‹ Contes industrielsChapitre 13 sur 30 · D'UNE GLACE · texte numérisé non relu

D'UNE GLACE

quelle étaient ajustées deux baguettes destinées à régler l'épaisseur de la glace. Un cylindre passa sur moi, j'éprouvai comme un cauchemar horrible! et lorsque par mon refroidissement successif je fus parvenue à l'élat solide, j'éprouvai un bien-^ être immense.

« Hélas ! je n'étais encore qu'au début de mes épreuves. Pour être belle, pour avoir le droit de cité sous les lambris des grands, pour mériter la confiance des femmes, il fallait souffrir encore. Pétais sortie du chaos ; dès le premier jet, on avait fait de moi une glace brute. Il fallait maintenant me polir, me civiliser, moi sans qui toute civilisation serait incomplète.

« Ce fut d'abord l'opération du dressage^ dont le souvenir douloureux me fait grincer les nerfs ; on me scella sur une table avec du plâtre ; on tae couvrit de sable très-fin, et à Taide d'une glace plus petite fixée à un moellon assez lourd, on me polit tant bien que mal. Puis vint le doucissage^ opération analogue qui consiste à remplacer le sable par de l'émeri.

« Je crus être arrivée à la fin de mes peines lorsque j'entendis la voix rude d'un contre-maître : « La voilà dre$sée*et doucie, dit-il aux ouvriers ; il « faut maintenant la polir. » On prit alors un lourd

polissoîr garni, & la partie inférieure, d'un feutre sur lequel on répandit de l'oxyde rouge de fer, et des bras vigoureux me donnèrent ce poli admirable que vous me savez. Maintenant, ce ne sont plus des bras : c'est la mécanique qui se charge de ces opérations fatigantes.

« J'étais alors une glace parfaite, mais je n*étais pas encore un miroir ; j'étais incapable de réflexion, sans jeu de mots, et dans ce temps-là les charcutiers, les marchands de nouveautés, n'étaient pas assez riches pour abriter leurs soieries et leurs saucissons derrière des glaces non étamées, comme ils le font aujourd'hui. Il fallait donc subir l'opération de rétamage, opération délicate, pour laquelle on me plaça sur une table en pierre trèsplane, très-unie et disposée de façon à pouvoir conserver son niveau ou se relever par un des côtés. Mais cette pierre dut d'abord être préparée avec soin ; on y étendit une feuille d'étain sur laquelle on versa une petite quantité de mercure ; à l'aide de tampons de flanelle, on frotta le mercure pour le combiner avec l'étain ; puis on étendit une nouvelle couche de mercure. Ce fut alors que l'on me posa soigneusement sur cette table ainsi préparée. On plaça sur ma surface supérieure des poids fort lourds, afin que ma surface inférieure

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