IMPRESSIONS DE VOYAGE D'UN PAIN DE SUCRE
mPBESSIÔNS DÉ VOYAGE D'UN PAIN DE SUCRE.
On frappa à ma porto. C'était un ancien camarade ^e collège que je n'avais m depuis long* temps, n portait à sa boutonnière un ruban bariolé; ses yeux pétillaient derrière le verre de ses lunettes. « J'ai lu, me dit-il, les Mémoires de votre grain de café, et je viens à votre aide, car en vérité, mon ami, vous êtes ignorant comme une carpe. Vous n'avez même pas dit quelle était l'analyse chiniique du café. Je crains qu'en parlant du sucre, vous ne disiez des énormités, et je vais, en bon
camarade, vous éclairer et faire votre éducation. »
Je savais que je me trouvais en présence d'un gavant distingué, membre de plusieurs académies, et je prêtai une oreille attentive.
« Le sucre, me dit-il, — du mot latin saccha^ rum^ — est une substance entièrement composée d'oxygène, de carbone et d'hydrogène. C'est ce que nous appelons un oxyde végétal. Je vous fais grâce des proportions telles qu'elles ont été déterminées' par Gay-Lussac, Thénard et Berzélius. Nous distinguons le sucre en deux espèces : cristallisable et incristallisable. Ne nous occupons que de la première, puisqu'elle est la seule qui intéresse le commerce. Le raffinage n'a d'autre objet que celui de confondre les cristaux et d'en empêcher la configuration régulière ; sans cela le sucre serait transparent et d'une teinte légèrement ambrée. Les cristaux saccharins ofTrent la forme d'un prisme tétraèdre, ayant pour base un rhombe dont la longueur est à la largeur comme 10 est à 7, et dont la hauteur moyenne est proportionnelle entre la longueur et la largeur de la base. Fahrenlicit prétend que sa pesanteur spécifique est alors
de 1,6065, mais Hassenfratz affirme qu'elle est seulement de 1,4045. Dissous dans Talcool, le sucre possède la propriété de se combiner avec la chaux, les autres alcalis et presque tous les oxydes. Quant à la canne à sucré (saccharum o/licina' rum)^ c'est une plante de la classe triandrie-dygénie, dont les feuilles sont engainantes à la base, munies d'une nervure médiale longitudinale, glabres sur les bords... »
J'ouvrais de grands yeux, des perles de sueur ruisselaient déjà sur mon front ; je faisais, pour comprendre ce langage, d'inutiles efforts, quand un éclat de rire retentit dans la pièce voisine. J'y courus, et, à ma grande surprise, je vis un pain de sucre que Ja cuisinière avait apporté la veille, pour faire des confitures probablement ; le pain de sucre se tordait les côtes, tant il avait peine à retenir répanouissement de sa gaieté. Je l'engageai à se modérer et à être plus convenable, ne fût-ce que par respect pour mon hôte.
« Mais, monsieur, me dit-il avec un léger accent créole, comment voulez^vous que je ne sois pas pris d'un fou-rire en entendant ce galimatias scientifique ! Quel intérêt peut-il y avoir pour vos
lecteurs, — car je n'ignore pas que je suis ici chez un homme de lettres — à savoir que je suis un oxyde végétal composé d'oxygètie, de carbone et d'hydrogène, que mes cristaux offrent la forme d'un prisme tétraèdre ayant pour base un rhombelf Que feraient à vos lecteurs l'opinion de Fahrenheit ou celle d'Hassenfratz sur la pesanteur spécifique de ces cristaux, et autres billevesées que les sa* vants imaginent pour se donaer une contenance dans le monde ? »
Les lunettes de mon ami l'académicien tressaillirent ; il prit son chapeau et sortit en fUlminant* Je voulus l'accompagner^ mais le pain de sucre me retint.
M Laissez-le partir, dit-il ; j'ai à vous raconter des choses bien autrement intéressantes que toutes celles dont ce savant eàt pu vous entretenir, le malheureux ! Parler de carbone et d'oxygène en présence des splendeurs de la nature tropicale, des conditions économiques et sociales dans lesquelles je suis né, c'est par trop fort !
« J'ai eu pour mère une des cannes célèbres que Bougainville apporta d'Olahiti, la terre merveilleuse ! Vous ne pouvez vous faire une idée de
la grâce et de la coquetterie de ces roseaux paternels, balançant leurs feuilles élégantes sous la brise embaumée, devisant de leurs amours pendant les nuits splendides de ces climats bénis du ciel. Mon enfance insouciante et heureuse s'écoula dans l'habitation d'un riche planteur des Antilles ; è cause de la noblesse de ma race, je fus cultivé avec soin par de pauvres esclaves dont je sais les douleurs beaucoup mieux que Fauteur de VOncle Totn. Je recevais avec ivresse les baisers de notre ardent soleil ; je grandis, bientôt mes feuilles inférieures toçûbèrent, ma tige prit une belle teinte dorée: j'étais arrivé à maturité.
« Les esclaves vinrent, hélas! ils nous moissonnèrent sans pitié, je fus lié à une multitude de mes compagnons d'infortune, on me chargea sur un cabrouei traîné par des bœufs , et je fus déposé dans le parc à cannes, où j'attendis la cruelle épreuve du moulin.
« Un nègre s'empara de moi et me plaça entre deux cylindres qui me pressèrent dans une formidable étreinte, et mes larmes, mes douces larmes roulèrent dans un bassin revêtu de plomb. Ma vie s'échappa avec elles, et depuis lors elle a subi tant de transformations que je crois rôver quand je considère ma forme actuelle.
< J'appris, par les nègres qui me manipulaient, que j'avais cessé d'être un frêle roseau. J'étais un suc précieux, et je m'appelais vesau. On me plaça dans une grande chaudière où je fus soumis à l'action violente du feu. On me fit passer successivement ainsi dans cinq chaudières, et sous prétexte de m'épurer, on me mêla à une certaine quantité de chaux, de sang de bœuf et de noir animal. Quand ces douloureux pèlerinages furent accomplis, on ne m'appela plus vesou^ le commandeur m'apprit que j'étais élevé à la dignité de sirop. En cette qualité, je fus placé dans un rafraîchissoir, puis dans un coffre de dix pieds de long sur six de large et un de profondeur, auquel les esclaves donnent le nom de bac, et le mystérieux travail de la cristallisation commença à s'opérer.
« Je me réjouis, car je croyais être au terme de mes vicissitudes. Je ne tardai pas à être cruellement détrompé. J'avais encore en moi des parties impures dont il fallait absolument que je fusse débarrassé, et vous ne vous doutez guère, heureux civilisés que vous êtes! des soins minutieux que l'on prend pour flatter vos goûts.
c Je fus conduit à la purgerie, vaste bâtiment
divisé eu deux parties, dont Tune est souterraine, Tautre au niveau du sol, et séparées entre elles par un plancher à claire-voie. Le baril qui me contenait et qui était percé de trous fut placé sur cette claire-voie, et je restai dans cette position pendant près de trois semaines. La partie impure, celle qui n'est pas susceptible de se cristalliser, la mélasse, puisqu'il faut l'appeler par son nom, s'échappe lentement et ruisselle dans la partie inférieure de la purgerie. Pauvre mélasse! c'était encore une partie de moi-même de laquelle je venais 'de me séparer. J'ai su depuis qu'elle avait servi à faire du rhum. »
Ici, mon pain de sucre, que j'avais écoiité avec un vif intérêt, prit un petit air narquois.
« Vous voyez bien, me dit-il en se dandinant sur ses hanches, que l'homme, avec sa toutepuissance sur la matière inerte, n'est encore qu'un grand enfant, car il ne comprend rien aux enseignements que la matière elle-même lui donne. L'homme aussi a sa mélasse dont il cherche à se débarrasser : ce sont ses passions, et quel bon rhum il pourrait faire avec cela!
— Monsieur le pain de sucre, répUquai-je avec
colère, vous êtes un impertinent, et je vous soupçonne infesté de doctrines dangereuses. Apprenez que vous êtes en France^ dans un pays où la religion est honorée, l'autorité respectée, la famille protégée. Gardez-vous donc de préconiser les passions subversives, ou sinon je vous livre au bras séculier de M. le sergent de ville que je vois làbas. Absteneznvous de toute réflexion et poursuivez votre récit, je vous en prie; vous en étiez à la purgerle et à la mélasse. »
Le pain de sucre se tint pour averti et reprit en ces termes :
« De vigoureux esclaves m'arrachèrent à la purgerie et me placèrent dans une forme où je subis l'opération du terrage, c'est-à-dire qu'on me plaça la pointe en bas, la base en l'air, puis on fit filtrer, à travers toutes mes parcelles, de l'eau pure destinée à repousser le sirop dont j'étais encore saturé et qui embarrassait mes cristaux. Puis vint le clairçage, opération analogue qui, cette fois, est faite avec de l'eau saturée de sucre.
a Cela fait, je fus entassé avec peu de ménagement dans un baril, expédié au port le plus voisin et chargé à bord d'un beau trois-mâts, doublé
et chevillé en cuivre. Quelle traversée, quel voyage, monsieur ! Après avoir essuyé vingt tempêtes qui mirent en péril la vie de Téquipage, la fortune de Tarmateur, celle des expéditeurs, nous arrivâmes au Havre, d'où le chemin de fer me transporta rapidement à Paris. J'espérais enfin trouver ici quelque repos; mais quelle fut ma douleur' lorsqu'on me dit que je n'étais encore qu'un sucre brut, indigne d'être présenté à qui que ce soit, et qu'à une société raffinée il fallait des sucres qui ne le fussent pas moins 1
. c On me conduisit dans une magnifique usine où la vapeur faisait mouvoir d'innombrables rouages et je sortis de mes longs tourments dans Télat de blancheur immaculée où vous me voyez. Le sucre a cela de commun avec l'homme, qu'il s'épure par la souffrance ! Ainsi, pour vous donner le plaisir peu coûteux de sucrer quelques-uns de vos aliments^ il a fallu que le monde entier se mit à l'œuvre, que les deux continents se rapprochassent, que l'esclave gémît sous le fouet, que l'Océan fût sillonné par d'intrépides navigateurs.
« Je sais bien que vous allez me parler de la betterave, dont on a prétendu que j'étais l'ennemi irréconciliable. Non, la betterave est mon amie, ma sœur cadette, et je suis plein de sympathie
pour elle. Ce sont les planteurs des Antilles qui sont les ennemis de vos planteurs de betterave ; ils se font entre eux une guerre absurde, comme s'il n'y avait pas place pour tout le monde au soleil du bon Dieu. Tant que le sucre ne sera pas aussi abondant et à aussi bon marché que le sel, il est bien évident que toute production de sucre sera la bienvenue. Mais je serai toujours le roi des sucres, voyez-vous, parce que ma tige maternelle s'est élevée vers le soleil, s'est enivrée de ses rayons, tandis que la betterave cherche ses sucs dans les sombres profondeurs du sol septentrional. Je suis l'aigle; le sucre de betterave, c'est la taupe.
« Mais ce n'est pas de celte supériorité que je suis fier ; ce qui m'enorgueillit, ce qui me fait oublier tous mes maux passés, c'est de me trouver ici chez un pauvre diable d'écrivain, tandis que Louis XIY, disposant de toutes les ressources de la France, n'aurait pu, pour aucun prix, me posséder à l'état de pureté, de blancheur et de cristallisation où je suis parvenu. LucuUus aurait payé un grain de sucre un million de sesterces qu'il ne l'aurait pas eu. Songez donc que les Vénitiens n'inventèrent le procédé du raffinage, et quel raffinage ! que vers la fin du xv« siècle.
« Vous allez rire, peut-être» mais je vous le dis en toute sincérité, : je suis le symbole de la civilisation. Si vous voulez juger sûrement un peuple, demandez-lui ce qu'il mange de sucre. Je suis pour le moins aussi nécessaire que le sel à Téconomie du corps humain, et les médecins les plus expérimentés affirment que l'homme, pour se développer d'une façon normale, devrait consommer au moins une Uvre de sucre par semaine, soit 26 kilogrammes par an, ce qui ferait pour laFrance seulement une consommation annuelle d'un milliard de kilogrammes. Or, la production tout entière des colonies anglaises, françaises, hollandaises, danoises , celle du Brésil, de Cuba, de Porto- Ricco, de la Louisiane, celle du Bengale, de Manille, de Java, de la Chine, etc., etc., en y ajoutant même la production européenne, atteignent à peine ce chiffre. Ne vantez donc pas si haut, monsieur, l'état avancé de votre civilisation ; vous consommez trop peu de sucre encore, et vous avez dans vos campagnes des millions de pauvres familles pour lesquelles le sucre constitue un luxe inaccessible. »
U n'est pas agréable de s'entendre dire à bout portant des vérités de cette nature. J'avais deux
moyens de réduire au silence cet énergumène ; la raison ou la force. La raison était en sa faveur et il tf y avait pas moyen de discuter ; j'eus donc recours à la force, ce suprèmte argument de ceux qui ont tort. J'appelai la cuisinière : « Réduisezmoi ce gaillard-là au silence, lui dis-je ; flûtes-en des marmelades! » Si après de tels exemples, l'autorité n'est pas respectée, c'est qu'il y faut re^ noncer.
QjC^OrP
MONSIEUR GHOGOUT
ET
ET
Nous sortions du spectacle ; il était une heure do matin, et Paris commençait à s'assoupir. Les magasins étaient fermés, les passants attardés regagnaient d'un pas rapide leur demeure; les fiacres s'enfuyaient, pareils à des ombres épouvantées. Seuls, les chiffonniers et les autres industriels nocturnes régnaient en maîtres sur le pavé de la bonne ville.
Soudain, un bruit étrange attira notre attention ; des voix qui semblaient n'avoir rien d'humain,
criardes comme des crécelles, formaient une sorte de concert diabolique : on eût dit une réunion de sorciers et de sorcières en plein sabbat. Parfois, le tumulte s'apaisait, et alors on entendait comme un dialogue entre deux interlocuteurs tout à coup interrompus par des applaudissements ou des sifflets. Nous allions nous éloigner en hâte , pensant que nous étions peut-être. à deux pas d'un conciliabule politique, quand nous entendîmes très - distinctement un nom qui frappa notre attention : inym oou» ftrjrêtàmes. Le bruit des voix nous arrivait à travers les volets d'un magasin ; nous regardâmes renseigne à la lueur du bec de gaz, «t nov% l<lim€;3 Q^t^e i^serip^w qui n'avait rien d'incendiaire : Au port de Marseille y Cornvnerce d'épiceries en gros et en détail.
Une çonspiratioa (fena \me bou^iq\i^ d'épicier était cbpse. inopïife. A tr^^vws Je^ plancher n^l ioi^tes de la fermeture, wtre oU p«t plwger dans ^i^térie^r du magasin;» et nous coutemplâmes le spectacle le plus çxtr^w^inaire qui eût jamais frappé des regards hunsïains. Pendant que l'épiçieir (formait du sommeil du juste, rôvajit de« profits de la veille et de ceux du lendema^, toutes les denrées qui peuplaient se$ tiroiyfi,:ses toimeaux , ses étagères, s'étaieut saud^ift aaij^ée* et fcMTïnaient
ane espèce de club. Deux bougies dévouées avaient consenti, à leurs risquçs et périls, h éclairer cette séance nocturne. Un pâiii de sucre, gravement assis sur le comptoir, remplissait les fonctions de président ; un bâton de sucre d'orge, jeune homme blond et élancé, tenait la plumé en qualité de secrétaire. Les deux héros de la fête» une tablette de diocolat et un morceau de cannelle, avaient pris place, sous les yeux du prudent» dans les pla« teaux d'iine balance. Autour d'eux se pressait une foule compacte et passionnée parmi laquelle nous reconnûmes plusieurs visages de connaissance : le café, le savon, l'indigo, la chandelle, les pru-» neaux, les haricots indiscrets, le fromage cher aux buveurs, etc., etc.
Le présent donnait tour à tour la parole au chocolat ou à la cannelle, et l'assistance, prenant parti pour l'un ou pour l'autre, interrompait souvent l'orateur de ses cris et de s^ murnmres. ^
« Messieurs et mesdames» dit le pain de suçr^ après avoir obtenu un moment de silence, il nous a été impossible jusqu'ici de nous entendre. Remarc^ez que nous ne sommes pas réunis en corps législatif ou en assemblée délib^ante quel-
conque; nous formons en quelque sorte un tribunal d'honneur chargé déjuger le différend qui s'est élevé entre notre chère sœur Mlle Cannelle et notre honoré frère M. Chocolat. Je vous supplie d'écouter avec une attention religieuse les dépositions des témoins et les plaidoiries. Songez que les journaux qui déjà se sont occupés des denrées coloniales, et qui n'ont pas craint de mettre en scène plusieurs d'entre nous dan^ leurs colonnes babillardesy songez que les journaux seront peutêtre informés de ce qui se passe dans cette réunion, et qu'il est de notre dignité de ne pas leur fournir des armes contre nous.
— Eh ! que nous importe ! dit un grain de poivre d'un ton piquant; vous savez bien, monsieur le président, que nous avons toujours, contre les journaux une vengeance prête : n'en faisons-nous pas des cornets î »
Cette saillie eut un succès de fou rire. « Monsieur Poivre, je vous rappelle à l'ordre! » dit d'une voix sévère le pain de sucre. Cet acte d'autorité produisit une salutaire impression sur l'assemblée.
« Jeune Pruneau, avancez, poursuivit le président, et dites-nous ce que vous savez. »
Dn pruneau d'une belle venue s'approcha du comptoir et raconta comment une discussion s'était engagée, le jour précédent, entre M. Chocolat et Mlle Cannelle sur leurs mérites respectifs. Puis le président donna successivement la parole aux parties.
« Mesdames et messieurs, dit galamment le chocolat en saluant l'assistance , je commence par reconnaître mes torts. Malgré la placidité habituelle de mon caractère, je me suis laissé aller jusqu'à adresser des paroles dures, tranchons le mot, peu parlementaires à Mlle Cannelle, et je la prie ici de recevoir publiquement mes excuses. »
Un murmure d'approbation accueillit ce début, qui ne manquait pas d'habileté.
« Mais une fois cette part faite à mon inconvenance, reprit -il, vous me permettrez d'exposer devant vous mes griefs légitimes. Je ne suis point infatué de mes propres mérites, mais lorsque j'ai entendu Mlle Cannelle se flatter d'être pour quelque chose dans mes succès et dans ma réputation, tandis qu'au contraire elle a failli, par sa seule présence, arrêter les uns et compromettre l'autre, je n'ai pu résister à un mouvement de colère que je déplore.
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278 MONSIEUR CHOœiAT
c Songez, mesdames et messieurs, que Forigine de ma famille se perd dans k nuit du passa; que lorsque les Espagnols , dans les commencements du xYi' siècle, conquirent le Mexique, ils y trouvèreni l'usage du chocolat établi depuis un temps immémorial, et que le savant Linnée donna au cacao» mon illustre père, le nom de Théobrome ou mets des dieus. G^était \h mon vrai nom ; mais Tusage a prévalu, et j'ai conservé k désignation qui rappelle le lieu de ma naissance, la province de Choco, bien que lo eaeaoyer In^lor que l'on y cultive, soit infôrie^ur au véritable cacaoyer, au théobrama axcaa de linnée, qui fournit au com« merce les précieuses amandes dont l'industrie sait tirer aujourd'hui un parti si prodigieux.
c On peut n'étr& pas fier, maiç chacun de nou9 ici doit avoir conscience de sa valeur. Sans doute, }'aî pour Mlle Cannelle une profonde estime, mais la cannelle est un produit naturel que le travail ka^ main n'a pcwl modifié. Qu'elle soit un condiment agféable dans cerUins cas, je pe le nie pas ; que le vin chaud ait besoin de son concours, je l'admets ; mais j'afârme, sans crainte d'être démenti par aue^m de vaus, qu'il n'y a entre elle et moi aucune parité. Il y a plus, le jour où des fabri** cants de choc(>lat, pour dissimuler l'imperfection
ET MADEMOISELLE QANNELLE. 279
de leurs produits rî satisfaire à la fiineste passion du bon marché qui a pénétré dans toutes les clas** ses de la population , se sont avisés de donner à leur chocolat le goût de la cannelle» £aute de poUr voir lui donner le goût du cacao, ce jour-là j'ai été sà-ieusement atteint dans ma réputation et dans tiKm avenir. i>
Ici Mlle Cannelle tressaillit et éleva la voix; la président lui imposa silence, et le chocolat reprit en ces termes :
« Je ne veux pas récriminer; je constate des faits. Je suis, non pas le mets des dieux, comme Fa dit ce flatteur de Linuée, mais je suis et je serai toujours le mets par excellence des estomacs distingués et des palais délicats. Aussi, que de soins, que de précautions la nature a pris pour préserver mon amande de toute atteinte! Malgré les affreuses tortures que l'industrie m'a fait subir, je me rappelle encore avec bonheur les jours de mou enfance, sous ce beau ciel des Antilles où je suis né. Je ne pourrais jamais vous donner une idée de la grâce charmante avec laquelle le cacaoyer qui me donna le jour épanouissait au soleil son étemelle verdure et les faisceaux de fleurs dont il
était couvert. Ces fleurs tombèrent et firent place à une multitude de capsules dont la surface était dure et raboteuse. Chaque capsule contenait de 25 à 40 amandes symétriquement disposées, et le nid intérieur qui abritait ces fruits précieux était lui-même douillettement garni d'une pulpe gélatineuse et légèrement acide, rosée et fondante, qui est à elle seule un délicieux rafraîchissement dont les dames créoles sont très-friandes. Avant d'arriver à maturité, ce fruit exquis revêt des nuances qui passent successivement du vert tendre au rouge foncé parsemé de petits points jaunes. Ce sont ces petits points qui indiquent la maturité et donnent le signal de la récolte.
c Mais combien cette culture est imparfaite encore! Un jour viendra où le cacao sera aussi commun que le café l'est aujourd'hui; pour cela il faut que la guerre et l'ignorance, ces deux fléaux qui dévastent les magnifiques contrées de l'Amérique méridionale, trouvent devant elles la civilisation intelligente et tous les procédés scientifiques, industriels et agricoles qu'elle entraîne avec elle.
u Mais n'allez pas croire que le propriétaire n'a qu'à cueillir le fniit et dépouiller l'amande pour obtenir sa récolte. Dès que je fus extrait de ma cosse, où j'étais si chaudement abrité, je fus placé
dans une sorte de fosse que les nègres recouvrirent d'un sable fin ; je restai là abandonné à une légère fermenlalion; puis on m'étendit au soleil sur des nattes de jonc. Quand je fus ainsi dépouillé de toute humidité , on me plaça dans de grandes cases en bois élevées au-dessus du sol et disposées de façon à permettre la circulation de Tair. Toutes ces précautions ont pour objet de me préserver des atteintes d'un ennemi irréconciliable ; cet ennemi invisible, c'est la teigne friande à chocolat,
« Enfin je fus acheté par un ricbe spéculateur qui me vendit à un négociant, lequel m'expédia, de main en main et de navire en navire, à Londres, d'où je passai en France. Le fabricant me prit, me torréfia, me pulvérisa et me réduisit à ma condition actuelle.
« Vous comprenez, monsieur le président, que lorsque l'on a de tels états de services, on n'est pas bien aise de les voir contestés par des envieux, des jaloux qui n'ont fait que vous nuire. La cannelle n'est qu'un condiment savoureux; je suis un aliment exquis, Taliment dont Mme de Sévigné disait : « J'en prends pour attendre mon dîner, et j'en prends ensuite pour le digérer. »
Ce discours fut couvert d'applaudissements, mais
déjà la cannelle était debout, réclamant la parolei qui lui fut gracieusement accordée :
« Vous venez, dil-elle, d'entendre le plaidoyer de M. Chocolat; je pourrais lui répondre par ce mot célèbre : « Tu te fâches, donc tu as tortl » mais j'ai d'autres arguments à faire valoir. Le chocolat se plaint de mon intervention ; hélas l san? moi, sans ma noble et illustre sœur Mme la princesse de Vanille, où en serait-il, le malheureux? On vous a dit que le cacao exigeait des soins excessifs, mais on ne vous a pas dit que ces soins étaient presque toujours insuffisants et que la majeure partie des amandes arrivant en Europe sont avariées, ou piquées, ou empreintes d'une àcreté qui en rendrait l'usage impossible si mon arôme ne venait dissimuler ces imperfections natives. Je n'ai pas imposé mon concours, on l'a sollicité, et j'ai cédé, comme nous cédons toujours, par charité. *» Ici Mlle Cannelle rougit légèrement, puis elle reprît :
« L'industrie n'a rien fait pour moi; mais loin de me le reprocher, on devrait au contraire m'en faire un litre de gloire. Ce que je vaux, je le vaux par moi-même. Le soleil et la terre, dans leurs mystérieux baisers, ont donné à ma sève cette
puissance aromale, cette vertu d'expansion que vous aimez en moi. Je suis née, moi aussi, sous un ciel généreux, dans ces splendides contrées où la nature revêt des magnificences inconnues! Moi aussi j'appartiens à une famille illustre ! Le nom de Cannelle est un sobriquet ; mon vrai nom patronymique est Ginname, lanrus cinnatfiomum^ et je suis originaire de l'Ile de Ceylan.
« L'arbuste qui m'a donné le jour est ravlss^ant quand il étale au soleil ses feuilles d'un beau rouge écarlate ; vous chercheriez en vain dans toute la création un produit naturel si riche en parfums, si heureusement doué. Je ne suis moi-même que l'écorce de cet arbuste merveilleux, inais sa feuille est parfumée comme le girofle ; son fruit, qui a l'apparence d'un gland, contient une substance grasse qu'on extrait facilement au moyen de l'ébullition, substance blanche et odorante dont on faisait jadis des bougies exclusivement réservées à l'usage des rois et des princes. Vous conviendrez que je puis avec- quelque raison êlre fière, moi aussi, de mon origine et de ma naissance.
« Je conviens qu'il y a cannelle et cannelle, comme il y a fagot et fagot. Pour moi, j'appartiens à la race aristocratiquei je suis la reine des can-
nelles, la canaelle de Ceylan, importée en Europe par les Hollandais, qui lui durent d'incalculables richesses. En vain la cannelle de Chine, celle du Malabar, celle de Cayenne et de la Jamaïque, la cannelle de la Cochinchine, la cannelle giroflée, essayent-elles d'entrer en concurrence avec moi : je les domine de toute ma hauteur. Est-ce que sans moi le cacao aurait conquis le monde ainsi qu'il Ta fait? Est-ce que le chocolat serait devenu un aliment populaire, si je ne l'eusse enrichi de mes pénétrants arômes et si je n'eusse ainsi dissimulé ses imperfections?
« Elle a raison ! c'fist vrai ! » s'écrièrent en chœur les assistants.
M. Chocolat allait se lever pour répliquer, mais le président fit remarquer que déjà l'heure était avancée, et que les deux bougies qui s'étaient dévouées à l'éclairage de la salle étaient à bout de force. « Songez, ajouta-t-il, que nous serions perdus si l'épicier pouvait se douter qu'il a chez lui, dans son magasin, des denrées intelligentes et douées de la parole, dès denrées qui s'animent la nuit pour décider les plus graves questions de l'épicerie moderne. Avant de lever la séance, je propose à l'assemblée de décider que M. Chocolat
a raison et que Mlle Cannelle n'a pas tort ; qu'ils n'auront désormais rien de commun entre eux; que le cacao a ses verlus spéciales comme la cannelle a les siennes, et que nous vouerons aux malédictions de la postérité tout fabricant, tout épicier qui se permettra de mettre de la cannelle dans son chocolat, attendu que ce mélange constitue une véritable sophistication, qu'il est attentatoire aux saines notions du goût, et que ceux qui aiment la cannelle dans le chocolat sont des barbares qui seront toujours libres d'ailleurs de faire au chocolat pur les additions qu'ils jugeront convenables. Permettez-moi, en terniinant, de rectifier une erreur de fait commise par notre honorable collègue. Il a prétendu que Linnée lui avait donné le surnom de théobrome ou mets des dieux, et que l'usage lui avait conservé la désignation de la province de Choco, d'où le commerce tire un cacao fort estimé. G*est là qu'est l'erreur : le mot chocolat est composé de deux mots mexicains, chocOy qui signifie hruit^ et atte^ qui signifie liqueur y c'est-à-dire Uqueur bruyante, à cause du bruit que fait le moussoir lorsqu'on s'en sert pour agiter et faire mousser le chocolat.
— Pardon, monsieur le président, vous faites
26« MONSIEUR GHOQOIAT, ETC.
erreur! dit M. Chocolat, en proie à une vive émotion* Je demande la parole pour un fait personnel.»
Mais le pain de sucre, qui tenait à faire prévfr« loir son étymologie, ne le laissa pas achever ; il leva la séance* Au même moment, les deux bougies poussèrent un soupir et eiph*èrent victimes de leur dévouement. Ghacun regagna précipitam* ment sa case ou son tonneau; nous rentr&mes chez nous assez étonné de l'étrange spectacle auquel nous renions d'assister et dont nous avons cru devoir noter les principaux incidents.
QQOliP