‹ Contes industrielsChapitre 12 sur 30 · HISTOIRE D'UNE GLACE · texte numérisé non relu

HISTOIRE D'UNE GLACE

J'en suis désolé, mais l'intérêt de la vérité m'o-» blige à déclarer que la première scène de cette édifiante histoire s'ouvre modestement chez un barbier de village. Nous venions de faire une promenade pédestre dans les environs de Paris, et, avant de rentrer en ville, un de nos camarades eut la fantaisie de se faire raser, triste nécessité à laquelle la plupart des hommes ont la faiblesse de se soumettre ! Nous traversions une des plus humbles bourgades échelonnées, comme des postes

avancés, sur le bord des routes qui aboutissent à la capitale. Un plat à barbe en fer-blanc se balançait en grinçant au-dessus d'une boutique peinte en bleu. — Les perruquiers sont voués au bleu ! — Nous pénétrâmes dans la boutique ; le patient se mit entre les mains du Figaro de Feudroit, et je faisais les plus douloureuses réflexions sur ce supplice volontaire et quotidien de la barbe, lorsque je fus distrait de ma préoccupation par un gémissement plaintif.

Je promenai mes regards autour de moi : « Monsieur , me dit une voix chevrotante, ne cherchez pas si loin, c'est moi qui voudrais vous parler, vous confier mes peines. Je suis ce petit morceau de glace que vous voyez ici, incrusté dans le mur, ou plutôt je suis l'esprit qui l'anime, un véritable esprit biçn supérieur h tous ces prétendus esprits qui ne pavant parler qu'à l'aide des pieds d'une table. >

Un petit rire strident et railleur accompagna cette boutade, Jalousie de métier! pensais-je; mais j'étais si désireux de savoir ce que pouvait me révéler cet étrange personnage , que , ne voulant pas le blesser, je gardai pour moi ma réflej^ioR.

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Ce tnalheureui morceau de glace était dans un état déplorable ; il avait la forme d'un tricorne, il était ébréché et avait perdu la meilleure^ partie de son tain. Où diable les esprits vont-ils se nicher l

« Parlez avec confiance, lui dis-je, je vous écoute attentivement, et, contre mon habitude, je vous prête mes deux oreilles.

— Ce n'est pas assez que de m' écouter, monsieur, prenez des notes ; vous faites des livres, je le sais, et je désire que vous racontiez mes infortunes^ ma gloire, mes vicissitudes à vos nombreux abonnés.

« 0 révolutions! reprit-il, ce sont là de vos coups! Avoir été un des premiers chefs-d'œuvre de l'industrie nationale, avoir habité le palais des rois, avoir eu le sourire et les confidences de tout ce qui est puissant ici-bas ; le génie, l'amour, la beauté, et se voir brisé, déchiqueté, ignominieusement incrusté dans la boutique d'un barbier de village, n'est-ce pas là un beau sujet de poëme et de drame ?

* Monsieur, je suis contemporain de Colbert. Quel homme ! quel ministre ! Un jour Louis XIV admirait devant lui une glace de Venise fort belle que ce monarque vert galant destinait au boudoir

d'une de ses mattresses, je crois que c'était Mlle de Fontanges. Le roi était émerveillé ; Colbert dévora une larme de colère et d'humiliation. « Pourquoi la France, se dit-il, payerait-elle à l'étranger ce tribut? Pourquoi ne fabriquerait-elle pas, elle aussi, ces glaces dont les femmes ne savent plus se passer? »

« Sous l'inspiration du ministre, d'habiles ouvriers, des industriels intelligents, se mirent à l'œuvre, et peu de temps après, la première manufacture de glaces françaises s^éleva àTour-la- Ville, près de Cherbourg. C'était, si je ne me trompe, en 1666. Des lettres patentes du roi, enregistrées au parlement, concédèrent à M. Dunpyer un privilège exclusif pendant vingt années pour fabriquer en France des glaces de la même netteté et perfection que celles de Venise. Par ces lettres, M. Dunoyer avait la permission de s'associer telles personnes que bon lui semblerait , soit ecclésiastiques, soit nobles ou autres, sans que ces personnes pussent être censées et réputées avoir dérogé à noblesse par le fait de cette association. Cette société avait la faculté de prendre partout le royaume les matières propres à la fabrication des glaces, ou de faire venir en franchise ces matières des pays étrangers. Les produits fabriqués étaient

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exemptés de tout droit à la consommation intérieure : les ouvriers vénitiens qui auraient travaillé pendant huit ans dans les nouvelles manufactures étaient de droit naturalisés français et exempts , aussi bien que les ouvriers français, de toute taille et impositions, garde de ville, logement de gens de guerre, etc., etc.; que sais-je encore! Le gouvernement fit des avances en argent et voulut que les gens de service de la manufacture portassent la livrée royale.

« Vous voyez que Colbert faisait grandement les choses. Ce jour-là Tindustrie vénitienne fut frappée à mort. Les glaces françaises l'emportèrent bientôt en éclat, en pureté, en grandeur, sur les plus belles glaces de Venise.

« Le privilège fut renouvelé en 1683, pour trente ans. Mais jusque-là on n'avait fabriqué des glaces que par le procédé ordinaire du soufflage, c'est-àdire que l'ouvrier faisait d'abord un cylindre qu'il étendait ensuite; mais cette opération très-difQcile ne permettait pas de donner aux produits toute la perfection désirable.

« Un jour, on était alors en 1688, un homme se présenta lui-même au roi et lui dit qu'il était capable de faire un tour de force jusque-là inouï. Cet homme, c'était Abraham Thevart ; il proposa

de couler des glaces au lieu de les souffler, et il se flt fort d'obtenir ainsi, non-seulement des glaces plus pures, mais infiniment plus grandes que toutes celles admirées jusque-là. Il ne fut plus question à la cour et à la ville que de cette meryeille. Les hommes doutaient et qualifiaient The* rarl d'insensé. Les femmes, mieux inspirées par leur coquetterie, entreprh-ent une croisade en faveur du célèbre industriel, et Thevart eut enfin son privilège ; mais les lettres patentes portaient quil lui était interdit de fabriquer des glaces d'une dimension moindre de soixante ponces de haut sur quarante de large.

« Thevart établit d'abord sa manufacture à Paris; mais la main-d'œuvre, le bois, tout y était déjà fort cher, et le siège de la nouvelle industrie fut bientôt transféré dans un ancien château fort, près de la Fère, à Saint-Gobain. C'est là que j'ai reçu le jour. Ah ! monsieur, que j'étais belle alors! que de cris d'admiration saluèrent ma naissance ! que de gracieux visages me sourirent! Hais n'anticipons pas sur les événements, et pardonnez* moi si ces détails historiques ne vous ont pas amu?é ; ils étaient indispensables au récit que je veux vous faire.

« Croiriez-vous, monsieur, que..., »

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A ce moment, le barbier avait fîtii sa tâche. En route ! dirent mes compagnons* Je prétextai une indisposition ^ je les laissai partir sans moi.

« Me voici tout à vos confidences, dis-je à mon fantastique interlocuteur, qui se ooflfondit en remerdments.

— Monsieur, reprit-îl, quoique réduit à l'état d'abjection où vous me voyez, je n'en suis pas moins très-piiilosophe et assez érudit , ce que ne sont pas toujours les esprits des tables tournantes, témoin celui qui faisait Gharlemagne contemporain de Jésus-Christ. Je pourrais discuter savamment sur la question de savoir si les anciens connaissaient ou non les glaces étamées, eux qui avaient poussé si loin l'art de fabriquer le verre ; s'il est vrai que les premiers miroirs furent fabriqués à Sidon, comme on le prélend; si les Chinois ne nous ont pas précédés de quelques milliers d'années dans cette voie, comme dans tant d'autres. Mais cela m'éloignerait de mon sujet, et je veux ménager votre complaisance et votre temps. Ce que vous pouvez affirmer, c'est que les miroirs, qu'ils fussent en verre ou en surfaces de métal polies, n'ont jamais fait défaut à la coquetterie des femmes et des hommes. Voyez ce fat de Nar-

clsse : n'ayant pas de glace à sa disposition, n'imagina-t-il pas de se mirer dans Teau?

« Mais pour arriver au degré de perfection que noire industrie française a atteint aujourd'hui, que d'eJTorts, que de combinaisons le génie humain a dû faire ! Je vous ai dit que j'avais été la première belle glace coulée à Saint-Gobain par le procédé d'Abraham Thevart. Coulées ou soufflées, nous n^en sommes pas moins le plus curieux, le plus merveilleux produit de l'industrie. Les matières les plus communes, un peu de sable, un peu de soude et de chaux, voilà notre point de départ. Mais que d'habileté dans la main-d'œuvre, que de perfection dans les procédés mécaniques il a fallu déployer pour arriver au point de perfection où nous sommes I

a Ah ! monsieur, qu'il est vrai ce proverbe populaire qui dit qu'il faut souffrir pour être beau. Jamais vérité profonde n'a été exprimée sous une forme si légère. Oui, il faut souffrir, et j'ai souffert pour mon compte. J'étais à l'état de fusion dans un four dont le vieux Vulcain lui-même n'aurait pu supporter les ardeurs. Quand le moment de ma naissance fut venu, un ouvrier prit, à l'aide d'une cuvette, cette matière incandescente qui fut répandue sur une table de métal au-dessus de la-

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