GRANDEUR ET DÉCADENCE DM FLACON D^ESSENCE DE ROSE
C'était par une assez triste soirée de l'hiver dernier. Paris était en plein dégel, c'est dire qu'il était d'une saleté révoltante; une petite pluie glacée fouettait les vîtres, et ce bruit monotone avait quelque chose de lamentable : il me semblait que c'était la plainte des enfants et des vieillards grelottant dans leurs mansardes sans feu et sans pain. Je voudrais pouvoir inspirer à tous ceux que faime la haine de l'hiver, saison maudite ! châtiment infligé à l'humanité par son Dieu! Que nous
le subissions, que nous nous efforcions de Tégayer, passe ! mais l'aimer, c'est trop fort! quel sentiment éprouverons-nous donc pour le printemps si nous avons le mauvais goût d'aimer l'hiver?
Qooi qu'il en soit, c'était l'hiver. Le feu pétillait joyeusement dans l'âtre ; une jeune fille était au' piano, et, chose rare ! elle ne nous agaçait pas les nerfs. Deux jeunes femmes travaillaient à des ouvrages de tapisserie et de crochet. Le maître de la maison lisait gravement, dans un journal du soir, le bulletin de la bourse, l'infortuné !
L'aïeule furetait dans un bahut. Tout à coup elle poussa un cri de surprise.
« Voilà qui est bien étrange ! dit-elle en regardant contre la lampe un flacon oriental, doré et émailié de couleurs vives. Ce flacon que mon petit-flls m'avait rapporté de Srayrne, est vide déjà, bien qu'il soit hermétiquement clos et recouvert de cire ! »
On se passa le flacon de main en main, et une discussion fort intéressante s'engagea alors sur les essences en général et sur l'essence de rose en particulier que je mets, dans l'ordre de mes affections, sur le même rang que l'hiver, et ce n'est pas peu dire. On se demanda ce qu'était devenue la liqueur contenue dans ce vase. Évidemment, l'àme
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S*êtait erivôlée, ndus n'avions plus sotis les yeux qù'iin cadavre ; mais cette ftnrte éthérée, ce parfum subtil n'était point disparu sàris retour, puisque fieû ne se perd dans la nature, puisque tout atome de matière à sa vie qui lui est propre et sa destination éterhelle ! Uh jeune hottime rappela à ce propos la théorie scietitifique en vertu de laquelle il est déftiôiitré que les ofleUts exhalées par des fleurs ott des substances quelcoiïques lie sont autre chose que des nioléctiles infinitésimales sans cesse détachées du foyer qui les fcontiefit et portées à Aoè ^rïs par les vibratiorts de Tair. Et à rappui de cette théorie il citait rexpérieitce si cotmue du rnfof cèâû (k musc.
Pefndant cette causerie, le flacon était resté dam mes ihatm^, et,, à pldsfeurè l-epriseè, je le sentis tressaillir. Je le considérai pltrs attentivement.
* Ta if es donc pas mort? lui dis-je tout bas ; jô croyais qtie ton âitte s'était tout entière envolée.
-^ Non, répliqùa-l-il d'une toii fine et barmo^ nieuse comme le â:a2duiïlertîetït d'un befigali j il nié reste encore un sofuffle de vie, et avatit de rtïoririf^ je vaudrais té faire tnst confession, à toi qui ▼Jens de te déclarer ttiùn étinemi. »
Je m'aperçus alors qu'il restait, efï effet, une
goutte d'essence au fond du vase de cristal, et pendant que le piano chantait sous les doigts de Tenfant, le flacon me parla en ces termes :
« Tu détestes l'essence de rose, as-tu dit ; puissent les secrets et les vicissitudes de mon existence confiés à ta loyauté te ramener à une plus juste appréciation de ma valeur que tu ne soupçonnes même pas ! Tu crois que je suis un vain objet du luxe et de la fantaisie, destiné à servir la coquette stratégie des sultanes indolentes et des voluptueuses odalisques. Tu te trompes. Ne fussé-je que cela d'ailleurs, j'aurais, ce me semble, quelques droits à l'estime et au respect du monde, car la coquetterie féminine a été et sera toujours le plus puissant levier de la civilisation. Quand Dieu a mis cette coquetterie, ce désir de plaire au cœur des femmes, il* savait bien ce qu'il faisait, il préparait ainsi tous vos progrès dont vous êtes si fiers, il donnait au génie humain un stimulant inépuisable. Mais, rassure-toi! je vaux mieux que cela. C'est à moi que vous devez tous vos perfectionnements en agriculture et celte science merveilleuse, la chimie, qui, décomposant les corps inorganiques et combinant les substances, crée chaque jour des forces nouvelles.... »
Je fis un bond de surprise ; la chimie^ l'agriculture, les corps inorganiques, les combinaisons de substances, tout ce monde scientifique resté jusqu'ici inaccessible à mon ignorance, et brusquement évoqué devant moi par un flacon d'essence de rose, cela me parut du dernier bouffon.
c Mon petit génie parfumé, lui dis-je en riant, avez-vous l'intention peu honnête de vous moquer de moi ?
— Sceptique ! répliqua-t-il sans s'émouvoir de ma boutade. Il te faut des preuves, je t'en donnerai. Écoute : le rosier qui a fourni les fleurs dont je suis la plus pure essence descend d'une famille illustre dont l'origine remonte à cinq ou six mille ans. Connais-tu beaucoup de titres de noblesse qui datent de si loin? Il y avait alors dans une des plus tièdes et des plus magnifiques vallées de la Perse un jeune homme que sa beauté, sa bravoure, sa sagesse, avaient fait le chef redouté de toutes les tribus qui occupaient le territoire actuel de la province d'Ispahan. Il s'appelait Saïd, il était le fils d'un berger, et à vingt-cinq ans sa réputation s'étendait déjà dans toute l'Asie méridionale ; il commandait à des populations nombreuses et intrépides qui lui obéissaient avec enthousiasme.
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* Uii jour^ Saïd, à la tête de ses tribus gnerriètes, alla attaquer Abôu-Mirza, un de ses plus puissants ToisinSé Ce fut une horrible et sanglante in^éew Saïd fit des prodiges, mais heut'eusemeht ou malhetireuseitient pour lui, — tu déôideraà cela tout à l'heure, — au moment où la victoire allait lui rester, il fut fait prisonnier. On se disposait aie tuer, comiiie c'était l'usage, quand le prince Abou- Mirzay sans doute pour savourer plus longtemps le plaisir de la vengeance, ordonna qu'on laissât la vie sauve à l'intrépide captif. Sâïd fut réduit en esclavage^
^-^ Sérié vois pas ce qu'il pouvait y avoir là d'heuteux potir lui, fis-je aussitôt.-^ Patience! répondit le flacon. Saïd devirït amoureux, mais amoureux fou ! Crois-tu que ce ne soit pas un bonheur pGfur tout homme que de connaître les fièvres ardentes, les voluptés, les ivresses et jus* qu'ôux tourmeiïts de l'amour? Ne m'înierrompô plus, je t'en prie, car dans l'état de faiblesse où je suis, j'ai quelque peine à recueillir et coordon-^ ner mes idées*
« Abou-Mirza avait une fille qui était la perle de l'Orient ; il n'élaît bruit dans toute l'Asie que de la beaulé merveilleuse de Saïdah, et, à vrai dire, en entreprenant contre son voisin* l'expéditiort
D'US MiACdïï to'ËSsÊfîafî m kose. i28
qui yenait d6 lui être si fatale, Sald avait en Far^ rière-pehsée de conquérir ce trésor inôppréciable«
« Rêves déçûs! espérances trompées! Sa!d^ le grand Said ïi'était plus qvUixn vil êsclatel ! Le pllnce AbdU-Min^a fit comparaître detaftt lui sofl glorieux • vaincu ; il avait à ses côtés sa fille, plus belle que jamais. Efl voyant Saïdah, le jeune guerrier cpii, jusque-là, n'avait été sensible qu'aux émotions des combats et au charme des faciles plaisirs, éprouva un trouble profond, une sensation incon-^ nue. la glace de son cœur venait de se fondre; il aimait.
« Saïdah, de son éôté, ne put voir sans pitié ce beau jeune homme, hier eficofé si puissant, aujourd'hui hmnilîé, mais fier dans sa défaite. Elle était trop femme pour ne pas s'aperce?voir de l'ef* tet que sa beauté venait de produire. Aussi, quand AboU-Itfirza signifia sévèrement à Saïd les rudes conditions d'existence auxquelles il allait être soumis, un tendre regard de la jeune fille adoucit pour lui toutes ces rigueurs. D sortit, rayonnant de joie et d'espoir.
« Le soir venu , une tieîlle esclavoy attachée au service de Saïdah, vint trouver le jeune homme et rentratna derrière un bosquet de myrtes et de lentis-
ques Gapricieusement éclairés par la lune. C'était Saïdah elle-même qui l'y attendait. « Saïd, lui •« dit-elle, Dieu vous éprouve; mais c'estdansTad- « versité que se révèlent les grands cœurs. Soyez •c patient et courageux ; je vous aime ! » Saïd voulut répondre, déjà la jeune fille et la vieille avaient disparu.
« La tradition se tait sur la suite de cette aventure. Saïd et Saïdah ne se rencontrèrent-ils plus le soir, sous les rayons de la lune et souç les berceaux en fleurs? Je Tignore, et, quoi qu'il en soit, mon indulgence les absout. Mais ce que je sais bien, c'est que pour plaire à la jeune fille, pour satisfaire tous ses goûts, tous ses caprices, Saïd ennoblit les travaux serviles auxquels il était condamné. Saïdah aimait la nature, les fleurs, les parfums ; le héros devenu agriculteur, découvrit l'art de greffer, et le premier il fit éclore sur le rosier sauvage la rose éclatante qui est une des gloires de l'Orient.
« Il offrit humblement cette fleur merveilleuse à Saïdah. Plus tard, ce fut lui qui, par ses travaux intelligents, dota notre planète, encore informe, des fruits succulents que l'homme ignorait encore et qui font le charme de nos tables, ô civiUsés contemporains ! On vous dit que la pêche, l'abri-
cot, la prune, la mûre savoureuse, l'amande délicate, viennent de la Perse, et c'est la vérité ; mais ce que vous ne savez pas, c'est que pour plaire à sa belle maîtresse, Said transforma en productions exquises les fruits vénéneux que la nature avait jetés à profusion sur le globe. Savez-vous beaucoup de conquêtes comparables à celle-là?
^ Mais ce n'est rien encore ! La rose à peine obtenue, Saïdah exprima le ffegret que son éclat fût si fugitif, son parfum si éphémère. L'infatigable Saïd, que son amour exaltait et soutenait dans ces douloureuses épreuves de la captivité, redoubla d'efforts et obtint la rose que vous appelez aujourd'hui des Quatre saisons.
« Il n'était pas satisfait cependant ; il se demandait dans le silence de ses nuits, comment il pourrait éterniser ce parfum suave pour lequel Saïdah affichait hautement sa prédilection. Après bien des essais, bien des tentatives avortées, Saïd parvint à concentrer sous un petit volume l'essence de la fleur qu'il avait pour ainsi dire créée. Ce jour-là une science nouvelle fut inventée ; la chimie, qui devait plus tard enfanter tant de prodiges, eut droit de cité parmi les hommes.
« Sur l'alambic informe, sur le fourneau grossier où Saïd s'était penché haletant pour dérober à la
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rose son arôme embaumé, les alchimistes se penchèrent plus tard pour chercher la pierre philosophale et opérer la' fantastique transmutation des métaux.
« Eh bien ! àvais-je tort de te dire que je suis la source de tous les perfectionnements agricoles et de la plupart de vos procédés scientifiques actuels? Est-ce ma faute à moi si des trafiquants ignobles, de prétendus Orientaux coiffés de turbans, apocryphes, sont tenus sur vos boulevards, exploitant votre crédulité, badauds parisiens que vous êtes ! vous vendre pour essence de rose dés produits frelatés et nauséabonds? Il n'en est pas moins vrai que le premier souffle de la civilisation est éclos avec la première rose et qu'une ère nouvelle date de ma création.
« Gdmprends-tu ce qu'il a fallu de génieet d'efforts au pauvre esclave amoureux pour lutter ainsi avec la nature elle-même, surprendre ses secrets, pour métamorphoser la création du bon Dieu, pour faire de l'églantier lé roi de nos jardins et de son humble fleur la reine des fleurs ; pour faire naître aux branches des arbres sauvages, par des combinaisons habiles de greffe, d'eau et de soleil, ces fruits délicieux dont ma chaude patrie a enrichi vos climats.
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— Mais Saïdet Saïdah m'intéressent, fls-jé. Que devinrént*ils?
— L'amour, le dévouement^ les travaux de Saïd reçurent leur récompense. Vaincu par les prières de sa fiUé et aussi par la supériorité d'esprit de cet esclave qui fut un des bienfaiteurs de l'humanité, Abou-Myrza se décida enfin à accepter Saïd pour son gendre; Plus tard, Saïd réunissant sous sa domination des tribus innombrables (|ui le vénéraient comme un demi^dieu, devint le fondateur d'un des pluâ grands royaumes et de la pIUs puissante dynastie dont les traditions huniaines aient gardé le souvenir^ ^
Le flacon s'arrêta cotnme épuisé ; Sâ toix faiblissait de plus en plus. Il recueillit ses forces, puis il reprit :
^ Le plus cher de mes vœux est satisfait maintenant ; je puis mourir en paix puisque je t'ai révélé un fait historique presque inconnu et que j'ai honoré la mémoire de celui qui fut le père de ma race. Quant à moi, je^ île serftl bientôt plus qu'un bloc de matière inerte, et mon âme invisible et immortelle sera allée se retremper au foyer de l'universelle vie.
« Sur le point de finir mon existence présente, je songe aux splendeurs de ma jeunesse. Je vois encore d'ici les blanches mains; les gracieux visages, les doux sourires de femmes qui m'accueillirent au début de la vie. J'ai assisté à tous les mystères du harem ; que de tendres confidences j'ai entendues ! de combien d'élans, de soupirs, de passions, j'ai été le discret témoin ! Je suis né dans les régions que dore le soleil, en face de la mer éblouissante. Bercé sur la tige maternelle par les tièdes brises du midi, à l'ombre des grands sycomores, les vicissitudes du sort me font mourir ici, loin de ma patrie rayonnante, au pouvoir d'une vieille femme. J'accepte sans murmurer cette triste destinée! J'emporte avec moi le souvenir de mes amours!
— Comment ! de tes amours ! Tu veux dire des amours, de Saïd et de Saïdah ?
— Non ! des miennes ; quand j'étais fleur, avant que rhomme, pour extraire mon parfum, m'eût soumise au supplice du feu, j'ai eu pour époux, à la face du ciel, un jeune papillon pour lequel je conserve une immortelle tendresse et que je retrouverai certainement un jour.
c Adieu! reprit-il, après un instant de repos, n'oublie rien de ce que je t'ai dit, et que par toi
le monde sache tout ce qu'il doit à l'essence de rose et à l'amour de Saïd.... »
n avait fini à peine que je sentis le ûacon se glacer sous mes doigts. Je m'empressai de regarder le contenu; la dernière goutte venait de s'évaporer. Le flacon n'était plus qu'un cadavre.