‹ Contes industrielsChapitre 2 sur 30 · D'UNE ROBE DE MOUSSELINE · texte numérisé non relu

D'UNE ROBE DE MOUSSELINE

entre un habit brodé qui, lui aussi, avait eu ses jours de splendeur et un chapeau de satin à plumes ébarbées qui avait sans doute fait les délices d'une merveilleuse il y a quelque vingt ans.

Nous nous intéressâmes .au sort de cette robe coquette encore, malgré sa vétusté, avec son corsage échancré, ses petits volants écourtés, ses agréments ponsifs. Cette pauvre vieille robe avait été sensible dans son jeune âge ; mes attentions parurent la toucher ; ses souvenirs s'éveillèrent en foule , et, à travers le vitrage, elle nous raconta jour par jour son histoire. La malheureuse! que de passions, que d'aventures, que d'intrigues, que de revers !

n nous a semblé que l'histoire de cette robe édentée pouvait parfaitement suppléer à toutes nos recherches, à toutes nos descriptions techniques, et que nos lecteurs, nos lectrices surtout pourraient y trouver quelque charme. Nous laisserons parler la pauvre vieille elle-même ; nous supprimerons seulement toute la partie graveleuse et galante de son récit, à laquelle un roman suffirait à peine.

« Monsieur, nous dit-elle de sa voix tremblante et cassée, j'ai été jeune et belle, brillante et en-

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viée ; j'ai figuré, telle que vous me voyez, dans la corbeille de noces de madame Tallien. — Quelle femme, monsieur! — Mais avant d'en venir là, j avais bien souffert, plus que je ne souffre maintenant de mon abjection, et mon enfance avait été rude.

n J'étais une petite graine à gousse luisante, et et je me souviens que je servais de hochet, là-bas I là-bas! bien loin, en Amérique, à de petits négrillons qui s'amusaient de moi et me faisaient bondir dans leurs jeux .

« Un jour le maître vint dans la case : c'était un homme sec, froid, impérieux, il m'aperçut et il ordonna à un esclave de m'emporter et de me mettre en terre. L'esclave s'empara de moi malgré les pleurs des petits enfants qui ne voulaient pas me quitter, et il me mit d'abord dans un sac où je me trouvai en compagnie de plusieurs milliers de mes sœurs, simples graines comme moi.

« Le lendemain, lés esclaves se réunirent sous les ordres d'un blanc armé d'un grand fouet ; chacun d'eux portant son sac de graines sur le dos, ils partirent, et sous les feux de l'ardent soleil des tropiques, ils creusèrent des sillons où nous flimes déposées. Je vous le demande, monsieur, que faire en un sillon et sous la terre, à moins que d'y gen-

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