D»UNE ROBE DE MOUSSELINE
mer? Quelques graines, animées d'un esprit anarciiique, voulurent s'obstiner, mais nous avions hâte de revoir le jour, de prendre notre part des joies de la vie, et nous nous décidâmes à percer la couche qui pesait sur nous*
« Lorsque nous arrivâmes à fleur de terre, le blanc qui commandait les esclaves poussa un cri de joie. Les voilai dit -il, et dès ce moment les esclaves ne furent plus occupés qu'à nous arroser, à arracher les herbes parasites qui nous entouraient. Grâce à ces soins infatigables , je grandis , je devins une plante assez coquette, souriant au soleil, à la nature splendide qui m'entourait, à la vie en un mot. J'étais jeune , j'étais belle et sen-^ sible; que vous dirai-je, monsieur, je fus aimée. Vous ne savez pas ce que c'est que les mystérieuses amours des plantes; leurs passions ignorées, leurs muets tressaillements. Je devins mère, et mère très-féconde. Je donnai le jour à une foule de graines qui, elles-mêmes, ne résistèrent pas à l'amoureuse ivresse, qui ouvrirent leur sein au pollen que la brise, douce messagère d'amour, leur apportait chaque matin, et, au bout de quelques mois, elles laissèrent échapper de leurs flancs des flocons soyeux ; j'avais fait du coton sans m'en douter, et j'étais devenue coton moi-même.
« Les nègres, ruisselants de sueur, épuisés de fatigue , me cueillirent assez brutalement ; ils me portèrent dans un vaste hangar, où, sous prétexte de m'épurer, on me battit avec rudesse à l'aide d'une machine destinée à me séparer du grain auquel j'étais attachée. Je n'insisterai pas sur les douleurs de cette séparation cruelle, monsieur, car elle est longue la liste de mes peines de cœurl »
En disant ces mots, la vieille robe regarda du coin de l'œil, comme si elle se fût défiée d'eux, ses voisins de droite et de gauche ; mais l'habit de préfet et le chapeau de satin rose n'ayant pas l'air d'écouter, la vieille reprit en ces termes ou à peu près :
« Quand cette première séparation tut accomplie , mon odyssée commença. On me serra dans une balle , et de quelle façon ! Ah ! monsieur, dans ma vie mondaine, j'ai été serrée de trèsprès, et notamment un soir, en revenant du bal, par un ami intime de ma belle maîtresse, mais jamais à ce point. C'est à peine si je pouvais respirer dans cet affreux ballot. Les esclaves me transportèrent au bord du fleuve le plus voisin.