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HISTOIRE ÉDIFIANTE DE LA FAMILLE SAVON

RACONTÉE PAR UN DE SES BfEBifiRES

on est à peu près sûr d'en trouver le placement avant la an de la jouniée. Hier, c'étaient les tables tournantes ou les chemins de fer; aujourd'hui, c'est la paix ou la guerre* Essayez de n'en pas parler, et vous serez bien heureux si l'on se borne à vous qualifier de crétin. — Mais je n'y entends rien, direz-vous peut-être.— Tant mieux! c'est une raison de plus pour en parler, et du ton le plus tranchant.

A l'époque où se passe cette histoh*e, c'était la question d'Orient qui était à l'ordre du jour. Nous devisions donc des destinées de l'empire ottoman, de celles de l'islamisme, etc.

« Savez-vous, dit l'un de nous, que les femmes d'Orient sont fort belles ?

— Pas mal! répondit mon voisin, qui n'a jamais perdu de vue les buttes Montmartre , pas naal ! surtout lorsqu'elles sortent du bain. » Ce mot heureux, emprunté à un voyageur célèbre, faisait partie des provisions de la journée ; il fallait absolument en trouver le débit.

Une discussion très-vive s'engagea alors sur les habitudes de propreté particulières à l'Orient et à

l'Occident, au Nord et au Midi. Les opinions les plus divergentes se produisaient au milieu d'un cliquetis de paroles étourdissant, et je songeais, à ce propos, que les honunes sont infiniment plus bavards que les femmes, lorsque soudain on heurla à la porte : Toc ! toc !

Un petit homme carré, trapu, la face veinée de blanc et de bleu, entra sans façon : *:

c Pardon, messieurs, dit-il en appuyant son poing sur sa hanche, et avec cet inimitable accent provençal qui ne manque pas de grâce parfois, lorsqu'il n'est pas excessif, ou lorsqu'on le rencontre sur la lèvre d'une personne aimée, — pardon, messieurs, je suis M. Savon, de Marseille; vous ne me remettez pas ?

— Pa^rbleu ! si, je vous reconnais, mon cher Savon! fis-je en lui tendant la main : vous venez en droite ligne du quai de Rive-Neuve, en passant parla Ganebière. Messieurs, j'ai l'honneur de vous présenter le roi des savons.

— Il ne s'agit ni de roi, ni d'empereur, répliqua le petit homme en grasseyant ses r avec majesté ; il s'agit que fêtais dans la pièce voisine , que je vous ai entendu discuter sur la propreté ; or, la propreté et moi, nous ne faisons qu'un. Je vois

bien que vous ne connaissez pas l'histoire démon illustre famille, je vais vous la dire en quatre mots. Si vous n'êtes pas contents, bagasso! c'est que vous serez bien difficiles. »

M. Savon se rengorgea, promena son regard sur l'assistance, puis il prit la parole en ces termes avec cet accent que vous savez.

« Messieurs, je pourrais vous parler pertinemment de la question d*Orient, puisque ce sont mes aïeux qui l'ont faite, je vous dirai tout à l'heure comment. Ma famille a fait mieux que la question d'Orient, elle a fait la civilisation tout entière, et ne croyez pas que je gasconne, je suis trop Marseillais pour cela ! Sans moi, vous seriez encore des sauvages, le blanchissage d'une chemise serait un objet de luxe. Nierez- vous que le linge blanc ne soit le signe le plus incontestable de la civilisation et du progrès î Je le disais dernièrement, en me promenant aux allées de Meilhatiy à un riche négociant arménien : Montremoi ton linge, je te dirai qui tu es.

« Or, la civilisation est mon œuvre, comme je suis l'œuvre du génie marseillais. Les Gaulois nos pères fabriquaient un savon grossier fait avec delà

graiçse et' du suif, et le prix de ce produit était telletnenl élevé que le peuple en ignorait Tusage. Vers le vir siècle environ, un industriel marseillais eut l'idée de fabriquer du savon à l'aide de l'huile d'olive. Il faut éftre juste pour tout le monde, cette grande révolution s'accomplit sous l'influence d'une belle et jeune femme dont l'histoire n'a pas môme su conserver le nom. A quoi donc servent les historiens I La cité phocéenne, qui était déjà la plus florissante cité de la Méditerranée, dut à cette découverte une prospérité inouïe. En peu de temps les savons de Marseille jouirent d'une réputation incontestée, et de tous les points de la France, de tous les points du monde on se précipita sur ce nouveau produit avec une sorte de fureur. Ma ville natale marchait alors à la tête de la civilisation ; la culture de l'olivier prit un développement considérable, et en peu de temps MarseUle produisit pour plus de qua-' rante millions de francs de savon par année. Les femmes surtout firent la fortune des savons marseillais. Elles comprirent que là était pour elles le germe d'une puissance irrésistible. Le savon et les habitudes de propreté qu'il introduisit parmi les populations, modifièrent les mœurs ; le génie industriel de Marseille développa en France les

goûts chevaleresques et les traditions de galanterie qui firent et font encore de notre patrie la nation la plus policée du monde.

« Avez-vous jamais recherché l'origine de cette expression proverbiale : Donner un savon à quelqu'un? Vous savez que donner un savon à quelqu'un c'est lui adresser un reproche, c'est le laver de quelque saleté morale. Dans l'origine, ce fut en donnant ou en exprimant l'intention de donner un morceau de savon à un homme, que les femmes enseignaient la propreté du corps. Recevoir un morceau de savon de la main d'une femme, c'était un sanglant affront et une leçon sévère. De l'ordre matériel, la locution est passée dans l'ordre moral et a conservé sa signification. Par ce seul fait vous pouvez juger de l'influence qu'ont exercée mes ancêtres.

«Malheureusement la prospérité de Marseille suscita de violentes jalousies. Sous prétexte de réglementer la magnifique industrie, l'industrie sociale par excellence que les Marseillais avaient créée, le pouvoir lui suscita des entraves sous lesquelles elle eût péri étouffée si elle n'eût eu en elle une vitalité immortelle. Louis XIV, qui avait la manie de toucher à tout, trouva que Marseille produisait trop. Par un édit de 1688, il prescrivit

aux fabricants de fermer leurs ateliers pendant les mois d*été, à peine de confiscation des produits fabriqués pendant cette période. Il interdit en outre aux savonniers Fusage des huiles nouvelles, et afin de paralyser la culture des graines oléagineuses, qui sont devenues aujourd'hui une source de richesses, il défendit en même temps l'addition d'une huile quelconque à l'huile d'olives. Profitant de ces dispositions stupides, nos rivaux d'Italie et surtout ceux de Savone, qui les premiers avaient livré à la consommation un produit grossier et nauséabond auquel ils donnèrent le nom de leur ville, nom que nouis avons eu la faiblesse de conserver, nos rivaux développèrent sur une plus large échelle leur fabrication, mais l'activité des industriels marseillais ne se laissa point abattre.

« Malgré les édits absurdes, en dépit de tous les obstacles, ils soutinrent la concurrence et conservèrent à leurs produits la supériorité qu'ils lui avaient imprimée.

«Plus tard, en 1754, l'édit de Louis XIV fut rapporté, mais on substitua des entraves nouvelles aux entraves anciennes. La révolution de 1789, qui ne fut autre chose qu'un savon donné par le peuple à la royauté, remplaça le régime de la réglementation inintelligente par une liberté abso-

lue. La réaction fut égale à l'action. Libre de toute cntraye, l'industrie ne sut pas se contenir ellemême, et Marseille, hélas I produisit des savons détestables contenant une énorme quantité d'eau. Il fallut en revenir au régime de la réglementation, et ce fut Napoléon qui s'en chargea ; toutefois je me plais à lui rendre cette justice qu'D sut se montrer bien plus sage et bien plus intelligent que Louis XIV. Il laissa la concurrence se développer à son aise, mais il. imagina un système excellent, d'une haute moralité, qu'il eut le tort de ne pas généraliser, .celui de la marque de fabrique. Il dit aux fabricants : < Je ne vous empêche pas de faire de mauvais savons, mais je veux que le consommateur connaisse l'origine des produits qu'on lui livre. Chacun de vous signera ses œuvres ; tout pain de savon livré à la consommation portera le nom et l'adresse du fabricant. » De ce jour, la fraude disparut : Marseille reprit sa position ; elle versa ses torrents de savon sur ses obscurs blasphémateurs.

« Le moment approchait cependant où notre industrie allait se trouver aux prises avec une difficulté inattendue qui nous aurait frappés de mort, si le génie national n'eût su en triompher. Il ne faut pas seulement de l'huile pour fabriquer le sa-

Ton, il faut de la soude. Marseille demandait à Garthagène, à Alicante, à Malaga, à Ténériffe leurs soudes naturelles. Les grandes guerres impériales interceptèrent les communications. Plus de soude!

f Pallait-il dire : Plus de savon ! Le monde allaitil retomber dans la barbarie? La civilisation allaitelle rétrograder parce qu'il plaisait aux bommes d'État de faire la guerre?

« La science vint à notre secours. Un homme dont le nom n'est pas assez connu et que nous devrions bénir chaque fois que nous mettons dû linge blanc, découvrit la soude artificielle et afiranchit la France du tribut qu'elle payait à l'étranger en échange d'un produit que l'étranger lui-même ne pouvait plus nous livrer. Cet homme, par une de ces mystérieuses combinaisons providentielles que nous attribuons sottement au hasard, cet homme prédestiné se nommait Leblanc.

«La routine se révolta d'abord, elle refusa d'employer les soudes factices, mais quand nos soudes naturelles du Languedoc furent épuisées, on eut recours à la découverte de Leblanc, et l'industrie en fît merveille. Voyez plutôt ! ajouta

M. Savon en se dandinant agréablement et en pirouettant sur lui-même.

« Je vous aï dit que mes ancêtres avaient fait la question d'Orient, et vous avez paru douter, messieurs, reprit M. Savon en prenant son air le plus sérieux. C'est pour exporter ses produits dans les échelles du Levant que Marseille obligea les rois de France à s'allier avec le Turc et à établir sa protection sur ces bords, alors si lointains, que la vapeur a rapprochés de nous. C'est à ma famille que l'industrie doit le germe d'une institution qui se généralisera un jour : la marque de fabrique déjà appliquée au journalisme. Remarquez, messieurs, cette curieuse coïncidence : le savon et les articles de journaux sont les deux seuls produits soumis à l'obligation delà signature, et cela devait être. Le journalisme est à la propreté des États ce que je suis à la propreté des particuliers.

c Mais j'ai fait mieux que cela.

« Vous avez bien souvent entendu les économistes parler de la division du travail. J'ai depuis longtemps réalisé à cet égard les théories les plus avancées. L'industrie du savon est la seule qui, pour être exercée, n'exige pas de la part de l'industriel une mise de fonds considérable affectée à la création de l'instrument de travail. Le capital

marseillais, plus intelligent et plus habile que tous les capitaux du monde, a créé l'atelier de savonnerie et mis cet atelier à la disposition de Tindustrie. Un fabricant loue pour un certain nombre de jours une usine outillée, il y fait transporter ses malières premières, ses huiles et sa soude, en quantité proportionnée au nombre de cuites qu'il veut faire. Quand l'opération est terminée, il n'a plus de charges qui le grèvent, pas de capital dont il faille payer l'intérêt. Il part et cède laplace à un autre.

« Voilà ce que j'ai fait ! MM. les Rouennais, MM. les Parisiens se sont imaginé qu'ils pourraient me détrôner, moi. Savon, natif de Marseille. Ils ont essayé bien des fois, ils recommencent encore, mais je les nargue. > Ici M. Savon appliqua son pouce sur l'extrémité de son nez et fît un de ces gestes familiers aux gamins de Paris, puis il nous salua poliment et sortit, nous laissant tous stupéfaits de cette faconde provençale dont nous avons seulement essayé de retracer quelques traits.

On venait de dîner ; les convives, nonchalamment assis et causant par petits groupes, aspiraient avec délices la senteur exquise du café. J'étais seul dans un coin, plongé dans un vaste fauteuil. Le maître de la maison, un petit vieillard chauve, aux yeux pétillants, chez lequel je dînais pour la première fois, s'approcha, poussa son fauteuil près du mien : •« Vous avez employé, me dit-il, pour raconter l'origine et les procédés des divei'ses industries, une forme puérile, qui ne vous permet

pas d'entrer dans les détails les plus indispensables et les plus intéressants. Vous mettez en scène un habit brodé, une robe de mousseline, un chapeau de satin, que sais-je 1 et vous chargez ces personnages fantastiques d'initier vos lecteurs à la connaissance des faits industriels qu'ils ignorent. Mais il arrive que ces personnages sont bien plus préoccupés de leurs propres aventures que des efforts, des vicissitudes, des luttes auxquels ils ont dû leur transformation, et il en résulte nécessairement des lacunes fâcheuses. »

J'essayai de me justifier ; je dis à mon hôte que je n'avais jamais songé à faire sous cette forme des traités de technologie industrielle ; que ma seule intention avait été d'amuser le lecteur, et, en l'amusant, d'attirer son attention sur des sujets qui, jusqu'ici, par le fait de la prédominance des débats politiques, n'avaient pas suffisamment attiré l'attention, etc.

a Je sais bien cela, répliqua le petit vieillard d'un ton narquois, mais vous autres écrivains, vous êtes ainsi faits : vous ne doutez de rien et vous croiriez plus facilement à votre infaillibilité qu'à celle du pape. Vous ne manquerez pas d*ar-

guments pour me prouver que j*ai tort et que vous ayez cent fois raison; ne discutons donc pas.

« Tenez, ajouta-t-il, vous avez dans vos mains une tasse de porcelaine de Chine ; essayez de lui faire raconter son histoire, elle ne vous dira que des niaiseries; elle vous parlera de l'industriel chinois qui Ta façonnée, du peintre qui Ta décorée, de la jeune femme qui, la première, a posé ses lèvres là où vous posez les vôtres en ce moment; elle vous racontera comme quoi elle fut embarquée sur un navire de la compagnie des Indes, transportée à Londres, où je Tai achetée; elle brodera sur ce thème toutes sortes de variations, maisrien de plus. Elle négligera les choses essentielles ; elle ne vous dira rien de cette industiîe du potier, aussi vieille que le monde, à laquelle il dut ses premiers fétiches, ses premiers dieux, qui fit éclore les premières notions de Fart et sans laquelle le sentiment religieux serait encore à l'état informe.

c Voulez-vous que je vous dise toute ma pensée . sur l'homme? C'est un gros ingrat; il jouit de toutes les conquêtes si péniblement accomplies par les générations antérieures, et il n'a jamais un cri de reconnaissance pour les hardis pionniers qui ont défriché le sol avant lui, pour les travailleurs in-

trépides, les héros inconnus qui ont assoupli la matière et préparé ses plaisirs. Il ne songe pas que chacune de ses jouissances a coûté de gigantesques efforts. »

Je fis observer au vieillard que sans doute il avait raison, que cette disposition d'esprit était regrettable, mais que chaque génération payait sa dette à celles qui Font précédée et en imposait une à celles qui la suivront en travaillant à son tour à perfectionner les procédés, à multiplier le nombre des découvertes, à poursuivre Tœuvre commencée ; qu'il s'établissait ainsi entre les générations une sorte de compte courant qui, en définitive, les acquitte l'une envers l'autre.

« 0 fatale influence des temps où nous vivons! s'écria mon interlocuteur ; voilà maintenant que vous me parlez de compte courant, de doit et avoir! Ainsi, vous vous croyez quitte envers vos , devanciers, ainsi vous croyez avoir payé la dette de l'humanité envers Bernard de Palissy, envers Josias Wedgwood et bien d'autres sans lesquels vous mangeriez encore dans des vases grossiers et poreux!

« Écoulez, monsieur!

« Nous avons un grand dédain aujourd'hui pour la poterie commune, pour la faïence, pour le grès. Déjà la. porcelaine ordinaire ne nous suffit plus, et nous demandons à la Chine et au Japon leurs produits pour satisfaire nos fantaisies et nos caprices, bien qu'au même prix nous puissions obtenir chez nous des produits plus perfectionnés. Hais nous payons au poids de l'or une chinoiserie grossière et nous marchanderons misérablement les merveilles que crée notre industrie. C'est la mode!

« Quel sujet plus intéressant à développer cependiint que celui des progrès accomplis pour le perfectionnement de la poterie commune; qui forme à peu près l'unique batterie de cuisine du pauvre! Un potier , dont vous ignorez le nom sans doute, tandis que vous rougiriez de ne pas connaître celui du premier général venu qui a gagné une bataille quelconque ; un potier, dis-je, M. Fourmy, s'appliqua, dans les commencements de ce siècle, à améliorer la batterie de cuisine du peuple, à consolider et à assainir l'émail qui la recouvre ; il s'attacha en même temps à donner pins d'élégance aux formes des vases vulgaires, ces formes que les Grecs avaient presque idéalisées.

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< Et la Taïence, si dédaignée aujourd'hui, quelle conquête 1 quel élément de civilisation! Et c'est aux Arabes que nous devons ce produit ! Ne fût-ce qu'à cause de ce souvenir, on fait bien de ne plus guerroyer contre eux en Algérie , et de leur rendre au contraire, par une bonne et intelligente administration, le service dont le monde entier est redevable à leurs aïeux.

« Les Italiens furent les premiers à s'emparer de la découverte des Arabes, et ils lui donnèrent le nom de la ville, Faenza, où fut établie la première fabrique de ce produit perfectionné. D'Italie en France il n'y avait qu'un pas. Les premières faïences françaises sortirent de Nevers ; on était alors en plein xiv« siècle. Bientôt les principales villes de France tinrent à honneur d'avoir leurs fabriques, et Bernard de Palissy, potier du roi Charles IX, eut la gloire d'élever cette fabrication à la hauteur d'un art et d'une science. Aujourd'hui encore, nous vivons des bribes de ce grand génie*

« Un Anglais, Josias Wegdwood, songea à tirer un parti avantageux des progrès que Bernard de Palissy avait réalisés, et il résolut de mettre à la portée des plus humbles fortunes les émaux que l'illustre potier de Charles IX avait découverts au

prix de sa fortune et de sa vie. Cet Anglais établit dans le Staflfordshire, il y a un siècle et demi environ, une fabrique dont les produits sont encore désignés sous le nom de fciience anglaise ou de terre de pipe. La pâte, préparée avec des terres qui ne contiennent pas d'oxyde de fer, était blanche, recouverte d'un émail cristallin ; ce fut une révolution pacifique, et, pour l'Angleterre, ce fut un triomphe et une source de richesses. Suivant l'usage antique et solennel, nous avions semé et elle récoltait. Nos voisins ont conservé cette supériorité ; leurs fabriques du Staffordshire, de Wormster, de Derby, etc., inondent le monde de leurs produits, qui représentent une somme de 70 millions de fi'ancs chaque année, et, quels que soient les efforts de nos industriels, nous sommes encore à l'arrière-garde. Nos principales fabriques de faïence fine, situées à Creil, Montereau, Choisyle-Roi, Gien, Sarreguemines, Arboras et Toulouse, font ce qu'elles peuvent; moi qui vous parle, je les ai visitées, j'ai examiné tous leurs prj^duits, et je trouve que la protection donnée à cette industrie n'a pas eu encore l'heureux effet qu'on en attendait. Cette protection est d'ailleurs inintelligente; on a prohibé les produits anglais, on a ainsi enlevé à notre industrie nationale son prin-

cipal stimulant, tandis que si ces produits eussent été seulement frappés de droits protecteurs, notre pays, qui possède toutes les terres propres à ce genre de production, rivaliserait aujourd'hui avec l'industrie anglaise.

< En revanche, nos fabriques de porcelaine ont acquis un rare degré de supériorité.

— Dieu soit loué ! fis-je en poussant un soupir et en avalant ma dernière gorgée de café, nous y voici enfin!

— Ah ! reprit mon hôte, vous vous impatientez ! Homme léger que vous êtes ! Athénien de Paris ! que ne sacrifieriez-vous pas à un bon mot ! Oui, nous y voici ! Regardez ces vases de Sèvres qui sont sur ma cheminée, regardez ces vieux Saxe ! Tout cela est bien merveilleux; mais quand je vois nos porcelaines communes pénétrer dans nos plus humbles ménages, je suis bien plus fier de notre industrie que je ne le suis en contemplant les rares chefs-d'œuvre que quelques privilégiés peuvent seuls posséder. Il y a loin du temps où un missionnaire en Chine, le P. d'Entrecolles, publiait, pour la première fois, les détails et les procédés de la fabrication chinoise. Connaître ces procédés, c'était déjà quelque chose, mais, pour fabriquer la porcelaine, il fallait une terre toute spéciale. Un jour.

le Saxon Boëticher, chimiste distingué, combinant ensemble des terres de diverses natures pour eu foire des creusets, trouva le précieux mélange auquel il reconnut les qualités essentielles de la porcelaine de Chine. Il fit aussitôt commencer des expériences dans la fabrique de Meissen, près de Dresde.

« Ces essais réussirent. Bientôt il ne fut bruit que de cette découverte ; les porcelaines de Saxe acquirent en peu d'années une réputatiou universelle. Tous les souverains de FEurope voulurent avoir leurs fabriques plus ou moins royales, plus ou moins impériales; la France ne voulut pas rester en arrière. Tous ses savants, tous ses industriels se mirent à Tœuvre; mais il nous manquait la précieuse terre connue sous le nom de kaolin. Le hasard, si toutefois on peut donner ce nom fataliste aux combinaisons mystérieuses dont la Providence se sert pour nous faire accomplir tous nos progrès, la Providence donc vint à notre secours, et notre manufacture de Sèvres put enfin fabriquer la porcelaine dure, la vraie porcelaine.

« L'industrie privée , affranchie par la révolution de 1789, s'est emparée de cette découverte, elle en a tiré un parti prodigieux, et, pour ma part, je ne me sers jamais d'un vase ou d'un plat de por-

celaine sans songer aux industriels célèbres, aux Narl, aux Chalot, aux Honoré, aux Jacob Pelit, qui, à force de travail et de recherches, ont fait de cette fabrication un des plus beaux fleurons de notre couronne industrielle,

« Vous figurez-vous ce qu'il a fallu de science, de calculs, d'études, d'essais, de sacrifices, pour en venir au point où nous en sommes, pour durcir au feu cette argile si habilement préparée, pour la couvrir de cet émail qui la préserve des atteintes du temps et lui donne l'éclat que vous voyez, pour fixer ces dorures, ces fleurs, ces dessins harmonieux? Le département de la Haute- Vienne et le Limousin fournissent le kaolin à presque toutes nos fabrique du Cher, de l'Allier, de la Nièvre, de rindre, de l'Oise, etc., et c'est à Paris que d'habiles et intelligents ouvriers décorent avec plus ou moins de goût ces produits que vous admirez à juste titre.

€ Ainsi, récapitulez : pour vous permettre de boire après le dîner cette liqueur excitante que vous aimez tant, et de la boire dans un vase de forme exquise, que d'efforts séculaires ! Les Chinois, les Arabes, les Grecs, tous les navigateurs, tous les savants, tous les industriels sont à l'œuvre. Bernard Palissy met son génie au service de

Yos jouissances; les nations luttent entre elles pour perfectionner sans relâche cette production que nous exportons sur tous les points du monde, et notamment aux États-Unis, par dizaines de millions de francs. »

Le vieillard s'arrêta pour reprendre haleine. La politesse ne me permettait pas de lui dire que je trouvais son exposition moins amusante et tout aussi incomplète que les récits de la robe de mousseline et du chapeau de satin rose. J'allais prendre congé de mon hôte. « Croyez-moi, me dit-il en me serrant la main, faites l'histoire des diverses industries sous la forme que je vous indique ; reproduisez, si vous voulez, notre conversation, je vous y autorise. »

Grand merci! mon petit vieillard sera content; mais pour compléter cette histoire très insuffisante d'une tasse à café, nous dirons, dans un prochain chapitre, celle d'un grain de café, qui a bien son charme.

Rien qu'à prononcer ces deux mots : Denrées colonielesy ne vous semble-t-il pas voir cet étrange caphamaûm qui s'appelle la boutique d'un épicier et sentir les émanations confuses qui s'échappent de cet antre commercial? Aussi avons-nous longtemps hésité à écrire, puis à effacer en tête de ce chapitre ces deux mots prosaïques; mais rassurezvousl le prosaïsme n'est qu'à la surface, la poésie est au fond. Non que nous prétendions qu'en grattant l'épicier on trouverait le poëlè ; à Dieu ne plaise

que nous fassions cette injure au poète el à Tépicier! Mais nous pensons, et nous serons peut-être assez heureux pour le prouver, que le récit des efforts prodigieux, des luttes séculaires, des combinaisons hardies à l'aide desquels l'épicier a pu successivement étaler dans sa boutique les productions du nouveau monde, que ce récit, disonsnous, a tout le charme et tout l'intérêt qui s'attachent aux conceptions les plus romanesques. Ce récit est, à vrai dire, un des grands poèmes de l'humanité ; U est inutile d'ajouter que nous n'avons pas la prétention de l'écrire. Notre ambition plus modeste se borne à recueillir des notes et à préparer les éléments de cette magnifique épopée du travail humain.

C'est une erreur, — et une erreur généralement accréditée,— -de croire que la poésie laisse restreindre son cadre dans la peinture et le jeu des passions, dans les ivresses ou les douleurs de l'amour, dans ^ les contemplations du spectacle de la nature, de l'azur des deux, des mobiles aspects de l'Océan, des bois harmonieux, des fleurs embaumées, des vertes prairies et des ruisseaux murmurants. La poésie est infinie comme Dieu; elle peut colorer des plus vives nuances du prisme les choses les plus vulgaires en" apparence. On a fait de l'épicier

le type du prosaïsme, et l'on a eu tort. L'épicier est un observateur sagace, un profond philosophe qui sait gagner de l'argent, et qui pour en gagner déploie plus d'activité, plus d'intelligence, plus de souplesse, plus de persévérance qu'on n'en a mis, depuis plus de cent ans, à gouverner les Espagnes, comme a dit Figaro le barbier.

Entrez dans ce magasin nauséabond, parcourez de l'œil les milliers de produits disparates qui y sont entassés pêle-mêle : ici, le cornet de poivre côtoyant le pain de sucre; là, le café fraternisant avec la bougie; plus loin, tous les produits des tropiques vivant en bonne intelligence avec le miel de Narbonne; là-haut, des chapelets de jambons et des bouquets d'herbes aromatiques; làbas, le riz et les pruneaux, ces frères ennemis, dormant tranquillement côte à côte dans leurs barils respectifs; que sais-je encore! Le thé et le lard, le chocolat et le fromage, la pommade et la menue quincaillerie, l'eau-de-vie et l'eau de Javelle, la chandelle et les confitures, les produiU les plus disparates se heurtant, se croisant dans ce pandœmonium encyclopédique! Regardez tout cela, demandez-vous par quel prodige ces marchandises sont venues, de tous les coins du monde, se grouper dans cet étroit espace pour y être à la

disposition facile et quotidienne de tous les con* sommateurs grands et petits, et vous arriverez à cette conclusion, qu'il n'est peut-être pas un fait humain plus vaste et plus digne que celuî-là de fixer l'attention du penseur.

L'homme vivait dans sa hutte, avec sa femelle et ses petits, adorant des fétiches, vivant du pro* duit de la chasse ou de la pèche. Cette famille rudimentaire s'associe à d'autres familles et forme la tribu; les tribus s'unissent et forment la cité; les cités se rapprochent parle lien sacré du travail et de l'échange. Dès ce jour, l'homme a une patrie, la nation existe, l'idée de Dieu se développe et se perfectionne. Mais qu'il y a loin de là encore à la boutique de l'épicier moderne l

Pour que cette boutique existe, pour que cette page de vile prose se déploie, il faut que la bous^ sole soit découverte, il faut que le génie de Colomb révèle un monde nouveau ; il faut que la cognée dû bûcheron arrache aux forêts majestueuses les flancs et les mâts du navire, dont la science doit déterminer les proportions ; il faut que l'agriculteur récolte le lin et que le tisserand attache aux mâts de larges voiles; il faut que l'homme prenne possession de FOcéan, œuvre gigantesque qu'Homère aurait chantée; qu'il aille s'unir aux peu-

plades lointaines, et acheter les produits d'une terre luxuriante; il faut que d'innombrables générations succombent à la peine et lèguent aux génératioifê suivantes le soin d'achever l'immortelle conquête. Si la poésie n'est pas dans le spectacle de cette lutte de Titans, où donc est-elle?

Il ne faut pas cramdre d'avouer ses torts, c'est le meilleur moyen de les expier. Disons donc en toute humUité que nous avons longtemps partagé le préjugé vulgaire contre lequel nous nous élevons aujourd'hui de toute notre énergie. Nous étions, nous aussi, sur notre chemin de Damas, et, -— tant il est vrai que Dieu se sert des plus mystérieux moyens pour produire les plus grands effets, — c'est un pauvre petit grain de café qui a opéré notre conversion.

U était sur le seuil de la porte, dans un petit baril, confondu avec des milliers d'autres grains. Nous passions insoucieux devant la boutique de l'épicier, quand l'arôme exquis du café torréfié vint doucement caresser notre odorat. Cet arôme à lui seul n'est-il pas déjà tout un poème? Nous jetâmes un regard sur ces grains tout frissonnants encore du supplice auquel l'action du feu les avait soumis. Parmi eux il en était un qui se distinguait entre tous 1^ autres par la bizarrerie de sa forme

et sa couleur dorée tranchant sur les tons bnms qui l'entouraient. Il attira notre attention, et il s'aperçut bien vite de l'intérêt qu'il nous inspirait. Gomment un grain de café ne serait-il pas intelligent, lui à qui la nature a donné de si intimes afdnités avec le cerveau humain?

n nous sembla tout à coup que cette petite graine s'animait :

« Monsieur, nous dit-elle de cette vbix fêlée que les contes d'enfants attribuent aux petites fées et aux bons génies, vous paraissez vous apitoyer sur mon sort ; mais je ne suis point à plaindre, sachez-le bien ! Je viens, il est vrai, de traverser des épreuves terribles, je sais qu'il m'en reste de plus dures encore à subir. Je serai broyé entre les dents d'acier d'un moulin ; je serai précipité dans un vase d'eau bouillante; puis, quand j'aurai donné mon âme, mon parfum, on me rejettera sous un autre nom parmi les choses immondes. Mais que m'importe! j'aurai été utile, j'aurai éveillé de sa torpeur quelque grande pensée peutêtre qui, sans moi, eût été somnolente pendant des siècles. J'aurai été mis en contact avec le plus pur rayon, l'intelligence humaine I j'aurai vécu un instant de sa vie! Essayez de trouver parmi lespro-

ductions infinies du règne végétal une seule qui puisse rendre un pareil témoignage !

— Mille pardons, fis-je, un peu étourdi de ce début héroïque, je ne mettais pas en doule vos vertus, dont j'ai si souvent apprécié Tinfluence, mais il me semble....

— Monsieur, interrompit le grain avec une verve et un aplomb qui m*étonnèrent, je reconnais bien là l'ingratitude des hommes! Vous estimez, vous appréciez les mérites du café, et vous ne faites que votre devoir; vous avez triomphé de vos nerfs, subi de longues insomnies pour vous habituer à l'excitation salutaire du café, et vous avez eu raison; mais avez- vous raconté ^ux hommes ma longue odyssée? savez- vous seulement le poème de mes pérégrinations? »

Ma surprise était au comble. Le grain de café reprit avec vivacité :

« J'appartiens à la race aristocratique des caféiers; je suis né à Moka, dans le coin de terre où Bieu a déposé les puissances aromates les plus subtiles et les plus exquises; aussi les hommes lui ont-ils donné son vrai nom : l' Arabie-Heureuse. Je suis ici confondu parmi les plébéiens nés à la

Martinique, à Bourbon, à Java, à ManUle, un peu partout; mais ce voisinage n*a rien qui m'offense : je connais ma supériorité, et cela me suffit. Pendant mon enfance, quand je m'épanouissais en jQeur odorante sur la tige maternelle, un de mes aïeux aimait à me raconter les choses des temps passés, les gloires et les splendeurs de notre illustre famille. 0 mes belles nuits étoilées! ô mon ciel rayonnant I où donc êtes-vous? »

Il poussa un soupir profond; puis, séchant ftirtivement une larme comme s'il eût eu honte de son émotion, il reprit :

« On S'imagine que l'usage de notre précieuse fève ne remonte qu'à la fin du xv siècle; cela est vrai pour vous autres Européens ; mais, pour les peuples dp l'Afrique et de la Perse, cet usage remonte dans la nuit des temps. Seulement les fins gourmets qui usaient de la liqueur divine et qui appartenaient aux races royales ou sacerdotales se gardèrent bien de divulguer leursecrel.il n*y avait que des moines capables de le découvrir, el ce fiit ce qui arriva.

« Le supérieur d'un de ces nombreux monastères qui s'établirent en Orient à la suite du grand mou>

vcment des croisades, s'apercevait que ses religieux s'assoupissaient assez régulièrement, sous prétexte de méditation, pendant les offices nocturnes. Il avait vainement eu recours à tous les moyens connus pour réveiller le zèle pieux de la communauté, lorsqu'un jour son attention fut vivement attirée par un spectacle très-curieux. Un troupeau de boucs venait de brouter des caféiers sauvages qui croissaient en grand nombre autour du monastère, et le révérend père remarqua que ces boucs se livraient à des accès de gaieté folle et à des récréations scandaleuses. Il observa ce fait pendant plusieurs jours, et il fit cette réflexion fort natu* relie que si la graine du café mettait les boucs en un tel émoi, elle pouvait bien produire aussi quelque effet sur des solitaires et les empêcher de dormir.

« Le saint homme recueillit des graines et fit courageusement sur lui-même l'expérience. Il commença par mâcher des grains de café crus et les trouva détestables, puis il les fit cuire et obtint une infusion qu'il trouva délicieuse et qui le mit en liesse. Il remercia Dieu de cette découverte, et fit prendre du café à tous les frères. Dès lors, on chanta l'office à pleine voix pendant la nuit.

« n existait tout près du monastère chrétien un

couvent de derviches ; ceux-ci reniarquèrenl le changement qui se produisait chez leurs voisins et voulurent en pénétrerla cause. Le café rendait les moines si gais et si causeurs, qu'ils racontèrent innocemment la merveille; les derviches en firent leur profit, et bientôt l'usage du café, gagnant de proche en proche, comme une traînée de poudre, se répandit dans tout TOrient et delà dans les (contrées européennes.

« Ce fut là, soyez-en convaincu, une des plus grandes révolutions sociales qui aient été accomplies dans le monde. Si, à partir du xvi* siècle, l'esprit hmnain s'est élevé à de si grandes hauteurs, si vous avez eu tant de penseurs, tant de grands écrivains, tant de poètes, tant de philosophes ; si vous avez progressé dans toutes les directions, c'est à notre famille, c'est à ces humbles graines que vous le devez.

« Savez-vous que le principe de l'autorité absolue, dont j'entends beaucoup parler depuis que je suis arrivé en France, n'a pas de plus grand ennemi que le café? Savez-vous que nous-mêmes, grains de moka, malgré la noblesse de notre race, nous sommes démocrates de père en fils ? C'est pour cela que je ne me plains pas d'être confondu ici avec les familles les plus obscures. Je ris encore

quand je songe à l'émeute que mon trisaïeul occasionna à Gonstantinople....

— Gomment ! dis-je avec surprise» une émeute à Gonstantinople î

— Ouï, monsieur, une émeute à Gonstantinople, et voici comment. C'était sous Amurat III; on venait d'ouvrir les premiers établissements, désignés sous le nom de caféSy et la population se précipitait avec un tel empressementdans ces petitesboutiques, (fu'elle négligeait ses devoirs religieux. Le muphti se plaignit au sultan, et Amurat ordonna la fer« meture de ces lieux de réunion. Mon trisaïeul se dévoua ; il pénétra dans le sérail, se fit courageusement broyer et infuser sous les yeux du sultan. La sultane favorite présenta l'infusion au souverain, qui fut séduit, enivré et se relâcha de sa sévérité. Remarquez, monsieur, qu'au seuil de toute révolution, vous trouvez une femme, une Eve, qui a le courage de cueillir le fruit de l'arbre de science et de le faire goûter à l'homme !

« Mais le muphti est le type de l'entêtement. Celui-ci ne se tint pas pour battu. Le café fut de nouveau supprimé par leçrand vizir Koproli, sous la minorité de Mahomet IV ; mais le peuple s'insurgea, «t l'autorité dut céder devant l'insurrection menaçante. Au commencement du xiv* siècle,

Tan 930 de l'hégire, Abd-AUah-Ihrahim, cheick de la loi, monta en chaire dans une mosquée et fit une violente sortie contre le café. Ceci se passait au Caire. La population était divisée en deux partis : les cafiers et les anticaflers. On en vint aux mains ; le sang coula. Il y avait dans ce temps-là au Caire un gouverneur dont l'histoire n'a pas con^ serve le nom ^t qui est sans contredit un des plus grands hommes d'État qui aient jamais gouv^né les peuples. Instruit des désordres dont sa bonne ville du Caire était le théâtre, il assembla les docteurs de la loi et les principaux chefs du parti des anticafiers ; il ne leur fit pas de discours, il frappa trois fois dans ses mains. A ce signal, des es* claves parurent chargés de plateaux et présen^ tèrent à chacun des membres de la réunion une tasse de café du plus pur moks^. Quaud les tasses furent vides, ce graçid homme leva la séance , et dès ce jour la tranquiUité n'a pas été troublée au Caire pour cause de café.

„ « Des troubles de môme nature éclatèrent à Londres, lors de l'importation du café. Charles JI voulut faire ce qu'avait fait Amurat à Constantinopie; mais en Angleterre comme enTurquie, l'autorité fut contrainte de capituler devant l'esprit-révolutionnaire qui s'exhale de nos gousses embaumées.

Votre grand roi Louis XIV essaya de tourner la difficulté, n'osant, malgré sa toute-puissance, l'aborder de front. Il fit du commerce du café, par l'édit du 31 août 1723, un monopole qu'il abandonna à la compagnie des Indes, à la condition qu'elle le vendrait cinq francs la livre ; mais la compagnie eut le triste sort que vous savez, et les plus grandes dames de France, devançant les philosophes et les encyclopédistes, donnèrent le signal de la révolte. Elles s'arrêtaient en grand équipage devant les cafés et se faisaient apporter leur tasse, comme elles font aujourd'hui pour les glaces et les sorbets. — Mais qu'est-ce que tout cela auprès de mes souvenirs personnels? Écoutez! »

Quand je vis qu'il allait aborder sa propre histoire, je pris la fuite ; je retournai le lendemain devant la boutique de l'épicier pour faire causer cet étrange personnage, mais malgré l'antiquité de sa race, il avait servi le matin même à faire déjeuner mon concierge.

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