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LES ÉPANCHEMENTS DTN SOULIER DE SATIN

Pauvre petit soulier mignon ! je n'oublierai jamais la tristesse de son sourire et le ton mélancolique dont il me parla. Un soulier de satin qui parle ! dites-vous, et vous ouvrez de grands yeux étonnés. Mais pourquoi non ? Est-ce que toute chose et tout être n'ont pas ici-bas leur parole et et leur sourire ? est-ce que la fleur, le brin d'herbe, tout fier de montrer la goutte de rosée qu'il porte avec orgueil comme un diadème; est-ce que le ruisseau, l'arbre, la mer, la pierre, l'insecte, n'ont

pas un mystérieux langage? Tant pis pour les sourds qui ne savent pas entendre ces étranges confidences !

Le fait est que ce soulier de salin a été un de mes bons amis, et que je crois remplir un devoir de cœur et honorer sa mémoire en transcrivant ici quelques fragments de nos conversations intimes. Il est bien entendu que je ne trahirai aucun des secrets confiés par lui à mon amitié: la vie privée d'un soulier de satin, comme celle de la femme dont il a chaussé le pied fin et délicat, est un mur que nulle indiscrétion ne doit franchir.

Lorsque je le rencontrai pour la première fois, il était jeune et charmant, dans tout Téclat de sa fraîcheur, et aussi, pourquoi ne pas le dire ? dans toute la naïveté de ses illusions. Je ne pus m'empêcher de l'admirer et d'éprouver pour lui une inexplicable sympathie. Il était si coquet, si gracieux, si étroit, que je le pris dans mes mains avec affection. Mais, lui ? ce fut à peine s'il me remarqua. « Prends garde! me dit-il de sa petite voix fine et déliée comme un chant de fauvette, prends garde de souiller ma fraîcheur. Je vais au bal ce soir; ma belle maîtresse m'attend; j'entends d'ici le frôlement de sa robe éclatante ! Adieu ! son pied m'appelle ! comme je vais le

presser doucement, le caresser avec amour I comme je vais tourbillonner ce soir avec elle ! Que de compliments je vais recueillir ! quelle ivresse ! quelle joie ! Tiens, écoute ! n'est-ce pas Torchesire qui déjà prélude? »

Pauvre petit fou ! je m'éloignai de lui avec tristesse. Je le retrouvai le soir au bal ; il chaussait en effet le pied le plus mignon, le plus mutin, le plus étourdi, le plus rapide que j'aie jamais rencontré. Nous échangeâmes quelques mots encore dans l'intervalle de deux polkas, puis il disparut, et je le perdis de vue complètement.

Le so^ivenir de mon jeune ami m'obséda pendant quelque temps; ce souvenir s'affaiblit de jour en en jour, et j'avais tout à fait oubUé cette rencontre, lorsque dernièrement, en longeant la rue Laffite, absorbé par je ne sais quelles préoccupations, je heurtai, sans le vouloir, une de ces vieilles femmes qui achètent vendent et colportent les frivoles épaves des toilettes féminines, robes flétries, chapeaux fanés, bonnets informes, rubans froissés, que sais-je?

« Oh! c'est toi! quel bonheur de te revoir! » dit une petite voix plaintive dont l'accent connu résonna à mon oreille. Je me penchai, et j'aperçus mon ami le soulier de satin faisant effort pour

sortir de la poche profonde dans laquelle Thorrible vieille femme l'avait englouti en compagnie de débris non moins lamentables, c Je t'en supplie, me dit-il, délivre-moi, sauve-moi! j'ai à te parler longuement. »

Je vous laisse à penser si mon cœur resta sourd à cet appel. La marchande me donna le soulier de satin en échange de quelques pièces de monnaie, et je me hâtai de rentrer chez moi avec Tinfortuné captif, que je venais de délivrer.

Hélas I dans quel état je le retrouvai! Le pigeon voyageur de La Fontaine, quand il rentra au logis fraternel, c traînant l'aile et tirant le pied,^» après se§ funestes aventures, était moins maltraité.

« Tu vois ! » me dit-il en essuyant une larme. J'essayai de le consoler. « Ah I reprit-il en poussant un soupir , comme tu avais raison ! L'ingrate I elle m'a délaissé, rejeté le lendemain même de ce bal où tu me vis si brillant. Depuis lors, juge de mon supplice! j'ai chaussé le pied d'une femme de chambre, qui m'a fait danser des cancans échevelés dans un ignoble bal de barrière. Cette souillure que tu vois là, c'est l'empreinte de la botte d'un carabinier, et de désastre en désastre, je suis descendu jusqu'au bagne dont tu m'as délivré. »

Cette douleur m*allait à Tâme ; j'apaisai de mon mieux et par de douces paroles mon infortuné compagnon, et quand sa première émotion fut calmée, il me raconta son odyssée en termes intraduisibles.

« Je suis né, me dit-il, de parents qui avaient entre eux peu d'analogie. Mon père était un ver à soie, c'est lui qui a filé ce satin dont j'ai été si fier, et j'eus pour njère une jeune génisse au poilfauve qui s'ébattait joyeuse et libre dans les vastes prairies du nouveau monde. Je ne te parlerai pas de mon père, car le volage, après m'avoir donné le jour, se revêtit d'ailes brillantes et tint une conduite bien légère. J'ai rencontré dans ma trop courte carrière des fleurs au cœur tendre qui ont eu beaucoup à se plaindre de son inconstance. Mais ma mère, ma pauvre mère ! un joui', jour fatal! des cavaliers passèrent dans la prairie ; l'un d'eux jeta un lasso autour de son cou pendant qu'elle écoutait ave^c complaisance les doux propos d'un taureau noir à la tournure élégante. Les cavaliqfs alors quittèrent leurs montures, plongèrent un large couteau dans le sein de ma mère, puis ils l'écorchèrent et emportèrent sa peau comme un trophée de leur horrible victoire.

« Hélas! c'est en mourant que ma mère me

mit au monde ; c'est elle qui a fourni le cuir de cette semelle que tu as vue si blanche, si pure, si coquette. Mais avant d'en venir là, avant d'obtenir la faveur dont j'ai joui, avant d'entourer l'adorable petit pied de mon adorable maîtresse que j'aime encore, malgré son ingratitude, que de tortures j'ai subies, que d'atroces souffrances j'ai endurées !

« Je fus d'abord cloué par des nègres sur de grandes planches, et, dans cet état, exposé aux rayons du soleil ; puis on me jeta au fond de la cale d'un navire, et, après une longue traversée, j'arrivai à Marseille. Je restai pendant quelques jours sur le quai, et je me souviens encore avec plaisir que voyant passer auprès de moi les grisetles de ce pays finement chaussées, leurs bas nankin bien étirés sur des jambes fort bien tournées, ma foi ! il me prit un violent désir d'ôlre destiné à chausser le pied d'une joUe femme ! Hélas ! mon vœu n'a été que trop exaucé I »

Ici encore, im sanglot étouffa la voix de mon jeune ami. "

« Allons, petit soulier, lui dis-je, calme-toî et poursuis ce récit qui m'intéresse vivement. »

Je lui disais cela, bien entendu, pour le consoler et l'encourager.

« Des portefaix , reprit-il , me placèrent sur une vile charrette, et je fus conduit dans une tannerie, où des barbares m'ont fait souffrir le martyre.

« On me relégua dédaigneusement au fond d'une grande cuve, ou plutôt d'une fosse, comme ils disent, dans laquelle était préparée une couche de tan. Triste couche pour moi qui rêvais le tapis moelleux des riches salons, les parquets glissants, et les plus petits pieds de femmes pour oreiller! On me recouvrait d'un linceul de tan qui me pénétrait ; puis, quand j'avais absorbé cette substance, on me plongeait dans l'eau à l'aide de grands crocs, et on me rejetait dans la fosse, où j'étais de nouveau recouvert de tan, toujours du tan, et ainsi de suite pendant deux mortelles années! Comprends-tu qu'avec tous les progrès de vos sciences, les hommes aient été réduits jusqu'ici à mettre deux ans pour préparer leurs cuirs, qu'ils appliquent*à tant d'usages? Aussi, voyant que les savants restaient muets, un simple industriel s'est mis à l'œuvre, et il vient de découvrir un moyen bien simple de préparer parfaitement en quelques jours les cuirs dont toutes vos industries ont si grand besoin.

« Mais je te raconterai cela tout à l'heure, sais-tu seulement ce que c'est que le tan ? Ne ré-

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ponds pas ! je vois dans tes yeux que, sur ce point comme sur bien d'autreé, tu es ignorant comme une carpe.

— Merci ! fis-je en souriant.

— Je sais, moi m'ais ma science me coûte cher. Le tan, c'est tout simplement de Técorce d'arbre réduite en poudre. Les hommes, souve* rains cruels, qui font de la nature entière un tributaire obéissant, s'emparent d'un bel arbre, orme, bouleau, chêne châtaignier, etc., ils le dépouillent de sa rude enveloppe, la font sécher, la pulvérisent ensuite, et cette poudre, qui contient un principe astringent, le tannin, a la propriété de changer la peau en cuir, c'est-à-dire de lui donner im tissu plus pesant, plus solide, plus souple, beaucoup moins altérable par les intempéries de l'air, et imperméable à l'humidité. Mais que d'écorces d'arbre il faut à vos cuirs ! Pour en tanner une livre seulement, il ne faut pas moins de 2 à 2 ki* logrammes 1/2 d'écorce. Les forêts n'y suffiront pas.

« Admire ce prodige de mes transformations je tiens de la nature végétale autant peut-être que de la nature animale. Je t'ai dit que ma mère était une génisse ; j'aurais pu dire aussi que je suis le fils d'une écorce de hêtre sur laquelle deux amants avaient peut-être gravé en un jour de bonheur des

initiales qu'ils croyaient étemelles. Où sont les amants, hélas ! où est leur chiffre ? où suis-je moimême? »

U s'arrêta un instant et sembla plongé dans un abîme de réflexions, ce dont un soulier de bal m'avait paru jusqu'ici incapable. Fiez-vous donc aux apparences !

« Que te disais-je ? reprit-il en revenant à lui. Enfin, après ce long exil et cette douloureuse préparation, quand je me fus assimilé une quantité convenable de tannin, on me vendit à un corroyeur, qui m'emmagasina bel et bien, puis m^ revendit à un ouvrier, lequel me polit, m'amincit, me frappa à coups de marteau, me perça de mille trous avec son alêne, puis me façonna sur l'empreinte du joli petit pied que tu sais et dont je gar^ derai l'étemel souvenir. Ce fut mon premier jour de bonheur ! Quelle joie profonde^ et comme mon cœur battit quand j'arrivai chez ma maîtresse! Elle me tint d'abord dans sa main, me regarda avec amour, et j*avoue qu'à ce moment j'éprouvai un sentiment d'inexprimable jalousie : au heu d'être soulier j'aurais voulu être le gant destiné à recouvrir cette main fluette et douce. Mais, non! son pied était plus gracieux encore! D'ailleurs, les destinées du gant n'ont pas été plus heureuses que

les miennes ; il a été rejeté le lendemain du bal, lui aussi, et, dans son dépit, il m*a raconté toutes les tendres et amoureuses pressions qu'il avait ressenties pendant la valse. .

« Je te parlais tout à l'heure d'un progrès trèsimportant qui vient d'être réalisé, grâce auquel la préparation des cuirs se fera désormais avec une grande promptitude. Ce ne sont pas les savants qui auraient songé à nous épargner ces longues souffrances, eux qui piquent les insectes et font mourir les fleurs dans leurs herbiers ! C'est un simple tanneur de Strasbourg, qui a eu Tidée fort simple de rendre mobile la fosse dans laquelle se fait la préparation dont je t'ai parlé, et où j'ai séjourné pendant deux ans. Au lieu de jeter peaux dans cette fosse et d'attendre qu'à force de tannin elles se soient transformées en cuir, il les place dans un immense tonneau qui tourne sans cesse, mû par une force hydraulique ou autre, et ce mouvement fait plus en un jour que l'immobilité en un mois.

« C'est l'œuf de Colomb , comme tu vois. Eh bien ! cette simple transformation va révolutionner toutes les industries du cuir. C'est un des progrès économiques les plus considérables qui aient été depuis bien longtemps accompUs.

« Ah ! reprit-il en devinant ma pensée, tu me regardes avec étonnement, tu n'en reviens pas de voir ce petit être frivole et dédaigné descendre des hauteurs de la fantaisie à des considérations économiques. Mais sache que je suis plus fort que toi sur ce terrain et que si je voulais m'en donner la peine j'écrirais des premiers Paris aussi ennuyeux que les tiens.

a Sais-tu seulement que les peaux de bœufs, de vaches, de chevaux, etc., qui entrent chaque année dans ces fosses mobiles et infectes, se comptent par centaines de millions de kilogrammes et par centaines déminions de francs? Sais-tu qu'une peau coûte trois fois plus cher en sortant de la fosse après l'absorption du tannin qu'elle ne coûtait avant d'y être entrée, et que par cette méthode si ingénieuse, le prix de revient des cuirs baissera dans d'incalculables proportions, puisqu'il ne sera plus nécessaire d'engloutir et d'immobiliser des capitaux considérables dans ces fosses immondes dont la disparition prochaine me réjouit, non pour moi, qui, je l'espère, n'aurai plus à traverser de pareilles épreuves et qui aspire à devenir un jour papillon comme mon père, mais pour la malheureuse espèce à laquelle j'ai appartenu ?

« N'est-ce pas triste de penser que dans un pays

comme la France la plupart des habitants considèrent une paire de souliers comme un objet de luxe et ne s'en parent que le dimanche, et encore j'ai vu des paysans qui, se rendant de la campagne à la ville voisine, marchaient pieds ntis, et portaient leurs gros souliers à la main de peur de les user ? Fi ! et vous vous croyez civilisés ! J'espère bien que, plus tard, à la suite d'autres pérégrinations, je trouverai les hommes bien changés et bien améliorés, car, en vérité, aujourd'hui, n'étaient vos femmes qui sont bien, quand elles sont bien I l'hu* manité me semble peu désirable.

« En attendant mieux, la réduction qui va s'opérer dans le prix des cuirs, par suite de la révo* lution très-heureuse et très-inlelUgente dont je t'ai parlé, permettra à un plus grand nombre d'hommes de se chausser, et je m'en réjouis, car enfin, pour être soulier de satin, on n'en a pas moins un cœur. Et puis je ne saurais jamais oublier tout ce que j'ai souffert, ayant la délicatesse que tu me sais, dans cette affreuse fosse stagnante. Puissent mes compagnons échapper à ce supplice! ils devront à ce bon Strasbonrgeob un beau cierge. »

J'ai quelques amis de ce genre ; j'ai vécu, vous le savez, dans l'intimité d'une robe de mousseline;

j'ai eu beaucoup d'affection pour un vieux chapeau rose qui m'a aussi conté ses aventures ; j'ai eu de très-longues conversations avec un corset de duchesse, avec une dentelle charmante dont l'esprit m'a beaucoup amusé ; je suis lié de la plus étroite amitié a?ec des fleurs qui daignent avoir pour moi quelque estime ; mais j'avoue que je n'ai jamais rencontré d'être plus loquace que ce soulier de satin, excellent être au fond, et auquel il sera beaucoup pardonné, parce que, entre nous, il a beaucoup aimé. La discrétion et la réserve dont je ne puis me départir, ne me permettent pas de raconter ici tout ce qui s'est passé dans ce jeune cœur si impressionnable ; mais je dois le déclarer hautement, à l'honneur des souliers de femme en général et de mon ami le soulier de satin en particulier, je n'aurais jamais cru que les chaussures féminines fussent capables de tant de délicatesse et de sensibilité.

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