ambition d'Octave, spn avenir, sa femme? Fulyie, qui, à Rome, pendant l'absence de l'infidèle, luttait contre Qésar Ipi-même, Autoine oublia tout pour l'amour de Cléopatre et l'histoire}'^ absous. N'î^-t-il pas été éprit q]i'U serait beaucoup pardonné à qui aurait beaucoup aimé!

« A propos de César, yous rappelez-yous cp mot charmant du grand Jules? \\ eut un jour ep sa possession ui^e perle qui valait un million de sesterces (1 million 200 000 fr. environ de i}otrp monni^p) : p'ét^it la rançon d'upe province. Servilia, — il est vrai qu'elle était presque ftussi bpll§ qup Cléopatre, — yit cette magnifique perle et fut éblouie de sa beauté. Jules César la lui offrit. Servilia accepta ce don in^p^rjal, et aussi|Ot elle fit appeler un célèbre ouyrier ; elle lui ordonna de placer cette perle sur le pommeau d'or d'un glaive qu'à son tour elle offrit au glorieux vaincpieur des Gaules. Julps prit le glaive, le brisa, et rendant le

trésor à la belle .Romaine, il garda le fer dans sa main « : Il n*y a pour les hommes, dit-il, que deux f parures : le fer et l'amour d'une femme. »

« Mais il y a eu encore d'autres perles célèbres. On m'a raconté qu'en 1579 on offrit à Philippe II une perle de Panama presque aussi grosse qu'un œqf de pigeon; malheureuseqient elle n'était pas ronde, elle avait la forme d'une poire, Un de vos anciens voyageurs, Tavernier, raconte qu'il vit m Î633 chez le ahah de Perse une perle estimée 33000 tomans, c'estrj^.dire un million et dejui de francs ; il est vrai qu'on n'est pas obligé de croire les voyageurs,

% La république de Venise offrit h Soliman une perle estimée 400 QOQ francs, ^empereur Rodolphe II avait fait placer si|r sa couronne impéri^^le une perle pesant 6Q karfits, ce qui me semble fabnleui^, par la raison que celft snppose une perle grosse con^n^e que poire et qu'il n'y a pas d'huître perlière capable de contenir une perle de cette din^nsiOTi* Qe qui est plus ei^act, c'est que le pape Léon 3^, pçir humilité chrétienne sans doute, achetç^ d'un joaillier vénitien une perle merveillenpe an prix de 350000 fr. On ft vu îi Madras une perle japonaise au sujet de laquelle on m^^ eonté des prodiges.

« Mais la plus belle perle connue, il est bon que vous sachiez cela, est dans le musée de Zozinia, à Moscou. Cette, perle, admirablement ronde et si pure qu'on la croirait transparente, répond au nom de Pellegrina.

« Je vous ai dit hier quelle était Tintelligence des huîtres. De même qu*on enseigne à certaines espèces comment elles doivent s'y prendre pour être mangées dans les conditions les plus savoureuses, de même on apprend à l'huître perlière, n'oubliez pas le mot chinois : meleagrina margaritifera, comment elle peut produire la perle. Voici comment s'y prennent les Chinois, dont il ne faut pas trop médire, car c'est le seul peuple au monde qui ait dans son administration un ministère de la musique. Les Chinois, dis-je, pèchent les huîli'es, et sans les sortir de l'eau, ils percent l'écaillé et introduisent une aiguille de métal dans l'intérieur. Cette aiguille blesse l'huître, et vous conviendrez qu'il y a bien de quoi. Elle fait alors ce que font les chiens, elle lèche sa blessure ; elle dépose autour de la tige métallique des couches de nacre et forme une perle. Quand la perle est formée, le Chinois repèche l'huître à coup sûr. Cela n'est pas absolument maladroit.

« Rien n'est plus commun, ainsi que je vous l'ai

dit déjà, que la matière dont la perle est formée : la nacre abonde....

— Parbleu ! je crois bien, interrompis-je, il n'y a pas longtemps j'ai lu dans un journal anglais qu'un fabricant de Manchester avait découvert une couche de nacre sur la roue d'une machine i laver le coton. On a aussitôt fait appeler des savants qui ont analysé cette nacre terrestre et ont déclaré qu'elle était simplement le produit d'une sorte de matière calcaire combinée avec de la colle.

— Les savants avaient raison, reprit la petite fée, la nacre n'est pas autre chose que du carbonate de chaux combiné avec une substance animale ; quant au chatoiement, il est dû à la superposition et à une disposition particulière des couches. Mais ni les industriels de Manchester ni les Chinois ne produiront la perle. La perle, c'est un secret entre Dieu et l'huître ; la perle ne sera jamais détrônée, même par le diamant ; mettez une perle entre les pierreries les plus étincelantes, elle y brillera d'un éclat étrange et doux, d'une délicatesse exquise qui est aux bijoux comme aux affections, comme à toutes choses, ce que la grâce est à la beauté. Je n'ai pas besoin de vous dire combien je fais peu de cas des imitations de perles

qu'un de vos compalrioles , nommé Jacquln, inventa au commencement du xvm« siècle.

*— Vous avez tort, repris-je^ cefe perles n'ont pas la prétention de jouer les vraies perles : elles se donnent franchement pour ce qu'elles sont, et elles sopt charmantes autour d'un bras blanc et mignon* D'ailleurs il n'est pas surprenant (|ue vous parliez avec quelque dédain de ces imitations. Je sercti plus juste.*.. «

Il paraît que ma belle interlocutrice n'aime pas à être contredite.

Avant de continuer mes dissertations sur les perles fausses, je promenai mes regards autour de moi.

La fée aux perles avait disparu.

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